Les méthodes de la géomorphologie, d'après M. Pierre Birot - article ; n°354 ; vol.66, pg 97-124

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Annales de Géographie - Année 1957 - Volume 66 - Numéro 354 - Pages 97-124
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1957
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Henri Baulig
Les méthodes de la géomorphologie, d'après M. Pierre Birot
In: Annales de Géographie. 1957, t. 66, n°354. pp. 97-124.
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Baulig Henri. Les méthodes de la géomorphologie, d'après M. Pierre Birot. In: Annales de Géographie. 1957, t. 66, n°354. pp.
97-124.
doi : 10.3406/geo.1957.18261
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1957_num_66_354_18261354. — LXVI» année. Mars-Avril 1957. №
ANNALES
DE
GEOGRAPHIE
vérité de Morphologische Descartes, gische la A. Le géomorphologie, Hettner, — Morphologie mot LES est au « méthode pris plus MÉTHODES Die Analyse dans particulier, (1912) Oberflâchenformen D'APRÈS » nous — des (1921), et règle sens avions {Premier Grundlagen celui DE ouvrages M. ou bien déjà du de PIERRE LA différents des article.) procédé moins les GÉOMORPHOLOGIE der qui Festlandes livres Lands traduisent guide BIROT opératoire. : du de chaftskunde, pour (1921) S. plus surtout Passarge, la Sur général, ; recherche de les III les W. méthodes Physiolo- celui concep(1920) Penck, de de la ;
tions toutes personnelles de leurs auteurs. M. Birot, à son tour, a entrepris
de traiter le sujet d'ensemble1.
Ce sujet est évidemment très vaste. La géomorphologie occupe, parmi
les sciences du concret physique, une position assez particulière : tout comme
la géologie, elle a un certain caractère historique, en ce sens que le présent,
seul directement observable, n'est, le plus souvent, complètement intelli
gible que moyennant une certaine connaissance du passé dont il est l'abou
tissement ; mais le passé à son tour ne peut être compris qu'à la lumière de
notre expérience actuelle. Le cercle vicieux n'est évité que moyennant le
postulat nécessaire, mais indémontrable, de l'« uniformisme » ou « actualisme »,
autrement dit de la permanence des lois de la nature ; mais seulement des
plus générales, car nous savons que certaines combinaisons de causes ont
produit dans le passé des effets inconnus dans le monde actuel : par exemple
les glaciations de plaine aux moyennes latitudes. On ne peut passer de l'o
bservation du présent à l'interprétation du passé que par une chaîne d'opé
rations logiques faciles à décrire en termes généraux, mais d'une application
délicate et pleine d'embûches. Heureusement, quelques-uns de nos prédé
cesseurs, et non des moindres, ayant observé le cheminement de leur propre
1. Pierre Birot, Les méthodes de la morphologie, Paris, Presses Universitaires, Collection
Orbis, 1955, in-8°, 177 p., 16 figures. — Prix : 700 F.
ANN'. DE GÉOG. LXVI« Aîs'N'ÉE. 7 ANNALES DE GÉOGRAPHIE 98
pensée au cours de leurs investigations, nous ont fait part de leur expérience5 •
témoignages précieux, qui pourront être illustrés par des exempt de
recherches bien conduites, et aussi — contre-épreuve — d'enquêtee déso
rdonnées ou viciées dès le principe. A chaque époque, la recherche s'^st néces
sairement appuyée sur certains « principes » généralement admife, et trop
facilement promus à la dignité de dogmes. Il convient, surtout puur eeu-st.
qui dominent la pensée contemporaine, de les soumettre à une eertiûue
rigoureuse quant à leur base de fait et à leur structure logique. Les rapport*'
de la morphologie avec les sciences physiques et naturelles, en particulier
avec la géologie, doivent être précisés, ou du moins discutés : extension de
leurs champs respectifs, dans le présent et dans le passé ; assistance et contrôle
mutuels ; éventuellement, différences dans l'attitude intellectuelle. La valeur
des techniques, procédés graphiques, mesure et calcul, expérimentation,
doit être discutée, puisqu'elle varie d'un ordre de phénomènes à un autre.
Enfin il n'est pas superflu de rappeler ce qu'on peut appeler l'éthique profes
sionnelle, c'est-à-dire les règles de conduite les plus favorables au progrès de
la science.
M. Birot n'ignore pas l'étendue de son sujet : il en traite, en détail ou
incidemment, la plupart des parties. Mais sa matière est organisée de trois
points de vue à peu près exclusifs : 1° Gomment donner une expression
quantitative des formes et des processus ? 2° tirer parti, au profit
de la morphologie, des « formations corrélatives » ? 3° Gomment mettre la
morphologie en rapport avec la tectonique ; et, réciproquement, ce qui est
beaucoup plus ambitieux, comment déduire la tectonique de la morphologie ?
Le reste, c'est-à-dire ce qu'on appelle parfois la « morphologie classique », et
qui représente à peu près tout ce qui a été fait d'utile jusqu'ici, passe mani
festement à l'arrière-plan.
Ce livre est donc extrêmement personnel : il atteste une grande ardeur,
une réelle vigueur de pensée, une loyauté évidente (malgré une information
parfois déficiente), une expérience acquise dans des régions d'une étude
difficile. Ce n'est aucunement une initiation pour les profanes, ni même,
sauf en quelques parties, un guide pour apprentis. En revanche, il s'y trouve
à chaque page des thèmes de réflexion et de discussion pour les travailleurs
exercés. Malheureusement, ceux-ci mêmes en trouveront souvent la lecture
ardue. On dirait que l'auteur, entraîné par le mouvement de sa pensée,
néglige de s'assurer qu'il est suivi : il attend trop du lecteur, de son savoir,
de sa perspicacité, de sa patience. L'expression est souvent inutilement
compliquée : « la structure, c'est-à-dire la répartition des roches dures et
tendres et leur plan de mise en place » (p. 7), se dirait mieux : « la nature des
1. Notamment : G. K. Gilbert, The inculcation of scientific method by example [Amer.
Journ. of Sc, XXXI, 1886, p. 284-299). — T. C. Chamberlin, The of multiple working
hypotheses (Journ. of Geol., V, 1897, p. 837-848). — W. M. Davis, passim, et, en dernier lieu,
Sheetfloods and streamfloods [Bull. Geol. Soc. Amer., XLIX, 1938, p. 1337-1416). — Douglas John
son, Role of analysis in scientific investigation [Id., XLIV, 1933, p. 462-493) et Studies in
scientific method (Journ. of Geomorph., I, 1938, à V, 1942). MÉTHODES DE LA GÉOMORPHOLOGIE 99 LES
terrains^ét leur disposition» (ou «arrangement» ou «agencement»), qu'elle
soit originelle ou résulte d'une « mise en place » ultérieure. Des notions déli
cates, telles que « capacité » ou « compétence » du courant fluvial apparaissent
sans explication. Des expressions courantes sont détournées, sans justifi
cation, de leur sens ordinaire : « érosion régressive » est employé pour « éro
sion » tout court (par exemple, trois fois p. 33) ; les « vallées infantiles »
(p. 94) ont tous les caractères de vallées pleinement mûres ; un réseau fluvial
« en forme de feuille de fougère » semble n'être autre chose qu'un den-
dritique (ou arborescent). Devant ces emplois insolites du vocabulaire, le
lecteur attentif s'arrête, s'interroge, soupçonnant quelque intention inex
primée.
M. Birot affectionne l'expression mathématique. Il introduit des équa
tions sans essayer de les traduire en langage ordinaire, c'est-à-dire physique ;
parfois même sans indiquer le sens des symboles employés. Le langage mathé
matique offre l'avantage de la concision et de la netteté ; mais il peut aussi
donner une fausse impression de rigueur. « Proportionnel » (p. 20 et ailleurs)
ne signifie évidemment pas « qui varie comme..., dans la même mesure que... »,
mais seulement « qui varie avec..., dans le même sens que... ». Dans la phrase
(p. 20, lignes 17 et 28) : « la présence [sur un versant] d'une couverture dé
débris, dont la vitesse de déplacement est finie... », que signifie ce dernier
membre de phrase, d'allure mathématique? Si le versant est couvert de
c'est' que ceux-ci ne sont pas emportés à mesure : sinon, il serait nu. débris,
M. Birot parle volontiers de « versants frappés d'immunité », mais dans deux
sens bien différents. Ou bien l'immunité est « complète », « absolue » (p. 95,
97, 98), c'est-à-dire qu'il n'y a aucune perte appréciable de matière. Ou bien
les versants (et portions de versants) nus reculent tout en maintenant une
pente sensiblement constante, ce qui veut dire simplement que les produits
de la désagrégation sont emportés à mesure, autrement dit qu'il y a un équi
libre statique entre la production des débris et leur ablation : deux facteurs
qui varient peu dans une roche sensiblement homogène et sous un climat
sensiblement constant. Mais alors il n'est pas sûr qu'un tel versant perde
moins de substance, dans un temps donné, qu'un versant couvert de débris,
qui, lui, s'abaisse.
En résumé, le lecteur dont on sollicite l'attention a droit qu'on ménage
sa peine et qu'on ne lui impose pas une exégèse. De fait et malgré sa bonne
volonté, il doit parfois s'avouer vaincu. Pour ma part, je n'ai pas compris,
par exemple, ce que signifient les sept dernières lignes de la page 117, ni les
lignes 8-10 de la page 131 ; je ne vois pas davantage à quelle réalité peut
correspondre la figure 8 (p. 45) et le commentaire qui l'accompagne.
Ces défauts, que nous devions signaler, tenant évidemment à la tour
nure d'esprit de l'auteur, étaient peut-être difficiles à corriger ; d'autres
l'étaient moins. La Table des matières, à défaut d'un index, devait repro
duire au moins tous les sous-titres avec pagination. Des noms géographiques
peu familiers ne sont pas localisés. Des noms d'auteurs apparaissent dans
le texte sans autre indication, et bien souvent on les cherche en vain à la 100 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
Bibliographie. Cette partie du livre est bien déconcertante : ce n'est pas,
on vient de le dire, une liste de références ; ce n'est pas davantage un choix
de lectures recommandées ; de grands noms, Gilbert, Davis, D. Johnson, n'y
sont pas, non plus, par exemple, que les excellents livres de G. A. Cotton.
D'ailleurs, à quoi peut servir la mention toute sèche du Traité d'Emm. de Mar-
tonne ou de la Morphologie d'A. Penck? Quand on examine une théorie
importante, des citations ou du moins des références précises sont indispens
ables. En revanche, il n'était pas nécessaire de discuter telles opinions
qu'on peut bien sans dommage laisser à leurs auteurs, ni de réfuter des
objections auxquelles il a été répondu depuis longtemps. On comprend qu'un
professeur mette ses élèves en garde contre des méprises trop prévisibles ;
dans un ouvrage qui ne s'adresse pas à des novices, il convient de respecter
les justes proportions.
U Introduction (p. 1-6) débute par un bref historique, dont la perspective
ne me paraît pas tout à fait juste. Les véritables fondateurs de la géomor
phologie ne sont pas, à mon sens, les « philosophes de la nature », mais bien
les ingénieurs qui, chargés de l'aménagement des rivières lombardes, ont dès
la fin du xvne siècle (Guglielmini, 1697) dégagé les lois fondamentales de
l'écoulement et des transports fluviaux : il est vrai que leurs travaux, conti
nués jusqu'à nos jours, n'avaient guère été utilisés pour l'explication du
relief avant la publication, en 1888, des Formes du Terrain de La Noë et de
Margerie. Dès la fin du xvnie siècle, les géologues de montagne (H. B. de Saus
sure) avaient reconnu un certain rapport entre relief et structure et deviné
l'importance de l'érosion fluviale. La théorie des « cratères de soulèvement »
attira l'attention des géologues sur les reliefs volcaniques ; celle de l'unifor-
misme, sur les phénomènes actuels et sub-actuels, surtout d'accumulation
(Lyell, Élie de Beaumont). Quelques-uns (Ramsay) affirmaient, contre Lyell,
l'immensité des denudations subies par les terres ; Jukes démontrait ce que
nous appelons l'adaptation du relief à la structure (1862). Ils ne faisaient que
reprendre les idées, tombées dans l'oubli, du génial Playfair (1802).
Malgré l'apport non négligeable de leurs devanciers, c'est bien aux Amér
icains Powell et Gilbert que revient l'honneur d'avoir définitivement posé
les principes d'une science nouvelle, et à Davis celui de l'avoir organisée
sur la notion de cycle1. Il n'est pas exact que Gilbert ait accordé plus d'atten
tion que ne faisait Davis à l'étude des processus : l'un et l'autre les obser
vaient dans la mesure jugée nécessaire à l'explication des formes. Il n'y a
jamais eu de désaccord entre eux sur ce point, bien que Gilbert, vers la fin
de sa carrière, ait été amené par ses devoirs professionnels à étudier expér
imentalement la mécanique des transports fluviaux. Les « auteurs classiques »
n'ont pas davantage ignoré l'importance des facteurs climatiques. Davis a
construit le cycle non seulement pour le régime « normal », mais aussi pour
1. L'apport d'Albrecht Penck, pour la période 1880-1900, et mis à part le relief glaciaire,
a été modeste : sa Morphologie (1894) est bien plutôt un inventaire des connaissances qu'une
base de départ. LES MÉTHODES DE LA GÉOMORPHOLOGIE 101
le régime glaciaire et le régime aride (ou plutôt sub -aride) ; et il a fourni une
contribution importante à la connaissance des pediments. On remarquera
que les principes déduits par Powell et Gilbert de l'étude de régions sub-
arides se sont révélés valables, moyennant quelques retouches, pour les
régions tempérées-humides : la recherche des homologies n'est pas moins
fructueuse que celle des différences. Sur la valeur pratique du qualitatif et
du quantitatif, nous aurons à nous expliquer par la suite.
La notion de cycle apparaît, comme de juste, dès la page 2 du livre ;
mais elle n'est nulle part convenablement définie. Il ne suffit pas de dire
que «les formes cycliques sont groupées en séries paraissant dériver l'une
de l'autre ». Il faut ajouter que, dans un paysage donné, les formes du même
cycle sont associées dans un certain rapport. Et surtout il faut définir, autant
que possible, les stades successifs du cycle, et dire par quels caractères ils
se distinguent. Or, ils se définissent par rapport à la pleine maturité : celle-ci
est un état d'équilibre mobile qui se reconnaît : pour le lit fluvial, à ce qu'il
est entièrement couvert d'un tapis d'alluvions que la rivière remanie libr
ement ; et, pour les versants, à ce qu'ils portent un manteau continu de sols
en mouvement lent. La jeunesse est une pré-maturité ; la vieillesse n'est
qu'une maturité de plus en plus avancée. Il va de soi que, l'évolution étant
supposée continue, on ne peut tracer de limite précise entre stades successifs,
et que les subdivisions qu'on introduira dans chacun d'eux seront nécessaire
ment plus ou moins conventionnelles. Quant à la maturité du relief (ou de
la topographie), Davis la définit par la destruction, complète ou presque, de
la surface initiale du cycle : c'est alors, en effet, que, d'ordinaire, le relief
atteint sa plus grande vigueur et les versants leur plus grande étendue
(cf. Birot, p. 11 en haut). Il n'est pas inutile de rappeler que, si maturité
des versants (donc de la vallée) implique stabilité, au moins approchée, donc
maturité, du thalweg qui leur sert de niveau de base local, la réciproque n'est
pas vraie : des rivières parfaitement mûres occupent des vallées qui ne le
sont pas. Et aussi qu'un relief peut être complètement disséqué, donc mûr,
avec des vallées et même des thalwegs encore jeunes (exemple : les Gévennes),
et qu'inversement des rivières et des vallées mûres peuvent entailler de bas
plateaux encore largement intacts. Ces distinctions n'apparaissent pas cla
irement dans l'ouvrage de M. Birot.
La morphologie « classique »
Le Chapitre premier (p. 7-47), Le témoignage des formes, Les méthodes
qualitatives et quantitatives de V analyse cyclique, correspond sensiblement à la
morphologie « classique ». On peut regretter qu'elle n'ait pas toujours été
présentée d'une manière exacte. Davis, on le sait, a proposé une description
explicative des formes du relief par l'action, parvenue à un certain stade,
de certains processus (autrement dit, de « systèmes d'érosion ») s'exerçant sur
certaines structures. M. Birot, pour sa part, distingue (p. 7) « trois catégories
8 * ANNALES DE GÉOGRAPHIE 102
de formes : a) Les formes banales résultant de l'action du dernier cycle d'éro
sion sur un matériel homogène [ce sont donc des formes cycliques ? Et qui
pourront, suivant la résistance de la roche, même homogène, en être à des
stades bien différents, et non, comme le suppose l'auteur, uniformément
mûres] ; — b) Les formes singulières cycliques, aplanissements et abrupts
qui les séparent, indépendants de la structure [il s'agit alors de formes, ou
plutôt de reliefs poly cycliques, qui dépendent bien, au moins pour leur degré
d'évolution, de la résistance des roches, donc de la structure et de ses diff
érences] ; — c) Les formes singulières, abrupts, ruptures de pente et surfaces
planes s'expliquant par la structure » [c'est-à-dire par l'inégale résistance des
terrains. Mais ces « formes structurales », dans le cycle davisien, s'accusent
au début de l'évolution, puis tendent à s'effacer aux stades avancés]. On peut
bien, pour la commodité de la recherche et surtout de l'exposé, ne considérer
d'abord que le cas le plus simple, structure homogène et évolution monoc
yclique, envisager ensuite la succession des cycles, ou concordants ou di
scordants, et faire intervenir seulement à la fin les complications structurales.
Il reste que toutes les formes non strictement originelles — mais en existe-
t-il qui aient totalement échappé à l'érosion? — sont à la fois climatiques
(donc soumises à l'action de certains processus dominants), cycliques et
structurales. Le schéma davisien reste indispensable.
Considérant d'abord les « formes banales », l'auteur définit' correctement
(p. 8) les profils d'équilibre des thalwegs et des versants par l'interdépendance
de tous leurs points, et par leur faculté de régulation automatique et de
modification au cours du cycle. Il faut ajouter (voir supra) qu'un tel équi
libre n'est réalisable que sur des matériaux effectivement mobiles. « Un impor
tant élément de l'équilibre [des thalwegs ?], dit M. Birot (p. 9), est la fixité...
des lignes de partage des eaux, qui ne se déplacent plus sous l'effet de l'éro
sion régressive. » Or il est bien vrai qu'une capture de flanc importante rompt
l'équilibre du cours d'eau capteur, qui sera temporairement sur-adapté à sa
vallée, et celui du cours d'eau amputé, qui sera sous-adapté à la sienne. Mais
les lignes de partage se déplacent aussi par empiétements, en partie souter
rains — « creeping divides », disait Davis — , de sorte que, surtout si la ten
dance générale est au creusement, l'état d'équilibre des thalwegs et des ver
sants peut se maintenir de part et d'autre d'une ligne de partage mobile.
« A partir du moment où l'équilibre [des thalwegs ? des versants ?] est établi,
la surface des versants diminue. » On a vu que cela dépend du stade de
dissection du relief. « L'interprétation complète des formes banales, dit
M. Birot (p. 9), comporte trois opérations, [et d'abord] la genèse des courbes
d'équilibre... » à partir des conditions initiales du cycle : or celles-ci, disposi
tion du relief, nature de la déformation qui a introduit le cycle, plan du réseau
fluvial primitif, sont souvent mal connues. Mais est-il nécessaire de savoir
comment l'équilibre s'est établi pour constater qu'il existe, non pas « idéal
ement » (Birot, p. 19), mais bien d'après des caractères parfaitement obser
vables? Pour ne parler que du profil du thalweg, il peut se réaliser et se
réalise effectivement aussi bien en haute montagne (torrents « éteints ») que LES MÉTHODES DE LA GÉOMORPHOLOGIE 103
dans les plateaux et les basses plaines, et dans les conditions les plus diverses
de structure et de tectonique. Sa forme, bien entendu, dépendra de multiples
facteurs, lithologie, vigueur du relief, intensité des processus, stade d'évo
lution : mais, traduisant uniquement un certain rapport entre facteurs actuels
(ou subactuels), il n'apprend rien sur la manière dont il s'est établi.
M. Birot (p. 10) pense que « l'espoir de donner une expression mathémat
ique aux courbes d'équilibre [et d'abord à celles des thalwegs] n'est pas
déraisonnable ». On admettra sans difficulté que tout phénomène mécanique
ou physique est, en principe, réductible au calcul, pourvu que ses facteurs
soient connus avec une précision suffisante, en eux-mêmes et dans leurs inter
relations ; mais, s'agissant de processus morphologiques, cette condition est
bien loin d'être remplie. L'analyse qui suit, et qui n'est pas bien claire,
contient des indications intéressantes, par exemple la distinction (p. 10)
entre Г« abrasion active » subie par les particules en mouvement, et l'« abra
sion passive » exercée sur les galets immobiles par le frottement des maté
riaux mobiles. Mais elle montre surtout l'extrême difficulté de l'entreprise,
même dans une hypothèse simplifiée à l'extrême, et le nombre des postulats
qui attendent une justification. Encore la liste n'en est-elle peut-être pas
complète. Est-il sûr, par exemple, que l'amenuisement [absolu ? relatif ?] des
matériaux soit « proportionnel à la distance parcourue et au poids de la
particule » ? Ou encore que, si la vitesse intervient « parfois », ce ne soit que
proportionnellement à sa racine carrée ? Tant que la vitesse reste modérée,
le travail accompli (dans un temps donné) lui est proportionnel ; mais quand
elle dépasse, pour chaque calibre de matériaux, une certaine valeur, telle
qu'il y ait choc, alors c'est l'énergie cinétique, autrement dit la « force vive »,
qui intervient, et l'on sait qu'elle croît plus vite que la vitesse1. Enfin si,
pour un même trajet, la taille des gros matériaux décroît davantage que
celle des petits, c'est bien pour les raisons que l'auteur indique, mais aussi
parce que, dans un courant assez rapide pour déplacer des matériaux gross
iers, la fragmentation par choc intervient, et que celle-ci est limitée, pour
chaque roche, par la fissuration préalable.
Sur le profil ď équilibre des versants — mais s' agit-il bien ici de « méthode » ?
— M. Birot reprend (p. 13) une discussion qui avait, semble-t-il, été poussée
assez loin (voir mes Essais de géomorphologie, 1950, p. 125-147). Nous ne
reviendrons que sur quelques points qui paraissent critiques. Les agents qui
participent à l'élaboration du manteau de débris et à son cheminement sont
certainement nombreux et enchevêtrés : eau pluviale ruisselante, eau infil
trée (autrement dit eau du sol, non « nappe phréatique »), « creep », gel et
dégel, travail des animaux fouisseurs, chutes d'arbres, croissance puis décomp
osition des racines.... Ils s'exercent sur toute l'étendue du versant, quoique,
1. Comparer l'usure de la meule et de l'outil qu'elle aiguise pour une vitesse de rotation
modérée et pour une vitesse telle que des particules jaillissent. Il y a là une de ces valeurs cri
tiques, un de ces « seuils », tel le passage de l'écoulement laminaire à l'écoulement turbulent,
qui compliquent singulièrement l'étude quantitative des processus. ANNALES DE GÉOGRAPHIE 104
pour chacun, avec une intensité très variable suivant la partie du profil
considérée. Néanmoins, dans l'ensemble, leur efficacité tend à croître vers le
bas de la pente, à la fois parce que l'agent devient plus puissant (accroiss
ement du volume d'eau ruisselante et infiltrée) et parce qu'il rencontre une
moindre résistance (amenuisement progressif des matériaux). Gela étant,
comment se fait-il que le profil d'équilibre, au Jieu de présenter une conca
vité continue, soit normalement convexe dans le haut et concave dans le
bas ? Sinon parce qu'au moins un processus dominant dans le haut ne l'est
pas dans le bas, ou encore qu'un même processus affecte des modalités diff
érentes de part et d'autre? Je crois avoir montré que, dans le haut du versant,
le ruissellement pluvial diffus (comme d'ailleurs le « creep » et les autres
mécanismes en jeu) ne produit qu'un mouvement discontinu, ne comport
ant pas ď accélération, autrement dit de vitesse acquise, tandis qu'une fois
concentré et croissant en volume, il prend une accélération et tend à déve
lopper le profil concave caractéristique de l'eau courante : encore un seuil
en deçà et au delà duquel un même agent produit des effets nettement
différents. Mais je n'ai pas « attribué au ruissellement concentré la respon
sabilité entière de la concavité ». J'ai même dit expressément le contraire
(Essais, p. 144). Il est entendu qu'entre les thalwegs élémentaires il subsiste
des portions du versant, autrement dit des interfluves, qui ne subissent pas
l'action directe du ruissellement concentré. Mais, comme c'est vers ces
thalwegs qu'ils évacuent en bonne partie les produits de leur dégradation,
ils tendent à en épouser la concavité.
Il faut reconnaître cependant qu'il reste quelques points obscurs. On a
admis jusqu'ici (Gilbert, Baulig, Birot), faute d'en savoir davantage, que la
nappe de débris conserve une épaisseur sensiblement constante du haut au
bas du versant. Si, au contraire, elle s'épaissit vers le bas, elle deviendra,
de ce fait, plus mobile, ce qui accusera la concavité de la partie basse du
profil. Cependant, la variation étant graduelle, il restera toujours à expli
quer la double courbure convexo-concave. Les mesures projetées par M. Birot
dans son Chapitre III, Programme de recherches, pourront assez facilement
élucider ce point. Encore faudra-t-il comparer les versants opposés d'une
même vallée : car le mouvement de la nappe de débris tend à se ralentir et
son épaisseur à augmenter quand la rivière s'écarte du pied du versant, et
l'effet contraire se produit elle s'en rapproche1. Une autre question
délicate est de savoir dans quelle mesure les versants mûrs que nous obser
vons sont en équilibre avec le milieu actuel (cf. Birot, p. 21). Il apparaît de
plus en plus clairement qu'une grande partie, la totalité peut-être des pays
aujourd'hui tempérés ont subi à une époque très récente des actions cryer-
giques, d'intensité, il est vrai, bien inégale, et peut-être même de nature
différente. Or, en milieu relativement humide, la gélifluxion et le ruissell
ement nival ont dû tendre à accuser la concavité des profils.
1. H. Baulig, Pénéplaines et pédiplaines (Bull. Soc. Belge Études géogr., XXV, 1956, voir
p. 53-54). MÉTHODES DE LA GÉOMORPHOLOGIE 105 LES
Après un assez long détour1, on revient (p. 16) à l'évolution du profil en
long, considérée dans ses rapports avec celle des versants. Elle serait rel
ativement simple pour la partie amont du cours qui a été détachée du niveau
de base par une vague d'érosion régressive, mais beaucoup plus compliquée
pour la partie aval demeurée dans la dépendance de ce niveau de base.
J'avoue n'avoir pas compris le raisonnement des lignes 20-28 de la page 16.
Et l'on ne voit pas pourquoi (même page, ligne 5 du bas) « à un stade avancé
du cycle... la vallée se terminerait par une plaine de remblaiement ». Gela
impliquerait que la rivière qui, jusque-là, avait évacué intégralement une
charge de plus en plus réduite (en masse et en calibre) sur une pente de plus
en plus faible, en deviendrait incapable : il y aurait rupture et même renver
sement dans une évolution par essence continue. Ce qui est vrai, c'est que
plus les pentes sont faibles, plus elles sont sensibles aux variations du niveau
de base. Il faut ajouter que, pendant le développement du cycle, le cours de
la rivière peut s'allonger par construction d'un delta ou se raccourcir sous
l'action de l'érosion littorale : d'où des phases d'alluvionnement et de creu
sement, l'un et l'autre régressifs. Mais ces fluctuations s'amortissent avec le
progrès simultané du cycle fluvial et du cycle littoral. Quant aux remblaie
ments récents, et notamment aux « plaines de niveau de base » (Emm. de Mar-
tonne), il n'y a guère de doute : c'est la conséquence de variations eusta-
tiques et probablement aussi climatiques.
Sous le titre Formes banales et tectonique, M. Birot, reprenant la tentative
infructueuse de Walther Penck pour déduire la tectonique de la morphologie 2,
se propose de « reconnaître les modelés où les versants et les lits portent
l'empreinte directe d'un mouvement du sol ». Il admet la conclusion géné
rale de Penck : à un creusement uniforme du thalweg correspond un versant
rectiligne ; à un accéléré, un versant convexe ; à un creusement
ralenti, un versant concave. C'est bien ce que pense M. Birot (p. 20) : « un
mouvement de creusement accéléré imprimera au versant un profil convexe,
la perte de substance étant proportionnelle [ ?] en chaque point au temps
depuis lequel ce secteur est exposé, et inversement proportionnelle [ ?] à la
pente ». Y a-t-il là un lapsus ? Ou faut-il comprendre que, toutes choses
égales, une pente raide, dans le même temps, perdrait moins de substance,
par unité de surface, qu'une pente douce ? Ce qui, d'ailleurs, est contredit,
même page, ligne 22. L'erreur de Penck consiste essentiellement à concevoir
1. Où l'on rencontre des assertions contestables. Page 11, ligne 24 : « à partir d'un certain
stade cyclique, le profil d'équilibre échappe partiellement aux données tectoniques initiales » :
s'il est d'équilibre, il y échappe totalement. Page 13, profil des cônes de déjection. La démonst
ration est bien laborieuse, et d'ailleurs incomplète. Elle néglige l'infiltration dans des maté
riaux meubles et surtout les bifurcations et divagations répétées qui, réduisant la profondeur
et augmentant la résistance du lit, diminuent la vitesse du courant, donc sa compétence : or
celle-ci varie comme une puissance élevée de la vitesse. On comprend que le calibre des
matériaux déposés et par suite la pente du profil obéissent à une loi exponentielle.
2. Je crois en avoir démontré l'erreur fondamentale (Sur les Gradins de Piedmont, Journ.
of Geormorph., II, 1939, p. 281-304) : voir surtout p. 292-296. Voir aussi, dans les Essais de
Géomorphologie, 1950, Le profil d'équilibre des versants.