À propos de l'origine arabe de l'art des troubadour - article ; n°5 ; vol.21, pg 990-1011

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1966 - Volume 21 - Numéro 5 - Pages 990-1011
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1966
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Richard Lemay
À propos de l'origine arabe de l'art des troubadour
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 21e année, N. 5, 1966. pp. 990-1011.
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Lemay Richard. À propos de l'origine arabe de l'art des troubadour. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 21e année,
N. 5, 1966. pp. 990-1011.
doi : 10.3406/ahess.1966.421446
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1966_num_21_5_421446A propos de l'origine arabe
de l'art des troubadours
L'opinion selon laquelle la poésie lyrique provençale, ou poésie des
troubadours, serait née grâce aux afflux vivificateurs provenant de la
Péninsule ibérique, n'est pas nouvelle. On la voit déjà poindre chez des
Italiens du xvie siècle *. Barbieri, par exemple, qui écrivait vers 1570,
songeait principalement à la rime chez les poètes romans qu'il croyait
empruntée aux Arabes. L'étude de la question a fait beaucoup de chemin
depuis. Si l'utilisation de la rime ne peut plus être considérée comme une
caractéristique exclusive de la poésie arabe, il est par contre établi que
les combinaisons spéciales de rimes utilisées par les troubadours dans
leurs strophes et refrains proviennent, en plus ou moins droite ligne,
des muwashshahas et zajjals andalous 2.
1. Voir un. excellent résumé de la bibliographie de la question depuis le xvie siècle
dans A. R. Nykl, Hispano-Arabie Poetry and its relations with the Old Provençal
T roubadours. Baltimore, 1946. Foreword, pp. xi-xxvii. Nykl omet de mentionner
l'abbé Massieu, Histoire de la poésie française... Paris 1739, cité dans F. Braudel, La
Méditerranée et le monde méditerranéen.
2. Cf. R. Menendez Pidal, Poesia arabe y poesia europea, 4e éd., Madrid, 1955
(Coll. Austral, n° 190), pp. 28 ss. — Le même, Espaňa, Eslabon entre la Cristianidad
y el Islam. Madrid, 1956 (Coll. Austral, n° 1280), pp. 61 ss. Malgré toute l'énergie et
l'érudition qu'il déploie, Nykl ne parvient jamais à être suggestif, ni convaincant,
dans l'ouvrage cité plus haut. L'article d'Irénée Cluzel, « Quelques réflexions à propos
des origines de la poésie lyrique des troubadours » dans les Cahiers de Civilisation
Médiévale de Poitiers, n° 14, avril-juin 1961, pp. 179-188 ne discute pas sérieusement
les preuves. L'ouvrage récent d'Henri Davenson, Les Troubadours. Éd. du Seuil,
1961, mérite par contre les qualificatifs de stimulant, suggestif, provoquant même.
Davenson vibre très évidemment au diapason des sentiments des troubadours, mais
sa méthode d'enquête historique, tout entière de polémique, se laisse entraîner vers
des inconséquences par trop criantes,. Après avoir décrit l'évolution de la technique vers liturgiques sous l'influence de l'école de Saint-Martial de Limoges (pp. 125-
127), Davenson écrit : « La technique, on le voit, est au point : il suffira de
l'appliquer, non plus à des thèmes religieux mais à chanter l'amour profane et nous
aurons la poésie des troubadours (p. 128). » A la page 160 par contre, Davenson dira
au sujet de l'objet de la poésie des troubadours : « L'étonnant est que cette religion
de l'amour soit apparue en pleine chrétienté occidentale, dans ce milieu de civilisation
si profondément imprégné de christianisme. » Comment ceci peut-il s'accorder avec la
thèse d'une imitation des vers liturgiques, le lien, franchement, nous échappe ! Plus
loin, à la page 166, Davenson va encore plus loin : « II y a contraste absolu entre morale
chrétienne et morale courtoise. »
990 LES TROUBADOURS
L'utilisation originale des rimes selon des combinaisons définies
ne constitue cependant qu'un aspect de la question de l'influence de la
poésie populaire andalouse. Les romanistes ont fait de nombreux efforts
(non sans rencontrer d'âpres résistances) pour situer le problème histo
rique dans de plus vastes perspectives, en tenant compte des ramifica
tions sociales et culturelles que suppose la grande vogue dont jouit en
Occitanie la poésie des troubadours.
Nous nous proposons de verser ici au dossier de la thèse de l'origine
arabe de l'art des troubadours une preuve inédite, d'une simplicité
frappante, car elle repose sur un document authentique, et qui, au
surplus, touchant au cœur du problème des relations d'échanges cul
turels entre l'Espagne et l'Occitanie au xne siècle, pourrait contribuer
à replacer le problème historique dans son véritable cadre, celui d'un
phénomène normal d'acculturation, d'ailleurs attesté dans nombre
d'autres domaines x. Nous allons essayer d'établir que les termes
mêmes de trobar, de trobador, et par conséquent leurs parallèles : tro-
baire et trobairitz, trouvère et trovatore, viennent en droite ligne d'une
racine arabe, popularisée dans le dialecte roman espagnol du xne siècle
pour désigner le chanteur-poète qui s'accompagne d'instruments de
musique.
Le mot, à première vue étrange, de troubadour (du verbe trobar) qui
servit assez tôt pour désigner en Occident, au xne siècle, le poète
lyrique écrivant en langue romane, n'a pas encore à notre avis reçu
d'explication étymologique satisfaisante qui rende compte de la nou
veauté du genre poétique qu'il recouvre. Selon l'explication traditionn
elle, dont il y a sans doute lieu de penser qu'elle s'inspire de données
historiques postérieures, le trobar de ces nouveaux poètes lyriques signi
fierait « trouver », ou « inventer », et le trobador serait en conséquence
le poète qui « trouve », qui « invente » des vers. D'où la tendance — éga
lement anachronique et également inepte au regard des faits connus —
1. Cf. Menendez Pedal, Espaňa, Eslabon..., pp. 33 ss. ; pp. 61 ss. Bien qu'on recon
naisse généralement en Menendez Pidal un des partisans les plus convaincus de la
thèse arabe des origines de la poésie des troubadours (voir Cluzel, loc. cit., pp. 185-186.
Davenson, op. cit., p. 117) il ne faudrait pas oublier qu'il en fut longtemps un advers
aire convaincu, comme il l'avoue lui-même dans Poesia juglaresca y juglares, 5e éd.,
1962 (Coll. Austral, n° 300), p. 74 : « Yo pensé asi y seguiria pensando lo mismo si,
gracias a reposadas conversaciones de paseo con J. Ribera, no me hubiera penetrado
al fin de la intima conviccion de este acerca de la gran influencia del arte musulman
sobre el cristiano. » Bien que l'objet précis des doutes mentionnés par Pidal fût la pré
sence simultanée de jongleurs musulmans et chrétiens dans les « Louanges de la Vierge »,
représentées dans les enluminures du fameux manuscrit des Cantigas du roi Alphonse,
ses doutes paraissent bien s'être étendus, à l'origine de ses recherches, à tout le pro
blème des influences mutuelles entre poésie arabe et poésie des troubadours. En effet,
la présentation de la naissance et de l'évolution de la lyrique des troubadours
chez Pidal s'inspire principalement des théories d'Edmond Faral et de Milas y Fon-
tanals.
991
Annales (21« année, septembre-octobre 1966, n° 5) 3 ANNALES
à distinguer historiquement et socialement le troubadour du jongleur
par le critère de l'invention : le troubadour serait le poète qui « invente »,
compose vers et musique, tandis que le jongleur, lui, ne serait qu'un
exécutant l.
A cette soi-disant explication historique tout, dans la situation des
premiers troubadours — et cela durant un bon siècle après leur appar
ition — vient contredire. Dès l'abord, on peut se demander si le fait
ď « inventer » qu'on attribue à l'art des troubadours constitue bien
une nouveauté : les contemporains des troubadours, et les troubadours
eux-mêmes pensaient-ils de même ? Rien n'est moins sûr. Tous les
poètes avant le xie siècle n'inventaient-ils pas aussi bien leurs vers ?
Les jongleurs n'inventaient-ils et ne composaient-ils pas leurs mélodies
avant l'apparition des troubadours ?
Par contre, tout le monde le reconnaît à l'envi que le troubadour est
avant tout un poète lyrique, c'est-à-dire un chanteur-musicien, ce qui
faisait figure de nouveauté dans la société occidentale latine des XIe et
XIIe siècles. Les premiers troubadours chantaient et exécutaient eux-
mêmes la partie musicale de leurs oeuvres. Quand ils s'expriment au
sujet de leur art, ils mettent toujours en avant cet aspect musical et
utilisent fort rarement, au demeurant, l'expression trobar ou trobador
à cet effet. Il est naturel de supposer que le terme finalement adopté
pour désigner la nouvelle « manière » poétique ait quelque rapport
démontrable avec une si notable nouveauté, qui n'était pas précis
ément l'invention, même l'invention musicale puisque les jongleurs aussi
étaient des musiciens. A priori, le mot trobar dans le sens de « trouver »
ne paraît pas répondre au besoin de la cause. La distance entre l'expres
sion ainsi entendue et le phénomène culturel concret qu'on veut désigner
par là est si grande qu'il incombe à l'historien de démontrer par quelles
voies contingentes le verbe tro èar-inventer aurait pu engendrer la
valeur sémantique désignant le nouveau poète lyrique et musicien.
Une telle preuve ne semble pas avoir été jamais apportée et l'incert
itude demeure.
1. C'est l'explication fourme par A. Jeanroy, La poésie lyrique des troubadours,
2 vol. Paris, 1934. Vol. I, p. 135 ; par Ed. Faral, Les jongleurs en France au Moyen
Age. 1910, pp. 73-79 ; par M. Milas y Fontanals, De los trovadores en Espana.
Estudio de lingua y poesia provençal. Barcelone, 1861 (reproduit dans le tome II des
Obras complétas de Fontanals éditées par Menendez y Pelayo en 1881 ; cf. pp. 29-30).
L'explication est reprise par Davenson, Les troubadours, p. 5. Presque tous ces auteurs,
il faut le dire, reconnaissent que la distinction théorique est toujours malaisée à appli
quer aux faits.
992 LES TROUBADOURS
Sens de trobar, trobador chez les plus anciens troubadours.
Comme on peut le constater par le Lexique Roman de Raynouard \
ainsi que par tous les lexiques qui accompagnent les éditions des œuvres
des troubadours, le verbe trobar, dans le sens de trouver, est attestée
depuis une époque très ancienne la langue romane de Provence
et du Limousin. Ce sens très prosaïque, rencontré d'abord dans des
textes juridiques ou coutumiers, s'est sans doute répandu assez univer
sellement comme sens premier et originel de trobar. On rencontre éga
lement trobar dans cette acception chez Guillaume IX d'Aquitaine 2,
chez Bertrand de Born 3, Cercamon 4, Jaufré Rudel 5, Bernart Mar-
1. M. Raynouard, Lexique roman ou Dictionnaire de la langue des troubadours.
Paris, 1844. 5 vol. Vol. V, p. 428 ; Emil Levy, Carl Appel, Provenzalisches Supplement-
Wôrterbuch. Bd. VIII (1924), p. 479 ; C. Appel, Provenzalische Chrestomathie. 6e éd.,
1930, pp. 314-315.
2. Dans les poésies conservées de Guillaume IX (Éd. A. Jeanroy, 1913) on compte
huit emplois de trobar, tous dans le sens ancien, et qui n'ont aucun rapport avec la
désignation du nouvel art lyrique :
1,6 greu partir si fa d'amor qui la trob'a son talen
11,17 Adoba's d'aquel que troba viron sei
IV,5 Qu'enans fo trobatz en dormen, Sobre chevau...
V,15 Trobei la molher d'en Guari
V,32 Trobat avem que anam queren
EK,16 aitals joiys no pot trobar
IX,31 pus hom gensor no'n pot trobar
XI, 20 on tut peccador troban fi
II n'y a pas de motif sérieux de considérer le trobatz de IV, 5 comme différent des
autres emplois du mot, qui n'ont rien à faire avec la désignation de l'art nouveau.
Lorsqu'il fait allusion à son art, Guillaume met en avant son caractère musical et lyrique :
« pos de chantar m'es pres talenz
farai un vers, don sui dolenz » (XI, 1-2)
« Farai un vers... » (V,l)
8. Die Lieder Bertrans von Born, éd. C. Appel. Halle, 1932 :
« Puois no'ns puosc trobar engal
Que fos tan bêla ni pros » (5, 2-3)
« On'ieu ai trobat del mon la plus certana
E la genzor qu'on montan » (7, 13-14)
4. Les Poésies de Cercamon, éd. par A. Jeankoy. Paris, 1922. Cf. V, 33 ; VI, 35.
Cependant Cercamon connaît le troubadour comme un poète chantant l'amour pro
fane et semant la discorde dans la société :
« 1st trobador, entre ver e mentir,
Afollon drutz e molhers et espos,
E van dizen qu'Amors vay en biays
Per que'l marit endevenon gilos
E dompnas son intradas en pantays
Cui moût vol hom escouter et auzir » (V, 19-24)
5. Les Chansons de Jaufré Rudel, éd. par A. Jeankoy. Paris, 1924 (2e éd.). Chan
son 11,10 : « E no'n puesc trobar mezina. » L'un des premiers emplois de trobar dans le
sens de trouver pour désigner la composition se rencontre chez Rudel :
« No sap chantar qui so non di
Ni vers trobar qui motz non fa.
Ni conois de rima co's va
Si razo non enten en si
Mas lo mieus chans comens'aissi
Com plus Pausiretz, mais valra, a, a. » (VI, 1-6)
Même alors, cette invention n'est pas separable du chant.
993 ANNALES
ti \ Peire Vidal 2, Marcabru 3, etc. Ce sens de « trouver » a d'ailleurs pré
valu jusqu'à nos jours dans les langues romanes, à côté du latin invenire-
inventer. C'est un fait cependant que trobar ne désigne jamais, chez
Guillaume IX, l'art nouveau de la poésie lyrique. Chez les autres trou
badours cités plus haut, le verbe est employé beaucoup plus souvent
dans le sens ancien de trouver, plus rarement dans le sens nouveau
s'appliquant à l'art du troubadour. Ordinairement, lorsqu'ils parlent
de leur art, ces poètes emploient de préférence des termes qui nous
orientent vers l'aspect musical, chanté, de leur poésie : « farai un son
nouveau » ; « de chanter m'es pres talenz » ; « farai un vers ab
son novelh », etc. 4.
Par contre, employés en relation avec le nouvel art, les termes de
trobar et de trobador ne désignent pas l'invention, la découverte, mais
bien l'art de chanter ou de jouer d'un instrument pour accompagner la
voix. Assez souvent, en ces cas, trobar est employé sous forme intransi
tive, ce qui semble bien indiquer qu'il ne s'agit pas d'inventer, verbe
transitif. Par exemple, chez Bertrand de Born :
Quan vei pels vergiers despleiar
Los cendatz grocs, indis e blans
M'adoussa la votz dels chavans
E'ih sonet que fan li joglar
Que viulan de trop en tenda
Trombas e corn e graile clar... 5
1. Les poésies de Bernart Marti, éd. par E. Hoepffner, Paris, 1929 :
« Farai un vers ab son novelh
Б vuelh m'en a totz querelar
Qu'a penas trobi qui m'apelh
Ni sol mi denhe l'uelh virar.
Trobat m'an nesci e fadelh
Quar no sai Paver ajustar » (VI, 1 ss.)
Ici, dans une même strophe, trobar signifie trouver, mais l'art poétique est désigné
d'une autre façon : c'est un vers avec musique. Bernart Marti exprime bien d'ailleurs
l'ambition du nouvel art :
« De far sos novelhs e fres
So es bella maestria
Б qui belhs motz lass'e lia
De belh'art s'es entremes ; » (VI, 73-76)
Voir aussi VI,22 et VI, 15 pour d'autres exemples de trobar : trouver.
2. Les poésies de Peire Vidal, éd. par J. Anglade. Paris, 1923 (2e éd.), V,23 : « Dans
totas partz trob falhensa » ; aussi VII, 28, 40, VIII, 2, X,3, etc.
3. Poésies complètes du troubadour Marcabru, publiées avec traduction, notes et
glossaire par J. M. L. Dejeanne. Toulouse, 1909. Glossaire, p. 291. Nous avons compté
dix-neuf emplois de trobar dans le sens de trouver, découvrir, contre trois désignant
clairement le nouvel art : XII bis v. 5 (Mais eu trop miels que negus) ; XXXI, 15 (Ieu'm
met de trobar en plai) ; XXXIII, 7 (E segon trobar naturau), et un quatrième dou
teux : XXVI, 10 (orguanet, E trobet, A chantar comensa). Marcabru connaît l'expression
trobador qu'il utilise par deux fois : XXXIII, 9 ; XXXVII,7.
4. « Ce sont donc les faits qui, dans leur interprétation la plus matérielle, et dans
le plus concret des langages, nous affirment l'union intime de la musique et de la poésie
dans la lyrique du Moyen Age. » P. Atjbky, Trouvères et troubadours. Paris, 1909, p. 8.
Opinion judicieuse reprise par H. Davenson, Les troubadours, p. 77.
5. Éd. Appel, 22, 1-6.
994 TROUBADOURS LES
ou encore
Vai, Papiols, ades tost e correns
A Traïnac sias anz de la festa ;
Di'm a'n Rotgier et a totz sos parens
Qu'ieu no trop mais « omba », ni « om », ni « esta »... 1
En chacune de ces occasions le mot trop semble se rapporter à, l'exé
cution musicale, bien que le sens soit loin d'être clair.
Ce sens musical de trobar se rencontre aussi occasionnellement chez
Marcabru et Peire d'Auvergne. Marcabru se réjouit de goûter la nature
et d'écouter le chant des oiseaux, avec lequel son trop rivalise en le sur
passant :
Bel m'es con s'esclarzia Fonda
E gees auzels pel jardin
S'esjauzis segon son latin :
Lo chanz per lo(s) becs toronda
Mais eu trop miels qe negus... г
Si le trop du poète rivalise avec le chant des oiseaux, c'est bien par
son aspect musical et non parce qu'il est invention de mots : ce dont
l'oiseau serait bien incapable. Marcabru célèbre le printemps, qui lui
inspire de trobar :
Lo freitz frim e la bruina
Contra la gentil sazo ;
Pels plais e per la gaudina
Anz del chan la contensso.
Ai!
Ieu'm met de trobar en plai
E dirai d'amor cum vai... 3
C'est toujours le même sens musical qui ressort du passage suivant
de Peire d'Auvergne :
Cui bon vers agrad' auzir
de me lo cosselh qu'el escout
a-quest c'ara comens a dir ;
que pus li er sos cors assis
en ben entendre'ls sos e'ls motz
ia non dira qu'el anc auzis
melhors ditz trobatz lunjh ny prop *
1. Ibid., 28, 41-44.
2. Éd. Dejeanne, XII bis, 1-5.
3. Ibid., XXXI, 15-23.
4. Peire ď 'Alvernhia, Liriche. Testo, traduzione e note a cura di Alberto Del Monte.
Torino, 1955, XVI, 1-7. Peire d'Auvergne fait usage des deux sens du mot trobar :
trouver, découvrir, XI,37 (Amor mi lais Dieus trobar), IX, 44, 46 (qui la cui'autra
trobar, ... non pot hom gaire trobar) ; faire des vers V,68 (de trobar ses fenhs fatz),
XI,1 (Sobre'l vielh trobar e.l novel), XI,20 (pos qu'es mos trobars tan valens), XIII,38-39
(Marcabrus per gran deritura, trobet ďaltretal semblansa), XV, 60 (car del fin trobar
non roncas). On sait que Peire d'Auvergne est l'inventeur du trobar ries, et même du
trobar dus, ce qui indique une étape importante de l'évolution selon laquelle le sens
995 ANNALES
Le ditz trobatz du dernier vers forme un couple parallèle à celui de
4s sos e4s motz du vers 5 : motz est à sos dans le même rapport que
ditz à trobatz. Ce dernier vocable rappelle l'exécution musicale des vers
en question.
Mais le témoignage le plus clair de l'aspect musical contenu dans
trobar-trobador se rencontre dans la célèbre chanson où Peire d'Au
vergne raille douze troubadours de son temps :
Cantarai d'aquetz trobadors
que cantan de maintas colors
E'l pieir cuida dir moût gent.
mas a cantar lor es aillors
qu'entrametre'n vei cen pastors
C'us non sap qe's mont'o's dissen г
C'est le ton de leur voix et la qualité de leur chant que Peire raille
en chacun de ces troubadours qu'il nomme, sans s'oublier lui-même ;
ce qui confère au poème sa juste note d'ironie. Le neuvième troubadour
de la liste fait son trobar « trop haut », trop criard :
E'1 novens es en Raembautz
qe's fai de son trobar trop hautz.
Le onzième troubadour est un Espagnol, Gonzalez Ruiz, « alfiere »
du roi de Castille et cousin du roi Garcia Ramirez de Navarre. Ce
Gonzalez Ruiz se voit accuser de ne pas faire preuve des qualités de
bravoure qui font le vrai troubadour :
E l'onzes, Gonzalo Roitz
qe's fai de son chant trop fornitz,
per q'en cavallaria's fen.
et anc per lui non fo feritz
bos colps, tant ben non fo garnitz,
si doncs no'l trobet en fugen.
Il est fort intéressant de constater ici la présence simultanée d'Espa
gnols et de Provençaux dans les rangs des troubadours, la familiarité
qu'ont les uns et les autres avec les cours au Nord et au Sud des Pyrénées.
Le trait le plus étonnant, cependant, dans la critique de l'Espagnol est
qu'il soit compté parmi les troubadours, bien que dépourvu de cette
vaillance qui deviendra bientôt, si elle ne l'est déjà, la marque distinctive
du troubadour de Provence. Le troubadour espagnol serait donc de
des paroles ou leur sonorité prend le dessus sur la mélodie proprement dite. Peut-être
faut-il alors le considérer comme responsable du changement survenu dans l'emploi
de trobar pour désigner le nouvel art lyrique ? C'est bien là le sens de la chanson XI :
« Sobre'l vielh trobar e.l novel... » où il dit (w. 22-24) :
« qu'ieu soi raitz e die qu'ieu soi premiers
de digz complitz, vensen mos fatz guerriers,
que'm levan critz que ieu no m'en tenh pro. »
1. Ibid., XII, 1-6.
996 TROUBADOURS LES
type plus vulgaire, plus populaire, que le provençal ? Et s'il ne possède
pas les qualités chevaleresques tant prisées par les troubadours pro
vençaux, comme Bertrand de Born, pourra-t-il longtemps être considéré
comme un vrai troubadour ? La même absence de qualités chevale
resques est reprochée par Peire d'Auvergne au douzième troubadour de
sa liste, le « vieux Lombard » rempli de peur. Ces reproches tendent à
réduire à la seule Provence et à l'Aquitaine l'aire propre dans laquelle
on rencontre les vrais troubadours, à partir du moment où il est requis,
pour la pratique reconnue de l'art de trobar, d'être compté au rang des
chevaliers, et de posséder et de montrer dans sa conduite les qualités
de vaillance propres à cette classe. En Espagne, d'ailleurs, lorsque les
Provençaux s'y produisent, on aura tendance à ne considérer comme
vrais troubadours que les rois et les très grands princes.
A côté du témoignage révélateur de Peire d'Auvergne, on peut
placer l'allusion discrète, chez Bertrand de Born, au sègle, ce poète
truand qui aspire à noble compagnie mais qui n'a pas les qualités
requises, et qu'on ne doit pas, en conséquence, admettre en gente com-
gnie de barons bons vivants, chanteurs et buveurs :
Gen acolhir e donar ses cor vaire
E bel respos e « be-siatz-vengut »
E grand ostal paiat e gen tengut,
Dos e garnirs et estar ses tort faire,
Manjar ab mazan
De viula e de chan
Ab pro companho
ardit e poissan
De totz los melhors :
tot vuolh qu'ab vos tenha
Qu'om re no'n retenha
Al segle truan
Pel malastruc an,
Que nos mostret bel semblan x
II n'est pas difficile de reconnaître en ce « sègle truand » le compère
du ségrer gallégo-portugais dont R. Menendez Pidal disait qu'on ne
trouvait pas trace en dehors de la région archaïsante de l'Ouest de la
Péninsule 2, et dont Ribera a prouvé, de façon irréfutable à notre avis,
l'origine arabe comme chanteur de zaj jal 3. Peire d'Auvergne et Bertrand
de Born connaissent donc et le troubadour espagnol et le sègle provençal.
L'un et l'autre mot, croyons-nous, ont une origine identique, hispano-
arabe, se sont formés à partir de l'arabe parlé et correspondent aux
réalités concrètes de la société espagnole arabisée des XIe et XIIe siècles.
Ainsi donc, étant donné le très grand nombre de cas où trobar est
1. Éd. Appel, 17, 29 ss.
2. Poesia juglaresca, (éd. Austral), 5e éd., p. 22.
3. J. Ribbra y Tarbago, Disertaciones y Opuscules. 2 vol. Madrid, 1928, vol. II,
pp. 135-140.
997 ANNALES
employé, par les troubadours des deux premières générations (1100-
1150), dans le sens ancien de « trouver », et sans qu'ils appliquent ce
verbe au nouvel art auquel ils s'adonnent, il faut reconnaître que ce ne
sont pas les premiers troubadours qui ont introduit cette nouvelle
façon de se désigner. Par contre, bon nombre d'entre eux connaissent
les deux sens possibles de trobar : trouver, qui est le sens traditionnel,
d'une part, et chanter en s 'accompagnant, de l'autre, qui est un sens
nouveau se juxtaposant au premier. Quel facteur concret a pu causer
une telle évolution sémantique que rien ne laissait prévoir ?
Une source inédite d'information.
Le manuscrit latin n° 14754 de la Bibliothèque Nationale à Paris
provient de la Bibliothèque de Saint- Victor, où il portait le numéro
d'ordre 877. Son écriture, la date probable de son entrée à Saint- Victor
ainsi que la constitution du codex dans son état actuel obligent à le
considérer comme datant du xne siècle au plus tard г. Il se compose
de trois parties, toutes également anciennes, dont la dernière, qui nous
intéresse plus particulièrement, va des feuillets actuels 233 à 256. Cette
partie contient les Canones Ptolomei (f. 233 r°-244 r°) suivis de Tabule
astronomice quedam, plus ou moins complètes et qui en dépendent
certainement, mais dont la transcription et l'ornementation n'ont pas
été achevées.
Le document qui nous intéresse apparaît au verso du feuillet 244
(portant l'ancien numéro 248) ; il est donc inséré entre la fin des Canones
Ptolomei et le début des Tables astronomiques. Aucun lien plus précis
que son caractère nettement astrologique ne rattache notre document
à l'une ou l'autre de ces œuvres. Il s'agit d'un tableau énumérant, sur
dix colonnes de dix échelons chacune, toute une série d'objets ou
d'actions ayant trait à la vie courante et apparemment favorisés par
la rencontre d'une planète avec un signe du zodiaque. La table est
dressée à la mode arabe, et se lit de droite à gauche. La colonne de
l'extrême droite contient la liste des planètes et les deux nœuds de la
Lune, tandis que chacune des autres colonnes de droite à gauche est
placée sous un signe du zodiaque dans l'ordre naturel des signes. Les
deux derniers, Verseau et Poissons, ont été omis, apparemment faute
de place. Pour chacune des planètes et des nœuds, ainsi que pour
chacun des signes du zodiaque, la dénomination en arabe est fournie
en même temps qu'en latin. Ainsi les coordonnées produisent cent
cases individuelles, dans chacune desquelles se trouve indiquée une
1 . Nous réservons pour un prochain travail l'étude détaillée de ce document et du
codex qui le contient ; son intérêt pour l'histoire de la vie sociale en Espagne médiévale
dépasse l'usage limité que nous en faisons ici.
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