Aux origines de la déchristianisation dans la Nièvre : Fouché, Chaumette ou les jacobins nivernais ? - article ; n°1 ; vol.264, pg 181-202

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Annales historiques de la Révolution française - Année 1986 - Volume 264 - Numéro 1 - Pages 181-202
L'historiographie est partagée sur la façon dont naît le mouvement déchristianisateur dans la Nièvre, qui en a été l'un des epicentres. L'initiative revient-elle à Fouché, représentant en Mission, ou à Chaumette qui le visite alors, et aurait pu diffuser une nouveauté parisienne. L'auteur s'interroge sur les comportements et les idées d'un groupe de jacobins locaux qui vont être les animateurs du mouvement et n'ont attendu ni Fouché, ni Chaumette pour poser les bases d'un activisme anticlérical, dans lequel ils voient un moyen de conquérir les masses populaires.
Historiography is divided ou the way the dechristianizing movement was born in the Nièvre, which was one of the epicentres. Was its initiative due to Fouché, the representative on mission, or to Chaumette, who visited him then, and could have spread a parisian novelty. The author wonders on the behaviours and ideas of a group of local jacobins who were to become the leaders of the movement and did not wait for either Fauché or Chaumette to set the basis of an anticlerical militancy, which they considered as o means to conquer the popular masses.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1986
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Nicole Bossut
Aux origines de la déchristianisation dans la Nièvre : Fouché,
Chaumette ou les jacobins nivernais ?
In: Annales historiques de la Révolution française. N°264, 1986. pp. 181-202.
Résumé
L'historiographie est partagée sur la façon dont naît le mouvement déchristianisateur dans la Nièvre, qui en a été l'un des
epicentres. L'initiative revient-elle à Fouché, représentant en Mission, ou à Chaumette qui le visite alors, et aurait pu diffuser une
nouveauté parisienne. L'auteur s'interroge sur les comportements et les idées d'un groupe de jacobins locaux qui vont être les
animateurs du mouvement et n'ont attendu ni Fouché, ni Chaumette pour poser les bases d'un activisme anticlérical, dans lequel
ils voient un moyen de conquérir les masses populaires.
Abstract
Historiography is divided ou the way the dechristianizing movement was born in the Nièvre, which was one of the epicentres.
Was its initiative due to Fouché, the representative on mission, or to Chaumette, who visited him then, and could have spread a
parisian novelty. The author wonders on the behaviours and ideas of a group of local jacobins who were to become the leaders of
the movement and did not wait for either Fauché or Chaumette to set the basis of an anticlerical militancy, which they considered
as o means to conquer the popular masses.
Citer ce document / Cite this document :
Bossut Nicole. Aux origines de la déchristianisation dans la Nièvre : Fouché, Chaumette ou les jacobins nivernais ?. In: Annales
historiques de la Révolution française. N°264, 1986. pp. 181-202.
doi : 10.3406/ahrf.1986.1167
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahrf_0003-4436_1986_num_264_1_1167ORIGINES DE LA DECHRISTIANISATION AUX
DANS LA NIÈVRE, FOUCHÉ, CHAUMETTE,
OU LES JACOBINS NIVERNAIS ?
Les historiens se sont souvent interrogés sur les raisons qui ont
pu conduire le prudent, l'opportuniste Fouché à inaugurer en
vendémiaire an II, dans la Nièvre et dans l'Allier, une politique
soudainement et radicalement déchristianisatrice, alors que rien,
dans l'activité précédemment déployée par le représentant en mission
à Troyes, à Dijon, à Nevers même, dans les six premières semaines
de son séjour, n'avait pu laisser prévoir un tel changement de cap.
Entre le 4 et le 22 septembre 1793,
un tournant radical sous l'influence de Chaumette ?
Le 4 Septembre encore, il cosigne avec son collègue Legendre (de
la Nièvre) une grande proclamation qui invite les Nivernais à remplir
les devoirs dictés par le décret de la mobilisation en masse du
23 août ; cette proclamation s'efforce de démontrer que le drapeau
religieux brandi par les rebelles couvre hypocritement les convoitises
territoriales des souverains étrangers et les ambitions politiques
d'administrateurs « intrigants », de « députés corrompus », de
« généraux perfides » ; les « despotes » et leurs « esclaves » angli
cans ou luthériens se soucient peu de restaurer une religion qui n'est
pas la leur ; quant au fédéralisme qui donne la main au « fanatisme
royal et religieux », il ne saurait s'opposer à la volonté du peuple qui
a aboli la royauté, ni invoquer « le prétexte hypocrite et imposteur
du rétablissement... » du culte catholique : celui-ci est « conservé
dans toute sa pureté primitive » et « la morale évangélique qui en fait
la base n'a reçu aucune atteinte. »
II est certain que Fouché a simplement apposé sa signature au
bas d'un texte qui fut entièrement rédigé pour son collègue Legendre, 182 NICOLE BOSSUT
ainsi que le souligne l'en-tête imprimé (1). Mais la conduite qu'il a
suivie à Nevers depuis son arrivée le 29 juillet indique qu'il partage
alors avec son collègue le souci de ne pas heurter les convictions
religieuses tout en éclairant les croyants sur le sens des manœuvres
politiques dont ils risquent d'être l'instrument (2).
Le 22 septembre, changement de ton dans un décor soigneuse
ment choisi pour frapper un grand coup sur les esprits : c'est devant
le buste de Brutus, héros des vertus républicaines, trônant en lieu et
place de l'autel en la cathédrale Saint-Cyr de Nevers que Fouché, en
présence de Chaumette, renouvelle ses exhortations à combattre pour
le salut de la République en danger. Par cette cérémonie spectacul
aire, il semble vouloir signaler son ralliement à une politique
religieuse radicalement nouvelle puisque, dès le lendemain, il
prononce devant l'administration départementale son fameux
discours contre le célibat des prêtres, transformé par le département
en arrêté le 25 septembre. Ce jour-là, il est déjà en route pour
Moulins pour un séjour bref mais capital d'une semaine, puisqu'il y
définit tous les grands axes de la politique qu'il va désormais
appliquer dans la Nièvre : attaque résolue contre le culte et les
croyances catholiques, rafle de l'or et de l'argenterie des églises aussi
bien que des châteaux, cela grâce à un instrument nouveau, l'armée
révolutionnaire : mentionnée dès le 29 septembre à Moulins comme
partie constitutive du cortège iconoclaste qui parcourt la ville
en détruisant les signes de la féodalité et de la superstition, elle
voit ses fonctions précisées par l'arrêté imprimé à Nevers et daté du
2 octobre (3).
Le 9 octobre — 18 vendémiaire — à Nevers, il ordonne la
démolition des clochers des églises des paroisses supprimées, car il
s'apprête à éclaircir de façon drastique la carte des cures (un tiers
doivent disparaître dans le seul district de Corbigny selon l'arrêté du
14 octobre). Enfin le 10 octobre — 19 Vendémiaire — c'est
(1) AF II 128, 981, p. 28, imprimé : « Proclamation au nom du peuple français,
Legendre de la Nièvre, représentant du peuple aux corps constitués et aux citoyens du
département de la Nièvre ». Signée : Legendre et Fouché.
(2) AF II 128, 980, 5 : copie des procès-verbaux de l'administration
départementale de la Nièvre, de juillet à novembre 1793. Nombreux élargissements de
prêtres reclus, 4 le 8 août, dont Bergougnoux curé de la Charité, 2 le 24 août, 2 le 25,
4 le 4 septembre dont les très actifs curé et vicaires de Luzy, un seul refus le 7
septembre concernant le curé de la Nocle. Subventions aux sœurs de la Charité à
Nevers les 9 et 20 août.
(3) Audiat, la Terreur en Bourbonnais, Paris 1873 et J. Cornillon, le
Bourbonnais sous la Révolution française, Riom 1892, tome IV. AUX ORIGINES DE LA DÉCHRISTIANISATION 183
fameux, qui non seulement proscrit toute manifestation extérieure du
culte (au nom de l'égalité, il s'agit d'éradiquer du paysage tout signe
d'une « religion dominante »), mais encore prétend ériger en
doctrine officielle la négation de l'immortalité de l'âme : il ne s'agit
pas seulement d'imposer un enterrement civil, dans le prolongement
après tout du décret qui a confié l'enregistrement des naissances et
des mariages à un officier municipal chargé de l' état-civil. En
bannissant des cimetières toute référence symbolique à la
résurrection, en chassant les croix au profit exclusif de l'allégorie du
sommeil sculptée à l'entrée des champs du repos et peinte sur le drap
mortuaire qui recouvrira obligatoirement les défunts, il inaugure une
politique radicalement différente de celle qu'a définie la Législative
avant de se séparer : d'un effort de laïcisation qui s'efforce, et non
pas sans contradictions, de cantonner la foi chrétienne dans la sphère
des croyances privées, d'assurer l'indépendance du pouvoir politique
dispensé de toute légitimation religieuse, on passe ici à l'affirmation
exclusive d'une métaphysique antichrétienne officielle. Étonnante
innovation (venant d'un opportuniste qu'on nous montre toujours
soucieux de prendre le vent !) et dangereux dérapage qui va entraîner
la Révolution dans une grande aventure, où ne vont pas manquer les
périlleuses embardées.
En moins de trois semaines, il a donc défini une politique
radicalement anticatholique qui frappe l'église dans ses trésors, dans
son réseau adminisratif (qui se confond ici avec le réseau spirituel),
qui détruit le clergé en tant qu'ordre sacré, séparé du monde laïc par
le célibat, et qui attaque de front la croyance religieuse probablement
la plus chère aux fidèles, celle qui promet l'immortalité. On peut
imaginer la stupeur des Nivernais, qui n'ont entendu jusque-là dans
sa bouche que des paroles d'union et de réconciliation, qui n'ont
relevé que des gestes d'apaisement. Les autorités constituées de
Nevers dénonçant les terroristes le 14 prairial an III — 3 mai 1795
— n'omettront pas de rappeler ces temps bénis où Fouché officiait
en « Dieu de paix » (4).
Cette volte-face spectaculairement signalée par la fête de Brutus
coïncide avec le séjour du procureur de la Commune de Paris dans
la Nièvre, entre le 18 et le 23 septembre. Ayant obtenu un congé pour
raccompagner au pays natal sa mère malade, Chaumette s'est attardé
(4) Dénonciation des autorités constituées de la Nièvre en prairial an III contre
les représentants Laplanche, Collot d'Herbois, Fouché, Lefiot, N. Pointe,
reproduite tome V pp. 90 à 97, J.-B. Avril, Actes et délibérations du Conseil général
de la Nièvre de 1787 à 1853, Nevers 1860, tome V, pp. 90 à 97. 184 NICOLE BOSSUT
à Nevers, accomplissant pour Fouché une mission importante à
Guérigny où les forges languissaient (5). L'historiographie s'est donc
efforcée de saisir les convictions des deux hommes exactement à cette
époque pour préciser auquel des deux revenait l'initiative première :
à Aulard, qui affirme avec quelque hésitation que Chaumette fut
« l'auxiliaire et probablement l'inspirateur de Fouché », Madelin
rétorque « Chaumette le suivra plus qu'il ne l'inspirera » (6).
Cette problématique conserve son intérêt car, même en période
révolutionnaire, « quand les masses font leur propre histoire »,
les choix individuels des dirigeants pèsent évidemment de manière
décisive ; par ailleurs les rapports noués entre Chaumette et
Fouché invitent à réexaminer la question des liens entre la Commune
de Paris et certains représentants en mission, de leur rôle éventuel
dans la structuration ou la non-structuration de ce qu'on a
si malheureusement, mais si tenacement, appelé le « courant
hébertiste ».
Mais elle paraît mal posée par l'historiographie traditionnelle,
en ce qu'elle ignore trop souvent l'indispensable dialogue noué entre
les dirigeants révolutionnaires, l'avant-garde militante qui les écoute,
les suit ou les précède, et les masses populaires qui, à des moments
privilégiés, et septembre 1793 en est un, font irruption sur la scène
et bouleversent les plans des professionnels de la politique.
Le précieux biographe qu'est Madelin a bien senti le problème
quand il s'est interrogé sur les raisons qui conduisirent Fouché à
adopter un ton nettement plus menaçant à l'égard des riches dans ses
proclamations du 25 et du 29 août : à « l'apôtre bénisseur et
pontifiant » qui « réunifie » un couple divorcé à Clamecy le 17 août,
succède un « proconsul » qui adopte une « voie ultr
adémagogique » dans laquelle Chaumette « l'encourage, l'entraîne, le
confirme ».
« La résistance de Lyon exaspère-t-elle les Jacobins du centre,
les comités révolutionnaires qui trouvent peut-être bien anodin le
représentant qu'on leur a envoyé ? » (7). Immédiatement après avoir
posé cette question capitale, l'historien paraît l'oublier tout aussitôt,
pour ne plus s'intéresser qu'aux calculs de l'ambition politique :
Chaumette aurait instruit Fouché des progrès des Cordeliers à Paris,
(5) Aulard, Actes du Comité de Salut Public, tome VI.
(6)Culte de la raison, p. 26. Madelin, Fouché, 1900 Paris, p. 67.
(7) Madelin, op. cit., p. 94 et pièces relatives à la mission de Fouché à Clamecy.
AN : AD XVI 54. Souligné par nous. AUX ORIGINES DE LA DÉCHRISTIANISATION 185
qui ont contraint Robespierre à « couvrir les folies des généraux
hébertistes en Vendée » ; « ce n'est pas seulement un inspirateur, un
conseiller influent, que ce représentant de la Commune de Paris et
du club des Cordeliers, que cet apôtre de l'athéisme officiel : c'est un
surveillant, un contrôleur, Fouché tient à le stupéfier par une audace
qui dépasse toutes celles du groupe exagéré... De la démagogie des
phrases, le proconsul passe bientôt à celle des actes » (8). Déjà à
Nantes il avait pratiqué une politique « d'exaltation démagogique »
pour « racheter sa double origine bourgeoise et ecclésiastique »
et se laver de son passé modéré, de ses sympathies girondines.
Cet « homme de la faction victorieuse » estime que Chaumette,
Hébert, sont devenus les « Maîtres de Paris » et font « trembler
Robespierre ». Il ne lui reste donc plus qu'à paraître à leurs yeux leur
égal, sinon leur supérieur en « exagération », tant sur le plan social
que religieux. Calcul réussi auprès de Chaumette : « C'est à Nevers,
au cours de ses conversations avec Fouché qu'il a conçu ce fameux
plan de déchristianisation dont il avait vu les premières expérien
ces ouvertement pratiquées par l' ex-séminariste de la rue Saint-
Honoré » (9).
Tout n'est pas faux dans cette démonstration brillante,
notamment l'attention prêtée aux journées parisiennes de septembre.
Mais elle pêche par une méconnaissance profonde de la dynamique
révolutionnaire en pérode de crise aigùe. Au-delà des calculs de
l'ambition, ce qui règle la conduite de Fouché (et de Chaumette un
peu plus tard à Paris) c'est, liée à l'appréciation exacte du danger
contre-révolutionnaire, la quête des forces sociales qui seront assez
puissantes pour le juguler. Placé entre Lyon et la Vendée, Fouché ne
peut sous-estimer l'immense danger potentiel que représentent la foi
religieuse et les structures ecclésiastiques mises au service de la
contre-révolution. Il l'a d'ailleurs clairement signifié à qui voulait
l'entendre dès le 31 juillet à Nevers : « les brigands de l'Ouest ont eu
quelques succès sanglants, mais ils les doivent au mépris insensé
qu'on faisait de leur impuissance. Que l'expérience nous apprenne à
être sages. » Moins de dix semaines plus tard, après avoir exclus
ivement dénoncé « l'égoïsme des riches » (notamment dans ses
fameuses proclamations du 25 et du 29 août) il s'en prend désormais
conjointement aux riches et aux « fanatiques »
(8) Madelin, op. cité., p. 95.
(9)op. cité, pp. 61, 65, 99. 186 NICOLE BOSSUT
Les intuitions de Jaurès
Est-ce, comme le croit Jaurès, parce qu'il était impossible de
combattre Lyon « la ville des prêtres et des grands marchands et
fabricants » sans dresser les esprits « contre le fanatisme des prêtres
et contre l'égoïsme de la grande fabrique » ? Fouché s'est peu à peu
convaincu que les maîtres de forges, les négociants, les propriétaires
et les fermiers qui dirigent la vie économique en Nivernais ne sont
nullement décidés à sacrifier quelque peu de leur aisance au salut de
la république. Et Jaurès poursuit en une page admirable de clai
rvoyance politique : « II a donc besoin des ouvriers, ... il a besoin des
pauvres bûcherons et des ouvriers du fer... Pour qu'il les garde avec
lui, c'est-à-dire avec la Révolution, pour qu'ils ne glissent pas, à
l'exemple de tant d'ouvriers lyonnais, sous la domination politique
de leurs maîtres économiques, il faut que lui, commissaire de la
Convention, représentant de la Révolution, il fasse sentir à tous que
c'est le gouvernement révolutionnaire qui est le vrai maître, le vrai
patron. Il faut qu'il donne aux pauvres, et aux prolétaires ce qui leur
manque, plus de confiance en eux-mêmes... Voilà pourquoi il
annonce et promet aux pauvres la révolution intégrale. » Tout en
concédant que Fouché a probablement « voulu conquérir l'utile
sympathie de Chaumette », « faire sa cour à la Commune de Paris »,
que les calculs de l'intelligence et de l'ambition ne sont certes pas
absents de ce programme radical, Jaurès les remet à leur juste place,
subordonnée à la « nécessité révolutionnaire ». Pour comprendre le
rôle de Fouché en l'an II, l'historien se doit d'oublier le futur duc
d'Otrante, riche à millions, le futur ministre de la justice maître de
très nombreux réseaux occultes d'informateurs. A l'automne 93, le
représentant en mission « se livre au soulèvement deforces énormes
et juge sans doute tout à fait vain de discuter avec elles » (10). Au
Fouché de Madelin, échafaudant tranquillement de subtiles combi
naisons à l'écart des masses cantonnées dans le rôle de spectateurs
terrifiés ou médusés, voire enthousiastes mais presque toujours
passifs, s'oppose ici un Fouché qui colle infiniment plus à la réalité
de l'an II, un Fouché qui chevauche la vague.
Reste à saisir les expériences spécifiquement nivernaises par
lesquelles, aux yeux de Fouché, comme aux yeux d'une avant-garde
(10) Jaurès, Histoire socialiste de la révolution française, réédition tome
pp. 323-324. AUX ORIGINES DE LA DÉCHRISTIANISATION 187
jacobine locale, le prêtre constitutionnel aussi bien que réfractaire est
venu rejoindre l'aristocrate, le maître de forges ou le fermier
« égoïste » dans la cohorte des ennemis irréductibles de la
république, et contre laquelle il fallut mobiliser les paysans, les
ouvriers des bois et des mines (ce sont souvent aussi des paysans) et
les artisans des villes.
Les déchristianisateurs nivernais
Le rôle de l'avant-garde jacobine, intermédiaire obligé entre
Fouché et les masses populaires, est d'autant plus fondamental que
celles-ci sont vouées par leurs conditions sociales d'existence à une
atomisation politique qui les maintient sous l'influence des cadres
traditionnels, propriétaires fonciers et curés : on ne compte aucune
ville importante à l'exception de Nevers, et dans les campagnes
prédominent les « domaines »-métairies isolés.
Cette avant-garde militante a peu retenu l'attention des
historiens locaux. Une tradition historiographique où prédominent
différentes formes de conservatisme s'est contentée de reproduire les
invectives des juges et témoins post-thermidoriens à rencontre d'un
jacobin stéréotypé, uniformément « terroriste », « anarchiste » et
« athée ».
Citant la mise au point que Chaumette fit insérer dans Le
Moniteur du 29 septembre 1793, relativement à son séjour nivernais,
et par laquelle il donnait à Fouché le premier rôle dans la mise en
place du nouveau cours révolutionnaire, le chanoine Charrier omet
deux passages d'une importance capitale : le premier mentionne aux
côtés du représentant Fouché « les sans-culottes de la société popul
aire de Nevers ». Le second replace l'offensive déchristianisatrice et
terroriste dans le contexte infiniment plus large de la mobilisation
économique au service de la défense républicaine et de la lutte pour
les subsistances chère aux masses populaires : « Vieillesse honorée,
infirmité secourue, malheurs respectés, fanatisme détruit, fédéra
lisme anéanti, fabrication du fer en activité, gens suspects arrêtés,
crimes exemplairement punis, accapareurs poursuivis et incarcérés,
tel est le sommaire des travaux de Fouché » etc. (11).
(11) Reproduit entièrement mais sans référence dans la biographie de Fouché par
le Comte Martel, tome I, pp. 83-84. Soulignés par nous les phrases ou termes omis
par le chanoine Charrier Histoire religieuse du département de la Nièvre pendant la
révolution, t. I, p. 232. 188 NICOLE BOSSUT
Cette double omission est significative : elle aboutit à rendre
Chaumette et Fouché exclusifs responsables de la déchristianisation
et confine les deux hommes dans un surprenant isolement ; elle
déforme le sens de l'offensive anti-religieuse, en l'extrayant de son
contexte politique et social.
La disparition des archives des sociétés populaires les plus
importantes de la Nièvre (celles de Nevers, de Clamecy, de la Charité)
interdit de restituer avec toute la précision souhaitable le portrait de
ces jacobins du centre fugitivement évoqués par Madelin. Il est
notamment impossible d'établir le cheminement de leur expérience
entre 1789 et 1793. Mais les auditions des témoins entendus par les
juges de l'an III éclairent le comportement de ceux qui ont pris les
responsabilités les plus lourdes en 1793. Apparaissent ainsi plusieurs
types militants parmi les déchristianisateurs qui, non seulement ont
appliqué la politique de Fouché, mais qui ont sans doute contribué
par leur connaissance du milieu local, par leur enthousiasme à servir
la république en péril, à lui donner ce caractère spécifique qui a tant
frappé les contemporains.
Le président de la société populaire : Socrate Damour
Le plus actif fut certainement Damour : élu président du
tribunal de district de Nevers en novembre 1792, et sans doute vers
la même époque président de la société populaire de Nevers, il exalte
l'insurrection du 31 mai et, avec le vice-président du département
François Guillier Montchamois, dénonce l'administration départe
mentale majoritairement acquise aux thèses girondines, notamment
auprès de Chaumette et des journaux montagnards parisiens (12).
Harcelant le département de deputations incessantes, Damour a, dès
le 14 janvier 1793, réclamé la déportation de douze prêtres
« anticiviques ». Le 27 avril, avec deux autres membres de la société
populaire, Laramée et Commerson, vicaires de l'évêque
constitutionnel Toilet, il dirige une petite cinquantaine de gardes
nationaux, qui viennent à Clamecy rétablir l'ordre compromis par les
« coupables manœuvres de prêtres séditieux » (13). Le soir même, en
(12) Mercure Universel du 24 juin, article « Commune de Paris », mentionné
dans l'affiche imprimée reproduisant l'arrêté du Conseil du département de la Nièvre
27 juin 1793 : pièces de procédure contre Louis Damour 14 L 51 aux A.D. de Nevers.
(13) Arrêté départemental du 25 avril 1793 pris sur la demande de deux citoyens
de Clamecy, Gobet et Tenaille-Delaure, qu'ont inquiétés les processions nocturnes
des rogations ; cité par Charrier la révolution à Clamecy et dans les environs,
pp. 98-99. AUX ORIGINES DE LA DÉCHRISTIANISATION 189
l'église Saint-Martin de Clamecy, « les orateurs tonnent contre
l'aristocratie, l'égoïsme et le fanatisme des riches habitants de la
ville ». Damour appelle le peuple de Clamecy à l'action directe :
« N'as-tu pas des bras et du fer ? Sers-t'en pour te procurer à ton
tour les aisances et la vie. Le temps est venu de manger ton bon pain
blanc et de coucher sur le duvet. Guerre aux châteaux, paix aux
chaumières ». C'est la première apparition du couple fanatisme-
richesse, celle-ci suscitant d'ailleurs de plus âpres invectives que celui-
là (14).
Le 30 mai, avec trente citoyens de Nevers, il vient prêter main
forte à la minorité jacobine qui s'est fait expulser de la société
populaire de La Charité : les modérés ont exclu les « violents »
comme Georges Moineau fils, marchands, ou Pierre Champrobert,
commissaire national près du tribunal du district, galvanisés par le
passage de Collot d'Herbois et Laplanche en avril et qui affrontent
désormais les maîtres de forges, les marchands fermiers tout-
puissants à la Charité : Champrobert ayant prêché « l'athéisme, le
pillage et l'immortalité » a été désarmé le 7 mai, Moineau empri
sonné. Damour harangue donc les vignerons, les artisans et les
journaliers de la Charité, développant le thème de la violence
nécessaire contre les riches qui resserrent leurs grains (15).
Les souvenirs des témoins étant imprécis quant aux dates, nous
ne savons pas si dès cette époque il développe contre les rites et les
symboles fondamentaux du catholicisme, avec cette éloquence
imagée qui le caractérise, l'argumentation brutale qu'à coup sûr il
martèle en automne, et qui visiblement, s'efforce d'atteindre un
public de petites gens : « II a dit qu'il n'y avait pas de Dieu, que le
peuple se laisse embêter par des prêtres fanatiques qui les
persuadaient qu'ils avaient le pouvoir de faire des milliers de dieux
qui n'étaient que des petits morceaux de pain enchantés et dont la
destinée se terminait dans la garde-robe après les avoir avalés et
digérés, il parla sur ce propos environ une heure et demie, et que
c'était les riches et les aristocrates qui entretenaient tout cela et
provoquaient le peuple à les piller. » Dans l'esprit de Damour, la
lutte contre la « richesse égoïste » ne se sépare pas de la lutte contre
le catholicisme présenté comme complice, mais en mai 93, à la
(14) Charrier, la révolution à Clamecy... p. 101, qui cite les mémoires de
Sanglé Ferrière.
(15) 14 L 51 à Nevers, procédure contre Damour. 70e témoin. Et Prieur,
Histoire du district de la Charité sur Loire, Nevers 1937, pp. 82-83, p. 92.