Les hommes de l'éternel

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Gustave Thibon a donné d'innombrables conférences durant près d'un demi-siècle. S'adressant au grand public, il avait ce don de faire partager à tous non pas les mêmes vérités à la même profondeur, mais les mêmes vérités à des étages divers, des "lieux communs" jusqu'à "la porte infranchissable" afin que chacun pût à son niveau en être éclairé et nourri car "l'évidence la plus commune, si elle pénètre le fond de l'âme, se transforme en révélation inépuisable".
Ses paroles nous donnent le courage de suivre son ultime recommandation : "Je ne veux pas vous amener à penser dans le même sens que moi, mais à penser vous-mêmes, dans votre sens propre."

Les conférences inédites d'un grand penseur chrétien qui pose sur notre époque un regard d'une exceptionnelle lucidité.


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Publié le 19 octobre 2012
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EAN13 9782728916832
Langue Français

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Entre les conservateurs qui barrent l’avenir et les progressistes qui renient le passé, nous devons être avant toutles hommes de l’éternel, les hommes qui renouvellent, par une fidélité éveillée et agissante, toujours remise en question et toujours renaissante, ce qu’il y avait de meilleur dans le passé.

À Zézé


AVANT-PROPOS

Gustave Thibon a donné d’innombrables conférences de par le monde durant près d’un demi-siècle. C’est dire l’importance de cette partie de son œuvre et combien l’on peut regretter son caractère volatil. J’ai tenté d’en donner ici un aperçu, même si fixer sur le papier ses propos tenus de vive voix revient à peu près à faire défiler sur un écran les images arrêtées du vol de l’aigle… La transcription de l’oral à l’écrit ne peut rendre dans leur plénitude ni la verve de l’orateur, ni le style de l’écrivain mais, en dépit et au-delà de cette relative déperdition de la forme – « chair de la pensée » dit Flaubert –, on retrouve, au premier regard jeté dans ces pages, le merveilleux paradoxe d’un homme aussi fraternel qu’il était incomparable, et dont ­l’intelligence tellement hors du commun était en même temps extra­ordinairement communicative.

« Le philosophe devrait toujours garder les yeux fixés sur Socrate, fils de la sage-femme et accoucheur des esprits – de tous les esprits, y compris celui de l’esclave du Ménon » écrit Gustave Thibon dans sa préface à L’Équilibre etl’Harmonie1. S’adressant au grand public, il avait ce don de faire partager à tous non pas les mêmes vérités à la même profondeur, mais les mêmes vérités à des étages divers, des lieux communs jusqu’à « la porte infranchissable ». Au reste, toute son œuvre témoigne que de l’évident à l’ineffable, il n’y a pas de solution de continuité. Le vrai n’est pas moins vrai à sa base qu’à son faîte, de sorte que chacun à son niveau peut avoir le sens intime du vrai, et « l’évidence la plus commune, si elle pénètre au fond de l’âme, se transforme en révélation inépuisable ». Ce sens du vrai relie les hommes les plus simples, non intellectuellement sans doute, mais ontologiquement, aux plus hautes réalités : il les guide sans les instruire… En haut de l’échelle, à l’inverse, il garde les sages – philosophes au sens plein et premier du mot – d’oublier l’humble réalité d’en bas : ainsi reconnaît-on les plus grands d’entre les hommes à ce qu’ils savent redescendre jusqu’aux plus petits, « redescendre sans s’abaisser », selon la belle formule de notre auteur, et cela d’autant mieux qu’ils se sont élevés plus haut … C’est ce qu’illustre admirablement le génie socratique du « maître à penser » que ne voulait pas être Gustave Thibon. « Un maître ? Non : je suis l’un de vous, je marche et je cherche avec vous : je n’ai pas de disciples, je n’ai que des amis. » « Ou peut-être, concédait-il parfois, suis-je un maître à faire penser »…

Que si « penser est le propre de l’homme », comme il faut l’entendre ici, penser n’est donc pas le privilège des intellectuels, comme peindre, par exemple, est celui des peintres. On peut se consoler sans déchoir de ne pas savoir tenir un pinceau, mais on ne peut pas, sans se trahir et se dénaturer, renoncer à penser. Aujourd’hui pourtant, les hommes ont tendance à se diviser eux-mêmes entre les « intelligents », qui se comprennent entre eux dans l’indifférence générale, et les autres qui, privés de facultés intellectuelles remarquables, négligent, avec un fatalisme teinté de complaisance, tout ce qui ne relève pas de la vie pratique et des questions matérielles. Cette désastreuse dichotomie se creuse à proportion que se perd le sentiment religieux : la notion de vie intérieure, inhérente à ce sentiment, entraîne dans sa chute celle, plus large mais très proche, de vie de l’esprit. Dès lors, penser est un mot qui ne peut plus dire pleinement ce qu’il veut dire. Car la pensée est liée à la vie de l’esprit comme le souffle à la vie du corps. Et parce qu’elle est le propre de l’homme, elle ne requiert absolument que ce minimum d’« intellect » dont aucun homme raisonnable n’est dépourvu, même si, naturel­lement, elle s’épanouit d’autant plus harmonieusement qu’elle est mieux éclairée par l’intelligence proprement dite2. Quel est l’enfant qui ne pense pas ? Non qu’il pense quelque chosede la réalité qu’il découvre, mais il penseà elle, la regarde, la questionne, et adopte d’emblée « le pas de l’interro­gation » qui, disait Valéry, est le pas même du philosophe. Certes, l’enfant est sans réponse, mais des réponses du philosophe jaillissent de nouvelles questions, de sorte que, tout avancé qu’il est intellectuellement par rapport à l’enfant, il garde comme une grâce l’esprit d’enfance sans lequel la vie de l’esprit s’éteint et l’intelligence, privée d’objet, s’exerce à vide.

Penser est donc plus essentiel que ce qu’on pense. Mais la pensée en elle-même ne peut ni ne veut s’exprimer. En revanche, ce qu’on pense – les idées qui germent en nous sous l’influence de la pensée – appelle des mots (ce n’est pas par hasard que l’homme, ce « roseau pensant », est le seul animal doué de la parole). Et c’est ici qu’intervient l’intelligence – l’intelligence et tout son équipage : jugement, bon sens, facultés d’abstraction, d’élaboration, mémoire, don d’expression, bref ! Hélas ! C’est encore ici, précisément, que nous risquons de nous faire le plus cruellement défaut à nous-mêmes… Lacune d’autant plus éprouvante que la vie de l’esprit nous anime davantage. Quelle joie salutaire alors que trouver dans les paroles d’un autre cela même que nous tendions en vain à concevoir et, pour le concevoir, à exprimer ! « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », oui, mais la réciproque à l’apophtegme de Boileau est également vraie, car on ne connaît bien ce qu’on veut dire qu’en le reconnaissant dans ce qu’on dit… À ce propos, il me revient cette réponse, inattendue dans sa simplicité, de Gustave Thibon à un ami qui lui demandait pourquoi il écrivait. « J’écris pour ­m’expliquer à moi-même ce que je pense ! » s’exclama-t-il, sur ce ton d’évidence qui lui était familier. Quand on n’est pas Gustave Thibon, on est bien heureux de le rencontrer… Pour « s’expliquer à soi-même ce qu’on pense », mieux vaut quelquefois s’appuyer sur ses paroles que se poser, plume en main, devant une feuille blanche !

Bien que les idées les plus justes ne soient qu’un répit, non une fin, bien que « le vrai devienne faux quand on s’y installe », bien que « l’homme qui aime la vérité soit toujours en marche », il reste qu’on a besoin, quand on pense, de penser quelque chose de temps en temps, comme pour témoigner de l’ineffable… Les idées sont à la pensée ce que les mots sont aux idées : elles sont une sorte de langage à la seconde puissance. Et si les mots qui disent le plus vrai sont ceux qui font le mieux entrevoir l’indicibilité de la vérité, il en est de même des idées : les plus sensées sont celles qui nous orientent au-delà d’elles-mêmes. « La pensée est condamnée à ne jamais conclure, à ne jamais s’arrêter – ou du moins à n’émettre que des conclusions provisoires, analogues à ces haltes que font les randonneurs pour reprendre des forces avant de continuer leur chemin. » Des haltes : c’est exactement ce que sont les conférences de Gustave Thibon – des haltes où tous, où qu’ils en soient sur le chemin qui n’arrive jamais, peuvent puiser dans ses paroles le courage de poursuivre leur marche et de suivre son ultime recommandation : « Je ne veux pas vous amener à penser dans le même sens que moi, mais à penser vous-mêmes, dans votre sens propre. »

 

Je n’ai retenu que quelques conférences. Pourquoi celles-ci plutôt que d’autres ? Il ne s’agit pas d’un choix plus ou moins judicieux, et de toute façon discutable, de ma part. Mais il m’est apparu très vite que je ne pourrais mener à bien ce travail que si je disposais, pour chaque conférence, de son canevas manuscrit intégral et d’un enregistrement dactylographié qui ne soit pas trop obscurci de contresens. Dans la masse des feuillets épars, je n’ai trouvé ces deux conditions réunies qu’autour des conférences présentées dans ce volume. Quelques-unes des plus anciennes ont été entièrement rédigées ou corrigées par l’auteur. Pour les autres, j’ai dû en établir moi-même le texte : d’abord, les erreurs inévitables rencontrées dans les meilleures dactylographies, ensuite, le souci d’introduire le minimum d’ordre requis par la chose écrite tout en gardant le plus possible le rythme et la saveur de la chose orale, et enfin, le fait que les conférences d’une même époque comportent des passages communs – tout cela appelait des corrections et des coupures ; je les ai faites en m’appuyant sur les documents dont je m’étais préalablement munie. Il va de soi que les conférences ne peuvent être datées qu’approximativement, ce qui suffit néanmoins à respecter, à l’intérieur de chaque chapitre, leur ordre chronologique.

 

Françoise Chauvin


1. Paris, Fayard, 1976. Recueil d’articles destinés, comme les conférences, au grand public.

2. Ce qui est beaucoup moins vrai de la pensée mystique des saints qui se rapporte strictement à la vie intérieure, où l’intelligence s’efface devant l’inspiration.

I

« Facere veritatem »

 

Ce simple mot de l’Évangile nous livre la clef du rapport entre l’idéal et le réel : « faire la vérité », adhérer à elle, non seulement par la pensée mais par l’action, lui rendre témoignage de tout son être.


CONFÉRENCE I

L’irréalisme moderne

Ce texte a été entièrement rédigé par Gustave Thibon. Conférences données sous ce titre dans les années 1940 et 1950.

Le mal le plus profond de notre époque gît dans ­l’irréalisme.

Nous définirons ici le réalisme et l’irréalisme dans la ligne de notre conception organique de l’être humain. La nécessité d’un échange vital entre le sujet et l’objet domine notre idée du réalisme… Ce paysan est réaliste parce que sa connaissance, son amour et son travail de la terre procèdent d’un contact intime entre la terre et lui ; cet homme politique est réaliste parce que les lois qui régissent le fait social se reflètent fidèlement dans son esprit ; et les saints sont les plus grands réalistes parce qu’ils sont unis à la réalité suprême. Inversement, nos pensées, nos affections et nos actes sont entachés d’irréalisme lorsqu’ils ne sont pas nourris par un contact suffisant avec leur objet. Ce citadin qui s’enivre d’un « retour à la terre » comme d’une idylle ou d’une féerie, ce politicien qui croit qu’un changement d’institutions suffira à ramener sur terre l’âge d’or, ce faux mystique au rayon­nement malsain sont irréalistes parce qu’ils n’ont pas de liens vitaux avec la nature, avec l’homme, ou avec Dieu, et qu’ils substituent leurs rêves à la vérité objective.

Écoutons parler, au hasard, l’homme de la rue. Cet homme a des opinions et des sentiments sur la plupart des questions sociales et internationales. Il adore telle nation, exècre telle autre ; il considère tel homme d’État comme un sauveur et tel autre comme un bandit, etc. Quelle est la caution objective, l’« encaisse-or », comme dirait Gabriel Marcel, de ces déclarations passionnelles ? Si nous demandons à cet homme sur quelle expérience personnelle il appuie ses dires, sa réponse embarrassée finira par cet aveu : « Je n’en sais rien personnellement, mais on dit que, on pense que »… Le recours au « on », cette quintessence d’abstraction, marque le pic de l’irréalisme. Les liens organiques qui conditionnent le réalisme sont toujours des liens qui unissent l’homme concret à des objets concrets. L’abstraction, en tant qu’instrument nécessaire de la science et de l’action humaines, doit partir du concret et déboucher sur le concret. Mais là où l’abstraction est livrée à elle-même, par le primat du cerveau (intellectualisme) ou celui du cœur (subjectivisme), elle engendre l’irréalisme.

« La multiplication des seuls »

Abstraire signifie aussi séparer. L’homme captif de l’abstraction pure est un homme coupé du monde, étranger à l’ordre des choses – un homme à la fois fermé et isolé –, et ce n’est pas par hasard que nous constatons aujourd’hui ce phénomène tragique dont parle Paul Valéry : « la multiplication des seuls »…

Ici, une objection se présente. L’isolement des individus, disons-nous, est une des tares majeures de notre époque. Cependant, les hommes ont-ils jamais été plus dépendants les uns des autres ? Notre âge n’est-il pas l’âge des foules ? Les formidables « mouvements de masse » qui agitent les nations ne révèlent-ils pas une profonde unanimité sociale ? Nous croyons, au contraire, que l’ampleur et la rapidité des « mouvements de masse » témoignent toujours d’un défaut d’unité organique. Rien ne relie plus entre elles les feuilles mortes : elles s’envolent pourtant toutes ensemble au moindre caprice de l’air… Et il n’est pas de plus grandiose « mouvement de masse » qu’une tempête de sable dans le désert…

Au reste, l’expression « mouvement de masse » est déjà redoutable en elle-même : ce terme, emprunté à la physique, implique la dépendance absolue à l’égard des motions extérieures, l’absence totale d’élan créateur, qui sont les caractéristiques de la matière inanimée. Le processus de « dégradation du vivant en mécanique », dénoncé par Bergson, joue ici à fond, et l’ampleur matérielle de ces « mouvements de masse » est en raison inverse de leur teneur vitale. Les mouvements sociaux qui naissent et se propagent à l’intérieur de groupements humains vraiment organiques sont infiniment plus lents et plus mesurés : les feuilles vivantes poussent moins vite que ne volent les feuilles mortes…

 

Mais pourquoi cet isolement à l’intérieur des plus grandes concentrations sociales et des plus formidables courants d’opinion que l’Histoire ait jamais connus ? La sociabilité profonde diminue précisément à mesure qu’augmente dans notre monde l’idolâtrie du « social ».

Expliquons-nous : jadis les hommes se groupaient sous la pression de nécessités ou d’idéals qui, soit par en bas (liens de la terre et du sang), soit par en haut (liens religieux), débordaient largement l’humain et le social proprement dit. Aujourd’hui au contraire, en raison de je ne sais quel rétrécissement intérieur aggravé d’orgueil, ils tendent de plus en plus à se soustraire à l’influence des réalités cosmiques (qu’ils considèrent comme une simple matière à asservir et à exploiter) et au rayonnement des réalités surnaturelles (où ils ne voient que chimères et superstitions à éliminer) pour se mouvoir et collaborer sur l’unique plan de la réalité sociale. L’homme ne croit plus et n’espère plus qu’en l’homme. Combien d’hommes, incapables de se pencher sur la nature ou de se tourner vers Dieu, ne peuvent vivre qu’en se frottant constamment à leurs semblables ? Que l’on songe aussi à l’hyper­trophie des passions politiques – qui sont devenues pour beaucoup le substitut de la foi et de l’idéal – et à l’espoir insensé en une Cité future où le jeu parfait des institutions compenserait avantageusement l’harmonie vitale et spirituelle perdue ! Les prétentions récentes de la sociologie à résorber toute philosophie sont, sur le plan spéculatif, la transposition normale de cet état d’esprit.

Les liens réciproques présupposent des liens communs, et l’unité entre les hommes exige qu’ils participent ensemble aux réalités extra-humaines. Entassés sur l’étroite plate-forme du social, également séparés des mondes cosmiques et du monde divin, les individus ne jouissent plus de cette richesse et de cette souplesse intérieures qui sont à la fois les conditions premières d’authentiques échanges entre eux et les heureux effets de leur convergence vers les réalités centrales. Confinés sur un plan superficiel et captifs des mêmes intérêts vulgaires et immédiats (en particulier la poursuite de l’argent qui est le grand instrument du triomphe purement social), tous semblables et indifférents les uns aux autres, ils se pressent sans jamais s’unir et n’évitent la cohue anarchique que par des contraintes légales extérieures à leur nature. D’où ce paradoxe : il n’y a plus de société quand l’homme, oublieux de ses sources terrestres et célestes, devient un animal presque exclusivement social… Là encore, le premier effet de l’idolâtrie est la ruine de la chose idolâtrée…

Ainsi s’explique le développement parallèle de la concentration sociale et de la solitude de l’individu. La promiscuité est l’ersatz de la communion. Compensation misérable au demeurant : de même que deux organes éloignés, mais reliés par une artère, sont plus présents l’un à l’autre que deux grains de sable qui se touchent, de même, dans une société organique, les êtres les plus distincts et les plus distants les uns des autres peuvent avoir entre eux une relation vivante, tout à fait impossible aux habitants des cités qui se pressent pourtant dans les mêmes lieux…

Nos pensées et nos sentiments sont d’autant plus menacés d’irréalisme qu’ils se rapportent à des objets plus élevés.

Le contact avec les réalités invisibles est plus fragile et plus incertain qu’avec les choses matérielles. Cela tient d’abord à la faiblesse naturelle de l’esprit humain (« infimus in ordine spiritualitatis », disait saint Thomas), et ensuite à toutes les possibilités d’illusion et de fraude qu’ouvre le monde de la vie intérieure et des valeurs spirituelles. Un mauvais travailleur manuel sera rapidement convaincu de son incapacité par les piètres résultats de son travail, mais le philosophe le plus médiocre ne recevra jamais d’avertis­sements aussi sûrs et aussi précis ! C’est pourquoi l’irréalisme, à peu près inexistant chez les travailleurs manuels, menace plus ou moins tous les hommes qui font métier de penser…

Pis que cela : ces valeurs spirituelles qui, par leur caractère immatériel et, par conséquent, incontrôlable, se prêtent si facilement à l’illusion et au mensonge, deviennent souvent des masques destinés à voiler et à compenser une infériorité dans le domaine des choses matérielles. L’idéal politique, moral ou religieux de certains hommes est si peu réaliste qu’il a pour moteur inconscient précisément le désir de s’évader, voire de se venger, du réel ! Depuis l’aigre chasteté de la vieille fille jusqu’à l’ardeur révolutionnaire du « raté » incapable de s’intégrer dans un ordre social, que de vertus et d’idéals servent aux hommes de prétextes pour souiller ou discréditer, au nom d’une réalité supérieure, une réalité plus humble à laquelle, comme le renard sous la treille, ils ne peuvent accéder !

À l’extrême pointe de l’irréalisme, c’est-à-dire de l’épuisement de la personnalité vivante, nous avons les êtres qui, incapables de choisir et d’assimiler vraiment quoi que ce soit, deviennent les jouets des influences extérieures : incapables de rien vivre, ils miment tout. Et, quelles que soient les contradictions de leurs opinions et de leur conduite, ils ne sont pas « menteurs » ou « hypocrites » au sens que la morale donne à ces mots : ils sont comme la girouette qui tourne à tous les vents, ou le miroir qui reflète toutes les couleurs… S’ils ne disent pas ce qu’ils pensent, ce n’est pas par hypocrisie, ce n’est pas parce qu’ils pensent autre chose ou le contraire de ce qu’ils disent, c’est parce que, au sens où la pensée implique une adhésion et un engagement personnels, ils ne pensent pas. Le caméléon est gris tant qu’il marche sur le sable, il revêt une teinte verte s’il passe sous un arbre : il n’est ni plus ni moins sincère dans le gris que dans le vert… De même, d’innombrables hommes s’adaptent innocemment à la structure et aux nuances du milieu où ils évoluent.

L’inauthenticité des irréalistes se reconnaît à quelques signes.

D’abord, le caractère à la fois plat et boursouflé de l’expression. L’originalité, la fraîcheur, le magnétisme de la vie sont absents : sous l’enflure, on devine le vide ; devant cet étalage d’opinions sans nuances et de passions sans chaleur, on se sent gêné, accablé par une impression de « sonne-creux » et de monotonie. C’est que, privés de toute épaisseur humaine et de toute spontanéité créatrice, ces individus se comportent, à l’égard des courants d’opinion et des modes, comme des appareils enregistreurs : qu’il s’agisse de la dernière prophétie entendue, du dernier « bobard » politique ou du dernier emballement collectif, ces choses se propagent des uns aux autres à la façon d’un simple ébranlement sonore dans l’espace.

 

Autre signe : l’extrémisme. Parce qu’il embrasse et domine la tension des forces contraires, l’esprit réaliste est fait d’harmonie et de tempérance. Mais l’irréaliste – étranger par définition aux choses de la vie – ignore les lois de l’incarnation et du possible : ses « idées », qu’il ne soumet pas au contrôle de l’expérience, se laissent impunément distendre jusqu’à l’absolu ; il pousse jusqu’à leurs plus absurdes conséquences les principes dont il part ; par exemple, il sera conservateur sclérosé ou révolutionnaire sans frein, amoureux idolâtre ou misogyne impénitent, etc.

Laversatilité est aussi un des symptômes de l’irréalisme. L’extrémisme, par le fait même qu’il échappe aux lois de la vie, s’accompagne souvent d’instabilité. L’être qu’aucun lien ne rattache à l’harmonie universelle passe avec une facilité inouïe d’un extrême à l’autre. Il est trop simple d’expliquer certains revirements intellectuels ou affectifs, ou certaines conversions suspectes uniquement par la bassesse ou par l’intérêt : à ces mobiles s’ajoute souvent le mimétisme sans calcul de l’homme dépourvu d’assiette intérieure. Au cours de ces dernières années par exemple, combien de Français ont changé de convictions au gré du vent qui soufflait, sans que leurs intérêts personnels entrassent en jeu ? En résumé, les idées et les passions « irréelles » présentent les deux grands stigmates qui suivent toujours la rupture des liens vitaux : elles sont décolorées comme les feuilles mortes, et mobiles comme elles.