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Choisir une Bible

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Choisir une Bible

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Chapitre 1 Choisir une Bible Si vous avez décidé de lire la Bible, la première étape consiste évidemment à vous en procurer une. Ce n’est pas aussi simple qu’il y paraît. On trouve aujourd’hui des Bibles dans de nombreux endroits : les hypermarchés, les grandes librairies, la FNAC, les Maisons de la Bible, les librairies La Procure ou les officines de tel ou tel mouvement religieux. D’où vient alors la difficulté ? Incontesta- blement, de la variété de l’offre. On dispose aujourd’hui en français d’environ trente versions différentes de la Bible, sans compter les multiples éditions d’une même traduction. On trouve des Bibles de mille pages comme des Bibles de trois mille pages ; des Bibles en un volume, comme des Bibles en deux ou trois volumes ; des Bibles avec des cartes, des notes en bas de page, des glossaires, comme des Bibles totalement dépouillées ne livrant que le texte à l’état brut. Côté budget, ça n’est pas plus simple : il existe des Bibles à moins de 10 euros comme des Bibles à plus de 100 euros. Le lecteur non initié est donc surpris, pour ne pas dire désemparé. Une Bible de trois mille pages est-elle la même qu’une Bible de mille pages ? Pourquoi ces différences ? Pourquoi une telle multiplicité ? Où est la vraie Bible, l’authentique ? La Bible : un livre traduit La Bible n’a pas été rédigée en français. La première partie de la Bible, l’Ancien Testament, a été écrite essentiellement en hébreu. 2Quelques chapitres ont été rédigés en araméen . Plusieurs livres, 2 Les passages appelés deutérocanoniques par les catholiques et apocryphes par de Daniel 2.4 à 3 7.28 et Esdras certains protestants, ont été rédigés en grec . La deuxième partie de 4.6 à 6.18 sont la Bible, le Nouveau Testament, a été écrite en grec. Du coup, sauf rédigés en ara- méen. pour ceux qui maîtrisent parfaitement ces trois langues (ne soyez pas complexés, ils sont assez peu nombreux), obligation de passer 3 Voir p. 32. par une traduction. Vous avez déjà là une réponse à la question de la multiplicité des Bibles disponibles : la Bible est un livre traduit. On peut faire de la Bible autant de traductions que l’on veut. 11 Pourquoi tant de traductions de la Bible ? Sont-elles toutes fiables ? Laquelle choisir ? On n’a d’ailleurs pas attendu les temps modernes ou l’invention de l’imprimerie pour traduire. L’Ancien Testament était encore en formation que déjà les Hébreux se mirent à traduire leurs textes. Au fil du temps, au gré de leurs exils et de leurs déportations, l’hé- breu était devenu une simple langue liturgique, utilisée exclusive- ment dans le temple et les synagogues. L’araméen était devenu la langue parlée en Israël, le grec, la langue parlée en Egypte, où une très importante colonie juive avait migré. Du coup, on traduisit les livres de l’Ancien Testament de l’hébreu en araméen. Ainsi naquirent les targums. On fit la même chose en grec, ce qui donna la fameuse traduction des Septante. Non seulement on peut, mais on doit sans cesse traduire la Bible, et cela pour les raisons suivantes : 1. Des manuscrits de plus en plus nombreux Nous ne possédons pas et ne posséderons jamais le texte ori- ginal de la Bible en hébreu, en araméen ou en grec. Nous ne dis- posons que de copies de copies. Nous verrons plus loin que cela ne remet pas en cause le sérieux de la Bible. Au contraire, cela en confirme l’importance. eJusqu’au milieu du XX siècle, les traducteurs de la Bible, en français comme dans toutes les autres langues, n’avaient à leur disposition qu’un petit nombre de manuscrits, quasiment les mêmes que ceux qu’avaient utilisés les traducteurs au temps de la e eRéforme, au XVI et au XVII siècles. Or voilà qu’en 1947, on a découvert près de la mer Morte une col- lection importante de manuscrits de l’Ancien Testament. Tous les livres de l’Ancien Testament sont présents, que ce soit de manière partielle (quelques versets) ou complète (les fameux rouleaux d’Esaïe). Des manuscrits non bibliques en très grand nombre font 4aussi partie de cette découverte . Il ne s’agit pas des originaux, mais 4 Pour une toujours de copies, mais bien plus anciennes que celles dont on dis-édition complète des textes de posait jusqu’alors. Elles permettent d’approcher plus précisément Qumrân, voir encore le texte initial. Car plus les manuscrits sont nombreux, plus Michael Wise, Martin Abegg, ils permettent aux spécialistes de se rapprocher du texte de base. Edward Cook, D’où la nécessité de traduire la Bible en tenant compte des Les manuscrits de la mer Morte, découvertes les plus récentes. Paris : Plon, 2001. 2. Une meilleure connaissance des langues anciennes L’hébreu, l’araméen et le grec bibliques ne sont plus des langues parlées telles quelles aujourd’hui. Leur apprentissage était initia- 12 13 lement réservé à quelques spécialistes — la plupart du temps des gens d’Eglise, mais aussi de littératures anciennes. Mais, depuis plusieurs décennies déjà, cet apprentissage est grandement facilité. D’abord parce que l’hébreu a cessé d’être une langue morte. Les Israéliens l’ont d’une certaine manière ressus- citée, de sorte qu’on la connaît bien mieux aujourd’hui. Ensuite, les cours de langues anciennes se sont multipliés. Des instruments de travail de toute première qualité ont été édités : dictionnaires, lexiques, grammaires. L’informatique est aussi entrée en lice. Elle permet des comparaisons, des recoupements linguistiques qui peuvent aider à une meilleure compréhension des textes. Sans compter les éditions interlinéaires où, sous le texte en langue ori- 5ginale, on fait figurer une traduction mot à mot en français . 5 Voir par exem-Ainsi, des erreurs ou des maladresses de traducteurs n’ont ple le Nouveau quasiment plus cours aujourd’hui. En lisant le livre des Psaumes Testament interlinéaire grec/dans les anciennes traductions, on voyait apparaître très souvent français, Villiers- l’expression « mon âme », traduction littérale de l’hébreu naphshi. le-Bel : Alliance biblique univer-Dans le Psaume 6, par exemple, Louis Segond traduisit le verset 4 selle, 1993. comme suit : « Mon âme est toute troublée. » Aujourd’hui, on se contente de traduire plus simplement et plus correctement l’hébreu naphshi par le pronom personnel « je » : « Je suis tout épouvanté » (Nouvelle Bible Segond). Il ne s’agit pas ici d’un abandon de sens mais plus simplement de la prise en compte du fait que le mot français âme, qui traduit effectivement le mot naphshi, est aujourd’hui chargé d’un sens beaucoup plus lourd que l’hébreu. D’où la nécessité de traduire la Bible en tenant compte des progrès dans la connaissance des langues anciennes. 3. Une évolution évidente de la langue française On ne parle pas aujourd’hui le français comme on le parlait il y a cinquante ans. Des mots disparaissent des dictionnaires. D’autres y font leur entrée. D’autres enfin changent de sens. On évite aujourd’hui l’imparfait du subjonctif, les phrases longues. On préfère un style plus direct, des phrases plus courtes, souvent ellip- tiques. Or, si traduire c’est d’abord bien maîtriser la ou les langues sources (dans le cas qui nous occupe l’hébreu, l’araméen et le grec), c’est aussi bien connaître la langue cible (pour nous le français). Si Jésus pouvait être nommé « le chef et le consommateur de la foi » (Epître aux Hébreux 12.2) dans la traduction de Louis Segond de 1880, il ne peut plus porter ce titre aujourd’hui, à l’époque des orga- nisations de défense des consommateurs, car le mot consomma- teur n’avait absolument pas la même connotation qu’aujourd’hui. 12 13 Le maintenir au début du troisième millénaire, c’est conduire le lecteur sur une fausse piste. D’où la nécessité de traduire la Bible dans un langage qui corresponde à l’usage courant. 4. Une meilleure connaissance des lieux, des us et coutumes Difficile de traduire les yeux fermés, sans connaître par exem- ple les lieux et les pays mentionnés par le texte biblique : Israël, la Turquie, l’Egypte, la Jordanie, le Liban, la Syrie, la Grèce, l’Iraq, l’Iran, l’Italie. Difficile encore de traduire un mot sans savoir ce qu’il peut désigner. Imaginez par exemple un traducteur africain, isolé dans un petit village équatorial, qui n’aurait jamais visité la France, qui ne connaîtrait le français que d’une manière scolaire, et qui devrait traduire dans sa langue un texte en français dans lequel figureraient les initiales T.G.V. S’il n’a jamais vu au mini- mum une photo d’un T.G.V., ou un film promotionnel sur ce train à grande vitesse, il lui est quasiment impossible de comprendre ce que ces initiales veulent dire et donc d’en traduire le sens. Il en est de même avec les traducteurs de la Bible. Connaître le milieu biblique les aide considérablement. D’où la nécessité de traduire la Bible en tenant compte de tous les apports de la géographie, de l’histoire, de la sociologie et de la politique. 5. Des publics diversifiés qu’il faut prendre en compte La préoccupation essentielle et fort louable des anciens tra- ducteurs était de mettre la Bible à la disposition de tous ceux qui savaient lire. Aujourd’hui, la situation a changé. Il n’y a plus un public, mais des publics, avec des capacités de lecture et de com- préhension différentes. La fracture sociale est aussi une fracture culturelle. Le fossé entre l’élite brillante et la masse populaire de moins en moins cultivée s’accroît de jour en jour. En France, plus de 10% de la population ne peut lire et comprendre un texte sim- ple en rapport avec la vie quotidienne. Et que dire des jeunes géné- rations, fascinées par l’image au détriment de toute forme écrite ! Faut-il réserver la Bible aux lettrés et négliger les lecteurs occasionnels rebutés par un volume initialement peu attirant ? Faut-il aussi laisser de côté les foules des pays du Sud, assoiffées de Bible, pour lesquelles le français n’est pas la langue maternelle mais qui lisent la Bible en et ont besoin d’un autre type de traduction ? Assurément non. D’où la nécessité d’offrir des tra- ductions de la Bible différentes, adaptées à tel ou tel public. 14 15 Si la mort et la résurrection de Jésus de Nazareth sont le pre- mier acte fondateur du christianisme, le deuxième est sans doute la Pentecôte. Ce jour-là, le discours prononcé par Pierre à Jéru- salem devant la foule des pèlerins juifs a tout à coup été entendu par chacun dans sa propre langue. Le Dieu de la Bible s’adapte au public auquel il veut s’adresser. Constamment. Une Bible figée une fois pour toutes dans une traduction, aussi bonne soit-elle, n’entre probablement pas dans son dessein de communication universelle. 6. Des techniques de traduction en constante évolution La linguistique, qui régit la traduction, est une science récente, vieille d’à peine plus d’un siècle. Les premiers grands traducteurs ont surtout été de bons connaisseurs des langues anciennes doublés souvent de bons théologiens. Certains ont été géniaux : Jérôme en premier, le père de la Vulgate, traduction en latin de la Bible, qui fut jusqu’à un passé récent la référence dans le catholicisme ; Luther, qui inventa quasiment la langue allemande moderne en traduisant la Bible ; Louis Segond, pasteur réformé de eGenève, qui donna au milieu du XIX siècle la version française la plus répandue. Ils ont été souvent copiés par des traducteurs naïfs qui maî- trisaient moins les langues qu’eux, et qui ne pouvaient espérer qu’améliorer çà ou là les traductions antérieures. Jusqu’à un passé récent, ce qui importait dans toute traduction, c’était de rendre le sens de chaque mot. C’est ce qu’on appelle la traduction à corres- pondance formelle. Un même mot est traduit toujours de la même manière. Un substantif doit traduire un substantif, un verbe un verbe, un adjectif un adjectif. Ici, l’instrument privilégié du tra- ducteur est le dictionnaire, qui donne d’un mot une définition aussi précise que possible, mais qui ne peut pas vraiment tenir compte du contexte. Dans ce type de traduction, on privilégie l’émetteur, c’est-à-dire l’auteur du texte. Les travaux de la linguistique moderne ont mis au jour une autre approche où, pour simplifier, ce n’est pas le mot qui donne sens à la phrase, mais c’est la phrase qui donne sens au mot. Cela signifie qu’un mot donné ne sera pas forcément toujours tra- duit de la même manière. Tout dépendra de la phrase dans laquelle il est inséré. Ce n’est pas forcément un substantif qui traduira un substantif, mais peut-être un verbe ou un adjectif. De la corres- pondance formelle on passe à ce qu’on appelle la correspondance 14 15 6fonctionnelle . Ici, ce n’est pas tant l’émetteur qui est privilégié, 6 Correspon- que le récepteur, c’est-à-dire le lecteur qui reçoit le texte traduit. dance formelle et correspondance Voici un exemple pour illustrer ces deux perspectives différentes : fonctionnelle sont Traduction formelle, privilégiant l’émetteurdes principes de traduction « Quand le huitième jour fut accompli, il fut circoncis et fut bien connus au appelé Jésus, du nom indiqué par l’ange avant sa conception. Et, sein de l’Alliance biblique univer- quand les jours de leur purification furent accomplis selon la loi selle, organisme de Moïse, on l’amena à Jérusalem pour le présenter au Seigneur. » international chargé de tradui- (Luc 2.21,22, traduction Segond 1910) re la Bible dans Traduction fonctionnelle, privilégiant le récepteurun maximum de langues. La « Une semaine plus tard, c’est le moment de circoncire l’enfant. correspondance On lui donne le nom de Jésus. C’est le nom que l’ange a indiqué à fonctionnelle y est très largement Marie avant qu’elle soit enceinte. Après cela, le moment arrive où privilégiée. et Joseph doivent faire la cérémonie de purification, comme la loi de Moïse le demande. Alors, ils amènent l’enfant à Jérusalem pour le présenter au Seigneur. » (Luc 2.21,22, traduction Parole de Vie) Les différences entre les deux traductions sautent aux yeux. Dans le découpage du texte d’abord. D’un côté, deux phrases seulement ; de l’autre cinq. Dans la proximité de la forme du grec ensuite. Ainsi, l’expression « quand le huitième jour fut accompli » est mot pour mot une reprise du grec. La traduction à correspon- dance formelle n’hésite pas à calquer le grec. Pour la traduction à correspondance fonctionnelle en revanche, c’est plus l’idée qui veut être exprimée qui est déterminante que la manière de l’expri- mer. Dès lors, « le huitième jour accompli » devient « une semaine plus tard ». Enfin, dans le traitement des ambiguïtés éventuelles. L’ange a donné le nom de l’enfant « avant sa conception ». En équi- valence fonctionnelle, on précise qu’il l’a indiqué à Marie « avant qu’elle soit enceinte ». N’en concluez surtout pas que d’un côté, il y a une traduc- tion fidèle et de l’autre, une adaptation du texte. Ce sont deux approches différentes, aux fonctions différentes. D’où la pos- sibilité de traduire la Bible en utilisant l’un ou l’autre mode de traduction. 7. Un livre particulier Nous aurons l’occasion d’y revenir au chapitre 4 : derrière les mots de la Bible, il n’y a pas seulement la plume de tel ou tel auteur. Dans ce livre, juifs et chrétiens sont convaincus que c’est aussi Dieu qui s’exprime. De ce mélange de l’humain et du divin naît une production littéraire tout à fait unique. Quelle que soit la 16 17 beauté de telle ou telle expression, la puissance du langage, la force des métaphores, les mots seront toujours en retrait. Le traducteur honnête le ressent constamment, si bien qu’il veut reprendre son ouvrage à peine l’a-t-il terminé. Il ne pourra jamais y avoir de tra- duction définitive. Dans celles dont nous disposons aujourd’hui, il y a ce mélange unique d’accomplissement et de finitude. Comme le disent J. de Waard et E. Nida : « Il n’y a aucun doute sur le fait que la communication absolue est impossible en traduction… Il faut donc s’attendre à une certaine perte quand on traduit d’une langue dans une autre, le rôle du traducteur consistant cependant 7à réduire cette perte à un minimum. » 7 J. de Waard, Voilà donc pourquoi il y a tant de traductions de la Bible. E.A. Nida, D’une Voilà pourquoi il y en aura encore bien d’autres. Cela n’est en rien langue à une autre, Villiers-le-gênant, sauf pour ceux qui croient que c’est Dieu lui-même qui a Bel : Alliance bi- écrit la Bible en français et l’a fait descendre tout achevée du haut blique universelle, 2003, p. 37.du ciel. Cette diversité et cette multiplicité sont au contraire un gage de sérieux, d’authenticité et de vitalité. Se pose cependant une autre question : toutes ces traductions sont-elles fiables ? Des traductions de qualité Traduttore, traditore : traducteur, traître. Traduire, c’est trahir. Formule choc, aphorisme excessif, par trop négatif, venu du temps où la traduction était laissée à l’initiative individuelle, sans aucune forme de contrôle ou d’encadrement scientifique. Traduire n’est pas trahir. Il n’est pas un traducteur qui se dise au début de son travail : je vais faire une traduction pour trahir le texte. Traduire, c’est vivre une histoire d’amour. On voit mal un traducteur passer des heures et des heures à traduire un texte pour lequel il ne vibre pas. Seul un mauvais traducteur — celui qui ne connaît pas bien la langue source et/ou la langue cible — est éventuellement un traître. On ne traduit que ce qui a de la valeur. La multiplicité des tra- ductions de la Bible est une preuve de la valeur de ce livre. C’est aussi la confirmation, pas évidente pour tous, que le langage de la Bible se prête à la traduction. Entendez par là que les langues bibliques sont des langues comme les autres. Que l’hébreu, l’ara- 8 Formule de méen et le grec aient été utilisés est dû à des circonstances histori- H.-G. Gadamer citée par ques et non aux spécificités de ces langues. F. Mussner, Traduire n’est pas calquer purement et simplement. Traduire, Histoire de l’herméneutique, c’est faire vivre. Une traduction consiste toujours à « faire resplen- Paris : le Cerf, 8dir ». Tâche ardue, parce que le langage biblique est volontiers 1972, p. 44. 16 17 figuré. Il multiplie les symboles et les métaphores. Il tente d’ex- primer la transcendance. Il va au-delà du temps et de l’histoire, 9dépasse le rationnel et n’hésite pas à parler de miracles .9 Cf. J. de Waard Devant une telle richesse, le traducteur peut être tenté de vou- et E.A. Nida, p. 14. loir tout expliquer, mais ce serait sans aucun doute dépasser ses justes attributions. En rendant sa copie, il sait bien que tout reste à faire. Il a placé les notes sur la portée, espère-t-on au bon endroit, avec les indications les plus lisibles possibles. Mais la musique, ce n’est que le lecteur qui la fera et l’entendra ! Faut-il craindre les traductions disponibles et s’en méfier ? Non pas. La plupart des françaises sont de qualité. Voici pourquoi on peut leur faire confiance. 1. Un texte de base solidement attesté C’est un paradoxe. Nous ne possédons pas l’original du texte de 10la Bible, mais seulement des copies. C’est sans doute regrettable , 10 L’absence du mais ce ne doit être en aucun cas dissuasif — il en est d’ailleurs de texte d’origine devrait au moins même de la plupart des grandes œuvres littéraires. Ainsi, on ne éviter une sacrali- possède pas par exemple les originaux de Corneille ou de Molière, sation de l’écrit. pourtant bien plus proches de nous que les textes de la Bible. Il n’empêche que le texte biblique est solidement attesté. Nous disposons en tout de quelque vingt-quatre mille copies anciennes du texte biblique. Certaines sont longues et contiennent le texte quasi complet de la Bible. D’autres, qui nous sont parvenues en des fragments beaucoup plus petits, ne mesurent que quelques centi- mètres et ne contiennent que quatre ou cinq versets. C’est le cas par exemple du papyrus Rylands, qui ne contient que cinq versets de l’évangile de Jean. Certaines de ces copies sont relativement récentes. C’est le cas par exemple du Manuscrit de Leningrad, daté de l’an 1009, qui est le plus ancien manuscrit complet de l’Ancien Testament. D’autres sont très anciennes, comme le rouleau d’Esaïe edécouvert en 1947 près de la mer Morte, et qui date du II siècle av. J.-C. 11 Pour les Ces copies ne sont pas identiques. Il existe entre elles des diffé- variantes de rences appelées variantes. Certaines sont involontaires et tiennent l’Ancien Testa- ment voir à la difficulté de copier un texte sans erreur. D’autres sont volontai- D. Barthélemy, res. Le scribe a pu vouloir corriger l’orthographe d’un mot, ou amé- Critique textuelle de l’Ancien Tes- liorer la correction grammaticale, ou harmoniser tel passage avec un tament, Fribourg : autre qu’il avait copié précédemment. Ces variantes sont très nom- Editions universi- taires, Göttingen, breuses. Cinq mille passages de l’Ancien Testament présentent des Vandenhoeck & 11différences . Mille quatre cents dans le Nouveau Testament. Pour- Ruprecht, 1982- 1992. tant, l’équilibre et le sens des œuvres dans leur ensemble ne sont 18 19 jamais radicalement modifiés. Il appartient d’ailleurs à des spécia- listes d’une branche de la théologie qu’on nomme critique textuelle de répertorier ces variantes, de les classer, de les apprécier, pour finalement proposer un texte de référence. Travail très aléatoire, direz-vous, sujet à manipulation (ils peuvent choisir les variantes qu’ils veulent), donc à caution ! Absolument pas ! Nous devons le plus grand respect à ces savants pour la difficulté du travail qu’ils accomplissent avec un sérieux et une objectivité remarquables. La meilleure preuve : le texte de référence en hébreu, en araméen et en grec est accepté par tous, sans contestation majeure. Ainsi, qu’il soit catholique ou protestant, réformé ou évangélique, croyant ou universitaire, chinois ou groenlandais, le traducteur de la Bible utilise partout le même texte de base. Ce point est capital et démon- tre sans équivoque que le texte de la Bible n’est pas le résultat de la fantaisie ou des a priori de tel ou tel groupe scientifique ou religieux. Il n’y a donc pas au départ de Bible catholique ou protestante ou juive, ou évangélique, ou libérale ou orthodoxe. Le même texte pour tous ! Le texte hébreu et araméen est publié dans un volume intitulé Biblia Hebraica Stuttgartensia. Le texte grec connaît deux éditions identiques : le Novum Testamentum Graece et The Greek New Testament. Une différence notable doit être signalée entre Ancien et Nou- veau Testament. Pour l’Ancien Testament en hébreu, les variantes sont indiquées dans les notes en bas de page mais le texte biblique imprimé est quasiment celui du Manuscrit de Leningrad. Pour le Nouveau Testament, le texte grec imprimé a été établi grâce à la critique textuelle et réunit les variantes les plus fiables. Aux esprits chagrins qui se méfieraient encore, je me dois d’ajouter ceci : aucune œuvre de la littérature classique, qu’elle soit grecque ou latine, n’est aussi bien attestée que la Bible. Prenons l’exemple de Platon (427-347 av. J.-C.) : nous ne disposons pour e eson œuvre que de deux manuscrits des IX et X siècles de notre 12ère, et qui sont en mauvais état . Entre ces manuscrits et le Platon 12 Voir Platon, d’origine, l’écart est de mille deux cents ans. Ecart encore plus grand Œuvres complè- tes (Collection pour le De finibus de Cicéron, écrit vers l’an 45 avant notre ère, mais des Universités dont la copie la plus ancienne connue date de 1515. Pour les textes de France), tome 1, Paris : Les de la Bible, l’écart est nettement moins grand. Pour l’ensemble du Belles Lettres, Nouveau Testament, il est inférieur à trois cents ans ! 1966, p. 14. Jamais on n’a remis en cause ces textes classiques, qui appartien- nent au patrimoine de l’humanité. Pourquoi serait-on plus sévère à l’encontre de la Bible, cent fois mieux attestée ? Dès lors, mettre en question la fiabilité et le sérieux du texte biblique relève soit de l’ignorance, soit, plus gravement, de la malhonnêteté. 18 19 2. Des traductions qui se corrigent réciproquement N’importe qui, ou presque, peut prendre l’initiative de traduire la Bible. Mais la multiplicité des traductions joue un rôle de régu- lation, pour ne pas dire de censure. Si une œuvre de littérature étrangère n’est traduite que par un seul traducteur, force vous est de lui faire entièrement confiance, à moins que vous ne soyez capable de lire l’original. Par contre, l’existence de nombreuses traductions d’une même œuvre sert incontestablement le lecteur. Une traduction inexacte, farfelue et tendancieuse sera très vite repérée. Aujourd’hui, les traducteurs sont placés en situation concurrentielle ; ils sont condamnés à l’excellence. Et c’est tant mieux. Qu’ils produisent une traduction de mauvaise qualité, et elle sera très vite dénoncée comme telle. 3. Des traductions collectives et interconfessionnelles Les premiers traducteurs de la Bible étaient de grands solitai- res qui s’enfermaient pendant plusieurs années pour mener leur tâche à bien. L’avantage de leur démarche, c’est qu’ils nous ont livré des traductions généralement fort cohérentes. L’inconvé- nient, c’est que, si leurs qualités sont constantes, leurs défauts le sont aussi. Aujourd’hui, on travaille moins en solitaire et on préfère la traduction collective. C’est le cas par exemple de la Bible de Jéru- salem, pour laquelle on dénombre plus de trente traducteurs qui se sont réparti le travail. Cette démarche collégiale a trouvé sa pleine mesure dans la Traduction œcuménique de la Bible où, pour chaque livre de la Bible, au moins un traducteur catholique et un traducteur protestant ont été associés. Ce travail en commun montre à l’évidence que la Bible n’appartient pas à telle ou telle Eglise. Même pour la révision d’une traduction ancienne comme celle de Louis Segond, le comité de rédaction de la Nouvelle Bible Segond s’est entouré d’une cinquantaine de spécialistes, issus de toutes les branches du protestantisme et du catholicisme. 4. Des exigences de traduction très strictes Puisque la traduction de la Bible est de plus en plus une démarche collégiale, il a fallu édicter, pour faciliter ce travail en commun, des critères de traduction, des instruments de contrôle et de vérification. On peut même dire, à propos de certaines tra- ductions de la Bible qui paraissent aujourd’hui, qu’elles subis- sent une série de tests préliminaires assez impressionnants : lec- 20 21