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THESE ELECTRONIQUE-GIRARD

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THESE ELECTRONIQUE-GIRARD

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UNIVERSITE DE LIMOGES Faculté de Lettres et Sciences Humaines Ecole Doctorale des Sciences de l’Homme et de la Société Département EHIC N° THESE Pour obtenir le grade de DOCTEUR DE L’UNIVERSITE DE LIMOGES Discipline : Littérature Française Présentée et soutenue publiquement par Céline GOURDIN-GIRARD Le 20 octobre 2006 VILLE ET ECRITURE AU FEMININ QUEBEC ET MONTREAL DANS LE ROMAN FEMININ QUEBECOIS DES ANNEES SOIXANTE A NOS JOURS VOL. I Directeur de Thèse : Claude FILTEAU Jury : Madame Marie-Lyne PICCIONE, Professeure à l’Université de Bordeaux III Madame Christiane LAHAIE, Professeure à l’Université de Sherbrooke Monsieur Michel BENIAMINO, Professeur à l’Université de Limoges Remerciements ______________________________________________________ C’est un grand plaisir de reconnaître ici ma dette envers ceux qui ont su me guider et m’accompagner tout au long de ce travail. Tout d’abord, je tiens à remercier Claude Filteau : inspirée par son attachement profond à son pays d’origine, ainsi que par sa connaissance intime de la littérature québécoise, je lui suis grée de m’avoir fait découvrir des œuvres et des auteurs québécois, en somme, toute une production littéraire de grande qualité. Qu’il reçoive également l’expression de ma profonde gratitude pour son soutien et ses encouragements constants depuis des années. Ma reconnaissance va également aux membres du Centre de Recherche Interdisciplinaire en Littérature et Culture Québécoise de l’Université de Montréal, grâce auxquels un stage de trois mois à l’Université de Montréal m’a permis d’enrichir non seulement mon corpus, mais aussi ma connaissance de la littérature et de la « grande ville » québécoise. Que toutes les autres personnes qui ont su, par leurs critiques et leurs suggestions, corriger de nombreuses imprécisions, soient également remerciées. Enfin, ce travail n’aurait certainement pas abouti sans le soutien de ma famille. Je tiens à remercier plus particulièrement mon mari ainsi que mon père : tous deux ont été des lecteurs « avisés » à chaque étape de mon travail. Je n’oublie pas Emmanuelle, Johann, Odette et Michel, qui m’ont toujours apporté leur soutien et leurs sourires tout au long de ce travail et bien plus encore. 3 Table des matières ___________________________________________ Remerciements................................................................................................................... 3 TABLE DES MATIERES ................................................................................................ 4 PREAMBULE..................................................................................................................... Erreur ! Signet non défini. INTRODUCTION............................................................................................................13 PREMIERE PARTIE : LA TERRITORIALISATION D’UNE ECRITURE ET LA VILLE COMME FORME DU DISCOURS DES FEMMES ..................................... 30 CHAPITRE I : VILLE ET ROMAN FEMININ.............................................................. 311 1. Naissance d’une écriture sexuée de l’espace urbain.................................................... 311 1. 1 : Des auteures et des villes................................................................................ 311 1. 2 : Quoi de neuf depuis Bonheur d’occasion ? ...................................................... 36 2. A la conquête d’un territoire masculin......................................................................... 466 2. 2 : La dévalorisation caractérisée du héros ........................................................ 466 2. 3 : L’appropriation des espaces masculins ......................................................... 522 CHAPITRE II : LA VILLE MOINS OBJET DE DISCOURS QUE FORME DU DISCOURS DES FEMMES...............................................................................................63 1. De l’espace vécu à l’espace transcrit : le « bref » dans les romans de Québec ........... 633 1. 1 : Enfermement et métaphores carcérales ......................................................... 633 1. 2 : Le « bref » au service de la fiction ................................................................. 711 1.3 : Architecture urbaine et architecture textuelle : la ville comme métalangage .................................................................................................................................. 788 2. La ville québécoise comme espace linguistique complexe.......................................... 855 2. 1 : Montréal, « ce corps parlant plusieurs langues ».......................................... 855 2. 2 : Nostalgie et défense de la langue maternelle ................................................. 911 DEUXIEME PARTIE : DE L’ESPACE URBAIN A L’ESPACE HUMAIN : VERS L’ELABORATION D’UN DISCOURS SOCIAL, POLITIQUE, ET IDEOLOGIQUE ........................................................................................................... 101 CHAPITRE I : LE MICROCOSME DE LA MAISON : UNE « POETIQUE DE L’ESPACE » PSYCHOLOGIQUEMENT ET SOCIALEMENT EFFICACE............. 1022 1. La maison : refuge ou prison ?................................................................................... 1022 1. 1 : La dialectique espace privé/espace public ................................................... 1022 4 1. 2 : La maison et l’appartement : deux modes d’être à la ville ........................ 11010 1. 3 : La maison fantasmée .................................................................................... 1177 2. De la ré-appropriation de l’espace domestique à l’exploration d’un corps social..... 1222 2. 1 : Apprivoiser et réorganiser l’espace domestique.......................................... 1223 2. 2 : La chambre, lieu du voyage intérieur........................................................... 1311 2. 3 : L’exploration d’une verticalité organique ................................................... 1377 CHAPITRE II : L’INFLUENCE DE L’IDEOLOGIE FEMINISTE ET LA REVENDICATION D’UNE PRESENCE AU MONDE PAR LE REJET DES INSTITUTIONS ............................................................................................................ 1488 1. Des héroïnes et des auteures issues d’une lignée de féministes................................. 1488 1. 1 : L’influence d’une idéologie.......................................................................... 1488 1. 2 : Le rejet de certaines théories féministes et le désir d’émancipation d’une idéologie................................................................................................................. 1611 1. 3 : L’éveil d’une conscience politique ............................................................... 1677 2. Le rejet de l’institution religieuse et du mariage, et la ville comme espace de transgression .................................................................................................................. 1755 2. 1 : Du rejet de l’institution religieuse au renouveau de la spiritualité ............. 1755 2. 2 : Le confinement au foyer, la diabolisation du mariage et le malentendu des deux sexes............................................................................................................... 1899 2. 3 : « Il fallait que je fasse ce roman sans barrière… aller trouver ce que ça pouvait être, le fond de la pulsion sexuelle. »........................................................ 2022 CHAPITRE III : LES « URBAINES RADICALES », DES FIGURES DU FEMINISME LITTERAIRE ................................................................................................................ 2133 1. La figure de la sorcière : l’opprimée ancestrale......................................................... 2133 1. 1 : Sorcière et savoir occulte dans le roman québécois .................................... 2133 1. 2 : Une figure composée de différents visages................................................... 2244 2. La prostituée et la théorie de la femme-marchandise ................................................ 2322 2. 1 : Un produit urbain......................................................................................... 2322 2. 2 : Prostitution et violence urbaine ................................................................... 2399 2. 3 : Une figure urbaine qui suscite peur et fascination....................................... 2466 3. Le personnage de l’insoumise et la réhabilitation des figures féminines traditionnelles. ........................................................................................................................................ 2533 3. 1 : Adolescence, révolte, et nudité ..................................................................... 2533 3. 2 : Hommage aux "Mères" du pays et mythe matriarcal................................... 2644 TROISIEME PARTIE : DE LA RECHERCHE DES ORIGINES A LA DECOUVERTE DE SOI. LA GRANDE VILLE COMME NOUVEL ESPACE DE LA QUETE IDENTITAIRE DES FEMMES...............................................................274 CHAPITRE I : REMYTHISATION ET REORGANISATION TEMPORELLE DE L’ESPACE URBAIN, OU COMMENT DONNER DU SENS A LA VILLE ...............275 1. Une fondation a dimension mythique revisitée par l’écriture et l’imaginaire féminins ..........................................................................................................................................275 1. 1 : Québec et Montréal : commencements et re-commencements autour des récits de fondation .....................................................................................................................275 5 1. 2 : L’évocation d’un temps du mythe .................................................................285 1. 3 : La ville comme centre ...................................................................................292 2. Des portraits de villes dénaturantes et désincarnées ....................................................306 2. 1 : Les Etats-Unis : l’ennemi de toujours, l’ami d’en face .................................306 2. 2 : Industrialisation et modernité : les symptômes d’une aliénation progressive .................................................................................................................................313 3. Les eaux porteuses d’une utopie au féminin ................................................................325 3. 1 : La féminité liquide dans le roman .................................................................325 3. 2 : De la purification par les eaux à la résurgence du passé..............................334 3. 3 : La dichotomie ville verticale/ville horizontale ..............................................341 CHAPITRE II : S’AFFRONTER SOI-MEME DANS DES VILLES LABYRINTHIQUES ......................................................................................................352 1. L’expérience de l’espace urbain labyrinthique ............................................................352 1. 1 : L’expérience urbaine à travers le mode de l’errance ...................................352 1. 2 : Le dédoublement de personnalité comme symptôme du malaise et le double Thésée/Minotaure chez les personnages .........................................................................360 2. Se voir dans le regard de l’Autre : prise de conscience de soi ou miroir aliénant ? ....371 2. 1 : La figure de l’Etranger ..................................................................................371 2. 2 : Le regard de l’Autre : un miroir aliénant .....................................................383 CHAPITRE III : LA DIFFICILE RECONSTRUCTION D’IDENTITES COLLECTIVES ECLATEES DANS DES VILLES A MULTIPLES VISAGES .....................................390 1. Ambiguïtés et faces sombres de la ville dans le roman ...............................................390 1. 1 : Montréal : île dionysiaque et lieu trouble .....................................................390 1. 2 : Rites de passage et lieux interdits .................................................................397 2. Des identités morcelées dans des villes socialement et culturellement stratifiées ......404 2. 1 : Strates et fissures sociales dans la ville.........................................................404 2. 2 : Le paradoxe urbain : du désir de solitude à la peur de l’abandon ...............413 2. 3 : De « l’entre-soi » à « l’entre-elles »..............................................................418 CONCLUSION ............................................................................................................. 424 ANNEXES.......................................................................................................................429 BIBLIOGRAPHIE ........................................................................................................433 6 Préambule __________________ Ville, espace(s), et écriture Une partie du titre de cette étude, « ville et écriture », nécessite que l’on s’attarde préalablement sur l’idée de ville et d’espace. En effet, ces quelques mots suscitent déjà des interrogations : comment la ville devient-elle lieu d’écriture ? Plus précisément, par quels modes opératoires l’idée transite du bâti jusqu’au papier, c’est-à-dire du bâti jusqu’à l’idée ? Ces interrogations méritent des tentatives de réponses qui passent d’abord par la définition de ville en tant qu’espace. On admet dans un premier temps que la ville est avant tout un espace physique, palpable, avec des limites géographiques. Cependant, ces limites varient si l’on choisit d’intégrer ou non à l’espace de la ville ses boulevards extérieurs, sa périphérie, sa proche voire même sa lointaine banlieue ; la notion de limites d’une ville est donc soumise à un ensemble de « facteurs urbains » qui l’enrichissent ou non, selon ce que notre propre regard englobe de la ville. Par conséquent, l’on est en droit de se demander si les « frontières » imputées à la ville existent réellement ; sont-ce celles indiquées par les panneaux de signalisation signifiant aux voyageurs leur entrée ou leur sortie du « dit » espace ? En fait, il apparaît peu probable que l’on puisse arbitrairement délimiter l’espace d’une ville, ceci tenant pour une grande part de sa continuelle évolution géographique et historique : l’établissement d’un lotissement, d’un centre commercial, l’achat d’un espace vert par la commune, et voilà que la ville déborde elle-même ses propres limites ; il en va bien sûr de même lorsqu’elle se recroqueville alors que sa population déserte sa périphérie, par exemple. 7 Les limites de l’espace de la ville sont donc floues, incertaines. Pourtant, ne parlons-nous pas de l’ « entrée » d’une ville ou encore, ne dit-on pas que l’on se promène « en » ville ? En fait, l’espace de la ville se définit moins en terme de frontières qu’en terme de contenant/contenu. La ville est un bien un contenant dans lequel on « pénètre » ; or, cette pénétration correspond plus exactement au passage de l’« idée de ville » intimée par une terminologie d’ordre administratif, à la confrontation au réel, au contenu de cette idée, à savoir l’espace urbain. Ce dernier est aussi l’espace construit devenant lui-même contenant puisqu’il intègre un mobilier urbain et des habitants. Par conséquent, si l’on se réfère d’un point de vue herméneutique à des données spatiales aussi simples que l’extérieur et l’intérieur, alors oui, la ville est un espace puisque je me situe moi, en tant qu’être physique, à un moment donné, soit en dehors, soit en dedans : les limites d’une ville peuvent donc être considérées comme réelles si elles sont posées en terme de contenant/contenu. Cependant, il serait bien réducteur de résumer la ville à un simple espace contenant du contenu contenant lui-même, etc. Puisqu’il est évident que la ville ne peut se résumer à un seul et même espace « réel » et visible… En effet, la ville n’est pas un seul et même espace dès lors qu’elle est perçue : de forme et de cadre de référence, elle fait alors l’objet de représentations subjectives et orientées ; elle peut se décliner en une multitude d’espaces (humain, social, politique, économique, etc.), qui la définissent tout autant. Plus précisément, comme l’affirme Jean- Marie Grassin dans la préface à l’ouvrage collectif L’Ecrivain auteur de sa ville, « La ville n’est pas un objet fixe, mais un espace en continuelle re-définition dans sa 1 conception et dans sa frontière. » Par conséquent, la réalité d’une ville n’est jamais définie une fois pour toutes car, certes, la ville est espace, il s’agit même d’un espace réel, mais lorsqu’elle est perçue, elle accède à l’ensemble de ses possibles, c’est-à-dire à ce que 2 Jean-Marie Grassin appelle ses « réalités subjectives » . Nous quittons donc ici une approche phénoménologique de la ville et nous accédons à sa poétique ; une manière sans doute de nous rapprocher de la réalité « vraie » 1 GRASSIN, Jean-Marie. Poétique de la ville et de la campagne ou « Qui est Dieu, s’il existe ». In : VION- DURY, Juliette, (dir.), L’Ecrivain auteur de sa ville, Limoges : PULIM, coll. « Espaces Humains », 2001, p. 9. 2 Ibid. 8 de la ville et de son plus pur espace, si l’on en croit les propos de Pierre Sansot qui, dans 3 son ouvrage intitulé Poétique de la ville , tente de démontrer que la poétique est la vérité du phénoménologique. Si la ville existe, c’est parce que je la pense, parce qu’elle devient une projection de l’esprit et parce que je la fais exister. En effet, « Il n’y a d’objet que par référence à un sujet, qu’il soit en ce moment pensé et perçu par moi ou que d’une façon générale, il soit 4pensable, perceptible par un autre sujet que moi. » A cela, Bertrand Westphal ajoute, dans La Géocritique mode d’emploi, que « tout espace, dès lors qu’il est représenté, 5 transite par l’imaginaire. » En effet, dès lors qu’il est perçu puis re-présenté, l’espace réel dit « référentiel » devient un espace imaginaire par excellence. Or, quel espace de la représentation autre que la peinture, l’image cinématographique et photographique, la sculpture, la musique, etc., n’est un important générateur d’espaces imaginaires si ce n’est la littérature ? D’ailleurs, elle-même se définit comme un espace, « elle est décrite comme 6un espace, elle est le mode privilégié de la représentation de l’espace. » Ainsi, la littérature octroie une dimension imaginaire intrinsèque à cet espace humain qu’est la ville. Par ailleurs, en poussant plus loin l’analyse, on observe, comme l’écrit Bertrand Westphal, que l’ « espace transposé en littérature influe sur la représentation de […] cet espace-souche dont il activera certaines virtualités ignorées jusque-là, ou réorientera la 7 lecture. » Enfin, comme le suggère l’écrivaine québécoise Anne Hébert, il est bien 8 évident que le point de départ de toute œuvre littéraire sont ces « racines matérielles » 9qui nous élèvent jusqu’au « surréel » . Nous avons donc affaire à une articulation entre espace réel, écriture et espace transposé, qui suppose un quatrième acteur dont le rôle consiste à donner un sens – du moins un dynamisme – à cet ensemble. Cet acteur, c’est celui qui ordonne, qui discoure et 3 ème SANSOT, Pierre, Poétique de la ville, Méridien Klincksieck, 5 édition, [1984] 1994. 4 Ibid., p. 9. 5 WESTPHAL, Bertrand. Pour une Approche géocritique des textes. In : WESTPHAL, Bertrand, (dir.), La Géocritique mode d’emploi, Limoges : PULIM, 2000, p. 35. 6 GRASSIN, Jean-Marie. Pour une Science des espaces littéraires. In : WESTPHAL, Bertrand, (dir.), Op. cit., p. II. 7 WESTPHAL, Bertrand, Op. cit., p. 35. 8 SMITH, Donald. Anne Hébert et les eaux troubles de l’imaginaire, une entrevue de Donald Smith. In : Lettres québécoises, hiver 80-81, n° 20, p. 65-73, p. 66. 9 Ibid. 9 qui crée : l’auteur. Ce dernier est le lien entre le réel et ce qui est perçu et représenté. En ce sens, le titre de l’ouvrage collectif L’Ecrivain auteur de sa ville précédemment cité, est particulièrement pertinent : d’une part, il y a l’écrivain qui écrit, qui formule, et qui crée ; d’autre part, cette notion même d’auteur suppose un aboutissement, un résultat, une création – on est toujours l’auteur de quelque chose – car, pas d’auteur sans œuvre et pas d’œuvre sans auteur. Rien n’existe donc sans ce lien qui unit celui qui perçoit et qui transpose (l’auteur), et l’objet de la re-transcription (la ville). L’espace de la ville n’a donc de réalité, même subjective, qu’à travers la parole de celui qui « la fait exister en 10 l’écrivant. » L’écrivaine québécoise Francine Noël affirme quant à elle qu’ « En modelant un univers fictif, on ne fait jamais que dégager les éléments concrets de la masse du réel pour 11 les redonner à voir. » En d’autres termes, en écrivant sur ou avec elle, l’auteur s’approprie l’espace humain et communautaire de la ville ; c’est alors dans cette transposition par le langage, par la parole créatrice, que la ville acquiert une substance, 12puisque « Les notions de ville et d’espace n’ont de réalité qu’en vertu de la langue. » Plus précisément, Jean-Marie Grassin affirme que « L’espace est indissociable de la parole qui le crée par différenciation des êtres et des choses, de même que Dieu est 13inséparable de sa parole créatrice. » Différencier une chose, c’est prendre parti pour elle, et la nommer, c’est la définir. Comme l’explique Jean-Marie Grassin, la Bible nous fournit la première des révélations sur la parole qui crée, qui ordonne, et qui nous redonne à voir ce que l’on perçoit déjà. Le fait que Dieu ait créé le Verbe avant la matière nous apparaît primordial dans ce cas, car c’est là que se trouve tout le travail de l’écrivain dont l’effort consiste à rendre « lisible » un ou plusieurs des multiples espaces imaginaires qui composent la ville. Mais à la différence de la Parole divine qui fait jaillir la matière du néant, l’auteur part d’une base : ces fameuses « racines matérielles » évoquées par Anne Hébert ; car, il faut se rendre à l’évidence, la ville était là avant la parole qui la prend pour objet. C’est pourquoi la « réalité » de la matière urbaine et de la ville elle-même sont en danger : le langage lui oppose un tel pouvoir qui consiste à disposer et à ordonner cet 10 GRASSIN, Jean-Marie. Poétique de la ville et de la campagne ou « Qui est Dieu s’il existe ». Op. cit., p. 9. 11 NOËL, Francine. La scène se passe à Montréal de nos jours. In : Lire Montréal, Actes du colloque tenu le 21 octobre 1988 à l’Université de Montréal, Montréal : Département d’études françaises, 1989, p. 123. 12 GRASSIN, Jean-Marie. Pour une science des espaces littéraires. Op. cit., p. II. 13 Ibid., p. XI-XII. 10 14espace, et l’imaginaire étant « le mode de représentation de tout espace » , que lorsqu’un auteur écrit sur la ville, même de la manière la plus neutre et la plus objective qui soit, il lui attribue ce que l’on pourrait appeler une valeur ; donc une image qui peut, remarque Marc Grignon, « prendre le dessus » sur la ville construite et, dans de telles situations, on ne peut plus dire que des images se limitent à « représenter » la réalité puisqu’elles contribuent, effectivement, à la définir. Réciproquement, une ville peut chercher à « entrer » dans sa propre image pour s’y conformer, ou, d’une manière plus générale, pour y réagir d’une façon ou d’une 15autre. Il existe donc autant de villes et d’espaces de la ville que d’imaginaires qui s’écrivent, produisant ainsi une polymorphie et une polysémie des images ; ainsi, la ville reprise et imaginée par chacun se rend à nous sous des perspectives de lecture toujours différentes et indépendantes d’elle. En d’autres termes, « là où nous avons au départ un 16 17 en-soi décourageant de massivité » , « la conscience fait apparaître de la diversité. » Et c’est bien cette « diversité » des imaginations et des écritures qui fait de la ville un lieu d’écriture particulièrement riche de sens et de perspectives littéraires. Oui, la ville est un espace, un contenant, et c’est aussi un lieu. Voilà comment nous pourrions définir la ville en tant qu’espace réel ; en tant qu’espace imaginaire, nous nous contenterons d’inscrire la ville dans une pluralité d’espaces et de lieux d’écriture dans lesquels s’ancrent les imaginations des auteurs. « Ecrire la ville » semble à première vue sans grande difficulté, puisqu’en devenant un espace imaginaire, elle se modèle selon la volonté de chacun. Or, l’étude de la ville dans le roman féminin va nous confirmer, entre autres choses, ce que le collectif Villes imaginaires affirme déjà, à savoir que « La ville ne se rend pas ; elle n’offre pas à qui veut les prendre ses facilités d’écriture ; elle 14 Ibid. 15 GRIGNON, Marc. Comment s’est faite l’Image d’une ville. Québec du dix-septième au dix-neuvième siècle. In : K. MORISSET, Lucie, NOPPEN, Luc, SAINT-JACQUES, Denis, (dir.), Ville imaginaire, ville identitaire : échos de Québec, Québec : Nota Bene, 1999, p. 100-101. 16 SANSOT, Pierre, Op. cit., p. 9. 17 Ibid. 11