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Dissertation de l'abbé Pirot sur le concile de Trente. Extrait des papiers de Leibniz (suite) - article ; n°15 ; vol.3, pg 317-338

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Revue d'histoire de l'Église de France - Année 1912 - Volume 3 - Numéro 15 - Pages 317-338
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1912
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Exrait

Charles Urbain
Dissertation de l'abbé Pirot sur le concile de Trente. Extrait des
papiers de Leibniz (suite)
In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 3. N°15, 1912. pp. 317-338.
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Urbain Charles. Dissertation de l'abbé Pirot sur le concile de Trente. Extrait des papiers de Leibniz (suite). In: Revue d'histoire
de l'Église de France. Tome 3. N°15, 1912. pp. 317-338.
doi : 10.3406/rhef.1912.2028
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhef_0300-9505_1912_num_3_15_2028DE L'ABBÉ PIROT DISSERTATION
SUR LE CONCILE DE TRENTE1
xv
M. Duval, dont j'ai déjà parlé, homme vénérable pour son savoir et
pour sa piété, mais si attaché aux maximes des théologiens de delà les
monts et si prévenu contre ceux qui soutenaient des sentiments contraires^
a accusé M. Vigor 2 d'avoir attaqué le concile de Trente et de n'avoir
eu pour lui aucune considération, même dans les choses de foi. Je crois
que ces Messieurs, de part et d'autre, se sont jetés dans des extrémités
opposées, qu'il faut éviter avec soin.
M. Duval a fait un traité dans De suprema summi pontifias potestate,
où il combat particulièrement deux auteurs, M. Richer, qui avait fait le
livre De ecclesiastica et dvili potestate que M. le cardinal du Perron fit
condamner dans le concile provincial tenu à Paris en 1612, ce qu'on
appelle concile de Sens, parce qu'il était de la province assemblée à Paris,
qui n'était pour lors qu'un évêché et qui ne devint métropole que
dix ans après; et M. Vigor, conseiller du Grand conseil à Paris, qui
avait écrit des commentaires 3 sur la réponse synodale du concile de
Bâle aux nonces du pape Eugène IV, où il avait pris la défense de
Richer. Je ne suivrais aveuglément ni M. Duval, d'un côté, ni M. Richer
ou M. Vigor, de l'autre. M. Duval met le pape au-dessus du concile général
et lui donne un pouvoir absolument monarchique, sans le tempérer dans
l'exercice d'un gouvernement aristocratique ; il le fait maître des canons et
supérieur à tout ce que peut décider l'Église et sur la foi et sur les mœurs;
1. Voir la Revue, janvier-février, p. 78; mars-avril, p. 178.
2. Simon Vigor (1556-1624), neveu de Simon Vigor, archevêque de Narbonne.
Il fut conseiller au Grand conseil. On a de lui, outre l'ouvrage auquel fait
allusion l'abbé Pirot, Historia eorum quse acta sunl inter Philippum Pulchrum
et Bonifacium VIII, in-4°, Paris, 1613, Apologia de suprema Ecclesiss auctori-
tate, adversus magislrum Andr. Duval, in-8°, Troyes, 1615.
3. Publiés sous le pseudonyme de Theophilus Francus et avec ce titre :
Ex responsione synodali data Basilese oratoribus D. Eugenii papse IV in congre-
gatione general* 3 non. septembr. 1432, de auctoritate cujuslibet concilii generalis
supra papam et quoslibet fidèles, pars preecipua} et in earn commentarius, in-8°,
Cologne, 1613. 318 REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE
et ainsi il ne veut pas qu'il puisse jamais y avoir appel légitime de lui au
concile. Sont toutes maximes de Pie II, élevé au pontificat, et y rétrac
tant dans une bulle faite exprès les sentiments qu'il avait eus, n'étant
encore qu'Eneas Sylvius, secrétaire du concile de Bâle, bien différent en
cela de ce que fut depuis Adrien VI, qui, loin de suivre son exemple et de
révoquer l'opinion qu'il avait eue, écrivant comme simple docteur de
Louvain, un commentaire sur le Maître des Sentences, que le pape pou
vait errer et décider faux dans une décrétale, fit, étant devenu pape, réim
primer son livre sans y rien changer, et ainsi persistant dans sa première
persuasion, que le pape enseignant l'Eglise et parlant ex cathedra n'est
point infaillible.
Dire que le pape n'est point infaillible, c'est le soumttre à l'Église qui
l'est elle-même; et le soumettre à l'Église, c'est réciproquement dire
qu'il n'est pas infaillible, puisque, s'il était infaillible, il ne pourrait
plus être corrigé par l'Église. Tous ces principes, tant pour l' affirmative
que pour la négative, sont liés : Qui dit que le pape est infaillible,
lé met au-dessus de l'Église, puisqu'il le met en droit de juger de ses canons
et de les changea Qui le dit supérieur à l'Eglise, ne le tient pas capable
d'errer, puisque, s'il pouvait errer, il pourrait être redressé par l'Église
(p. 30), qui est elle-même indéfectible. Dire au contraire que le concile
général est par dessus le pape, c'est vouloir que le pape puisse errer, puis
que, s'il était infaillible, il n'y aurait nulle autorité à quoi il pût être infé
rieur. Et dire qu'il n'est pas infaillible, c'est le faire sujet de l'Église et
l'en faire dépendre.
La Faculté de théologie de Paris, quelque respect qu'elle ait eu pour
le pape, a toujours cru qu'il était soumis à l'Eglise, qu'on pouvait appeler
de lui à l'Église, comme la France a appelé de Boniface VIII, de Jules II
et d'autres papes au concile général, et, par cette raison, elle n'a jamais
cru que le pape fût infaillible. Cela se voit par ses conclusions et par les
livres du cardinal d'Ailly, de Gerson, qui appelle ce cardinal son illustre
maître, ihclytus prseceptor meus^ et par Almàin 1, qui ont fait sur cela^
au nom de cette Compagnie, dont ils étaient, des traités exprès. Le
cardinal d'Ailly, évêque de Cambrai, contre Jean de Mohtésono, Jaco»
1. Pierre d'Ailly (1330-1420) t grand-maître du collège de Navarre, aumônier
du roi Charles VI, évêque de Cambrai reçut la pourpre en 1411. Il assista aux
conciles de Pise et de Constance . — Jean Gerson (1353-1429) succéda à soft
maître P. d'Ailly (1395) comme chancelier de l'Université de Paris, et comme lui
prit part aux assemblées de Pise et de Constance. —Jacques Almain, professeur
au Collège de Navarre, mort en 1515; son principal ouvrage est : De auc tori tale
Ëcclesise seu sacrorum conciliorum earn reprsesentantium... contra Th. de Vio, qui,
his âiebus, suis scriptis nisusest Ëcclesias Christi potestatem enermre, in-4°, Pari»,
151*. DISSERTATION SUR LE CONCILE DE TRENTE 319
bin 1; Gerson, contre les ennemis du concile de Constance, et Almain
contre Cajétan 2 ; et il est étonnant que M. Duval, docteur de la Faculté,
ait ainsi entrepris et imprimé que le pape est supérieur au concile ; que
les évêques qui assistent à ces assemblées générales de l'Église, ne sont
point proprement juges, mais simples conseillers du pape, et qu'il peut
de plein droit conclure de son autorité contre la pluralité ; que le gouver
nement de l'Église est arbitraire et dépend uniquement de l'empire de ce
chef visible; qu'il est infaillible, et que l'Église n'a qu'une infaillibilité
passive qu'elle tire de lui; que le concile n'est infaillible qu'autant qu'il suit
l'instruction du pape, comme de son souverain modérateur, qui le peut
conduire, transférer et finir comme il lui plaît, ainsi qu'il est dit dans l'acte
de l'abrogation de la Pragmatique sanction qui fut faite dans le concile de
Latran Ve, dans la sess. h. Sont des principes qu'on ne s'étonnera pas de
trouver dans Turrecremata, dans Cajétan, dans Baronius, dans Bellar-
min 3. Il serait extraordinaire que des cardinaux si attachés à la Cour de
Rome en eussent d'autres, mais il est étrange qu'un docteur français y soit
entré.
Cela ne se souffrirait pas présentement, et jamais même il ne se
devait souffrir en France, On n'y a pas toujours été obligé, comme depuis
quelques années que l'édit du roi a été fait,il y a dix ans,à enseigner les quatre
propositions qui font la déclaration du clergé sur la puissance ecclésiastique,
4. Jean de Moiitson, théologien espagnol, de l'Ordre de Saint-Dominique,
licencié de Paris, combattit dans sarésomptd (1386-87) l'Immaculée conception
et excita ainsi l'indignation delà Faculté (Du Boulay, Historia Universilatie
Parisiensis, 6 vol. in-fol., Paris, 1665-1673, t. iv, p. 618 sq. ; Quétif et Échard,
Scriptures Ordinis Prsedicalorum, t. i, p. 691).
2. Thomas de Vio, connu sous le nom de Cajétan (1469-1534), dominicain,
célèbre commentateur de saint Thomas et interprète de la Bible, cardinal en 1517.
Dans son traité De auctoritate papse et concilii utraque coniparata, in-4°, Rôïne,
1511, il met le souverain pontife au-dessus du concile; il|fut dénoncé par
Louis XII à la Sorbonne et combattu par Almain.
3. Jean de Turrecremata ou Torquemada (1388-1468), théologien espagnol
dé l'Ordre de Saint- Dominique. On l'a confondu avec l'inquisiteur Thomas d«
Torquemada. Il soutint au concile de Bâle les intérêts du pape Eugène IV
et fut cardinal en 1439. — César Baronius (1558-1607) fut général de
l'Oratoire après saint Philippe de Néri, et cardinal en 1596. Pour réfuter les Cen-
turiateurs de Magdebourg, il composa Annales ecclesiastici (Rome, 1588-1607,
douze volumes in-fol.) et poursuivit cet ouvrage jusqu'à l'année 1198. — -Robert
Bellarmin (1542-1621), jésuite, cardinal en 1598» II soutint une controverse avec
le roi Jacques Ier d'Angleterre sur l'autorité des souverains. Son traitéDe pote-
slate summi pontifiais in rebus lemporalibus, in-8°, Rome, 1610, fut défendu par
le Parlement de Paris, bien qu'il soutînt seulement la thèse du pouvoir indirect»,
Bellarmin a aussi donné : De summo pontifice capite tôtius Militantis Ecclesiœ,
dans les Disputationes) ; etc., etc. 320 REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE
d'enseigner que l'Église n'a nul pouvoir sur le temporel des rois, ni directe
ment, ni indirectement ; que les papes mêmes sont soumis au concile général
et tenus de lui obéir, comme le déclare le concile de Constance dans la sess. iv
et dans la cinquième ; que l'exercice du pouvoir du pape doit être réglé par les
canons ; que le jugement du pape dans les questions de la foi n'est pas infailli
ble si le consentement de l'Église n'y survient et ne l'autorise. Mais, de tout
temps, dans tout le royaume, et particulièrement dans l'Université de
Paris, c'a été le dogme communément reçu, et on n'a rien dû dire contre.
Il est vrai que M. Duval n'a rien dit sur le fait du temporel, et on n'aurait
jamais souffert qu'il eût rien écrit contre l'indépendance absolue des rois
à cet égard, la Faculté de Paris ayant, en 1626, condamné ce que disait
Santarel 1, en soumettant les couronnes à la disposition de l'Eglise, lorsque
les rois abusent de leur autorité à son préjudice, comme contraire à la
parole de Dieu; note, à quoi les relations particulières, et que je tiens sûres,
de ce qui se passa dans les assemblées de cette Compagnie pour cette
affaire, marquent que M. Duval résista en pleine assemblée, traitant d'ail
leurs cette doctrine de Santarel de séditieuse et de fausse, et ne la voulant
point sauver; mais il fait l'Église universelle, soit dispersée, soit assem
blée dans un concile général, qui la représente, inférieure au pape; il dit
que les conciles sont utiles, mais qu'ils ne sont jamais nécessaires; qu'ils
ne sont infaillibles que quand ils suivent les instructions du pape et qu'il
les confirme; qu'il est infaillible lui-même dans ses décisions quand il
prononce ex cathedra, c'est-à-dire avec toute la solennité nécessaire dans
une occasion semblable, appliqué à examiner et faire examiner à fond une
question pour la déterminer et en faire recevoir la détermination par toute
l'Église, faisant pour cela des prières à Dieu, étudiant la chose, prenant
pour la conclure avis de théologiens habiles, et la concluant (p. 31) dans le
collège des cardinaux; et qu'ainsi on ne peut appeler de ses décisions
à aucun concile général.
Toutes ces maximes sont fort éloignées de celles qu'on a tenues de
tout temps en Faculté. On y regarde, à la vérité l'état de l'Église comme
monarchique, mais mêlé d'un gouvernement [aristocratique; le pape
est reconnu comme pasteur universel, comme vicaire universel de
Jésus-Christ, seul chef visible de l'Église, ayant de droit divin
1. Antoine Santarelli (1569-1649), jésuite italien, auteur du Tractatus de hx-
resi, schismate, aposlasia... et de potestate summi pontificis in his delictis puniendis,
in-4°, Rome, 1625. Lorsque ce livre fut introduit en France, il excita contre
la Compagnie de Jésus une violente tempête. Voir les Mémoires du P. Garasse,
éd. Ch. Nisard, in-18, Paris, 1861, p. 189-201; le P. Prat, La Compagnie de Jésus
•en France au temps du P. Coton, in-8°, Lyon, 1876, t. iv; Perrens, L'Église et
V État sous le règne de Henri IV et la régence de Marie de Médicis, in-8°, 2 vol.,
Paris, 1871, t. n. DISSERTATION SUR LE CONCILE DE TRENTE 321
dans toute l'Église une primauté non seulement d'honneur et de di
gnité, mais aussi de pouvoir et de juridiction; mais on veut d'ailleurs que
les évêques soient immédiatement d'institution divine, qu'ils soient juges
dans les conciles, qu'ils puissent par l'autorité qu'ils tiennent do Jésus-Christ
connaître de la foi et en prononcer dans leurs diocèses, quoiqu'il y puisse
avoir appel de leurs jugements ; que les conciles généraux soient au-dessus
du pape, qu'il leur soit soumis, qu'il soit obligé de tenir ce qu'ils arrêtent
et lié par leurs canons; qu'il puisse être déposé; que les conciles soient
quelquefois nécessaires; qu'ils puissent se tenir sans le consentement du
pape, quoique jamais sans qu'il en soit prié, son droit étant d'y présider
s'il veut bien s'y trouver; que le pape ne puisse se dispenser de confirmer
un concile général légitime; que ce concile suit infailllible de lui-même par
la seule assistance du Saint-Esprit et non pas par l'assistance, instruction
ou confirmation du pape ; que le pape ne soit infaillible dans ses décisions
qu'autant que l'Église les reçoit et y consent. Tout cela prouve combien
M. Duval se conforme peu à l'esprit de cette Compagnie, et combien tout
théologien qui en est, doit éviter les principes de ce docteur; mais il fait
voir en même temps qu'on ne doit pas moins, en cette école, s'écarter des
sentiments outrés de M. Richer et de M. Vigor.
Ces deux auteurs ont parlé de la primauté du pape comme s'ils ne
l'avaient pas reconnue de droit divin en fait de juridiction, mais
d'institution humaine, ou seulement d'honneur et de préséance. C'est
ce qui a fait comparer à M. Richer, dans son livre De eccles. et polit,
potestate, le pape à l'égard de l'Église, avec un recteur d'Université
à l'égard de son corps, ou un Doyen de Compagnie, ce qui n'emporterait
qu'une primauté d'ordre, comme d'un premier entre égaux, tel qu'est
un Premier président au Parlement, primus inter pares. Et c'est ce qui
a fait relever à ce même docteur, après qu'il eut renoncé à se trouver aux
assemblées de la Faculté, où il avait reçu du chagrin en 1612, bien
des propositions de la censure qu'elle fit en 1617 de De Dominis, où elle
se déclare nettement sur la plénitude de pouvoir de saint Pierre et ses succes
seurs dans toute l'Église, qu'elle reconnaît seuls entre les évêques avoir
succédé à cette étendue de puissance par toute la terre; au lieu que les
autres, tout successeurs qu'ils sont des apôtres, n'ont qu'une juridiction
limitée, qui, en elle-même, vient de Jésus-Christ qui les a institués comme
le pape, avec subordination à ce chef, mais, dans l'exercice et pour l'usage,
est limitée à un diocèse borné par l'Église, saint Pierre ayant eu un pouvoir
apostolique dans toute l'Église, comme un pouvoir ordinaire, ainsi que
l'appellent les théologiens, c'est-à-dire pour le communiquer à ceux qui
le suivraient dans son siège, Linus, Cletus et les autres; au lieu que les
autres apôtres ont bien eu le même pouvoir apostolique qui regardait
toute la terre, pouvant, en vertu de ce pouvoir, publier l'Évangile partout,
dresser partout des Églises, exercer partout leurs fonctions; mais l'ont eu REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 322
d'une manière extraordinaire, sans le faire passer à ceux qui leur succéder
aient, ni saint Jacques à l'évêque de Jérusalem, ni les aUtïes à ceux qui les
ont suivis, comme le pontificat dans l'ancienne Loi se trouva tout ensemble
et en Moïse et en Aaron, d'une manière ordinaire, pour être transmis à
Éléazar et ses autres successeurs après sa mort ; en Moïse, pour finir
en lui, sans passer à d'autres; ce qui s'appelle avoir la souveraine
prêtrise ou sacrificature extraordinairement, pouf la voir mourir avec
soi et sans succession. Tous les apôtres n'étaient pas papes avec saint
Pierre, comme Moïse était grand-prêtre en même temps qu' Aaron, et
même éminemment} et ceux qui ont voulu égaler saint Paul à saint Pierre,
comme voulant que ces deux apôtres, qui sont appelés PrinGe» des Apôtres
(p. 32), et que saint Irénée et les autres anciens Pères disent qui ont fondé
l'Église de Rome par leur sang, quelques-uns même ajoutant gouvernée
ensemble, ont été deux chefs qui n'en faisaient qu'un et qui ne devaient
jamais avoir qu'un successeur, comme M. Arnauld ' l'avait avancé dans
la préface du livre de la Fréquente communion, son premier ouvrage, par
où il débuta pour se faire connaître il y a cinquante ans, et M» Hermant*
qui a fait un livre sur cela, comme pour donner une apologie de M. Arnauld
sous le titre de Grandeur de V Église romaine 3, et n'ont pas été
bien reçus à Rome, des propositions semblables à celles-là ayant
été condamnées dan» l'Inquisition. Il faut, avec saint Cyprien,
dans son livre de Y Unité de l'Église connaître que Jésus*Christ
a donné personnellement à saint Pierre une primauté qui le fait supé
rieur aux autres apôtres, et c'est proprement dans cette primauté
que consiste la papauté ; ainsi elle a dû se perpétuer et passer à ses succes
seurs, puisque c'était pour le gouvernement de l'Église qui devait subsister
jusqu'à la consommation des siècles; il fallait un centré d'unité, pour
ôter toute occasion de schisme; le pape est oe centre, et l'Église romaine,
comme dit saint Irénée, celle où toutes les autres doivent se rendre et en
qui elles se réunissent : Propter potentiorem principalitatem omnem conve*
nire Ecclesiam, expression commune parmi les Pères, saint Cyprien se
servant communément de semblables dans ses épîtres, saint Jérôme, dans
son épître à Damase, saint Augustin en vingt endroits.
1. Antoine Arnauld, De la fréquente communion, in-8°, Paris, 1643. Cet ouvrage
fut approuvé de dix-neuf archevêques et évêquea.
2. Godefroi Hertnant (1617-1691), recteur de l'Université et chanoine de
Beau vais, a donné un grand nombre de livres d'histoire et de polémique. Sèg
Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du xvne siècle ont été publiés par M. À.
Gazier, 6 vol. in-8», Paris, 1905-1910.
3. La grandeur de V Église romaine établie sur l'autorité de saint Pierre et de
saint Paul, etc., in-8°, Paris, 1645. Cet ouvrage anonyme fut condamné à Rome
le 24 janvier 1647. Hermant l'attribue à Antoine Arnauld lui-même {Mémoirest
t. i, {>. 355). SUR LE CONCILE DE TRENTE 323 DISSERTATION
Mai» quoique les autres apôtres ne fussent point souverains pontife»
comme saint Pierre, et qu'il n'y eût que lui qui eût la primauté, qui n'est
que d'un seul, ils étaient cependant égaux à lui dans la qualité
d'apôtrês, Pari consortio prsediti honoris et potestatis, dit saint Cyprien
dans le même endroit, ou quelque chose que porte la dernière impression
d'Oxford 1, dès le vie siècle, comme le P. Mabillon dans la préface du
livre qu'il a fait de la liturgie gallicane2, on lisait comme nous lisons i
Primatus Petto datur, ut una Christi Ecclesia et cathedra monstretur,
C'est ainsi que Pelage II, environ l'an 577, a cité cette autorité sous le
nom de Cyprien dans le livre de YUnité de V Église ; c'est dans son épître VIe,
qui est aux évêques d'Istrie, et le P. Mabillon a raison de dire que
tous les manuscrits que cite l'édition d'Oxford sont postérieurs à cette
épître, n'y ayant nulle apparence qu'ils aient plus d'onze cents ans*
Ce pouvoir apostolique, en quoi saint Cyprien dit que tous les apôtres
étaient égaux, c'est, outre l'autorité de faire des livres sacrés, qui a
été incommunicable et qui ne s'est trouvée ni dans les successeurs de
saint Pierre, ni dans ceux des autres apôtres; celle d'établir des Église»
par toute la terre, d'y prêcher l'Évangile, ayant reçu de Jésus-Christ
la mission à toutes les nations pour annoncer la foi â toute créature,
et d'y exercer les autres fonctions de juridiction; ce pouvoir, qui n'a
point d'autres bornes que l'étendue de l'Église, était commun à tous
les apôtres, et il ne s'est pas continué dans leurs successeurs; il n'y a que
le pape qui y ait succédé à saint Pierre. Tous les apôtres étaient égaux en
cette puissance apostolique, mais pour l'exercer en unité : Jésus^Christ
lonna un pouvoir particulier à saint Pierre dans ce collège^ et c'est ce qui
s'appelle sa primauté. Saint Cyprien établit également ces deux vérités
au même endroit dans le livre de YUnité de V Église qu'on vient de citer.
Hoc, dit-il, erant utique et cseteri apostoli quod fuit Petrusf pari consortio
prsèditi et honoris et potestatis; sed exordium ah unitate proficiscitur : pri-
matus Petro datur, ut una Christi Ecclesia et cathedra monstretur, etc»
M. Rigault, dans ses notes, prétend que ce qui est dit ici de la primauté de
saint Pierre 3 n'est point de saint Cyprien; que c'est un pur paralogisme,
que le dessein de saint Cyprien est uniquement de parler de l'unité, à quoi
né revient nullement la primauté, qui y est plutôt contraire ; et ainsi que
ce qui regarde la primauté à été ajouté par une main injurieuse à l'auteur,
qu'elle fait mal raisonner. Hdsc, dit'il, insititia esse satis ex eo deprehenditur,
1. Sancti Cs&cilii Gyprianifopera recognila et illustrata per Joannem Fettt'
Oaooniensem episcopum, in-fol., Oxford, 4682.
2. J. Mabillon, De liturgia gallicana, in-4°, Paris, 1685.
3. Nicolas Rigault (1577-1654), magistrat et érudit. Parmi ses nombreux
ouvrages, se remarque celui dont parle ici l'abbé Pirot : Sancti Cypriani ùpefa
cum N. Rigaltii observationibus, in-foJ., Paris, 1649. 324 REVUE D'HISTOIRE DE l'ÉGLISE DE FRANCE
quod minime conveniat proposiio ... etenim neque hic, neque in sequentibus,
de primatu aut principatu Pétri agitur, sed de unitate Ecclesiœ ; immo
destruit unitatem primatus... maie meriti sunt de sanctissimo Cypriano qui
sapientissimum episcopum faciunt authorem istius paralogismi. Dans
l'impression (p. 33) d'Oxford, on s'est servi de cette ouverture et on a pré
tendu par nombre de manuscrits, que les paroles qui touchent la primauté
de saint Pierre avaient été ajoutées à saint Cyprien. Mais y a-t-il rien
qui puisse combattre la preuve qu'on apporte d'ailleurs de la vérité de
ce texte comme nous le lisons avant l'édition d'Oxford, prise de la citation
qu'on en trouve dans l'épître de Pelage II, "qui était le prédécesseur dé
saint Grégoire; comme prouver au contraire que la lettre de Pelage II
était corrompue? Il faudrait pour cela des citations de saint Grégoire avant
ce temps-là qui combattissent cela. Et où les prendre?
Ce que dit M. Rigault, que la jonction de la primauté avec l'unité est
Un pur paralogisme, peut aisément être réfuté. La primauté même de
saint Pierre fait à l'unité de l'Église, bien loin d'y être incompatible,
comme le prétend ce scholiaste. M. le cardinal du Perron, dans sa Répli
que 1, 1. I, chap, lvi, à la page 534, à l'occasion même de cet endroit de
saint Cyprien qui accorde l'égalité des apôtres entre eux douze, et la
primauté de saint Pierre, fait une distinction aussi solide qu'ingénieuse de
deux puissances dans saint Pierre : l'une interne et essentielle à l'apostolat,
l'autre externe et accidentelle à l'apostolat. Il dit que les autres apôtres
étaient égaux à saint Pierre dans la première puissance, et non pas
dans la seconde; c'est-à-dire, dit-il, qu'ils étaient égaux quant à la
puissance, et non quant à l'ordre de l'exercice de la puissance.
Pour l'intelligence de quoi, il faut savoir qu'il y avait deux choses
requises pour exercer légitimement l'apostolat, l'une de l'exercer avec
autorité, car ceux qui l'exerçaient comme les faux apôtres, étaient
usurpateurs et sacrilèges; l'autre, de l'exercice (sic pour Y exercer) en unité,
car ceux qui l'eussent exercé hors de l'unité eussent été schismatiques,
encore qu'ils eussent eu la vraie commission et autorité de Yexercer. Or,
poursuit-il peu après, pour conserver cette unité, en laquelle l'autorité
interne et essentielle à l'apostolat devait être exercée, il était besoin pr
emièrement d'un sujet qui fût comme le centre, le principe et la racine de
cette unité, et par relation et adhérence auquel tout le collège des apôtres
et tout le corps de l'Église se maintînt en unité ... Et secondement, pour
maintenir cette unité, il était besoin encore, outre l'autorité interne et
essentielle à l'apostolat, d'une autre autorité externe et accessoire à l'apos"
tolat, qui eût la superintendance sur le soin de la conservation de l'unité,
afin de faire que les apôtres exerçassent leur apostolat en unité. Voilà
1. Réplique à la Réponse du sérénissime roi de la Grand' Bretagne, in-fol.,
Paris, 1620. DISSERTATION SUR LE CONCILE DE TRENTE 325
ce que dit ce cardinal de ce pouvoir particulier de saint Pierre, à quoi il
rapporte l'autorité sur tout ce qui est nécessaire pour maintenir l'unité
et pour prévenir le schisme, comme la distribution des juridictions, la
suspension et la limitation de Vexercice du ministère et autres semblables.
Et il remarque que les apôtres étant assistés du Saint-Esprit, n'avaient
pas besoin que cette conduite se pratiquât si évidemment à leur égard ;
mais qu'il fallait en leurs personnes même proposer une forme et un
modèle de l'ordre que l'Eglise devait tenir après leur mort à l'égard de leurs
successeurs, et qu'il faut raisonner de cela comme du concile que saint
Luc,Act., xy,, dit que tinrent les apôtres pour régler comme en userait l'Église
à l'égard des cérémonies légales, puisque tous les apôtres, et chacun d'eux
en particulier, avaient droit de décider sur cela, et qu'ayant tous appris
du Saint-Esprit qu'ils avaient reçu avec plénitude tout ce qu'il
fallait pour cela, Docebit vos omnia, docebit vos omnem veritatem, et étant
guidés par lui, pas un d'eux ne pouvait ni errer ni manquer dans la conduite
de l'Église- sur les matières de religion; et ce ne fut que pour marquer à
l'Église de quelle manière elle en devait user en semblables rencontres après
la mort des apôtres, et laisser aux pasteurs qui devaient venir ensuite la
forme des conciles généraux qu'on serait obligé de faire en quelques occa
sions. M. Richer ne s'était pas bien expliqué dans son libelle De eccl. et polit,
potestate sur la primauté du pape, et il semblait ne la reconnaître que de
droit ecclésiastique, ou du moins il disait que ce n'était qu'une primauté
d'ordre, d'honneur, de dignité, et non pas de pouvoir et de juridiction, et
c'est apparemment ce qui donna lieu à trouver son livre mauvais en Faculté,
je ne dis pas à M. Duval, qui y était comme son émule, mais à M. Fillesac *,
à feu M. de Harlay (p. 34), archevêque de Rouen, pour lors jeune docteur et
abbé de Saint- Victor, qui, en 1612, lui fut si contraire en cette Compagnie.
La Cour paraissait d'abord vouloir soutenir M. Richer en place, le Parlement
s'y joignait; mais deux mois après, la reine-mère régente, Marie de Médicis,
dans la minorité de Louis XIII, donna une lettre de cachet pour faire élire
une personne qui lui succéderait. Cela se fit au mois de septembre de
1612, et l'acte porte qu'on approuvait tout ce qu'avait fait M. Richer
pendant le temps de sa charge, hors le livre De eccl. et polit, potestate. Il
vécut encore dix-neuf ans depuis, mais il ne rentra plus en Faculté, et fit
ces notes qu'on a citées contre la censure qu'elle porta pour condamner De
Dominis, où il retranche trop de l'autorité du pape.
M. le cardinal de Richelieu, quoique assez équitable sur les prétentions
de Rome, tout cardinal qu'il était, comme il paraît par son testament
politique, où il marque qu.il a trouvé les théologiens de Paris dans un
1. Jean Filesac, mort en 1638, doyen de la Faculté, fut docteur de Paris et curé
de Saint-Jean-en-Grève. A la déposition de Richer, il avait été nommé syndic.