Le « Cours de chimie de G.-F. Rouelle recueilli par Diderot » - article ; n°1 ; vol.38, pg 43-53

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Revue d'histoire des sciences - Année 1985 - Volume 38 - Numéro 1 - Pages 43-53
RESUME. — Est-il indiscutable que les copies du « Cours de Chimie de Rouelle, recueilli par Diderot » reproduisent toujours bien les notes originales perdues du philosophe? En réexaminant de façon critique les divers manuscrits connus de cet ouvrage (dont certains qui n'avaient encore jamais été pris en compte), l'auteur tente de fixer, sur ces attributions, les limites de nos certitudes.
SUMMARY. — Do the copies of the « Cours de Chimie de Rouelle, recueilli par Diderot » always reflect the philosophe's original, lost notes ? By critically reexamining the various known manuscripts of this work, certain of which had never been taken into consideration before, the author tries to set limits on the certainty.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1985
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M Jean Jacques
Le « Cours de chimie de G.-F. Rouelle recueilli par Diderot »
In: Revue d'histoire des sciences. 1985, Tome 38 n°1. pp. 43-53.
Résumé
RESUME. — Est-il indiscutable que les copies du « Cours de Chimie de Rouelle, recueilli par Diderot » reproduisent toujours
bien les notes originales perdues du philosophe? En réexaminant de façon critique les divers manuscrits connus de cet ouvrage
(dont certains qui n'avaient encore jamais été pris en compte), l'auteur tente de fixer, sur ces attributions, les limites de nos
certitudes.
Abstract
SUMMARY. — Do the copies of the « Cours de Chimie de Rouelle, recueilli par Diderot » always reflect the philosophe's original,
lost notes ? By critically reexamining the various known manuscripts of this work, certain of which had never been taken into
consideration before, the author tries to set limits on the certainty.
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Jacques Jean. Le « Cours de chimie de G.-F. Rouelle recueilli par Diderot ». In: Revue d'histoire des sciences. 1985, Tome 38
n°1. pp. 43-53.
doi : 10.3406/rhs.1985.3992
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhs_0151-4105_1985_num_38_1_3992Le « Cours de chimie de G.-F. Rouelle
recueilli par Diderot »
RESUME. — Est-il indiscutable que les copies du « Cours de Chimie de
Rouelle, recueilli par Diderot » reproduisent toujours bien les notes originales
perdues du philosophe? En réexaminant de façon critique les divers manusc
rits connus de cet ouvrage (dont certains qui n'avaient encore jamais été pris
en compte), l'auteur tente de fixer, sur ces attributions, les limites de nos cer
titudes.
SUMMARY. — Do the copies of the « Cours de Chimie de Rouelle, recueilli
par Diderot » always reflect the philosophe's original, lost notes ? By critically
reexamining the various known manuscripts of this work, certain of which had
never been taken into consideration before, the author tries to set limits on
the certainty.
Guillaume-François Rouelle (1703-1770) qui enseigna la chimie au
Muséum d'Histoire naturelle n'aimait pas écrire. Ce qui n'empêcha
pas ses leçons, restées inédites, d'avoir un succès extraordinaire,
dans les années 1740-1760.
On peut, encore aujourd'hui, dresser l'inventaire de plus d'une
vingtaine de copies manuscrites du Cours recueilli de la bouche du
célèbre démonstrateur au Jardin du Roy. Certaines sont passées d'une
collection particulière à une autre, d'autres ont été perdues (1) après
avoir été entrevues, d'autres, enfin, sont encore accessibles dans des
bibliothèques françaises ou étrangères.
(1) II existait à Arras un manuscrit de 41 pages, intitulé : « Extraits et Dét
ails chimiques du Cours de M. Rouelle en 1 753 p. » (n° 399, 172). Il faisait part
ie de la collection Advielle qui a été entièrement détruite dans l'incendie du
Palais Saint-Vaast, en 1915. Le manuscrit de Rouelle, que possédait la Biblio
thèque de Chartres (Leçons de chimie, ms. 744), a lui aussi disparu au cours
d'un incendie, en 1944.
Rev. Hist. Sri., 1985, XXXVIII/1 44 Jean Jacques
Ces copies sont de deux sortes : les unes sont dues à des « élèves »
généralement inconnus qui ont, pour leur usage et à leur façon,
rassemblé leurs notes ou leurs souvenirs : elles n'ont de commun
entre elles que la matière de l'enseignement qu'elles résument (2).
D'autres, au contraire, paraissent reproduire, plus ou moins fidè
lement, un même texte. C'est à ces dernières seules que nous nous
intéresserons ici, dans la mesure où il est admis qu'elles proviennent
d'un cours de chimie de Rouelle, rédigé de la propre main de Diderot,
car, s'il est certain que Diderot suivit les cours de Rouelle trois années
de suite, l'original des notes qu'il dut y prendre n'a jamais été retrouvé.
La référence à ce philosophe figure en tête d'une copie que possède
la Bibliothèque municipale de Bordeaux. Cet exemplaire a été étudié,
dès 1884, par Charles Henry (3) ; d'importants fragments de ce docu
ment ont été repris dans les œuvres complètes de Diderot, publiées
avec une savante introduction de J. Mayer (4).
L'existence de ce manuscrit « signé » ne paraissait laisser que peu
d'incertitude sur l'authenticité d'un texte où le rôle de Diderot est
très explicitement affirmé.
Mais que dire lorsqu'on se trouve devant plusieurs manuscrits qui
se prétendent recopiés du même original et que ces diffè
rent parfois considérablement ?
Est-il possible de retrouver, parmi de trop nombreuses variantes,
celle qui est la plus proche du texte authentique recueilli par le
philosophe ? C'est ce problème nouveau que je voudrais aborder ici.
Passons donc en revue les exemplaires du cours de Rouelle où le
nom de Diderot est mentionné. En tête de liste figure, évidemment,
celui de Bordeaux (Ms. 564-565), le « Cours de Chymie de M. Rouelle
rédigé par M. Diderot, éclairci par plusieurs Notes, divisé en IX t
omes ». Le frontispice de ce manuscrit porte l'indication « Latapie
delineavit 1769 ». Mais il n'est plus le seul.
Il existe, à la Bibliothèque du Wellcome Institute for the History
of Medicine de Londres, deux manuscrits qui se présentent également
(2) Un inventaire complet de ces exemplaires serait hors de notre sujet.
Indiquons cependant qu'on peut trouver de tels manuscrits à la Bibliothèque
de la Faculté de Pharmacie de Paris et à la Bibliothèque du Muséum national
d'Histoire naturelle. Cf. Rhoda Rappaport, G. F. Rouelle : an eighteenth cen
tury Chemist and Teacher, Chymia, 6, 1960, p. 68-101 (son inventaire, p. 99,
comporte 7 manuscrits bien recensés).
n° 26, (3) Revue 27 juin scientifique, 1885, p. 801-804. 21° année, n° 4, 26 juillet 1884, p. 97 ; ibid., 22e année,
(4) « Cours de chimie de Rouelle », in D. Diderot, L'interprétation de la Na
ture (1753-1765). Idées III, Oeuvres, t. IX, Paris, Hermann, 1981, p. 179 sq. Le cours de chimie de G. F. Rouelle 45
comme des copies d'un original de Diderot. Le premier s'intitule
« Cours de Chimie extrait des leçons de M. Rouelle, démonstrateur
royal au Jardin du Roy, de l'Académie Royale des Sciences de Paris
et par M. D*** copié par Roulet docteur en médecine à Paris, l'an
MDCCLXVI » (n° 69 330 J 143). Si, dans le titre de cet exemplaire, il
faut deviner Diderot sous son initiale, le second est plus explicite et
le « pedigree » qu'il revendique est encore plus précis que celui de
l'exemplaire bordelais. En effet, dans cette copie du « Cours de chi
mie 1761 », le premier cahier du « Règne minéral » porte cette indi
cation : « Cours de Chymie rédigé d'après les leçons de M. Rouelle
et transcrit en 1762. Commencé le 11e février de cette même année
sur les cahiers de M. Vincent de Billi, venus de M. Huet par
M. David qui les tenait de M. Diderot » (n° 69 475, 3075-3076). Notons
au passage que ces copies, datées, sont antérieures à celle de Bordeaux.
Il en existe ensuite une quatrième où le patronage de Diderot est
également revendiqué sans équivoque, c'est celle que possède l'Institut
catholique de Paris : « Cours de chimie ou leçons de M. Rouelle
recueillis pendant les années 1754-1755 et rédigés en 1756, revus et
corrigés en 1757 et 58 par M. Diderot (copié sur l'original, écrit de la
propre main de M. Diderot) » (n° 82 du catalogue des manuscrits
de la Bibliothèque).
Je mentionnerai enfin, mais seulement pour mémoire, le manuscrit
retrouvé dans les archives de la famille Lavoisier, appartenant au
comte de Chabrol (château de Jozerand, Puy-de-Dôme), intitulé « Part
ie du règne végétal de M. Rouelle rédigée par M. Diderot, communiq
uée par M. Basile demeurant rue des Marmousets ». Mais, dans ce
dernier cas, il s'agit de fragments trop incomplets pour être utilisa
bles dans la reconstitution du texte original de Diderot qui reste
notre but.
Outre ces quatre manuscrits faisant explicitement mention de
leur origine, il existe plusieurs autres copies qui leur sont incontes
tablement apparentées.
Afin de comparer ces divers exemplaires, portons successivement
notre attention sur trois points précis. Examinons tout d'abord les
pages plus spécialement techniques qui se retrouvent dans tous les
manuscrits complets. Cette partie est divisée en trois sections : règne
végétal, règne animal, règne minéral. Les expériences y sont décrites
et brièvement commentées sous le titre général de Procédés. La ré
daction de ces Procédés varie très peu d'un exemplaire à un autre :
ils sont toujours, à une ou deux unités près, au nombre de cinquante- 46 Jean Jacques
six pour le Règne végétal, de dix pour le Règne animal et de cent-
soixante pour le Règne minéral (5).
On trouve dans certains exemplaires, en marge ou en bas de pages,
des notes souvent datées dont on devine sans peine qu'elles ont été
ajoutées ultérieurement par les différents copistes.
Cette partie « expérimentale » n'est pas d'un intérêt majeur dans
le problème qui nous occupe : la marque que Diderot pouvait im
primer à ces pages, sorte de « cahier de laboratoire », est nécessai
rement peu profonde. Il n'en reste pas moins que rien ne permet de
mettre en doute la part qu'il a pu prendre dans leur rédaction.
Le second point de notre examen est centré sur les premières
pages des divers manuscrits, sur une partie introductive comportant
des généralités sur l'histoire de la chimie, sur son importance et sur
les instruments qu'elle utilise.
Le manuscrit Latapie de Bordeaux débute ainsi :
« La chymie considérée dans toute son étendue et restreinte à ses
vraies limites est une science qui s'occupe des séparations et des réunions
des principaux constituants des corps... »
C'est également la première phrase du manuscrit Roulet (69 330)
du Wellcome Institute (avec quelques variantes mineures).
Par contre, les premières lignes du manuscrit de Billi-Wellcome
sont différentes :
« La chimie est un art physique qui par le jeu de certaines opérations
et de certains instruments nous enseigne à séparer des corps plusieurs
substances qui entrent dans leur composition et à les recombiner de
nouveau entre elles, ou avec d'autres pour reproduire les premiers corps
ou pour en fournir de nouveaux... »
Cette version se retrouve textuellement dans le manuscrit de
l'Institut catholique.
Or, s'il n'existe, à notre connaissance, qu'une seule autre copie r
eproduisant Г « incipit » du manuscrit bordelais (celle du manuscrit
Roulet du Wellcome Institute), les textes des manuscrits de Billi et
(5) Le manuscrit existant à la Bibliothèque universitaire de Lausanne-Dori-
gny, qui a été bien analysé par C. Secrétan, comporte la plupart des Procédés
(sauf ceux qui concernent le Règne minéral). Cf. Claude Secrétan, Un aspect
de la chimie prélavoisienne, le cours de G.-F. Rouelle (thèse, Lausanne, 1943),
Mémoires de la Société vaudoise des Sciences naturelles, vol. 7, 1943, p. 219-
444. On les trouve également dans le manuscrit (incomplet) que possède la Bi
bliothèque d'Avignon, de même que dans les exemplaires du Cours détenus par
les Bibliothèques de Nancy et de Caen, et dans ceux que l'on a pu localiser
dans quelques collections privées (Mme Veuve M.-J. Janot, Paris ; J. Jacques). Le cours de chimie de G. F. Rouelle 47
celui de l'Institut catholique se retrouvent dans plusieurs autres exemp
laires dont nous pouvons dresser (provisoirement) la liste suivante :
A la Bibliothèque de Poitiers, deux manuscrits portant tous deux
le même titre : « Traité de Chymie rédigé des leçons de Monsieur
Rouelle. Introduction à la chymie ».
A la Bibliothèque de la Faculté de Pharmacie de Paris, un ma
nuscrit (n° 19-20) intitulé : « Première Partie des leçons de chimie —
règne végétal ».
A la Bibliothèque du Muséum d'Histoire naturelle de Paris, un
« Cours de Chymie, recueilli des leçons de M. Rouelle, apothicaire,
démonstrateur en Chymie au Jardin du Roy de l'Académie Royale
des Sciences de Paris (la mention surajoutée « par A. L. D. de
Jussieu » est d'une autre écriture) 1767 » (Ms. 1202).
A la Bibliothèque de Clifton College (Bristol, Grande-Bretagne), une
copie portant le titre : « Cours de Chimie, ou leçons de Monsieur
Rouelle, recueillis pendant les années 1754, 1755 et rédigés en 1756,
revus et corrigés en 1757 et 1758 ».
A la Bibliothèque nationale (f.fr.n.a. 4043-4044), un manuscrit por
tant exactement le même titre et débutant de la même façon.
A la universitaire de Lausanne-Dorigny, les premières
pages du manuscrit analysé en 1941 par Secrétan reproduisent éga
lement la même introduction.
On peut donc compter une dizaine de copies qui reproduisent
l'introduction de l'exemplaire de Billi-Institut catholique (dont la
généalogie est, en quelque sorte, signée) ; la version bordelaise reste
quant à elle unique.
N'est-ce pas déjà une raison suffisante pour se demander si le
choix du texte de base retenu et publié dans les œuvres de Diderot
est le bon, même s'il a été affirmé qu'il ne pose aucun problème ?
Il reste enfin un troisième et dernier point à discuter : il porte
sur la rédaction des toutes dernières pages de ce cours de Rouelle.
Celles-ci, qu'on retrouve identiques dans la quasi-totalité des divers
manuscrits que j'ai consultés, s'intitulent « De l'Alchimie ». Dans ces
pages, le professeur de Chimie au Jardin royal s'interroge sur ce qu'on
doit retenir des expériences de transmutations qui convertissent « les
métaux imparfaits en or ou argent ». Les dix dernières lignes résument
magistralement les conclusions auxquelles le conduisait son analyse :
« Voilà tout ce que M. Rouelle nous a dit sur les transmutations dont
tant de personnes parlent sans connaissance. Quant à son sentiment parti
culier, quoiqu'il ne révoque point en doute le témoignage des grands 48 Jean Jacques
hommes qui assurent avoir vu des transmutations, il voudrait en voir
quelques-unes pour achever de détruire quelque doute qui lui reste encore.
Mais il ne conseille à personne de tenter des travaux si dispendieux pour
l'incertitude où l'on est du succès faute d'avoir un guide sûr pour se
conduire dans une opération qui ne s'est conservée que par tradition. »
Que conclure, quant à nous, au terme de cette analyse ? Rien,
évidemment qui ne risque d'être remis en cause par une découverte
imprévue, y compris celles des notes autographes de Diderot lui-
même. Mais au point où nous en sommes, n'est-il pas évident que le
texte sur l'Histoire de la Chimie, publié dans les œuvres de Diderot,
n'est sans doute pas celui qui a le plus de chance d'être authentique ?
A cette version datée de 1769 (et qu'on retrouve, il est vrai, dans
le texte Roulet de 1762) ne doit-on pas préférer celle qui figure
les neuf autres manuscrits, dont certains annoncent leurs sources, sans
équivoque ?
Pour moi, la « vraie » Introduction au Cours de chimie de Rouelle
est donc celle que l'on trouve par exemple dans le bel exemplaire de
l'Institut catholique (6). Et, plus sûrement encore, on peut attribuer
à notre philosophe les pages qui concernent l'alchimie, pages que la
quasi-totalité des copistes du fameux cours ont « plébiscitées » (7).
Ce dernier point n'est pas dépourvu d'intérêt si l'on considère que
cette mise au finale sur les « faiseurs d'or » porte la marque
d'un jugement plein de bon sens, à la fois critique et sans préjugés.
DE L'ALCHIMIE
L'alchimie ou la chimie par excellence ne s'occupe que des transmut
ations, c'est-à-dire des moyens de convertir les métaux imparfaits en or
ou en argent ou de faire ces métaux avec des matériaux différents. Le
commun des physiciens doutent de la vérité des principes de cette science,
mais ne peuvent pas être juges dans une matière qui leur est entièrement
inconnue. Les plus savants d'entre les chimistes, ceux même qui n'ont pas
possédé ces principes, ne les révoquent pas en doute : leur témoignage est
d'un trop grand poids pour ne pas nous obliger à suspendre notre juge
ment et nous empêcher de prononcer dans une question si épineuse.
(6) Nous adressons tous nos remerciements à Mlle Lehmann, conservateur
de la Bibliothèque de l'Institut catholique, pour l'aide précieuse qu'elle nous
a apportée en nous facilitant l'accès à ce texte et l'obtention de son microfilm.
(7) Le texte traitant de l'alchimie et qu'on trouvera ci-dessous a été
transcrit d'après mon manuscrit personnel. Comparé aux autres, en particul
ier à celui de l'Institut catholique, il comporte quelques variantes mineures
introduites par le copiste. Le cours de chimie de G. F. Rouelle 49
II y a deux sortes d'alchimistes : les uns ont réellement travaillé à la
transmutation des métaux ; les autres ne sont que des extracteurs, ainsi
appelés parce qu'ils ne font qu'extraire l'or qui est dans les autres substan
ces métalliques, et comme ils tiraient plus d'or d'une mine que les minéral
ogistes ordinaires, on a cru qu'ils faisaient l'or.
Les anciens chimistes ont pensé que le règne minéral était dans un
progrès continuel et qu'il passait par différentes nuances jusqu'à ce qu'il
fût devenu de l'or. Ils se fondaient sur ce que l'on ne trouve jamais de
fer, ni de cuivre sans or, ni des métaux blancs sans argent : l'argent
lui-même contient un peu d'or. Si ce sentiment était vrai, les transmut
ations ne seraient qu'une véritable maturation.
Les alchimistes ont distingué deux sortes de transmutations : une
particulière qu'ils appelaient aussi le Particulier et une générale ou le
Grand Œuvre. La transmutation particulière n'est qu'une extraction des
différentes parties des minéraux et des métaux en une nouvelle combi
naison de ces mêmes parties pour les convertir en or ou en argent.
On a suivi différents procédés pour ces transmutations particulières.
Le plus simple de tous est celui que l'on fait pour métamorphoser le
plomb en argent. Qu'on prenne du plomb, qu'on le réduise en litharge au
fourneau de coupelle, qu'on le réduise, qu'on le vitrifie de nouveau, ainsi
successivement jusqu'à ce que tout le plomb soit détruit. On trouve à
chaque nouvelle vitrification une petite partie d'argent Micula Argenti qui
certainement n'existait pas dans le plomb et qui par conséquent a été
produite.
On a donné le nom de maturation à l'opération par laquelle on par
vient, en mêlant de l'argent bien pur avec d'autres matières qu'on a r
econnues par toutes sortes d'épreuves ne pas contenir d'or, quand on par
vient, dis-je, à en retirer de l'or et que l'argent diminue à proportion,
on donne le nom de fixation à l'opération par laquelle on dispose les
safrans de Mars et de Vénus, deux substances solaires, à une nouvelle
mixtion solaire ou combinaison orifique, lorsqu'on peut faire cette opé
ration par un travail perpétuel ou continué en employant une partie
des mêmes matériaux, on lui a donné le nom de Minera Perpétua aurwna
et argentum fundens. De ce genre est le Minera aurenaria Perpétua de
Bêcher. M. Rouelle est très persuadé que ce savant chimiste avait le secret
des transmutations, quoiqu'il n'ait donné qu'une partie de son procédé.
Il vitrifiait en grand des sables et du plomb. Il y ajoutait de l'argent qui
restait en fusion pendant tout le temps de la vitrification. Il séparait
ensuite l'or et l'argent par le départ. La perpétuité de ce travail consistait
à refondre toujours le même argent jusqu'à ce qu'il y eût assez d'or pour
en faire le départ. L'argent augmentait lui-même, il réduisait aussi le verre
de plomb et en ajoutait de nouveau pour le faire vitrifier avec de nouveaux
sables.
Bêcher s'était réservé l'essentiel de son procédé qui était d'introduire
des safrans de Mars et de Vénus dans la vitrification, ce qui doublait et
triplait le produit de l'or. Le grand point de ce procédé qui réussit beau
coup mieux en petit qu'en grand est de donner la plus grande fluidité à la 50 Jean Jacques
matière vitreuse afin que l'on puisse bien s'en séparer. Le sable fait la du verre, le plomb sert de fondant et l'argent fait un bain très
propre à recevoir les petites particules d'or qui nagent dans la matière
pultacée et qui viennent y faire immersion. Il paraît que ce procédé
la terre vitrescible qui se trouve abondamment dans le plomb, jointe à
quelques parties que fournissent les pierres et les sables, fait une véri
table combinaison semblable à celle de l'or, en un mot de l'or. On a
objecté à Bêcher que l'or qu'il retirait dans son procédé était contenu
dans le sable. Pour y répondre, il s'est servi de sable qui ne charriait
point d'or et dans lequel il n'était pas permis d'en soupçonner.
Outre ce procédé par la voie sèche, on peut encore faire des transmut
ations par la voie humide en employant les eaux régales graduées. Il y a
des chimistes qui ayant traité le cuivre et le plomb avec du soufre en ont
retiré de l'or.
On peut conclure de tout ce que nous venons de dire ci-dessus qu'il y a
une véritable transmutation qui est une combinaison des principes métalli
ques. On connaît le principe inflammable et le principe vitrescible ; si l'on
connaissait de même le principe mercuriel, on parviendrait peut-être
plus aisément à imiter la combinaison de l'or. C'est mal raisonner que de
conclure de ce qu'il nous est impossible de reproduire un végétal ou un
animal, qu'il est impossible de reproduire une substance métallique sans
organisation et sans vie.
Passons maintenant aux transmutations générales qu'on a appelées
Grands Œuvres. Elles s'opèrent selon tous les chimistes par une teinture
ou un élixir orifique qu'on a nommé aussi Pierre philosophale. Voici la
peinture que les adeptes font de leur élixir : ils disent que c'est une subs
tance fixe, très pesante, très fusible et comme incérée. Elle est en masse
rouge comme un rubis transparent et fragile comme du verre : réduite
en poudre elle a la couleur de safran. La question est de savoir si une
petite quantité de cette matière est capable de transmuer une grande
masse de métal imparfait et de la convertir en or ou en argent. Les plus
sensés et les plus savants des chimistes l'ont cru, les ignorants et les
gens peu instruits l'ont nié. Vanhelmont, Borrichius, Bêcher, Helvétius,
l'empereur Ferdinand III ont vu des transmutations par la Pierre philo
sophale. On ne saurait révoquer leur témoignage en doute, et il n'est pas
croyable qu'on ait pu les tromper. M. de Loos, ambassadeur de Pologne à
la Cour de France (le même fait a été affirmé à M. le comte de Lauraguais
par M. Kimpanson), a assuré à M. Rouelle qu'il avait vu une semblable
transmutation et qu'il l'avait répétée lui-même en présence du roi Auguste
de Pologne, père du roi d'aujourd'hui.
La poudre de projection avait été apportée par un garçon apothicaire
de Berlin qui la tenait d'un vieillard. C'est ce même garçon qui a établi la
Manufacture de Porcelaine de Leipzig. M. Rouelle pense que la Pierre
philosophale n'est autre chose que le résultat d'une fermentation de l'or
avec le mercure. Non pas le mercure ordinaire, mais un mercure parti
culier surchargé de phlogistique. Il croit aussi que, lorsqu'elle est bien
faite, elle est lumineuse, et que c'est le vrai Phosphore d'Isaac le Hollandais Le cours de chimie de G. F. Rouelle 51
et de Boyle. Cette matière est dans un état actuel de fermentation. Elle
fermente les matières avec lesquelles on la mêle et les change en or
comme le levain change la pâte en pain, de sorte qu'il est très persuadé
que dans cette opération il y a la production d'un être nouveau. Ainsi,
selon lui, la Pierre philosophale est une substance métallique très pure
qui, étant ajoutée aux métaux imparfaits, leur donne un mouvement par
lequel les parties les plus pures se séparent de celles qui le sont moins
et qui s'évaporent en fumée ou se convertissent en scories, ce qui s'a
ccorde particulièrement bien avec tout ce que les adeptes ont dit de leur
opération. Ils prétendent qu'il s'élève des vapeurs et qu'il se sépare des
scories. Plus le métal sur lequel ils opèrent est pur, plus tôt la transmut
ation est faite, moins il s'en perd. Aussi préféraient-ils les métaux les plus
purs, surtout les métaux mercuriels et le mercure en particulier, qui est,
de tous les métaux, celui qui approche le plus de l'or par son poids. La
Pierre philosophale doit être fusible comme de la cire, parce que, s'il fallait
beaucoup de feu pour la fondre, le mercure se serait dissipé avant qu'elle
fût en fusion.
Quelques disciples de Vanhelmont ont prétendu que ce Grand homme
avait le secret de la Pierre philosophale : mais outre qu'il avoue en
plusieurs endroits de ses ouvrages qu'il n'a jamais pu réussir à la faire,
le philalète a démontré qu'il n'était pas possible qu'il y réussisse ayant
employé dans toutes ses opérations l'Alkaest et qu'il prenait le mercure
des philosophes. Mais rien n'est plus opposé que ces deux êtres. L'Alkaest
est un véritable destructeur des substances métalliques au lieu que le
mercure des philosophes est un vrai générateur, la Pierre philosophale
n'étant comme nous l'avons dit qu'une nouvelle génération.
Les chimistes n'ont employé que trois ou quatre substances pour faire
leur Pierre philosophale. Il paraît que l'or est la base de leur travail :
c'est le seul qu'il croit capable d'éteindre. Ils ont encore un menstrue qui
dissout l'or, l'ouvre et le prépare à la fermentation. Ce dissolvant est le
mercure. Non pas le mercure ordinaire, mais un mercure particulier, ou du
moins c'est le mercure purifié dans lequel on a introduit une terre solaire.
Voyez les remarques sur le sublimé corrosif. Une des propriétés de ce
mercure, c'est de dissoudre l'or à partie égales et de chauffer la main
dans laquelle on peut faire cette dissolution.
Les chimistes prétendent que lorsque le mercure est resté à l'air il perd
sa vertu. M. Rouelle croit que c'est parce qu'il a pris de l'eau, ce qui le
rend impropre pour leurs travaux.
La plus grande difficulté de ce travail consiste à préparer ce mercure.
Les alchimistes ont enveloppé toute cette préparation de tant d'énigmes et
d'emblèmes qu'il est presque impossible de la développer. Le philalète,
par exemple, paraît avoir purifié son mercure d'abord avec l'antimoine
martial, et ensuite avec les Colombes de Diane. Les uns ont voulu que ce
fût le nitre et le sel ammoniac, d'autres soutiennent qu'il fondait une
partie de son régule avec deux parties d'argent, qu'ensuite on amalgamait
cet alliage avec six parties de mercure. Il broyait cet amalgame avec de
l'eau. L'antimoine se dégageait sous la forme d'une poudre parce qu'il