La Révolution Française et la « Féodalité » : bilan du thème de l'« abolition » dans l'historiographie française (1815-1914). - article ; n°1 ; vol.265, pg 248-267

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Annales historiques de la Révolution française - Année 1986 - Volume 265 - Numéro 1 - Pages 248-267
Cette contribution se propose de mettre en lumière l'historique du thème de l'« abolition de la féodalité » dans l'historiographie française. Elle part d'une analyse de la féodalité comme objet de la législation révolutionnaire, à partir d'une analyse serrée des textes de l'époque. Elle s'attache surtout dans une partie centrale à dégager la signification de la féodalité dans la littérature historiographique sur la Révolution : pro - ou anti révolutionnaire, érudite ou « idéologique », entre 1815 et 1914. Enfin une conclusion tente de synthétiser l'héritage théorique d'un siècle d'historiographie révolutionnaire, et sa place dans les controverses actuelles.
This article wants to throw a light on the history of the theme of abolition in french historiography. Starting from an analysis of feudalism as an objet of revolutionary legislation, through a close study of contemporary texts, it aims especially in its central part at pointing out what means feudalism in historiographical literature about Revolution : pro or counter-revolutionary, scholarly or ideological, between 1815 and 1914. Finally, a conclusion attempts to synthétise theoretical heritage of one century of revolutionary historiography, and its place in actual controverse.
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1986
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Hannes Krierser
La Révolution Française et la « Féodalité » : bilan du thème de
l'« abolition » dans l'historiographie française (1815-1914).
In: Annales historiques de la Révolution française. N°265, 1986. pp. 248-267.
Résumé
Cette contribution se propose de mettre en lumière l'historique du thème de l'« abolition de la féodalité » dans l'historiographie
française. Elle part d'une analyse de la féodalité comme objet de la législation révolutionnaire, à partir d'une analyse serrée des
textes de l'époque. Elle s'attache surtout dans une partie centrale à dégager la signification de la féodalité dans la littérature
historiographique sur la Révolution : pro - ou anti révolutionnaire, érudite ou « idéologique », entre 1815 et 1914. Enfin une
conclusion tente de synthétiser l'héritage théorique d'un siècle d'historiographie révolutionnaire, et sa place dans les
controverses actuelles.
Abstract
This article wants to throw a light on the history of the theme of abolition in french historiography. Starting from an analysis of
feudalism as an objet of revolutionary legislation, through a close study of contemporary texts, it aims especially in its central part
at pointing out what means feudalism in historiographical literature about Revolution : pro or counter-revolutionary, scholarly or
ideological, between 1815 and 1914. Finally, a conclusion attempts to synthétise theoretical heritage of one century of
revolutionary historiography, and its place in actual controverse.
Citer ce document / Cite this document :
Krierser Hannes. La Révolution Française et la « Féodalité » : bilan du thème de l'« abolition » dans l'historiographie française
(1815-1914). In: Annales historiques de la Révolution française. N°265, 1986. pp. 248-267.
doi : 10.3406/ahrf.1986.1175
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahrf_0003-4436_1986_num_265_1_1175LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
ET LA « FÉODALITÉ » :
BILAN DU THÈME DE L'« ABOLITION »
DANS L'HISTORIOGRAPHIE FRANÇAISE
(1815-1914)
Si l'on en croit les deux promoteurs d'un récent colloque
international sur l'histoire de la Révolution française (1), le
« capitalisme moderne en France » ne l'aurait pas emporté à cause
d'elle, mais « malgré la Révolution » (2). Dans leur essai de synthèse
(« La Révolution française — rupture ou continuité »), Eberhard
Schmitt et Rolf Reichardt ont développé aussi l'idée complémentaire
que « l'abolition de la féodalité » faisait partie d'une « idéologie de
césure » (« Zàsurideologie ») inaugurée en août 1789 par les
Constituants et maintenue par une certaine historiographie jusqu'à
nos jours (3). Nous n'avons pas l'intention de nous interroger ici sur
les mobiles des deux savants pour relancer un débat qui, non seulement,
remet en question des acquis conceptuels (si l'on pense au colloque
de Toulouse en 1968) (4), mais qui vise encore — à travers une
problématique d'ailleurs fort complexe — le marxisme comme savoir
d'orientation méthodologique. Notre objectif est plutôt de mettre en
(1) Celui-ci a eu lieu à Bamberg (RFA) du 4 au 7 juin 1979 ; les Actes en ont été
publiés sous le titre Die Franzosische Revolution zufàlliges oder notivendiges Ereignis
Oldenbourg, Munich, 1983, 3 vol.
(2) Rolf Reichardt, Eberhard Schmitt, « Die Franzosische Revolution —
Umbruch oder Kontinuitàt ? », in : Zeitschr. f. Histor. Forschung, 7e ann., 1980,
n° 3, 257-320, 278.
(3) Art. cit., 282 sq.
(4) Cf. les remarques de Jacques Godechot résumant les discussion à la clôture
du congrès (dans : l'Abolition de la féodalité dans le monde occidental. Toulouse 12-16
novembre 1968, t. II, Paris (C.N.R.S.) 1971, 879) ainsi que la motion adoptée à
l'unanimité par les participants, dans laquelle la « féodalité » est déterminée « comme
un système économique, social et politique, caractérisé par le prélèvement d'une partie
du revenu des exploitants du sol, par une aristocratie principalement foncière, jouissant
des droits de justice et de privilèges politiques » (ibid., 885 sq.). HANNES KRIESER 249
lumière l'historique du thème de l'« abolition » dans l'histori
ographie française, afin de pouvoir en tirer quelques conclusions à
l'égard de la controverse actuelle. Confrontés aux faits de l'histoire
révolutionnaire même, les essais de conceptualisation relevés au
cours de notre étude témoignent des possibilités réelles d'intégrer les
événements « antiféodaux » dans le cadre d'une interprétation
générale de la Révolution.
Avant de procéder à l'exposition de cet « héritage théorique »
il convient d'abord de préciser le bien-fondé de notre démarche.
Celle-ci suppose qu'on veuille bien distinguer la réalité en histoire
(catégorie gnoséologique désignant l'existence objective du passé en
général) du réel historique (tel qu'il apparaît dans les résultats de la
recherche scientifique). Quel que soit notre objet d'observation,
l'établissement d'un fait historique ne pourrait atteindre la réalité
qu'à l'état du « réel », c'est-à-dire de la compréhension plus ou
moins adéquate et susceptible de modifications dans la mesure où de
nouveaux apports peuvent être fournis par l'établissement de faits
connexes. Bien que d'ordre abstrait, ce raisonnement prendra aussitôt
une allure concrète : lorsqu'un autre critique de l'« idéologie de
rupture », François Furet, cherche à écarter le « mécanisme de la
preuve » des discussions sur la portée historique de la Révolution
française pour y substituer la « liberté » du credo anti-marxiste (5),
il s'est complètement coupé des procédés qui constituent la science de
l'histoire. C'est donc une nécessité de premier ordre pour quiconque
ne veut le suivre au terrain des seuls combats doctrinaux, que
d'accommoder l'objet de l'histoire en général aux méthodes d'une
« science du singulier » (6), et de prendre en compte cette
proposition de Lucien Sève que « le seul critère recevable de la vérité
en histoire, pour un marxiste comme pour quiconque », c'est « sa
conformité aussi complète que possible avec les faits » (7). Pour
atteindre cette « conformité » en matière d'historiographie
révolutionnaire il faut se garder d'appliquer à la dialectique
historique des moments stabilisants et transformateurs, un schéma
(5) Rendant compte du dernier essai d'interprétation proposé par l'auteur
(François Furet, Penser de Révolution française, Paris (Gallimard) 1978), Claude
Lefort estime que l'esprit « critique » de cet ouvrage « n'est pas soutenu et ne
saurait l'être par le mécanisme de la preuve ; il requiert de la part du lecteur la liberté
de se défaire de l'image de la Révolution comme un commencement absolu de
l'histoire, et de l'URSS comme modèle de la bonne société » (dans : A.E.S.C. 34e
année, 1980, n° 2, 334-352, 338).
(6) Lucien Sève, Une introduction à la philosophie marxiste, suivie d'un
vocabulaire philosophique, Paris (Éditions Sociales) 1980, 233 sqq.
(7) Op. cit., 164. RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA « FÉODALITÉ » 250 LA
figé, où tout serait classé selon la continuité ou selon la rupture ;
mieux vaut relever des coupures dans la continuité historique.
L'« abolition de la féodalité » ne semble pas échapper à ces
généralités. Si l'on s'en tenait aux seules décisions politiques des
années 1789-1793, on n'y percevrait qu'une rupture avec le passé
« féodal ». Dès qu'on prend en considération les dimensions de cette
« féodalité » au niveau de la structure sociale tout entière, l'image
d'une rupture sans continuité s'efface vite. Or, pour en évaluer
fidèlement imaginaire et réel il faut cerner l'objet de plus près. En
nous bornant à ce qui ressort clairement des textes essentiels de la
législation « antiféodale » et des publications consacrées à ce thème
entre 1815 et 1914, nous croyons répondre à cette exigence ; ainsi,
nous allons aborder la question sur une base de documentation
précise qui, bien que limitée, n'empêchera pas des conclusions plus
générales.
La « féodalité » comme objet de la législation révolutionnaire
L'« abolition de la féodalité » en France se confond — à n'en
pas douter — avec une série de mesures législatives qui concernent
le « droit » ancien au niveau « national » : supposant qu'il y eût des
droits ou des pratiques juridiques semblables dans toute la France,
Constituante, Législative et Convention votèrent plusieurs décrets
(ou lois) qui devaient toucher le statu quo du « régime féodal » en
place.
Après la déclaration solennelle du 4 août 1789 (8) de « détruire
entièrement » ce régime devenu intolérable (reprise dans l'article
premier du décret principal émis le 1 1 août), on trouve reportée une
définition précise de ce qu'on venait de proscrire légalement jusqu'à
l'ouverture des séances du Comité des droits féodaux : c'est avec un
mois de retard que Merlin (de Douai) définit l'objet des délibérations
à venir comme « tous les droits, qui, se trouvant le plus ordinaire
ment entre les mains des seigneurs, forment par leur ensemble ce que
Dumoulin appelle Complexum Feudale » (9). Aux yeux du secrétaire
du Comité, ses membres iraient bel et bien « tromper les vues de
(8) Pour l'ensemble des événements autour du 4 août 1789 et des conséquences
immédiates on consultera : Patrick Kessel, La Nuit du 4 août 1789, Paris (Arthaud)
1969 et Jean-Pierre Hirsch, La nuit du 4 août, Paris (Coll. 'Archives') 1978.
(9) Merlin, Rapport fait au Comité des droits féodaux, le 4 septembre 1789, sur
l'objet & l'ordre du travail dont il est chargé, s.l.s.d., 1-2. HANNES KRIESER 251
l'Assemblée nationale », s'ils bornaient leurs efforts aux « droits
féodaux » proprement dits — c'est-à-dire à ceux « qui dérivent
du contrat de fief et dont l'inféodation même est le principe
direct » (10).
L'autorité de ses paroles se trouve renforcée par les travaux du
Comité eux-mêmes. En mars 1790, la Constituante promulga ses
décrets sur tout le « complexum feudale », mais renouvela aussi la
distinction fondamentale faite dès le début : seuls les droits
« féodaux et censuels.. qui tiennent à la mainmorte réelle ou
personnelle et à la servitude personnelle » y furent définitivement
abolis, tandis que tous les droits « féodaux et censuels » qui étaient
présumés être « le prix et la concession d'une concession primitive de
fonds » furent classés parmi les « droits seigneuriaux rachetables »,
ce qui revenait à leur maintien légal jusqu'au paiement d'une indemn
ité à fixer (11). On notera bien la contradiction à l'intérieur de la
politique « antiféodale » pratiquée par les Constituants : le « régime
féodal » déclaré « entièrement détruit » y est concomitant au
maintien des « droits féodaux et censuels, ensemble toutes les rentes,
redevances et autres droits qui sont rachetables par leur nature ou par
l'effet des décrets du 4 août 1789 et jours suivants » (12). D'un côté,
l'inexistence du « régime féodal » est confirmée par la Constitution
du 3 septembre 1791 (13), de l'autre, on continue d'insister sur le
« rachat » individuel et indivis — pratiquement impossible pour la
majorité des intéressés — , lequel est le seul moyen légal de faire
disparaître cette part considérable du « complexum feudale ».
Encore, les « droits féodaux » proprement dits forment-ils la
moindre partie de l'objet sur lequel s'étendent les mesures « antiféo
dales » jusqu'alors, et dont les dimensions théoriques et pratiques
évoluent plus qu'il n'avait été prévu par les « feudistes ».
Face à l'acuité persistante du problème de la « féodalité », les
députés de la Législative constatèrent en août 1792 que, le « régime
(10) Ibid.
(11) Texte cité dans : Les Comités de Droits Féodaux et de Législation et
l'Abolition du Régime Seigneurial, éd. Philippe Sagnac et Pierre Caron, Paris 1907,
180.
(12) Op. cit., 174.
(13) « II n'y a plus ni noblesse, ni pairie, ni distinctions héréditaires, ni
distinctions d'ordres, ni régime féodal, ni justice patrimoniale, ni aucun autre des
titres, dénominations et prérogatives qui en dérivent.. » (cité dans : Duguit,
Monnier, Bonnard, Les constitutions et les principales lois politiques de la France
depuis 1789, Paris 7 1952, 3 ; la partie soulignée est en caractères ordinaires dans
l'original (N.D.L.A.) LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA « FÉODALITÉ » 252
féodal » étant « aboli », il subsistait néanmoins « dans ses effets »,
et rien ne leur paraissait « plus instant que de faire disparaître du
territoire français ces décombres de la servitude qui couvrent et
dévorent les propriétés » (14). Ces « effets » — provenant de la
maxime « nulle terre sans seigneur » et produits « par les statuts,
coutumes et règles, soit générales, soit particulières, qui tiennent à la
féodalité » (15) — amenèrent l'assemblée nationale à statuer sur
leurs causes présupposées : afin de délivrer la terre de toutes les
entraves seigneuriales on renonça à reconnaître post festum la
légitimité de la création des droits, coutumes et principes qualifiés de
« féodaux » (16), à moins qu'un « acte primordial d'inféodation,
d'accensement ou de bail à cens » ne fût procuré de la part du
« créancier » (17). <
Or, cette mesure ne touche pas seulement la plupart des droits
« réels » sauvegardés en mars 1790, mais directement la substance de
l'ancien édifice juridique tout entière, car, après avoir amorcé
l'« abolition de la féodalité » par une déclaration radicale et par la
suppression successive d'une partie des droits seigneuriaux, le
souverain révolutionnaire en vient alors à incriminer les fondements
politiques et idéologiques d'une société qui est encore dominée par
toutes sortes de prérogatives seigneuriales. Et, de plus, la poussée
anti-seigneuriale ne s'arrête pas aux décisions de la Législative : dans
la loi du 17 juillet 1793, la Convention déclara supprimés « toutes les
redevances ci-devant seigneuriales, droits féodaux, censuels, fixes et
casuels, même ceux conservés par le décret du 25 août dernier »,
pour ne laisser subsister que « les rentes ou prestations purement
foncières et non féodales » (18). Cette nouvelle mesure « anti
féodale » n'a jamais été révoquée et, pour cela, passe pour une
réalisation définitive de la déclaration initiale des Constituants.
Des réserves ont été exprimées à l'égard de cette loi : il semble
qu'elle fût difficile à imposer aux citoyens (19), et, qui plus est, les
rentes « féodales » supprimées par elle recouvraient souvent les
mêmes réalités économiques que celles conservées sous le nom de
(14) Texte cité dans : Les Comités (note 11), 773.
(15) Ibid.
(16); la formule encadrant ce passage est : « Tous les effets demeurent
comme non avenus ».
(17) Ibid., 11 A.
(18)775.
(19) Selon Jean Millot, L 'abolition des droits seigneuriaux dans le département
du Doubs et la région comtoise, Besançon 1941, 212 : « Jamais loi n'entre plus
lentement dans les mœurs.. » ; cf. aussi Marcel Garaud, Histoire générale du droit
privé français de 1789 à 1804, t. II, Paris 1958, 240-242. HANNES KRIESER 253
« rentes purement foncières » (20). Mais, quel que soit le bien fondé
de telles assertions, il ne faut pas oublier que pour la première fois
dans l'histoire, un législateur a délimité tout prélèvement licite sur un
fonds à ceux de qualité « non-féodale ». L'« abolition » prend donc
ses contours les plus nets lorsqu'on y voit une série de mesures
législatives qui finit par établir le principe juridique que seules les
rentes « non-féodales » sont à respecter.
Encore faut-il tenir compte des différentes applications du
concept qui sont souvent logiquement inconciliables entre elles. Que
ce fût par sa généralité que l'emploi du mot « féodalité » se recom
mandait aux révolutionnaires, cela a été déjà souligné par Georges
Lefèbvre et Albert Soboul (21) ; qu'elle prît une fonction péjorative
à l'intérieur des discours politiques pendant les années 1790-1793, on
le sait depuis l'étude pertinente de Claude Mazauric (22) ; mais pour
qu'il y eût la possibilité d'identifier clairement la Révolution
française à une coupure entre deux « époques » de l'histoire, entre
l'Ancien régime (« féodal » et la France moderne (« non-féodale »,
il fallait se référer — plus ou moins consciemment - aux instances
logiques telles qu'elles apparaissent dans les conceptions philoso
phiques du XVIIIe siècle :
— à l'universalité des « lois féodales » correspondant à
une certaine constitution historique de gouvernement
(Montesquieu) (23),
(20) Cf. Claude Gindin, « la rente foncière en France de l'Ancien régime à
l'Empire », in : A.H.R.F., 54e année 1982, n°243, 1-34, 15.
(21) Georges Lefèbvre, « Le mythe de la Révolution française », in A.H.R.F.
28e année, 1956, n° 145, 337-345, 340 ; Albert Soboul, « La Révolution française et
n° la 'féodalité'. 240, 33-56, Notes 37. sur le prélèvement féodal », in : Rev. hist. 92e année, 1968,
(22) Claude Mazauric, « Note sur l'emploi de 'régime féodal' et de 'féodalité'
pendant la Révolution française », in : Id., Sur la Révolution française. Contributions
à l'histoire de la révolution bourgeoise, Paris (Ed. soc.) 1970, 119-134,
134.
(23) Montesquieu, De l'Esprit des lois (1748), Livre XXX, Chap. 1er, éd.
J.B. de La Gressaye, Paris 1961, t. IV, 153-154. Cette universalité se doit moins à la
notion de « féodal » qu'à la conception novatrice de la « loi-rapport » (cf. Louis
Althusser. Montesquieu. La politique et l'histoire, Paris, 1969, 28-42), laquelle —
en reflétant la maxime fondamentale du rationalisme cartésien à un degré supérieur
— suppose d'ailleurs l'intervention consciente de l'homme dans la marche des
sociétés, (cf. Albert Soboul, « Réforme ou Révolution ? Sur la fonction historique
de l'absolutisme éclairé », in : A.H.R.F. 51e ann., 1979, n° 238, 519-53, 520). LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA « FÉODALITÉ » 254
— à l'historicité de l'état social contemporain où les traces des
« lois féodales » sont encore présentes (Voltaire) (24),
— au « caractère violent et contre nature » de la « constitution
féodale » (Quesnay) (25).
Bien que le dernier aspect ait prévalu dans les pamphlets
politiques pré-révolutionnaires (26), une « topographie mentale »
(Morineau) (27) des environs de 1789 révélerait sûrement l'étroite
connotation entre les trois moments évoqués, ainsi que leur fonction
idéologique à l'intérieur de la conscience révolutionnaire.
La signification de « féodalité » dans la littérature historiographique
sur la Révolution (1815-1914)
La refonte des aspects différents de cette « féodalité » — sujette
et à l'« abolition » révolutionnaire et au « rongement » historique à
long terme — n'allait s'opérer qu'à condition de surpasser l'état de
raisonnements philosophiques et de définitions abstraites ; inver
sement, dans la mesure où la législation « antiféodale » devenait elle
même un thème d'analyse et de généralisation scientifiques, un
fondement « empirique » commençait de s'offrir à tout effort de
conceptualisation. Or, ce que nous retraçons en quelques traits
rapides a été, en réalité, un processus compliqué tributaire des
influences idéologiques du XIXe siècle. Entre 1815 et 1870, les faits
de l'« abolition » ne semblent avoir intéressé que deux historiens,
(24) Voltaire, Essai sur les mœurs et l'esprit des nations et sur les principaux
faits de l'Histoire, depuis Charlemagne jusqu'à Louis XIII (1756), Chap. XXXVIII,
éd. Paris 1805, t. III, 52 : « Les lois de fief ne subsistent plus ; mais ces vieilles
coutumes de mouvances, d'hommages, de redevances, subsistent encore... ».
(25) Quesnay. « Éphémérides du citoyen ou Bibliothèque raisonnée des sciences
morales et politiques (1767-1768) », Livre II, chap. VIII, § 23, in : Id., Oeuvres
économiques et philosophiques, éd. A. Oncken, Francfort — Paris 1888, 657 sq.
(26) Pour n'en mentionner que les deux les plus importants : Boncerf, Les
Inconvénients des droits féodaux ou Réponse d'un avocat au Parlement de Paris, à
plusieurs Vassaux des Seigneuries de... de... etc., s.l. n.d. (1776) et Sieyes, Qu'est-ce
que le Tiers-États ?, s.l. n.d. (1789).
(27) Michel Morineau, Féodalisme : modèle économique ou modèle social, s.l.
n.d. (ms. dactyl.), 19. Ce rapport — présenté au colloque de Trêves (R.F.A.) sur le
« féodalisme en Europe » et à paraître dans : « Zum Problem des Feudalismus in
Europa. Referate und Diskussionen des Trierer internationalen Kolloquiums vom
7.-10. Mai 1981 » — contient un résumé de textes savants concernant la « féodalité »
aux approches de la Révolution ; cf. aussi Régine Robin, « Fief et seigneurie dans le
droit et l'idéologie juridique à la fin du XVIIIe siècle », in : A.R.H.F. 43e ann., 1971,
n° 206, 554-602. HANNES KRIESER 255
désireux de dépouiller l'essence des transformations du droit français
pendant la Révolution (Laferrière (28), Championnière (29)). Ce
n'est qu'en 1874 (avec le livre de Doniol (30)) que l'historiographie
politique et sociale se met à étudier le problème de la « féodalité »
comme partie intégrante de l'histoire révolutionnaire. Taine y
consacre aussi quelques pages de son premier volume sur la
Révolution (1878) (31), mais le sujet restera encore inconnu pour un
bon nombre d'écrivains (parmi eux Henri Martin (32)). Si on met à
part deux thèses de droit (Chénon (33), Beudant (34)) et quelques
publications dont l'influence sur les milieux directement engagés
dans l'historiographie révolutionnaire nous paraît insignifiante
(Loménie (35)), Janet (36), Olivier (37), Morlot (38)), il fallut
attendre l'ouvrage de Sagnac (1898) (39), pour que fût reprise la
trame laissée par Doniol.
Depuis le début de notre siècle, la problématique semble bien
établie dans le cadre de l'historiographie révolutionnaire. On doit
mentionner surtout les observations lucides qui se trouvent dans le
(28) Firmin Laferrière, Essai sur l'histoire du droit français depuis les temps
anciens jusqu'à nos jours, y compris le droit public et privé de la Révolution française,
t. II (1838), Paris, 1859, 212-216 ; Id., Histoire des principes, des institutions et des
lois de la Révolution française depuis 1789 jusqu'à 1804, Paris 1850-1851.
(29) Paul (Lucas-) Championnière, De la Propriété des eaux courantes, du
droit des riverains et de la valeur actuelles des concessions féodales, ouvrage contenant
l'exposé complet des institutions seigneuriales et le principe de toutes les solutions de
droit qui se rattachent aux lois abolitives de la féodalité, Paris 1846, 706-726.
(30) Henry Doniol, La Révolution française et la féodalité (1874), Paris 2 1876.
(31) Hippolyte Taine, Les Origines de la France contemporaine, t. II, vol. 1
(1878), Paris 16 1888, 180-204.
(32) Henri Martin, Histoire de la Révolution française de 1789 à 1799, Paris
1882, t. I, 130, 133 et 298, ne voit aucun rapport direct entre « la ruine de la
féodalité » en août 1789 — « la plus grande révolution sociale qu'on eût encore vue
dans le monde » — , et la législation de 1792 ayant « affermi la propriété sur sa vraie
base, sur le droit individuel ».
(33) Emile Chenon, Les démembrements de la propriété foncière avant et après
la Révolution, thèse de droit, Paris 1881.
(34) Robert Beudant, La transformation de la propriété foncière dans le droit
intermédiaire, thèse de droit, Paris 1889.
(35) Louis de Lomenie, « les droits féodaux et la Révolution », in :
Correspondant LXX, janv.-mars 1877, 531-554.
(36) Paul Janet, « La propriété pendant la Révolution française », in : Revue
des Deux Mondes XXIII, 3e pér., 1877, 320-354.
(37) Edouard Olivier, La France avant et pendant la Révolution. Les classes —
Les droits féodaux — Les services publics, Paris 1889, 173-191.
(38) Emile Morlot, La propriété foncière et la Révolution, Epernay 1889.
(39) Philippe Sagnac, La législation française 1789-1804. Essai d'histoire
sociale, Paris 1898, 85-153. LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA « FÉODALITÉ » 256
livre de Jaurès sur la Législative (1901) (40). D'autres publications,
intéressantes à cet égard, sont le recueil de documents édité par
Sagnac et Caron (1907) (41), le tableau d'ensemble présenté par
Kropotkine (1909) (42) et les cours d'Aulard (1912-13), (43), qui
précèdent la parution — différée en raison de la guerre — de son petit
ouvrage sur « La Révolution et le régime féodal » (1919) (44).
Toutefois, la liste des titres donnée ici ne peut pas camoufler
l'ouverture tardive de la recherche historique aux dimensions réelles
de l'« abolition de la féodalité ». Durant trois quarts de siècle, ce
thème est resté annexé aux descriptions de la « nuit du 4 août », dont
le panégyrique (45) semble d'ailleurs une des causes de ce blocage.
Après le coup d'œil rapide sur les analyses de la législation
« antiféodale », nous allons passer en revue quelques essais de
conceptualisation qui — en raison de leur manière d'envisager et
l'universalité et la spécificité historiques de la « féodalité » —
pourraient passer pour des « prototypes » de la théorisation
moderne.
C'est en 1816-1818 que Saint-Simon évoque l'opposition
fondamentale entre « régime féodal (et militaire) et « régime
industriel (46). Guizot parle du mouvement historique détruisant le
« régime féodal » pour faire éclore la « liberté », dans ses cours à la
(40) Jean Jaurès, Histoire socialiste, vol. II (La Législative), Paris s.d. 757-759
et 765-787.
(41) Voir supra, note 11.
(42) Pierre Kropotkine, La Grande Révolution. 1789-1793, Paris 1909, 155-184,
253-275 et 546-552.
(43) François-Alphonse Aulard, « La féodalité sous la Révolution française.
Survivance, vicissitudes, suppressions », in : Révol. fr. 65, 1913, 5-34, 104-132,
289-325.
(44)Aulard, La Révolution française et le régime féodal,
Paris 1919.
(45) A titre d'exemple nous citons un passage dans le livre d'Edgar Quinet, La
Révolution, t. I, Paris 1865, 104 sq. : « Cette nuit du 4 août... est en réalité la
conséquence forcée des cahiers, et cette partie de la Révolution qui se faisait d'elle-
même par le concours de tous. La grande puissance de nivellement qui poussait de loin
la société française, et que rien ne pouvait arrêter, eut alors son dénouement... Point
d'efforts, point de résistance ; le sentiment de l'irrésistible, de l'irrévocable ; l'ancien
régime que tous désespèrent également de défendre et qui s'évanouit dans l'ombre ;
un enfantement sans douleurs et sans cris ; puis une aurore inconnue qui se lève après
ces ténèbres fécondes, voilà la nuit du 4 août. Pas une voix ne s'éleva pour retenir
l'inégalité civile ».
(46) Claude-Henri de Saint-Simon, « L'Industrie ou Discussions politiques,
morales et philosophiques dans l'intérêt de tous les hommes livrés à des travaux utiles
et indépendants (1816-1818) », chap. VIII, in : Oeuvres de Saint-Simon & d'Enfantin,
Paris 1865-1878, t. XIX, 139-172.