Des sensibles communs dans le «De anima» d'Aristote - article ; n°83 ; vol.89, pg 401-420

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Revue Philosophique de Louvain - Année 1991 - Volume 89 - Numéro 83 - Pages 401-420
In De anima 425al4-a30, Aristotle tries to account for the perception of the common sensibles without supposing a specialized organ and sense for them. Commentators agree about this, but interpretations vary on several points. This paper is an attempt to show that what is at stake remains the same beyond the diversity of detailed understandings. What is essential in this Aristotle's text is that there is a correspondance between the unity of the sensitive faculty and the unity of the perceived thing. The unity of the former warrants the identity and identification of the latter.
Dans le De anima 425al4-a30, Aristote s'efforce de rendre compte de la perception des sensibles communs en évitant qu'un organe sensoriel et un sens spécialisés leur soient consacrés. Si les commentateurs s'accordent sur ce point, les divergences d'interprétation sont cependant nombreuses à partir de cette base commune. Le présent article tente de montrer que par delà les désaccords entre interprètes, l'enjeu essentiel du morceau demeure le même: l'unité de la faculté sensitive correspond ici à l'unité de la chose perçue (de son identité et de son identification) et la garantit.
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Publié le 01 janvier 1991
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Danielle Lories
Des sensibles communs dans le «De anima» d'Aristote
In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 89, N°83, 1991. pp. 401-420.
Résumé
Dans le De anima 425al4-a30, Aristote s'efforce de rendre compte de la perception des sensibles communs en évitant qu'un
organe sensoriel et un sens spécialisés leur soient consacrés. Si les commentateurs s'accordent sur ce point, les divergences
d'interprétation sont cependant nombreuses à partir de cette base commune. Le présent article tente de montrer que par delà les
désaccords entre interprètes, l'enjeu essentiel du morceau demeure le même: l'unité de la faculté sensitive correspond ici à
l'unité de la chose perçue (de son identité et de son identification) et la garantit.
Abstract
In De anima 425al4-a30, Aristotle tries to account for the perception of the common sensibles without supposing a specialized
organ and sense for them. Commentators agree about this, but interpretations vary on several points. This paper is an attempt to
show that what is at stake remains the same beyond the diversity of detailed understandings. What is essential in this Aristotle's
text is that there is a correspondance between the unity of the sensitive faculty and the unity of the perceived thing. The unity of
the former warrants the identity and identification of the latter.
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Lories Danielle. Des sensibles communs dans le «De anima» d'Aristote. In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série,
Tome 89, N°83, 1991. pp. 401-420.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0035-3841_1991_num_89_83_6692Des sensibles communs dans le
«De anima» d'Aristote*
1. Les réflexions qui suivent auraient pu s'intituler: «D'une fonc
tion de l'aiaGnaiç koivt| chez Aristote». En effet, si cette expression
que le latin traduisit par sensus communis n'apparaît, au dire des
différents spécialistes, que trois fois dans le corpus aristotélicien — en
De anima, 425a27, en De memoria, 450a 10 et De partibus animalium,
686a31 — , elle se présente dans le De anima, à l'endroit où est
examinée la question de la perception des sensibles communs, à savoir
au milieu du passage de 425al4 à 425bll, C'est précisément sur cette
problématique des Koivd dans le livre III du traité De l'âme, et plus
particulièrement sur la portée des lignes 425a 14 à 425a30 que je
centrerai ici l'ensemble de mes observations.
2. Pour être en mesure de faire parler ces lignes, il convient, je
pense, de les situer d'abord dans le développement global du De
anima 1 .
Remarquons d'emblée que la faculté sensitive occupe la place
prépondérante dans l'ensemble du traité.
Le livre I est une introduction générale. Il pose la question qui va
guider toute l'enquête: qu'est-ce que l'âme? De la yv%T\, il s'agit de
déterminer «èv xivi tcûv yev&v icai xi ècm» (402a23), dans quel genre
elle entre et ce qu'elle est; ou encore quelle est sa nature — sa <J>ugiç et
son oùcria (402a8). Aristote évoque en ce premier livre les difficultés
méthodologiques de la démarche et les types de problèmes qu'il lui
faudra affronter. Après quoi, d'une manière qui lui est coutumière, il
examine les opinions de ses devanciers sur la question, en souligne les
contradictions et faiblesses.
* Texte d'une communication prononcée devant la Société philosophique de
Louvain le 28 mars 1990.
1 Je ferai abstraction des problèmes que peuvent poser le découpage du texte en
trois livres et la chronologie relative des différentes parties pour m'en tenir à la
présentation traditionnelle du texte. Danielle Lories 402
Au livre II commence l'exposé des thèses proprement aristotélicien
nes, qui s'ouvre par une discussion relative à la définition la plus
générale de la \|/uxr| comme «entéléchie première d'un corps naturel
organisé» (412b5)2. Argumentée, cette définition n'en est pas moins
insuffisante et elle appelle les analyses qui vont constituer toute la suite
du traité et annoncées en 11,2 et 3. L'âme, comme principe de vie, est
principe des fonctions propres aux êtres vivants. Aller au-delà d'une
«notion commune» de l'âme «qui ne conviendrait en propre à aucun
être réel» (414b25-26) exige dès lors d'examiner une à une les quatre
facultés qui assurent les fonctions caractéristiques des vivants: les nutritive, sensitive, pensante et locomotrice.
Cet examen, Aristote l'entreprend dès le chapitre 4 du livre II,
consacré à la faculté nutritive. En II, 5 il aborde la faculté sensitive au
sens le plus général, mais cette faculté va en fait occuper dix chapitres
entiers du De anima: 11,6 où il est question des différents types de
sensibles; 11,7 à 11 où il est traité successivement de chacun des cinq
sens; 11,12 qui conclut brièvement cet ensemble d'exposés distincts par
un retour au sens général de TaicrGiiCTiç et de l'aiaGâveaGai, de la
sensation et du sentir; 111,1 et 2 enfin, qui touchent à des questions qui
concernent la faculté sensitive dans son ensemble: peut-on envisager
l'existence d'un sixième sens? Qu'en est-il des sensibles communs et des
sensibles par accident? Comment ou par quoi perçoit-on que l'on
perçoit? Comment ou par quoi perçoit-on les différences entre sensibles
de différents sens?
Le troisième chapitre du livre III traite de l'imagination — je laisse
de côté la question de savoir s'il faut ou non le rattacher à l'examen de
la faculté sensitive. Les chapitres 4 à 8 sont consacrés à la faculté de
penser — sans oublier le lien de la faculté sensitive à cette dernière. Les
chapitres 9 à 1 1 portent sur la locomotion. Les deux derniers chapitres
(12 et 13) concluent ce troisième livre en revenant sur les rapports
hiérarchiques des différentes facultés.
Cette simple esquisse révèle à mon sens le développement globale
ment fort cohérent et linéaire du traité et suffit à montrer que la faculté
sensitive y est assurément le principal centre d'intérêt.
Pour repérer l'importance de la problématique des Koivd dans
l'ensemble du parcours relatif à cette faculté, il convient de voir où et
2 Je cite la traduction de Barbotin {Aristote. De l'âme, texte établi par A. Jannone,
Paris, Belles Lettres, 1980). Des sensibles communs dans le «De anima» d'Aristote 403
comment cette question est amenée. La séquence des chapitres qui
concernent la faculté sensitive est conforme à la méthode générale
d'approche des différentes facultés, annoncée par Aristote au début de
11,4. Il s'agira chaque fois, indique-t-il, de déterminer l'essence (le xi
êori) de la faculté concernée, «grâce à quoi on étudiera ensuite les
propriétés qui s'y rattachent, c'est-à-dire tout le reste» (4 15a 15- 16).
Pour cerner l'essence d'une faculté, il faut d'abord déterminer son acte:
«en effet, les actes et les opérations < aï èvépyeiai kcù ai rcpà^eiç >
sont logiquement antérieurs aux puissances» (a 19-20). Cela signifie,
ajoute Aristote, qu'il faut envisager tout d'abord les objets auxquels ont
trait les activités de la faculté. Aussi, après avoir, dans une première
ébauche de définition de la sensation et de la faculté de sentir en
général, en 11,5, mis l'accent sur les sens de «puissance», de «pâtir» et
d'« altération» qui s'appliquent à cette faculté et à la sensation en tant
que passage de la puissance à l'acte, Aristote enchaîne tout naturell
ement en 11,6 sur les types de sensibles, à savoir ce qui est susceptible de
faire passer à l'acte, de mouvoir, la faculté sensitive. Des trois catégor
ies d'aiCTÔTixa qu'il distingue: propres (i'8ia), communs (Koivà), par
accident (lcaid aunPePr|KÔç), il suit de la méthode adoptée qu'il faut
s'attacher d'abord aux sensibles propres: perceptibles par un seul des
cinq sens. La couleur, en ce qui concerne la vue, le son, en ce qui
concerne l'ouïe, par exemple, vont en effet permettre de déterminer
chacun, une des modalités de passage à l'acte de la faculté sensitive,
dans la sensation visuelle, dans la sensation auditive. Aristote part ainsi
du plus manifeste, du mieux connu: les cinq activités patentes et
incontestables de la faculté de sentir. Il se dote de la sorte d'une base
solide pour aborder ensuite des questions plus délicates, notamment
celle des koivci. Il est bien clair en effet qu'il est plus aisé de repérer le
fonctionnement propre de chaque modalité de la faculté sensitive —
telle la vue — à partir d'un objet qui lui est propre et qu'elle permet
indéniablement de percevoir — tel la couleur — qu'à partir d'un
sensible commun comme le mouvement ou le nombre. Une fois en
possession de ces analyses des données les plus fondamentales, Aristote
peut alors se tourner — en III, 1 — vers la question de savoir si tout a
ainsi été dit de l'activité de la faculté sensitive et de ce qu'elle est. Y
a-t-il lieu d'envisager une sixième modalité de cette faculté, un sixième
sens? C'est la première question de 111,1. Puis, faut-il attribuer à une
modalité particulière de cette faculté, comme objets propres, ces sen- 404 Danielle Lories
sibles communs dont on n'a pas encore dit de quelle manière au juste ils
sont perçus? C'est la question qui domine la seconde partie de 111,1.
3. Peu nous importe ici que la séparation entre les livres II et III
passe ou non là où l'indique la division traditionnelle du texte. En tout
cas, à l'issue de ce qu'on considère comme le livre II, Aristote n'a
encore accompli qu'une part du programme prévu concernant la faculté
de sentir. Afin de déterminer l'acte de sentir et par là l'essence de la
faculté correspondante, il fallait partir des corrélats (xd àvxnceiueva,
415a20) de son activité: les aîaGrixd, agents (417b20) du mouvement
par lequel la faculté s'actualise dans la sensation. Des trois types de
sensibles indiqués (11,6), Aristote n'a encore envisagé l'action que des
ïSia, à savoir ces sensibles KaG'aûxd, par soi, «propres à chaque sens»
parce que «ne pouvant être perçus par un autre» (418alO-12). C'est en
fonction de ceux-ci que «l'essence de chaque sens se détermine par loi
de nature» (418a25) et leur priorité de Kupicoç aiCTGnxd, de sensibles au
sens premier (a24), a présidé aux analyses de 11,7 à 11,11. Il reste, pour
le moins, à examiner le mode de perception des autres aîaGT|xà
KaO'aûxà: ceux qu'il a nommé xà Koivd parce qu'ils sont communs à
tous les sens (418a8-ll) et qui sont: «le mouvement, le repos, le
nombre, la figure, la grandeur» (Kivnaic, f|peuia, dpiG^iôç, G%fjuxx,
uéyeGoç, selon 418al7-18). Aristote illustre comme suit qu'ils sont des
sensibles communs: «Le toucher, en effet, dit-il, peut percevoir un
certain mouvement, la vue de même» (41 8a 19-20). On verra en outre
que la question des Koivd fait réapparaître également le troisième type
de sensibles repéré au départ et dont il n'a plus été question depuis 11,6:
ces qui ne sont pas sensibles KaG'aôxd mais Kaxd croule fin kôç,
par accident. «On parlera de sensible 'par accident' si, par exemple,
avait dit Aristote, ce 'blanc' est le fils de Diarès: c'est en effet par
accident que celui-ci est perçu, car il est accidentel au 'blanc' d'être uni
à un tel objet senti» (418a21-23).
Dans un premier temps, en 111,1, je l'ai indiqué déjà, Aristote
s'efforce de montrer que les animaux qui ne sont ni mutilés ni incomp
lets possèdent tous les organes sensoriels possibles, qu'ainsi ils jouis
sent de la sensation de tous les aîcr9r|xà — à moins, dit-il, qu'il n'existe
un élément autre que les quatre bien connus — , et que donc il n'est pas
de sixième sens qui nous ferait défaut. Le détail et la validité de
l'argumentation font question et ont été abondamment discutés. Le
raisonnement s'organise autour des corrélations entre la constitution
des organes sensoriels et les éléments qui composent les milieux inter- Des sensibles communs dans le «De anima» d'Aristote 405
médiaires nécessaires à la sensation3. Ce qui nous intéresse est la
seconde partie du chapitre. Retenons donc simplement qu'il ressort de
ces lignes, en ce qui concerne les Koivà, que quelle que soit la manière
dont on sera amené à concevoir leur appréhension par la faculté
sensitive, il ne saurait à aucun moment être question d'admettre qu'ils
sont les objets propres (ïôia) d'un sens spécialisé dans leur saisie et qui
serait en cela semblable, parallèle, aux cinq autres: à savoir qu'il se
définirait comme le sens qui est le seul à percevoir ces <xiaGr|xâ-là,
comme la vue est seule à percevoir ses l'ôia, les couleurs.
Qu'en dit alors Aristote?
«Mais il est impossible aussi que les sensibles communs relèvent
d'un organe particulier — je veux dire ces qualités que chaque sens
nous fait percevoir par accident (&v < koivcôv > 8Kdaxr| aiaGf|crei
aiaGavôfxeGa Kaxà aunPe|3r|KÔç): mouvement, repos, figure, grandeur,
nombre, unité. Toutes ces déterminations, en effet, c'est par un mouve
ment que nous les percevons (xaùxa yàp rcâvxa Kivf|CT8i cdaGavôueGa) :
ainsi l'étendue est perçue par un mouvement, par suite aussi la figure,
qui est une grandeur déterminée; la chose en repos est perçue par la
privation du mouvement; le nombre par la négation du continu et par
les sensibles propres, puisque chaque sens perçoit une qualité sensible
déterminée (éKdaxri yàp ev aiaGàvexai aurGr|Giç). Par suite il est
manifestement impossible ("Qaxe 8fjÀ,ov on àÔovaxov) que l'une
quelconque de ces qualités — tel le mouvement — soit l'objet d'un sens
spécifique; sinon il en serait comme (ouxco yàp ecrcai cocTiep) de notre
perception effective du doux par la vue: cela se produit du fait que,
percevant parfois ensemble l'un et l'autre sensible, nous les reconnais
sons grâce à cette même perception lorsqu'ils interfèrent. Dans le cas
contraire (eî ôè uf|) nous n'aurions aucune perception des sensibles
communs, si ce n'est par accident : c'est ainsi que du fils de Cléon nous
percevons non pas qu'il est bien fils de Cléon, mais qu'il est blanc; et
l'objet blanc, c'est par accident qu'il se trouve être fils de Cléon. Mais
en fait les sensibles communs nous sont donnés dans une perception
commune et qui n'est pas accidentelle (Ta>v 8è koivcûv ëxouev r|§r|
aïaGnmv koivtjv, où Kaxà aouPepr|KÔç); il n'y a donc pas pour eux de
sens particulier (oôk dp'èaxiv ïôia), sans quoi (oûSa|xcoç) nous ne
pourrions les percevoir d'aucune autre façon que celle dont nous avons
dit voir le fils de Cléon».
L'enjeu de ce morceau de 425a 14 à a30, les commentateurs s'accor
dent là-dessus, est de rendre compte de la perception des Koivà en
3 Je renvoie ici à G. Rodier, Aristote. Traité de l'âme, Paris, Leroux, 1900, t. 2,
pp. 341-47, où l'auteur analyse très clairement le raisonnement et en souligne les présup
posés. 406 Danielle Lories
évitant qu'un organe sensoriel et donc un sens spécial leur soient
consacrés. Grosso modo, il y a accord également pour reconnaître que le
cœur de l'argument est introduit par les mots «outgo yàp eaxai coarcep»
en a21, passage complété par la phrase qui commence par «ei 5è \ir\»
en a24. Mais dans la diversité des interprétations qui s'affrontent à
partir de cette base commune, il me semble que l'on peut repérer deux
familles qui se séparent en fonction principalement de l'interprétation
donnée, d'une part, du Kaxà <7i)jj.|3ep%r|KÔç en al 5 («ces qualités que
chaque sens nous fait percevoir par accident»), et, d'autre part, du
Kivf|aei (Kivf|G8i aî<T0avô|ie0a) en al7 («c'est par un mouvement que
nous les percevons») — cette dernière interprétation engageant le sens à
donner au passage des lignes al 7 à a20 «oïov néyeGoç ... aicr0àvexai
Pour le dire d'un mot, la difficulté du Kaxà aujj.pePr|KÔç en al 5
vient de ce qu'il semble en contradiction avec ce qu'Aristote a dit des
KOivd en 11,6: ils sont des sensibles KaO'aûxà, par soi et non par
accident, affirmation confirmée dans le morceau qui nous occupe par le
où Kaxà CTU|xPe|3r|KÔç en a28: les Koivà font l'objet d'une perception
non accidentelle.
Quant au Kivf|aei en al 7, la question est de savoir si ce mouve
ment par lequel, dit Aristote, nous percevons tous les Koivà, est l'un
d'entre eux ou si ce terme désigne ici le mouvement que les Koivà, qui
comme sensibles sont agents de la perception, font subir à l'organe
sensoriel et donc au sens.
Dans la première famille d'interprètes, qui sera représentée ici par
D. Ross et D. Modrak, on soutient que les Koivà sont aux yeux
d' Aristote perçus par accident par les sens spéciaux, mais en un sens qui
lève l'apparente contradiction. Et l'on tient que le Kivf|ci£i en al 7
désigne bien l'un des sensibles communs. (C'est moins clair, cependant,
chez Ross).
Dans la seconde famille, représentée par G. Rodier, lequel se réclame
des commentateurs anciens, on considère que le Kaxà aujiPePriKÔç en
al 5 appartient à ce qu'Aristote dit impossible à soutenir, appartient
donc à l'objection qu'il s'apprête à réfuter. Et en outre, on donne au
Kivf|<78i en al 7 une place telle dans l'argument qu'il faut l'entendre
comme le mouvement que le sensible imprime à l'organe sensoriel4.
4 II est des interprétations qui n'entrent dans aucune des deux familles que je
distingue ici, c'est le cas de celle de M. De Corte qui se range plutôt du côté de Ross sur le
Kcttà aunPePrjKÔç et du côté de Rodier pour le Kivf|(rei. Des sensibles communs dans le «De anima» d'Aristote 407
Sans prendre position dans le débat qui oppose les deux familles, je
vais m'efforcer de rendre leurs interprétations respectives aussi crédibles
que possible et par là de rendre compte de l'argumentation d'Aristote
de manière solide. Ensuite, j'essaierai brièvement d'indiquer quel est à
mon sens l'enjeu véritable de ce passage, et ce, quelle que soit la famille
à laquelle on se rallie. Pour commencer, je ferai ressortir les difficultés
du texte en m'appuyant sur le commentaire de Ross. Puis, je montrerai
comment Modrak affronte ces difficultés. Après quoi je retracerai la
version que Rodier donne du raisonnement d'Aristote, pour être en
mesure de souligner que les options divergentes de départ n'engagent
pas d'aussi profondes différences sur le fond qu'on pourrait le penser à
première vue.
4. D'après le commentaire que propose Ross5 dans son édition du
De anima, voici comment il convient, semble-t-il, de reconstituer l'arg
ument de al4 à a30:
— il ne peut y avoir d'organe spécial pour la perception des koivci,
lesquels sont perçus accidentellement par chacun de nos sens;
— et ce, parce que nous percevons la grandeur, la forme et le repos par
le mouvement, et le nombre par l'absence de continuité et par les
ïôia;
— de sorte qu'il est clair qu'il ne peut y avoir pour aucun des koivci un
sens spécial.
— En effet, s'il en existait un, alors nous percevrions les Koivd soit
comme nous percevons la douceur par la vue, soit comme nous
percevons le fils de Cléon.
— Or ce sont là deux cas de perception accidentelle, alors que des
Koivct nous avons d'emblée une commune et non acci
dentelle.
— Dès lors la perception des Koivct ne relève pas d'un sens spécial, sans
quoi nous les percevrions de la manière évoquée ci-dessus.
Précisons l'interprétation de la seconde partie du raisonnement, car
c'est là que se joue l'essentiel dans la lecture de Ross. Il s'agit de
soutenir qu'il est impossible (a20) qu'il y ait un sens spécial des Koivà
ou, autrement dit, que ces sensibles ne sont les ïôia ai<T0r|Tà d'aucun
sens spécial. Suivent alors deux exemples de perception accidentelle qui
servent de repoussoir en ce sens que s'il existait un sens spécial des
5 Aristotle. De anima, édité avec introduction et commentaires, Oxford, Clarendon
Press, 1961. 408 Danielle Lories
Koivd, alors nous les percevrions de l'une ou de l'autre des deux
manières qui vont être dites. Dans chacun des deux cas, il est question
de la perception par un sens spécial — la vue — de son ïôtov — une
couleur, laquelle, en vertu d'une expérience perceptive antérieure ou
d'un savoir acquis par ailleurs, a le pouvoir de rappeler un autre objet
(la douceur, le fils de Cléon) que ce sens est dit percevoir par accident.
Or ce n'est pas ainsi que nous percevons les Koivd: nous les percevons
dans l'aiaGnaiç koivt| qui nous est donnée d'emblée (fjÔn), c'est-à-dire
qu'elle ne suppose aucun rappel d'une expérience antérieure, aucune
mémoire, et qu'elle nous livre les Koiva immédiatement. C'est pourquoi
cette perception des Koiva ne doit pas être dite Kaxà aunPePr|KÔç,
comme le sont les deux perceptions envisagées précédemment. Ce n'est
donc pas un sens spécial qui perçoit les Koivà, ou si l'on préfère,
l'aiaGnaiç koivt| par laquelle nous les percevons ne peut être un sens
spécial. En effet, un sens spécial ne nous permettrait pas de les percevoir
autrement que Kaxà m)uPePr|KÔç à l'un des deux sens expliqués ci-
dessus, à savoir par l'intermédiaire d'une association et donc non
immédiatement comme nous les percevons en fait.
Il y a lieu de faire au moins trois remarques quant à cette lecture.
Notons tout d'abord qu'elle manifeste clairement que l'enjeu du
passage n'est pas tant de mettre en place une notion précise de sens
commun, d'aicyGnaiç koivt|, qui pourra être utile par la suite, que de
décrire la perception des Koiva et d'argumenter contre l'idée que ces
sensibles puissent relever d'un sens particulier. L'aiaOnaiç koivt| est
introduite pour décrire la manière effective dont nous percevons les Koivà
et cette description sert d'argument dans le raisonnement concernant les
Koivd: c'est parce que nous les percevons de cette manière — dans une
perception d'emblée commune aux différents sens, immédiate — que
leur perception n'est pas assimilable aux deux exemples donnés de
perception accidentelle, de sorte qu'il faut dire que les Koiva ne sont pas
objets d'un sens spécialisé, ni des sensibles par accident au sens où l'est
le fils de Cléon.
Une deuxième remarque concerne la lecture des expressions Koruà
ai)uPepr|KÔç et ou Karà ciU|j.p£|3r|KÔç en al 5 et a28. Pour lever l'appa
rente contradiction, explique Ross, il suffit d'entendre l'expression en
al 5 en un sens large: si l'on peut dire que les Koivd sont perçus par
accident par chacun des sens spécialisés, c'est qu'ils ne sont les ïôia
d'aucun d'entre eux, les Kupicoç aia9T|Tâ, les objets premiers (11,6, 418
a24) d'aucun d'eux: ils ne déterminent la spécificité d'aucun des cinq Des sensibles communs dans le «De anima» d' Aristote 409
sens. Cela ne les empêche pas d'être des cda0r|xà KaG'aûxà, comme le
disait 11,6, c'est-à-dire des sensibles non accidentels, comme le rappelle
a28. Ici, Kaxà auja,pePnKÔç est à prendre «en un sens plus étroit», dit
Ross, qui oppose la perception commune des Koivct à la perception
accidentelle, non immédiate, des deux exemples envisagés. Le où Kccxà
cri)|iPePr|KÔç en a28 est en parfaite concordance avec la présentation
faite en 11,6: les Koivâ sont des sensibles par soi, car leur perception se
donne d'emblée, comme celle des ï8ia, et non sous condition d'une
association, comme celle des sensibles par accident.
Ma troisième remarque est relative à ce qui semble être la difficulté
majeure si l'on suit Ross. Dans son commentaire, celui-ci suggère
d'omettre le Kivf|aei en al 7: il s'agirait d'une glose, qui introduit une
répétition qu'il juge affreuse et un manque de cohérence; indiquant que
nous percevons tous les Koivà par le mouvement, Aristote expliquerait
ensuite la perception du nombre par l'absence de continuité et par les
ïôia. Non seulement la disparition du Kivf|aei est peu éclairante, mais
le commentaire de Ross ne s'attarde pas sur la portée des lignes al 7 à
a20: «oîov uéyeOoç ... aîaOàvExai aïa0r|Giç». En particulier, il ne
permet pas de comprendre comment le contenu de ces lignes autorise
Aristote à les faire suivre immédiatement de ce qui se présente comme
une conclusion: «"Qoxe 8fjÀ,ov...», «Par suite, il est manifestement
impossible» que les Koivà, le mouvement par exemple, relèvent d'un
sens spécial. Dans la lecture de Ross, la justification de cette affirmation
vient immédiatement après cette ligne. Mais pourquoi donc alors
Aristote a-t-il pris la peine d'indiquer, succinctement et de manière assez
elliptique, la façon dont nous percevons les Koivà6? Faut-il considérer
qu'il y a là des remarques qui constituent une digression? Tout semble
se passer comme si, omettant le Kivf|cei, Ross omettait de même de
rendre compte de ces remarques.
C'est sur ce point, me semble-t-il, que certaines suggestions de D.
Modrak7 peuvent venir renforcer ce type d'interprétation. Dans son
optique, la relation d'un koivôv à un sens spécial est bien accidentelle
6 Notons que dans son Aristote (trad, par J. Samuel, Paris-Londres-New York,
Gordon & Breach, Gramma (La chouette de Minerve), 1971), Ross suggère une lecture
qui n'omet pas le Kivfjaei. Les Koivct «sont tous perçus grâce au mouvement, c'est-à-dire
à un mouvement mental qu'il considère (d'une manière plutôt obscure) comme propor
tionné à l'objet» (p. 196); cf. De Memoria, 452b7-13.
7 Aristotle: the Power of Perception, Chicago-Londres, University of Chicago Press,
1985.