Aristophane et les femmes d'Athènes: réalité, fiction, théâtre - article ; n°1 ; vol.6, pg 119-130

-

Français
13 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Mètis. Anthropologie des mondes grecs anciens - Année 1991 - Volume 6 - Numéro 1 - Pages 119-130
Aristophane et les Femmes d'Athènes: Réalité, Fiction, Théâtre (pp. 119-130)
Réflexions de méthode sur un sujet qui a été beaucoup traité durant ces vingt dernières années, à la lumière des études sur la femme et les femmes grecques. Des abus du textualisme et de ceux du réalisme, dont, somme toute, il convient encore plus de se méfier. Nullement représentantes des classes moyennes comme on l'a trop souvent dit, les femmes d'Athènes sont une fiction ou une construction , marquée par une profonde ambivalence (trois exemples: les femmes très chaudes , les femmes sur le toit, les femmes et la guerre). De la nécessité, enfin, d'éviter les lectures psychologisantes pour traiter les femmes d'Athènes dans leur dimension théâtrale.
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1991
Nombre de lectures 63
Langue Français
Signaler un problème

Nicole Loraux
Aristophane et les femmes d'Athènes: réalité, fiction, théâtre
In: Mètis. Anthropologie des mondes grecs anciens. Volume 6, n°1-2, 1991. pp. 119-130.
Résumé
Aristophane et les Femmes d'Athènes: Réalité, Fiction, Théâtre (pp. 119-130)
Réflexions de méthode sur un sujet qui a été beaucoup traité durant ces vingt dernières années, à la lumière des études sur la
femme et les femmes grecques. Des abus du textualisme et de ceux du réalisme, dont, somme toute, il convient encore plus de
se méfier. Nullement représentantes des classes moyennes comme on l'a trop souvent dit, les "femmes d'Athènes" sont une
fiction ou une construction , marquée par une profonde ambivalence (trois exemples: les "femmes très chaudes" , les femmes sur
le toit, les femmes et la guerre). De la nécessité, enfin, d'éviter les lectures psychologisantes pour traiter les "femmes d'Athènes"
dans leur dimension théâtrale.
Citer ce document / Cite this document :
Loraux Nicole. Aristophane et les femmes d'Athènes: réalité, fiction, théâtre. In: Mètis. Anthropologie des mondes grecs
anciens. Volume 6, n°1-2, 1991. pp. 119-130.
doi : 10.3406/metis.1991.965
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/metis_1105-2201_1991_num_6_1_965ARISTOPHANE ET LES FEMMES D'ATHÈNES:
RÉALITÉ, FICTION, THÉÂTRE
(Note préliminaire)*
Invitant naguère à se garder, sur un pareil sujet, de "l'illusion sociologi
que" comme de "l'illusion textuelle", Pierre Vidal-Naquet dénonçait la
double tentation de "confondre le "peuple d'Aristophane" avec ce démos
qui se réunissait sur la Pnyx" et de "refuser au discours comique toute
valeur de témoignage sur la société de la fin du Vème siècle"1. S'agissant
non du peuple, mais des femmes d'Athènes, si interdites de parole, encore
moins faut-il se croire tenu de choisir entre l'hypothèse "réaliste" et celle
d'une métaphorisation générale des femmes dans le théâtre comique2, car
le risque serait à coup sûr d'y perdre toute voie d'accès vers le rire athé
nien. Or c'est bien ce qui arrive lorsqu'on referme trop étroitement le texte
sur lui-même. Ainsi, à s'attacher exclusivement aux "noms parlants" des
femmes dans Lysistrata, telle étude, fort convaincante par l'analyse détail-
* Je développe ici pour elles-mêmes quelques réflexions de méthode qui devaient
constituer la première partie de ma contribution aux Entretiens Aristophane de la Fon
dation Hardt (18-23 août 1991). Renonçant finalement à intégrer à ce texte des pages qui
l'eussent indûment allongé, je les publie pour ce qu'elles sont: l'examen, préliminaire à
une étude d'ensemble sur "Aristophane et les femmes d'Athènes", des problèmes que
l'on rencontre à aborder un tel sujet, après que tant de publications, si diverses et, entre
elles, si dissonantes, lui ont été consacrées dans les vingt dernières années.
1. P. Vidal-Naquet, "Aristophane et la double illusion comique", Préface à Aristo
phane, /es femmes et la cité, Cahiers de Fontenay, 17, 1979, pp. 5-6.
2. Dans un article qui a fait date pour les chercheurs d'outre- Atlantique ("The Female
Intruder: Women in Fifth Century Drama", CJassicai Philology, 70, 1975, pp. 255-266),
M. Shaw insistait d'entrée de jeu sur la nécessité de ne pas choisir entre ces lignes d'anal
yse. 120 NICOLE LORAUX
lée à laquelle elle soumet les noms des vieilles femmes du chœur, s'avère
décevante en ce qui concerne le nom des protagonistes: refuser d'envisa
ger toute référence complice d'Aristophane à la contemporanéité la plus
immédiate de ses spectateurs, où une Lysimakhè est prêtresse d'Athéna
Polias cependant que la mère du roi Agis II, dont les troupes tiennent pour
l'heure Décélie, se nomme Lampito3, c'est réduire drastiquement la comp
lexité du rire aristophanesque. Comme si tout clin d'oeil au présent -
geste pourtant ô combien constitutif du comique - devait par définition
exclure la pratique grecque très partagée de la spéculation sur les noms
propres. Mieux vaut rendre justice à l'art aristophanesque du mixte, qui
admet et sans doute exige la coexistence de noms symboliques avec des
noms historiques, voire avec des appellations très codées, comme celle de
Lusi-stratè dont la signification dissimule et tout à la fois signale la réfé
rence à Lysimakhè.
Sans doute, pour ma part, aurais-je tendance à me méfier avant tout des
abus du réalisme: je ne crois pas qu'il soit raisonnable d'escompter trouver
tel quel, dans la comédie aristophanesque, le point de vue des femmes sur
la sexualité, la séduction et l'homme idéal4 et j'hésiterais à affirmer, sans
autre forme de procès, que les héroïnes du théâtre comique appartiennent
aux "classes moyennes" ou que les cas flagrants d'infidélité féminine évo
qués dans les Thesmophories ou L 'Assemblée des femmes sont des "faits
divers", "ne [présentant] presque aucune exagération fantaisiste"; enfin,
s'il est bien connu que, chez Aristophane, les épouses athéniennes versent
dans l'ivrognerie, il n'est pas sûr qu'il faille fonder en réalité une telle ren
gaine en recourant à des analyses scientifiques sur l'espérance de vie fémi
nine en Grèce ancienne5, alors que, dans ce topos comique6, on peut sans
3. M. P. Funaioli, "Nomi parlant! nella Lysistrata", Muséum Criticum, 19-20, 1985,
pp. 113-120, notamment 114-115.
4. Comme le voudrait R. Cameranesi, "L'attrazione sessuale nella commedia attica
antica", Quaderni urbinati di Cultura c/assica, 26, 1987, pp. 37-47, notamment pp. 37-38
et 45. Je ne sais pas, inversement, d'où E. Keuls (The Reign ofthe Phallus. Sexual Poli-
tics in Ancient Athens, New York, 1985, p. 114) tire la conviction que "l'éducation des
femmes citoyennes leur apprenait à considérer le sexe comme un devoir pénible". Pas
d'Aristophane, en tout cas.
5. Ce point, comme les deux précédents, figure dans l'étude d'E. Lévy, "La femme
chez Aristophane", Ktèma, 1, 1976, pp. 99-112; ivrognerie: p. 100 (avec référence aux
travaux de M. Grmek); classes moyennes: p. 103; faits divers; pp. 101-102.
6. Outre les références habituelles à Lysistrata, aux Thesmophories et à L'Assemblée
des femmes, sans oublier Ploutos, 645, 737 et 972, on évoquera par exemple le fragment
143 Kock de Phérécrate (dans sa Turannis). ARISTOPHANE ET LES FEMMES D'ATHÈNES: RÉALITÉ, FICTION, THÉÂTRE 121
difficulté deviner quelque chose comme un tribut payé à la variante
joyeuse du dionysisme.
Mais, ces réserves une fois formulées, il serait vain de nier que la coméd
ie intègre en sa trame bien des éléments de la vie "réelle", puisque c'est
précisément la présence de ceux-ci, juxtaposés et comme mêlés à de pures
fictions, qui provoquait le rire sur les gradins du théâtre. On n'évoquera
pas ici, de l'ombrelle de la canéphore aux services cultuels des jeunes filles
en passant par la hiérarchie des parfums aphrodisiaques, tout ce que l'hi
storien de l'Antiquité trouve à glaner sur les pratiques sociales et intimes
des épouses de citoyens. Il suffira de souligner, après beaucoup d'autres,
ce que, des premières pièces jusqu'à Lysistrata, la comédie aristophanes-
que suggère de la très réelle valorisation du mariage dans le vécu athénien
- sinon, comme le voudraient certains7, de son fonctionnement effectif.
Avec cette réserve toutefois qu'en l'occurrence le vécu est celui de
V homme athénien (ou celui dont un genre théâtral destiné à un public masc
ulin crédite les femmes). Réserve inévitable, récurrente dès lors que, par
"mariage" , on entend moins l'institution que les pratiques sexuelles qui s'y
rattachent et l'appréciation de ces pratiques: en la matière, nous pouvons
généralement tabler sur l'authenticité du point de vue de l'homme tel que
les textes le formulent, mais nous ne sommes jamais assurés d'avoir accès à
ce que pouvaient être les opinions des femmes. Il se peut que, malgré les
plaisanteries, répétées dans Les Thesmophories et L'Assemblée des fem
mes, sur l'adultère et les amants, l'institution du mariage ait aussi, pour les
femmes d'Athènes, été le lieu le plus prisé du plaisir. Mais doit-on vra
iment traiter comme un indice la requête, adressée à Dicéopolis par la
jeune mariée des Acharniens, de "garder à la maison le membre de son
époux"8? En revanche, d'une lecture d'Aristophane, on déduirait volont
iers que, par rapport aux épouses, les jeunes garçons n'étaient pour les
hommes qu'un surplus de plaisir, certes apprécié, en aucun cas vital9. Pour
avoir, par de tout autres voies, constaté pour ma part que le féminin et les
rapports hétérosexuels constituaient la préoccupation dominante de
7. Par exemple J. Henderson, dans son édition de Lysistrate (Oxford, 1987), ad 107 et
865-869 (avec référence aux analyses de K..J. Dover).
8. Acharniens, 1060. A elle seule, Dicéopolis donnera un peu de sa trêve, "parce
qu'elle est femme et non responsable de la guerre" (v. 1062); de fait, les responsables
sont des ândres athéniens, ce qui modalise l'histoire des courtisanes d'Aspasie, racontée
en 523-540.
9. Autant dire que les thèses de Michel Foucault, dans L'usage des plaisirs (Paris,
1984) ne me convainquent guère. 122 NICOLE LORAUX
l'homme athénien en matière de sexualité10, je ne m'en étonne pas vra
iment.
Bref, qu'il s'agisse des pratiques ou des représentations, tout, dans Aris
tophane, n'est pas fiction, il s'en faut de beaucoup.
Cela dit, nous ne saurions nous contenter de ce point de vue document
aire: ce qui, pour nous, relève de l'information n'était sans doute perçu
par les spectateurs d'Aristophane que comme du bien connu, et l'on
pariera qu'aux "comédies à femmes" ils demandaient tout autre chose,
désireux qu'ils étaient de pénétrer les mystères du féminin. Et de fait,
comme si elle n'ignorait rien de la logique féminine, la comédie revient
avec insistance sur les απόρρητα de la féminité, en prenant ce terme au
sens très intime, nullement religieux, que Praxagora lui donne au début de
L'Assemblée des femmes11; mais quel Athénien croyait vraiment s'immis
cer pour autant dans les secrets de la θήλεια Κύπρις, cet érotisme de
l'autre que même Agathon, tout efféminé qu'il est, n'ose pas aller "ravir"
aux femmes12? De tout cela, seules les femmes, si elles pouvaient effectiv
ement prendre la parole, parleraient (auraient parlé) avec pertinence: ra
ison de plus, puisque la pleine révélation tiendrait de Padunafon, pour rire
encore plus fort de ce que la comédie répète à satiété et dont il faut bien se
contenter.
Que la mise en scène aristophanesque des femmes et de la féminité
tienne donc pour bonne part de la construction imaginaire, pour ne pas
dire du fantasme, me semble d'entrée de jeu acquis, et une telle affirma
tion n'est pas encore un acte d'allégeance inconditionnelle à la pulsion tex-
tualiste.
Les femmes, une construction? Expliquons-nous:
On observera d'abord que ces présumées représentantes des classes
moyennes sont souvent, pour peu qu'elles aient quelque autorité dans
l'intrigue, de celles que, non sans ironie, Praxagora nomme les "Superbes"
10. Voir Les expériences de Tirésias. Le féminin et l'homme grec, Paris, 1989.
1 1 . Assemblée des femmes, 12: Praxagora parle des μηρών απορρήτους μυχούς, que
seule sa lampe connaît. On rapprochera de l'emploi de τα απόρρητα dans YHippolyte
d'Euripide pour désigner des secrets gynécologiques: la nourrice, qui emploie le mot,
estime qu'on ne peut en faire confidence qu'à des femmes. On notera enfin qu'en affi
rmant que le parent d'Euripide veut "voler aux femmes leur bijou" (του χρυσίου: Thes-
mophories, 894), sa gardienne emploie le terme qui désigne le "trésor" caché des fem
mes (voir infra, n. 21).
12. Thesmophories, 205. .
ARISTOPHANE ET LES FEMMES D'ATHÈNES: RÉALITÉ, FICTION, THÉÂTRE 123
(semnai)13. Entendons qu'elles sont de bonne famille. Je ne pense pas seu
lement à la femme de Strepsiade, pur être de discours dont on sait toute
fois qu'étant de l'espèce des Césyras14, elle présente "le type de la grande
dame qui a l'orgueil d'appartenir à une race de haut vol"15, mais il faut
avouer que le cas est bien intéressant et, quelque analyse que l'on donne
d'une union aussi mal assortie, on conviendra volontiers avec Daniella
Ambrosino16 que le très peu crédible mariage entre l'aristocratique nièce
de Mégakiès et le paysan Strepsiade relève d'une "opération mythopoiéti-
que" plus que de la réalité des pratiques sociales. Mais il y a aussi Lysis-
trata, meneuse de jeu très présente, dont le moins qu'on puisse dire est
qu'elle n'est certes pas n'importe qui, que ses "relations" panhelléniques
"vénérable"' Béotienne, la "noble" Corin(Lampito la Spartiate, la
thienne) sont d'un niveau fort élevé, et que les femmes qui l'entourent,
détaillant à la première personne le catalogue des "initiations féminines"
que la cité réserve à un tout petit nombre de filles d'Athéniens, s'assignent
à elles-mêmes une origine très au dessus de la moyenne17. On ajoutera, ce
qui renforce la cohérence de l'ensemble, que les marchandes en tout
genre, désignées comme "alliées" (ξύμμαχοι) et appelées à l'aide lorsqu'il
s'agit de l'emporter manu militari1*, sont de pures troupes de renfort, qui
n'ont aucun droit à la parole. Il y a donc les femmes bien nées et les autres.
13. Assemblée des femmes, 617.
14. Nuées, 48.
15. Citation de J. Taillardat, Les images d'Aristophane, Paris, 1962, p. 177; sur l'histo
ricité de Césyra, voir notamment J.K. Davies, Athenian Propertied Families 600-300
B.C., Oxford, 1971, pp. 380-381.
16. Dans son excellence étude "Aristoph. Nub. 46 s. Il matrimonio di Strepsiade e la
democrazia ateniese" (Muséum Criticum, 21-22, 1986-1987, pp. 95-127), D. Ambrosino
identifie, contre Dover, le Mégakiès de la comédie comme un personnage historique (p.
95), le mariage comme une figure symbolique de l'union difficile entre démos et aristo
cratie (p. 100) et cette invention comique comme une opération "moins symbolique que
mythopoiétique" (p. 106).
" Lysistrate. The Play and its Thèmes", YaJe CiassicaJ Studies, 17. Voir J. Henderson,
26, 1980 ( Aristophanes: Essays in Interprétation), p. 188, ainsi que Aristophanes. Lysis
trate, ad 77-81 , 86, 90-91 et "Older Women in Attic Old Comedy", Transactions of the
American Philological Association, 117, 1987, pp. 105-129, où il fait usage (p. 107) des
observations de A. H. Sommerstein ("The Naming of Women in Greek and Roman
Comedy", Quaderni di Storia, 6 (1980), pp. 393-418) sur le caractère exceptionnel de la
nomination en public de femmes respectables. Sur les "initiations", voir Henderson, ad
loc, ainsi que les remarques de P. Vidal-Naquet, Le chasseur noir, Paris, 1981, pp. 197-
198 et de N. Loraux, Les enfants d'Athéna, Paris, 1981, pp. 176-178.
18. Lysistrata, 456-461 124 NICOLE LORAUX
Engagées dans l'intrigue, ces "nobles femmes d'Athènes" qu'évoque le
chœur des Thesmophories19 '; simples figurantes ou silhouettes prêtant à
rire, les marchandes, tout droit échappées d'un milieu vulgaire qui donne à
la comédie sa limite et son horizon.
Quant à leur âge, sans doute les femmes ne forment-elles pas, dans
l'œuvre d'Aristophane, un groupe monolithique20; mais il est tout aussi
évident qu'elles se laissent sans difficulté réduire à quelques types très
marqués, voire symboliques. Les comédies du début présentent tout un
essaim de belles filles, jeunes et toutes plus séduisantes les unes que les
autres, mais; à l'exception de la canéphore des Acharniens qui prononce
deux vers21 , nullement dotées de la parole: ce sont les hommes qui parlent
d'elles en leur présence, souvent pour détailler les perspectives erotiques
que promet leur plastique. Désignées comme pais (ainsi Opôra, dans la
Paix)22, paidiskë23, voire meirakiskë (telle la "petite jeune fille" au sein
entr'aperçu qu'évoque le chœur des Grenouilles24), souvent qualifiées de
korë -ainsi, Opôra et Théoria25 ou Basileia26- ces affriolantes personnes,
servantes ou immortelles, sont tout, sauf des femmes d'Athènes: destinées
à être palpées plus que regardées, purs objets du désir masculin en sa cru
dité, c'est à ce titre qu'elles sont muettes et non pas seulement parce que,
comme dans les "pièces à femmes", la jeune fille (korë) n'aurait pas de
rôle parlant dans l'Ancienne comédie27. Inutile d'ajouter que, dans cet
19. Thesmophories, 329-330.
20. Henderson, "Older Women", p. 105.
21 . Acharniens, 242, 244, 253-258. On notera que, sexuellement mûre en tant que fille
à marier, la canéphore fait partie des jeunes femmes qui attirent le désir. C'est ainsi que
j'interprète la recommandation de Dicéopolis à sa fille, de veiller sur ses khrusia (bijoux
d'or et trésor du sexe féminin: cf. Acharniens, 1200); on rappellera que dans Les Thes
mophories, 289, la fille à marier est eukhoiros. C'est la seule intervention d'une cané
phore dans la comédie aristophanesque, même si le reste de l'œuvre présente des allu
sions thématiquement très semblables à ce type féminin: Oiseaux, 1506-1509, Lysistrata,
646-647. Assemblée des femmes, 730-732. Sur le type de la canéphore, voir P. Brûlé, La
fille d'Athènes, Paris, 1987, pp. 316-32Θ.
22. Paix, 863. Pais est aussi, dans Lysistrata, la Conrinthienne; voir aussi Lysistrata,
595 (paidakorën).
23. Acharniens, 1148.
24. Grenouilles 409-415. Dans le Ploutos (963), la vieille est appelée ainsi par raillerie;
dans les Thesmophories, 410 et Γ Assembiée des femmes (611 , 696, 1 138), meîrax est la
fille qui attise le désir des vieillards.
25. Paix, 726.
26. Oiseaux, 1537, 1634-1635, 1675.
27. Henderson, "Older Women", p. 107. Mais que fait-il de la néa de Γ Assembiée des ET LES FEMMES D'ATHÈNES: RÉ ALITÉ, FICTION, THÉÂTRE 125 ARISTOPHANE
univers, les parthénoi ont encore moins leur place, à moins qu'elles ne
soient trières imaginairement incarnées pour une délibération28 ou divini
tés (nouvelles venues comme les Nuées ou traditionnelles, comme les
Muses, Artémis Agroiera ou Pallas29. De l'autre côté, trouverons-nous
enfin les "femmes d'Athènes"? Pas encore, car il faut, dans la catégorie
des vieilles femmes, trier entre les figures positives - celles, par exemple,
qui composent le chœur de Lysistrata - et les caricatures grotesques, voire
inquiétantes, avec leurs appétits sexuels démesurés30. Il faut trancher: si
l'appellation de "femmes d'Athènes" n'est pas seulement la constatation
drun fait mais l'assignation d'une valeur, si les femmes d'Athènes méri
tent, par là même, d'être dites "nobles", une seule classe d'âge correspond
dès lors pleinement à ce requisit: celle des épouses de citoyens, mères de
famille valeureuses et femmes mariées épanouies dans tout l'exercice
d'une sexualité vive, mais admise.
Mais les choses se compliquent dès lors qu'on s'avise de ce que la cons
truction de la catégorie "femmes d'Athènes" doit aussi beaucoup aux
topoide la tradition littéraire: celui, très partagé, de la "race des femmes",
dont l'homme ne saurait ni s'accommoder ni se passer31, et ceux que le
genre comique a élaborés en forçant le trait - la femme adultère ou celle
qui suppose un enfant, thèmes récurrents dans Les Thesmophories. D'où
l'ambivalence qui s'attache à ces épouses très conformes tout autant qu'à
l'espèce féminine en sa généralité.
Trois exemples permettront d'en mesurer l'ampleur:
Soit, dans les Thesmophories, l'exclamation: ώθερμόταται γυναίκες32.
Ces "femmes très chaudes" sont-elles, comme le veut Jean Taillardat,
indiquées par là comme "très audacieuses"33? En l'occurrence, mieux vaut
femmes, qui certes est tout, sauf une chaste vierge, mais dont la liberté semble seulement
due à l'absence de sa mère (913)?
28. Cavaliers, 1300-1315.
29. Nuées: Nuées, 300; Muses: Grenouilles, 875; Artémis Agrotera; Lysistrata, 1262,
1272; Pallas: Thesmophories, 1139.
30. Je ne partage pas sur ce point la vision édifiante de Henderson ("Women"), part
ielle parce que fondée essentiellement sur Lysistrata. On notera que les vieilles lubri
ques auxquelles V Assemblée des femmes livre les jeunes gens sont par définition fem
mes d'Athènes, ainsi que leur rappel insistant de la loi l'indique (1013, 1015, 1022, 1049,
1050, 1055-56) , mais elles le sont plus descriptivement que par leur attention aux intérêts
de la cité.
31. Lysistrata, 1039.
32. Thesmophories, 735.
33. Les images d'Aristophane, p. 165, no 313; p. 191, no 351 (où Taillardat tire ther
mos vers le sens de "irascible"). 126 NICOLE LORAUX
coller au plus près des mots: chaudes au point d'être brûlantes, les femmes
boivent parce qu'elles sont lascives (et vice versa), contredisant du même
coup l'idée reçue qui veut que la chaleur soit en droit le propre de
l'homme, et de l'homme seul34.
La figure de la "femme sur le toit" sera mon deuxième exemple. Dans la
longue durée de la tradition occidentale, les femmes sur le toit35 sont
emblématiques du désordre, que celui-ci leur soit imputable lorsque,
comité la femme de Démostratos dans Lysistrata, elles célèbrent les Ado-
nieSôu qu'il ait envahi la communauté tout entière, dans une cité envahie
par l'ennemi ou déchirée par la srâsis36. Or, dans les Acharniens, le signe
est inversé puisque telle est la position que Dicéopolis assigne à son
épouse, dont la place n'est certes pas dans la procession du phallus, mais
en-haut, sur la terrasse d'où, en honnête femme qu'elle doit être, elle
pourra mieux regarder son homme37.
Enfin une forte ambivalence caractérise le rapport des femmes à la
guerre et au conflit, chez Aristophane comme dans toute la tradition grec
que. On se rappelle que la mariée des Acharniens, "étant femme", était
censée n'avoir aucune responsabilité dans la guerre38; on ajoutera que la
Paix elle-même est femme -"celle des femmes qui déteste le plus le bou
clier"- méritant par là, comme Lysistrata, le nom de Lusimâkhë39 . Parce
que la guerre est "l'affaire des hommes"40, ce seraient donc les ândres qui
toujours, pour une seule femme (Hélène ou Basileia) ou pour trois courti
sanes, provoquent les combats41. Mais, on le sait, les Amazones ne sont
jamais loin, pour qui, comme pour les compagnes de Lysistrata, "la guerre
est l'affaire des femmes"42, ni les épouses séditieuses ennemies des
mâles43, et l'on aurait tort de considérer comme insignifiant ou risible tout
34. Voir Les expériences de Tirésias, p. 113.
35. Voir D. Levine, "Lysistrata and Bacchae: Structure, Genre, and 'Women on
Top'", Helios, 54, 1987, pp. 29-38, qui renvoie à Natalie Davis, "Women on Top", dans
Society and Culture in Early Modem France, Stanford, 1975.
36. Sur les Adonies, voir M. Détienne, Lesjardins d'Adonis, Paris, 1972, pp. 187-193;
sur la stâsis: Les expériences de Tirésias, pp. 284-289.
37. Acharniens, 262.
38. Acharniens, 1062.
39. Paix, 662 et 991-992; Lysistrata, 554.
40. Lysistrata, 520.
41. Oiseaux, 1639; Acharniens, 523-539.
42. Lysistrata, 538.
43. Antiâneira, épithète des Amazones et de la stâsis: Les expériences de Tirésias, p.
284. ARISTOPHANE ET LES FEMMES D'ATHÈNES: RÉALITÉ, FICTION, THÉÂTRE 127
ce que, dans Lysistrata, le chœur des vieillards échafaude au sujet de la
conjuration des femmes, de leur hubris et de leur aspiration à la tyrannie44.
C'est que la silencieuse femme-Paix des premières comédies ne saurait,
dès que, chez Aristophane, les femmes prennent la parole, refouler dura
blement le fantasme hésiodico-sémonidien du "beau mal" dont naissent
tous les maux,
"querelles, conflits, douloureuse guerre civile, chagrin, guerre".
έριδες, νεΐκη, στάσις άργαλέα, λύπη, πόλεμος.
(Thesmophories, 786-788)
Mais c'est une des caractéristiques de la comédie aristophanesque que
de savoir user de l'ambivalence en en démultipliant vertigineusement le
jeu. Si, d'un poète, Aristophane requiert la virilité45, si les femmes qui sup
posent des enfants suscitent sans fin sa verve critique et s'il n'éprouve
qu'irritation face à la tendance, propre aux tragédies d'Euripide, à surva
loriser la maternité46, que faire de la parabase des Nuées où il s'est lui-
même représenté comme une parthénos fekoûsa47, personnage euripidéen
par excellence48, c'est-à-dire comme la "mère" inavouée de sa première
pièce qui, telle un enfant de fille, fut exposée et recueillie par une autre
femme (entendons: un autre poète)? On peut toujours s'empresser de
trouver cette métaphore "banale"49, ce qui est la meilleure façon d'en neut
raliser la forte étrangeté - ainsi procède-t-on généralement avec la thémat
ique de l'accouchement dans le Théétète, normalisée sous l'intitulé,
désormais académique et sans danger, de "maïeutique". Mais, pour ma
part, j'attache de l'importance à une telle figure, fût-elle isolée50 dans le
44. La conjuration (ξυνωμόσαμεν: ν. 182) est bel et bien le fait des femmes, avant
d'être une idée des hommes; hubris, souvent associé à la tyrannie: w. 399, 411, 658;
turannis: w. 619, 630, 631, 632. Sur ces points, je suis en désaccord avec Henderson
(Aristophanes. Lysistrate. ad loc.) qui, tablant sur sa propre datation de la pièce,
accorde trop peu d'importance à des thèmes dont le livre VI de Thucydide atteste qu'ils
étaient pour le démos une hantise dès 415.
45. Le poète gonimos dont parle Dionysos dans les Grenouilles (96) a la fertilité de
l'engendreur.
46. Dans "Aristophane, les femmes d'Athènes et le théâtre", (Aristophane Entretiens
sur l'Antiquité Classique, XXXVIII, Vandœuvres-Genève, 1993, pp. 203-244), je déve
loppe ce point.
47. Nuées, 530.
48. Sur la παρθένος τεκοΰσα, voir G. Sissa, Le corps virginal, Paris, 1987. pp. 121-126.
49. J. Taillardat, Les images d'Aristophane, p. 446, n° 767.
50. Même si elle est bien à sa place dans une pièce où l'on avorte (Nuées, 137) d'une
idée toute trouvée.