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Dieu n'est plus ce qu'il était - article ; n°1 ; vol.33, pg 109-128

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Autres Temps. Les cahiers du christianisme social - Année 1992 - Volume 33 - Numéro 1 - Pages 109-128
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Ajouté le 01 janvier 1992
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Langue Français
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René Cruse
Dieu n'est plus ce qu'il était
In: Autres Temps. Les cahiers du christianisme social. N°33-34, 1992. pp. 109-128.
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Cruse René. Dieu n'est plus ce qu'il était. In: Autres Temps. Les cahiers du christianisme social. N°33-34, 1992. pp. 109-128.
doi : 10.3406/chris.1992.1511
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/chris_0753-2776_1992_num_33_1_1511SIGNES
DIEU N'EST PLUS
CE QU'IL ÉTAIT
René Cruse
« Le malheur des hommes ne doit jamais être un reste
muet de la politique.
Il fonde un droit absolu à se lever et à s'adresser à ceux qui
détiennent le pouvoir. . .
L'expérience montre qu'on peut et qu'on doit refuser le
rôle théâtral de la pure et simple indignation qu'on nous
propose. »
Michel Foucault.
La dévalorisation du discours politique devient très inquiétante. La
démocratie semble atteinte de mélancolie. Malgré quelques turbulences
conjoncturelles, il y a comme de l'indolence dans l'air.
Le discours religieux, quant à lui, n'est pas logé à meilleure enseigne.
Il apparaît trop chargé de charabia ou d'affirmations gratuites, sans
fondement ! L'un et l'autre n'emportent plus la conviction. Hormis celle
des fanatiques, bien sûr, sur lesquels la « langue de bois » remplace
avantageusement les analyses, politique et religieuse. Il s'ensuit comme
un désanchantement qui se traduit par un abstentionnisme civique ou
une désertion spirituelle qui peuvent ouvrir des avenues triomphantes
aux aventures totalitaires du Front National et des intégrismes religieux
réunis. C'est-à-dire : à ces bas lieux de la « non-pensée ».
La confiance se fait monnaie rare, le mot lui-même sonne ringard. La
méfiance se généralise. En réponse à la frustration de la sphère publique
René Cruse a été pasteur en France et au Maroc. Militant pacifiste, il consacre sa
retraite au « groupe Sida » et au « Comité Paix » de Genève. Ce texte se veut l'esquisse
d'un projet plus vaste. Dans cette perspective l'auteur invite les lecteurs d'Autres Temps à
lui faire part des réflexions qu'il suscitera chez eux.
109 on note une forte tendance à l'individualisme, au repli sur soi. La démag
ogie claironnante des discours crée un syndrome de « sinistrose ».
Tout cela n'est pas nouveau, certes, mais ce qui est nouveau, c'est la
médiatisation à outrance de la « pensée molle », de la pensée toute faite,
peut-être plus pernicieuse que la « mauvaise pensée ». Ainsi, la réflexion
critique est très menacée par ce que Paul Virilio appelle les « télétechno
logies » qui induisent la « vitesse absolue », jadis attribut du divin.
Vitesse grand « V » et démocratie se contredisent, la première rendant
impossible le temps de la concertation liée à la seconde.
Ce phénomène est sans doute aussi inquiétant que la montée de Le
Pen. Il permet les guerres téléguidées, sans contrôle de l'information,
comme on l'a vu avec « la tempête du désert ».
En outre, il faut constater la difficulté qu'éprouvent les intellectuels à
traiter de dossiers sensibles comme celui de l'Islam. L'affaire Rhusdie
notamment. Culpabilisés par nos rapports historiques aux pays arabes,
hormis de rares exceptions, les intellectuels distribuent volontiers des fes
sées à Jean-Paul II (qui ne cesse de donner des verges pour se faire bat
tre), mais en revanche, sont mal à l'aise, très réservés, excessivement
prudents, à l'égard de l'intégrisme musulman, cette perversion des
valeurs islamiques. En France, le terrain est politiquement miné.
Mais, bien sûr l'Église aussi, puissance idéologique, n'est pas en reste
dans le danger qu'elle fait courir à l'intelligence. Force est de reconnaître
que Mgr Decourtray, et toute la hiérarchie romaine témoignent toujours
d'un angélisme calculé et d'une naïveté entretenue quand se font jour des
« affaires Touvier ». Ayant bien agi en impulsant une « enquête histor
ique », les prélats s'empressent d'ajouter que les hauts dignitaires ecclé
siastiques compromis n'engagent pas l'institution. Ce qui est faux naturel
lement. Quand la presse ne protège pas toujours l'Église, elle se donne
bonne conscience en publiant par exemple, sur l'affaire Touvier, le trag
ique appel circonstancié d'André Mandouze dans Le Monde du 11 jan
vier 1992 : « Jusques à quand, ô mon Église ?...» qui reste sans effet.
L'Église-institution a-t-elle jamais eu un autre langage qu'obscurant
iste ? Ne préfère-t-elle pas répondre à toutes sortes de questions que
personne ne se pose afin d'éviter d'entrer en matière sur celles qui remet
tent en question ses dogmes les plus éculés ? La mièvrerie doucereuse de
son discours ne lui sert-elle pas toujours de paravent pour camoufler l'i
njustice la plus criante ?
Aux constatations ci-dessus s'ajoutent les « phénomènes de société »,
comme on désigne aujourd'hui la violence dans les banlieues, la drogue,
les intégrismes, l'intolérance à la différence raciale et culturelle, le sida,
et, d'une manière plus générale, plus universelle, les lourdes menaces qui
110 pèsent sur notre environnement. On assiste à la résurgence de nationali
smes exacerbés, on déplore, sans plus de combat, l'écrasante hégémonie
américano-nippone, la pérennité de la course aux armements et des guerr
es.
Poncifs, dira-t-on, « Paroles verbales », dirait le Canard Enchaîné !
Tout se passe comme si la vie n'avait plus de sens, et l'humanité plus
d'avenir.
Peut-être en effet, que la vie n'a pas de sens, et l'humanité plus d'aven
ir, mais ne sommes-nous pas obligés de faire comme si elle en avait un ?
Peut-on encore, à soixante-dix ans, prétendre apporter une contribu
tion positive, prendre une meilleure mesure des choses, pour retrouver
un peu la dimension en profondeur qui semble nous (me) faire défaut ?
La réflexion ne reste-elle pas un préalable contre le fanatisme et la
robotisation qui nous menacent ? Assurément !
Certains prétendent que notre époque n'est pas pire que les précédent
es, comme si le nazisme et le stalinisme qui ont traversé notre siècle
étaient à tout jamais banalisés. Comme si l'avenir écologique de la pla
nète n'était pas sérieusement menacé. Comme si les nouveaux enjeux
contemporains que je viens de signaler pouvaient se réduire à ce type de
comparaisons. Car aujourd'hui, le chômage, les nationalismes, la culture
du « battant », l'idéologie réussitaire, les problèmes bio-éthiques, sont
parmi bien d'autres, à traiter avec une urgence et une rigueur auxquelles
rien ne nous prépare. De nouveaux outils d'analyse restent à inventer.
Mais pour y parvenir il est peut être bon de se livrer à un exercice
d'anamnèse, sachant que le « souvenir » est la seule manière d'entrer en
résurrection. (Cf. Luc 24).
Car tout se passe comme si, même dans nos combats militants, nous
n'avions plus de « repères » incontestables. Or, il est difficile de vivre
sans points de repères, sans points d'accrochage pour l'esprit d'entreprise
et de lutte. Il est vrai que certains trouvent un remède à leur désenchan
tement en sombrant dans l'ésotérisme le plus aberrant, dans certaines
sectes par exemple. Ils y cultivent la « piété chaude », émotive, exubér
ante, mais intellectuellement pauvre. Les mystères servent alors d'oreil
ler de paresse. Ainsi l'autruche, la tête dans le sable, ne voit-elle plus
venir le danger.
Les idéologies - dit-on - seraient mortes ou en voie de décès. Voire.
D'autres sont déjà en place. A tort ou à raison, on attribue au marxisme
la mort des régimes communistes. Quant à la doctrine économique de la
libre entreprise capitaliste, doctrine dominante aujourd'hui, elle charrie
trop de crimes pour prétendre fonctionner comme planche de salut uni
versel, comme porteuse de sens pour la sauvegarde des valeurs humanist
es les plus élémentaires. Elle a toujours été un leurre.
111 En effet, quels sont les mots au pouvoir actuellement ? Entreprise,
concurrence, profits, taux de change, fluctuations boursières, inflation,
investissements, marchés, plus-values, compétitivité, efficacité, perfor
mance ? Et cette liste est loin d'être exhaustive. Bref, l'argent qui devrait
n'être qu'un moyen, est devenu une fin en soi. Implicitement il fait l'objet
d'un culte. Il pénètre tout et pourrit tout : l'art, le sport, la politique natu
rellement, et souvent la religion. Chaque progrès technique montre son
revers, apparaissant très vite comme un dans l'art de dépouiller,
d'appauvrir la Terre, de désertifier des régions entières par une « sur
exploitation ». La pléthore des uns s'accompagne pour tous d'effets con
tre-productifs de croissance.
Peut-on alors se réfugier dans la science comme en une « croyance » ?
Non, parce que la science, précisément, n'est pas une croyance. Elle est
critique, marquée de scepticisme et de rigueur. Elle ne fait que reculer
l'inconnu. Toute question résolue, provisoirement, en révèle vingt autres
de sorte que notre ignorance s'accroît bien plus rapidement que nos
connaissances. Le champ de nos inconnus ne cesse ainsi de s'étendre dans
un désenchantement pourvoyeur de névroses. « Plus le savoir progresse,
dit Claude Lévi-Strauss, plus il comprend pourquoi il ne peut aboutir ».
Le capitalisme triomphant, quant à lui, est aussi en échec, par son
triomphe même. Il est vrai que certains prétendent que le libéralisme
économique, qui ne fonctionne que par un taux de chômage plus ou
moins élevé, ne demande qu'à corriger ses plus criantes injustices qui lais
sent dans le bourbier de l'histoire des peuples entiers mourant de faim, et
une planète étouffée de nuisances et de pollutions mortifères.
Mais, la doctrine de la libre entreprise économique, dite « libérale »,
(libérale pour une minorité de nantis écrasant des majorités toujours plus
pauvres et toujours plus nombreuses), ne se corrige jamais d'elle-même.
Il faut sans cesse qu'on lui arrache le plus petit progrès social, parfois
avec violence, avec des grèves ou des révolutions sanglantes dont le coût
humain est lui-même écrasant. Alors, mais alors seulement elle s'adapte.
Là où il faudrait de grands idéaux, on ne parle plus que de grands équi
libres. Mais on voit combien ceux-ci sont factices. L'effacement des
valeurs et des utopies sociales crée donc un sentiment d'impuissance,
d'exclusion et de vide qui pousse les uns vers les paradis artificiels de la
drogue, et les autres, vers une politique aseptisée. Après nous le déluge !
Tout cela débouche sur le délire.1
J'ajouterais qu'à notre époque de communication accélérée et de
médiatisation plus ou moins totalitaire, on ne supporte plus, ou l'on n'ad
met que très difficilement, la remise en question de nos anciennes cert
itudes et de nos comportements.
112 A titre d'exemple, et d'exemple seulement : la guerre du Golfe, dont
Dominique Jamet disait2 « L'Irak, comme l'Espagne en 1936, à d'autres
fins et dans un autre contexte, a servi de terrain d'expérience et de
démonstration. Il est signiÊé clairement (...) à tout leader du monde d'en
bas, que toutes les fois qu'il pointera son vilain museau à l'entrée du
monde d'en haut, il aura affaire aux videurs. »
Telle qu'elle a été médiatisée en Occident fin 1990 - début 1991, cette
guerre aurait-elle été le point culminant d'un vide cérébral effarant de
notre société ? La « non-pensée » avait pris le pouvoir, et ceci de
manière institutionnelle. Nos médias distillaient alors, et semblent tou
jours distiller, une aversion pour toute entreprise intellectuelle sérieuse.
Depuis la « Tempête du désert » qui portait si bien son nom, hélas !
« l'ensemble de représentation, d'information et de communication, bref
la société médiatique, a sorti son revolver dès qu'il a été question de dif
fuser un savoir contradictoire... La circulation d'autres savoirs que ceux
correspondant aux canons stricts de l'offre et de la demande a été rendue
impossible comme s'il s'agissait d'évacuer toute forme d'expression autre
que celle de l'actuelle gestion, exclusivement qualitative, du quotidien. »
(Jean Ziegler, A demain Karl).3
A la recherche des racines
Cette crise du Moyen-Orient, qui est loin d'être terminée et dont les
conséquences catastrophiques ne font plus la une de nos journaux4 marq
uerait-elle chez nous l'aboutissement d'un long processus de dégradat
ion intellectuelle ? Désormais, je le répète, tout se passe comme si nous
étions culturellement coupés de tout point de repère, de tout point d'an
crage, de toute racine. L'arbre desséché n'aurait plus qu'à tomber. Car il
n'y aura plus de bourgeons pour notre avenir si nous continuons à négli
ger, refouler, ou tout simplement ignorer, nos repères culturels, nos raci
nes séculaires.
Quelles sont donc ces racines en Occident sinon, notamment, à côté de
la culture gréco-latine, les judéo-chrétiennes dont le berceau géo
graphique se situe précisément entre le Tigre et l'Euphrate ? C'est-à-dire
en Irak, dont les populations civiles ont été copieusement et « chrétie
nnement » bombardées en 1991 par les pays de la coalition en prière, re
sponsables du sur-armement du sanguinaire Saddam Hussein.
C'est d'Ur en Chaldée, non loin de l'actuel Bagdad, selon la Bible,
qu'Abraham, le père de tous les croyants monothéistes, juifs, chrétiens et
musulmans, partit sans savoir où il allait, conduit par une sagesse que
113 notre modernité semble vouloir ignorer, sinon étouffer. L'histoire de culture commencerait là, près de Babylonne, à 160 km de Bagdad.
Mais comment retrouver ces racines, et les cultiver aujourd'hui, sans
tomber dans les déviances et les aberrations historiques si souvent et ju
stement dénoncées ?
Après un long itinéraire intellectuel, après bien des traumatismes phi
losophiques, religieux et politiques, j'ai encore tendance à penser que les
racines bibliques et plus précisément, la personne de Jésus de Nazareth
qui en est issue et nourrie, sont toujours porteuses pour nous de renou
vellement intellectuel, de révolution sociale et d'une immense espérance
pour notre temps marqué de catastrophisme.
J'ai observé au cours d'une longue pratique militante que mes camara
des de combat, le plus souvent non-croyants, occultaient généralement,
en tous cas se passaient de toute référence implicite ou explicite à nos
racines gréco-latines en général (que je ne traiterai pas ici) et d'un certain
judéo-christianisme en particulier (que j'analyserai dans cet ouvrage),
comme s'ils confondaient dans le même silence, religion et culture. Ce
qui pourtant, pour eux, comme pour moi, n'est pas forcément la même
chose.
J'ai constaté en outre que l'enseignement dans nos écoles et universités
n'était pas en mesure de se référer utilement aux textes fondateurs de la
« civilisation » prétendue « chrétienne », à cause de l'hypothèque
« Dieu » dont on ne sait que faire dans un contexte laïque.
Enfin et surtout, un long compagnonnage avec les églises me donne à
penser aujourd'hui qu'il ne faut pas confondre le personnage clé, événe
mentiel, des évangiles avec le « christianisme » institutionnel. Mon rejet
des croyances religieuses me rend plus attachant que jamais ce Jésus, vic
time de la religion, que je tiens donc pour un excellent point de repère
pour notre réflexion et un vecteur sans pareil pour une « praxis » polit
ique, véritablement révolutionnaire. J'aurai l'occasion d'y revenir longue
ment.
Pour parvenir à explorer ces racines, pour reconquérir ce repère de
sens, je pense, quant à moi, qu'il y a bien d'autres chemins que les che
mins traditionnels, et parfois trop usés, de l'Église-institution, bien des
itinéraires différents, plus sûrs peut-être, pour retrouver à nouveau ce
vecteur qui est en train de nous échapper. Et, partant, sans s'aliéner par
des croyances ecclésiastiques, respectables certes, mais qui sont sans objet
pour mon propos. Chaque route nous fait découvrir des panoramas nou
veaux, car on se lasse des panoramas immuables.
Par exemple, je me suis lassé de la voie théologique qui menait trop
souvent à une impasse réactionnaire. J'ai alors voulu m'engager sur la
114 voie dite « christologique », à la suite de Karl Barth, mais je me suis
aperçu que toute dogmatique ecclésiastique ne faisait que corriger, pour
finalement l'atténuer, la fracture culturelle - que je crois révolutionnaire
- qui s'attache au nom de Jésus, le Galiléen, l'héritier présomptif d'Abra
ham. Je dirai comment et pourquoi tout au long de ce livre.
Je me suis alors intéressé à la voie historique pensant découvrir là de
nouveaux horizons qui me mèneraient au génie présumé du christi
anisme, mais je me suis aperçu que l'historicisme, pur et dur ne menait
non plus à rien de satisfaisant et de cohérent pour l'entendement. Ce qui
ne condamne pas pour autant la bonne vieille méthode historico-critique,
comme je m'en expliquerai plus loin.
En revanche, il m'est apparu que le romantisme, la poésie, l'art pictu
ral et la musique surtout nous rendaient parfois mieux compte de nos
sources culturelles que certaines élucubrations théologiques.
Enfin, le marxisme, en tant que philosophie de rupture, décapée
aujourd'hui de sa déviance staliniste à jamais condamnée, m'est apparu
aussi comme une grille de lecture possible, parmi d'autres bien sûr, de la
culture biblique. A condition, là aussi, de ne pas faire l'impasse sur les
textes fondateurs qu'on a tendance à ignorer de nos jours. Et à condition
aussi de ne pas croire qu'ils sont le passage obligé de toutes les analyses
conjoncturelles.
Aujourd'hui, la démarche qui fait l'objet de mon projet en témoigne,
je cherche d'autres voies, pour refaire émerger, de manière non-religieus
e, ces textes à vocation politique universelle. Si, comme l'indique le
titre : « Dieu n'est plus ce qu'il était », il est évident que je ne suis plus
non plus le pasteur que j'ai été. Je suis tout simplement un ex-pasteur qui
ne renie pas son passé. Pour s'en convaincre, je renvoie le lecteur à mes
premiers ouvrages : « La faute du pasteur Cruse » et « Dialogue polit
ique avec la mort ».
Toutefois, si je suis sorti de l'Église, ou plutôt si l'Église est sortie de
moi5, on ne trouvera pas ici un tir à boulet rouge contre cette Église grâce
à laquelle je suis ce que je deviens. Je resterai jusqu'au bout infiniment
reconnaissant à ma tradition protestante.
Bref, en théologie, comme en politique, je suis maintenant relégué au
rang de braconnier. Je chasse sur des terres qui me sont chères, certes,
mais dont d'autres, les églises et les partis, se croient les propriétaires
exclusifs. Dès lors, je doute que les églises et les organisations politiques
apprécient ma démarche.
Mais sans les exclure, je m'adresse surtout ici à mes camarades mili
tants politiques avec lesquels je me retrouve en famille.
Par elles-mêmes, mes hésitations font partie du panorama nouveau
115 que j'évoquais plus haut. Désormais je confesse que Dieu, c'est le doute.
« La foi au prix du doute » titrait jadis Jacques Ellul, ou « La foi d'un
incroyant » titrait Francis Jeanson. Je marche à côté de ces pèlerins
d'Emmaûs, incapables d'en croire leurs yeux et leurs oreilles, dont Geor
ges Haldas retrace si bien le portrait dans son admirable « Chronique
extravagante : Mémoire et résurrection ».6 J'y reviendrai lorsque viendra
la rédaction de mon livre.
Quand on me demande si je crois encore en Dieu, je trouve la question
absurde, sans objet, car pour y répondre il faudrait au préalable que mon
interlocuteur me dise qui est Dieu, où II est, ce qu'il fait ? A défaut de
préciser la question, la réponse est impossible.
Je propose donc à mes camarades militants une route rocailleuse,
pleine d'embûches et de questions, mais une route tout de même pour
notre temps, pour combattre la « non-pensée », l'exil, les cloisonne
ments, l'indifférence et le néant vertigineux de notre époque que je
dénonçais plus haut.
Sans doute, dira-t-on, entrer en matière sur nos racines bibliques
devrait logiquement introduire la question de Dieu, soit pour le nier, soit
pour l'adorer. Mais je propose un tout autre objet à ce travail, une autre
démarche, par-delà le « croire » ou le « non-croire ».
Bien sûr en opposition à l'astro-physicien et jovial poète, Hubert Reev
es, qui affirme donc que « Dieu n'est plus ce qu'il était » les théologiens
rétorquent que Dieu est immuable. Et, de plus, ils ajoutent qu'il est seu
lement connaissable par les textes bibliques, voire les dogmes des Églises.
C'est là l'opinion généralement admise par les croyants traditionnels,
alors que d'autres encore affirment, après Nietzsche, que Dieu est mort.
Ce qui induit qu'il aurait été vivant.
Indéniablement dans notre société post-moderniste (intégrismes mis à
part), « son statut a profondément changé. Son royaume n'est plus du
domaine de l'intellect. (J'ajouterai : ni même du seul domaine religieux.)
Il n 'est plus la Vérité. Ce serait ailleurs que Dieu maintenant se situerait.
On le rencontrerait au niveau des interrogations, et non plus au niveau
des certitudes. On le retrouverait mêlé à nos angoisses et à nos questions
sur le sens profond des choses » (H. Reeves).
Aujourd'hui, « Les horizons sont en flammes, les absolus aussi »
affirme Jean- Yves Baziou dans la défunte revue « Cultures & Foi » de
mai-juin 1991. Ce faisant, l'auteur nous met en garde contre l'agonie des
dieux qui créé un climat propice aux sectes intégristes et aux ésotérismes
de toutes sortes. Nous sommes définitivement en errance, en balbutie
ments, en devenir, seuls dans un espace offert à la navigation. Nos
anciennes manières de parler de Dieu tournent court et il nous faudrait
116 trouver des mots pour le taire, car Dieu est vécu comme passé, les mots
du christianisme n'opèrent rien. « Ils tombent des oiseaux
morts ». Le lexique religieux, à l'instar du lexique politique, est à épurer
de toutes ses scories. La foi, comme le combat n'ont plus à
s'exprimer dans une appartenance à une religion, ou des dogmes, mais
dans une solidarité avec les exlus.
La persistance de la religion, disent les modernistes, ne tiendrait qu'à
l'ignorance des véritables enjeux de la réalité. La simple honnêteté intel
lectuelle imposerait à toute personne exposée au discours scientifique
l'obligation d'abandonner toute forme de croyance religieuse. Avec une
bonne éducation, chacun cesserait de croire au Père Noël.
Voire ! Rien n'est moins sûr.
Nous sommes donc à l'heure où les croyants sont invités à remettre en
question leurs certitudes de foi, alors que les mécréants devraient peut-
être reconnaître que l'aventure humaine relatée par la Bible est encore et
à nouveau un bon support pour rendre possible l'avancée sociale et pré
voir un avenir où la vie serait digne d'être vécue.
Traditionnellement, dit Hubert Reeves, chaque religion fonde sa
morale sur une « histoire sainte » que les non-croyants appellent une
« mythologie ». Le judéo-christianisme, par exemple, s'appuie sur la
vision biblique de l'univers. La Genèse en fait une description détaillée.
Mais aujourd'hui, même les bons chrétiens savent que le monde n'a pas
été créé en sept jours mais plutôt en quinze milliards d'années. Eve n'est
pas sortie de la côte d'Adam. Le déluge universel est une légende. Josué
n'a pas arrêté le soleil pour donner la victoire aux Hébreux.
Pourtant, les valeurs humaines véhiculées par la sagesse biblique n'en
paraissent nullement affectées, au premier rang desquels : la justice
(Amos), l'accueil de l'étranger, le pardon, l'amour enfin.
Tel est le mystère à élucider. J'y reviendrai aussi.
D'ailleurs, si la culture nous a faits, n'est-ce pas l'homme aussi qui a
fait la culture ? Au point que la question de savoir par exemple si le
déluge universel est une vérité historique n'a plus d'intérêt tant il fait part
ie de notre inconscient collectif.
Karl Barth avait raison de dire à propos de la « parole de Dieu », que
c'est toujours un homme qui la dit. Il faudrait donc cesser d'assimiler la
Bible à la Parole de Dieu alors qu'elle se présente plus simplement
comme l'histoire de la séculaire quête de sens par des hommes en deven
ir. En effet, qui croit encore que Dieu ordonne des sacrifices et se com-
plait dans des batailles sanglantes, recommandant aux juifs d'avoir des
esclaves ? Qui croit que Dieu envoie au Diable ceux qui ont eu une mauv
aise conduite ? Et pourquoi la Parole de Dieu serait-elle concentrée
117