Fontenoy : une bataille, un homme, un dialogue (XVIIIe siècle) - article ; n°4 ; vol.4, pg 479-495

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Histoire, économie et société - Année 1985 - Volume 4 - Numéro 4 - Pages 479-495
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1985
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Eric de Saint-Denis
Fontenoy : une bataille, un homme, un dialogue (XVIIIe siècle)
In: Histoire, économie et société. 1985, 4e année, n°4. pp. 479-495.
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Saint-Denis Eric de. Fontenoy : une bataille, un homme, un dialogue (XVIIIe siècle). In: Histoire, économie et société. 1985, 4e
année, n°4. pp. 479-495.
doi : 10.3406/hes.1985.1406
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1985_num_4_4_1406FONTENOY :
Une bataille, un homme, un dialogue
par Eric de SAINT-DENIS
« Marignan : 1515 ! », « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! » La mémoire
historique française égrène ainsi les faits, les dates et les siècles, souvent sans aucun
sens réel du passé. Si Marignan reste dans notre souvenir national l'exemple type de
l'événement détaché de son contexte, la bataille de Fontenoy a laissé dans notre
conscience collective tout autre chose qu'une simple date, au reste totalement ou
bliée. Grâce à son « Messieurs les Anglais ! », que personne ne rattache plus à la
bataille, elle s'y est taillé une place à part, unique. Stéréotype de la guerre en dent
elles, preuve éclatante de la courtoisie française, diront certains ; peut-être, mais
cette apostrophe a surtout permis à Voltaire, relayé par quelques historiens et l'e
nsemble de nos manuels scolaires, de créer ce qui demeure aujourd'hui un des plus
grands mythes historiques français (1).
Fontenoy, avant de devenir le mythe que nous connaissons, résultat exemplaire
de l'effet du temps sur l'Histoire, fut avant tout une grande bataille, à défaut d'une
grande victoire. Octobre 1 740 : la mort de l'empereur Charles VI déclenche la guerre
de succession d'Autriche. La France, d'abord simple soutien militaire dans la coalition
anti-autrichienne, devient un belligérant à part entière, puis la clef de voûte de cette
coalition. Louis XV, pris dans l'engrenage de la guerre, ne désire qu'une seule chose,
en sortir. Or, la paix n'est proposable qu'en position de force. Pour frapper un grand
coup, il choisit Tournay, bastion de la Barrière des Flandres, que la bataille de Fon
tenoy fera tomber, donne le commandement au maréchal de Saxe qui s'y est déjà
fait brillamment remarquer, et décide de s'y rendre en personne, accompagné pour la
première fois sur le champ de bataille par le Dauphin. Toutes les conditions sont
réunies pour créer « l'événement-Fontenoy ».
Le 11 mai 1745, la plaine de Fontenoy voit les troupes anglo-austro-hollandaises
attaquer les retranchements français. Jusque vers neuf heures, trois attaques ennemies
succèdent aux traditionnels échanges d'artillerie : à droite, les Hollandais contre le
village d'Anthoing, au centre, les troupes anglo-hanovriennes contre les redoutes du
bois de Barry, et à gauche, les Gardes anglaises contre le village de Fontenoy. Trois
attaques, trois échecs. Mais bientôt, compacte et décidée, une colonne anglaise s'en
fonce au cœur des troupes françaises, et passe Fontenoy. A treize heures, la déroute
française semble certaine, et seules les dernières charges de cavalerie réussissent enfin
à stopper la colonne. Un ultime effort, auquel participe la Maison du Roi, transforme
une défaite quasi-assurée en une soudaine victoire, de justesse ! La colonne se disloque,
les Anglais font retraite. Sauvant son roi, perdant plus de sept mille hommes (2), la
France vient de remporter la plus grande bataille du XVIIIe siècle. 480 HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ
Parvenue jusqu'à nous sous l'appellation de Fontenoy, elle n'a cependant pas
toujours fait l'unanimité sur son nom. Le 1 1 mai, les lettres de Louis XV et du Dau
phin à la Reine (3) parlent de « la bataille », personne ne songeant encore à la nommer
particulièrement. Dès le lendemain, le Dauphin évoque « l'affaire à qui on donne le
nom de Fontenoy » (4), et alors qu'il écrit à sa mère le même jour, son vocabulaire
s'est déjà fixé en parlant de « sa joie de la victoire de Fontenoy » (5). Par contre,
d'autres textes font mention de « la bataille d'Anthoing », sous des orthographes
variées (6). Les deux villages se font concurrence quelque temps, et Fontenoy, les
moments décisifs de la bataille s'y étant déroulés, finit par l'emporter. La dynamique
de l'événement en impose logiquement le nom, avant même que le pouvoir ne l'utilise
à des fins de propagande. Sa réalité prime sur les déformations qui en seront faites
par la suite.
Celles-ci apparaissent dès que le pouvoir, ou une de ses composantes, pense qu'il
peut y avoir, au delà de l'événement, un quelconque avantage à tirer. La bataille de
Fontenoy fourmille de ces faits militaires quelquefois sans importance, qui, exploités
par la propagande, deviendront des symboles de la victoire française.
Les multiples versions du rôle de la Maison du Roi au cours des charges décisives
de la bataille, nous en donnent le meilleur exemple. Notons qu'au XVIIIe siècle,
lorsque nos documents parlent de « Maison du Roi », c'est, en fait, de la seule caval
erie dont, il s'agit. Troupe d'élite minutieusement recrutée, symbole par excellence
de la sauvegarde de la monarchie, elle est, de par sa nature, conditionnée pour jouer
le rôle qu'on lui attribue à Fontenoy. Quelle que soit la façon dont elle s'est acquittée
de sa tâche, si elle s'en est acquittée, la propagande, au service de la gloire du roi et
de sa Maison, fait fi de la réalité. Les premières correspondances officielles ne man
quent pas d'éloges à son sujet (7). Recopiées, passant de main en main, quelquefois
placardées sur les murs de Paris, ces lettres jouent un rôle d'information similaire à
celui des journaux d'aujourd'hui. Elles ont alors une influence considérable sur l'opi
nion, et bientôt, il n'y a plus de doute, « sans la Maison du Roi, la bataille (était)
perdue » (8). Ce sentiment est repris par tous les textes de l'époque, à commencer
par celui de Voltaire (9). Il n'y a pourtant pas unanimité sur la question.
Sur la forme, la plupart des écrits insistent sur la foudroyante relation de cause à
effet : la Maison du Roi a-t-elle seulement le temps de charger que la victoire est
acquise ! Mais dans certains mémoires, non destinés à la publication (10), donc peu
soupçonnables de visées de propagande, la Maison du Roi n'est pas toujours aussi
rapidement victorieuse : elle doit charger à plusieurs reprises, et quelquefois sans
aucun panache, « à toutes jambes en débandade », a même écrit le maréchal de Sa
xe (11). Le document le plus surprenant à cet égard, est une lettre du Dauphin à sa
femme (12) : « On les fit charger jusqu'à quatre fois par la Maison du Roi », lui écrit-
il. Le Dauphin admet ainsi lui-même les difficultés rencontrées par la cavalerie royale
dans l'accomplissement de sa mission. La diversité de nos sources nous permet donc
de remettre le rôle de la Maison du Roi à sa juste place.
Mais si sur la forme, il existe des divergences, l'accord est unanime sur le fond :
quelle qu'en soit la manière, elle a bien chargé. Or, en 1972, un érudit auvergnat
cite dans un article (13) une lettre d'un mousquetaire de la Maison du Roi allant à
l'encontre de toutes les thèses soutenues jusqu'à aujourd'hui. On peut y lire : 48 1 FONTENOY
« J'eusse levé tous vos doutes sur les charges de la maison dès le premier moment, s'il n'eut été
vray qu'on ne veut pas être auteur quelquefois de certaines nouvelles. Je vous ai dit vray en
vous marquant que ni notre escadron ni personne de la maison n'avait chargé [...] Mr du Chailà
ne peut avoir raison qu'autant qu'il dira qu'il allait charger avec la maison, mais il ne dira pas
qu'elle se soit mêlée, parce que cette colonne fut dispersée avant que d'en avoir eu le temps [...]
Je vous prie de bien vouloir ne pas montrer ma lettre et d'assurer ma mère... »
Ainsi, la Maison du Roi n'aurait pas eu le temps de charger, mais il est vrai qu'elle
allait le faire ! L'auteur de la lettre, conscient d'aller à l'encontre des versions officiell
es, ne veut pas « être auteur de certaines nouvelles », et sachant les fortes chances
qu'avait sa lettre de circuler, demande qu'elle reste confidentielle. Un tel document
est donc a priori très séduisant. La bataille de Fontenoy peut aisément être imaginée
sans intervention de la Maison du Roi, et, d'une troupe sur le point de charger à une
troupe qui charge, il n'y a qu'un pas, facilement franchi par la propagande, surtout
s'agissant de la Maison du Roi. Soyons prudents ; ce document nécessiterait une
analyse plus poussée qui éliminerait l'hypothèse du faux. De plus, notre chercheur
donne peu de précisions sur l'auteur de la lettre (14). En tout état de cause, même si
ce document est authentique, il reste unique, et donc toujours contestable. D'autre
part, comment expliquer les quatre morts et les vingt-quatre blessés de la Maison du
Roi (15), soit un pourcentage de 1,3 % de l'ensemble des troupes de la Maison qui n'est
que légèrement inférieur à celui obtenu pour le reste de la cavalerie tout escadron
confondu (1,6 %). Jusqu'à une analyse plus rigoureuse de ce texte, et la découverte
d'autres pièces allant dans le même sens, la participation active de la Maison du Roi
reste acquise.
Il n'y a pas que l'aspect strictement militaire de Fontenoy qui fait l'objet de
différentes interprétations. Dès que l'on s'attache au rôle des personnes elles-mêmes
au cours de la bataille, la vérité reste tout aussi difficile à établir. La propagande
s'applique à idéaliser systématiquement Louis XV et le Dauphin, et certains grands,
poussés par la jalousie, l'opportunisme et l'ambition, donnent des versions très personn
elles de leur propre participation ou de celle de leurs pairs.
L'évocation du rôle de Louis XV revêt toujours, quels que soient les textes, un
caractère particulier. Toutes nos sources sont évidemment élogieuses pour la personne
royale, et même les journaux les plus hostiles à la France évitent de s'y attaquer
directement (16). Aussi, nous éliminons les quelques textes qui nient purement et
simplement la présence de Louis XV à Fontenoy (17).
C'est après Dettingen que Louis XV exprima pour la première fois le désir d'être
lui-même à la tête de ses troupes, désir réalisé en Alsace en 1744, puis en Flandres
en 1745.
A Fontenoy, il a pleinement assumé sa fonction royale de chef militaire : tous
les textes le disent attentif aux choses de la guerre et pressé de combattre, ce qui
semble avoir été réellement le cas. Certains écrits vont jusqu'à en faire un roi-soldat :
« Pour sauver ses guerriers, lui-même se hasarde,
D vole, et sur lui seul appelle le danger. » (18)
L'image est héroïque, chevaleresque, mais peu crédible. Louis XV a eu des vertus
guerrières, c'est possible, mais, du fait de son statut, il n'a pas pu participer directe- 482 HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ
ment, les armes à la main, à la bataille. La propagande déforme le rôle réel du mo
narque, qui est, certes, très important, mais situé à un tout autre niveau.
Le commandement militaire ayant été confié à Maurice de Saxe, qui en assume
la responsabilité, tant aux yeux du Roi, que devant l'Histoire, Louis XV remplit ple
inement sa fonction en étant simplement là. C'est sa seule présence, et ce qu'elle
implique, qui importe. « Sa participation n'est efficace que sur le plan symbolique »,
dit très justement Michèle Fogel à son propos (19). « Etre là » devient alors « ac
tion » tout comme le verbe l'est pour l'écrivain ou la charge pour le militaire. Peu
importe son rôle actif, sur quoi insistent nos sources, puisqu'il assume totalement
cette fonction symbolique. L'impact en est considérable, sur les troupes françaises,
car, « ayant à leur tête le Roi, le Français en vaut quatre » (20) ; le maréchal de Saxe
le sait bien, lui qui note : « Sa présence nous vaut 50 000 hommes de plus » (21).
Nos soldats sont donc incontestablement galvanisés par la présence royale. Mais celle-
ci agit également sur les troupes ennemies : positivement, en leur faisant espérer la
capture du Roi ou celle du Dauphin, tout comme les Français avaient failli capturer
Georges II et son fils à Dettingen ; et négativement, par la crainte de combattre ces
troupes devenues redoutables « sous le regard qui les anime » (22). Ce rôle symbol
ique admis, quelle fut l'attitude de Louis XV durant la bataille ?
Une grande partie des textes insiste sur le courage du Roi, son sang-froid, sa fe
rmeté face aux événements, son refus de repasser l'Escaut. Louis XV serait resté im
passible, immobile sous le déluge de boulets, le regard droit et volontaire ! En fait,
il est constamment resté en arrière du champ de bataille (23), mais toujours visible,
et assistant à toutes les phases du combat. Le danger qu'il y courait, s'il existait,
était le plus réduit possible. Il n'était pas au premier rang, et toutes les précautions
nécessaires avaient été prises pour sa protection et une retraite éventuelle : le pont
de Vault avait été aménagé à cet effet, et réservé au seul passage du Roi et du Dau
phin. S'il n'a pas servi, il s'en est fallu de peu ! (24) Le Roi n'est pas non plus resté
immobile : « II se retira... par les instances réitérées qu'on lui fit » peut-on lire dans
une relation anonyme (25). Le Dauphin lui-même, décidément trop honnête, se permet
d'écrire dans la lettre déjà citée :
« Cependant, le Roi fut obligé de quitter sa petite hauteur parce que le canon des ennemis y
donnait en plein... le Roi fut obligé de se retirer... pendant cette retraite qui lui perçait le cœur,
son visage ne changea jamais. »
La sincérité du Dauphin fut très mal jugée, car non conforme aux versions officielles.
Le duc de Luynes écrit à ce propos :
« On a voulu trouver mauvais ce qui est dit dans cette lettre que le Roi s'était retiré... cette
lettre faisait beaucoup de bruit à Paris et on l'attendait à l'armée avec impatience. » (26)
On le comprend aisément ! Toutefois, il faut remarquer que Louis XV ne se retire
pas de lui-même, mais sur les instances de son entourage, et que son visage ne change
pas ; il préserve donc encore toute sa majesté.
Quant au Dauphin, nous avons déjà vu qu'il s'était distingué à plusieurs reprises:
son honnêteté, sa droiture, son sens personnel de la vérité, tout le sépare de certains
groupes de la Cour avec lesquels il doit néanmoins composer. Mais s'il peut se le per- 483 FONTENOY
mettre, c'est justement parce qu'il est le « numéro deux » du régime. En effet, au
delà de sa singularité, son époque s'est avant tout attachée à voir en lui le successeur
de Louis XV. Ce qui, ajouté au fait qu'il part au front pour la première fois, explique
l'importance des textes à son sujet. Nous savons que le Dauphin avait beaucoup
insisté pour partir à la guerre, son père ayant déjà refusé à plusieurs reprises de l'em
mener. Néanmoins, ce goût pour les armes est le témoignage de son désir d'apprendre
son métier de futur monarque, non de satisfaire une passion personnelle. De fait,
il prend son rôle de Dauphin très au sérieux, et le montre chaque fois que l'occasion
s'en présente. Ainsi met-il un point d'honneur à participer à la relève de la garde
lorsque celle-ci est faite par le régiment qui porte son nom (27).
De tels détails ont permis à la propagande de faire d'autant plus aisément son
travail. Tous les écrits évoquent la bravoure du Dauphin, son désir de prendre la tête
de la Maison du Roi lors de la charge finale. Seul un texte anglais (28) le fait réellement
charger, les autres documents ne lui attribuant que de très glorieuses velléités guerriè
res : il en fait la demande (29) ; ou commence à charger « l'épée à la main » (30),
mais chaque fois, il est arrêté dans « sa noble ardeur », le royaume ne pouvant se
permettre de perdre son Dauphin. A son propos, Voltaire lui prête les propos suivants,
il écrit : « On l'arrêta, on lui dit que sa vie était trop précieuse. » Ce n'est pas la mienne
qui est précieuse, c'est celle d'un général un jour de bataille ! » (31), aurait-il répondu.
Si cette réplique n'est due qu'au talent de notre historiographe, elle résume néan
moins très justement la pensée du Dauphin. Il avait un respect profond de la « chose
militaire », partie de sa fonction qu'il tenait en haute estime. Ajouté à la rigueur
de sa conduite et de l'idée qu'il se faisait de son métier, ce respect lui permet de gagner
la sympathie d'un certain nombre de militaires de tout grade. Encore aujourd'hui,
notre mémoire historique garde le souvenir d'un Dauphin vaillant et très prometteur.
Outre le « couple royal », l'opinion publique s'est attachée à louer un certain
nombre de personnes, à commencer par le maréchal Maurice de Saxe. Entré au service
de la France à l'âge de vingt-quatre ans, son génie militaire le hisse très vite au sommet
de la hiérarchie. Cette fulgurante ascension lui vaut le commandement de l'armée
des Flandres en 1745, et de solides inimitiés. Sa réussite sur le champ de bataille et
sa nationalité étrangère le condamnent cependant aux yeux de beaucoup de militaires
jaloux. Au reste, comparé à la médiocrité de la plupart des officiers généraux du ro
yaume, il apparaît très vite comme un militaire exceptionnel (32), voire comme un
homme indispensable à la sauvegarde du pays. On s'explique alors facilement le nomb
re important de textes défavorables au maréchal de Saxe et dévalorisant son action
à Fontenoy.
Le premier reproche qui lui est fait concerne son art de la guerre : la nouveauté
de ses idées en matière de tactique militaire heurte et dérange. Les divergences appar
aissent dès la préparation de la bataille, où « tous les généraux ne se rangèrent pas
au même avis » (33). Ces tensions au sein de PÊtat-Major se poursuivent jusque sur
le champ de bataille, où « l'on fut souvent obligé de désobéir aux ordres du génér
al » (34). A cet égard, le contre-ordre qui empêcha l'évacuation d'Anthoing, ordonnée
par le maréchal de Saxe, est un exemple bien connu. Il faut cependant reconnaître
que ces tensions ont été grandement favorisées par son état de santé, second point
qui retient notre attention et celle de nos sources. Tous les textes qui évoquent le
maréchal mentionnent sa maladie : les uns négativement, elle l'empêche d'assumer HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ 484
sa fonction, les autres, au contraire, insistent sur sa force de volonté, quasi victo
rieuse de son mal. Voltaire, qui n'en était pas à son premier dialogue, a immortalisé
le départ du maréchal pour Fontenoy, en mettant dans sa bouche une phrase devenue
célèbre : « II ne s'agit pas de vivre, mais de partir ! » (35)
Quoiqu'il en soit, Maurice de Saxe, atteint d'hydropisie, était malade avant, comme
pendant la bataille. Ce handicap Га-t-il empêché de remplir sa fonction correctement ?
Très probablement. Jusqu'à quel point ? Nous n'en savons rien. Ses plus violents
détracteurs le décrivent « à moitié mort... sans pouvoir se remuer dans son lit » (36),
donc incapable d'assumer son commandement. Sans aller jusque là, la maladie l'empê
cha au moins d'apparaître constamment à cheval, ce qui marqua l'opinion publique
assez fortement. En effet, pour les contemporains, il perdait ainsi une partie de son
prestige.
Les contestations et les critiques n'en étaient alors que plus faciles. Il ne faut
pourtant pas oublier que, malgré son état, le maréchal de Saxe reste le principal artisan
de la victoire : il en a choisi le terrain, vérifié les constructions défensives, et dirigé les
troupes durant toute la bataille, sans jamais renoncer aux charges de son commandem
ent. L'Histoire lui a d'ailleurs reconnu ce mérite, et il reste encore aujourd'hui « le
vainqueur de Fontenoy ».
Maurice de Saxe n'est pas le seul militaire présent à Fontenoy à s'être attiré louan
ges et critiques. Les premiers, qui furent aussi les plus vite oubliés, sont ceux qui y
ont laissé leur vie. Sur les 1 500 à 2 000 Français tués, il n'y eut guère plus de ci
nquante officiers (37), et parmi eux, on n'en retient que deux, le duc de Grammont,
lieutenant-général, et Monsieur de Lutteaux, commandant la première ligne. C'est
peu, mais la propagande, et l'Histoire à sa suite, se sont plus souvent attachées à la
célébration des héros vivants qu'à celle des morts. Parmi ceux-ci, nous retiendrons
lord Clare, à la tête de la Brigade irlandaise, les ducs de Biron et d'Harcourt, lieutenant-
généraux, le comte d'Eu, grand maître de l'artillerie, le maréchal de Noailles, et le
duc de Richelieu. Le cas de ce dernier doit être mis à part. C'est après le Roi, le Dau
phin, et le comte de Saxe, l'homme le plus cité par nos sources, ce qu'il ne doit qu'à
une seule personne, Voltaire. Dans trois de ces ouvrages (38), il loue sans retenue,
et il est le premier à le faire, le rôle de Richelieu qui, en pleine déroute, aurait permis
de faire basculer la bataille en faveur des Français. La position influente du duc,
le fait qu'il ait commandé à Voltaire sa Bataille de Fontenoy (39), suffisent à expliquer
ces éloges. La plupart des écrits de l'époque ont à leur tour mentionné le rôle du duc
de Richelieu, ne faisant que suivre fidèlement la voie tracée par l'historiographe du
Roi. Il est alors très difficile pour nous d'établir la vérité. Richelieu a-t-il réellement
joué le rôle que Voltaire lui attribue ? Nous n'en savons rien, mais même en admettant
que Richelieu ait eu une influence quelconque à cet instant de la bataille, ce qui
reste à prouver, Voltaire en a certainement exagéré l'importance pour flatter son
protecteur. Le duc de Luynes rapporte à ce propos qu'un grand nombre de participants
à la bataille « ont paru blessés de ces louanges excessives » (40). Ce n'est pas étonnant
quand on pense à la place qu'occupait Voltaire, et à la réputation qu'il était ainsi
en mesure d'assurer. Tous n'ont pas la chance de l'avoir comme laudateur, aussi sont-
ils obligés de se mettre en valeur par leurs propres moyens. On compte ainsi plus d'une
vingtaine de personnes affirmant avoir assuré le gain de la bataille d'une façon ou
d'une autre. Toujours est-il qu'aux yeux de l'Histoire, Richelieu reste l'un des prin
cipaux instruments de la victoire, nous donnant la mesure de l'efficacité de Voltaire. FONTENOY 485
Dès lors, il nous appartient de faire la part, dans notre connaissance de Fontenoy,
de ce qui fait partie de la mémoire collective française, et procède donc en partie de
la propagande de l'époque, et de ce qui découle de nos présentes recherches. Pour
« l'immédiat après-bataille », il est clair que le rôle du pouvoir fut primordial. Son
nom, son déroulement, ses acteurs, tout, à Fontenoy, nous invitait à l'examiner.
La réponse aux questions que nous nous posions passait par cet examen. Mais, de
1750 à nos jours, l'entrée progressive de cette bataille dans notre passé historique
modifie cette vision : à l'influence du pouvoir s'ajoute petit à petit celle des histo
riens, liés ou non à lui, de l'enseignement, des revues pour le grand public, de toute
une mémoire collective, qui va donner à la bataille de Fontenoy la place qu'elle avait
jusqu'à une époque récente dans notre histoire nationale.
Après l'événement créé par Fontenoy, il y eut d'autres batailles, d'autres victoires.
La propagande fut très vite absorbée par une actualité plus brûlante, et la signature
du traité d'Aix-la-Chapelle mit fin à la guerre en 1748. Notre bataille faisait désormais
partie d'un tout à jamais passé. De ce fait, le regard que pose la seconde moitié du
XVIIIe siècle sur Fontenoy change de nature : en s'éloignant des luttes partisanes et
en sortant du champ de l'actualité, cette vision gagne en objectivité. Ainsi le Roi et le
Dauphin ne sont plus décrits participant directement à la bataille, mais placés « assez
près du feu pour partager les périls de l'action, et cependant avec la prudence qu'exi
geait leur rang » (41) ; le maréchal de Saxe, en se déplaçant « tantôt à cheval, tantôt
à pied, tantôt en litière, car il était très malade » (42), renoue avec ce qu'a dû être la
réalité durant la bataille. Mais parallèlement, l'usure du temps sur l'événement tend à
en simplifier la vision. Le contenu de nos sources pour cette période et leurs références,
le montre clairement. Cette simplification générale s'opère notamment à travers la
suprématie quasi absolue d'une source unique parmi toutes celles utilisées jusqu'à
présent pour cette étude. Voltaire est en effet présent derrière la plupart des écrits
dont il fut sans aucun doute la référence.
Ainsi, le général de Vault écrit en 1789 : « On sait avec certitude que... Monsieur
de Richelieu... conjura Sa Majesté... de lui permettre de faire... un dernier effort. » (43)
II ne cite certes pas sa source, mais d'où peut lui venir cette certitude, si ce n'est de
Voltaire, celui-ci étant le seul responsable de l'importance donnée à Richelieu ? Huit
ans auparavant, Proyart écrit à propos de ce dernier : « Monsieur de Voltaire m'a
induit en erreur. Des gens dignes de foi et qui étaient présents, m'ont assuré que le
duc de Richelieu, tout le temps qu'avait duré l'action, était resté près du Roi, et que
les paroles que Monsieur de Voltaire attribue à ce seigneur, sont du comte de Sa
xe. » (44) Tout le monde n'avait donc pas la même certitude. En fait, Proyart haïssait
Voltaire, et il est le seul à le remettre en cause.
Un autre détail est également significatif : juste après la bataille, Voltaire fut
le seul, et à deux reprises (45), à souligner l'attitude du maréchal de Noailles. Or,
trente ans après, le baron d'Espagnac va y puiser son inspiration, et reprendre mot
pour mot les phrases de Voltaire à propos des rapports entre les maréchaux de Saxe
et de Noailles : « II lui servit de premier aide de camp, sacrifiant sa jalousie du com
mandement au bien de l'Ëtat. » (46) Mais qu'il s'agisse de reprises aussi flagrantes,
ou de références plus ou moins implicites à Voltaire, la simplification progressive
de la bataille passe par lui. Le dernier exemple, et le plus important pour la suite de
l'histoire de Fontenoy, en est son fameux dialogue. Replaçons nous en 1745. '
486 HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ
Peu de sources ont recours aux dialogues. En fait, immédiatement après la bataille,
seul Voltaire en use particulièrement : deux de ses ouvrages en sont notamment truf
fés (47). On y parle à tout moment : avant, pendant, et après la bataille. On voit
discuter le Roi, le Dauphin, les maréchaux de Saxe, de Noailles, le duc de Richelieu,
Biron, Grammont, et d'autres personnages moins connus, un vrai salon ! Or, Voltaire
n'était pas témoin, il ne s'agit que de paroles rapportées, donc déformées. Pourquoi
en use-t-il alors autant ? Outre la cour intéressée qu'il fait habilement à plusieurs
grands qu'il met ainsi en valeur, Voltaire, écrivain avant tout, ne peut s'empêcher de
se laisser aller à un lyrisme naturel, en usant du procédé du dialogue pour animer
son texte et le rendre plus séduisant. En a-t-il vu les conséquences à long terme ?
Sans doute pas, mais tout comme l'information retient aujourd'hui les « petites phra
ses » des hommes politiques, la postérité a retenu ces dialogues historiques, notamment
celui qui nous intéresse. Il s'agit des propos tenus par Milord Charles Hay, capitaine
aux Gardes anglaises, et le comte d'Anteroche (48), capitaine des grenadiers aux
Gardes françaises, après qu'ils ne soient mutuellement salués en ôtant leur chapeau.
On en trouve d'abord deux versions chez Voltaire. La première se compose de : « Mess
ieurs des Gardes Françaises, tirez ! » Réponse : « Messieurs, nous ne tirons jamais les
premiers, tirez vous-mêmes ! » Alors les Anglais : « (Give fire gentlemen !) Faites feu
Messieurs ! » (49). La seconde version est identique, mais abrégée, la dernière réplique
anglaise n'apparaissant plus (50).
Or, pes deux textes sont écrits longtemps après la bataille (51), et dans le poème
de Voltaire qui est composé dans les jours qui la suivent (52), rien de tel n'apparaît.
Ne lui aurait-on soufflé l'épisode que tardivement ? Sa quête « d'anecdotes héroï
ques » (53) l'aurait -elle conduit à mettre dans ses œuvres certains faits pourvu que
l'image en soit frappante ? Ou a-t-il simplement inventé un tel épisode ? Il n'était
néanmoins pas dans l'esprit de Voltaire d'inventer un pareil fait, et la bataille étant
suffisamment riche en anecdotes, rien ne l'y poussait. Par contre, il est possible qu'il
ait inséré tardivement ce dialogue pour répondre à la demande d'un ami ou d'un
courtisan influent. En a-t-il vérifié l'authenticité ? Historiographe autant qu'historien,
vivant au milieu des courtisans et de leurs compromis, il ne l'a très probablement
pas fait. (Etait-ce son rôle, et en avait-il les moyens ?) Nous trouvons cependant deux
autres textes qui évoquent l'épisode (54).
Le premier est écrit par le marquis de Valions aide de camp à Fontenoy. Celui-ci
reprend exactement les termes de la seconde version de Voltaire, mais s'agissant d'un
texte écrit plusieurs années après la bataille, à une époque où le récit de Voltaire
commence à être connu, une telle reprise s'explique sans difficulté. Ce premier do
cument n'apporte donc rien quant à l'origine de l'anecdote, d'autant que le marquis
était encore plus avide de dialogues que ne l'était Voltaire lui-même. Le second pré
sente beaucoup plus d'intérêt. Il s'agit malheureusement d'une lettre anonyme et non
datée, mais dont nous avons déjà souligné l'objectivité à plusieurs reprises (55). Il y
est rapporté que « les officiers de la première ligne saluèrent les nôtres en leur disant :
'A vous Messieurs les Français à tirer !' Le salut leur fut rendu, et ils tirèrent les pre
miers. » II s'agit d'une troisième version très originale de notre dialogue, car c'est le
seul texte qui, contraire à Voltaire et à toutes les versions que nous verrons, fait
tirer les Français en premier. Laquelle choisir ? Certains mettront en avant les ordres
du maréchal de Saxe interdisant à nos soldats de tirer. Bien qu'il n'est pas été établi
avec certitude que ces ordres aient été réellement donnés à Fontenoy, le contexte
général nous amène tout de même à choisir la version officielle. Cette lettre semble FONTENOY 487
ne pas avoir puisé à la même source que Voltaire, à moins que les propos retenus par
ce dernier n'aient été déformés et inversement retranscrits, ce qui reste possible.
Néanmoins, avec deux sources différentes, notre dialogue gagnerait en authenticité,
d'autant qu'il existait au XVIIIe siècle une courtoisie militaire favorisant de tels échan
ges de civilités. Bien que nous doutions que la réalité historique du dialogue de Fon-
tenoy puisse un jour être établie, tous ces éléments penchent plutôt en faveur de
sa véracité.
Quoi qu'il en soit, au lendemain de la bataille, ce dialogue passa totalement ina
perçu. Ce n'est qu'au fur et à mesure que s'est affirmé Voltaire, maître à penser et
non plus historiographe, que nos sources, ses écrits étant de plus en plus lus, citent
cet épisode. Ainsi, pour la seconde moitié du XVIIIe siècle, plus du tiers d'entre elles
le mentionnent. Le baron d'Espagnac (56), et Moufle d'Angerville (57) le font sous
une forme identique au second récit de Voltaire. surtout semble habité de la
même passion pour les paroles historiques : il en cite onze en quelques pages, dont
trois seulement ne sont pas prises chez Voltaire. A la même époque, Proyart, sans
citer le dialogue, évoque lui aussi l'incident : « On vit des officiers anglais et français
se saluer avec civilités et se défendre de l'honneur de tirer les premiers » (58). Leur
source est identique, nous donnant ainsi une vision uniformisée de la bataille, au
sein de laquelle cet épisode tient de plus en plus de place. Aussi, quand Proyart remet
en cause Voltaire à propos du rôle qu'il fait jouer à Richelieu, il ne pense pas à le
faire quant à cette anecdote. L'histoire de Fontenoy passe en fait déjà par celle de
ce dialogue. L'événement s'émousse, et c'est tout naturellement, par facilité, qu'il
s'écrit à travers celui qui apparaît comme une source incontestée.
Mais si, jusqu'à la Révolution, notre bataille peut servir le prestige de la France et
du régime monarchique, 1793 marque un tournant : l'exécution de Louis XVI consacre
la désacralisation de la personne royale et l'effondrement du système. Fontenoy,
ne pouvant plus servir de référence idéologique, va progressivement perdre de son
importance, pour devenir le mythe que nous connaissons.
Avant que la bataille de Fontenoy ne soit à nouveau l'objet d'une sollicitation
particulière, il se passe plus de trente ans, de 1782 à 1814, durant lesquels nous n'avons
relevé aucun texte abordant la question. Faut-il en conclure que personne n'en a
parlé pendant cette période ? Non, mais ces écrits furent sans doute très rares, c'est
très vraisemblable et ceci s'explique par le contexte historique. Il était impensable
que la Constituante ou la Convention ait pu susciter de quelconques textes relatifs à
Fontenoy, parfait symbole de l'absolutisme monarchique. Le coup d'État de Brumaire
ne changea rien à cette situation, et ni le Consulat, ni l'Empire, ne vit la publication
de textes concernant cette bataille : Bonaparte s'affirmait comme l'héritier de la
Révolution, et Napoléon n'avait de leçon à recevoir de personne en matière militaire.
Sous Louis XVIII, voulant à toute force montrer que la Révolution n'avait été
qu'un épisode malheureux, on multiplia les références à l'Ancien Régime. Ainsi, le
27 décembre 1814, se joue pour la première fois, au théâtre de la Gaité, une pièce
intitulée Le Grenadier de Louis XV, sous-titrée Le lendemain de Fontenoy (59).
Au demeurant si son contenu est sans intérêt pour notre étude, son existence mê
me nous montre comment, après trente ans d'oubli, le symbole monarchique qu'é-