La « Méditerrannée » de Fernand Braudel vue d'Istamboul - article ; n°2 ; vol.9, pg 189-200

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1954 - Volume 9 - Numéro 2 - Pages 189-200
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1954
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Ömer Lütfi Barkan
La « Méditerrannée » de Fernand Braudel vue d'Istamboul
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 9e année, N. 2, 1954. pp. 189-200.
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Lütfi Barkan Ömer. La « Méditerrannée » de Fernand Braudel vue d'Istamboul. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations.
9e année, N. 2, 1954. pp. 189-200.
doi : 10.3406/ahess.1954.2264
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1954_num_9_2_2264ESSAIS
LA «MÉDITERRANÉE» DE FERNAND BRAUDEL
VUE DTSTAMBOUL
dans Publier cette maison, ou republier — travail des superflu. comptes Mais, rendus quand concernant un excellent les livres travailleur qui nous comme sont chers notre
ami et collaborateur Orner Lutfi Barkan consacre, de son point de vue d'historien turc
ouvert aux méthodes et à Vesprit des Annales, une étude à un livre aussi considérable, à
tous égards, que La Méditerranée de Fernand Braudel, — «os scrupules cèdent le pas à
des considérations d'ordre scientifique. L'étude d'Orner Lutfi Barkan montre excellem
ment la nouveauté, mieux, quelques nouveautés, du livre de notre ami et ce qu'il apporte
aux historiens turcs. Elle contient par surcroit des promesses bien satisfaisantes — et
même plus que des promesses : la prochaine mise à four d'ouvrages et d'études fondés sur
les Archives turques et concernant la population, les recensements, l'allure des prix, etc.,
dans la Turquie moderne. C'est toute une nouvelle province d'Histoire qui va s'ouvrir à
nous. — Lucien Febvre.
I
A qui veut pleinement mettre en lumière la valeur et l'importance de
l'entreprise du professeur Braudel, il convient d'abord de signaler brièvement
l'originalité de sa conception de l'Histoire, les particularités de sa méthode et
la qualité des matériaux utilisés.
1. D'abord est-il utile de dire que l'histoire des pays méditerranéens dans
la seconde moitié du xvie siècle telle que nous la présente l'auteur, n'a plus
rien à voir avec « l'histoire générale » traditionnelle, — celle qui, prenant pour
base l'histoire des États, grands ou petits, étudie séparément les destinées de
chacun en s'intéressant d'abord aux dynasties? M. Braudel a eu le] courage
d'abolir toutes les frontières, politiques et, plus spécialement, religieuses et
culturelles. En estimant que tous .les pays méditerranéens, qu'ils fussent
chrétiens ou musulmans, vivaient, dans la seconde moitié du xvie siècle, dans
l'ambiance des mêmes problèmes économiques et sociaux et, partant, étaient
soumis aux mêmes nécessités et aux mêmes lois, l'auteur a établi une hypo
thèse de travail singulièrement féconde.
La plupart du temps, les causes profondes et l'essence même des crises
économiques ou sociales qui peuvent surgir dans des régions plus ou moins
vastes ne sont pas d'origine locale ; elles découlent d'événements à réper- 190 ANNALES
cussion internationale. On nous permettra de dire avec force à tous ceux
qui s'occupent de l'histoire de la Turquie que l'un des grands profits qu'ils
doivent retirer de l'ouvrage de F. Braudel, c'est de comprendre que l'on ne
peut étudier l'histoire ottomane en vase clos, comme un tout indépendant du
reste du monde, et en s'inspirant seulement de son évolution interne.
2. Autre chose. Pour M. Braudel, le devoir de l'historien n'est pas de
montrer comment les grands hommes ont fait ou créé l'histoire, mais comment
l'histoire a contribué à former ces hommes. D'où la nécessité de rechercher
avant tout les conséquences durables des événements anonymes qui se
produisent sans fracas au sein de la vie quotidienne des masses, plutôt que
les faits marquants, guerres ou traités, sur lesquels il est trop facile de coller
une étiquette « histoire ». Voilà pourquoi, dans la première partie de son
livre, qu'il intitule « la part du milieu », Fernand Braudel met en relief la
lutte de l'homme contre les forces naturelles et le milieu géographique. Il
convient, nous dit-il, d'étudier et de discuter les problèmes historiques dans
un milieu géographique donné, comme le fait aujourd'hui une géographie
humaine « intelligente ». Est-il utile de penser que l'importance ainsi donnée
à la description et à l'examen des facteurs géographiques est loin d'avoir
conduit l'auteur à un « déterminisme géographique » ? Ce qu'il met surtout en
relief, à côté des possibilités et des résistances offertes par le milieu, ce sont
les efforts de l'homme pour s'adapter à ce milieu et, conséquences de ces
efforts, les formes d'organisation sociale et économique créées par lui. Ainsi
s'oriente la « géohistoire », comme il dit : terme nouveau et préférable à
maints égards au terme de « géopolitique ».
3. L'ouvrage de Fernand Braudel, possède en outre une valeur toute parti
culière grâce à l'abondance des documents d'archives réunis et employés par
l'auteur. Les sujets historiques qu'il aborde sont en effet nouveaux — et il
n'aurait jamais été possible d'en faire l'étude d'après les livres, ni même
d'après les documents d'archives déjà publiés. L'auteur s'est donc trouvé dans
l'obligation d'aller recueillir lui-même, dans tous les principaux dépôts
d'archives méditerranéens, les documents capables d'appuyer ses vues
personnelles. Il a passé vingt des années les plus importantes de sa vie à
rassembler ces « preuves ». A la fin du livre on trouve la liste des archives
explorées et les noms et numéros des séries de documents étudiés. Cette
liste montre que l'auteur a pu examiner les archives de tous les pays médi
terranéens, sauf celles de la Turquie. Il reconnaît le premier que c'est là
une des lacunes de son livre, — et regrette que les historiens turcs n'aient pas^
publié d'ouvrages faisant connaître au monde savant le contenu et la valeur
des archives de leur pays. En fait, c'est pour nous, turcs, un devoir
que de nous attaquer, dans le même esprit et avec la même méthode, à des
problèmes semblables à ceux qui sont posés dans ce livre. LA «MÉDITERRANÉE» DE FERNAND BRAUDEL 191
II
II n'est pas possible d'examiner dans ce bref compte rendu la totalité
des questions que l'auteur a examinées. Nous signalerons seulement certaines
d'entre elles, qui touchent particulièrement à l'histoire de la Turquie. Nous
noterons chemin faisant l'état des recherches effectuées dans notre pays sur
ces questions et nous ajouterons quelques précisions d'après nos propres
travaux.
Problèmes de population
F. Braudel a fait une grande place aux facteurs démographiques dans ses
explications d'événements. Il a d'abord rassemblé des chiffres montrant la
situation de population des divers États méditerranéens à la fin du xvie siècle.
A l'aide de ces chiffres, il administre la preuve d'une augmentation constante
de population à cette époque. Cette population, dit-il, croît rapidement au
début du siècle, continue à progresser dans sa seconde moitié, mais tend à
diminuer au xvne siècle. Et il fournit le tableau suivant, valable pour la fin
du xvie.
En millions d'habitants
Bloc A Bloc В
Espagne 8 Turquie d'Europe 8
Portugal 1 d'Asie 8
France 16 Egypte 2-3
Italie De 12 , 5 à 13 Afrique du Nord 2-3
Total.. De37,5à38 Total De 20 à 22
Les chiffres concernant le bloc A peuvent être considérés comme « proches
de la réalité ». Mais les chiffres relatifs au bloc В (c'est-à-dire au monde
musulman) sont des approximations. Le dernier espoir de trouver des chiffres
plus proches de la réalité réside, constate l'auteur, dans les archives turques
(p. 357).
En fait, les services que le professeur Braudel attend des historiens turcs
sont nombreux. Énumérons l'établissement de tableaux statistiques montrant
comment et où a eu lieu l'augmentation ou la diminution de la population en
Turquie au xvie siècle ; corrélativement, l'établissement de tableaux mont
rait sous quelle forme et à quel rythme la montée des prix s'est produite en
Turquie à ce moment. Ajoutons, l'étude scientifique des modifications du
titre des monnaies d'or et de la valeur de l'argent ; la comparaison entre les
conclusions tirées de cette étude et les événements connus relatifs aux
autres États méditerranéens ; les conséquences ressenties dans l'Empire
ottoman, d'après les documents turcs, de la découverte des routes maritimes
passant par le Sud de l'Afrique ; l'appréciation du brigandage et du vaga
bondage, dont l'auteur a parfaitement étudié les causes et les manifestations 192 ANNALES
en Europe à la fin du xvie siècle ; l'étude de l'extension et de l'importance
prises en Turquie par les grandes exploitations agricoles, etc.... Sur tous ces
points on attend de nous des réponses utiles.
Si nous annonçons que nous sommes en mesure, dès à présent, de répondre
d'une manière décisive à certaines d'entre elles, en particulier à la première,
nous sommes certains d'apporter de grandes satisfactions au professeur Braudel.
Nous travaillons en effet depuis plus de dix ans à l'étude des « grands recen
sements dans l'Empire ottoman et des enregistrements d'impôts ». Et nous
allons prochainement publier nos conclusions à ce sujet1. Mentionnons-en
brièvement une partie.
**♦
Inutile d'insister sur quelques inexactitudes qui n'ont rien pour sur
prendre F. Braudel : il les attendait2. — En fait il n'y a pas une différence
aussi grande qu'on aurait pu le supposer entre le chiffre de 16 millions donné
par M. Braudel comme total de la population de Turquie (d'Europe et d'Asie),
et le chiffre — que nous pouvons considérer comme acceptable — de 12 mil
lions, voire même de 13, que nous avons nous-même donné dans l'article
signalé à la note 1, comme valable pour le début du xvie siècle. Donnons à
ce sujet quelques explications.
1° Les totaux que nous présentons sont relatifs au début du xvie siècle
(1520-1530) ; ceux présentés par Fernand Braudel se rapportent à la fin du
même siècle ; or, la population n'a cessé de croître dans tous les États médi
terranéens à partir du début du siècle ; vers la fin, dans certains États, elle
avait même doublé. Impossible d'excepter la Turquie de ce mouvement
général d'accroissement. Il est donc très probable que, depuis le recensement
effectué sous le sultan Suleyman jusqu'à la fin du xvie siècle, l'augmentation
a été d'au moins 40 p. 100. Si l'on accepte cette proposition, nos chiffres
correspondent assez exactement à ceux .du professeur Braudel.
Or, comme le montre le tableau IV de notre article cité, on enregistre
bien, entre les années 1521-1530 et 1571-1580 dans les treize principales
villes de Turquie, une augmentation de 46 p. 100 du chiffre de la population.
Si l'on ne prend pas en considération la ville d'Alep, alors en régression, et si

1. Les résultats de nos recherches seront publiés prochainement sous forme de livre par la
Société d'histoire turque. On pourra trouver dès maintenant un tableau général de la population
de l'Empire ottoman, établi d'après les documents que nous avons étudiés, dans notre article :
La Science de la démographie historique et l'Histoire ottomane, actuellement en cours d'impres
sion pour le tome X de la Reçue de Turcologie {Tilrkiyat Mecmuasi), dédié au professeur Ftiat
Kôprulu • 2-. Par à exemple l'occasion p. de 348, son n. soixante-dixième 3, il est dit que, anniversaire. d'après une source, la population recensée en
Anatolie à la fin du xvie siècle (1594) se monte à 478 000 hab. Ce chiffre se rapproche, d'une
façon surprenante, du chiffre de 479 150 que nous ayons relevé pour cette région au début de ce
siècle (1525) dans les « registres de recensement et d'impositions ». C'est-à-dire que les renseigne
ments qui appartiennent, d'après nos recherches, à l'année 1525 et seulement à Г Anatolie occi
dentale (selon l'organisation administrative de l'époque, province d'Anatolie signifie Anatolie
occidentale), par leur manque de précision risquent d'être appliqués à toute Г Anatolie et pour
la fin du xvie siècle, comme c'est le cas dans la source utilisée par le professeur Braudel. De même,
les chiffres donnés au sujet de la « Grèce » dans une autre source ne sont pas sûrs, parce qu'on
n'a pas précisé exactement les limites de ce pays. L'auteur, tout en signalant ces sources et ces
renseignements, a compris qu'il ne pouvait édifier sur eux un jugement définitif. LA «MÉDITERRANÉE» DE FERNAND BRAUDEL 193
on l'excepte de l'ensemble, on constate même que le coefficient d'augmentat
ion dépasse 72 p. 100. Comme Га noté Fernand Braudel, on peut admettre
l'idée qu'il existe, tout au moins à cette époque, un rapport entre l'augment
ation de la population des villes et l'accroissement de la population totale, et
que, pour chacune de ces deux populations, on peut accepter la même proport
ion.
2° II faut remarquer d'autre part que la Turquie d'Europe et d'Asie,
dont parle Fernand Braudel; est plus vaste que la Turquie à laquelle se
rapportent nos chiffres. Ceux-ci valent, en Europe, pour les pays balka
niques en deçà du Danube, pour l'Anatolie orientale jusqu'à Van et à sa
région, et pour le Sud jusqu'à Mossoul. Les chiffres de Fernand Braudel, eux,
s'étendent à la population de l'Empire ottoman tout entier, dans sa plus
grande extension en Europe et en Asie à la fin du xvie siècle : les termes de
Turquie d'Europe et de Turquie ď Asie ne délimitent pas de façon très claire
ce qu'ils désignent.
3° Ajoutons que les chiffres de notre tableau relatifs à l'Anatolie orien
tale et à la Syrie sont certainement au-dessous de la réalité, du fait de l'insta
bilité qui a régné dans ces régions après les guerres et les invasions. Elles
étaient loin de se trouver dans une situation normale puisqu'elles venaient
d'être conquises — et en période ordinaire, leur population devait être beau
coup plus nombreuse. En outre, grâce aux conquêtes de la fin du siècle,
l'Empire ottoman étend alors au maximum sa domination sur l'Europe,
l'Asie et les îles de la Méditerranée. Si l'on admet une augmentation d'environ
60 p. 100 du nombre' des habitants de cet Empire entre les recensements
effectués sous Suleyman (1520-1530) et la fin du xvie siècle, il faut concevoir
qu'en face du monde chrétien évalué à. 35,7 ou 38 millions d'individus,
l'Empire ottoman compte non pas de 20 à 22 millions d'habitants (chiffres de
F. Braudel), mais 30, et peut-être même 35 millions.
*
En comparaison avec leur actuelle population, les États méditerranéens
où n'auraient vécu que 60 millions d'habitants nous semblent peu peuplés.
Rien que de naturel. Les hommes de cette époque ne pouvaient pas encore
utiliser les vallées et les plaines comme aujourd'hui. Le caractère primitif
des procédés de culture, l'insuffisance des routes, des moyens de transport
et des organisations commerciales : autres obstacles à la production abondante
de denrées alimentaires et à leur fourniture en quantité suffisante, en temps
et lieux voulus. Les fréquentes famines qui en résultaient occasionnaient de
nombreuses pertes de vies humaines. Par suite de l'accroissement de popul
ation constaté au cours du xvie siècle, la production de blé qui avait suffi
antérieurement ne put plus suffire, vers la fin du siècle, à la nourriture de
la population méditerranéenne ; le commerce du blé acquit alors une impor
tance politique et économique considérable et devint l'objet des soins attentifs
des gouvernements. Selon Fernand Braudel, l'augmentation extraordinaire,
à la fin du siècle, du nombre des sans-travail, des vagabonds, des brigands et
Annalk3 (9* année, avril-juin 1954), n° 2. 13 ANNALES • 194
des corsaires peut s'expliquer par la disproportion entre l'accroissement de
la population et celui des produits alimentaires, qui ne se développe pas au
même rythme. De même, en face d'une demande accrue, les produits de la
terre ont pris davantage de valeur, — cependant que, pour fournir du travail
aux chômeurs et faire vivre davantage de gens, un mouvement d'amendement
et de bonification des terres s'est produit de tous côtés.
Arrêtons-nous à un autre problème. Fernand Braudel, s'attachant au
fait que les États musulmans paraissent beaucoup moins peuplés que les
autres pays méditerranéens à la fin du xvie siècle, montre que ces États,
s' étendant sur de vastes territoires peu habités, ont eu la possibilité d'élever
davantage d'animaux. Il explique ainsi leur puissance militaire. Elle
s'appuyait sur un nombre considérable de chevaux et de chameaux.
Cette idée sert de base à une autre théorie. Toujours d'après Fernand
Braudel, du fait que les forces musulmanes provenaient de régions limitées
en ressources de population, les territoires méditerranéens conquis et occupés
par les Musulmans sont demeurés des « colonies de rapport » ; les envahisseurs,
dans les pays conquis, n'ont revêtu que l'aspect provisoire et peu solide de
troupes d'occupation — et jamais on ne put fonder là de colonies de peuple
ment ou d'établissement. Pour la même raison, les hommes de la steppe ou
du désert, où n'a jamais joué la « loi du nombre », cause véritable de
la rupture d'équilibre qui avait maintenu le nomade loin des jardins de la
Méditerranée — ces hommes n'ont pas débordé en masse hors de leur domaine
par suite d'une nécessité vitale, celle de trouver un foyer — ni non plus par
suite d'une trop forte densité de population1.
Pour M. Braudel, la thèse de l'insuffisance proportionnelle de densité de
la population dans les pays musulmans est à ce point fondamentale qu'il
veut expliquer, par cette particularité, l'indifférence de l'Islam pour les
questions religieuses et administratives dans les pays par lui occupés. Parce
qu'ils n'étaient pas assez nombreux, en général, pour pouvoir remplir les
territoires par eux conquis, les envahisseurs musulmans se sont montrés
1. Nous avons consacré nos efforts à défendre la thèse contraire en étudiant les déportations
comme méthode de peuplement et de colonisation en Turquie (t. XI de la même revue), où nous
faisons une large place aux particularités de l'état démographique. Nous espérons avoir prouvé
l'existence d'une population nombreuse en Anatolie par le besoin qu'ont ressenti les Turcs
de s'étendre vers 1 Ouest, de s'installer en occidentale et dans la partie orientale de la
péninsule balkanique — régions qu'ils ont transformées en une véritable patrie. Les renseigne
ments qu'a donnés M. Braudel sur l'origine de l'Empire ottoman permettent aussi de justifier
ces idées. N'est-il pas nécessaire, pour juger l'invasion et l'occupation turques dans les Balkans
diffusion de la culture turque et islamique, d'accepter l'idée d'une sorte de supériorité démogra
phique? — D'ailleurs, il convient peut-être de séparer les unes des autres les périodes d'inva
sion qui se sont succédé ; il convient également de distinguer soigneusement les régions où
les Turcs se installés en grand nombre et les régions où ils n'ont pu le faire. De fait, les
conditions d'installation des Turcs en Grèce, dans les îles de la mer Egée, dans la partie monta
gneuse de la Yougoslavie et dans les régions transdanubiennes donnent raison à Fernand Braudel.
Nous sommes persuadé qu'il faut considérer comme fondamentale l'installation des Musul
mans en Egypte et en Afrique du Nord. Nous ne pensons pas que les Musulmans, qui ont conquis
et occupé autrefois l'Espagne et les îles de la Méditerranée, n'aient compris que quelques Syriens,
des Berbères chassés d'Afrique et des Arabes nomades. Une poignées d'Arabes n'aurait pu, de
façon aussi prolongée, imposer la culture et l'influence islamique en Espagne. Un groupe
d'hommes qui prétend être le créateur d'une culture nouvelle ou bien son propagateur ou encore
son défenseur dans un pays étranger, ne doit-il pas être dans une position favorable, du point de
vue démographique, vis-à-vis du peuple à qui il veut imposer cette culture? LA «MÉDITERRANÉE» DE FERNAND BRAUDEL 195
satisfaits de trouver des hommes en quantité suffisante dans les pays conquis
— et se sont efforcés de les garder sur leurs terres. D'autre part, le désir des
Chrétiens, après avoir reconquis et réoccupé l'Espagne et les Balkans, de
supprimer les Musulmans par des moyens violents et sans montrer la moindre
tolérance — l'utilisation de la violence à l'égard de l'ennemi musulman est
venue bien plus d'actes « spontanés » de nombreux groupes d'émigrants à la
recherche de terres capables de les nourrir, que de desseins prémédités
d'hommes d'État. C'est une conséquence naturelle de la « loi du nombre ».
Thèse à discuter, établie sur des connaissances riches et profondes, elle
mérite qu'on lui prête une sérieuse attention.
Afflux d'or et d'argent américains
Fernand Braudel a considéré comme essentiel de déterminer comment,
à quel rythme et en quelles quantités ces métaux précieux avaient pénétré
dans la zone économique méditerranéenne durant la seconde moitié du
xvie siècle. En examinant, naturellement, quelles conséquences en avaient
résulté pour la vie et sociale des États.
Commençant par l'Espagne, il a déterminé l'accroissement des prix,
proportionnel à la quantité de minerai précieux importé, et étudié les boule
versements créés dans les systèmes financiers et dans la structure sociale des
États par cette montée générale des prix. Mais, s'agissant des États orientaux,
l'auteur a rencontré de graves difficultés du fait qu'aucun livre sérieux
n'existe qui s'appuie sur des documents d'archives turcs. Il s'est néanmoins
efforcé d'édifier un travail utile, afin d'éclairer l'histoire du mouvement des
prix et des crises financières dans les pays soumis à la domination ottomane
des ports du Proche-Orient. En lisant le livre de Fernand Braudel, nous
sommes instruits de toutes les phases et de tous les aspects de la lutte entre
prise par l'Empire ottoman pour conserver au xvie siècle les avantages que
lui procuraient antérieurement les routes du commerce oriental. Ces routes
passaient sur son territoire et ce fait revêt une grande importance pour son
histoire économique. Sur ce sujet, l'auteur nous a donné un des plus beaux
exemples des possibilités de son érudition et de la profondeur de ses vues.
Il a su nous mettre au cœur même du problème, grâce à l'abondance et à
la variété des sources utilisées — notamment de ses trouvailles dans les
archives européennes : rapports des services de renseignements portugais
qui fonctionnaient à Stamboul, Rome, Alexandrie, etc.. ; tableaux statis
tiques relatifs à la valeur et à la quantité des chargements d'épices en prove
nance de différents ports méditerranéens (Alexandrie, Beyrouth, etc..) à
destination de Venise ; chiffres montrant les variations des profits douaniers
dans divers ports européens, en rapport avec les changements survenus dans
le volume des échanges. Fort de ces renseignements, il a pu dire que les routes
commerciales passant par la Turquie ont continué à montrer de l'activité
au cours du xvie siècle, en dépit des guerres et d'événements variés — et
même qu'elles ont enregistré un volume d'échanges proche de l'ancien.
Comme il le fait remarquer à juste titre, le raccourcissement des routes et 196 ANNALES
l'augmentation ou la diminution des frais de transport ne furent pas les
facteurs essentiels de la rivalité des deux routes au xvie siècle. Ces facteurs
décisifs ce furent les formes d'organisation du commerce et du transport des
épices sur chacune des deux routes ; le fait de pouvoir acheter au comptant
;' ou de posséder des marchandises à vendre en échange de l'achat d'épices
la qualité de ces épices ; les anciennes routines commerciales ; enfin la situa
tion financière des sociétés capitalistes qui s'occupaient de ce négoce, —
sociétés directement soumises à l'influence des événements politiques et des
guerres qui se produisaient en Europe.
Les routes commerciales passant par la Méditerranée ne furent aban
données que lorsque, vers la fin du xvie siècle, les Anglais et les Hollandais
se furent rendus maîtres des mers indiennes et eurent contrôlé d'une manière
plus efficace que les Portugais, aussi bien les régions de production que les
régions de consommation des épices1. Il est caractéristique qu'à la même
époque sévisse une crise de numéraire en Méditerranée, alors qu'Anglais et.
Hollandais peuvent acheter au comptant sur les marchés hindous autant
qu'ils le veulent, grâce à une abondance extrême de monnaie. Et nous avons
la grande satisfaction de lui annoncer qu'il sera possible, dans un proche
avenir, de mettre à l'étude les problèmes envisagés en s'appuyant sur des
documents turcs qui — sans être aussi riches que les documents espagnols —
permettront néanmoins d'ouvrir des voies nouvelles. En attendant, comme
il n'existait pas pour la Turquie d'histoire des prix établie selon une méthode
et une conception modernes et comparable, par exemple, au travail d'Earl
J. Hamilton pour l'Espagne, Fernand Braudel s'est astreint à réunir lui-
même tous les éléments dispersés concernant cette histoire des prix. Et les
résultats par lui obtenus sont proches de ceux que nous ont fourni nos
propres recherches dans les archives turques. Il a notamment attiré l'attention
sur ce fait que, sous l'influence de l'inflation, l'instabilité et la montée conti
nuelle des prix ont eu pour résultat des changements dans le domaine de
l'agriculture. La montée incessante des prix des produits agricoles, en même
temps que ceux des autres marchandises, a fait de la production agricole
une affaire avantageuse. Face à la dépréciation de la monnaie, les placements
en terres offraient une garantie sérieuse ; une partie de la bourgeoisie, enri-
chie dans le commerce, acheta donc des terres et des seigneuries. Pour la
même raison, le placement d'argent dans des affaires agricoles — mise en
exploitation de nouveaux terrains de culture ou amélioration d'anciens ter
rains — parut si profitable que, par suite, l'exploitation des terres seigneur
iales sous forme de grandes exploitations ou de métayage, le commerce des
grains, celui des animaux et de la laine commencèrent à prendre un grand
essor.
1. M. Braudel juge inutile de s'étendre sur la théorie, sans fondement, selon laquelle les
Ottomans, en fermant les voies commerciales orientales passant par leur Empire, auraient obligé
les Européens à trouver une autre voie pour aller vers l'Inde. Suivant lui, on peut soutenir la
théorie tout à fait inverse : au moment où les Turcs trouvent la possibilité d'avancer rapidement
en Europe centrale, les États européens ont leur attention entièrement tournée vers les décou
vertes d'outre-mer et l'acquisition de colonies ; il ne faut donc pas s'étonner qu'une partie du
monde chrétien soit restée sans défense en face des Turcs. LA «MÉDITERRANÉE» DE FERNAND BRAUDEL 197
La route des Indes
On sait que les importations d'épices par les Portugais qui, à partir du
début du xvie siècle, utilisent la route du cap de Bonne-Espérance, n'ont
pas tué soudain les effectuées par les Vénitiens par l'intermé
diaire des importantes modifications économiques dans la zone médi
terranéenne, telles l'instauration par les Hollandais et les Anglais de méthodes
commerciales s' appuyant sur de nouveaux principes et des types de navires
nouveaux ; leur venue dans la Méditerranée à la fin du xvie siècle pour
vendre d'abord du blé, puis de l'étain,,du plomb, du fer, de la poudre, des
canons, etc.. ; l'obtention de la signature des Capitulations par les Ottomans,
la fondation de la Compagnie du Levant (1581) et enfin la décadence du
commerce vénitien en Méditerranée.
La confirmation, d'après les documents d'archives turcs, des résultats
obtenus par Fernand Braudel : grande tâche à entreprendre, en prenant en
considération le problème de la fermeture des routes orientales non pas d'un
point de vue externe, mais d'un point de vue interne ; espérons que les
historiens turcs ne manqueront pas de se pencher sur ce problème. Ils devront
notamment s'attacher à suivre et à évaluer l'influence que put avoir l'aban
don de ces routes sur les crises qui ébranlèrent la structure économique et
financière de l'Empire ottoman.
A l'époque que nous avons étudiée, l'accroissement incessant de la popul
ation a eu ce résultat, qu'une partie de cette population n'a pu trouver de
place ni de travail dans un milieu où les moyens de vie, l'espace et les possi
bilités étaient limités. D'autre part, l'importation massive des métaux pré
cieux des colonies a entraîné l'augmentation continuelle des prix et la dépré
ciation de l'argent. En outre, par suite des changements survenus dans les
revenus des différents groupes sociaux, il y a eu des bouleversements et des
modifications dans la structure économique, et des terres appartenant aux
paysans sont passées aux mains des riches. Enfin, la disparition de la supré
matie des routes de commerce orientales a causé une diminution de revenus
et du chômage. Ainsi l'accroissement de la fortune et du luxe d'une classe,
aussi bien dans les États occidentaux que dans les États orientaux de la
Méditerranée, a entraîné l'appauvrissement d'une autre classe. L'insécurité,
l'inquiétude, la misère qui se généralisaient dans la masse du peuple ont
contribué peu à peu à briser l'ordre et l'harmonie entre classes et à créer
un climat de révolte prêt à se manifester à tout instant.
Fernand Braudel étudie ces problèmes dans un chapitre intitulé « Misère
et banditisme », un des plus intéressants pour l'histoire ottomane. A la lire,
on comprend que la sédition connue sous le nom de « Révolte de Djelâlî » —
dont les causes ni l'essence n'ont jamais été convenablement expliquées