Attention, un cycle migratoire peut en cacher un autre ! - article ; n°1 ; vol.13, pg 177-189

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1997 - Volume 13 - Numéro 1 - Pages 177-189
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1997
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Christian Poiret
Attention, un cycle migratoire peut en cacher un autre !
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 13 N°1. pp. 177-189.
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Poiret Christian. Attention, un cycle migratoire peut en cacher un autre ! . In: Revue européenne de migrations internationales.
Vol. 13 N°1. pp. 177-189.
doi : 10.3406/remi.1997.1539
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1997_num_13_1_1539Revue Européenne des Migrations Internationales, 1997 (13) 1 pp. 177-189 177
NOTE DE RECHERCHE
Attention, un cycle migratoire
peut en cacher un autre !
Remarques sur le volet noir-africain
de l'enquête de l'INED et de l'INSEE
Mobilité Géographique et Insertion Sociale.
Christian POIRET*
Les travaux quantitatifs concernant les populations africaines en France sont
extrêmement rares, et plus encore ceux qui, ne s'en tenant pas aux seuls ressortissants
de nationalité étrangère, prennent également en compte le critère d'origine, qui nous
semble être un facteur essentiel dans l'analyse des phénomènes de discrimination et de
ségrégation. C'est là un des principaux intérêts de l'importante enquête de l'INED et
de l'INSEE dirigée par M. Tribalat : Mobilité Géographique et Insertion Sociale1 . En
prenant pour objet les immigrés2 et leurs enfants, cette recherche se distancie de la
notion juridique de nationalité, tout à fait insuffisante à elle seule pour l'analyse des
relations inter-ethniques. De la sorte, elle ouvre la voie à la production de statistiques
longitudinales permettant de travailler sur des représentations sociales, sur des
* Sociologue, Unité de Recherche Migrations et Société (URMIS) : Université Paris 7, casier
7027, 2 pi Jussieu, 75251 Paris Cedex 05, France E-Mail : URMIS @paris7.JUSSIEU.FR
1 Les citations et les numéros de page que nous utilisons se réfèrent au rapport final de l'enquête
MGIS. Les principaux résultats de cette enquête ont fait l'objet de deux publications :
Tribalat (Michèle), Faire France. Une sur les immigrés et leurs enfants. Paris : La
Découverte, 1995.231p.
Tribalat (Michèle) [Riandey (O.), Simon (P.) collab.] De l'immigration à l'assimilation : enquête
sur les populations d'origine étrangère en France. Paris : La Découverte-INED, 1996.
2 Que les auteurs du rapport MGIS définissent comme les personnes, étrangères ou françaises
par acquisition, nées hors de France métropolitaine. 178 Christian POIRET
évolutions intergénérationnelles, notamment en termes de diminution ou
d'accentuation des inégalités, et sur la reproduction structurelle de la situation
minoritaire assignée à certains groupes. Pour la statistique publique française, c'est une
nouveauté. Cette première réalisation de grande ampleur a donc eu un large écho
médiatique et elle a alimenté un riche débat épistémologique au sein de la communauté
scientifique. Elle a aussi permis de remettre en question bien des idées préconçues
comme, par exemple, celles relatives à la prétendue « non-intégration » des populations
« maghrébines ».
Les interrogations des médias, des politiques et des institutionnels dans le
champ de l'immigration et des relations inter-ethniques, sont souvent marquées par un
certain fétichisme des chiffres. Ceux-ci sont d'autant sur- valorisés qu'ils interviennent
généralement comme la part « d'objectivité », la caution « scientifique », dans un débat
essentiellement idéologique. Parce que les sources alternatives sont rares et
fractionnées mais aussi, et peut-être surtout, parce que l'enquête Mobilité
Géographique et Insertion Sociale (MGIS) a été réalisée par des organismes chargés de
produire des statistiques officielles, ses résultats tendent à devenir des données de
référence, incontournables et rarement discutées. Pourtant, les passages concernant
l'immigration d'Afrique subsaharienne en France ne vont pas sans poser de nombreux
problèmes, tant en ce qui concerne la construction des catégories ethniques employées,
l'utilisation qui en est faite ou la vision d'ensemble de l'immigration africaine qui en
ressort.
LA CONSTRUCTION DES CATEGORIES ETHNIQUES
Le choix des mots utilisés a toujours un sens mais, dans un domaine à haute
charge idéologique, cette signification prend une importance particulière. Il n'est donc
pas indifférent que la notion revenant le plus fréquemment à propos des phénomènes
d'appartenance ethnique des Noirs Africains soit celle d'ethnie. Dans la seule page
d'introduction au chapitre du rapport MGIS consacré à l'immigration africaine (p. 514),
le mot « ethnie » revient sept fois sans qu'aucune distance ne soit prise vis-à-vis de
cette notion. On y apprend ainsi que, « concernant l'Afrique, les ethnies constituent
une réalité incontournable. Elles sont à la base de toutes les assises et fondements de
la culture africaine ». Cette assertion pour le moins discutable appelle donc un retour
sur cette notion et sa genèse.
Etymologiquement, le terme ethnie découle du radical grec ethnos qui, dans
l'antiquité, désignait les peuples n'ayant pas accédé à la polis, c'est-à-dire l'ordre de la
Cité-Etat « dans lequel le rapport social, pensé abstraitement et dégagé des liens
personnels ou familiaux, se définit en terme d'égalité, d'identité* ». La notion d'ethnie
apparaît au début du xixe siècle, lorsque les sciences sociales naissantes se dotent de
leur propre vocabulaire pour désigner les peuples « primitifs » qui vivent hors des
3 Vernant (J.P.), 1974, Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, Maspéro, vol. 2, p. 116.
REMI 1997 (13) 1 pp. 179-189 un cycle migratoire peut en cacher un autre ! 179 Attention,
sociétés « historiques ». Sa carrière connaît un rebondissement à la fin du xixe siècle
avec son utilisation en référence aux théories raciales (J.A.Gobineau) qui débouche sur
la constitution d'une nouvelle discipline scientifique, l'anthropologie physique. Il
s'agit alors de compenser l'impuissance de la notion de race à rendre compte de la
diversité des groupes humains, et en particulier des processus de différenciation au sein
de populations considérées comme racialement homogènes, en usant d'une notion
d'ethnie à base essentiellement linguistique (F. de Saussure). L'ethnie va donc, dès son
origine, balancer entre le registre de la nature, du fait de ses fondements biologiques en
référence aux types raciaux, et celui de la culture en raison de sa volonté d'appréhender
des différences d'ordre linguistique et culturel.
Concept fondateur de l'ethnologie, la notion d'ethnie demeurera pourtant peu
centrale chez les fondateurs et les classiques de cette discipline qui lui préfèrent celles
de peuple ou de culture. Même après avoir été disjointe de ses fondements raciaux,
l'ethnie reste associée à une approche naturalisante des données de culture. Ce type de
groupement est globalement pensé par assimilation au modèle familial, comme
archétype du groupe d'appartenance, qui renvoie, à travers la problématique des
origines et de la filiation, à un modèle d'ordre biologique. Le recours métaphorique aux
notions de patrimoine, d'héritage ou de filiation pour fonder l'ethnie l'essentialisent,
par naturalisation ou par fixisme culturaliste tant et si bien qu'on peut dire avec Colette
Guillaumin4 que « le mot " ethnie " se présente actuellement comme un compromis
entre la croyance inconsciente en un déterminisme biologique des traits culturels et une
distance prise volontairement par rapport au mot " race " dont le sens biologique ne
laisse pas d'être désapprouvé ».
A la suite de Weber qui envisageait de « jeter par dessus bord le concept
général d'« ethnie » parce que c'est un terme fourre-tour », la plupart des auteurs lui
substituent donc d'autres termes dont l'histoire est moins chargée, moins
idéologiquement connotes et, de ce fait,' souvent plus précis. Ils distinguent ainsi les
groupes ethniques, les communautés ethniques, les catégories ethniques,
l'appartenance ethnique, l'adhésion ethnique, l'ethnicité, l'ethnicisation. Surtout,
depuis les travaux de l'anthropologue norvégien Fredrik Barth6, l'importance d'une
réflexion en terme de processus, pour une approche non-substantialiste du champ de
l'ethnicité, semble scientifiquement acquise.
Processus historique qui montre qu'en Afrique aussi, les groupes ethniques ne
sont ni des blocs homogènes, ni des entités figées héritées du passé précolonial. Bien
au contraire, c'est d'abord la colonisation qui a fixé arbitrairement les « ethnies »,
quand elle ne les a pas créés de toutes pièces7, réactualisant ainsi le vieux principe
selon lequel il faut diviser pour mieux régner.
4 Guillaumin (C), 1972, L'idéologie raciste : genèse et langage actuel, Paris-Lahaye, Mouton,
p. 59.
5 Weber (M.), 1995, Economie et société, vol. 2, Paris, Pion, p. 139.
6 Barth (F.), 1969, « Les groupes ethniques et leur frontières », traduction française in Poutignat
(P.), Streiff-Fenart (J.), Théories de l'ethnicité, Paris, 1995, P.U.F.
7 Amselle (J.L.), M'Boloko (E.) (sous la direction de), Au coeur de l'ethnie. Ethnies, tribalisme
et Etat en Afrique. Paris, 1985, La Découverte.
REMI 1997(13) lpp. 179-189 180 Christian POIRET
Processus sociaux et psychosociaux, qui permettent de comprendre les
rapports d'appartenance et d'identification ethniques, individuelles et collectives, en
tant que dynamiques qui se combinent avec d'autres types de rapports sociaux (de
classes, de genres, de générations).
L'analyse scientifique de l'ethnicité ne consiste donc pas à cataloguer ou à
définir les critères caractéristiques des ethnies, dont l'examen historique montre la
variabilité, mais à étudier les conditions de production des frontières8 qui délimitent les
groupes ethniques, des identités qui leur servent de référence et des pratiques de
différenciation de ceux qui y ont recours de part et d'autre de ces « frontières ». Le
recours à la notion d'ethnie, créée comme variable quantitative « à partir de la langue
maternelle du migrant » (MGIS p. 514) n'est donc ni neutre, ni sans conséquence. Il
porte en lui un risque permanent de substantialisation, de réification de l'ethnicité.
Nous sommes là en présence d'un problème épistémologique majeur qui se pose dès
lors que l'on veut quantifier dans le domaine de l'ethnique. A propos des recensements
britanniques et nord-américains qui dénombrent l'appartenance ethnique (ou « raciale »)
sur la base d'une auto-déclaration des personnes recensées, V. De Rudder rappelle que
« la catégorisation ethnique ou raciale n'a pas le même type de substrat matériel ou
objectif que les autres grandes variables descriptives (âge, sexe, catégorie
socioprofessionnelle, logement...). Elle se tient toute entière dans l'interaction. Or, les
catégories proposées à l ' auto -déclaration font comme si elles existaient hors de ce
rapport. De ce fait, ces nomenclatures participent directement et de façon tautologique,
de la construction des groupes dont elles prétendent saisir les contours et les
caractéristiques, sans pouvoir autrement en assurer la consistance9 ». L'enquête MGIS
n'a pas recours à l' auto-déclaration ethnique, mais la question demeure sous une forme
encore plus accentuée avec le choix du critère linguistique pour fonder les groupes
ethniques. Le fait que la langue constitue un critère classiquement retenu en sciences
sociales pour distinguer les groupes ethniques, ne l'affranchit pas pour autant du
double risque d'arbitraire et de substantialisation, bien au contraire.
Il y a un risque d'arbitraire, parce que des racines linguistiques historiquement
communes ne font pas automatiquement un vécu commun : quelle serait l'utilité d'une
catégorie « latine » globale, regroupant les migrants espagnols, portugais, italiens,
roumains et français, pour l'analyse des migrations en Amérique du Nord ? Les auteurs
sont d'ailleurs les premiers critiques de leur propre choix lorsqu'ils écrivent que
« compte tenu du fait que l'Islam favorise les mariages intertribaux, on arrive à des
situations où un individu, outre sa langue paternelle et sa langue maternelle, pourra
avoir à en pratiquer deux ou trois autres dans le cours des ses activités journalières ».
(MGIS p. 139 : La complexité du monde noir africain.)
8 A propos du concept de frontière ethnique, cf. F.Barth, 1969, op. cit.
9 De Rudder (Véronique), « Quelques problèmes épistémologiques liés aux définitions des
populations immigrantes et de leur descendance » communication au colloque organisé par
l'URMIS, Réussite scolaire et universitaire, égalité des chances et discrimination à
V embauche des jeunes issus de l'immigration », Paris VII, mars 1996, à paraître.
REMI 1997 (13) 1 pp. 179-189 un cycle migratoire peut en cacher un autre ! 181 Attention,
Le risque de substantialisation existe également, dans lequel tombent par
moment les auteurs du rapport MGIS, lorsqu'ils qualifient les groupes linguistiques,
qu'ils ont eux même constitués, comme s'il s'agissait de groupes socio-historiques
réels, homogènes de surcroît, se manifestant en tant que tels dans le cours des
interactions sociales. Ainsi apprend-on à la page 527 du rapport MGIS que les
« Mandés » et les « Peulhs » « polygames, vivant en France le plus souvent en circuit
fermé, suivant leur tradition et leur coutume, n'éprouvent pas le besoin de se
naturaliser ».
Paradoxalement l'aspect arbitraire de cette construction ethnico-linguistique
peut jouer un rôle positif face à son aspect réificateur. Le groupe « Mandé » est désigné
comme étant culturellement et socialement le plus éloigné des normes françaises
dominantes, et singulièrement comme le groupe « fauteur » de polygamie. Fort
heureusement pour les individus stigmatisés de la sorte, le groupe « Mandé » n'apparaît
jamais comme tel dans le cours des relations inter-ethniques en France. Ceux qui
seraient susceptibles de le composer peuvent, selon les circonstances et les enjeux,
adhérer à des « identités » ou des structures villageoises, régionales, ethniques
(Soninké, Bambara...), nationales, sahéliennes, ouest-africaines, noires-africaines,
africaines, mais aussi musulmanes, ouvrières, locales, etc. Car non seulement
l'ethnicité est segmentaire -elle peut être mobilisée de manière plus ou moins
extensive, plus ou moins restrictive, selon les circonstances- mais elle n'est jamais
qu'un mode d'identification parmi d'autres possibles. En enquêtant dans les quartiers
où vivent des groupes de familles constituées par des immigrés venant d'Afrique
subsaharienne, on rencontre ces différentes formes d'identification et d'organisation
qui se réfèrent aux sociétés africaines et/ou à la société française et surtout qui se
combinent entre elles. Pour autant, nous n'y avons jamais rencontré ni entendu parlé
d'aucun Mandé, individuel ou collectif. Cet artefact produit par l'enquête MGIS a ainsi
pu jouer un relatif rôle de leurre, de diversion, lorsque les médias ont abondamment
rendu compte des résultats de ce travail. En revanche, cette opacité protectrice a un
prix. Parce qu'elles se réfèrent à un passé figé et non pas à l'histoire des flux
migratoires de l'Afrique vers la France, les catégories utilisées sont très peu
opératoires.
Tout en écrivant que « en général, même si les regroupements ethniques ont été
laborieux, les résultats obtenus sont tout à fait satisfaisants1® », les auteurs semblent ne
pas y croire eux-mêmes. Sinon comment expliquer que, dans certains tableaux (et sans
doute pour des raisons de taille des sous-échantillons), ils regroupent les catégories
« Wolof » et « Peulh » alors que, lorsque les données sont détaillées, l'analyse montre
que tout les distingue11 ? Comment expliquer que les catégories ethnico-linguistiques
produites ne soient plus utilisées dès lors que la question essentielle des associations
communautaires dans l'immigration est abordée, puisque celles-ci sont comprises
10 Cf. le rapport MGIS p. 520, à propos des six catégories retenues : les Bantus, les Mandés, les
ethnies de langues Kwa, les populations à langue unique, les Wolofs et les Peulhs.
11 Cf. Tableaux n° 7, p. 529 ; n° 8, p. 531 ; n° 9, p. 533.
REMI 1997 (13) 1 pp. 179-189 182 Christian POIRET
comme regroupant « des personnes venant du même pays d'origine12 » ? Avec une telle
définition, une organisation communautaire non-territorialisée comme Y Association
pour la Promotion de la langue et la culture Soninké ne fait pas partie des associations
communautaires, dans la mesure où elle regroupe notamment des originaires du Mali,
de Mauritanie et du Sénégal. De même, une importante association locale comme
V Association Culturelle et Educative de la Communauté Africaine de Mantes-la- Jolie
ne peut pas être considérée comme une association communautaire malgré son nom,
elle qui regroupe des originaires de différents pays d'Afrique Noire et dont les
adhérents devraient être classés dans trois, quatre ou cinq des catégories ethniques de
l'enquête MGIS, sans parler de ceux qui, se revendiquant de groupes ethniques, comme
les Sérères, ne rentrent dans aucunes d'entre elles.
Le glissement du critère linguistique à un critère géographique (le même lieu
d'origine) a pour conséquence de limiter le tissu associatif communautaire africain aux
associations qui sont le plus souvent orientées vers l'Afrique et les formations sociales
d'origines, comme les associations villageoises pour le développement constituées en
France par les immigré(e)s originaires de la vallée du fleuve Sénégal. Il occulte ainsi
totalement les multiples réseaux et les nombreuses associations revendiquant une
identité panafricaine plus ou moins large — voire une identité « black » parmi les
jeunes — qui sont apparus dans certains quartiers. Pourtant, ces associations
communautaires d'un nouveau type jouent un rôle au moins aussi important dans la
définition des relations inter-ethniques en France, que les associations villageoises.
Mais leurs fondements ethniques ne peuvent être recherchés ni du côté de la
linguistique, ici totalement inopérante ou presque, ni du côté d'une origine
géographique commune (ou alors à une échelle quasi-continentale). En fait, ces
associations communautaires se réfèrent le plus souvent à des « africanités à la
française » et à des territoires français (quartier, commune, etc.). Quant aux clivages
qui les traversent, ils renvoient beaucoup plus souvent à des différenciations
socioculturelles, sexuées (génériques) ou générationnelles qu'aux « ethnies » d'origine,
hormis lorsque celles-ci sont recoupées et recouvertes (plus ou moins partiellement)
par celles-là.
En définitive, les auteurs sont si peu persuadés de la validité de leur découpage
catégoriel qu'ils concluent le chapitre consacré à l'immigration africaine en proposant
un autre type de distinction, sans doute moins artificiel et à coup sûr plus opératoire,
entre origine rurale et origine urbaine13. Il est vrai que la carence de ces groupes
« ethnico-linguistiques » est d'autant plus flagrante que la petite taille de l'échantillon
africain de l'enquête MGIS interdit d'avoir des recoupements systématiques entre la
variable ethnique et d'autres variables socio-démographiques (par sexe, par origine
12 Cf. p 531. A la page 532, les associations communautaires sont également définies comme
des « associations du pays ou de la région d'origine » et le glossaire général est muet sur le
sujet.
13 «La population noire africaine de la France se répartit donc en deux grands groupes : les
ruraux (les Mandés et les Peulhs) et le reste qui sont les urbains », p. 537.
REMI 1997 (13) 1 pp. 179-189 un cycle migratoire peut en cacher un autre ! 183 Attention,
sociale, etc.) qui permettraient de réintroduire des éléments de dynamiques migratoires
différenciées.
Si toute tentative de quantification à base ethnique porte en soi des risques de
réification, ceux-ci pourraient être limités en intégrant dans la construction des
catégories d'analyse des facteurs visant à rendre compte des processus migratoires : les
grands bassins migratoires intra- africains au sein desquels se constituent des références
communes à des populations linguistiquement hétérogènes ; l'origine sociale et les
projets migratoires de départ des emigrants ; leur niveau de scolarisation et de
qualification ; les réseaux migratoires intercontinentaux auxquels ils ont recours... En
l'occurrence, il aurait été judicieux de privilégier une analyse en termes de cycles
migratoires et de distinguer au moins un premier cycle qui débute véritablement avec
les années 60, massivement composé de paysans d'Afrique de l'ouest sahélienne
(surtout Mali, Mauritanie, Sénégal), prolétarisés dans l'immigration, ayant fait venir
leurs femmes (et parmi elles des citadines) à la fin des années 70 ou au début des
années 80 et dont les aînés des enfants arrivent massivement à l'âge de la jeunesse ou
de l'adolescence, d'une part ; et d'autre part, un deuxième cycle amorcé aux débuts des
années 80, très urbain, très qualifié, beaucoup plus divers quant à ses origines
géographiques et qui est encore en phase d'expansion.
DES RESULTATS BIAISES ?
Si les catégories d'analyse employées sont contestables, les résultats globaux
de la partie africaine de cette enquête laissent par bien des aspects franchement
dubitatif. Globalement, que dit le rapport dirigé par M. Tribalat ? Prenant à contre-pied
certaines idées reçues sur la question, il présente une immigration africaine composée
de ménages plutôt petits, en tout cas plus petits que ceux originaires d'Algérie, du
Maroc et de Turquie, et connaissant, par rapport à ceux-ci, moins de situations de
surpeuplement, étant plutôt moins concentrés dans des îlots à forte présence immigrée
et ayant procédé à un regroupement familial plus précoce. Très majoritairement
d'origine citadine (61 %), moins ruraux même que les migrants originaires du Portugal
ou d'Espagne, très diplômés, ils connaissent une très forte proportion « d'unions
mixtes ». Bref, le rapport MGIS nous montre une immigration africaine qui, malgré
certaines difficultés, est en train de se fondre dans le corps social français ce dont
témoignerait le nombre des acquisitions de la nationalité française et la forte exogamie
de ce groupe.
Resterait cependant une frange atypique, très minoritaire, les « Mandés »,
représentant 10 % des ménages ordinaires et un quart de l'immigration africaine, et les
« Peulhs » (4 % des Africains). Ces deux groupes correspondent plus ou moins « aux
gens du Fleuve » (Sénégal) qui ont fourni l'essentiel des effectifs de « travailleurs
immigrés » africains, de la fin des années 50 au début des années 80. Ils apparaissent
comme une sorte de scorie secondaire caractérisée par l'origine rurale,
l'analphabétisme, l'importance de l'habitat en foyer, la pratique de la polygamie, un
faible taux d'acquisition de la nationalité française, une mauvaise maîtrise de la langue
REMI 1997(13) 1 pp. 179-189 184 Christian POIRET
française, une prédominance des grandes familles, une sociabilité très communautaire
et une forte endogamie.
Tout ceci pose problème. Nous pensons que non seulement la population mère
(les résultats du recensement de 1990) qui permet de constituer l'échantillon sur lequel
s'appuient ces analyses est particulièrement contestable14 concernant l'immigration
africaine, mais de plus, que les modalités de construction de cet échantillon comportent
certains biais méthodologiques majeurs, connus des auteurs du rapport mais très
nettement sous-estimés quant à leurs conséquences. Nous en citerons deux qui nous
semblent particulièrement importants et qui sont dus à la composition par âge de
l'échantillon africain et à sa répartition géographique. Dans les deux cas, ces biais
méthodologiques renvoient à cette même non-prise en considération de l'histoire des
flux migratoires entre l'Afrique et la France que nous avons déjà soulignée à propos des
modalités de construction des catégories ethniques utilisées.
Choix des tranches d'âge étudiées et histoire de l'immigration africaine
en France
Les personnes africaines enquêtées dans les ménages ordinaires (c'est-à-dire
essentiellement hors foyers de travailleurs migrants et résidences estudiantines) ont été
choisies exclusivement dans la tranche d'âge des 20-39 ans, contrairement aux autres
groupes d'origine (les Portugais, les Algériens, etc.) pour lesquels ce sont les 20-59 ans
qui ont été étudiés. Rappelons que cette population des ménages inclut l'essentiel des
immigrés africains ayant fondé (ou reconstitué) une famille en France. Cette exclusion
des 40-59 ans a été décidée pour des raisons techniques liées à la trop petite taille de
cette tranche d'âge, telle qu'elle apparaît au recensement de 1990 parmi les populations
africaines. Soit ! Si nous n'entendons pas contester ces impératifs de technique
statistique, il nous paraît cependant abusif d'affirmer que « les effets de constitution de
l'échantillon jouent mécaniquement de la même façon pour toutes les ethnies » (MGIS
p. 522-523). Cette assertion s'appuie sur une analyse de la répartition par période
d'arrivée en France et par ethnie, de la population immigrée africaine. Celle-ci mélange
donc les catégories « hors ménages » (surtout les « travailleurs célibataires » en foyer et
les étudiants en résidence universitaire) et « ménages ordinaires » (essentiellement des
familles). Or les conséquences de cet amalgame ne sont pas les mêmes selon les
« ethnies » considérées ou, plus précisément, selon l'ancienneté des flux vers la France
de ces différents groupes avec les effets de sédimentation (installation de vagues
successives) qui lui sont corrélés. Une analyse exhaustive de la seule population
immigrée des ménages ordinaires, par « ethnie » et par sexe, montrerait très
probablement que la majorité des hommes soudano-sahéliens (« mandés » et
« peulhs ») est arrivée (alors comme « célibataires ») en France entre 1965 et 1975, soit
un minimum d'une dizaine d'années avant les hommes vivant en ménage des autres
14 Cf. Barou (J.), 1992, « Des chiffres en général et de ceux de l'INSEE en particulier » in
Hommes et Migration, n° 91, décembre 1992.
15 Sauf les immigrés d'Asie du Sud Est qui sont, eux aussi, limités aux 20-39 ans.
REMI 1997 (13) 1 pp. 179-189 un cycle migratoire peut en cacher un autre ! 185 Attention,
« ethnies » africaines. En conséquence, l'exclusion de la tranche des 40-59 ans a un
impact très différencié selon les groupes.
La perte de cette classe d'âge se traduit d'abord par un déficit qualitatif. Cette
génération, composée massivement d'hommes sahéliens ayant atteint ou dépassé la
quarantaine, est celle qui a mené les grandes luttes dans les foyers pendant les années
70, puis les grèves des « OS immigrés » et sur qui, aujourd'hui, repose une part
importante de la vie associative communautaire « africaine » dans les quartiers de nos
villes et de nos banlieues. La mise à l'écart de ce petit groupe a donc de vastes effets
qualitatifs, mais les conséquences quantitatives ne sont pas moindres. Car avec ces
hommes, ce sont aussi les plus grandes des familles africaines qui s'en vont et qui ne
sont retrouvées que très partiellement par les femmes de l'échantillon MGIS. Il y a
donc un effet cumulatif, puisque l'échantillon exclut également les moins de 20 ans,
catégorie dans laquelle entre la plupart des enfants de ces hommes. En écartant de
l'échantillon des ménages les hommes adultes ayant le plus d'ancienneté dans
l'immigration (et leurs enfants par voie de conséquence), ce choix aboutit, selon nous, à
une nette sous-représentation des originaires de la vallée du fleuve Sénégal parmi les
populations originaires d'Afrique subsaharienne vivant en France. De la sorte, elle
déforme la vision d'ensemble de l'immigration africaine et, dans le même mouvement,
elle tend à homogénéiser artificiellement les Sahéliens, amputés de toute une
génération qui ne peut certainement pas être résumée par une trajectoire migratoire
unique.
Pour illustrer notre propos, nous pouvons évoquer les données quantitatives
que nous avons produites lors d'un programme d'enquête réalisé en 1994, dans une
dizaine de quartiers d'Ile-de-France choisis en fonction de la forte présence de familles
d'origine africaine16.
Il ne s'agit certainement pas d'opposer nos chiffres à ceux de l'enquête MGIS,
mais seulement de montrer, à partir d'un ensemble d'exemples locaux qui ne prétendent
être représentatifs que d'eux mêmes, les effets potentiels de ce biais méthodologique.
En travaillant sur des données secondaires produites par des institutions
sociales (au sens large) intervenant sur nos territoires d'enquête, nous avons constitué
un échantillon régional portant sur environ 7 000 individus perçus comme étant
d'origine africaine et regroupés en 1 200 familles. Nous avons fait un choix de
classement en fonction des nationalités d'origine qui s'explique par différentes raisons :
d'une part, très pragmatiquement, nos sources locales n'étaient pas en mesure de
distinguer des origines autres que nationales ; d'autre part, si le sentiment national n'a
émergé en Afrique subsaharienne que très récemment, les expériences migratoires ont
sans doute contribué à accélérer ce processus. On peut ainsi constater que, même au
16 Cf. Poiret (Christian), 1994, L'immigration familiale d'Afrique Noire en région Ile-de-
France : famille et habitat au coeur des mutations. Paris, multigr., 207 pp, rapport de
recherche réalisée par l'association VLV-IUS pour le compte de la DASS, de la DPM, du
FAS, de la MIRE et de l'OMI.
REMI 1997(13) 1 pp. 179-189