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Religion populaire, sociologie, histoire et folklore. II : De Saint Besse à Saint Rouin - article ; n°1 ; vol.46, pg 111-133

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Archives des sciences sociales des religions - Année 1978 - Volume 46 - Numéro 1 - Pages 111-133
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1978
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Langue Français
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François-André Isambert
Religion populaire, sociologie, histoire et folklore. II : De Saint
Besse à Saint Rouin
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 46/1, 1978. pp. 111-133.
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Isambert François-André. Religion populaire, sociologie, histoire et folklore. II : De Saint Besse à Saint Rouin. In: Archives des
sciences sociales des religions. N. 46/1, 1978. pp. 111-133.
doi : 10.3406/assr.1978.2160
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1978_num_46_1_2160Arch Sc soc des Rel. 1978 46 juillet-septembre 111 -133
Fran ois-A ISAMBERT
RELIGION POPULAIRE
SOCIOLOGIE HISTOIRE ET FOLKLORE
II De Saint Bessê Saint Rouin
analyse des principaux symposiums auxquels donné lieu le thème de
la religion populaire au cours des dernières années avait donné occasion
une critique de la notion de religion populaire Cette critique effectuée non
dans abstrait mais dans usage que on fait de la notion avait mis en
évidence non seulement le flou et la polysémie une locution que certains
passez-moi expression tendent mettre toutes les sauces mais surtout
les implications théoriques passées sous silence jugements de valeur clandestins
connotations occultées Ainsi un regroupement systématique de ces critiques
prendrait-il facilement au-delà un inventaire sémantique le visage une
synopse des théories sous-jacentes et un panorama des idéologies inspiratri
ces Ici insisterai surtout sur le fait que les différents sens donnés
expression en question correspondent différentes pratiques de recherche
Il est incontestable que le terme de populaire appliqué religion
populaire comme art populaire est tributaire de usage en ont fait
les ethnologues folkloristes Allons plus loin dans le champ ethnogra
phique il est peu près impossible arriver une définition du populaire et
par là-même de objet étude des folkloristes avec les seules ressources de
la logique et de la connaissance de la langue Parmi les définitions possibles
du populaire est finalement en disant que est ce étudie le folkloriste
on atteint la désignation la plus exacte Rien étonnant après tout Loin
de se saisir un objet naturel tout fait chaque discipline se constitue son
objet Et est cette constitution fruit de histoire de la discipline qui donne
véritablement sens aux concepts scientifiques et explique leur apparente in
adaptation aux procédures aristotéliciennes de définition
La première partie de cet article paru dans Arch. 43/2 1977 pp 161-184
Pour la polémique récente sur la religion populaire dans les milieux catholiques
fran ais ai tenté une telle analyse idéologique dans mes deux articles Autour du
catholicisme populaire réflexions sociologiques sur un débat Social Compass 1975 22
no pp 193-210 La querelle du catholicisme populaire Autrement 1978 15
pp 206-219
Cf CouRTAS et F.-A ISAMBERT Ethnologues et sociologues aux prises avec
la notion de populaire La Maison-Dieu 122 1975 pp 20-42
Ill ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
Un beau sujet étude serait histoire de la notion de religion populaire
îï objet notionnel produit par des pratiques mentales spécifiques Des
contributions cette étude existent déjà objet propre de ma contri
bution voudrait être maintenant de montrer comment les sociologues ont élaboré
dans leur pratique de recherche une notion dont ils tiraient les éléments chez
les folkloristes
LA RELIGION POPULAIRE DES FOLKLORISTES
La notion de religion populaire est pas de celles dont origine se perd
dans la nuit des temps Si comme bien montré Delaruelle 4) idée une
piété populaire est présente au Moyen Age rien ressemble au regard
ethnographique qui discerne et distingue une religion du peuple de ces
autres pouvant posséder leur système religieux propre objectivable pour un
observateur éclairé La piété populaire est que le mode expression
chez les illiterati une religion commune toutes les classes de la société
Aussi la distanciation est-elle faite abord par la critique La religion
populaire expression existe pas encore au sens où nous entendons
ce sont abord les superstitions Le recul critique propre aux inventaires
en forme de dénonciations se fait en deux vagues La première est au nom
une religion éclairée On connaît les recueils de abbé Thiers 5) auxquels
il faut ajouter ceux du Le Brun et de Sir Thomas Browne puis de Chesnel
pour ne citer que des ouvrages spécialement consacrés aux superstitions dans
cette optique Notons au passage quel point le terme de populaire
se trouve alors lié idée impuissance intellectuelle
On recherche dans le premier livre quelles sont les sources et les causes
des erreurs populaires est-à-dire des erreurs accréditées car quiconque livre
sa raison dans quelque rang il soit placé est peuple cet égard ... Il est
certain que le peuple est pas capable de juger si objet qui le détermine est
faux ou vrai Et comme il différentes routes qui conduisent erreur est
un pur hasard il rencontre la vérité
Je pense en particulier une bonne partie des interventions concernant Aujour
hui au colloque La Religion populaire C.N.R.S. octobre 1977)
Sur Delaruelle cf la première partie de cet article toc cit
J.B THIERS Traité des superstitions selon Ecriture sainte les décrets des conciles
et les sentiments des Saints Pères et des théologiens Paris Dezallier 1679 vol. et
Traité des superstitions qui regardent tous les sacrements Paris et de Nully
1697-1704 vol
LEBRUN R.P Pierre de Oratoire) Histoire critique des pratiques superstitieuses
qui ont séduit les peuples et embarrassé les savants Rome 1702 vol BROWNE Thomas)
Pseudodoxia epidemica Londres 1646 trad fr par abbé SOUCHAY Essai sur les erreurs
populaires Paris 1973 vol. CHESNEL Adolphe de Dictionnaire des superstitions
préjugés et traditions populaires XX de Encyclopédie Mignê Montrouge 1856
SOUCHAY Préface du traducteur Th BROWNE op cit. p. 2e et 3e
112 RELIGION POPULAIRE
La seconde vague se situe dans une perspective critique égard de
toute religion Elle est représentée par des gens comme Dulaure dont les
Divinités génératrices voisinaient avec Origine de tous les cultes de Dupuis
dans les bibliothèques des anticléricaux sous la Restauration 8)
Ce qui est sans doute plus important est que Dulaure fut un des
animateurs de Académie Celtique fondée en 1805 il publia dans ce cadre
un questionnaire sur les usages les monuments et les croyances et supersti
tions 9) où on trouve notamment des questions sur les cultes de la nature
les croyances aux esprits les saints tutélaires les confréries les pèlerinages
etc. toutes choses mêlées avec des coutumes plus profanes Ce questionnaire
fut envoyé aux préfets et donna lieu plusieurs recueils de réponses 10)
Or dans ces enquêtes comme dans ce questionnaire intention anti
apologétique cède le pas au désir inspiration humaniste peut-être teinté
une pointe inquisition politique de connaître les urs et les repré
sentations des populations fran aises Pendant tout le XIXe siècle Académie
Celtique malgré existence de sociétés savantes provinciales fait figure de
représentante officielle des recherches folkloriques Aussi est-on pas étonné
que ce soit dans son sein que se manifeste autour de 1880 le renouveau
intérêt pour les traditions populaires Ce sont des celtisants Henri Gaidoz
Eugène Rolland Paul Sébillot abord unis dans des entreprises communes
puis entre-déchirant par la fondation de revues et de sociétés concurrentes 11
qui raniment étude du folklore
Le maître-mot est alors celui de tradition qui colore incontestable
ment ethnographie fran aise de époque en la tournant vers les liens entre
les coutumes présentes et passées 12 Cette orientation met naturellement le
phénomène ordre religieux au premier plan et ce dans une perspective non
polémique Le rattachement au passé donne la distanciation juste nécessaire
DULAURE Jacques-A ancien conventionnel Des divinités génératrices et du culte
du phallus chez les anciens et les modernes Paris Dentu 1805 XXIV-428 Voir aussi
Des cultes qui ont précédé et amené idolâtrie ou adoration des figures humaines Paris
Fournier 1805 VIII-511 DUPUIS Charles-Fran ois) Origine de tous les cultes ou
religion universelle Paris Agasse An III vol SALGUES Des erreurs et des préjugés
répandus dans la société Paris Buisson 1810-1811 vol
J.A DuLAURE Mémoires de Académie Celtique 1808 pp 72-86
10 Cf VAN GENNEP Manuel de Folklore fran ais VI 136
11 Cf Mélusine recueil périodique fondé par Gaidoz et Rolland puis dirigé par
Rolland seul Paul Sébillot collabore la Revue celtique de Henri Gaidoz avant de fonder
la Revue des traditions populaires 1886) organe de la Société des traditions populaires
dissidente de Académie Celtique Pour le détail de ces péripéties voir VAN GENNEP
op cit. pp 122-125 Il faut mentionner aussi les Bibliographies des et de la
littérature populaire de Alsace de Auvergne de la Bretagne et de la France Outre-Mer
publiées par Gaidoz et Sébillot de 1882 1888
12 Le mot tradition apparaît dans la plupart des titres ouvrages folkloriques
de époque et se substitue celui de superstition sans le faire toutefois disparaître
Une revue dissidente de celle de Sébillot intitule La Tradition Henry Carroy Emile
Blémont Charles Lancelin Gabriel Vicaire fondation 1887 essaimant bientôt en une
Revue du Traditionnisme fondée en 1898 par Paul de Beaurepaire-Froment)
113 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
pour une approche objectivante 13 Mais par là-même les faits religieux
étaient englobés dans un ensemble plus vaste et ne se détachaient pas comme
phénomènes spécifiques Il fallut une sensibilisation idéologique aux problèmes
religieux pour que de cet ensemble de coutumes et de croyances tradition
nelles se détache un objet attention et de recherche
Or cette sensibilisation idéologique fut donnée par cette vaste mise en
question de la religion au tournant du siècle par les sciences humaines et
ce que dans une perspective intra-ecclésiastique on appelle crise moder
niste 14) mais une sociologie historique se devrait aborder maintenant
dans toutes ses dimensions Une étude systématique reste faire je peux
seulement marquer ici comment cette crise se manifesta chez les folklo
ristes et focalisa un certain nombre esprits sur la religion populaire 15)
ouvrage-pivot au moins du point de vue du débat public est Les
Saints successeurs des dieux de Saintyves 16 Mais ce est pas un com
mencement Il est lui-même une réponse Dom Cabrol et surtout au Père
Delehaye Au premier il emprunte entrée de jeu une citation où il est dit
notamment que le culte des idoles fleurit de plus belle sous couleur de
culte des saints de des martyrs 17 manière de se couvrir auprès
des milieux catholiques pour mieux déclarer que sa thèse de origine païenne
du culte des saints est pas en soi anti-chrétienne 18 Quant au Père Dele
haye prolongeant la tradition bollandiste histoire et de critique historique
de la vie des saints 19) ses Légendes hagiographiques 20 non seulement
admettaient le caractère légendaire une grande partie des vies de saints
mais encore se livraient une analyse précise et approfondie du mode de
production littéraire hagiographique et du mécanisme de formation des légendes
Cela dit le Père Delehaye comme Dom Cabrol maintenait le caractère
spécifiquement chrétien du culte des saints qui tout en appuyant souvent sur
13 Citons Henn GAIDOZ La rage et Saint Hubert Paris Picard 1887 224
Paul BILLOT Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne Paris Maisonneuve 1882
vol Légendes croyances et de la mer Paris Charpentier 1886 vol
Petite légende dorée de la Haute-Bretagne Nantes Société des Bibliophiles bretons 1897
XII-230
14 Cf Emile POULAT Histoire dogme et critique dans la crise moderniste Paris
Casterman 1962 696
15 est ainsi un Alfred Loisy doit être saisi non seulement comme exégète et
ecclésiologue dans sa position inconfortable entre Rome et le protestantisme libéral mais
encore comme anthropologue au sens large se situant dans le débat scientifique entre les
auteurs catholiques et les divers partisans une explication génétique de la religion
16 SAINTYVES Pseud pour Emile Nourry) Les Saints successeurs des dieux Paris
Nourry 1907 416
17 Les Origines liturgiques Paris Letouzey et Ane 1906 65
18 Les sentiments personnels de Saintyves égard de Eglise catholique sont
bien connus et avaient donné lieu ouvrage La Réforme intellectuelle du clergé et la
liberté enseignement Paris Nourry 1904 XI-341
19 Les Analecta bollandiana fondées en 1882 faisaient suite de nombreux travaux
depuis le XVII0 siècle parmi lesquels les célèbres Acta sanctorum commencés en 1643
Anvers
20 Hippolyte DELEHAYE Les Légendes hagiographiques Bruxelles Société des Bol-
landistes 1905 XI-264
114 RELIGION POPULAIRE
des faits historiquement douteux et tout en prenant fréquemment la place de
cultes païens constituait une mutation religieuse en discontinuité avec ce qui
avait précédé Saintyves reprend toute argumentation critique du Père Dele-
haye sans conserver les mêmes distances égard une assimilation du culte
des saints aux cultes païens
En amont cette discussion prend place dans la controverse sur les ori
gines chrétiennes Plus particulièrement cette question de origine du culte
des saints avait suscité une série de travaux allemands Usener Maass Lucius
auxquels Delehaye et Saintyves se réfèrent un pour les discuter autre pour
appuyer sa thèse 21 Rien étonnant ce que des auteurs modernistes ou
modernisants soient invoqués Loisy abord dont Evangile et Eglise est
cité par Saintyves au même titre que Dom Cabrol comme apologetê accep
tant origine païenne de certains rites chrétiens 22 puis Albert Dufourcq
dont La Christianisation des foules parue dans la revue de Loisy est
invoquée par Saintyves mais développe sur le culte des martyrs une thèse
que reprend pratiquement le Père Delehaye 23)
La passion apologétique devait exacerber Saintyves allait répondre
Vacandard qui traite Saintyves de critique amateur ce qui était pas
faux en matière de philologie et histoire 24) et ouvrage suivant du Père
Delehaye devait hausser le ton 25 Mais important pour un historique de
la notion de religion populaire est que le problème avait été posé un décalage
entre le christianisme officiel et la religion des masses populaires qui
comme le développe Dufourcq restent plus longtemps païennes et ne sont
christianisées que moyennant le développement au sein du christianisme une
forme appropriée de culte 26 Au paganisme populaire succédait en somme
un christianisme populaire
21 Cf Hermann USENER Legenden der heiligen Pelagia Bonn 1879 et ses Religions
geschichtliche Untersuchungen vol. Bonn 1889-1899 Ernst MAASS Orpheus Unter
suchungen zur grieschischen römischen altchristlichen Jenseitsdichtung und Religion Munich
1895 Le livre de Ernst Lucius Die Anfänge des Heiligenkultus in der christlichen Kirche
avait paru en 1904 Tübingen et allait être traduit en 1908 Les Origines du culte des
saints dans Eglise chrétienne Paris Fischbacher 1908 XVI-708 p.)
22 Supposé que puisse démontrer origine païenne un certain nombre de
rites chrétiens ces rites ont cessé être païens ils ont été acceptés et interprétés par
Eglise Evangile et Eglise Paris Picard 1902 186 reprod par SAINTYVES op cit.
4)
23 Albert DUFOURCQ La Christianisation des foules étude sur la fin du paganisme
populaire et sur les origines du culte des saints Revue histoire et de littérature religieuses
1899 pp 239-269 repris et développé Paris Bloud 1903 64 p. Le rôle assigné au
culte des martyrs est repris de manière très analogue dans Les Origines du culte des
martyrs du DELEHAYE Bruxelles Sté des Bollandistes 1912 504
24 VACANDARD Origines du culte des Saints in Etudes de critique et his
toire religieuse Paris Lecoffre 1912 pp 59-211
25 Origines du culte des martyrs op cit Voir en particulier les pp 461 et suiv
26 DUPOURCQ op cit. 46 Si donc le paganisme survit dans les masses
populaires sa déchéance officielle est sans doute alliance du sentiment religieux païen
avec esprit local qui explique et il meurt la fin dans les masses est que la primitive
croyance chrétienne de unité des âmes dans le Christ et de efficacité de la prière sur le
Christ racine du culte rendu aux martyrs intercesseurs permettait préparaît préformaît
si ose ainsi dire adaptation du christianisme cet esprit local toujours vivant
115 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
Si Dufourcq lui-même ne propose pas expression la chose sera faite
par Van Gennep sur un autre plan du débat 27 Car si enjeu apologétique
autour de la continuité ou de la discontinuité est le plus voyant un autre
plus proprement scientifique apparaît sur la nature même de la religion popu
laire Comme le note Van Gennep la pente chez les folkloristes va dans le
sens une attention exclusive donnée aux survivances 28 Cela donne appli
qué aux particularités religieuses populaires une interprétation en termes de
paganisme ce que fait notamment Sébillot(29 Or Van Gennep voit là au
contraire occasion affirmer une position il développera plus tard 30 et
qui est celle de invention populaire Appliquée au passage du paganisme au
christianisme hypothèse devient
II est probable défaut de preuve directe que les desservants ruraux
conservèrent les croyances de leurs compatriotes des campagnes et transfor
mèrent dès le commencement la fois le paganisme et le christianisme 31)
Or si les folkloristes étaient trouvés mêlés leur manière au débat sur
les origines chrétiennes leur réflexion était pas indépendante de celle qui
élaborait chez les sociologues sur origine des faits religieux On comprend
que les durkheimiens soucieux de trouver le secret des phénomènes religieux
dans les plus primitifs entre ceux-ci aient cherché remonter eux aussi du
christianisme au paganisme ce qui permet Saintyves de appuyer sur un
jugement favorable de Henri Hubert dans Année sociologique sur la
thèse de Lucius 32 Mais aussi idée durkheimienne de la religion comme
expression une société donnait une assise la position de Van Gennep
II PREMI RE TH ORISATION SOCIOLOGIQUE DE LA RELIGION POPULAIRE
est justement Henri Hubert qui dans école durkheimienne se présente
comme le théoricien de la religion populaire est Marcel Mauss avec qui il
travaille en étroite collaboration qui est responsable dans le premier numéro
de Année sociologique de la rubrique cultes populaires puis dès le
second numéro Hubert partage avec lui la responsabilité de la rubrique Lé-
27 Survivance et invention dans le christianisme populaire paru abord dans la
Dépêche de Toulouse puis dans Religions moeurs et légendes Paris Mercure de
France 1908 pp 86 et suiv
28 Ibid. 91
29 Le Paganisme contemporain chez les peuples celto-latins Paris Doin 1908
XXVI-378 Cf aussi Ch RENEL Les Religions de la Gaule avant le christianisme Paris
Leroux 1906 419
30 Cf Le Folklore Paris Stock 1924 127
31 Religions urs et légendes op cit. 89
32 SAINTYVES op cit. 55 réf Hubert Année sociologique 1906 285)
116 RELIGION POPULAIRE
gendes croyances populaires et signe de nombreux et importants comptes
rendus Par la suite et pendant plusieurs numéros on verra une rubrique
Croyances et pratiques populaires inorganisées 33 Ce titre concordait
parfaitement avec le travail de théorisation effectué par Hubert
Disons abord que Durkheim avait préparé le terrain dans son célèbre
article De la définition des phénomènes religieux en précisant dès le début
Nous disons les faits religieux et non la religion car la religion est
un tout de phénomènes religieux et le tout ne peut être défini après les
parties ailleurs il une multitude de manifestations religieuses qui ne
ressortissent aucune religion proprement dite il dans toute société
des croyances et des pratiques éparses individuelles ou locales qui ne sont
intégrées dans aucun système déterminé 34)
Le propos est principalement méthodologique mais Hubert devait en
tirer parti pour distinguer plusieurs types de religion qui sont presque des
sens différents du mot religion
On appelle religion ensemble des manifestations religieuses de la vie
soit un peuple soit une société spécialement formée fin de religion
est-à-dire proprement parler une Eglise 35)
Il donc des religions de peuples et des religions Eglises
On entend parler de religion romaine de religion grecque ou assyrienne
ce sont des religions de peuples Le bouddhisme islamisme le christianisme
sont ou semblent être des religions Eglises 36)
De fait les religions Eglises sont des systèmes assez fortement organisés
comprenant doctrine culte organisation Lorsque la religion se définit par le
peuple il arrive que comme chez les Juifs les croyances et les pratiques
un peuple ont pu unifier et se codifier comme celles une Eglise Mais
la plupart du temps si système il ce sont des systèmes fort lâches et
fort vagues ce qui est le cas de la religion romaine ou de la religion
grecque Enfin il arrive et la chose nous intéresse tout particulièrement que
on ait faire des phénomènes non organisés
On connaît une masse considérable de faits pratiques individuelles ou
rites de fêtes mythes et croyances diverses qui appartiennent en apparence
aucun système même tribal ou national ce sont les superstitions 37) les
faits de folklore qui sont eux-mêmes souvent des survivances anciennes reli
gions et ont pas toujours perdu leur caractère religieux 38)
33 Numéros 1900-1901) 1901-1902 et 1902-1903)
34 Année sociologique no 1897-1898) pp 1-2
35 HUBERT Introduction la traduction fran aise du Manuel Histoire des
Religions de CHANTEPIE DE LA SAUSSAYE Paris Armand Colin 1904 XXI
36 Ibid
37 Hubert ne prononce ici aucun jugement de valeur La superstition est bien
ici ce qui demeure en plus des systèmes religieux
38 Ibid. pp
117 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
est tout cela il faut entendre par le mot religion au sens large
et le premier résultat de analyse dans le prolongement de la pensée un
Durkheim soucieux de trouver une classe commune définissable pour tous les
faits religieux est de rassembler ainsi sous le nom de religion de nombreux que les folkloristes dispersaient dans des chapitres divers
Mais on voit avec le concept de religion de peuples un cadre suscep
tible accueillir la notion plus étroite de religion populaire ou plutôt
pour suivre le vocabulaire de Année celle de croyances et pratiques dites
populaires 39 En effet est bien de religion de peuples il agit
même si le peuple dont il est question est pris son échelle la plus locale
Mais fait exception naturellement le cas où Eglise et peuple coïncident En
revanche il est pas question de limiter la religion populaire au pur folklore
Finalement une limite un peu hésitante se dessine entre inorganisation com
plète du folklore et organisation une Eglise de peuple ou de nation Comme
nous allons le voir les études durkheimiennes de religion populaire balance
ront des cultes nationaux au folklore local Mais peut-être unité du propos
réside-t-elle dans le parti pris dans un cas comme dans autre de porter son
attention sur la part inorganisée de la religion ce qui empêche pas de tenir
compte des groupes qui en sont le substrat)
Le premier de ces deux termes est représenté par étude de Czamowski
sur le culte de Saint Patrick en Irlande Stefan Czamowski 1879-1937 est
un élève de Mauss et de Hubert et est dans le séminaire de ce dernier aux
Hautes Etudes il exposa abord et fit critiquer son étude Celle-ci est
la fois originale et maladroite ce qui amène Hubert en encourager la publi
cation mais aussi ajouter une longue préface qui la complète et la corrige
et constitue elle seule un véritable essai théorique de sociologie du héros 40)
Czamowski tient pour établi le caractère populaire du culte de Saint
Patrick ce que Hubert lui reproche en termes peine voilés 41 En revanche
il cherche déterminer comment est formée la légende de Saint Patrick et
quelles ont été les conditions de production de cette ou plutôt de ces légende(s
Puis il cherche rattacher le cas de Saint Patrick au type plus général du
héros ce qui amène comparer du point de vue de leur genèse et de leur
fonction saints et héros ou plutôt montrer comment les saints ceux du
moins qui ont une légende sont de ce point de vue des cas particuliers de
héros
39 Titre de la rubrique partir du huitième numéro 1903-1904)
40 CZARNOWSKI Le Culte des héros et ses conditions sociales Saint Patrick
héros national de Irlande Paris Alean 1919 364 Préface de Henri HUBERT pp III-
XCIV)
41 On étonnera certainement après avoir commencé par se demander textes
en mains si Saint Patrick était bien un personnage historique il ait pas fait de la même
fa on histoire de sa popularité ... La diffusion du nom les églises placées sous invo
cation du saint les chants populaires et autres les emblèmes et leur usage autant de faits
et de documents qui paraîtraient en bonne place chez un historien Czamowski les traite
comme donnés et hors de question HUBERT Préface V)
118 RELIGION POPULAIRE
Czamowski présente beaucoup de faits Il appartient en réalité Hubert
en tirer les conclusions Laissons de côté avec un certain sourire le rap
prochement du héros et du totem ce rapprochement fait par Czamowski est
repris sans grand enthousiasme par Hubert Ce qui intéresse vraiment Hubert
et qui est seulement amorcé par Czamowski est une vue synthétique du
processus héroïsation 42 Or celui-ci apparaît comme lié essentielle
ment la fête Le héros est généralement un produit de la fête un être
festival comme le disent Czamowski et Hubert Et celui-ci de belles pages
pour expliquer comment la fête tantôt élève un rang surhumain les person
nages elle commémore tantôt rapproche et humanise les dieux elle célèbre
Ainsi le héros est pas un être une nature particulière mais une fonction
héros de la fête dirions-nous que peut remplir aussi bien un héros
au sens classique un dieu ou un saint On voit ainsi en quel sens et bien
que les auteurs ne développent pas leur pensée sur ce point les fêtes et leurs
héros présentent un certain niveau du religieux où exaltent symboliquement
les valeurs humaines en des figurations familières niveau qui suggère le quali
ficatif de populaire 43)
III SAINT BESS
Saint Bessê étude un culte alpestre 44 est en un sens applica
tion de la démarche durkheimienne autre terme au folklore aux traditions
locales Mais est beaucoup plus Ce qui est attachant dans cette étude est
la manière dont auteur aborde son objet observe recueille les témoignages
accroît observation par les documents du passé pour tenter finalement
titre hypothèse une explication génétique sans se priver des ressources de
la philologie et de la mythologie comparée Bref on se trouve devant une
sorte analyse anthropologique totale atteignant le niveau théorique sans jamais
quitter le contact avec les faits
Saint Bessê est un lieu de pèlerinage aux confins du Val Aoste et du
Piémont 45 Chaque année le 10 août les pèlerins se retrouvent oratoire
qui porte ce nom 2.647 mètres altitude et au pied un énorme rocher
42 Ibid. LVII
43 Suggestion non développée Nous ne saurions dire que tous les héros procèdent
des fêtes Nous croyons seulement que les héros des fêtes sont les plus vivants les plus
colorés les plus populaires et les plus typiques que les fêtes constituent des circonstances
éminemment favorables leur représentation et que exemple fourni par les fêtes est celui
qui explique le mieux comment les sociétés se sont pourvues de héros ibid. LXX)
44 Robert HERTZ Saint Bessê étude un culte alpestre Revue de Histoire
des Religions 1913 no 67 pp 115-177 Repris dans les Mélanges de Sociologie religieuse
et de Folklore Paris Alean 1928 nouvelle édition Paris P.U.F 1970 pp 110-159
Robert Hertz avait réuni ses observations en 1912 On sait il allait être tué en 1915
dans la plaine de la Woëvre proximité de Argonne
45 Le croquis présenté ci-après est dessiné après la carte reproduite dans les deux
premières éditions et qui est absente dans édition récente Or elle est essentielle pour
comprendre le phénomène Saint Bessê
119