La philosophie de la fonction monarchique en Russie au XVIe siècle - article ; n°3 ; vol.14, pg 253-280

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Cahiers du monde russe et soviétique - Année 1973 - Volume 14 - Numéro 3 - Pages 253-280
François-Xavier Coquin, Philosophy of the monarchie function in Russia in the XVIth century.
In less than one century, during the period going from the death of Ivan III (1505) to that of Ivan IV (1584), the Great Prince of Moscow from a vassal of the Golden Hord changes into a sovereign by divine right, tsar, and autocrat of the whole of Russia, whereas his capital takes over from Byzantium and is acknowledged as the Third and last Rome. Such a metamorphosis could not be explained without the patient effort of theoretical thought which was the task of the clerks of the XVIth century striving to define and justify by a doctrine the prerogatives of the new Constantin. It is this construction of an original theocratic absolutism, inherited from Byzantium and from the Russian national past, that the present study outlines in its various stages. Quotations from the most significant texts allow to clearly visualize this legal, political and religious revolution which culminated in the correspondence of Ivan IV and Prince Kurbskij and which expresses this new Russian orthodox autocracy, the ultimate destiny of which is known to all.
François-Xavier Coquin, La philosophie de la fonction monarchique en Russie au XVIe siècle.
En moins d'un siècle, de la mort d'Ivan III (1505) à celle d'Ivan IV (1584), le vassal de la Horde d'or qu'était le grand-prince de Moscou s'était mué en un souverain de droit divin, tsar et autocrate de toute la Russie, tandis que sa capitale prenait elle-même la relève de Byzance et se voyait célébrer comme la Troisième et dernière Rome. Cette métamorphose resterait inexplicable sans le patient effort de réflexion théorique accompli par les clercs du XVIe siècle pour définir et justifier doctrinalement les prérogatives du nouveau Constantin. C'est cette élaboration d'un absolutisme théocratique original, héritier tout à la fois de Byzance et d'un passé national proprement russe, dont cette étude nous retrace les étapes. La citation des textes les plus marquants permet de saisir sur le vif cette révolution politico-juridique et religieuse qui culmine dans la correspondance d'Ivan IV et du prince Kurbskij, où s'affirme cette « nouvelle autocratie russe orthodoxe » promise aux destinées que l'on sait.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1973
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François-Xavier Coquin
La philosophie de la fonction monarchique en Russie au
XVIe siècle
In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 14 N°3. pp. 253-280.
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Coquin François-Xavier. La philosophie de la fonction monarchique en Russie au XVIe siècle. In: Cahiers du monde russe et
soviétique. Vol. 14 N°3. pp. 253-280.
doi : 10.3406/cmr.1973.1177
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1973_num_14_3_1177Abstract
François-Xavier Coquin, Philosophy of the monarchie function in Russia in the XVIth century.
In less than one century, during the period going from the death of Ivan III (1505) to that of Ivan IV
(1584), the Great Prince of Moscow from a vassal of the Golden Hord changes into a sovereign by
divine right, tsar, and autocrat of the whole of Russia, whereas his capital takes over from Byzantium
and is acknowledged as the Third and last Rome. Such a metamorphosis could not be explained
without the patient effort of theoretical thought which was the task of the clerks of the XVIth century
striving to define and justify by a doctrine the prerogatives of the " new Constantin. " It is this
construction of an original theocratic absolutism, inherited from Byzantium and from the Russian
national past, that the present study outlines in its various stages. Quotations from the most significant
texts allow to clearly visualize this legal, political and religious revolution which culminated in the
correspondence of Ivan IV and Prince Kurbskij and which expresses this " new Russian orthodox
autocracy, " the ultimate destiny of which is known to all.
Résumé
François-Xavier Coquin, La philosophie de la fonction monarchique en Russie au XVIe siècle.
En moins d'un siècle, de la mort d'Ivan III (1505) à celle d'Ivan IV (1584), le vassal de la Horde d'or
qu'était le grand-prince de Moscou s'était mué en un souverain de droit divin, tsar et autocrate de toute
la Russie, tandis que sa capitale prenait elle-même la relève de Byzance et se voyait célébrer comme la
Troisième et dernière Rome. Cette métamorphose resterait inexplicable sans le patient effort de
réflexion théorique accompli par les clercs du XVIe siècle pour définir et justifier doctrinalement les
prérogatives du nouveau Constantin. C'est cette élaboration d'un absolutisme théocratique original,
héritier tout à la fois de Byzance et d'un passé national proprement russe, dont cette étude nous retrace
les étapes. La citation des textes les plus marquants permet de saisir sur le vif cette révolution politico-
juridique et religieuse qui culmine dans la correspondance d'Ivan IV et du prince Kurbskij, où s'affirme
cette « nouvelle autocratie russe orthodoxe » promise aux destinées que l'on sait.ARTICLES
FRANÇOIS-XAVIER COQUIN
LA PHILOSOPHIE
DE LA FONCTION MONARCHIQUE
EN RUSSIE AU XVIe SIÈCLE
L'héritage du xve siècle
Avec le règne d'Ivan le Grand (1462-1505), le xve siècle s'achevait
pour la grande principauté de Moscovie sous les plus brillants auspices.
« Rassembleur » de la terre russe et champion de l'orthodoxie face à
l'Occident latin, Ivan III avait également incarné, face à l'occupant
tatar, le sentiment national éveillé un siècle plus tôt par l'éphémère
victoire de Kulikovo (1380). Diplomatie, conquêtes, corruption, ... ou
captation d'héritages, il n'avait négligé aucun moyen pour assurer l'uni
fication des terres grand-russes, parachevée, avec l'annexion de Rjazan'
(1520) et de Novgorod-Severskij (1523), par son fils Basile III. En moins
d'un siècle, l'obscure principauté de Moscovie s'était muée en un véritable
État national, dont la superficie (mais non la population) dépassait déjà
celle de toute autre puissance européenne, et dont l'attraction commençait
à s'étendre sur la Petite et la Blanche Russie.
Longtemps considéré par les autres princes russes, rivaux ou ralliés,
et l'ancienne aristocratie des boyards comme un simple primus inter pares,
le grand-prince1 de Moscovie avait de son côté subi une métamorphose
comparable. Tandis que la chute de Constantinople, dont le destin contrast
ait avec la régulière ascension de Moscou, et la constitution (1459) d'une
Église russe autocéphale commençaient déjà à accréditer l'idée
relève de la « Deuxième Rome » par Moscou, Ivan III n'était pas resté
inactif : son mariage (1472) avec Sophie Paléologue, nièce du dernier
empereur byzantin, puis le refus de tout tribut aux Mongols à la suite
d'une rencontre indécise sur l'Ugra (1480), à 200 km au sud de Moscou,
consacrent définitivement le prestige du « souverain » (gostedar') moscov
ite. C'est alors en effet qu'il commence à s'intituler « tsar de toute la
Russie », d'un titre réservé jusque-là aux khans tatars et aux empereurs
byzantins, dont il reprend également — pour mieux affirmer sa nouvelle
1. Conféré par le khan tatar, ce titre essentiellement honorifique était devenu
héréditaire dans la dynastie moscovite (exception faite du bref règne d'Ivan II)
depuis le début du xive siècle. FRANÇOIS-XAVIER COQUIN 254
indépendance — le titre ď « autocrate » (ou samoderžec). Suivait enfin,
vers 1497, l'adoption de l'aigle à deux têtes byzantin comme sceau officiel.
Ainsi placé par son épouse (qui ne paraît pas avoir exercé l'influence
qu'on a dite dans l'adoption progressive par la Cour moscovite du cérémon
ial byzantin) au-dessus de tout autre prince russe, Ivan III s'employait
aussitôt à faire admettre ses nouvelles ambitions dynastiques par une
Europe qui renouait alors avec la Russie, après plusieurs siècles d'inter
ruption. Non content de se faire officiellement reconnaître par la Lithuanie
(1479) comme « souverain de toute la Russie », et de négocier avec Venise
et la Papauté qui briguaient son concours contre les Turcs, Ivan III
déclinait peu après (1489) le titre royal que lui offrait l'empereur Maxi-
milien Ier, en quête d'une alliance contre la Pologne. Le nouveau tsar
avait même profité de l'occasion pour proclamer hautement l'indépen
dance et l'éclat de son pouvoir souverain :
« Nous sommes par la grâce de Dieu souverains dans notre pays dès l'origine,
depuis nos premiers ancêtres. Dieu nous a institué tout comme nos ancêtres, et
nous prions Dieu qu'il nous garde pour toujours, à nous et à nos enfants, notre
souveraineté actuelle. Nous n'avons jamais désiré nulle autre investiture, et n'en
désirons pas davantage maintenant, a1
Antiquité de la dynastie moscovite que d'obscures traditions s'efforçaient
déjà de rattacher aux empereurs romains ; souveraineté de droit divin, et
domination héréditaire sur l'ensemble de la terre russe, — ainsi se trou
vaient esquissés dès 1489/90 les premiers linéaments d'une doctrine
monarchique que les clercs du xvie siècle devaient se charger de coor
donner et de systématiser.
Ces prétentions encore timides trouvaient une première consécration
en 1498 lors du couronnement de Dimitri, petit-fils d'Ivan III, qui préfi
gurait, avec un demi-siècle d'avance, le sacre d'Ivan le Terrible2. A cette
occasion, le métropolite de Moscou, Simon, avait, selon un cérémonial
inspiré de Byzance, revêtu le jeune grand-prince des insignes royaux3 et
apporté la caution divine aux ambitions politiques de Moscou. Geste
révélateur : depuis l'année 1325, où le « métropolite de toute la Russie »
était venu se réfugier à Moscou, l'appui de l'Église n'avait jamais manqué
aux grands-princes, dont la capitale était ainsi devenue un pôle d'attrac
tion sans rival. Non seulement les métropolites n'avaient pas ménagé
leurs bénédictions à l'œuvre de résistance nationale incarnée par Moscou,
1. Cf. Pamjatniki diplomatičeskih snošenij drevnej Rossii...( Documents diplo-
matiques de l'ancienne Russie...), Saint-Pétersbourg, 185 1, I, p. 12.
2. Pour assurer la stabilité de sa dynastie et prévenir tout conflit de succession,
Ivan III, qui avait déjà proclamé corégent son fils aîné (mort en 1490), avait
ensuite tenu à s'associer de son vivant son petit-fils Dimitri. La disgrâce, encore
mal expliquée, de ce dernier provoquera peu après le couronnement, sous le nom
de Basile III, du fils d'Ivan III et de « la Grecque », Sophie Paléologue.
3. Soit essentiellement la couronne et le « camail » (barmy) entrés au хше siècle
dans le Trésor moscovite, et dont la légende fera bientôt un legs de l'empereur
Constantin IX Monomaque au prince russe Vladimir Monomaque qu'il désirait
se concilier. PHILOSOPHIE DE LA FONCTION MONARCHIQUE 255
mais ses grands-princes avaient su exploiter le puissant symbole d'unité
que constituait l'Église orthodoxe, avant de finir par s'intituler, sur le
modèle du métropolite, « tsars de toute la Russie ». Qui mieux est, cette
convergence de la foi orthodoxe et du patriotisme grand-russe préparait
le pays à admettre cette auréole divine qui s'attachait déjà, dans la
meilleure tradition byzantine, à la dynastie moscovite.
Évolution complexe, on le voit, que celle qui conduit de la principauté
de second ordre, vassale de la Horde d'Or, qu'était encore Moscou au
début du xve siècle, à la monarchie absolutiste et théocratique du siècle
suivant. De tous les facteurs qui avaient concouru à cette évolution, le
plus décisif restait bien toutefois la chute de Constantinople, qui avait
donné à Moscou la conscience d'être l'ultime rempart de l'orthodoxie, et
amorcé la métamorphose de la dynastie moscovite. Déjà l'édit d'Union
(1439) et la création ultérieure d'une Église russe autocéphale avaient
placé le métropolite de Moscou dans la dépendance du grand-prince1.
Dans l'intervalle, la ruine de Constantinople avait à son tour ouvert un
vide dans la chrétienté orthodoxe, et laissé soudain vacante la place
occupée depuis mille ans par l'empereur de Byzance. Or l'Église orthodoxe
n'ayant jamais dissocié César et chrétienté, censés agir en parfaite « har
monie », le tsar se trouvait désormais le candidat le mieux placé pour
réunir en lui ces deux natures — humaine et divine — qui étaient celles
de l'empereur byzantin, et jouer ce rôle ď « évêque... du dehors »2, ou de
vicaire de Dieu sur terre, assigné par la tradition au basileus.
ZOSIME ET LE NOUVEAU « CANON PASCAL »
Les premiers à conférer d'instinct au grand-prince de Moscovie l'au
réole de protecteur de la vraie foi avaient été, bien entendu, les nombreux
réfugiés du monde gréco-bulgare, prompts à reporter sur Moscou leurs
espoirs de libération nationale, et à faire du tsar le successeur des emper
eurs. Ils y étaient encouragés par tout un faisceau de légendes millénar
istes qui prédisaient maintenant la résurrection de « Tsargrad » (Constant
inople) et faisaient du peuple russe, vainqueur du dragon musulman,
son futur libérateur. A cela s'ajoutait la légende de la « ville éternelle »,
mise au point un siècle plus tôt par les Bulgares qui se crurent un instant
appelés à prendre la relève définitive de la « Deuxième Rome » (ou
Byzance), avant de léguer à Moscou ce rôle ambitieux. Restait toutefois à
1. Qui avait hérité des privilèges de l'empereur byzantin, et notamment du
droit de ratifier la nomination du métropolite. Comme on le sait, l'édit d'Union
(œuvre du concile œcuménique de Florence) avait proclamé la réunion — éphé
mère — des Églises romaine et orientale en vue d'une défense commune de Byzance
contre les Turcs.
2. Ou tôv èxTOç ... hniaxonoç, par opposition aux « évêques de l'intérieur »
— selon la définition donnée par Constantin au concile de Nicée (325) et développée
ultérieurement par la tradition byzantine qui finira par placer l'Église sous la
tutelle de l'empereur. 256 FRANÇOIS-XAVIER COQUIN
donner forme littéraire à ces courants de pensée, qui se conjuguaient pour
faire de Moscou l'héritière de Byzance, et du tsar un nouvel autocrate. Ce
devait être l'œuvre du métropolite Zosime, prélat tolérant et cultivé, dont
le Canon pascal constituait comme la première pierre du nouvel édifice
impérial.
Attendue pour l'année 1492, an 7 000 du calendrier russe orthodoxe1,
la fin du monde avait en réalité fait long feu, et laissé les chrétiens de
Russie sans calendrier liturgique qu'il avait fallu composer en toute hâte.
Méditant à cette occasion, sous un angle eschatologique, la parabole
évangélique (Mt. XX, 16) : « Les premiers seront les derniers, et les
derniers seront les premiers », Zosime en était arrivé à voir dans la Russie
comme la chrétienté de la onzième heure et à faire d'Ivan III l'héritier
des empereurs, et comme le « nouveau Constantin » obscurément attendu
depuis 1453. Autrefois, pouvait-on lire dans l'introduction de ses
Paschalia,
« ... Dieu a glorifié le premier empereur Constantin [...] et voilà qu'il glorifie à
présent ces derniers temps le grand-prince illustre pour son orthodoxie, sa piété
et son amour du Christ, Ivan Vasil'evic, souverain et autocrate de toute la Russie,
nouvel empereur (' tsar ') Constantin, de la nouvelle Constantinople —
Moscou, de toute la terre russe et de nombreuses autres terres, [...] et tout l'univers
(vselennaja) célèbre son nom et sa gloire. »*
A ces quelques phrases se résumait toute la pensée du métropolite
qui, non seulement rattachait pour la première fois la Russie à l'histoire
européenne, mais en transfigurait du même coup le souverain. Sans doute
cette assimilation à Constantin n'était-elle pas entièrement inédite, et
(sans remonter plus haut) avait été déjà appliquée au père d'Ivan III,
Basile II, par le moine Siméon, auteur d'un « récit sur l'union de Florence »
résolument anti-romain. Mais Zosime restait bien le premier à dépasser
cette simple métaphore pour faire tout à la fois du grand-prince un second
Constantin, et de Moscou l'héritière naturelle de Byzance. A cet égard,
les titres de « souverain et autocrate », que le métropolite confirmait
solennellement à Ivan III, prenaient une résonance nouvelle : promu
directement par Dieu successeur et continuateur de Constantin, le grand-
prince orthodoxe voyait déjà sa souveraineté déborder virtuellement les
frontières de la seule Russie, tandis que s'annonçait, au bénéfice cette
fois de Moscou, une seconde translatio imperii. C'est assez dire l'impulsion
donnée par le métropolite à une pensée monarchique encore tâtonnante.
Sans faire aucunement lui-même œuvre de doctrinaire, Zosime pouvait
1. Comme on le sait, les Russes comptaient les années à partir de la création
du monde, dont la date était d'ailleurs incertaine et ne se raccordait pas sans
mal au calendrier latin. On notera que la chute de Constantinople, au terme d'un
règne de mille ans, avait donné un regain de faveur aux légendes millénaristes
qui en avaient prophétisé la ruine.
2. Mitropolita Zosimy izveščenie o paschalii na os'muju tysjači let (Réflexions
du métropolite Zosime sur le nouveau canon pascal). Texte édité par la Russkaja
Istoričeskaja Bibliotéka, VI, Saint-Pétersbourg, 1880, n° 118, col. 798 sq. PHILOSOPHIE DE LA FONCTION MONARCHIQUE 257
donc légitimement passer tout à la fois pour le précurseur de la théorie
« Moscou - Troisième Rome », mais aussi de Josif Volockij, véritable
inspirateur de l'absolutisme moscovite.
Iosif Volockij
On ne saurait comprendre l'œuvre de l'higoumène Joseph de Volock
(1439-1515), auteur du premier grand traité dogmatique en Russie1, ni
l'évolution de sa pensée, sans évoquer brièvement la crise intellectuelle et
morale que traversait alors l'Église russe, et le besoin de réformes suscité
tout à la fois par ses richesses, sa collusion avec le pouvoir, la pratique de
la simonie, ou l'ignorance de trop de clercs. Écho de l'inquiétude religieuse
qui secouait alors l'Occident, où elle avait puisé (par le relais de Novgorod)
une partie de son inspiration, une hérésie, dite des « judaïsants », avait
pris pied dans les villes russes durant le dernier quart du XVe siècle, et
fini par contaminer jusqu'à l'entourage direct d'Ivan III. Encore avivée
par la fausse alerte de 1492 (an 7 000) qui prouvait la vanité de certaines
prophéties religieuses, cette hérésie rationaliste, anti-trinitaire et iconoc
laste, qui rejetait la nature divine du Christ et la réalité de l'eucharistie,
condamnait en outre le monachisme ainsi que les vastes possessions des
monastères russes, et plus généralement toute forme de propriété ecclé
siastique. Cette exigence de pauvreté était elle-même partagée par un
courant de réformateurs groupés autour de l'ascète Nil Sorskij, sincèr
ement désireux de remédier (tout comme Iosif Volockij, mais par d'autres
moyens) aux imperfections de l'Église russe et à son inf éodation croissante
au pouvoir. Apôtre du renoncement au monde et désireux de restaurer
les traditions érémitiques primitives, Nil prêchait de sa retraite d'outre-
Volga un total dépouillement à ses disciples, connus pour cette raison
sous le nom de « non-possédants » (ou nestjazatelï).
Spirituel dans son principe, le débat n'avait toutefois pas tardé à
déborder sur le terrain politique en raison des sympathies manifestées
par Ivan III pour des doctrines qui lui permettaient notamment de
récupérer à bon compte une partie des biens fonciers accumulés dans le
passé par les monastères, et d'en doter ses « hommes de service »2. Rien
n'était plus opposé aux vœux des stjazateli (ou « possédants »), et de leur
chef de file Iosif Volockij qui, s'ils approuvaient bien eux-mêmes la pau-
1. Ou Pfosvetitel' , généralement traduit par L' Illuminateur (ou mieux, en
allemand : Der Aufklârer), qui constitue comme la première somme doctrinale
de l'orthodoxie russe, et visait essentiellement à « éclairer » les vrais croyants,
en les mettant en garde contre l'hérésie des judaïsants. Le nom de Iosif Volockij,
ou encore Joseph de Volock (de son nom séculier Sanin), provient du monastère de
Volokolamsk, fondé par ce réformateur intransigeant en 1480, et appelé à devenir
pour un demi-siècle la pépinière de tout le haut-clergé russe.
2. Ou slmilye Ijudi, ébauche d'une « noblesse de service » entièrement dévouée
au souverain, et en passe de relever l'ancienne aristocratie princière qui frondait
le régime tsariste naissant. 258 FRANÇOIS-XAVIER COQUIN
vreté personnelle des clercs, ne songeaient pas pour autant à dépouiller
les monastères de toutes leurs richesses. Une majorité de prélats était en
effet d'accord avec le prieur Joseph pour voir dans les biens fonciers de
l'Église une garantie d'indépendance vis-à-vis du grand-prince, mais aussi
(sans même parler des fonctions caritatives de l'Église) un facteur de
culture et un moyen d'attirer vers les ordres les rejetons des familles
nobles, candidats désignés pour les plus hautes charges ecclésiastiques.
Aussi la question des biens d'Église avait-elle fini par devenir l'enjeu
d'une lutte d'influence entre clans politiques ou religieux rivaux, qui
sollicitaient tous l'arbitrage et les faveurs du tsar. C'est ainsi qu'animé
par le seul souci de défendre les intérêts présumés de l'Église, Iosif Volo-
ckij allait se trouver progressivement amené à se faire le théoricien du
nouveau pouvoir autocratique, et à répondre à cette triple interrogation
que posait à la Russie du xvie siècle l'apparition du pouvoir tsariste :
quelle est la nature du nouvel autocrate ? Quels en sont les droits et
obligations ? Dans quelle relation se situe-t-il face à l'Église ?
Loin de souscrire d'emblée, toutefois, à l'idéal absolutiste du nouveau
tsar Ivan III, I. Volockij avait au contraire cherché à le mettre indirect
ement en garde contre toute connivence avec les hérétiques, ou contre la
tentation d'exproprier les monastères. Le pouvoir, faisait-il valoir peu
avant 1507, dans le septième discours de son Prosvetitel', n'avait pas été
donné aux princes pour en user arbitrairement. Sans doute leurs sujets
avaient-ils bien à « révérer et à servir leur tsar, leur prince ou leur souve
rain [...] car il plaît à Dieu que l'on témoigne soumission et obéissance
aux autorités : celles-ci ont en effet mission d'agir pour nous et de veiller
sur nous ». Encore le tsar n'avait-il reçu pouvoir que sur le corps, mais
non sur l'âme :
« Servez [donc] vos maîtres terrestres dans la crainte et la frayeur, car ce sont
des hommes à qui Dieu a donné suprématie, qui ont reçu de lui leur pouvoir, et
sont maîtres de faire du bien au corps ou de le faire souffrir, mais non à l'âme. Ce
pourquoi il convient de les servir et de les révérer avec le corps, et de leur rendre des
honneurs impériaux (carskie) mais non pas divins, car le Seigneur a dit : ' Ren
dez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu '. »
Venaient-ils par contre à manquer à leurs devoirs de souverain et de chré
tien, leurs sujets se trouvaient aussitôt déliés de toute soumission ; car
on ne leur devait qu'une obéissance en quelque sorte conditionnelle et
limitée :
« S'il se présente un tsar qui règne sur des hommes, mais obéit lui-même à des
passions mauvaises et au péché, à la cupidité et à la colère, à la malice et à l'injustice,
à l'orgueil et à la violence, ou, qui pis est, à l'incroyance et à l'impiété, alors un
tel tsar n'est plus le serviteur de Dieu, mais un diable, et il n'est plus un tsar, mais
un bourreau. »
Même voilé, un tel avertissement restait inacceptable pour Ivan III
(alors en froid avec I. Volockij, jugé trop indépendant), et ne pouvait PHILOSOPHIE DE LA FONCTION MONARCHIQUE 259
que le rejeter vers des hérétiques, mêlés de près aux intrigues de Cour, et
que leurs tendances rationalistes rendaient de surcroît favorables à la
politique centralisatrice et autoritaire du nouveau pouvoir tsariste. Rien
n'en était plus éloigné que cette conception d'une souveraineté conditionn
elle qui aboutissait (suivant une tradition plus romaine que byzantine)
à reconnaître à l'Église le droit de se prononcer sur les mérites du souver
ain, et comme une suprématie du pouvoir religieux sur le temporel,
parente de la théorie romaine des deux glaives. Il faudra attendre le
rapprochement ultérieur1 des deux protagonistes, Iosif et Ivan (puis
Basile) III, et le supplice des principaux hérétiques après la condamnat
ion du concile de 1504, pour que Volockij abandonne progressivement
ses réserves antérieures et en vienne à relever le tsar de toute autre autor
ité que de Dieu seul.
Rassuré désormais sur l'orthodoxie du souverain qui laissait augurer
une harmonieuse collaboration avec l'Église, Iosif Volockij avait en effet
évolué vers une conception toute byzantine du pouvoir souverain, qui
permet de faire de lui le véritable théoricien de l'absolutisme russe et le
fondateur de la religion d'État du xvie siècle et des siècles suivants. Avec
le treizième discours de son Prosvetitel'2, le monarque faillible et révocable
du passé se mue en un dynaste tout-puissant, lieutenant de Dieu sur terre,
et chargé, de pair avec l'Église, de veiller sur les sujets qui lui sont confiés,
astreints pour leur part à une obéissance inconditionnelle. Un premier
sommet de la pensée de Iosif, qui se flattait avant tout d'assurer à l'Église
une prééminence comparable à celle du souverain, nous est, à cette date,
donné par le « Fragment d'épître au grand-prince » (Otryvok iz poslanija
velikomu knjazju) rédigée entre 1505 et 1511, et reproduite ultérieurement
dans le seizième discours de L'Illuminateur. Là figure, inspiré en partie
par le diacre Agapet3, ce qui paraît être un panégyrique du jeune Basile III
(1505-1533), et comme une instruction sur la grandeur et les obligations
de sa charge de tsar :
« C'est pourquoi, ô souverain, le tsar céleste t'a donné, à l'image de son pouvoir
céleste, le sceptre de l'empire terrestre, pour que tu enseignes aux hommes à res
pecter la justice et préviennes leurs désirs diaboliques. De même qu'un pilote
toujours en éveil, ton esprit aux cent yeux (mnogoočityj) de tsar tient d'une main
ferme le gouvernail de la justice, assèche sans faiblir les fleuves de l'injustice, afin
que le vaisseau de la vie paisible, à savoir ton empire bienheureux, ne sombre pas
dans les flots de l'iniquité [...] Tout comme le regard terrible et omniscient du tsar
céleste pénètre les cœurs de tous les hommes et pèse leurs pensées, ainsi ta clair-
1. Pour des raisons d'ailleurs mal élucidées, et qui échappent au cadre de cette
étude. Sur ce point, et sur le revirement du tsar, peu désireux de risquer un conflit
ouvert avec l'Église orthodoxe, le lecteur fera bien de se reporter à la précieuse
étude de H.-D. Dôpmann, Der Einfltiss der Kirche auf die moskowitische Staatsidee.
Staats- und Gesettschaftsdenken bei Josif Volockij und Nil Sorskij, Berlin, 1967,
chap. В, 2е partie.
2. Rédigé peu après les condamnations portées par les conciles de 1503-04
contre les « non-possédants » et les judaïsants.
3. Dont l'ëxOeotç jceqxxXaicûv Tcapaivexix&v rédigée (527) en l'honneur de Justinien,
constitue l'une des bases de l'autocratie byzantine. 2б0 FRANÇOIS-XAVIER COQUIN
voyance, tsar, dépasse celle de tous les autres : tu gouvernes excellemment ton noble
royaume, apparais terrible en ta qualité et avec ta puissance de tsar, et tu ordonnes
de ne pas se porter vers le mal, mais vers la piété. Tout comme le soleil a pour tâche
d'éclairer de ses rayons la création tout entière, ainsi le tsar vertueux doit prendre
en pitié pauvres et offensés. Le tsar orthodoxe rayonne plus lumineusement encore :
le soleil se couche avec la nuit, mais lui [...] dévoile de sa lumière véridique jusqu'à
l'injustice cachée. Autant tu surpasses tout le monde en puissance, autant il te faut
également briller par tes actes. C'est pour cela que tu seras exalté par Dieu, loué
par les gens de bien, et que tu possèdes avec la couronne de ton royaume invincible
une couronne qui promet aux pauvres la miséricorde. Ta tunique est le vêtement
toujours jeune de la miséricorde, habit incorruptible ; dans la mesure où tu voudras
régner pieusement dans l'amour des pauvres, parer ton âme d'un tel vêtement et
prendre exemple sur le pouvoir céleste, ton royaume béni, fortifié de grâce et pétri
par les prières, restera invincible aux armes de l'ennemi.
Il t'incombe, tsar très pieux, de veiller de toutes les manières sur la piété [de
ton royaume], et de sauver tes sujets des épreuves de l'âme comme du corps :
épreuves de l'âme que les doctrines hérétiques, du corps — vol, brigandage,
pillage, injustices, offenses et tous les autres maux, nuisibles au corps certes, mais
non à l'âme.
Car du fait que tu as, ô puissant tsar, reçu également de Dieu le sceptre de ton
royaume, prends garde à satisfaire celui qui te l'a donné ; car tu n'es pas seulement
responsable de toi-même devant le Très-Haut, mais es également responsable
devant Dieu pour le mal que d'autres font, si tu les en laisses libres. Par sa nature
le tsar est en effet semblable à tous les hommes, mais par son pouvoir il est semblable
à Dieu Très-Haut1. Et comme Dieu veut sauver tous les hommes, [il faut] que le
tsar garde également tout ce qui lui a été confié. Et si tu as fait la volonté de Dieu,
tu recevras de Dieu une éternelle béatitude, et régneras avec lui dans une joie
éternelle. »•
A peine est-il besoin de souligner la portée d'un tel texte : providen
tiellement investi par Dieu, qui lui a pour ainsi dire délégué ses pouvoirs
et sa clairvoyance infinie, le tsar orthodoxe s'y entend tout à la fois
proclamer élu de Dieu, justicier et protecteur naturel des opprimés. Son
pouvoir bénéfique ne s'étend plus seulement au corps : nouveau sol invic-
tus, associé par Dieu lui-même à son œuvre de salut universel et tenu en
conséquence de conduire ses sujets vers le bien, l'autocrate moscovite
reçoit désormais juridiction sur les âmes et vocation à la béatitude éter
nelle. On reconnaît là, disponibles depuis la chute de Constantinople, les
attributs du défunt basileus, qui unissait en sa personne la double nature
— humaine et divine — du Christ lui-même. Obligée depuis 1453 de se
redéfinir face au grand-prince de Moscou, l'Église russe en venait tout
naturellement à reporter (par l'intermédiaire de Iosif Volockij) la doctrine
byzantine de la divinité du pouvoir impérial sur la personne du « tsar et
1. Fondement théorique de l'autocratie à ses débuts, cette proposition est
reprise textuellement d'Agapet, dont l'œuvre, connue partiellement en Russie
dès le xne siècle, venait, fait significatif, d'y être traduite au début du xvie siècle.
On voit assez la différence par rapport à la « première manière » de Iosif, dont les
derniers écrits élaboraient un droit monarchique nouveau, très largement étranger
aux conceptions de l'ancienne Russie.
2. « Otryvok ïz poslanija velikomu knjazju », texte cité d'après l'édition critique
des Poslanija Iosifa Volockogo (Épîtres de Iosif Volockij), établie par A. A. Zimin
et Ja. S. Lur'e, Moscou-Leningrad, 1959, pp. 183-185.