Les réseaux de marrainage en Italie du Nord du XVe au XVIIe siècle : coutumes, évolution, parcours individuels - article ; n°4 ; vol.25, pg 17-44

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Histoire, économie et société - Année 2006 - Volume 25 - Numéro 4 - Pages 17-44
Résumé
Dans les sociétés européennes des siècles passés, les relations de parrainage et de compérage, qui étaient tissées sous une forme de parenté particulière (la « parenté spirituelle »), jouaient un rôle social important. Bien qu'il ait des spécificités importantes, le marrainage présente encore de nombreux aspects obscurs car il a été souvent assimilé au parrainage. Avant le Concile de Trente, les marraines avaient moins d'importance que les parrains ; elles étaient même absentes dans beaucoup de communautés italiennes. C'est justement le Concile qui, en imposant une très nette diminution du nombre des parrains, revalorisa le marrainage et favorisa la participation des femmes à des systèmes complexes de parenté spirituelle. Dans le cadre de cette évolution, l'activité des marraines se dessine comme une sorte de « carrière » qui règle et conditionne l'élaboration progressive d'un réseau de relations qui a été souvent intégré dans celui des hommes (pères ou maris).
Abstract
In European societies of the past, godparenthood ties, strengthened by a special kind of kinship (spiritual kinship) had an important social role. Godmotherhood, however, has many dark sides, because it has often been assimilated to masculine godparenthood (if not completely neglected), even if it has important specific characteristics. Before the Council of Trent, godmothers were thought to be less important than godfathers ; in many Italian communities they were usually not present at baptism. It was the Council that revalued godmothers, by imposing a scrict restriction to the acceptable number of godfathers that promoted the participation of women to complex systems of spiritual kinship. In this changing situation, the activity of godmothers is organized in a kind of career, that regulates and conditions the progressive construction of a network of ties often integrated with that built by male counterparts (fathers or husbands).
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2006
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Guido Alfani
Marie-France Merger Leandri
Les réseaux de marrainage en Italie du Nord du XVe au XVIIe
siècle : coutumes, évolution, parcours individuels
In: Histoire, économie et société. 2006, 25e année, n°4. pp. 17-44.
Résumé
Dans les sociétés européennes des siècles passés, les relations de parrainage et de compérage, qui étaient tissées sous une
forme de parenté particulière (la « parenté spirituelle »), jouaient un rôle social important. Bien qu'il ait des spécificités
importantes, le marrainage présente encore de nombreux aspects obscurs car il a été souvent assimilé au parrainage. Avant le
Concile de Trente, les marraines avaient moins d'importance que les parrains ; elles étaient même absentes dans beaucoup de
communautés italiennes. C'est justement le Concile qui, en imposant une très nette diminution du nombre des parrains,
revalorisa le marrainage et favorisa la participation des femmes à des systèmes complexes de parenté spirituelle. Dans le cadre
de cette évolution, l'activité des marraines se dessine comme une sorte de « carrière » qui règle et conditionne l'élaboration
progressive d'un réseau de relations qui a été souvent intégré dans celui des hommes (pères ou maris).
Abstract
In European societies of the past, godparenthood ties, strengthened by a special kind of kinship ("spiritual kinship") had an
important social role. "Godmotherhood", however, has many dark sides, because it has often been assimilated to masculine
godparenthood (if not completely neglected), even if it has important specific characteristics. Before the Council of Trent,
godmothers were thought to be less important than godfathers ; in many Italian communities they were usually not present at
baptism. It was the Council that revalued godmothers, by imposing a scrict restriction to the acceptable number of godfathers that
promoted the participation of women to complex systems of spiritual kinship. In this changing situation, the activity of godmothers
is organized in a kind of "career", that regulates and conditions the progressive construction of a network of ties often integrated
with that built by male counterparts (fathers or husbands).
Citer ce document / Cite this document :
Alfani Guido, Merger Leandri Marie-France. Les réseaux de marrainage en Italie du Nord du XVe au XVIIe siècle : coutumes,
évolution, parcours individuels. In: Histoire, économie et société. 2006, 25e année, n°4. pp. 17-44.
doi : 10.3406/hes.2006.2617
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_2006_num_25_4_2617,
n
Les réseaux de marrainage en Italie du Nord
du XVe au XVIIe siècle : coutumes, évolution,
parcours individuels*
par Guido ALFANI
Résumé
Dans les sociétés européennes des siècles passés, les relations de parrainage et de compérage,
qui étaient tissées sous une forme de parenté particulière (la « parenté spirituelle »), jouaient un
rôle social important. Bien qu'il ait des spécificités importantes, le marrainage présente encore de
nombreux aspects obscurs car il a été souvent assimilé au parrainage. Avant le Concile de Trente,
les marraines avaient moins d'importance que les parrains ; elles étaient même absentes dans beau
coup de communautés italiennes. C'est justement le Concile qui, en imposant une très nette dimi
nution du nombre des parrains, revalorisa le marrainage et favorisa la participation des femmes à
des systèmes complexes de parenté spirituelle. Dans le cadre de cette évolution, l'activité des marr
aines se dessine comme une sorte de « carrière » qui règle et conditionne l'élaboration progressive
d'un réseau de relations qui a été souvent intégré dans celui des hommes (pères ou maris).
Abstract
("spiritual In European kinship") societies had of an the important past, godparenthood social role. "Godmotherhood", ties, strengthened by however, a special has kind many of kinship dark
sides, because it has often been assimilated to masculine godparenthood (if not completely
neglected), even if it has important specific characteristics. Before the Council of Trent, god
mothers were thought to be less important than godfathers ; in many Italian communities they were
usually not present at baptism. It was the Council that revalued godmothers, by imposing a scrict
restriction to the acceptable number of godfathers that promoted the participation of women to
complex systems of spiritual kinship. In this changing situation, the activity of godmothers is orga
nized in a kind of "career", that regulates and conditions the progressive construction of a
network of ties often integrated with that built by male counterparts (fathers or husbands).
Dans les sociétés européennes des siècles passés, à côté des liens de parenté natu
relle et des affinités, il existait un troisième type de parenté : la « parenté spirituelle »
engendrée par le baptême. Pour l'Église, en effet, le baptême constituait une sorte de
seconde naissance, au sein d'un groupe parental qui était différent - habituellement - de
celui des consanguins, un groupe composé par les parrains et les marraines. Entre les
* Une version préliminaire de cette étude a été présentée au colloque « Itinéraires féminins », organisé par
l'INED et par la SDH à Pans en janvier 2005.
ne 4, 2006 18 Guido Alfani
membres de la famille spirituelle d'une part, l'enfant et ses parents de l'autre, se créait
un véritable lien de parenté avec les interdictions matrimoniales que celui-ci entraînait1.
Le rôle joué par les marraines dans le « grand jeu » de la parenté spirituelle présente
encore de nombreux aspects obscurs. Bien qu'il y ait récemment les signes d'un plus
grand intérêt pour le parrainage en général 2, sa composante féminine a souvent été ass
imilée à sa composante masculine, quand elle n'a pas été complètement négligée. Il en
résulte que quelques spécificités des rapports de marrainage n'ont pas été relevées ;
elles sont essentielles cependant pour une interprétation correcte des formes de sociabil
ité qui leur sont inhérentes et de la façon dont elles contribuaient à constituer le réseau
complexe de relations au sein de chaque communauté 3.
Le but de cette étude est tout d'abord de souligner l'existence de différences entre la
composante masculine et féminine de la parenté spirituelle, des clairement
visibles à partir de l'examen des « modèles » de parrainage répandus dans l'Italie septen
trionale jusqu'à la première moitié du XVIe siècle. Avant le Concile de Trente (1545-1563),
en effet, en Europe cohabitaient des modèles locaux de parrainage profondément diffé
rents, réglés apparemment par des coutumes locales depuis la nuit des temps. Les princi
pales différences entre les modèles locaux peuvent être relevées si l'on observe le nombre
des parrains admissibles et la présence ou non des marraines.
Reprenant des dispositions normatives très anciennes, mais poussé par des motiva
tions nouvelles (dues surtout à l'exigence de répondre à la polémique protestante), le
Concile de Trente, mit fin à cette prolifération de coutumes locales, imposant une réduc
tion drastique des parents spirituels4 : déjà à la fin du XVIe siècle, dans l'Italie septentrio
nale, le modèle du couple « un parrain - une marraine » est affirmé désormais partout.
Ces transformations remirent en cause des mécanismes d'alliance sociale qui
s'étaient consolidés depuis très longtemps, comme en témoignent les nombreux signaux
de résistance de la part de populations qui comprenaient mal les raisons de la réforme,
ou qui n'avaient pas l'intention de renoncer de toute façon à leurs coutumes. Comme
nous le verrons, l'étude de ces tentatives d'opposition, qui étaient destinées à échouer
sans aucune exception, conduit à des perspectives d'analyse intéressantes sur le thème
du rôle des marraines.
Une fois que nous aurons décrit la situation avant le Concile et que nous aurons ana
lysé les mécanismes de transition au modèle de couple, nous nous proposons d'étudier
plus en détail le rôle des marraines, en tenant compte de l'exemple d'Ivrée, une petite
ville du Piémont pour laquelle nous disposons d'une vaste banque de données. Il s'agira
non seulement d'identifier les caractéristiques fondamentales du réseau de marrainage,
1 En réalité, avant le Concile de Trente on admettait une extension encore plus grande de la parenté
spirituelle Au début du XVe siècle, en effet, le droit canonique sanctionnait l'existence d'une parenté spiri
tuelle entre les parrains, les marraines et leurs conjoints d'un côté, les filleuls et leurs parents de l'autre. En
outre, il existait une parenté spirituelle entre les filleuls et les enfants de leurs parrains et marraines, et entre
l'enfant et celui qui célébrait son baptême. Toutefois, les relations entre l'enfant, ses parents, les parrains et
les marraines (c'est-à-dire entre les acteurs du baptême) avaient une place privilégiée par rapport aux autres
relations de parenté spirituelle Notons que le parrainage fut à l'origine institué pour deux rites distincts • le
baptême et la confirmation, considérés tous les deux comme des sacrements engendreurs de parenté spiri
tuelle. Dans cette étude, nous ne occuperons que du parrainage de baptême. En ce qui concerne l'évolution du
droit canonique sur les thèmes que nous venons de rappeler, voir Cimetier (1932) et Iung (1937)
2 Parmi les travaux les plus récents, il faut signaler Fine (1994) , Héritier- Auge et Copet-Rouget (1995) ;
Klapisch-Zuber (1990) ; Sabean (1998)
3 Les exceptions ne manquent pas évidemment : par exemple, C. Klapisch remarquait que « le "commér
age" n'est donc pas du tout l'équivalent du compérage en Toscane » (Klapisch, 1992, p. 221).
4 Le Concile décida qu'il était suffisant que le nouveau-né ait seulement un parent spirituel, parrain ou
marraine, et qu'il pouvait en avoir au maximum deux (un par sexe).
n° 4, 2006 Les réseaux de marrainage en Italie du Nord 19
et de le mettre en relation avec celui de la partie adverse masculine, mais aussi de
suivre les chemins individuels pour vérifier si l'activité des marraines était
conditionnée par des moments cruciaux de la vie : notamment par le mariage.
Parrains et marraines dans l'Italie septentrionale au début des Temps modernes :
une multiplicité de coutumes locales
Entre la fin du XVe siècle et le début du XVIe siècle, de nombreuses paroisses de
l'Italie septentrionale se dotèrent de registres où l'on notait avec précision les baptêmes
célébrés, en ajoutant à côté du nom et des prénoms du nouveau-né ceux de ses parents
spirituels. L'enregistrement des parrains et marraines avait pour but d'éviter que se pro
duisent des cas d'« inceste spirituel »5.
Ces sources qui sont très souvent antérieures au Concile de Trente - lequel les rendit
obligatoires pour le monde catholique - permettent de reconstruire les caractéristiques
fondamentales des modèles de parrainage en usage avant la réforme voulue par l'Église.
Elles permettent notamment de vérifier facilement combien de parrains et de marraines
il était de coutume d'attribuer à chaque nouveau-né.
Dans les tableaux 1 et 2, nous présentons des données concernant huit localités de
l'Italie septentrionale (à savoir d'ouest en est : Turin, Ivrée, Azeglio, Finale Ligure, Bellano,
Voghera, Mirandole, Gambellara). Ces localités, qui sont situées dans des régions diffé
rentes, dépendaient, au XVIe siècle, de propres centres de pouvoir6. En outre, chacune
d'entre elles avait des caractéristiques différentes dues à leur extension, à l'organisation
sociale et aux principales activités économiques 7 : ces critères constituent des facteurs
5. Il est important de rappeler que, dans les localités considérées, les parrains et les marraines étaient
choisis normalement en dehors de la parenté naturelle du nouveau-né, ou du moins en dehors de la « parenté
proche » dont le nom de famille des deux branches peut être un indice. Cette situation était commune, semble-
t-il, à une large partie de l'Europe (Klapisch, 1985).
6. Ivrée, Turin et Azeglio, dans le Piémont, faisaient partie du Duché de Savoie ; Turin en devint même la
capitale en 1560 Bellano et Voghera, en Lombardie, appartenaient au Duché de Milan et en partagèrent le
sort. Les seigneurs de Voghera étaient les comtes Dal Verme, même si vers la fin du XVIe siècle ils finirent par
perdre leur fief Finale, en Ligune, était un fief impénal . c'étaient les Del Carretto qui en étaient les se
igneurs Divisée à l'époque en trois agglomérations (Fmalborgo, Finale Marina et Finale Pia), Finale constitua
pendant de longues années un problème important pour la République de Gênes, qui l'acheta seulement en
1713 Mirandole, en Emilie, était la « capitale » du comté du même nom, qui avait à sa tête la famille Pico ;
elle fut élevée au rang de duché en 1617
7. Nous nous limiterons à fournir quelques données démographiques fort utiles pour suggérer l'existence d'un
contexte urbain ou rural, ainsi que le degré d'organisation sociale plus ou moins développé Turin qui comptait
14 244 habitants en 1571, en dénombrait 24 410 avant 1612 La croissance démographique et urbaine assez chao
tique que vécut la ville à cette époque-là est due à l'arrivée, en 1560, de la Cour des Savoie qui était installée aupa
ravant à Chambéry À la même époque, Ivrée vit augmenter sa population qui passa de 3 031 habitants à 4 467, tout
en restant bien loin des 5 300 habitants que Běloch estime pour l'année 1377 (la même année, le nombre proposé
pour Turin n'est que de 3 500 habitants). En général, le XVIe siècle fut pour la ville une période de stagnation démog
raphique et économique, due aux destructions subies à plusieurs reprises au cours des Guerres d'Italie. En ce qui
concerne Finale, nous disposons d'une estimation de la population uniquement pour Final Borgo, dont le nombre
d'habitants aurait été de 2 000 vers 1500 (Běloch, 1994) Pour Voghera, nous considérons au contraire que le chiffre
proposé par Běloch pour l'année 1576 (à savoir 1 600 habitants) doit être absolument écarté, car il ne correspond
pas du tout au nombre de baptêmes qui y furent célébrés vers cette date-là En supposant une natalité de 38%o, on
pourrait plutôt envisager une population atteignant presque 7 000 habitants (les baptêmes s'élèvent en effet à 254)
Pour le milieu du siècle nous avons estimé une population de 3 800 habitants environ à partir de la moyenne des
baptêmes qui ont été célébrés durant la décennie 1545-1555, toujours en supposant une natalité de 38%o. Il faut
souligner que d'autres auteurs proposent des chiffres proches de nos évaluations Manfredi (1908), par exemple,
affirme qu'en 1586 la ville possédait plus de 8 000 habitants En ce qui concerne Azeglio, Bellano, Gambellara et
Mirandole, comme nous ne disposions pas d'autres estimations, nous avons eu recours à la même méthode utilisée
pour le cas de Voghera II en résulte que vers le milieu du siècle, Azegho aurait eu 850 habitants environ ; Bellano
600 ; Gambellara 680 , Mirandole 3 200 De toute façon, il n'est pas dans notre intention de proposer ici des est
imations fiables du point de vue statistique, mais de donner seulement un ordre de grandeur pour la population de
chaque localité.
ne 4, 2006 Guido Alfani 20
qui exerçaient probablement une certaine influence lors du choix des parrains et des
marraines, aussi bien du point de vue de l'ampleur et de la composition du groupe au
sein duquel chaque parent pouvait sélectionner les parents spirituels, que du point de
vue des considérations qui poussaient à préférer une personne à une autre 8. Pour des
raisons éditoriales, nous ne pouvons pas approfondir l'étude de chaque localité et c'est
pourquoi nous nous limiterons à rappeler quelques éléments importants lorsque cela
s'avérera nécessaire.
Tab. 1 -Nombre moyen de parrains en Italie septentrionale (jusqu'en 1562)
Bel- Gam- Miran- Parrains par Ivrée Turin Azeglio Voghera Finale lano bellara dole baptême (%)
1,74 0,51 0,37 0 0,93 6,48 1,74 1,23 0,46
1 14,81 27,09 20,37 18,87 10,16 43,44 63,32 85,36
2 31,18 34,52 30,56 32,08 62,99 51,02 30,51 13,16
3 27,87 18,51 17,59 46,83 24,33 3,48 4,41 0,90
4 11,67 8,29 16,67 1,20 1,98 0,31 0,53 0,11
6,45 0,17 0,17 0,04 5 5,07 6,49 0 0
>5 6,27 5,57 1,85 0,17 0 0 0 0,02
Nombre moyen 2,86 2,55 2,44 2,34 2,18 1,57 1,4 1,15 de parrains
Nombre de 574 1399 108 583 4085 976 567 8449 baptêmes
Année
de début des 1533 1473 1551 1543 1534 1481 1541 1484
enregistrements
Dans les tableaux, les données se réfèrent à la période comprise entre la date du
début des enregistrements et 1562 (l'année précédant la fin du Concile de Trente).
8. À ce propos, il serait évidemment important de connaître quelles familles composaient l'élite locale et
quels étaient les rapports entre elles, de savoir s'il existait des fractures au sein de la communauté... Notam
ment, parmi les centres que nous avons étudiés, Mirandole était depuis longtemps le siège d'une Cour, et
Turin accueillit celle des Savoie au milieu du XVIe siècle La famille Pico dans la première localité, et certains
membres de la Cour des dans la seconde (nous ne disposons des données que pour la paroisse S. Agos-
tino) avaient une activité de parrainage particulièrement intense.
n° 4, 2006 Les réseaux de marrainage en Italie du Nord 21
Tab. 2 -Nombre moyen de marraines en Italie septentrionale (jusqu'en 1562)
Bel- Aze- Gam- Marraines par Miran Torino Ivrea Voghera Finale baptême (%) lano glio bellara dola
3,31 81,48 2,40 99,83 3,89 0 27,49 1,59 1,04
1 35,37 37,69 7,41 52,83 0,17 46,21 64,73 79,85
21,78 5,56 31,90 0 45,9 2 22,66 28,4 17,96
3 18,99 7,72 0 12,35 0 3,89 5,31 1,12
0,1 4 10,63 2,79 3,7 0,51 0 0,18 0,06
5,92 1,14 1,85 0 0 0 0,01 5 0
>5 4,01 0,57 0 0 0 0 0 0
Nombre moyen 2,35 1,27 0,43 1,60 0 1,5 1,38 1,19 de marraines
Nombre 976 574 1399 108 583 4085 567 8449 de baptêmes
Année
1481 de début des 1533 1473 1551 1543 1534 1541 1484
enregistrements
L'intervalle est donc différent d'un lieu à l'autre9 : en effet, nous avons considéré qu'il
était préférable de privilégier l'ampleur des échantillons du nombre de baptêmes plutôt
que leur parfaite cohérence chronologique 10.
9 Pour Ivrée, les sources utilisées sont quatre registres des baptêmes de la paroisse S Ulderico, concer
nant les périodes 1473-1505, 1524-1585, 1586-1610 et 1587-1800 (le dernier registre contient les enregistre
ments originaux concernant les années 1611-1800, ainsi que la copie de ceux de 1586 à 1610 Archives
paroissiales de la Cathédrale d'Ivrée) Pour les années 1506-1523, nous ne disposons d'aucun enregistrement.
Pour Azegho, nous avons eu recours au plus ancien registre paroissial concernant les années 1543-1599,
période après laquelle commence un grand vide dans les enregistrements (Archives paroissiales d'Azeglio).
Pour Tunn, nous avons consulté un registre de la Paroisse S Agostino la période 1551-1617
(Archives paroissiales de S. Agostino de Tunn) , pour Bellano, un registre de la paroisse S Giorgio, S. Nazaro
et S Celso, relatif aux années 1533-1639 (Archives paroissiales de Bellano) Pour Voghera, nous avions à
notre disposition quatre registres de la Paroisse S. Lorenzo (Cathédrale), concernant les périodes 1534-1566,
1534-1570, 1567-1591 et 1592-1621 (Archives de la Cathédrale de Voghera). Pour Finale Ligure, nous avons
eu recours à deux registres de la Paroisse S Mana, qui dépendait de l'Abbaye de Finalpia, pour les périodes
1481-1592 et 1593-1644 (Archives de l'Abbaye de Finalpia) Pour Gambellara nous avons pu consulter six
registres de la paroisse S. Pietro (S Pierre apôtre) concernant les années 1541-1554, 1555-1564, 1564-1579,
1592-1609, 1609-1617 et 1617-1699 (Archives du Diocèse de Vicence) Pour Mirandole, nous avons examiné
sept registres de S Maria Maggiore (Cathédrale), relatifs aux années 1484-1521, 1521-1556, 1556-1568,
1568-1575, 1575-1586, 1587-1599 et 1600-1613 (Archives de la Cathédrale de Mirandole).
10. Dans ce cas, le manque de cohérence chronologique ne constitue pas un problème important, car au cours
des pénodes considérées, les modèles de parrainage étaient consolidés et stables depuis des temps immémoriaux.
n° 4, 2006 22 Guido Alfani
À partir des données présentées dans les tableaux, il apparaît clairement qu'une
variété déconcertante de modèles locaux de parrainage coexistait en Italie du Nord à la
veille du Concile de Trente. Trois variables semblent notamment déterminantes pour
définir les caractéristiques de chaque modèle :
- le nombre des parrains. Dans certaines localités (Bellano, Ivrée, Turin, Azeglio,
Voghera) les parrains étaient nombreux, plus de vingt parfois. À Bellano, par
exemple, il y avait en moyenne 2,86 parrains par baptême, mais dans 6, 27 % des cas
ils étaient plus de cinq u. Dans d'autres localités, au contraire, les parrains étaient peu
nombreux : à Gambarella et à Mirandole, dans la plupart des cas, il n'y avait qu'un
parrain par baptême.
- la présence ou non de marraines. Il faut remarquer qu'il ne s'agit pas d'évaluer
leur nombre mais leur participation aux baptêmes. À des parrains nombreux ne corre
spondent pas toujours des marraines aussi nombreuses : même là où il y a beaucoup de
parrains, il est possible que les soient très rares (comme à Turin), voire absentes
(comme à Voghera).
- l'existence d'une limite au nombre de parrains. Même là où le nombre des parrains
était élevé et supérieur à un par baptême, il existait parfois un seuil que l'on ne devait
pas dépasser 12 : ainsi, si à Ivrée et à Bellano la présence de cinq parrains ou plus était
relativement fréquente, à Voghera, sur les 4 085 considérés, nous n'avons relevé aucun
baptême pour lequel il y avait plus de 5 parrains, et ce n'est que dans 2 % des cas que
nous en avons trouvé 4 ou 5.
La combinaison de ces trois variables permet d'élaborer une typologie de
modèles de parrainage sur la base de laquelle on peut analyser la distribution des
pratiques sur le territoire (Alfani 2004a). Étant donné que cette s'est
révélée extrêmement fragmentée, nous avons affaire à un tableau complexe qui
ouvre d'intéressantes perspectives pour une enquête de « géographie des couI tumes » 13. Il n'est pas possible d'approfondir ici la question ; c'est pourquoi nous
nous limiterons à suggérer quelques considérations sur la composante féminine des
modèles de parrainage.
À partir des données présentées, il apparaît que la présence des marraines aux bap
têmes ne peut pas être certaine et qu'elle doit être vérifiée cas par cas, en tenant compte
des « usages locaux » 14 En outre, là où elles sont présentes, les marraines sont souvent
moins nombreuses que les parrains. Cela est d'autant plus évident lorsque ceux-ci sont
11. Si on analyse chacun des baptêmes, les cérémonies avec le plus grand nombre de parents spirituels
eurent heu à Ivrée Le cas le plus éclatant est le baptême de Mana Salti, la fille de Bernardo Salti de Chiave-
rano et petite-fille de Pietro Salti qui, le 20 mars 1502, fut baptisée dans la paroisse S Uldenco en présence
de 17 parrains et de 10 marraines Si on prend en considération uniquement les parrains, le plus grand nombre
contrôlable est de 21, cela dans deux cas, tandis que pour les marraines il est de 10, toujours dans deux cas
(dont celui de Maria que nous venons de citer).
12. On doit penser généralement à un critère d'« admissibilité sociale », c'est-à-dire s'il était ou non
socialement légitime de sélectionner un certain nombre de parrains II est cependant possible que, dans cer
taines localités, des normes ecclésiastiques aient eu leur importance, nonnes destinées à limiter le nombre de
parents spirituels. L'Église, en effet, s'intéressa à cette question du parrainage et de ses modalités bien avant
le Concile de Trente (Alfani, 2004a) , cependant nous n'avons pas trouvé jusqu'à maintenant de traces de
l'existence de normes de ce type dans les localités que nous avons étudiées.
13. Pour la géographie des coutumes, voir Le Roy Ladune (1972)
14. Les femmes n'étaient pas la seule catégorie de parents spirituels potentiels dont le rôle au baptême
dépendait étroitement des usages locaux ainsi les membres du clergé ne sont pas considérés partout comme
étant de possibles parrains (Alfani, 2004a).
ne 4, 2006 Les réseaux de marrainage en Italie du Nord 23
nombreux : par exemple, à Ivrée, face à une moyenne de 2,55 parrains par baptême, les
marraines sont à peine 1,27.
En général, ce que nous venons d'observer à propos du « nombre » des marraines
fait penser que, dans ces modèles de parrainage avant le Concile de Trente, leur rôle
était moins important que celui des parrains. Les travaux de C. Klapisch le confirment :
en étudiant le cas de Florence à partir des livres de famille, elle remarque que les marr
aines, relativement peu nombreuses (elles constituaient à peine 13 % du total des
parents spirituels), étaient exclues des principaux jeux du parrainage : ainsi elles
n'étaient pas obligées d'apporter des cadeaux au filleul 15. En général, les rédacteurs des
livres de famille semblent considérer davantage les parrains que les marraines (Kla
pisch, 1985 ; 1992). Étant donné la différence profonde entre les modèles locaux de par
rainage, il n'est pas possible d'envisager a priori que la situation des marraines
florentines corresponde à celle d'autres localités : au contraire, il y avait des endroits où
elles jouaient un rôle important, comme nous le verrons en étudiant le cas ď Ivrée.
Face à ce que nous avons observé, on pourrait cependant se demander dans quelle
mesure le nombre des marraines présentes constitue à lui seul un indice pour juger de
l'importance du « marrainage ». En premier lieu, il s'agit de tenir compte du réseau de
relations créé et constamment renouvelé par les rapports de parenté spirituelle. Là où il
était possible de sélectionner de nombreux parrains et marraines, les mailles de ce réseau
étaient très serrées et liaient entre eux les membres de la communauté selon des modalités
complexes, qualitativement différentes par rapport aux localités où les parents spirituels
étaient au contraire peu nombreux (Alfani, 2004a). Dans ce contexte, plus les marraines nombreuses et plus la participation féminine à ce système de rapports était très
nette ; en outre, la possibilité d'intervenir aux baptêmes en qualité de marraine permettait
aux femmes de jouer un rôle plus actif au sein de ce système que dans les localités où les
marraines étaient absentes. Dans ce cas, les femmes participaient à la parenté spirituelle
uniquement « passivement », en qualité de filleules, mères de l'enfant baptisé ou femmes
des parrains 16. Là où les marraines étaient présentes 17, il convient d'expliquer dans quelle
mesure elles pouvaient régler de manière autonome leur activité de marrainage, et dans
quelle mesure celle-ci s'intégrait avec l'activité de parrainage des pères et des maris.
Donc, si l'on peut tenir pour sûr que la présence et le nombre des marraines étaient
des facteurs qui pesaient sur la façon dont les femmes prenaient part à ces formes de
relation, il reste à expliquer en fait de quoi il s'agissait : autrement dit, quelles formes
de sociabilité, quels contacts et quels échanges étaient véhiculés par la parenté spiri
tuelle. La question déjà très complexe et par bien des aspects peu claire pour le cas des
parrains, n'a presque jamais été affrontée pour les marraines. La recherche historique et
anthropologique a mis progressivement en lumière que les parrains s'engageaient à
assumer non seulement des devoirs à l'égard des filleuls 18, mais aussi des devoirs bien
15. « Cette exclusion n'est pas innocente. Elle met en quelque sorte hors jeu les femmes, qui ne sau
raient prendre les engagements implicites liés à l'alliance spirituelle, engagements dont les effets sont
attendus dans la sphère du public Or les femmes sont empêchées d'accéder à cette sphère... » (Klapisch,
1992, p 224-225).
16 Jusqu'au Concile de Trente, les conjoints des parrains et des marraines établissaient des liens de
parenté spirituelle avec les enfants baptisés et leurs parents.
17. Ou de toute façon après le Concile de Trente, lorsque le modèle du couple parrain-marraine s'affirma
dans tout le monde catholique
18 Les parents spirituels s'engageaient à surveiller l'éducation chrétienne de l'enfant : bien que ce fût le
seul rôle que l'Église leur reconnaissait «officiellement», il n'était pas, semble-t-il, pris très au sérieux.
D'autres devoirs non « officiels » semblent avoir été plus importants. Les parrains (et parfois les marraines)
n* 4, 2006 Guido Alfani 24
plus importants à l'égard de leurs « compères » : des devoirs de respect et d'amitié
avant tout qui, selon les cas, pouvaient les obliger к faire (s'adresser au compère avec
des formules particulières 19, le soutenir en cas de litiges 20, l'aider dans ses activités 21
etc.) ou à ne pas faire (arrêter ou ne pas commencer des conflits ancestraux avec le
compère et ses proches22, ne pas le voler23 etc.). П s'agit, dans la plupart des cas, de
devoirs qui rentraient dans la sphère d'action masculine, et qui touchaient marginale
ment ou dans des circonstances exceptionnelles la sphère féminine.
Les éléments que nous avons indiqués ci-dessus ne sont pas toujours présents dans
les modèles locaux de parrainage, du moins pas tous ensemble : en effet, une des
caractéristiques particulières des rapports de parenté spirituelle est de savoir s'adapter
aux exigences locales. On a beaucoup écrit sur la « flexibilité »24 du parrainage comme
institution sociale, un concept qui n'est qu'apparemment intuitif mais qui n'est pas comp
ris de la même façon par tous. Nous nous limiterons ici à souligner que, tout en étant
en général une institution sociale réglée par des us et coutumes que l'on peut ramener à
des perspectives de longue durée, le parrainage laisse cependant des espaces importants
à l'improvisation et à des comportements uniques et non répétés, c'est-à-dire qu'il peut
être utilisé pour donner une réponse à des exigences particulières et exceptionnelles,
pour lesquelles il n'existe pas de coutumes consolidées réglant les modalités d'action
(Alfani, 2004a ; 2004b). C'est dans ce cadre constitué par des relations faibles et sou
vent peu structurées qu'il faut rechercher la présence effective des relations de parenté
spirituelle « au féminin » : charge évidemment complexe, du fait aussi de sources
insuffisantes et lacunaires. Une certaine aide vient de la littérature, mais à condition de
se souvenir qu'elle ne fournit probablement qu'une image très partielle de ces formes de
relation.
Les auteurs des xiv^-xvr5 siècles soulignent de toute façon un élément essentiel : la
capacité du « compérage » 25 de créer des rapports d'amitié et de familiarité entre
hommes et femmes qui, autrement, auraient été obligés de garder leurs distances à cause
des conventions sociales. En particulier, cela leur permettait, semble-t-il, de se rendre
visite sans faire scandale et, en général, d'avoir des relations amicales de type familial.
Dans la littérature, cette familiarité suscite parfois la jalousie infondée des maris 26,
devaient au moins offrir des cadeaux lors du baptême, mais souvent c'était un lien plus contraignant ; il s'agiss
ait, par exemple, d'aider l'enfant en cas du décès prématuré de ses parents, de le soutenir lorsqu'il commenç
ait à travailler, de lui apporter un appui à différents moments de la vie comme conseiller, garant et même
prêteur d'argent ou de denrées agricoles Dans d'autres régions de l'Europe les parrains transmettaient,
semble-t-il, leur nom à leurs filleuls, mais nous n'avons pas observé cette coutume dans les localités que nous
avons étudiées ; il est même rare et c'est probablement le fait du hasard de constater une coïncidence entre le
prénom de l'enfant et celui de l'un des parrains ou de l'une des marraines Ce constat est identique à
celui de С Klapisch (1985 ; 1990) pour d'autres régions de la Péninsule.
19. On a pu observer à maintes reprises des pratiques de ce genre en Espagne (Pitt-Rivers, 1976).
20 Voir par exemple Vernier (1984).
21. Voir à ce propos les analyses de Sabean sur le rôle du parrainage dans les transactions de propriétés
foncières (Sabean 1990).
22. Des cas semblables sont attestés dans la région des Balkans (Hammel, 1968).
23. Voir Gauvard (1993).
24. Les premiers qui ont introduit le concept de « flexibilité » ont été, nous semble-t-il, Mintz et Wolf,
auteurs d'un article pionnier (Mintz et Wolf, 1950)
25. Ce terme indique le lien de parenté spirituelle entre les « compères ».
26. C'est le cas de la nouvelle I, 34 de Bandello (un auteur du XVIe siècle) dans laquelle le man jaloux de
Zanina lui donne l'ordre de ne plus adresser la parole à son compère, brisant ainsi une norme sociale et rel
igieuse (« ainsi il voulut briser les liens sacrés du compérage »).
n" 4, 2006 ,
Les réseaux de marrainage en Italie du Nord 25
mais plus souvent c'est l'occasion pour commettre un adultère sans crainte d'être
découverts 27.
Nous ne savons pas à quel point la répétition de ces exemples littéraires est le témoi
gnage de l'existence d'un phénomène effectivement répandu, même si l'attention du
Concile de Trente pour la prévention de l'inceste spirituel fait penser qu'il était assez
fréquent. En outre, certains considèrent que ces relations amicales entre hommes et
femmes éveillaient tellement d'inquiétude chez les pères et les maris que ces derniers
auraient essayé de décourager leurs filles et leur femme d'être présentes aux baptêmes,
contribuant ainsi à réduire le nombre des marraines (Klapisch, 1992).
Il est certain que le rapport de compérage pouvait permettre aux femmes de traiter
d'une manière familière des hommes en dehors de leurs réseaux de parenté. Si nous
laissons de côté la question des marges de liberté sexuelle que cela permettait, il reste à
analyser les autres manières auxquelles les femmes pouvaient recourir pour établir ces
rapports préférentiels. Pouvaient-elles, par exemple, en profiter pour trouver de l'aide
lors des moments de crise ou de faiblesse, comme au lendemain d'un veuvage
imprévu ? Quel rôle avaient ces rapports dans le système général de circulation des
informations (sous forme de « ragots ») qui, pour certains, constituait un système étro
itement lié aux relations de parrainage (Haas, 1998) ? Dans quelle mesure favorisaient-
ils l'insertion des femmes dans un certain monde du travail, par exemple celui des ser
vantes auprès des familles importantes ?
Bien que nous ne disposions pas pour le moment de données suffisantes pour
répondre à ces questions et à d'autres du même type, il n'en reste pas moins que, par sa
nature, le parrainage pouvait certainement se prêter à des tâches de ce genre : c'est ainsi
que s'ouvrent d'importantes pistes de recherche, à condition de disposer de sources adé
quates. Avant d'analyser les changements qui ont été introduits par le Concile de Trente
et qui, dans certaines localités, touchèrent davantage le marrainage que le parrainage, il
convient d'étudier la situation des femmes comme « sujets passifs » de la parenté spiri
tuelle, autrement dit il faut se demander si les femmes étaient au départ désavantagées
pour entrer dans des rapports de parenté spirituelle car, au moment du baptême, elles
avaient eu moins de parrains et de marraines, et tous étaient moins importants socialement
que ceux attribués aux baptisés de sexe masculin.
Étant donné le rôle différent reconnu aux hommes et aux femmes dans les sociétés
européennes d'Ancien Régime, on pourrait s'attendre à ce que les garçons et les filles
soient traités de façon différente à la naissance 28 : aux premiers, on aurait attribué des
parents spirituels plus nombreux, ou plus prestigieux, capables de mieux les aider au
moment de leur entrée comme membres actifs dans la communauté. Pour les filles, on
se serait contenté de personnes de second rang, ou bien de marraines, en leur en attr
ibuant plus qu'aux nouveaux-nés mâles.
Dans le cas de Florence, С Klapisch a constaté une certaine discrimination
fondée sur le sexe de l'enfant : les filles avaient un peu moins de parents spirituels
que les garçons29. Cependant le sexe de l'enfant ne déterminait pas celui des parents
27 Les exemples sont très nombreux dans ce cas. Parmi les plus emblématiques, il faut citer ceux que
l'on trouve chez Boccace (Décaméron, III, 7 ; X, 7). Voir Alfam 2004a pour une étude plus complète.
28 Ainsi C. Klapisch, en analysant les livres de famille florentins, a constaté que leurs « rédacteurs font moins
d'efforts pour rapporter les noms des parents spirituels acquis aux baptêmes des filles que pour ceux des garçons.
Ils semblent ainsi juger que l'alliance spirituelle contractée à travers les baptêmes des nouveaux-nés mâles est plus
importante, plus digne d'être mémorisée, que celle nouée par le baptême des filles » (Klapisch 1985, p. 56-57).
29. 59 % des filles avaient un ou deux parents spirituels, alors que 58 % des garçons en avaient au moins trois.
ne 4, 2006