Le procurator, l'indigène et le billot : une « soupe-à-la-hache » - article ; n°1 ; vol.28, pg 55-71

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Cahiers du monde russe et soviétique - Année 1987 - Volume 28 - Numéro 1 - Pages 55-71
Guy Imart, Victoria Imart, The procurator, the native and the block: a hatchet stew.
The block: a new explosive novel by the Kirghiz writer Chingiz Aitmatov, author of Djamila. A positive hero, believer and preacher, an ecological message, disclosure on drugs in USSR! A miracle of glasnost' ? What if the author under the cover of a perfectly orthodox veneer, gave voice - a few months before the Alma Ata troubles — to certain national concerns of members of the minority tired of the Slav and the Muslim integrisme that hem them in?
Guy Imart, Victoria Imart, Le procurator, l'indigène et le billot : une « soupe-à-la- hache ».
Le billot: un nouveau roman explosif par l'auteur de Djamila, l'écrivain kirghiz Čingiz Ajtmatov. Un « héros positif » croyant et prêchant, un message écologique, des révélations sur la drogue en URSS ! Miracle de la glasnosť ? Et si l'auteur, sous un vernis scrupuleusement orthodoxe, laissait percer - quelques mois avant les désordres d'Alma Ata - certaines des préoccupations nationales de minoritaires, las des deux intégrismes — slave et islamique - qui les enserrent ?
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1987
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Victoria Imart
Guy Imart
Le procurator, l'indigène et le billot : une « soupe-à-la-hache »
In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 28 N°1. pp. 55-71.
Abstract
Guy Imart, Victoria Imart, The procurator, the native and the block: a "hatchet stew".
The block: a new explosive novel by the Kirghiz writer Chingiz Aitmatov, author of Djamila. A "positive hero", believer and
preacher, an ecological message, disclosure on drugs in USSR! A miracle of glasnost' ? What if the author under the cover of a
perfectly orthodox veneer, gave voice - a few months before the Alma Ata troubles — to certain national concerns of members of
the minority tired of the Slav and the Muslim integrisme that hem them in?
Résumé
Guy Imart, Victoria Imart, Le procurator, l'indigène et le billot : une « soupe-à-la- hache ».
Le billot: un nouveau roman explosif par l'auteur de Djamila, l'écrivain kirghiz Čingiz Ajtmatov. Un « héros positif » croyant et
prêchant, un message écologique, des révélations sur la drogue en URSS ! Miracle de la glasnosť ? Et si l'auteur, sous un vernis
scrupuleusement orthodoxe, laissait percer - quelques mois avant les désordres d'Alma Ata - certaines des préoccupations
nationales de minoritaires, las des deux intégrismes — slave et islamique - qui les enserrent ?
Citer ce document / Cite this document :
Imart Victoria, Imart Guy. Le procurator, l'indigène et le billot : une « soupe-à-la-hache ». In: Cahiers du monde russe et
soviétique. Vol. 28 N°1. pp. 55-71.
doi : 10.3406/cmr.1987.2099
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1987_num_28_1_2099DEBAT
GUY IMART et VICTORIA IMART
LE PROCURATOR, L'INDIGÈNE ET LE BILLOT :
UNE « SOUPE-À-LA HACHE »
À propos du dernier roman de Č. Ajtmatov
— • [el quién Primer lo duda! Magistrado] — Pero... : « No.Rodin, Si lo rechazamos, no... Gran quedamos escultor
en ridiculo, alla ; y si lo aceptamos, séria cosa de irse del
pais »... — « Con prohibir cualquier comentario en la prensa. »
— « Séria contrario a mis principios. Tu lo sabes. Plomo
y machete para los cabrones. Pero total libertad de critica,
polemica, discusión y controversia, cuando se trata de arte,
literatura, escuelas poeticas, fllosofia clasica, los enigmas
del Universo, el secreto de las piramides, el origen del
Hombre Americano, el concepto de Belleza, o lo que por
ahi se ande... » (Alejo Carpentier, Recurso del método,
Madrid, Siglo veintiuno editores, 1976, p. 155).
« Achab alla seul par un chemin, et Abdias alla seul par
un autre chemin. » (Rois, I, 18(6)).
La parution du dernier roman de l'écrivain kirghiz Cingiz Ajtmatov et,
complémentairement, de l'interview de l'auteur par la Literaturnaja gazeta '
aurait pu donner aux médias d'Occident l'occasion d'un scoop exceptionnel,
presque aussi riche en révélations suggestives sur la vie profonde du Turkestan
soviétique qu'autrefois le Gulag sur la Russie stalinienne.
Sans doute la mode, là-bas, est-elle, une fois encore, aux audaces permises
et collectives 2. Mais Ajtmatov donne l'impression d'aller plus loin, jusqu'à
« transgresser la soumission / dépasser les drapeaux » \
Qu'on imagine en effet, paraissant sous la plume d'un prix Lenin et non
sans l'aval inévitable du Glavlit, un brûlot des plus mordants (ostryj) et dont
la trame est faite de la trangression d'innombrables tabous. Énumérer les thèmes
Cahiers du Monde russe et soviétique, XXVIII (1), jan.-mars 1987, pp. 55-72. 56 GUY et VICTORIA MART
abordés, c'est dresser par avance le réquisitoire du procureur: propagande
religieuse (Dieu doté pour la première fois d'une majuscule officielle), dénigre
ment de la Patrie soviétique (aussi riche en drogués sadiques que les bas-fonds
new yorkais), atteinte au moral de l'Armée (un massacre d'antilopes, scion la
technique de Voblava présenté comme anti-écologique mais qui ressemble
furieusement à ceux de civils afghans par une autre junte héliportée), dénigrement
de la morale de l'Homme communiste (prêt à tout pour l'argent, l'argent,
l'argent), revendications nationalistes revanchardes, déviationnisme idéologique
dans l'exaltation de héros sur lesquels le diamat semble avoir glissé comme
eau sur oie...
On avouera qu'il est dommage que notre méconnaissance de l'évolution
de l'opinion publique au Turkestan, et plus particulièrement dans cette Kirghizie
adossée à l'Afghanistan, à la Chine et au monde musulman, nous prive d'une
compréhension plus directe d'un écrivain qui traduit bien les pulsations complexes
de son pays et de son temps. Le lecteur occidental, trop souvent inconscient
de l'importance de la dimension ethnique chez un auteur par ailleurs incontest
ablement très « russifié », résistera mal sans doute à la tentation d'intégrer
Ajtmaiov à la cohorte déjà nombreuse des écrivains russes (régionalistes,
ruralistes, etc.) qui, avec moins d'audace, révèlent, eux aussi, les sources et les
composantes du désespoir ambiant face à l'immoralité triomphante, aux crimes
écologiques et à l'« ensauvagement » (odičanie) de masse.
Par ce biais, il est à craindre qu'au cours de la « discussion » qui ne
manquera pas de se développer en URSS comme ici à propos du Billot, services
spécialisés dans la dezinformacija et réceptivité crédule de tant de cercles
occidentaux ne conjuguent leur talents pour nous suggérer une interprétation
de ce roman conforme... aux espoirs du Glavlit qui en a permis la publication.
Ces deux milieux idéalement complémentaires trouveront vite dans les
déclarations de l'auteur à la Literaturnaja gazeta — un chef-d'œuvre d'ambiguïté
narquoise mais scrupuleusement bien-pensante comme seul sait en concocter
un intellectuel nourri dans le sérail du Grand Mensonge — les prémisses
nécessaires à une interprétation loyaliste, pacifiste, écologiste, humaniste, spiritua-
lislc (à la demande) de cette œuvre.
Sans doute le roman est-il aussi tout cela. Mais si une telle analyse est
nécessaire, est-elle suffisante? Roman de circonstance? Roman à scandale?
Roman confession ? Homélie civique conjuguant savamment mortification rédempt
rice et dénonciation contrôlée ? Sans nullement prétendre embrasser, surtout
« à chaud », l'extrême complexité du Billot, on peut tenter, en intégrant à la
réflexion quelques-unes des Gesetzmàssigkeiten têtues de la soviétologie et
divers aspects de la problématique « minoritaire », de cerner cette dimension
complémentaire qui, selon nous, constitue l'apport intime de l'auteur. Car il
est, croyons nous, de saine méthode en face d'une œuvre à la fois « dénonciat
rice » et « permise » de se poser deux questions : pourquoi a-t-cllc pu paraître ?
qu'a « fait passer » l'auteur ? DERNIER ROMAN DE č. AJTMATOV 57 LE
Dérapage contrôlé...
Côté cour — d'honneur, officielle — il semble bien tout d'abord que le
Billot ne devra pas le succès qu'on peut lui prédire à ses seules qualités
littéraires. Le Parti, soucieux de prestige en ce domaine comme en tant d'autres
et qui, pour compenser soixante-dix ans de stérilisation, racole maintenant parmi
les frondeurs ou les non-conformistes inoffensifs et serait trop heureux de voir
renaître une littérature de l'art pour l'art afin de remplacer celle de la conscience,
sera déçu sur ce point.
Des critiques plus qualifiés feront ressortir l'indiscutable beauté de nombreux
passages et la sincérité passionnée, contagieuse de l'auteur. En Occident, les
initiés au moins seront tenus en haleine par les audaces, les blasphèmes, les
aveux multiples. Mais, là où la traduction ne gommera pas ces défauts, il sera
difficile de passer sous silence une langue souvent conventionnelle, lourde, qui
est plus celle du journalisme soviétique que celle de la technique littéraire
démodée, ronronnante qu'elle sous-tend, le caractère plaqué d'une mini-intrigue
amoureuse, des invraisemblances multiples dues à des failles apparentes dans
l'architecture du roman : trois nouvelles qui semblent autonomes, un premier
héros qui disparaît en cours de route, un autre qui ne surgit que dans la troisième
partie, le seul fil conducteur d'un bout à l'autre étant une louve : Akbara.
Défaut avoué par Ajtmatov à la Literaturnaja gazeta mais étonnant chez
un écrivain qui a donné la mesure de son talent et qui pousse à nous interroger
sur la synthèse inachevée que tentait l'auteur, sur le caractère hâtif de cette
publication et donc sur sa finalité.
On sait qu'Ajtmatov, après des débuts modestes dans le réalisme socialiste
de la production, après une période assez « fleur bleue » qui fit sa gloire,
aborde, à partir de L'ascension du Fuji-yama (Voshoïdenie na Fudzijamu), et
en s'exprimant toujours en sourdine, des thèmes de plus en plus « osés » qui
relèvent de ce domaine complexe, culturo-socio-politico-moral («civique» si
l'on veut) que les Russes appellent obXCestvennyj \ et qui, dans une société
fermée, remplace (en le déformant) le débat public. Évolution sans doute banale
mais remarquable en ce sens qu'Ajtmatov s'exprime, au niveau du « non-dit »,
par le biais de mythes nationaux qui ancrent toujours une réflexion pansoviétique
dans la réalité de sa propre ethnie.
La double règle dans ce jeu de cache-cache avec la double censure d'un
Pouvoir vigilant et d'un public chloroformé, endoctriné ou indifférent et sceptique,
est celle du Conformisme opportuniste (ce que Czeslaw Milosz décrit dans La
pensée captive (Zniewolony umysij par le biais du concept oriental de ketmari)
et la Parabole, Y inoskazanie : l'art de savoir quand, comment, avec qui, sur
quel point oser, risquer d'aller (un peu) trop loin.
L'équation Auteur — Thème — Pouvoir devient ainsi facilement complexe.
Malgré plusieurs déclarations très loyalistes4, Ajtmatov a su garder son
quant-à-soi et mériter ainsi la réputation enviée de porjadoEnyj Celovek — d'hon- 58 GUY et VICTORIA IMART
ncicté qui, peu à peu et peut-être à son corps défendant, a fait de lui en URSS
sinon une force (omnis potestas ab organibus), du moins une référence civique.
C'est par rapport à cette « stature » que doit être juge le Billot dont elle explique,
partiellement, la parution : même si aucun nouveau Le chêne et le veau n'en
confirme encore l'existence, il semble bien qu'on puisse déceler une chaîne
de complicité à la fois idéologique et ethnique pour faire passer certains écrits.
Et puis, faire taire un prix Lenin, pour aussi facile que ce fût techniquement
parlant, serait, dans le double contexte turkestanais et mondial actuel, aussi
contre-performant que la condamnation avortée du Manas en 1949.
Les sujets abordés — les ravages de la drogue, le massacre organisé de la
nature afin de « remplir le Plan », les iniquités d'une bureaucratie aussi obtuse
que bien-pensante, le rappel véhément de l'époque stalinienne, un tableau
profondément pessimiste d'une société bloquée, vouée à la violence gratuite —
constituent sans doute possible des « révélations » sociologiques aussi désarçon
nantes que celles, politiques, du XXe Congrès. Le sommet de l'iceberg est déjà
assez gros pour boucher l'horizon et l'on est loin des indignations vertueuses
du quotidien de Frunze — le Sovettyk Kyrgyzstan — qui, le 19 août 1982,
c'est-à-dire (cf. la Literaiurnaja gazeta) à l'époque même où Ajtmatov découvrait
les ravages de VanaSa, assurait ses lecteurs que le trafic et l'usage de l'opium
étaient une spécialité exclusive de l'Occident pourri.
Là, il faut cependant bien voir que, pour le Soviétique sur place, ces
abominations constituent la trame banale, lassante du quoiidicn. Libre à l'Occi
dental naïf de projeter ses frustrations et indignations domestiques en illusions
sur un là-bas pur et intègre ; l'habitant, lui, a depuis longtemps débattu avec
sa conscience ou quelques amis sûrs de telles réalisations (dostiïenija) de l'ordre
nouveau. « Objectivement » comme on dit là-bas, Ajtmalov enfonce des portes
largement entrouvertes. Si nouveauté il y a, elle réside dans la levée officielle
(et partielle) d'un tabou. Ses révélations indignées, vues sous l'angle interne
et surtout du point de vue fonctionnel des « Organes », relèvent de ce qu'on
pourrait appeler la « cnùquc-K rokodil » qui est aussi peu dangereuse que les
larmes du même nom.
Le Pouvoir, périodiquement, « fait du passé table rase » en ouvrant quelques
soupapes de sûreté, quitte à ce que, très provisoirement, l'image de marque de
l'Homme nouveau tende à se confondre avec celle de Y Homo sovieticus
Ibanskiensis zinovievien.
Pendant ces phases de mue, le seul problème est de transformer ces « moins »
inévitables en « plus » en récupérant précisément les réactions humaines de
défense suscitées par la déchéance de la société.
Il existe en effet quelques bonnes raisons de penser que c'est le côté
« idéaliste » du roman (la philosophie « chrétienne » du héros positif, Avdij,
l'atmosphère générale de duhovnosť, de bogoiskatel'stvo, de recherche d'une
Source moralisante qui imprègnent les deux premières parties, donc l'aspect le
plus « scandaleux », mais aussi le plus attirant pour l'Occident, du roman) qui
justifie et explique le clémence du Glavlit. Si, dans l'optique d'une Realpolitik
à la Ponce Pilate on examine la fonction de celte veine idéaliste en la replaçant LE DERNIER ROMAN DE č. AJTMATOV 59
dans le contexte d'une glasnosť — publicité — récurrente et prophylactique,
on constate qu'elle présente des avantages multiples.
A l'intérieur, elle peut paraître s'inscrire dans le cadre de la campagne
officielle de moralité, condition nécessaire sinon vraiment suffisante, pour
réduire la corruption chronique, le jc-m'en-foutisme généralisé, la montée de
la délinquance, la baisse de la production — tous aspects inquiétants, potentiel
lement déstabilisants, passés maintenant au compte de la gérontocratie d'hier
par une nouvelle équipe de managers efficients et éclairés. La Direction, ne
reculant devant aucun sacrifice, ne craint nullement de s'attaquer aux racines
du mal pour que la société parfaite, une fois ces difficultés marginales et
résiduelles liquidées, puisse reprendre sa marche triomphale vers un avenir
toujours meilleur.
A l'extérieur, on devine encore mieux les transports de divers fidèles
occidentaux, tous ceux qui depuis soixante-dix ans guettent stoïquement l'arrivée
d'une Ncp, d'un Dégel, d'une Détente, l'apparition de « signes » permettant
enfin de prêter un « visage humain » au « socialisme réel », condition sine qua
non de leur propre foi en un socialisme potentiel ou en quelque autre utopie
isomorphe. La conquête de ce marché est d'autant plus imperative qu'après
l'implosion des partis communistes occidentaux et la défection des intellectuels
progressistes, c'est l'Eurogauche modérée et christianisante qui a été choisie
comme point d'ancrage.
Pour la séduire, il est difficile d'imaginer meilleure preuve de « libéralisation »
que ce « message chrétien » ouvertement prêché par un Soviétique supposé
jusque-là parfaitement orthodoxe, c'est-à-dire athée, qui plus est relevant a
priori de la confesion musulmane et qui donc aurait été doublement touché par
la grâce, voire converti. Image neuve, rassurante d'un grand peuple s'engageant
enfin, comme on l'y invite depuis longtemps, peut-être sur la voie de la
rédemption, sur celle en tout cas de la respectabilité, des « rapports normaux ».
Plus largement encore, c'est-à-dire hors du domaine spiritualiste proprement
dit, celte libéralisation sous haute surveillance apporte la preuve que le nouveau
Leader est enfin cet humaniste éclairé, pragmatique et sensible qu'on nous
avait déjà présenté en la personne éphémère d'Andropov. Si, à l'intention des
lecteurs de sensibilité technocratico-dirigistc, l'accent est mis sur la condamnation
d'une planification dogmatique, purement quantitali viste dont les regrettables
conséquences sont les excès anti-écologiques ici dénoncés, si le renouveau de
responsabilité individuelle, de morale économique, parallèlement exalté laisse
espérer un recours aux méthodes libérales — et attrayantes — de la Hongrie
ou de la Chine, pour tous ceux de sensibilité idéaliste, la philosophie du héros
n'apportc-t-cllc pas un souffle frais et la promesse de la fin d'une période de
glaciation idéologique?
On peut en effet retrouver là — surtout quand on les y cherche — la
plupart des composantes du classique « mythe russe » : générosité, pureté,
spontanéité, bonhomie de l'âme slave, infinie patience, compassion, sens du
sacrifice, du pardon débouchant sur l'espérance en un Grand Règlement grâce
à la Réconciliation dans un Amour annonciateur de Parousic — variante idéaliste
de l'attente du Grand Soir. 60 GUY et VICTORIA MART
Hélas, ni l'historien, ni le soviétologue, ni le turkologue ne peuvent rester
longtemps sur ces autres Hauteurs Béantes. Chacun, dans son domaine, est
ramené par l'entêtement des faits, à des conclusions plus prosaïques.
En Occident, une réceptivité prometteuse, fruit d'une propension spontanée
à déformer la pensée dostoievskienne, berdiaiévienne, soljénitsynienne — russe
en un mot — est relayée et amplifiée par nos propres mythes et notre ignorance
confortable de l'abîme qui, en Russie, a toujours opposé la culture nationale à
sa manipulation par l'Etat. Dans ce domaine de l'action psychologique, les
« Organes » n'ont qu'à donner discrètement le coup d'envoi à un nouveau cycle
illusionniste — Nep I, II, III pour reprendre l'excellente image d'A. Besançon —
et nous allons de nous-mêmes au devant de leurs espoirs. Campagne promotionn
elle classique depuis 1917, déclenchant immuablement le même ravissement
ici, aussi rituelle là-bas dans son lancement qu'éprouvée quant à son rendement
et qui, <У appeasement en démobilisation, est censée nous mettre un jour échec
et mat. Sun Tse recommandait déjà de « soumettre l'ennemi sans combattre ».
En URSS même (là où la chute des tensions permet au Pouvoir de se mieux
consacrer à l'expansion lointaine), on peut se demander si la nouvelle équipe
ne tente pas (quitte à recourir plus tard à la régulière reprise en main) de se
débarrasser du ballast inutilement encombrant d'une politique antireligieuse
rituelle, peu performante et même contre-productrice.
Le diamat, c'est bien connu, n'a pas conquis les âmes. Un nombre grandissant
de jeunes et d'adultes est tenté par un renouveau spiritualiste et moralisateur,
souhaitable pour ce Producteur qu'est avant tout le sujet soviétique, et inoffensif
pour le régime : le précédent de 1941 s'est finalement soldé par des dividendes
confortables de loyalisme sans entraîner de risques majeurs. On peut donc
songer, en améliorant la tactique encore fruste des « trêtres », à désamorcer,
neutraliser et peut-être ultérieurement récupérer ce qui n'est d'ailleurs pas une
« opposition » et dont la composante souvent néo-slavophile s'accommode fort
bien des rêves messianiques officiels.
L'aggiornamento officiel avec « désidéologisation » contrôlée, outre ses
fonctions récupératrices (envers la base) et déstabilisantes (envers les concurrents
au sein du Sanhédrin : on songe à la tactique passée de la camarade Jiang
Qing) se révèle alors ériger en principe premier d'action non pas quelque saine
rationalité rénovatrice, mais un cynisme froid et zweckmà'ssig. Il y a là, à long
terme, la marque sûre d'un vieillissement, mais aussi la promesse, à court d'un aventurisme prêt à recourir au dernier mythe mobilisateur et
synthétique (« national »/« socialiste ») de l'intégrisme Troisième Rome.
Or, la difficulté là (mieux sentie par Ajtmatov que par ses confrères) est
que l'URSS d'aujourd'hui c'est aussi, et de plus en plus, le Turkestan, un
Turkestan où la vague symétrique de re-islamisation très fortement teintée de
nationalisme, submerge, surtout depuis l'invasion de l'Afghanistan, le maigre
barrage de la propagande « scientifique athée » et impose, dans les meilleurs
délais, le choix d'une tactique nouvelle.
Là encore, et en attendant que le mûrissement du rapport de forces (sootno-
ïenie sil) dans tout le Dar ai-Islam permette la mise au point d'une stratégie LE DERNIER ROMAN DE č. AJTMATOV 61
bivalente (interne et externe), l'exaltation d'un écrivain « minoritaire » est des
plus rentables. L'intellectuel turk soviétique (il figure de plus en plus dans les
ambassades et parmi les « coopérants » soviétiques dans les pays du Tiers
monde) ne démontre-t-il pas aux castes dirigeantes locales, soucieuses d'acquérir
ce label de qualité que confère une certaine « européanisation » sans encourir
le déshonneur de l'« occidentalisation », les avantages de la filière soviétique ?
Au moment où le boom démographique, le «jaunissement» de l'Armée
rouge, la montée d'une forme locale de « non-emploi », le néo-nationalisme,
etc. etc. risquent de servir de caisse de résonance aux crises voisines — afghane,
iranienne, arabe — confirmant ainsi que « le problème national est le plus
insoluble et le seul, qui, à terme, paraisse fatal » 6, quelle voie plus discrète
pour laisser entrevoir, grâce à l'inclusion, sur un pied d'égalité, d'un écrivain
kirghiz dans le panthéon littéraire russe, l'espoir toujours entretenu d'une
Ausgleichung, d'un partage progressif du vrai pouvoir entre Russes et « minorit
aires » ? Quelle meilleure preuve pour les uns comme pour les autres de la
justesse de la politique de « fusion » (slijanie) de toutes les nationalités dans
le creuset du patriotisme pansoviétique que cet intellectuel kirghiz qui peut
décrire avec la même authenticité qu'un grand-russien de naissance la psychologie
intime d'un personnage aussi russe qu'Avdij ?
Il y avait, on le voit, à l'intérieur comme à l'extérieur, bien des éléments
valables, escomptables à court terme, dans la décision du Glavlit de laisser
passer quelques révélations — pétards déjà humides pour le Soviétique et
épices affriolantes pour l'Occident.
Mais alors, est-ce à dire qu'Ajtmatov a été la victime naïve d'un abus de
confiance ? En d'autres termes, n'y a-t-il dans le Billot que ce que cyniques
de là-bas et naïfs d'ici nous invitent à y trouver ?
П
... et conduite autonome
Côté jardin intérieur, trois éléments permettent de décoder, au moins en
partie, le message personnel de l'auteur : sa personnalité telle qu'on la découvre
à travers son œuvre récente, la logique interne du Billot et enfin, la prise en
considération de la problématique nationale qui constitue, croyons-nous, la
pierre de touche du roman.
Même si l'on est contraint d'exclure, dans un État totalitaire, la preuve par
neuf que pourraient constituer en la matière déclaration d'intention libre et
publique de l'auteur et contrôle de son authenticité par l'opinion publique, on
tiendra ici pour acquis le principe de la rigoureuse honnêteté civique d'un GUY et VICTORIA IMART 62
auteur qui sait faire passer son message et lui seul. La virtuosité même avec
laquelle Ajtmatov ficelle ses paraboles loyalo-subvcrsives, les nécessités impi
toyables de la survie au sein d'une Nomenklatura très réaliste excluent toute
naïveté à se prêter à — ou à être victime de — une opération dans laquelle,
abstraction faite des contresens inévitables ou suggérés, il se verrait privé de
faire entendre sa propre voix.
Quant au risque, toujours possible, de complicité, il se trouve bien limité
par la personnalité du deuxième héros positif, Boston UrkunCicv 7, apparemment
mal intégré à la structure du roman.
Boston peut sembler, à première vue, signaler un retour de l'auteur aux
personnages de sa première période : producteurs diligents et honnêtes, naturell
ement dévoués au Parti et au gouvernement. Il peut aussi passer pour symboliser
— et c'est la même chose — cet élément de base conscient, bon zélateur du
Travail, bon chef de Famille, bon défenseur de la Patrie, ennemi naturel de la
vodka, des parasites sociaux, stakhanoviste bien avant et même après la lettre,
mais victime de bureaucrates carriéristes. Il ne lui manque pour accéder au
panthéon du réalisme socialiste et au tableau d'honneur du renouveau actuel
qu'un détail : triompher.
Or, le happy end, ici, fait défaut Qui plus est, si à la faveur de la description
du chemin des tourments de ce Boston, l'auteur dénonce bien, passant ici, et
ici seulement, du registre passionné au passionnel, les crimes et la bêtise des
« orthodoxes » (entendez les staliniens nommément désignés et les démagogues
de l'ère gérontocralique), on chercherait en vain le moindre trait pouvant
désolidariser les Modernes de la malédiction à laquelle sont voués les Anciens.
Détails suggestifs et traits structurels soulignent ce que l'auteur sait bien, à
savoir que les premiers sont directement issus du noyau pur et dur éduqué par
les seconds et que les démêlés catégoriels, les décalages de phase entre dirigeants
et bureaucrates ne doivent pas masquer une identité de nature.
A travers un premier parallélisme, signalé par l'auteur lui-même dans
l'interview, entre — au bas de l'échelle sociale — Bazarbaj et GriSan, on en
devine d'autres, plus ou moins développés.
C'est d'abord ce Coordinateur de la junte que ses comparses appellent
Sam. L'Oncle ? Mais ces termes de junte et á1 ober en disent long sur les vraies
équivalences qui s'établissent spontanément dans le subconscient soviétique.
Ce GriSan, diable boiteux, tout à la fois Vol land et Mahno, intellectuel
dévoyé, révolté anarchisant qui a choisi la voie du réalisme est tout à la fois
l'image inversée d'Avdij — Ange déchu — et à ce titre, image typique du
soCek dans son ratorium, produit d'une contradiction interne qui, dans l'océan
soviétique, décalque celle de la coexistence forcée des « politiques » et des
« droit commun » dans l'Archipel. On notera que si l'auteur a conféré à ce
personnage-type toute la complexité psychologique d'un être vivant, concret,
unique, il a, aussi, ça et là, semé assez de remarques sur sa « morale »
mercantile, utilitaire, ses habitudes dictatoriales, le sadisme de sa volonté de
puissance pour suggérer à quelle autre catégorie, supérieure, de personnages il
le fait correspondre. Derrière ce « Sam » collectif (le Patron) tout slavophonc
reconnaît vite le Chef, depuis l'autocrate de village ou d'atelier jusqu'à cet
autre Géorgien qui, de septième, devint premier. LE DERNIER ROMAN DE č. AJTMATOV 63
Toutefois, cette dernière ligne de développement, sur laquelle Ajtmatov ne
s'étend guère (à la fois par prudence et surtout pour lui laisser son caractère
d'impcrsonnalité) est abordée par le biais d'un autre parallélisme structurel.
KoCkorbaev — dont le nom signifie Seigneur-Leader 8 — , le « petit chef »,
démagogue obtus cachant derrière un verbiage bien-pensant et condescendant
une autre Wille zu Machl qui fait de lui un GriSan timoré, « rond-de-cuir », a
son symétrique, plus haut dans le système et dans l'Empire, dans un autre
leader : le Réaliste — ouvert, lui, éclairé, prêt à discuter, mais qui refuse aussi
de croire au désintéressement, à la foi et à la bonne foi du Naif dont il ridiculise
les vains espoirs en exaltant la force impériale : « les étendards seront levés et
les trompettes retentiront (...] et, au nom du peuple, seront érigées en nécessité
les opérations militaires, sera inculquée la haine envers les ennemis de la
Patrie. » (p. 115). De KoCkorbaev à Ponce Pilate, la quantité d'infamies devient
qualité. Mais si justice est faite (encore qu'à quel prix !) contre les Bazarbaj,
les Ponce Pilate, eux, échappent, comme les Grisan, à tous les coups de filets.
Vu en telle compagnie, Boston acquiert une autre signification. Il symbolise
l'ardeur, l'enthousiasme perdus de générations sincères, honnêtes, dévouées et
qui ont été trompées à répétition. Cet Avdij kirghiz — celui que fut le père
d'Ajtmatov, fusillé en 1938, celui que fut Ajtmatov lui-même tel qu'il grandit
dans l'atmosphère exaltante de la guerre et de la Victoire — est le symbole
de tous ceux, maintenant au soir de leur vie, qui, sincèrement, ont cru : * za
tio borolis ', na to i naporolis' ».
Dans l'œuvre de l'auteur, Boston est une réincarnation de la vieille Tolgonaj,
du grand-père Momun (« le Sage ») dans II fut un blanc navire (Belyj parohod)
et un double de l'Edigcj de Un jour plus long qu'un siècle (Burannyjpolustanok.il
dol'TSe veka dlilsja den). Boston, en kirghiz, peut signifier «verger» et, au
soir d'un autre régime, ce sont bien des coups de hache qu'on entend en coulisse.
Qu'on y prenne garde, d'ailleurs : tous les personnages bons, honnêtes,
sympathiques du roman sont voués à l'échec, au drame même. Boston, comme
Avdij, en mettant au service d'un système qui secrète parasites et sadiques, les
trésors de leur sérieux et de leur pureté, ont fait le jeu des KoCkorbaev sans
empêcher la montée des GriSan. Ils causent tous et leur propre perte et celle
de leurs proches (Inga, Ernazar). Brisé, Boston n'a d'autre recours que de faire
sa soumission, d'aller se rendre au Pouvoir même qui l'a cassé. Chez eux, la
bezvyhodnosť , Г« irrémédiabilité » consciente est encore plus parfaite que celle,
inconsciente, des drogues.
Le pendant russe de Boston — Avdij Kallislratov : Abdias-Gloricux-par-lc-
combat9 — , héros positif fort semblable et, lui aussi personnage partiel (il
disparaît quand Boston apparaît) est infiniment plus complexe et constituera, à
n'en pas douter, en URSS comme en Occident, le lieu géométrique exclusif
des discussions autour du Billot. A tel point qu'on peut se demander s'il n'a
pas pour fonction, entre autres choses, de détourner les curieux d'une autre quête.
Des critiques plus compétents en ce domaine définiront en quoi et jusqu'à
quel degré ce personnage curieux qui semble resurgir des jurodivye — fols-cn-
Chrisl — d'an tan et, pêle-mêle, un peu de la deuxième partie des Ames mortes.