Le sacré dans le cours de Heidegger sur «L'Ister» de Hölderlin - article ; n°3 ; vol.95, pg 395-436

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Revue Philosophique de Louvain - Année 1997 - Volume 95 - Numéro 3 - Pages 395-436
A partir des leçons sur l'hymne holderlinien Ulster, le présent article considère l'interprétation heideggérienne des «asiles» du Sacré, de la loi du «dépaysement comme accoutumance au chez-soi», et de l'essence du «feu». En fin de parcours, il examine les rapports Hôlderlin-Hegel et Hôlderlin- Heidegger.
Setting out from the lectures on Hôlderlin' s hymn The Ister, this article considers Heidegger's interpretation of «asylums» of the Sacred, of the law of «exile as familiarization with one's home», and of the essence of «fire». Finally, it examines the relationship of Hôlderlin to Hegel and of Hôlderlin to Heidegger. (Transl. by J. Dudley).
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Publié le 01 janvier 1997
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Emilio Brito
Le sacré dans le cours de Heidegger sur «L'Ister» de Hölderlin
In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 95, N°3, 1997. pp. 395-436.
Résumé
A partir des leçons sur l'hymne holderlinien Ulster, le présent article considère l'interprétation heideggérienne des «asiles» du
Sacré, de la loi du «dépaysement comme accoutumance au chez-soi», et de l'essence du «feu». En fin de parcours, il examine
les rapports Hôlderlin-Hegel et Hôlderlin- Heidegger.
Abstract
Setting out from the lectures on Hôlderlin' s hymn The Ister, this article considers Heidegger's interpretation of «asylums» of the
Sacred, of the law of «exile as familiarization with one's home», and of the essence of «fire». Finally, it examines the relationship
of Hôlderlin to Hegel and of Hôlderlin to Heidegger. (Transl. by J. Dudley).
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Brito Emilio. Le sacré dans le cours de Heidegger sur «L'Ister» de Hölderlin. In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième
série, Tome 95, N°3, 1997. pp. 395-436.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0035-3841_1997_num_95_3_7044sacré dans le cours de Heidegger sur Le
«L'Ister» de Hôlderlin
Dans le cours du semestre d'été 1942, cherchant à montrer com
ment il faut penser le «retour au foyer», Heidegger se penche sur
l'hymne de Hôlderlin qui nomme l'Ister1. Il n'a pas l'intention d'«expli-
quer» ce poème, mais seulement de livrer des «annotations»: points de
répère, signaux pour l'attention, points d'arrêt pour la réflexion (HH
ls.)2. La réflexion concerne le fleuve, mais aussi ce qui distingue l'Ister
en face des autres cours d'eau: pour Hôlderlin, l'Ister («Ister» est le
nom grec du Danube, HH 10) est vraiment le fleuve de la terre natale. A
plusieurs reprises, les remarques heideggériennes rencontrent le thème
du Sacré, centre de notre étude. Des trois parties du présent article, la
première présente brièvement, en guise d'introduction, la première par
tie des leçons sur L'Ister. La seconde expose, plus en détail, la dernière
partie dudit cours3. La troisième partie de l'article contient nos propres
«annotations» au sujet du thème étudié.
I. Introduction: l'essence du fleuve
L'hymne à l'Ister nomme au début un «maintenant» et un «ici»:
«Maintenant viens, o feu!», «mais c'est ici que nous voulons bâtir».
Les appelants, qui crient ici «maintenant», sont eux-mêmes des appelés:
1 Cf. M. Heidegger, Hôlderlins Hymne «Der Ister» (= Gesamtausgabe, t. 53, cité:
HH), Francfort, 1984, 156.
2 Cf. W. Biemel, Zu Heideggers Deutung der Ister-Hymne, in Heidegger Studies,
3/4 (1987/88), 41-60, spéc. 41-42.
3 Nous ne présentons ici que la première et la troisième parties du cours intitulé
Hôlderlins Hymne «Der Ister», consacrées à Hôlderlin. Sur la deuxième partie, qui traite
de l'interprétation de l'homme dans Y Antigone de Sophocle, on peut consulter: T.-V. Hri-
bar, Das ethische Wesen der Antigone. Die Zwiesprache zwischen Heidegger und
Sophokles, in D. PapenfuP et O. Pôggeler (éd.), Zur philosophischen Aktualitât Heidegg
ers, tome 3, Francfort, 1992, 43-53; St. Bohlen, Die Ùbermacht des Seins. Heideggers
Auslegung des Bezuges von Mensch und Natur und Hôlderlins Dichtung des Heiligen,
Berlin, 1993, 326-334. 396 Emilio Brito
ils sont appelés par le feu qui vient (HH 5). Ils sont appelés au «métier
de poète»: ils viennent de l'Indus, d'où vient Bacchus dont les poètes
sont les prêtres (HH 6s.). Le maintenant, qu'appellent ces appelés, n'est
rien qu'on puisse historiquement dater. Il est ce qui est envoyé, il est
événement (HH 8s.). L'ici est l'ici pour un là-bas: les appelants viennent
de là-bas de l'Indus et de l'Alpheus, et veulent bâtir ici près de l'Ister
(HH 9s.).
Habiter, c'est résider, demeurer. En séjournant, l'homme trouve la
quiétude, le repos dans la constance de la propre essence. Dans la quié
tude, l'essence de l'homme est conservée dans son inviolabilité. Le mot
grec pour cette sainteté (Heiligkeit) inviolable du lieu est asylia. Aussi
Hôlderlin parle-t-il des «asiles» de l'homme, des lieux dans lesquels la
vie de la Nature (c'est-à-dire du Sacré) «se concentre»4. Le fleuve «est»
toujours l'endroit (Ortschaft)5 qui règne sur le séjour de l'homme sur
terre. Ce lieu est attribué à l'homme comme son bien; mais cette attr
ibution demande une appropriation: le lieu doit être obtenu par un
voyage (HH 23s.).
Le voyage (Wanderschaft)6 cherche à conquérir la terre comme
«base» du séjour chez-soi (des Heimischen). Pour Hôlderlin, observe
Heidegger, la terre n'est pas la production d'un créateur et pas non plus
la «vallée de larmes» (au sens chrétien), simple passage vers l'au-delà,
pas davantage l' ici-bas qui conquiert son caractère d'ici-bas par la néga
tion de ce qui est au-delà et reste ainsi intriqué dans la distinction méta
physique entre l'ici-bas sensible et l'au-delà supra-sensible (HH 35s.).
La terre est, pour Hôlderlin, «déesse» (HH 38). Le fleuve, qui rend la
terre labourable, habite et permet d'habiter. Il révèle par là l'essence du
lieu et du voyage. Il est le lieu du voyage et le voyage du lieu (HH 39).
Il est le lieu du voyage, parce qu'il détermine le «là-bas» et «l'ici», où
aboutit l'accoutumance au pays, mais d'où celle-ci prend aussi son
départ en tant qu'accoutumance (HH 42). Le fleuve occupe lui-même un
lieu, il est son lieu. Mais le fleuve est tout aussi essentiellement voyage
du lieu. L'essence du lieu où l'accoutumance au pays prend son départ
et trouve son arrivée, est telle que ce lieu est en route. L'essence de ce
voyage est le fleuve. Or le lieu n'est pas la simple succession du là et de
4 HH 23, 33, 35.
5 Le terme Ortschaft désigne l'essence du lieu (das Wesen des Ortes). Cf. HH 31.
6 Heidegger désigne par le terme Wanderschaft l'essence remplie de la Wanderung
(migration), de même qu'il désignait par Ortschaft celle du lieu (HH 35). sacré selon Heidegger dans «Ulster» de Hôlderlin 397 Le
l'ici: le lieu antérieur reste conservé dans le lieu ultérieur; et celui-ci a
déjà déterminé celui-là7.
Les fleuves, tels que Hôlderlin les poématise — comme l'unité du
séjour et du voyage — , ne sont ni accidents de la nature ni éléments
constitutifs du paysage, mais pas non plus des hommes ou des dieux et
encore moins des «symboles» pour la vie humaine8. Dans leur parcours
s'annonce ce que Hôlderlin appelle «l'insoutenable» (das Ungeheure), à
savoir «comment le dieu et l'homme s'accouplent, et comment, sans
être limitée, la puissance de la Nature (le Sacré) et ce qu'il y a de plus
intérieur dans l'homme aboutissent dans la colère à une unité» (HH 33).
Le fleuve fait que l'homme acquiert un chez-soi grâce au passage par ce
qui est étranger et dépayse, et il dévoile ainsi le fond essentiel de l'his-
torialité de l'homme (HH 60s.). C'est en vue de cette accoutumance au
chez-soi, que Hôlderlin poursuit son dialogue avec des poètes grecs;
s 'attachant à ceux-ci, tout en les laissant demeurer dans leur différence,
il cherche à parvenir de ce qui est étranger à ce qui est propre (HH
61s.)9.
II. Le feu qui enflamme le poète
Le chant de Sophocle (HH 63-152) et les hymnes aux fleuves de
Hôlderlin (HH 1-62, 153-206)10 poétisent la même chose: l'accout
umance au chez-soi. Mais ils ne pas l'identique, parce que Grecs
et Allemands sont historialement de façon différente (HH 153). Hôlderl
in exprime cette différence dans la lettre à Bôhlendorff (4.12.1801). Il
n'y est pas question de simples règles esthétiques, mais de la poésie telle
qu'elle se définit d'après ce qui doit être dit poétiquement: l'accout
umance au pays (HH 153s.).
Le poète — Hôlderlin le sait — ne parvient à être chez soi dans ce
qui lui est propre qu'au bout d'une traversée poétique qui le conduit
d'abord à l'étranger, dans l'exil. Le propre des Grecs, c'est le feu du
789 Cf. HH W. 39; Biemel, cf. 20s., art. 204. cit., Cf. 49-50; 45s. W. Biemel, O. Pôggeler, art. cit., Der 44. Denkweg M. Heideggers, Pful-
lingen, 19903, 220-222; trad. M. Simon {La pensée de Heidegger), Paris, 1967, 299-302.
10 Cf. M. Heidegger, Hôlderlins Hymnen «Germanien» und «Der Rhein» (=
Gesamtausgabe, t. 39; cité: GR), Francfort, 19892, 155-294; trad. F. Fédier et J. Hervier
(Les hymnes de Hôlderlin: «La Germanie» et «Le Rhin»), Paris, 1988, 144-269. 398 Emilio Brito
ciel11. Mais au commencement de leur histoire, ils ne sont justement pas
chez eux dans ce feu. Pour s'approprier ce qu'ils ont là en propre, ils
doivent traverser ce qui leur est étranger: la clarté de l'exposition. Le
naturel des Allemands, c'est au contraire la de Ce
que les Allemands doivent d'abord rencontrer comme ce qui leur est
étranger et dont ils ont à faire l'épreuve à l'étranger, c'est le feu du
ciel12. Si les Allemands pouvaient apprendre à employer librement ce
qui leur est propre, ils pourraient peut-être, en ce qui leur est étranger,
c'est-à-dire le feu du ciel, dépasser un jour les Grecs. Il se pourrait que
soient fondées et édifiées pour les dieux une maison d'accueil (Gast-
Haus) et une institution (Stift), avec lesquelles les temples des Grecs ne
puissent plus rivaliser (HH 154s.)13.
1. L'esprit en tant qu'essence poétique du Sacré
Comment l'esprit poétique trouve-t-il sa patrie? «Car l'esprit n'est
pas chez lui au commencement, / II n'est pas à la source. Il est en proie
à la patrie. / L'esprit aime la colonie, et le vaillant oubli. / Nos fleurs et
l'ombre de nos forêts le réjouissent / Lui, l'accablé. Celui qui donne
l'âme se serait presque consumé»14. Ces vers appartiennent à l'une des
dernières versions de la strophe finale de l'élégie Le Pain et le Vin. Ils
nomment l'esprit (Geist) et celui qui donne l'âme (Beseeler). «Qui est
'l'esprit'?» demande Heidegger. A cette époque, observe-t-il, le mot
«esprit» a une signification univoque, même si elle n'est pas pleinement
développée, dans la pensée de Schelling et de Hegel, les amis les plus
proches de Hôlderlin (HH 157s.). Mais on s'égarerait à en conclure que
Hôlderlin a emprunté le concept métaphysique d'esprit pour l'assumer
ici ou là dans la poésie. D'abord un poète du rang de Hôlderlin n'em
prunte pas quelque chose comme un «concept». Ensuite son démêlé
poétique avec la pensée métaphysique le conduit à lui donner congé, à la
«surmonter» (Ùberwindung) dans ce rapport même. Si son mot Geist se
11 On peut consulter J. Taminiaux, «Le feu chez le jeune Hôlderlin», dans Le
regard et l'excédent, La Haye, 1977, 23-41.
12 Cf. M. Heidegger, Erlâuterungen zu Hôlderlins Dichtung (= Gesamtausgabe,
t. 4; cité: EHD), Francfort, 1981, 87-88; trad. H. Corbin et al. {Approche de Hôlderlin),
Paris, 1973, 111-112; GR 290-292; trad., 266-268.
13 Cf. W. Biemel, art. cit., 50-51.
14 Fr. BeiPner a retrouvé ces vers — absents de l'édition de Hellingrath — et les a
publiés pour la première fois dans son essai Hôlderlins Ùbersetzungen aus den Griechi-
schen, Stuttgart, 1933, 147. Cf. HH 156; EHD 90; trad., 114. Le sacré selon Heidegger dans «Ulster» de Hôlderlin 399
laisse déterminer par la métaphysique allemande, il ne lui est pas iden
tique, il ne se réduit pas à ce que celle-ci pense «systématiquement»
dans ses concepts d'esprit subjectif et objectif (HH 158)15.
D'après le concept métaphysique, le Geist est tout simplement
«l'Absolu», l'inconditionné qui conditionne et détermine tout étant en
son être. Aussi est-il ce qui, par essence, rassemble tout étant. Il est, en
tant qu'esprit, le «gemeinsame Geist», l'esprit de rassemblement (plutôt
que l'esprit commun). Dans son concept métaphysique, l'esprit est, par
excellence, la pensée, le penser même. Il est proprement esprit, en tant
que, pensant l'essentiel, il se pense lui-même, et se retrouve ainsi chez
lui, auprès de lui-même (bei sich selbsi). D'après Hôlderlin, les pensées
de l'esprit ne lui appartiennent pas seulement, «elles sont des de
l'esprit qui rassemble dans la communauté»16. Heidegger suggère qu'on
ne devrait pas y lire une proposition métaphysique égarée dans un
poème (HH 158s.)17. L'hymne médite poétiquement l'esprit comme ce
qui est; et ce qui est, assigne à tout étant l'envoi ou le destin (das
Schickliche) de son être18. Dans la mesure où il a un rapport privilégié à
l'étant comme tel, l'homme est celui qui est ouvert à ce qui lui est
envoyé, destiné; il est, dans son être-homme, affecté au destin. Dans la
mesure où il est ouvert au destin, l'homme est historial; c'est seulement
parce qu'il Vest, qu'il peut «avoir» une histoire (HH 159).
L'accoutumance au chez-soi, c'est de trouver en exil l'envoi qui
convient. «L'esprit» pense ce qui est destiné (das Zu-geschickte) à
l'homme (de sorte qu'il détermine la Geschichtlichkeit en l'homme); et
ce qui est destiné, ou le destin, n'est jamais ce qui est «décidé», mais
15 Cf. J. Derrida, Heidegger et la question, Paris, col. Champs, 1990, 94-95.
16 Cf. le poème Comme au jour de fête, cité par EHD 50; trad., 66.
17 Cf. J. Derrida, op. cit., 95. «Dans quelle mesure ce que disent poétiquement ces
vers, qui posent dans ce langage la loi de l'historicité, peut se laisser dériver du principe
de la subjectivité inconditionnelle de la métaphysique absolue propre à la pensée all
emande et telle qu'on la rencontre chez Schelling et Hegel, selon lesquels l'être-en-soi-
même de l'esprit exige d'abord le retour à soi-même, qui ne peut s'effectuer à son tour
qu'à partir de l'être-hors-de-soi, dans quelle mesure donc une telle référence à la méta
physique, même si elle fait apparaître des relations 'historiquement exactes', n'obscurcit
pas la loi poétique bien plus qu'elle ne l'éclairé, c'est la question que nous nous conten
tons de livrer à la méditation de toute pensée» (EHD 90, note; trad., 1 14, note).
18 «Cette assignation ou cette mission se dit tout au long de la chaîne de Geschick,
das Schickliche, Schicksal, Geschichte dont l'intraductibilité n'est pas étrangère au fait
que la langue dans laquelle cette chaîne se déploie est elle-même le lieu propre, voire
l'idiome irremplaçable de cette mission assignatrice, de cet envoi de l'histoire même»
(J. Derrida, op. cit., 95-96). 400 Emilio Brito
reste pour l'homme toujours ce qui vient vers lui, un avenir. Le destiné
reste du venant en son venir même; il n'est à penser qu'en étant
accueilli comme ce qui vient. Le venant n'est pas encore effectif (das
noch nicht Wirkliche)19, mais dans son «irréalité», il est déjà «eff
icace» (schon «wirkende» Unwirkliche)20. Voilà ce dont Hôlderlin, à la
différence de ses amis idéalistes, a l'expérience et la garde en poète
(HH 159s.)21.
En tant qu'il fonde historialement, précise Heidegger, le Geist
trouve son lieu d'abord dans l'âme (Mut, Gemû't, Seek) du poète. L'âme
n'est pas le principe de la vie pour les animaux et les plantes, mais l'e
ssence du Gemiit. Le Gemtit accueille, héberge l'esprit, il donne lieu en
lui à la bien-venue de l'esprit, du Geist venant en lui. Les pensées du
Geist habitent l'âme du poète, elles y sont indigènes (heimisch). Le
poète est le Beseeler, celui qui insuffle l'âme. Il donne son espace au
Geist; en disant ce qui est, il le laisse paraître dans sa Begeisterung
(enthousiasme, in-spiration). «Poétiser», c'est dire les pensées de l'es
prit: c'est 1' «esprit poétisant» (dichtender Geist). Or, le poétiser dit ce
que l'histoire envoie; par là, l'histoire des hommes est fondée dans son
accoutumance au pays22. Mais pourquoi l'esprit n'est-il pas, au début,
chez lui à la source? Hôlderlin répond immédiatement: «II est en proie
à la patrie» (HH 162). Au début d'une histoire humaine, le destin qui lui
revient lui est certes attribué, mais il est encore voilé et susceptible d'in
terprétations diverses. L'humanité historique ne parvient pas, au com
mencement, à se mouvoir librement dans les possibilités ouvertes de son
être. Elle est encore fermée au destin qui lui est assigné; aussi est-elle,
d'une certaine manière, exclue de sa propre origine essentielle. Ne
connaissant pas encore à fond la plénitude déployée de son destin, elle
n'est pas encore, en celle-ci, «chez elle». Si l'esprit qui détermine l'his
toire ne dépassait pas ce commencement fermé, il sombrerait dans la
confusion, où ses propres forces se dressent les unes contre les autres;
aussi les possibilités essentielles ne pourraient-elles que s'épuiser. Aban
donné à lui-même, le propre, n'étant pas encore libéré, menace de
consumer l'esprit23.
19 II se distingue donc du «rationnel» hégélien. Cf. G.W.F. Hegel, Grundlinien der
Philosophie des Rechts, éd. J. Hoffmeister, Hambourg, 19554, 14.
20 Cf. EHD 90; trad., 115.
21 Cf. J. Derrida, op. cit., 97-98.
22 Cf. EHD 90-91; trad., 115.
23 Cf. 92-93; 117-118. sacré selon Heidegger dans «Ulster» de Holder lin 401 Le
Or, il appartient à l'essence de l'esprit qu'il ne soit proprement que
s'il est auprès de lui-même. C'est ainsi seulement que der gemeinsame
Geist se rassemble. Ce désir du rassemblement ou du remembrement
installe en lui la nostalgie. Le mal de cette Sehnsucht qui pousse à sortir
de soi pour rentrer en soi, ou à rentrer en soi pour sortir de soi, c'est l'es
sence de l'esprit dont Hôlderlin parle en poète. «Dans l'esprit, dit Hei
degger, règne la nostalgie de sa propre essence» (HH 163). Aussi le
Geist, pour l'amour de son propre être, pour obéir à l'appropriation de ce
qui lui est propre, ne peut-il pas être, précisément au début, chez lui dans
sa propre maison. Au commencement de l'expropriation-réappropriation
— de cette sorte d'ex-appropriation, ou de dés-appropriation origi
naire24 — , l'esprit est essentiellement unheimisch, dépaysé. Il ne l'est,
bien sûr, que si, pour l'amour de ce qui lui est propre, il veut l'étranger.
C'est pourquoi Hôlderlin écrit: «L'esprit aime la colonie et le
vaillant oubli». La «colonie» n'est pas l'exotique, mais la «terre fille»
reliée à la «mère patrie». En aimant la terre étrangère, l'esprit veut
essentiellement — aime d'une façon médiate et cachée — la terre natale,
la «mère» qui, selon le mot de l'hymne Die Wanderung, est pourtant
«difficile à gagner, la renfermée». Parce que l'esprit «aime la colonie»,
aimant ainsi, il est, dans un sens essentiel, hors de chez soi: il n'est pas
chez lui {nicht zu Hauff); il a accueilli le dépaysement (das Un-hei-
mischsein) dans le vouloir de son amour. Il aime la colonie si essentie
llement qu'il aime aussi le vaillant oubli (HH 164). Il ne l'aime pas de
surcroît, mais cet amour vient de celui qu'il a pour la colonie. Il y a des
époques où l'homme n'est plus «salué» en un sens essentiel (il ne reçoit
pas de destinée, mais erre seulement parmi les événements). Ce qui, en
revanche, distingue le vaillant oubli, dont parle Hôlderlin, c'est l'amour
caché en lui. La vaillance comporte un savoir. Ce savoir contient le fon
dement sur quoi repose la quiétude et la constance qui signalent le
vaillant. Le vaillant oubli est le courage qui sait et qui consent à
l'épreuve de l'étranger, à apprendre de l'étranger (en négligeant provi
soirement l'origine) pour l'amour de ce qu'on a en propre (HH 164s.).
L'esprit est arrivé chez lui parce qu'il a aimé la colonie25.
En faisant la longue épreuve du voyage à l'étranger, la vaillance de
l'esprit préserve la magie du pays natal. Le voyage n'efface pas le savoir
que ce dernier habite à la source et au fondement de «l'être-chez-soi»
24 Cf. J. Derrida, op. cit., 99-100.
25 Cf. EHD 93-94; trad., 118-119. 402 Emilio Brito
(Heimischseiri) historique. (Aussi, l'hymne La migration ne commence-
t-il pas par l'affliction d'un départ, mais par la jubilation du salut le plus
intense, sachant que le départ est déjà le premier acte, l'acte décisif, du
retour au pays.) Dans la libération du propre, la Heimat s'ouvre et
indique ce qu'elle possède en propre, afin que l'esprit se l'approprie.
«Nos fleurs et l'ombre de nos forêts le réjouissent / Lui l'accablé».
L'ombre du pays natal apporte la fraîcheur douce qui protège de l'ardeur
du feu. Le poète reconnaît que, sans la proximité de l'origine, il se serait
«presque consumé» là-bas, à l'étranger. Mais cette connaissance se
meut à son tour dans le savoir que, sans l'épreuve du feu, la clarté de
l'exposition ne serait pas non plus devenue ce don de la fraîcheur douce
et de la tendre lueur que le poète a désormais en propre (HH 165-167)26.
Dans le «fragment» qui vient d'être commenté, Hôlderlin exprime
poétiquement la loi du dépaysement (JJnheimischseiri) comme celle de
l'accoutumance au chez-soi (Heimischwerderi). Mais pour le reconn
aître, observe Heidegger, on doit méditer ce que Hôlderlin poétise dans
ses hymnes, du fait qu'il dit «le Sacré» (das Heilige). Qu'il suffise ici
d'évoquer la première strophe de Lister: «Maintenant viens, ô feu!...
Nous avons longuement recherché l'envoi qui convient. . . » Cependant,
ajoute Heidegger, ces mots, comme ceux des autres hymnes, demeurer
aient scellés — pour une part essentielle de leur vérité — si la lettre à
Bôhlendorff ne nous avait pas été conservée (HH 168). Dans la lumière
et la flamme, qui leur répond de la proximité des dieux, les Grecs sont
chez eux. Mais la froide maîtrise doit les dépayser, afin qu'ils puissent
porter le feu dans la sereine splendeur de la juste clarté. Seule la rigueur
de la maîtrise dans la poésie, la pensée et l'art leur donne le pouvoir
d'aller dans une juste et claire présence à la rencontre des dieux. C'est
ainsi qu'ils fondent la polis comme étant le lieu que le Sacré assigne à
l'histoire. La faiblesse des Grecs, c'est que, face à l'énormité de leur
destin qui se prodigue à eux, la maîtrise leur fait défaut. Leur grandeur
est d'avoir appris cette maîtrise qui leur était étrangère (HH 168s.)27.
En revanche, le naturel des Allemands, c'est la force de conception.
L'art du projet, échafauder et enclore, mettre en place cadres et cases,
démembrer et remembrer, cela les emporte. Ce trait de nature ne devient
toutefois vraiment ce qu'ils ont en propre qu'à partir du moment où cette
force de conception est livrée à l'épreuve de saisir l'inconcevable et,
26 Cf. EHD 94-95; trad., 120-121.
27 Cf. 87-88; trad, 111-112. sacré selon Heidegger dans «Ulster» de Hôlderlin 403 Le
face à ce que rien ne peut contenir, de garder une «contenance». La
détresse où ce choc les jette les contraint à s'approprier ce qui leur est
propre. Leur tendance principale doit être d'avoir «l'adresse» d'un dest
in, car «l'ab-sence de destinée, le dysmoron, déclare Hôlderlin, est
notre faiblesse» (HH 169s.)28. Le naturel d'un peuple historique n'est
vraiment sa nature que s'il est d'abord devenu ce qu'il y a de proprement
historique dans son histoire. Pour apprendre à disposer librement de ce
qu'ils ont en propre, les Allemands doivent faire l'épreuve de l'esprit de
feu sous le ciel étranger. Frappé par le dieu de la lumière, Hôlderlin est
sur le chemin du retour de sa marche vers le feu. Beseeler consumé, il
exprime la loi du Heimischwerden (HH 170): l'amour de l'exil voulu
dans le but de se trouver un jour chez soi dans ce qu'on a en propre29.
2. La source et l'hôte
Dans un des derniers poèmes de Hôlderlin, on trouve ce mot:
«Plein de mérite, pourtant c'est poétiquement / Que l'homme demeure
sur cette terre». La phrase concède tout d'abord quelque chose qu'elle
restreint ensuite. «Plein de mérite» est l'homme assurément, quand il
œuvre. Immense est tout ce que l'homme exécute pour s'installer sur la
terre, cette terre qu'il travaille, qu'il fatigue et qu'il utilise afin de se
protéger lui-même et d'assurer à son ouvrage le progrès et la sécurité.
«Pourtant», tout cela, loin d'aller jusqu'au fondement essentiel de son
demeurer sur cette terre, est seulement «culture». Et il n'y a jamais cul
ture que parce qu'il y eut d'abord «demeure» (Wohnen). Or, celle-ci est
poétique (HH 17 1)30. Le fondement du «demeurer» ne se laisse pas
constituer par les réalisations humaines. Le demeurer lui-même — l'être
chez soi — se fonde dans le poétique. Cependant, comment et d'où et
quand vient le «poétique»? Est-ce un attribut des poètes? Ou bien les
poètes et le poétique se définissent-ils chacun à partir de la poésie (Dich-
tung)l Mais quelle est l'essence de la poésie? Qui en décide? Peut-on la
tirer du grand nombre des mérites que l'homme possède sur cette terre?
C'est ce qu'il semble, parce que l'opinion moderne met les poèmes au
compte des productions culturelles (HH 171s.). Mais si, selon le mot du
poète, ce qui est poétique, bien loin de relever du mérite de l'homme,
28 Cf. EHD88; trad., 112.
29 Cf. EHD 85s.; trad., 108s.
30 Cf. 89; trad., 113.