La colère de Laurence

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Des mouvements, des objets qu’on déplaçait sans doute quelque part derrière les parois du cabinet, ou du couloir adjacent, attirèrent brusquement son attention. Laurence leva le nez de sa lecture. Aux bruits vagues succédaient l’écho de voix et plus précisément d’une dispute. Deux personnes, un homme et une femme mais pour quel cinéma personnel ? Au fait, cela venait du cabinet lui-même. Le praticien et la cliente échangeaient des répliques hargneuses, dont le volume allait crescendo, sans pourtant qu’on puisse comprendre leurs propos. Comme non seulement l’altercation ne semblait pas se calmer, mais bien au contraire gagner en violence, Laurence se leva et, sans trop savoir si elle allait intervenir ou seulement tâcher de suivre ce qui se passait, s’approcha du battant fermé. Ce dernier s’ouvrit brusquement, la jeune femme jaillit de la pièce, les cheveux ébouriffés et l’œil ailleurs. Son corsage était à moitié déboutonné, ses sous-vêtements tachés de sang. Dans la main gauche elle tenait un instrument sanglant, que Laurence identifia comme un bistouri. Elle pénétra dans la pièce. Cerf gisait au sol, contre la table d’examen. Sa gorge béait, et du sang continuait d’en couler. Ses lunettes étaient tombées par terre, les branches désarticulées, dévoilant ses yeux où absurdement Laurence s’étonna de ne plus voir l’éclat dominateur qu’elle connaissait si bien.

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Publié le 15 mars 2014
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Langue Français
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Des mouvements, des objets qu’on déplaçait sans doute quelque part derrière les parois
du cabinet, ou du couloir adjacent, attirèrent brusquement son attention. Laurence leva
le nez de sa lecture. Aux bruits vagues succédaient l’écho de voix et plus précisément
d’une dispute. Deux personnes, un homme et une femme mais pour quel cinéma
personnel ?
Au fait, cela venait du cabinet lui-même. Le praticien et la cliente échangeaient des
répliques hargneuses, dont le volume allait crescendo, sans pourtant qu’on puisse
comprendre leurs propos.
Comme non seulement l’altercation ne semblait pas se calmer, mais bien au contraire
gagner en violence, Laurence se leva et, sans trop savoir si elle allait intervenir ou
seulement tâcher de suivre ce qui se passait,s’approcha du battant fermé. Ce dernier
s’ouvrit brusquement, la jeune femme jaillit de la pièce, les cheveux ébouriffés et l’œil
ailleurs. Son corsage était à moitié déboutonné, ses sous-vêtements tachés de sang.
Dans la main gauche elle tenait un instrument sanglant, que Laurence identifia comme
un bistouri. Elle pénétra dans la pièce. Cerf gisait au sol, contre la table d’examen. Sa
gorge béait, et du sang continuait d’en couler. Ses lunettes étaient tombées par terre, les
branches désarticulées, dévoilant ses yeux où absurdement Laurence s’étonna de ne
plus voir l’éclat dominateur qu’elle connaissait si bien.
Du pied, elle repoussa le stéthoscope qui dans la chute du corps s’était trouvé projeté au
milieu du passage. Elle fut tentée de réparer le désordre du bureau, de replacer le bloc
d’ordonnances au centre, le Vidal à gauche, les feuilles de soins à droite - mais n’en fit
rien : à quoi cela aurait-il rimé, de faire comme si Cerf allait se relever, et reprendre
paisiblement l’exercice de sa profession ? Et en quoi cela la regardait-il, en plus ?
De son côté, la jeune femme, s’apercevant tout à coup qu’elle tenait toujours le bistouri, le jeta dans la direction du cadavre, non sans adresser à celui-ci un regard chargé de haine.
Laurence la saisit par le bras :
- Nettoyez-vous un peu !
Elle lui désigna le lavabo, dans le coin de la pièce. Personne d’autre dans l’appartement
ne semblait avoir été alerté par l’altercation. Tandis que la brune nettoyait de son
mieux le sang qui l’avait aspergée, Laurence inspecta les lieux, ramassa le sac à mains,
qu’elle referma, saisit la veste posée sur le dossier d’un fauteuil. Sa compagne avait
rectifié son allure, elles pouvaient quitter les lieux sans risquer d’attirer l’attention sur
elles, dehors. Venez ! La jeune femme jeta autour d’elle un coup d’œil traqué, hésita.
Son aînée la poussa, la tira jusqu’à la porte de sortie, jusqu’au palier, l’entraîna dans
l’escalier.
Elles marchèrent rapidement, jusqu’à la rue voisine. Là, Laurence s’arrêta, ouvrit la
porte d’une voiture garée là : « Vite, montez ! On n’a pas de temps à perdre ! »
Elle démarra en trombe, non sans avoir machinalement bouclé sa ceinture. Elles se
dirigèrent vers la sortie de la ville. Silencieuse, la meurtrière s’obligea à respirer
calmement. Elle avait d’abord eu envie de parler à cette femme dont elle devinait le
profil énergique à côté d’elle, mais celle-ci avait coupé court : « Plus tard ! Avant tout,
allons-nous-en ! »
La soixantaine, vêtue avec une élégance qui paraissait tout sauf voulue, cette femme
avait tout pris en main avec fermeté mais sans brutalité. Qui était-ce, pourquoi agissait-
elle de la sorte ? Elle aurait aussi bien pu, et c’est ce qu’on aurait attendu d’elle,
pousser les hauts cris, alerter les voisins et la police. Elle ne l’avait pas fait.
Maintenant, elle paraissait savoir où elle allait. Scrutant le paysage qui défilait derrière
les vitres de la voiture, la jeune femme devait s’avouer qu’elle n’avait, elle, aucune idée
du parcours. Mais l’essentiel n’était-il pas de mettre, au plus vite, le plus de distance
avec le cabinet de ce maudit médecin, d’oublier même pour un court moment ce qui s’y
était passé ? Elle soupira et se rencogna contre la portière. Au volant, l’autre femme ne
paraissait pas davantage disposée au bavardage. Cela tombait bien.
2. Le quartier où elle arrivèrent en définitive était plutôt résidentiel, quant à la rue elle
était totalement déserte sous la froide lumière des réverbères. Elles s’engagèrent dans
une allée, une maison apparut dans la lumière des phares. La femme arrêta la voiture,
coupa le contact. Voilà, indiqua-t-elle sobrement. Nous y sommes, venez !
Laurence poussa une petite grille et remonta l’allée qui lui faisait suite. L’une suivant
l’autre, les deux femmes avançaient en silence. L’aînée tira de son manteau un
trousseau de clés, la porte s’ouvrit silencieusement, elles entrèrent.
S’effaçant, Laurence alluma la lumière, puis referma la porte derrière elles. « Qu’est-ce
que vous faites ? » Interrogea la cadette. Vous voyez bien, je nous enferme ! Ça me
paraît le plus sûr, même si je doute qu’on nous ait suivies jusqu’ici.
- Mais pourquoi un tel luxe de précautions, alors ?
- On ne sait jamais, ce n’est pas votre impression ? Et puis, autant qu’on ne nous
dérange pas. Je crois que c’est ce que nous souhaitons, vous comme moi, non ?
La jeune femme haussa les épaules et avança dans le couloir. Des portes s’ouvraient de
part et d’autre, des chambres sans doute. En face d’elle, un grand salon avec une
cheminée surmontée d’un miroir, des bibelots ici et là. Un tapis à larges arabesques,
dans les tons mauves et marron couvrait le sol… Deux fauteuils crapaud tendus de bleu
sombre, presque noir, se faisaient face, de part et d’autre de la cheminée qu’ornait avec
indifférence une pendule dorée. La visiteuse malgré elle enregistra machinalement ces
détails, bien qu’ils n’aient pour elle aucun intérêt. Elle nota aussi le tableau, façon
portrait de l’ancêtre fondateur de la dynastie, au milieu du mur du fond.
- Par ici, indiqua Laurence, qui passa devant pour montrer le chemin et ouvrit les
portes vitrées. Elle alluma deux lampes d’appoint et la pièce parut soudainement presque hospitalière. Tandis que la jeune femme restait, indécise, au milieu de la pièce, elle s’affaira, ouvrit le buffet dont elle tira une bouteille et deux verres, qu’elle posa sur la table centrale. Elle avança deux chaises, et lança : - Venez : un petit remontant nous fera du bien, à l’une comme à l’autre ! C’est de la poire, ajouta-t-elle pour la décider. Juste un petit verre, vous verrez, ça ira mieux après !
Face à face, se regardant dans les yeux, elles levèrent leur verre et se portèrent
mutuellement un toast, sans un mot. L’alcool effectivement leur fit du bien, elles
allaient pouvoir passer au vif du sujet.
- Qu’est-ce que nous faisons ici ? Interrogea la jeune femme, en reposant son verre sur
la table, avec force. Il aurait fallu rester là-bas, poursuivit-elle, fait quelque chose
pour… lui - appeler les secours, au moins, je ne sais pas ! Peut-être essayer de le
sauver, au moins essayer !
- Tout appel au Samu aurait été parfaitement inutile, croyez-moi ! Trancha l’autre
femme, avec un geste de la main.
Et pour couper court à toute discussion, elle expliqua : « Je vous assure que Cerf était
mort, pratiquement sur le coup, tout ce qu’il y a de plus mort… Vous ne l’avez pas raté,
si je peux me permettre !
- Et qu’est-ce qui vous permet d’en être aussi sûre ?
- Le fait que je suis médecin, cela fait que je n’ai pas besoin d’y regarder à deux fois
pour me faire une idée, dans ce genre de situation, mort naturelle ou non, je veux dire !
- Ah ! Bien, admit la jeune femme. Mais expliquez-moi juste une chose : vous êtes
médecin, et vous allez consulter un médecin ?
- Ecoutez, si je suis gynécologue, il faut bien que j’aille consulter un gynécologue, je ne
peux pas m’examiner tout seule, vous êtes d’accord ?
Disponible sur : http://www.leseditionsdunet.com/roman-policier/2000-la-colere-de-laurence-alain-dumas-noel-9782312019130.html Blog : http://alaindumasnoel.wordpress.com