L'Afrique Noire entre hier et aujourd'hui : un colloque - article ; n°1 ; vol.13, pg 47-66

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1958 - Volume 13 - Numéro 1 - Pages 47-66
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1958
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G. Balandier
L'Afrique Noire entre hier et aujourd'hui : un colloque
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 13e année, N. 1, 1958. pp. 47-66.
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Balandier G. L'Afrique Noire entre hier et aujourd'hui : un colloque. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 13e année,
N. 1, 1958. pp. 47-66.
doi : 10.3406/ahess.1958.2707
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1958_num_13_1_2707L'Afrique Noire
entre hier et aujourd'hui
UN COLLOQUE
Dans le cadre des conférences organisées en 1956-1957 à l'Ecole
Pratique des Hautes Etudes sur les problèmes de l'industrialisation
dans les pays sous-développés, une réunion a été consacrée, le 14
février 1957, à l'Afrique Noire.
En voici la première partie, c'est-à-dire l'exposé d'introduction de
Georges Balandier, et la discussion qui a suivi. Nous en avons conservé
les principales articulations, en éliminant, ici ou là, les longueurs de la
langue parlée ou les formules de politesse, tout en conservant, autant que
possible, la vivacité des réparties, l'excitation intellectuelle de ces débats.
Nous avons cru utile de publier ce colloque sans prétention, non comme
un modèle ou une étude exhaustive, mais bien comme une introduction
originale à l'étude des problèmes sociaux (et donc historiques) que pose
à l'attention des intellectuels et du grand public le destin de l'Afrique
Noire. L'ensemble de ces est abordé ici par un ou deux chemins.
Il a manqué à ces débats la présence de linguistes, de géographes, d'éco
nomistes. Mais tels qu'ils se présentent ils signalent bien, pensons-nous,
l'originalité et l'importance de l'évolution de l'Afrique Noire, trop engagée
dans son passé (réussites et échecs) pour courir, sans reprendre souffle,
vers son avenir.
EXPOSÉ DE M. G. BALANDIER
Pour étudier les problèmes de développement en milieu attardé, il est
indispensable de considérer les économies, et en particulier les techniques,
sous leur aspect traditionnel, d'évaluer notamment quelles sont les inhi
bitions, les limitations qui ort pu intervenir pour créer le retard : c'est
ce problème précis des limitations techniques, dans le cadre des écono
mies africaines traditionnelles, que je veux présenter rapidement.
Nous pouvons nous appuyer, pour préciser le débat, sur deux sortes
47 ANNALES
d'études : d'une part celles de Pierre Gourou, dont les travaux sur les pays
tropicaux sont bien connus x ; d'autre part, les essais de M. Mamadou Dia 2.
Rappelons d'un mot la thèse bien établie de Pierre Gourou : les limi
tations des économies africaines traditionnelles tiennent aux civilisations,
aux systèmes technologiques, autant qu'aux conditions naturelles et au
climat. M. Gourou rejette les explications d'un déterminisme physique
simpliste ; il met, d'une certaine manière, en accusation les civilisations
africaines de type ancien.
D'autre part, M. Mamadou Dia a présenté, sous leurs aspects surtout
positifs, les économies et les sociétés de l'Afrique pré-coloniale. Utilisons
d'abord Гош rage de M. Mamadou Dia.
Dans une première démonstration, l'essayiste sénégalais souligne que
les économies africaines, par leurs seules forces internes, ont accédé à un
certain niveau de différenciation. Elles associent en général, à l'intérieur
d'une même unité, l'agriculture, l'élevage (des petits animaux domest
iques au moins, là où l'élevage des bovidés est impossible), la pêche,
la chasse et la cueillette ; elles révèlent aussi, à côté de ces activités agri
coles et pastorales, de multiples activités artisanales, souvent organisées
dans le cadre de castes professionnelles.
Mamadou Dia ajoute encore qu'elles ont pu, avec un minimum d'in
fluences extérieures, accéder au seuil de la phase industrielle : dans
l'Afrique pré-coloniale, l'extraction, le travail du fer étaient connus, de
même que la fonte du cuivre et du bronze. L'or était exploité et objet
d'échanges fort anciens et à longue distance, en même temps qu'il était
façonné par des techniques complexes.
Notre auteur constate ensuite que ces activités, qui se trouvent toutes
contemporaines à l'intérieur d'une même unité économique, représentent
des âges différents dans revolution des civilisations : ainsi coexistent
sur un même plan, dans un même système, des activités qui, en principe,
représentent des étapes successives de l'évolution technologique.
Or, il est remarquable que cette situation se soit maintenue sans donner
lieu au développement prépondérant de l'une d'elles. Dans le domaine
africain traditionnel, de multiples virtualités existaient sous tous les
aspects de l'activité technico-économique, mais aucune de ces virtualités,
à un moment quelconque et sous une quelconque impulsion, n'a été exploi
tée au maximum. L'Afrique donne l'impression qu'un blocage a joué
dès qu'un certain développement des techniques agricoles, artisa
nales ou pré-industrielles a été atteint. Ce blocage, pressenti plus que
démontré, peut s'expliquer en partie par le relatif cloisonnement des éco
nomies anciennes, par une insuffisance des échanges qui n'a pas incité
1. Pierre Gourou, Les Pays tropicaux, Paris, P.U.F., 1949.
2. Mamadou Dia, Réflexions sur Véconomie de V Afrique Noire, Edit. « Présence
Africaine », Paris, s.d. ; — L'Économie africaine, Paris, P.U.F., 1957.
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à une spécialisation, à une différenciation poussée. Explication facile
certes ; quoi qu'il en soit, le blocage africain et ses causes, voilà, sommai
rement présenté, un premier problème qui mérite discussion.
Dans un second mouvement, M. Mamadou Dia souligne le fait qu'en
Afrique, si l'activité dominante de l'économie traditionnelle est l'agri
culture, il s'agit d'une agriculture diversifiée à procédés divers. En effet,
les paysans noirs ont été capables d'utiliser, d'acclimater avec grand
succès des plantes venues du dehors, d'Amérique notamment : manioc,
maïs, arachide, dont chacun sait la place actuelle dans la consommation
africaine. Ds ont su aussi multiplier tes variétés : une population du Sud-
Cameroun a pu différencier 45 variétés de l'igname ; les riziculteurs de
l'Ouest africain sont arrivés à créer 37 variétés de riz.
Chacun, sans doute, va objecter la culture sur brûlis, habituellement
présentée comme technique dominante et imparfaite des agriculteurs
africains. Les géographes la décrivent comme une culture à médiocre
rendement, appelant une grande consommation de terre. Mais cette
méthode d'exploitation implique néanmoins la connaissance de la jachère,
de la rotation des cultures : sur un même morceau de terre cultivée, existe
une hiérarchie des espèces mises en place selon leurs exigences en matière
de fertilité. De plus, à côté de ce procédé, peuvent en exister d'autres
beaucoup plus complexes : par exemple les cultures sur décrues, dans les
zones inondées, dans tout le Sénégal ; le jardinage sur bas-fonds humides,
qui se retrouve de vastes régions de l'Afrique Centrale ; la rizicul
ture, connue dans l'Ouest depuis une époque fort reculée. Sur ce dernier
point, Jean Dbjesch a montré, dans un article publié voici quelques
années *, avec des preuves difficilement réfutables, que cette technique
était connue et répandue dans la vallée du Niger à l'époque des grands
empires soudanais, qu'elle existait le long des côtes de Guinée dans la région
dite des Rivières du Sud. C'est là une agriculture assez élaborée qui a pu,
avec des améliorations réduites, donner des résultats satisfaisants, puisque,
dans une île proche de Konakry, l'aménagement des techniques rizicoles
permit d'atteindre des rendements voisins de ceux que connaît en
moyenne l'Asie.
Mais ceci pose un problème : pourquoi ces procédés agricoles n'ont-ils
pas été perfectionnés et préférés à l'agriculture itinérante sur brûlis ?
Question complexe : je crois que P. Gourou a raison en affirmant que
l'explication, par la relative pauvreté des sols tropicaux, n'est pas la
seule satisfaisante. Richard Molabd, constatant la ressemblance de la
culture sur brûlis avec les méthodes extensives des régions méditerra
néennes pauvres, des régions reculées des Ardennes ou de l'Europe Cent
rale, pensait à un archaïsme propre à toutes les sociétés qui ont été
1. Annales de Géographie, 1949.
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Axnai£8 (13e année, janvier-mars 1958, n° 1) 4 ANNALES
maintenues longtemps hors des grands courants d'échanges, d'idées comme
de produits. Une fois encore, les virtualités existantes n'auraient pu être
utilisées au maximum. Pourtant, cette explication n'est pas pleinement
satisfaisante, car certains cas lui échappent totalement : ainsi les popul
ations qui, à beaucoup d'égards, apparaissent comme archaïques, refoul
ées, et qui, en fait, possèdent les paysans les plus évolués du monde
noir, dans les régions montagneuses du Nord Togo, du Nord Dahomey,
dans le massif de PAdamaoua (au Cameroun) et jusque dans la région du
Kilimandjaro. Voici un exemple précis : la population des Kabré du Nord
Togo, étudiée il y a quelques années par un jeune administrateur à voca
tion ethnographique г. Ces paysans connaissent les champs en terrasses,
savent régulariser les eaux, pratiquent des cultures sur billon ou sur
butte. Ils savent aménager le sol en fonction de sa qualité, recourir au
fumier et aux engrais naturels azotés. Ils savent organiser la stabulation
des animaux, fait assez exceptionnel. Ils ont enfin défini un droit de
propriété individuelle du sol. Chez tous les autres peuples à l'instant
évoqués, se retrouve la même réussite agricole, une civilisation complexe,
et, à certains égards, moins fragile que celle des grands peuples noirs.
Comment expliquer ce phénomène, qui nous place au cœur de notre
problème ? Par l'isolement, qui aurait, en ce cas, un rôle créateur ? Ces
populations se sont organisées, étant investies par les conquérants qui les
avaient chassées et repoussées dans les zones montagneuses. Leur écono
mie a d'abord été une économie ď assiégés : enserrées dans des frontières
très étroites, dans des régions peu propices à l'agi iculture, elles ont réussi
à survivre. Leur succès s'explique aussi par l'échelle même de leur entre
prise. Confinés dans des zones d'extension limitée, réduits à exploiter
toutes les parcelles de terre cultivable, ces peuples concentrèrent en
quelque sorte leurs efforts et imaginèrent, construisirent une société
« miniaturiste » : leur agriculture a les aspects d'un jardinage très élaboré.
Ajoutons à cela l'épreuve contraire : lorsque ces populations ont la
possibilité d'abandonner la région montagneuse où elles ont été rejetées,
lorsque la contrainte sur leurs frontières se relâche, elles redescendent
dans la plaine. Dès l'instant où elles s'y trouvent, elles reprennent les
techniques banales qu'elles n'avaient pas oublié (et avaient utilisé à l'oc
casion) : celles de l'agriculture itinérante sur brûlis. Elles perdent une
grande partie du capital technique qu'elles avaient accumulé pendant leur
période d'existence difficile.
Il reste maintenant à traiter du travail du paysan noir : les faiblesses
des économies africaines ne peuvent non plus être imputées à une insuff
isance de travail de la part des villageois.
Ce travail paraît médiocrement productif pour de multiples raisons,
1. Etude de J. CL Froelich, Bul. de VI.F.A.N., janv.-avril 1949.
50 L'AFRIQUE NOIRE : UN COLLOQUE
bien qu'il puisse être considérable en quantité : c'est son efficacité qui est
en cause, plus que sa quantité. Il est bien certain que l'explication par la
paresse ou l'indolence tropicale est sans valeur.
Il faut penser d'abord aux conditions climatiques qui conduisent à
une activité inégalement répartie au cours de l'année. Les agronomes
ont étudié le problème de la culture du mil dans la vallée du Sénégal. Ils
ont montré à quel rythme, en cette région, le travail agricole devait être
conduit en pleine saison sèche, sur un cycle de 120 à 125 jours, avec les
seules réserves d'eau du sol. Dans un pays où, de la levée à la récolte, le
vent d'Est se lève en moyenne un jour sur trois, les conditions clima
tiques ne permettent l'étalement des tâches que sur une période assez
courte. Ce qui explique certains résultats en apparence peu satisfaisants.
D'un autre côté, les carences d'ordre alimentaire limitent incontes
tablement l'effort humain : une enquête britannique en Gambie a montré
que les travaux agricoles, dans cette zone, ont lieu en période de soudure,
quand les récoltes déjà insuffisantes de l'année précédente sont plus ou
moins consommées ; donc, quand les paysans sont sous-alimentés. La
totalité des récoltes vivrières fourrât 1 800 calories par personne et par
jour, alors que le double environ serait indispensable pour fournir l'effort
nécessaire. Les paysans travaillent jusqu'à l'extrême limite de leurs forces
et présentent, à la fin des activités agricoles, un état d'amaigrissement
grave. Sous-alimentés, ils travaillent dans de mauvaises conditions,
puis, l'année suivante, les ressources alimentaires trop tôt épuisées, ils
sont à nouveau sous-alimentés et recommencent à ne pouvoir être actifs
au maximum.
Enfin, des causes d'ordre social interviennent. La division du travail,
par sexe notamment, peut être par trop inégale. C'est le cas en Afrique
Centrale, dans une large partie du monde Bantou, où la femme a, en dehors
de ses obligations domestiques, la plus lourde charge en matière d'activité
agricole ; cette répartitior inégale des tâches qui fait d'elle, en même temps
que la maîtresse du foyer, la véritable paysanne, explique son épuisement
prématuré et quelquefois sa faible productivité !
Voilà autant de limitations nouvelles. Cet inventaire rapide montre
que les civilisations noires disposaient de nombreuses possibilités de
progrès. Elles étaient riches de virtualités qui ne sont pas développées ;
mais ni la capacité inventive des hommes, ni leur capacité de travail ne
sont essentiellement en cause. Comment expliquer ce blocage des écono
mies africaines traditionnelles ? Abandonnons notre auteur africain,
M. Mamadou Dia, pour examiner maintenant les insuffisances proprement
techniques que révèle l'Afrique traditionnelle. Tout d'abord, sous l'aspect
de l'énergie.
51 ANNALES
En dehors de l'énergie que Ton peut tirer de l'organisme humain, les
civilisations noires ont développé ces formes d'énergie que sont l'agr
iculture et l'élevage ; elles ont utilisé le feu dans la métallurgie comme
un moyen de travailler le métal avec une économie d'efforts ; elles ont
recouru aux effets mécaniques dans certaines de leurs armes et dans leurs
pièges. Mais la liste est vite dressée. Il n'y a pas, dans le monde noir
ancien, d'utilisation systématique de l'énergie animale là où elle serait poss
ible, dans les grandes zones d'élevage. Il n'y a pas de domestication de
l'eau courante et du vent. Les Africains n'ont pas conçu les moulins rotat
ifs, les pilons, les machines à pédales ou hydrauliques qui se retrouvent
dans de nombreuses civilisations asiatiques. De même, ils n'ont pas
conçu (ou emprunté) la roue, ni les brouettes ou charrettes qui auraient
pu être construites à partir de la roue ; ce qui les a condamnés au portage
humain, qui se fait au détriment d'activités plus productives.
Pourquoi ces civilisations sont-elles restées si totalement pré-machin
istes ? Peut-être est-ce lié à une conception qui a accordé autant (ou
plus) d'importance au geste rituel qu'au geste technique proprement dit ?
Certains écrivains noirs modernes — et parmi les plus célèbres — ont
affirmé eux-mêmes, avec beaucoup de violence et beaucoup de talent,
ïeur parti pris d'anti-technicité, leur méfiance vis-à-vis des sociétés
mécanisées ; ils retrouvent ainsi des enseignements qui sont venus des
profondeurs du passé africain.
Ces carences en matière d'énergie et d'innovations techniques ont
des conséquences multiples : elles conditionnent, par exemple, l'insuf
fisant stockage des produits alimentaires. Elles expliquent surtout la
perte de temps employé à la préparation des denrées alimentaires.
P. Gourou l'a bien noté : pour obtenir le maïs concassé, prêt à être cuit,
il a fallu dépenser deux fois plus de temps pour le transport du champ à
la maison, pour l'épluchage des épis, pour le vannage, le concassage,
que pour les travaux agricoles propremert dits. Résultat : une journée
de travail humain, en définitive, ne fournit pas plus de trois kilos de maïs
concassé, prêt à être consommé.
Enfin, ces insuffisances entraînent, d'une manière encore plus grave,
la médiocrité des techniques d'aménagement de l'espace : d'où la diffi
culté et la lenteur des échanges. Cette situation peut être à la fois cause et
conséquence de l'isolement relatif des économies africaines.
Cet isolement par rapport au monde extérieur, bien plus que l'écono
mie de subsistance elle-même, constitue la marque distinctive de africaine traditionnelle aux yeux de M. Mamadou Dia. Il faudrait
cependant nuancer. L'isolement des sociétés africaines a souvent été exa-
52 L'AFRIQUE NOIRE : UN COLLOQUE
géré. L'Afrique Noire, au cours des siècles passés, a été un continent bou
leversé où, bien avant J 'époque coloniale, des migrations de grande ampli
tude se sont opérées. Les peuples africains ont été, en quelque sorte, frottés
les uns aux autres pendant de longues périodes. Mais les civilisations,
mises en relation, étaient trop proches les unes des autres : ce qui explique
peut-être que le contact n'ait pas eu une large iniluence novatrice.
En conclusion, ajoutons que les techniques et les économies tradi
tionnelles avaient, semble-t-il, atteint un état d'équilibre relativement
satisfaisant à deux conditions ; l'une est démographique : le maintien
d'un faible volume de population au niveau de larges espaces ; l'autre
est économique : l'existence d'un système économique presque clos, établi
parallèlement à une véritable planification sociale. Les économies afri
caines anciennes satisfaisaient ainsi aux besoins fondamentaux des
individus, mais elles n'étaient pas incitées à tirer profit de toutes leurs
possibilités de progrès. A la suite du commerce de traite, I'in.sta4ation
de l'économie coloniale a brutalement brisé les équilibres airsi établis :
elle a modifié le peuplement ; elle a ouvert des sociétés quasiment fermées.
On comprend alors que les difficultés économiques africaines puissent
apparaître, pour un temps, aggravées par l'insertion de l'économie mo
derne à l'intérieur du continent.
II
DISCUSSION
M. F. Braudel. — De cet exposé très riche j'ai aimé et je voudrais
retenir ces idées de blocage, ces inerties, ces arrêts ; ou, à l'inverse, ces
incitations à innover. Ce sont là des idées très vives, présentes aussi dans
la pensée des économistes d'aujourd'hui, au cœur de la pensée de Schum-
peter par exemple. J'ai beaucoup aimé aussi ce que vous dites de l'isol
ement créateur, ou de ce que vous appelez aussi, à un moment donné,
un équilibre à larges espaces, comme si l'équilibre à larges espaces était
plus naturel à certaines économies anciennes qu'à cette économie de sur
voltage, caractéristique des espaces restreints des Kabré du Nord Togo.
Puis-je, à ce sujet, évoquer la théorie peu connue de ce spécialiste
de la conjoncture dont l'heure de célébrité remonte à 1933 ou 1934, et
qui dirigeait alors l'Institut de Conjoncture à Berlin : Ernst Wagemann.
Au moment de la débâcle allemande, Wagemann s'est découvert des ori
gines chiliennes. Il a vécu à Santiago-du-Chili dans un état d'exaltation,
de fièvre intellectuelle, et il a publié des livres sensationnels, prophétiques,
53 ANNALES
terriblement intéressants *. Ils offrent une sorte de démographie à l'usage
des gens qui ne connaissent pas la démographie et donnent une explica
tion, peut-être trop simple et rapide, à certains problèmes que vous avez
présentés. Car, si je ne me trompe, dès que vous avez une économie d'as
siégés, comme par miracle elle fleurit, elle devient très intelligente...
M. Balandier. — ... plus habile et plus complexe.
M. Braudel. — Dès qu'une population passe d'une densité donnée
à une densité supérieure, elle innove, pense Wagemann ; mais non automa
tiquement : il y a des seuils. Wagemann distingue sous-peuplement et
surpeuplement, c'est façon de parler.
Dans le cas qui nous intéresse (votre îlot montagneux), il y a surpeu
plement ; donc toutes sortes d'innovations. Dès que cette tension de peuest en quelque sorte détruite par l'explosion en direction de la
plaine, on retombe à un stade inférieur : il y a.des commodités, et donc
l'effort est moins grand ; il serait intéressant d'expliquer si Wagemann,
ici, a raison, d'après ce que vous venez d'indiquer.
M. Balandier. — Je dois dire que cette corrélation entre les densités
et les niveaux techniques ne me satisfait pas ; elle n'explique pas la
régression.
M. Braudel. — Je ne dis pas que l'explication de Wagemann soit
parfaite. Il donne des exemples extraordinaires, assortis de raisonnements
qui ne donnent pas toujours satisfaction. Mais laissons pour
demander à un Africaniste d'intervenir.
M. Mercier. — Quelques mots seulement pour nuancer certains
points de vue :
D'abord, en ce qui concerne les zones de haute densité, il n'y a pas
seulement à retenir ces zones d'isolement qui sont caractérisées par la
naissance d'un véritable paysannat, mais d'autres aussi qui, au contraire,
ont été justement des zones ouvertes. Je pense par exemple au Bénin ;
cette région est caractérisée par de très hautes densités. Elle a connu,
du point de vue agricole, des développements aussi remarquables que celui
des zones isolées. Et elle a, d'autre part, dans les domaines autres qu'agric
oles, atteint à un haut degré d'élaboration des techniques.
Autre problème : je ne sais pas si l'on peut rejeter aussi nettement
l'explication climatique. Je ne veux pas prendre une position de strict
déterminisme géographique. Cependant, je crois possible d'indiquer que
ces deux zones : montagne à la limite des pays soudanais et guinéens, et
d'autre part côte du golfe du Bénin, présentent justement des caracté
ristiques très particulières au point de vue climatique. Les premières sont
1. Ernst Wagemann, La poblaeién en el destine de los pueblos, Santiago-du-Chili,
1949.
54 L'AFRIQUE NOIRE : UN COLLOQUE
à la transition entre climats soudanais et guinéen, donc pratiquement
dans cette partie de l'Afrique de l'Ouest où la polyculture la plus complexe
est possible, où le travail agricole et les récoltes peuvent être échelonnés
sur une grande partie de l'année. La seconde correspond à un climat où
deux saisons de pluies représentent, avec une variété moins grande de
productions, la possibilité d'avoir deux récoltes par an.
M. Balandier. — C'est là un correctif acceptable, sauf peut-être sur
le premier point : en ce qui concerne le Bénin. En effet, c'est à dessein
que je l'avais omis, parce que nous ne savons pas véritablement comment
s'explique sa haute civilisation. Evidemment, nous connaissons ses manif
estations : un art qui figure dans tous les manuels africanistes ; mais nous
ne savons pas de marière certaine quelle est son origine, et nous connais
sons très mal sa longue histoire. Je me retournerai donc vers les historiens
et je leur dirai : faites-nous des historiens de l'Afrique ! Orientez les jeunes
historiens vers l'Afrique ! Vous verrez quelles possibilités d'explication
et de relance des études africaines vous nous donnerez ! Car nous butons
à chaque instant sur le manque de recul : nos informations précises ne
remontent qu'à cent cinquante ans à peine.
M. Mercier. — C'est un maximum.
M. Braudel. — Acceptons de mettre le Bénin hors de cause. L'inter
vention de M. Mercier a été faite plus au nom de la géographie que de
l'africanisme. Ce qui nous ramène à Pierre Gourou, sur lequel M. Balandier
a passé très vite.
M. Balandier. — La position de Pierre Gourou est très nette : les
problèmes de limitation économique, en Afrique traditionnelle, tiennent
moins aux conditions du climat qu'au niveau des techniques et de la culture
matérielle. Il nous dit : « Le climat n'est déterminant qu'à travers une civi
lisation .» Le terme médiateur, c'est la civilisation.
M. Braudel. — II rejette la responsabilité d'une géographie, je dirais
traditionnelle.
M. Balandier. — Ce serait beaucoup dire. L'explication que vient de
donner Mercier ne figure pas dans l'œuvre de P. Gourou. Je ne suis pas
sûr qu'il l'accepterait.
M. Mercier. — J'ai dit que je ne voulais absolument pas être accusé
de « déterminisme géographique ». Mais il faut tenir compte, je pense,
du nombre de jours de travail possible dans l'année. Par exemple, dans
une civilisation soudanaise, civilisation à mil, il est à peu près limité à
une centaine. Dans nos montagnes isolées, il l'est beaucoup moins, car
cette zone de jonction de deux ensembles climatiques et végétaux permet
de cultiver, au cours de l'année, toute une série de plantes. En fait, la
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