Lettres d'Espagne adressées par l'abbé de Montgon au cardinal et au marquis de Bissy (Suite) - article ; n°6 ; vol.1, pg 725-738

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Revue d'histoire de l'Église de France - Année 1910 - Volume 1 - Numéro 6 - Pages 725-738
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1910
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Carlos Eschevannes (d')
Lettres d'Espagne adressées par l'abbé de Montgon au cardinal
et au marquis de Bissy (Suite)
In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 1. N°6, 1910. pp. 725-738.
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Eschevannes (d') Carlos. Lettres d'Espagne adressées par l'abbé de Montgon au cardinal et au marquis de Bissy (Suite). In:
Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 1. N°6, 1910. pp. 725-738.
doi : 10.3406/rhef.1910.1952
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhef_0300-9505_1910_num_1_6_1952D'ESPAGNE 725 LETTRES
LETTRES D'ESPAGNE
ADRESSÉES PAR L'ABBÉ DE MONTGON
AU CARDINAL ET AU MARQUIS DE RISSY
(Suite i.)
Madrid, 14 sept. 1726.
Monseigneur 2,
Ces deux mille cinq cents pistoles m'aideront à aller, comme leurs Maj
estés l'agréent, faire vin voyage en France de peu de mois pour y terminer
entièrement le peu d'affaires que j'y ai, et, sans pouvoir m'expliquer davant
age, j'ose assurer Votre Eminence que leurs Majestés comptent sur son
attachement et lui savent un gré véritable de ses sentiments.
Quelques conversations avec vous, Monseigneur, vous convaincront de
ce que j'avance ; mais j'ose vous demander à cet égard un profond secret.
Si les réponses que j'attends de France sont telles qu'elles me permett
ent de m'attacher au service de lexirs Majestés, je dois les porter à Saint-
Ildephonse et ensuite aller faire un tour de vos côtés : leurs Majestés le
souhaitant ainsi.
Je n'écris point à M. le marquis de Bissy. L'avis de Lorraine a été très
bien reçu et s'il peut particulariser quelque fait qui serve à prouver la mauv
aise foi de l'empereur, il rendra un véritable service aux deux couronnes
de me le faire passer.
Madrid, 16 septembre 1726.
Je continue, Monsieur 3, à vous rendre mille très humbles grâces des nouv
elles que vous avez la bonté de me communiquer. Celle qui regarde
M. Paris du Vernay 4 eût causé, je crois, de l'inquiétude à plus d'une per-
1. Voir : Revue d'Histoire de V Église de France, n. 5.
2. Le cardinal de Rissy.
3. Le marquis de
4. Pâris-Duvernay (Joseph), le célèbre financier, troisième des quatre frères
qui jouèrent tous un grand rôle dans l'administration. Son système fut supplanté
par celui de Law. REVUE D'HISTOIRE DE l'ÉGLISE DE FRANCE 726
sonne ; mais elle n'attristera vraisemblablement pas le public car il ne pa
raissait pas fort aimé. On ajoute ici qu'on a arrêté à M. Paris des sommes
des' considérables. M. le Duc était à plaindre d'avoir honoré de sa confiance
personnes qui paraissent en être indignes. Il n'est pas, après tout, le pre
mier qui ait été trompé.
M. l'ambassadeur d'Angleterre est depuis neuf jours à Ségovie d'où il
est venu à Saint- Ildephonse quelquefois pour conférer avec M. de la Paix.
Il n'a point demandé d'audience au Roi. Le ministre de Moscovie depuis
la nouvelle de la dernière accession au traité de Vienne est allé aussi à la
cour où il a été favorablement reçu. M. de Lamberti 1, Breton réfugié, qui,
du temps du ministère du duc de Ripperda avait passé en Hollande pour
s'acheminer à la cour où il était destiné comme ministre du Roi, est de
retour à Saint- Ildephonse, son ambassade ayant subi le sort de celui qui
l'avait fait employer.
Comme les chaleurs se sont un peu modérées, je me propose d'aller en
attendant mon voyage à Saint- Ildephonse faire un tour à Tolède.
Madrid est assez désert à présent au moins pour un Français. Les Espa
gnols sont gens fort retirés et hors des visites de cérémonies, il y a peu de
commerce à avoir avec eux.
Madrid, 30 sept. 1726.
Monseigneur,
Nous venons de voir arriver depuis hier de nouveaux changements dans
cette cour. Le P. Bermudez, confesseur du Roi, reçut hier l'ordre de se re
tirer. Le marquis de Grimaldi de même et le département de ce ministre
fut donné au marquis de la Paix qui, par là, demeure seul ministre des affai
res étrangères. M. d'Aviaza, président des finances, a éprouvé le même sort
et c'est dom Joseph Patigno, ministre de la Marine et des Indes, qui aura
aussi l'administration des finances. Tous ces changements comme vous
croyez bien, Monseigneur, font ici beaucoup de bruit et donnent lieu à
beaucoup de raisonnements. Le public et les jésuites encore davantage
sont fort curieux de savoir qui sera celui que le Roi nommera son confes
seur et de quel ordre sa Majesté le prendra.
St-Ildeîonse, 8 octobre 1726.
Depuis la dernière lettre, Monsieur, que j'ai eu l'honneur d'écrire à
M. le cardinal de Bissy et par laquelle j'avais celui de lui faire part des
changements arrivés en cette cour, il ne s'est rien passé de nouveau.
Le P. Clarke, recteur du collège des Ecossais et avec lequel je suis lié
1. Nom que nous n'avons pu indentifier. LETTRES D ESPAGNE 727
depuis mon arrivée en ce pays d'une amitié fort étroite, a été, comme vous
l'avez déjà appris, nommé pour être confesseur du Roi. Leur Majestés
en paraissent très contentes et c'est véritablement un fort homme de bien
et qui ne s'attendait guère à remplir le poste où il est, vivant fort retiré
et ayant peu de commerce avec la cour.
Les Jésuites espagnols sont un peu blessés de la préférence ; mais à cela
le meilleur parti qu'ils puissent prendre est de s'en consoler. La cour
pourra bien quitter bientôt ce séjour pour passer à l'Escurial et y demeur
er jusque vers l'avent. L'Infante aînée et l'Infant dom Philippe ont été
incommodés depuis quelques jours. Il y a ici beaucoup de malades ce qu'on
attribue à l'humidité du lieu causée par la quantité d'eaux qui y sont et
qu'on y a conduit pour l'embellissement des jardins.
Le duc de Giovenazzo, autrefois prince de Cellamare1, que vous avez vu
à Paris est arrivé ici d'Italie. Il courut quelques bruits sourds qu'il pourr
ait bien être nommé président du conseil de Castille, ce qui est dans ce
royaume une place très considérable et comme celle de chancelier en France.
Je doute pourtant que ces bruits soient bien fondés, le Roi n'ayant pas
voulu depuis longtemps la faire occuper par des Grands d'Espagne.
Nous apprîmes par le dernier ordinaire la nomination au cardinalat
de Mgrl'Evêque de Fréjus 2. Je ne doute nullement qu'elle n'ait été très
applaudie. J'ai aujourd'hui l'honneur de lui écrire pour lui en faire mon
compliment.
Je vous répète encore qu'on vous saura beaucoup de gré des lumières
que vous pourrez donner sur l'établissement des princes de Lorraine, mais
tâchez d'avoir des faits certains, car à l'égard des conjectures elles feraient
peu ou point d'effet. Vous pouvez au reste être très assuré du secret. Les
personnes dont il s'agit sont impénétrables, j'en ai les preuves les plus
certaines.
M. de la Roche, mon hôte, me charge de vous faire ses très humbles res
pects.
A St-Ildephonse, le 14 octobre 1726.
J'ai fait part à M. le Chevalier de Seyne de la bonté que Son Eminence
veut bien avoir de l'employer pour lui obtenir la permission de passer en
France. Ses bonnes intentions semblent assurer que le voyage qu'il sou
haite de faire ne peut qu'être utile et elles méritent qu'on y prit égard.
1. Antoine Guidice, duc de Giovenazzo, prince de Cellamare, né à Naples en
1657, maréchal de camp. En 1712 il fut ministre d'Espagne et en 1715 "ambassa
deur extraordinaire à la cour de France où il devint le complice des desseins
d'Alberoni et l'âme de la conjuration contre Philippe d'Orléans, qui fut décou
verte par une courtisane.
2. Cardinal Fleurv. REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 728
II n'y a encore rien de décidé sur ce que M. le Cardinal vous a écrit
et aussi j'ose vous supplier aussi bien que Son Eminence de me garder le
secret. J'ai une parfaite confiance dans les bontés de leurs Majestés;
mais eu égard aux conjonctures présentes et aux terreurs paniques que
pourrait concevoir M. de Konikley sur mon sujet, il y a beaucoup plus d'ob
stacles et de difficultés. Je peux toujours vous assurer que ne demandant
ni ne désirant rien on ne me reprochera point de faire ici aucune démarche
qui me mette dans la dépendance de M. l'Ambassadeur de l'Empereur
ni qui puisse, j'espère, déplaire en rien à leurs Majestés.
Leurs Majestés partent le 21 pour l'Escurial où elles doivent rester,
à ce qu'on croit, jusqu'à l'avant- veille du 1er dimanche de l'Avent. Je
compte pour moi de me rendre après-demain à Madrid avec M. et Mme de
Sartine. Chacun commence à défiler et beaucoup de gens sont déjà partis.
Dès que je serai à Madrid je ferai travailler au portrait du Roi que vous
souhaitez.
J'ose vous supplier de vouloir bien faire un peu ma cour à M. le comte
de Morville ; on ne saurait être plus sensible que je le suis à ses bontés.
A l'Escurial, le 18 novembre 1726.
J'ai reçu exactement, Monsieur, les deux dernières lettres dont vous
m'avez honoré et j'ai lu à Mgr l'archevêque d'Amida l'article de la pre
mière qui concerne et les mariages projetés à la cour de Vienne et votre
respectueux dévouement pour leurs Majestés. Le tout a été bien reçu et le
prélat en a rendu compte en bons termes.
Je suis venu ici pour prendre congé de leurs Majestés, mais je ne sais
pourtant encore si mon départ pour la France sera tout à fait déterminé
ni quel jour je pourrai baiser la main du Roi et de la Reine. Demain qui
est la" fête de cette princesse, il ne me sera pas possible d'avoir cet honneur,
Sa Majesté devant être occupée à recevoir les compliments de toute la
cour et des ministres étrangers. Quoi qu'il en soit, j'attendrai comme de
raison qu'il plaise à leurs Majestés de faire connaître leur volonté pour
m'y conformer, et j'ose vous demander toujours de ne faire semblant de
rien sur tout ce qui peut concerner mon voyage en France.
On nous écrit de toute part la grossesse de la Reine, cependant comme
les avis varient et qu'on nous remet au 20 de ce mois pour en être certains,
nous attendons ce terme avec impatience. Ce serait un grand bonheur pour
la France et pour toute l'Europe si Sa Majesté pouvait donner un Dauphin.
La cour, ce soir, à la rentrée de leurs Majestés était fort nombreuse el
le sera encore demain matin davantage à cause qu'il y a ce qu'on appelle
besa manos. On a tiré ce soir un espèce de feu d'artifice et il y a eu un con
cert de rnusicpie dans l'appartement de l'infant dont Carlos. D'ESPAGNE 729 LETTRES
M. de Giovenazzo, autrefois prince de Cellamare, que j'ai trouvé ce soir
chez le Roi, m'a chargé 'd'assurer de ses respects M. le Cardinal et de vous
faire mille compliments.
A l'Escurial, 26 novembre 1726.
Comme nous soupions hier, un écuyer que M. de Stanhope avait envoyé
porter des lettres à M. le marquis de la Paix, me rendit celle que vous
m'aviez fait l'honneur de m'écrire. Nous avions reçu par le courrier de la
poste le compliment de M. le Cardinal de Fleury qui a paru, comme il
est, fort beau et fort touchant et bien convenable à la reconnaissance qu'il
ressent des bienfaits du Roi. Tout ce qui a accompagné cette cérémonie
justifie ce que M. le Cardinal de Fleury dit des sentiments de bonté et
d'humanité de cœur de Sa Majesté. Os deux qualités ne sont pas celles
qui contribuent le moins à gagner l'affection des peuples et à la gloire des
rois.
Leurs Majestés m'ont fait dire de leur parler ce soir et je sais que c'est
pour que je parte. Je compte me mettre en chemin dans la semaine pro
chaine.
Adieu, Monsieur, la poste va partir.
A Madrid, le 9 décembre 1726.
Les nouvelles de ce pays semblent tourner du côté de la guerre. La
marche des troupes qui vont en Andalousie du côté de Gibraltar, les
dispositions pour partir que MM. les Ministres d'Angleterre et d'Hollande
font, donnent lieu à beaucoup de réflexions et de raisonnements delà soli
dité desquels, vous croyez bien, Monsieur, que je ne prétends point me
rendre garant. On nous dit d'un autre côté que l'empereur ne veut point
la guerre. Comment ajuster toutes ces contradictions ? J'en laisse volontiers
le soin à Messieurs les nouvellistes et me contente d'espérer que la
sagesse et les lumières de ceux qui gouvernent les deux monarchies leur
feront trouver des expédients de pacifier tout. S'il en faut croire M. de
Konikley, la France ne sera France que, comme on dit, jusqu'au dégnaisé
et elle se donnera bien garde de mesurer ses forces délabrées et ses finan
ces épuisées avec celles de l'Empereur.
Vous voyez, monsieur, que quand on respire l'air espagnol on affecte
volontiers les rodomontades qu'on méprise à la nation. Par bonheur que
je me persuade qu'elles font peu d'effet chez vous, et que malgré le ton
afïirmatif du ministre impérial, le roi fera en peu de temps connaître,
quand il voudra, combien cette formidable puissance dont parle M. de
Konikley est peu de chose en comparaison de la sienne. 730 REVUE DE L'HISTOIRE DE l'ÉGLISE DE FRANCE
A Madrid, 6 octobre 1727 1.
Je suis arrivé ce matin en cette ville, et j'y ai été reçu, j'ose le dire, avec
tant de témoignages d'amitié que, depuis que j'ai mis pied à terre à une
petite maison de campagne il n'y a personne qui ne m'ait envoyé visiter,
et même moines, ecclésiastiques et autres — tant enfin que je crois qu'on
veut me constituer tout à fait espagnol.
J'ai appris que M. de Rothenbourg 2 devait arriver incessamment en cette
cour et quoique ce ministre soit très habile et très capable sans doute d'y
bien réussir, je suis cependant fâché que le choix ne soit point tombé sur
vous comme je le désirais par le plaisir de vous revoir en ce pays.
Je pars après-demain matin pour Saint- Ildephonse où je me rendrai
le même soir et j'apprends avec joie que leurs Majestés et toute la famille
royale jouissent d'une parfaite santé.
C'est pour ce soir tout ce que la lassitude du voyage et de beaucoup de
visites me permet de vous dire.
Comme je fermais cette lettre, un banquier m'a dit que M. le Nonce
avait un paquet à me remettre, qui venait de la cour de France. Comme
je ne l'ai point reçu et qu'il est onze heures du soir et que la poste part
il ne m'est pas possible de répondre.
Si le paquet vient de M. le garde des Sceaux je vous prie de lui exposer
les raisons qui m'empêchent d'avoir l'honneur de lui écrire. Je tâcherais
cependant de le faire si le paquet que j'ai envoyé chercher arrive avant
' minuit.
A Madrid, le 20 octobre 1727.
Ce serait à tort que vous croiriez, Monsieur, que dans le choix d'un am
bassadeur sa Majesté a eu l'intention de vous faire essuyer une préférence
mortifiante, puisque je vous puis être garant des favorables dispositions
où elle est aussi bien que la Reine tant à votre égard qu'à celui de M. le
Cardinal de Bissy ; les raisonnements qu'on fait sur les fausses alarmes
de cette princesse par rapport aux personnes qui peuvent être agréables
au Roi, sont de pures chimères. L'union et l'amitié qui régnent entre leurs
Majestés est fort à l'abri des petits incidents qu'on forge mal à propos.
Dans les lettres de quelques nouvellistes de ce pays qui n'approchent
guère leurs Majestés et qui à coup sûr fondent leurs beaux raisonnements
et leurs commentaires sur les récits de quelque duëgne ou de quelque ca-
meriste, je vous proteste que tout ce qui se débite sur cet article sont de
pures chimères et la Reine a trop bonne opinion de vous pour croire qu'il
partit quelqu'un de France avec le noir dessein de mettre du refroidisse-
1. L'abbé de Montgon revient de son voyage diplomatique en France.
2. De la famille allemande des comtes de Rothenbourg. D'ESPAGNE 731 LETTRES
ment entre elle et le Roi. En tout cas, Sa Majesté saurait bientôt trouver
le moyen de faire rentrer dans son devoir un homme d'un tel caractère.
Il n'y a rien de nouveau à vous mander d'ici que l'arrivée de deux vais
seaux de Buenos-Aires chargés richement. La cour partit samedi de Saint-
Ildephonse pour venir à l'Escurial et moi, je vins la veille en cette ville
mettre quelque ordre à mes petites affaires. J'en repars après-demain pour
l'Escurial où je resterai jusqu'à la fin du voyage. Leurs Majestés, non con
tentes de me parler avec toute la bonté possible, ont bien voulu me donner
amplement de quoi me dédommager de la dépense du voyage. La confian
ce avec laquelle elles m'ont permis d'entrer dans les plus petits détails sur qui me concerne et les conseils qu'elles ont daigné me donner ne me lai
ssent qu'à désirer de m'en rendre digne.
J'espère que vous trouverez que je ne m'écarte point des bornes de la
discrétion. Je me conforme en cela à la prudence que me prescrit votre
honneur et le mien. Je ne serais point fâché que les inquisiteurs de lettres
que vous avez chez vous soient dupes et que j'échappe à la malignité de
leurs inquisitions.
A Madrid, le 16 février 1728 \
A l'égard de votre lettre, comme le Roi était déjà incommodé quand elle
est arrivée, je n'ai pu la présenter à Sa Majesté; mais je ne manquerai pas
de le faire dès que Sa Majesté sera rétablie et qu'on pourra avoir l'hon
neur de lux parler. Ici on attend le courrier qui doit porter aux ministres
des alliés d'Hanovre les pleins pouvoirs qui leur sont nécessaires pour
signer le traité qu'ils ont conclu et il est à croire après cela que le con
grès de Cambrai s'ouvrira, moyennant quoi tout se terminera apparem
ment d'une manière paisible et tranquille.
A Madrid, le 1er mars 1728.
Vous vous tenez bien longtemps en Lorraine et je vous croyais de re
tour à Paris ! Par votre lettre du 3 du mois passé, j'apprends que vous étiez
encore en ce temps-là à Nancy.
Comme je sais combien vous vous intéressez à la santé du Roi, je suis
bien aise de vous apprendre qu'elle continue à se rétablir chaque jour en
sorte qu'on espère que Sa Majesté sera bientôt en état de revenir en cette
ville où il est à croire que le bon air contribuera infiniment à sa par
faite convalescence.
On est aussi fort aise en ce pays de voir les affaires générales terminées
et le congrès prêt à s'ouvrir. Quelques personnes de France écrivent qu'il
1. Toutes les lettres suivantes sont adressées à M. le marquis de Bissy. 732 REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE
pourra bien se tenir ou à Paris ou dans les environs. Quoi qu'il en soit,
pourvu qu'il se termine par une bonne paix, chacun aura lieu d'être
content.
On nous assure ici que M. de Brancas * y viendra incessamment et dès
que vous n'avez pu remplir ce poste, je fus fort aise en mon particulier
que ce soit lui plutôt qu'un autre qui soit chargé de cette commission car il
est à présumer qu'il s'en acquittera dignement. M. de Rothenbourg l'eût
également bien exécutée s'il ne se fût point trop fié à certains esprits tra-
cassiers qui l'ont, à coup sûr, engagé malgré lui à faire des démarches qui dé
mentaient les discours qu'il tenait. La fausse amitié de cette espèce de gens
qui ne songent qu'à leurs seuls intérêts, est souvent fort à craindre. Je ne
doute point au reste qu'on ne récompense M. de Rothenbourg des services
qu'il a rendus et il a paru par ses discours qu'il était fort sensible et fort
piqué de n'avoir pas été fait cordon bleu comme on le lui avait promis.
Je suis persuadé que bien d'autres firent les mêmes plaintes car cette grâce
est avec raison fort recherchée et beaucoup de gens prétendent être en
droit de la demander. Un brigadier des armées du Roi nommé M. de la
Bastide, Français de nation et fort honnête homme, nie pria ces jours
passés de tâcher d'obtenir à un de ses proches parents la permission de
venir faire un tour de France; comme je suis à peine connu du garde des
Sceaux je vous adresse le petit mémoire.
A Madrid, le 12 avril 1728.
Plusieurs personnes de notre nation qui sont en cette cour m'avaient
pressé d'avoir l'honneur d'implorer la protection de M. le garde des Sceaux
pour un pauvre Français dont M. de Rothenbourg a résolu la perte ; mais
comme je ne suis connu de ce ministre que très peu et que je crois qu'un
certain homme2ne manquerait point d'interpréter en mal le commerce le plus
innocent et la relation la moins fréquente que j'aurais avec lui, je me suis
excusé tant par rapport aux justes ménagements que je dois avoir pour
Monsieur votre beau-frère que je serais très mortifié d'embarrasser que
pour mon propre intérêt, de faire la démarche que les personnes dont je
parle exigeaient de moi; mais en même temps, je n'ai pu me défendre de
vous faire ici une fidèle relation de ce qui s'est passé, laissant après cela,
comme de raison, à votre caractère obligeant, à votre charité et à votre
prudence d'en faire l'usage qu'il vous plaira.
Le sieur Stalpart — c'est le nom du Français à qui M. de Rothenbourg en
1. Louis de Brancas, marquis de Céreste, de la famille Brancacci, originaire
de Naples, servit sur terre et sur mer comme maréchal de camp. Ses ambas
sades sont demeurées célèbres.
2. Allusion évidente au cardinal Fleury. d'eSPAGNR 733 LETTRES
veut — après avoir autrefois fait un très grand commerce à Cadix et y
avoir eu des relations avec tous les ministres de France qui étaient alors
en place, ayant par l'infidélité de plusieurs de ses associés, vu presque
tous ses biens perdus, s'était retiré ici et depuis quelques années qu'il y
est, messieurs les ministres de France qui résidaient en cette cour et surtout
M. le maréchal de Tessé lui avaient toujours marqué beaucoup d'estime
et de confiance. J'ai vu ensuite M. Stanhope en user de même, ainsi que
M. Walpole x peut vous le confirmer; et enfin il est actuellement en relation
de lettres avec M. de Maurepas 2 et en a reçu aussi plusieurs très obligeantes
tant de M. le cardinal de Fleury que de M. le garde des Sceaux. Lorsque
M. de Rothenbourg arriva ici, il lui rendit toute sorte de devoirs ; à la mort
de son secrétaire , il s'offrit de lui en servir et enfin à ce que plusieurs per
sonnes m'ont assuré, le sieur Stalpart n'aurait rien négligé de tout ce qui
pourrait lui attirer la bienveillance de M. de Rothenbourg. Les choses étant
dans cette situation et M. de Rothenbourg n'ignorant pas les diverses pe
tites commissions qu'on a ici à faire au sieur Stalpart de la part de la France,
il arriva que ce dernier qui n'avait point entre nous, ni les mêmes vues
ni les mêmes intérêts personnels à ménager que M. de Rothenbourg, crut
devoir écrire certaines particularités vraies et assez secrètes sur la facilité
qu'aurait trouvée M. de Rothenbourg à terminer heureusement sa négocia
tion après l'avoir totalement manquée, qui, ne cadrant nullement avec les
relations qu'en envoyait ce ministre, aussi bien que sur certains autres
événements un peu intéressants, manifestaient par conséquent les motifs
qui déterminaient M. de Rothenbourg de tenir un langage contraire. On
n'aime point, comme vous savez, à être exposé de passer pour infidèle dans
ce qu'on écrit et la délicatesse de M. de Rothenbourg ne saurait à cet égard
être blâmée et quand il avait formé des soupçons que M. Stalpart parlait
autrement que lui, et l'eut averti de prendre garde à ses expressions
et de ne rien écrire aux ministres de France sans le lui communiquer, per
sonne n'aurait pu condamner ce procédé. Par malheur pour le sieur
Stalpart, il en a usé autrement et ayant consenti de recevoir ses lettres et
de les faire passer par les courriers qu'il dépêchait, il en intercepta quel
ques-unes que M. Stalpart écrivait à M. d'Adoncourt 3 à qui il adressait
celles qui étaient destinées à M. de Maurepas et y ayant trouvé dans l'une
un détail fort circonstancié des plaisantes intrigues qu'il faisait pour se
faire retenir ici, et dans d'autres des nouvelles de cette cour fort contraires
à celles qu'il mandait par certaines vues qu'il aurait. Piqué au vif de se
voir trop dévoilé et profitant de la liberté et de la timidité (eu égard à une
1. Le chevalier Robert Walpole, célèbre ministre anglais qui eut avec Stanhope
de légendaires démêlés. Il fit de la corruption un système de gouvernement.
2. Jean-Frédéric Philippeaux, comte de Maurepas (1701-1781).
3. Non identifié.