La révolution industrielle dans les pays tchèques au XIXe siècle - article ; n°5 ; vol.20, pg 984-1005

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1965 - Volume 20 - Numéro 5 - Pages 984-1005
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1965
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Bernard Michel
La révolution industrielle dans les pays tchèques au XIXe siècle
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 20e année, N. 5, 1965. pp. 984-1005.
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Michel Bernard. La révolution industrielle dans les pays tchèques au XIXe siècle. In: Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations. 20e année, N. 5, 1965. pp. 984-1005.
doi : 10.3406/ahess.1965.421845
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1965_num_20_5_421845LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
DANS LES PAYS TCHÈQUES AU XIX' SIÈCLE
L'évolution des recherches historiques en Europe centrale et orien
tale a mis au premier plan les problèmes de la Révolution industrielle
et de sa périodisation dans les régions situées à l'est de l'Elbe. Ces concept
ions de la Révolution industrielle déterminent toute l'interprétation
du xixe siècle et de la naissance du mouvement ouvrier. Il n'est pas de
domaine historique où elles ne soient sous-jacentes.
Le point de départ a été la publication des travaux des Soviétiques
Strumilin * et Jacunskij 2 de 1944 à 1952. Les recherches se sont donc
engagées à une date relativement tardive, et les premières études d'en
semble en Europe centrale ont paru après 1951, et surtout dans les
années 1954-1957. Les plus remarquables sont, en Hongrie, celles de
Vilmos Sandor 3, en Allemagne de l'Est celles de Jurgen Kuczynski ; en
Tchécoslovaquie, les travaux de Jaroslav Purs, Anton Spiesz, Pavla
Vrbová. Une longue période de discussions et de mises au point a été
nécessaire. Les difficultés n'étaient pas seulement matérielles : elles
tiennent d'abord à l'extrême complexité du concept de Révolution
industrielle.
2. — Position des problèmes de la Révolution industrielle
en Europe centrale.
Le mot de Révolution industrielle recouvre à l'est de l'Elbe un contenu
bien différent du sens occidental Л Mais les différentes conceptions des
1. Strumilin, PromySlenniy perevorot v Rossii, Moskwa, 1944.
2. Jacunskij, Promyšlenniy v Voprosy istorii, Moskwa, 1952.
3. Vilmos Sandor, « Die Grossindustrielle Entwicklung in Ungarn, 1867-1900 »,
Acta Historica Academiae Scientiarum Hungaricae, Budapest, 1956, pp. 139-247.
4. Voir sur ces divergences l'article de Roger Portal, « Das problem einer indus-
triellen Revolution im Russland im 19. Jahrhundert », Forschungen zur Osteuropâischen
Geschichte, 1954, pp. 205-216.
984 LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
historiens de l'Europe centrale ne se laissent pas ramener à l'unité. Rien
ne serait plus faux que de croire qu'il existe pour tous ces pays une doc
trine officielle et unique de la Révolution industrielle.
Marx et Engels se sont intéressés surtout aux transformations du pays
le plus évolué d'Europe occidentale, l'Angleterre, et les difficultés de
transposition sont telles qu'on aboutit à des interprétations très diver
gentes. Même s'il existe des différences sensibles entre les historiens de
chaque pays, la conception de la Révolution industrielle a été fortement
influencée en Europe centrale par les conditions nationales particulières.
Par exemple, la prédominance du textile dans l'industrialisation de
l'est de l'Allemagne a visiblement marqué les conceptions des historiens
de orientale. Aussi les positions des historiens marxistes
d'Europe centrale sont-elles très variées.
Des discussions extrêmement vives ont opposé Purs et Kuczynski,
lors des journées de travail des historiens allemands, polonais et tchéco
slovaques à l'Académie des Sciences de Berlin-Est, consacrées à ces pro
blèmes 4 Le seul point d'accord entre tous les participants était le triple
caractère technique, économique et social de la Révolution industrielle.
Mais, au delà, les divergences étaient complètes.
D'abord sur l'extension et la définition de la
Kuczynski part d'un texte célèbre de Lénine qui distinguait deux voies
pour le développement du capitalisme dans l'agriculture : une voie
« américaine et une voie prussienne » ; Kuczynski prétend déduire de la
même manière une « » dans l'industrie 2. « Dans le dérou
lement concret de la Révolution industrielle... se montra nécessairement
l'influence d'un développement différent de l'agriculture. La voie prus
sienne de l'essor du capitalisme en agriculture eut aussi son retentiss
ement sur le caractère de la Révolution industrielle ». D'où sa conclusion :
« Tout comme la voie prussienne en est typique de l'essor
d'une grande partie de l'Europe de l'Est, la « voie prussienne » de la Révol
ution industrielle est caractéristique de l'essor de l'Autriche-Hongrie,
de la Russie et d'autres pays ».
Cette idée séduisante est rejetée par Purs 3. Peut-on sans exagéra
tion définir une Révolution industrielle par une Révolution agricole ?
Et d'ailleurs ce serait limiter à deux les types d'industrialisation : une
1. Du 18 au 20 novembre 1956. Voir compte rendu du côté allemand : Peter Wick,
« Industrielle Revolution und « Preussischer Weg » der Entwicklung des Kapitalismus
in der Landwirtschaft », Zeitschrift fur Geschichtswissenschaft, 1957, pp. 365-368,
et du côté tchécoslovaque le texte de la conférence de Purs : « К nékterýre otázkám
průmyslové revoluce » ( Sur quelques problèmes de la Révolution industrielle), česko
slovenský časopis historický, 1957, pp. 266-276, qui est une réplique directe à l'article
de Jurgen Kuczynski, « Zum problem der Industriellen Revolution », publié au début
de 1956, Zeitschrift fur Geschichtswissenschaft, 1956, pp. 501-524.
2. Article cité, pp. 513-515.
3. К některým otázkám, p. 274.
985 ANNALES
voie « prussienne », et une voie « américaine », ce qui est nettement insuf
fisant.
Kuczynski pense d'autre part que la Révolution industrielle a été
limitée au xixe siècle à l'industrie légère, surtout l'industrie du coton x.
L'emploi direct de la machine dans la fabrication est pour lui le seul
critère de mécanisation : puisque le charbon n'est pas directement extrait
par les machines, l'industrie houillère n'a pas été touchée par la Révol
ution ; puisque l'acier n'est pas fabriqué par des machines, la métallurg
ie est restée en dehors de la mécanisation. Aussi pour lui, la Révolution
industrielle du xixe siècle n'a pas touché le secteur de l'industrie lourde,
mais seulement une industrie-clé, ou « Vorindustrie », du
coton, qui demandait de moindres investissements. La Révolution indust
rielle commence lorsqu'un seul secteur, celui du coton, se mécanise,
et se termine lorsque cette mécanisation est réalisée.
En fait, il est impossible de concevoir une Révolution industrielle
limitée à un seul secteur. C'est un processus global qui doit toucher l'e
nsemble de la production industrielle. Purs, se référant à Marx, fait obser
ver que l'industrialisation n'est pas seulement l'introduction de machines,
mais aussi l'utilisation de procédés « chimico-technologiques » *. L'emploi
du coke dans la métallurgie, l'utilisation de la machine à vapeur pour
l'aération des mines sont des exemples précis de révolution technique
dans l'industrie lourde. Et l'introduction de machines pour le textile
n'est concevable que s'il y a simultanément une mécanico-
chimique dans la préparation des fibres, le blanchiment et les colo
rants. La Révolution industrielle n'est réalisée que lorsque ces procédés
ont triomphé dans l'ensemble des grandes branches de l'industrie.
Or le choix des critères retenus pour le départ ou la fin de l'indus
trialisation est trop souvent arbitraire; L'erreur est toujours identique :
partir de l'usage intermittent et isolé d'une machine pour en déduire
l'existence d'un phénomène global d'industrialisation ; accorder trop
d'attention à un changement qualitatif sans vérifier qu'il a une réelle
importance quantitative. Cela explique que les dates de départ soient
souvent prématurées. Tous les historiens admettent le retard des pays
situés à l'est de l'Elbe par rapport à l'Europe occidentale, mais en réalité,
beaucoup minimisent ce retard : pour lés Polonais, la Révolution indust
rielle en Silésie polonaise daterait du dernier tiers du xvine siècle 3.
Le slovaque Anton Spiesz * découvre en 1954 que la Slovaquie a commencé
1. Article cité p. 502. Les opinions de Kuczynski sont partagées par d'autres
historiens allemands, par exemple Gersiepen (voir article de Peter Wick, p. 368).
2. К některým otázkám..., p. 269.
Si Historia Slaska, 1955, citée et réfutée par Milan Myska, « К otázce datovaní
Průmyslové revoluce v slezkém železářství », Slezsky Sborník, 1958; pp. 215-230 (Sur
la question de la Révolution industrielle dans la métallurgie de Silésie).
4. Anton Spiesz, « К problematice pociatku priemyslovej revoluce na Slovensku »
(Sur le problème du début de la Révolution industrielle en Slovaquie), Historický
986 RÉVOLUTION INDUSTRIELLE LA
son industrialisation en 1785, devançant ainsi la Bohême de plusieurs
décennies. Étudiées de plus près, ces mirifiques industrialisations se
révélèrent très décevantes : en Slovaquie, une filature de coton avait
fonctionné en 1790 à Brastislava ; une machine à filer le coton avait été
utilisée de 1786 à 1792. Un noble Hongrois reçut en 1789 un privilège
pour l'utilisation des machines d'Arkwright, mais ne l'exploita jamais.
Avec des critères aussi imprécis, toutes les spéculations sont per
mises : s'il suffisait de l'usage intermittent d'une machine pour établir
qu'il y a Révolution industrielle, rien n'empêcherait la Slovaquie de la
faire remonter à 1722, année d'introduction de la première machine de
Newcomen dans la mine de Nova Baňa г.
Les critères les plus précis et les plus solides ont été définis par Jaros-
laV Purs 2. Pour lui, la Révolution industrielle commence lorsque se
répand l'usage continu des nouveaux procédés techniques, et qu'appar
aissent de grandes usines employant un prolétariat industriel.
La fin de la Révolution industrielle sera liée à trois critères :
— la production du secteur moderne industrialisé l'emporte sur celle
du secteur artisanal arriéré, dans l'ensemble de l'économie,
— une crise générale de surproduction, née sur place (et non plus
simple contrecoup des crises étrangères) affecte tous les secteurs de
l'économie 3. Pour l'Autriche, c'est la crise de 1873 qui marque la fin de
la Révolution industrielle,
— dans l'ordre social, le critère est la naissance d'un parti ouvrier
organisé, car la réalisation de la Révolution industrielle coïncide avec
une nouvelle détérioration de la condition ouvrière 4.
Ces schémas théoriques, nous allons voir comment ils peuvent s'appli
quer au cas de la région la plus avancée, les Pays Tchèques.
časopis, 1954, p. 552, article réfuté par Purs : « К problematice průmyslové revoluce
v českých zemich a na Slovensku » (Sur la problématique de la Révolution industrielle
dans les Pays Tchèques et en Slovaquie), Historický časopis, 1955, pp. 566-570.
1. C'était alors la première machine à vapeur utilisée sur le continent. Voir sur ce
point J. Purs, « Technology in the period 1750-1900 », Historica, 1962, p. 259.
2. Dans son livre Průmyslová revoluce v českých zemních (La Révolution industrielle
dans les Pays Tchèques), Praha, 1960, et ses nombreux articles dans le Československy
časopis, YHistorický časopis et la revue Historica.
3. Purs, « К některým otázkám průmyslové revoluce », article cité, p. 273. Il
ajoute : « De ce point de vue, il est nécessaire de rechercher la liaison entre la réalisation
de la Révolution industrielle et la naissance de la première crise générale cyclique en
France, en Allemagne, en Russie et dans d'autres pays ».
4. Cette simultanéité a été mise en doute par l'Allemand Katz à la conférence des
historiens de 1956. Peter Wick, article cité, p. 368.
987; ANNALES
2. — Périodisation de Purs pour les Pays Tchèques,
Pourquoi prendre précisément cet exemple des Pays Tchèques ? г
D'abord c'est de loin la région la plus industrialisée à l'est de l'Elbe :
les Pays Tchèques rassemblent à eux seuls avant 1914 la plus grande
partie de l'industrie de la Cisleithanie, comme le prouve le tableau su
ivant :
Part des Pays Tchèques dans la production de la Cisleithanie *
1900 1910 1913
Extraction de la houille 88,9 % 89,6 % 86,7 % du lignite 81,5 % 83,8 % 84,0 %
Production de fer brut 55,2 % 50,9 % 53,7 %
Volume de la production des sucre
ries 96,65 % 93,78 % 95,26 %
Volume de la des brasser
ies 58,46 % 59,15 % 56,64 %
Volume de la production d'alcool . . 45,65 % 39,98 % 52,20 %
Nombre de chaudières à vapeur 60,74 % 59,17 % 59,08 %
On estime, faute de statistiques exactes, que dans ces années, en
moyenne les Pays Tchèques rassemblaient 75 % de l'industrie du coton,
80 % de la laine, 90 % du jute, 92 % du verre, 65 % du papier, 100 %
de la porcelaine, 75 % de l'industrie chimique.
Bien que ne représentant que 34 % de la population active de la
Cisleithanie, les Pays Tchèques avaient 53 % des ouvriers d'industrie.
Le pourcentage atteignait 77 % pour le textile, 66 % pour les mines et
la métallurgie, 51 % pour l'industrie alimentaire, 46 % les machines-
outils, 45 % pour l'industrie chimique. En tout, un prolétariat de
1 935 000 ouvriers.
En 1910, les Pays Tchèques présentent la structure professionnelle
d'un pays industriel avancé. La population purement tchèque compte
38,5 % d'agriculteurs ; 37,1 % de travailleurs de l'industrie, 11,4 %
d'employés de commerce et des transports, 13 % de fonctionnaires et de
membres des professions libérales3.
Le processus d'industrialisation dans les Pays Tchèques s'est indi
scutablement accompli au xixe : le concept de Révolution industrielle a
1. Rappelons que l'expression « les Pays Tchèques » englobe Bohême, Moravie et
Silésie tchèque (et exclut la Slovaquie, alors rattachée à la Transleithanie).
2. Přehled československcýh dějin (Précis d'histoire tchécoslovaque), II, tome 2,
p. 830.
3. Přehled československých déjin, II, tome 2, p. 898.
988 LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
donc un contenu peu différent de celui qu'il peut avoir en Europe de
l'Ouest. On peut discuter les dates, mais Purs ne met pas sous ce mot
quelque chose de radicalement différent de notre conception, comme le
font les Soviétiques. L'étude des Pays Tchèques représente le maillon
indispensable pour passer des pays avancés d'Europe occidentale aux
régions tardivement industrialisées de l'Europe orientale. Des premiers,
elle a reçu des capitaux, des techniques, des entrepreneurs qui ont porté
jusqu'en Bohême l'influence révolutionnaire de l'esprit nouveau ; des
seconds, elle conserve la structure sociale arriérée, une mentalité féodale,
soucieuse de limiter les progrès techniques, et de les utiliser seulement
pour le maintien de l'ordre ancien.
Enfin, les Pays Tchèques ont bénéficié d'une bonne documentation
statistique. La bureaucratie autrichienne a peut-être étouffé l'essor
économique : du moins elle ne l'a jamais fait sans dresser procès-verbal.
Par exemple, de grandes enquêtes de 1834, 1841, 1851 et 1863 décrivent,
dans les années tournantes de l'industrialisation, l'augmentation rapide
du nombre et de la puissance des machines à vapeur *. Certes, les Pays
Tchèques sont à cette époque partie intégrante de l'économie de l'Au
triche-Hongrie : il est impossible de comprendre l'essor de l'industrie
textile sans les débouchés que présente le marché hongrois, gros expor
tateur de laine brute, et importateur de produits finis. Mais les Pays
Tchèques ont une personnalité suffisante pour former une zone à part
dans l'économie d'une Autriche-Hongrie qui s'est rapidement morcelée
en plusieurs unités économiques. Toutes les statistiques autrichiennes
distinguent nettement ces groupes régionaux, et permettent de constater
le rythme de croissance exceptionnellement élevé des Pays Tchèques.
L'information a été facilitée par la création en 1850 de huit chambres
de commerce 2 dont les rapports permettent de suivre, dans le détail,
l'expansion régionale 3.
A partir de cette documentation, J. Purs a défini trois grandes périodes
de l'industrialisation.
1. Début de la Révolution industrielle (du début du XIXe siècle jusqu'à la
fin des années 20).
La mécanisation s'introduit dès les premières années du xixe siècle
dans une seule branche : l'industrie textile, et, selon un schéma très
classique, commence par la filature du coton.
Les premières machines à filer le coton ont été importées dans les
1. Christian d'EbVEBT, Zur Kultur geschichte Mâhrens und Ost. Schlesiens, I Teil,
Brno, 1886, p. 435, et Johann Six» kar, Geschichte der Osterreichischen Industrie und
ihre Forderung unter Kaiser Franz I, Wien, 1914, p. 179.
2. En Bohême : Prague, Liberec, Cheb, České Budějovice, Plzeň ; en Moravie :
Brno et Olomouc ; en Silésie : Opava.
3. Berichten der Handels-und Gewerbeskammer..., publiés irrégulièrement par lei
Chambres de commerce.
989 ANNALES
années 1792-1800. Les premières viennent de Saxe, puis en 1796, un
industriel de Bohême Jan-Josef Leitenberger fait installer des machines
de type anglais, construites par un mécanicien allemand qui avait tra
vaillé en Angleterre. Dès 1799, il y a trois filatures équipées à l'anglaise
en Bohême V
Aux yeux de Purs, la date de 1799 marque en Bohême le déclin de la
filature artisanale et le début de l'industrialisation : les fileurs de coton
étaient alors 40 283 ; en 1819, leur nombre tombe à 12 000 et en 1825 à
5 391. Cette brusque chute des effectifs s'accompagne pourtant d'une
forte augmentation de la production. Le blocus continental a largement
favorisé l'industrie textile des Pays Tchèques qui a alors envahi les mar
chés d'Europe centrale. La crise que provoque la concurrence anglaise
des années 1815-1820 a accéléré la mécanisation. En 1828, la Bohême a
69 filatures, disposant de 117 939 broches. Le nombre total de machines
est passé de 163 en 1810 à 710 en 1828 «.
Bien que ces machines soient en quasi-totalité mues par l'énergie
hydraulique, Purs conclut que la mécanisation de la filature du coton
commencée au début du xixe siècle, est achevée dans les années 20 3.
La filature de la laine subit la même évolution, et commence à se
mécaniser après 1815 4; le tournant dans l'industrie de Liberec se situe
de 1820 à 1830 : le nombre des artisans fileurs qui était en Bohême de
70 000 au début du siècle tombe à 40 000 en 1819. Dans la seule ville de
Liberec, ce chiffre passe de 30 000 en 1796 à 8 985 en 1832. En 1826,
44 filatures de laine de la ville disposent de 51 000 broches 5.
Donc, dans les deux branches textiles, il y a eu ruine de la plupart
des artisans, et formation d'un prolétariat industriel encore peu nomb
reux, concentré dans des entreprises de type moderne.
Le début du xixe siècle est aussi marqué par l'introduction des
machines à vapeur ; le rythme d'expansion est très lent car les régions
textiles du nord de la Bohême disposent de nombreux torrents faciles à
aménager. Les premières machines à vapeur s'installent dans la région
de Brno, en Moravie, avec des capitaux et des techniciens étrangers e.
En 1821, Luz, venu du Wurtemberg, fonde une usine près de Brno ; les
1. J. Purs, « К problematice průmyslové revoluce v českých zemích a na Sl
ovensku », Historický časopis, 1955, pp. 571-572.
2. J. Purš, « К otázce průmyslové revoluce v hlavních odvětvích textilního
průmyslu v českých zemích », Československý časopis historický, 1954, pp. 94-96.
3. Ibidem, p. 97.
4.p. 101.
5.p. 101-107.
6. Purš, « Použiti parních strojů v průmyslu v českých zemich v oddobi do
nástupu imperialismu », Československý časopis historicky, 1954, pp. 451, 452, 455 ; et
Pavla Vrbová, « К otázce vzniku strojírenského prumuslu v českých zemich » (Sur
la question de l'essor de l'industrie des machines-outils dans les Pays Tchèques),
Československý časopis historický, 1951, pp. 669-702 et Pavla Vrbová : Hlavnío tázky
vzniku a vývoje českého strojírenství do ruku 1918, Praha, 1959 (Problèmes essentilles de la
naissance et de l'essor de l'industrie des tchèques jusqu'en 1928), p. 32.
990 LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
Anglais Thomas et Bracegirdle en 1830, fabriquent des machines pour
le coton et pour la laine à Liberec. Mais à la fin des années 20, au total,
les Pays Tchèques ne disposent que de 14 machines de 208 chevaux1.
2. Période d'essor de l'industrie de 1830 à 1848.
C'est après 1830 que Purs situe la grande généralisation de l'industrie.
La mécanisation gagne l'ensemble de l'industrie textile. En même temps,
débordant le textile, la Révolution atteint des secteurs nouveaux, comme
l'industrie alimentaire, la métallurgie, l'extraction de la houille qui
subissent une augmentation lente.
Dans l'industrie du coton, la filature, déjà mécanisée, commence à
utiliser les machines à vapeur. En même temps, l'impression des tissus,
encore artisanale se mécanise de 1830 à 1850. Les grandes usines trans
forment la Bohême centrale, la région de Prague, ruinant les artisans
imprimeurs qu'on trouvera nombreux parmi les émeutiers de 1848 a.
Le tissage du coton ne change de structure qu'après 1850 ; pour la
laine, le mécanique se développe lentement, car les régions mont
agneuses de la Bohême fournissaient une main-d'œuvre à si bas prix
que cela décourageait toute installation de machines modernes. Pour
tant lentement dans les années 30, un peu plus rapidement dans les
années 40, les machines à tisser gagnent Liberec. Phénomène encore
limité : aux 80 000 pièces de drap de la production artisanale vers 1841
le secteur moderne de la grande usine ne pouvait opposer que 9 000
pièces 3.
Dans l'industrie du lin, les progrès essentiels sont réalisés après 1835.
La mécanisation se heurtait à la résistance de 400 000 artisans-fileurs,
dont le travail faisait vivre les populations pauvres des régions montag
neuses 4, par exemple des hautes vallées de Jesenik en Silésie 5. La
crise des années 40, due à la concurrence anglaise provoque un impor
tant chômage structurel : rien qu'en 1841, on dénombre près de 90 000
chômeurs.
C'est seulement après 1836 que se créent les grandes filatures mécan
isées 6, mais leur essor n'est rapide qu'après 1845.
En 1841 encore, le textile possédait à lui seul 60,2 % de la puissance
1. Purs, ibidem, p. 456.
2. Pues, « К otázce průmyslové revoluce v hlavních odvětvích textilního prů
myslu », article cité, p. 98-101.
3. Ibidem, p. 106.
4. Pueš, ibidem, p. 110.
5. Stanislas Drkal, « Hladová léta na Jesenicku » (Les années de famine dans la
région de Jesenik), Slezsky Sborník, 1962, pp. 306-323.
6. Philippe de Girard avait tenté de 1817 à 1824 d'installer en Autriche une usine
de filature, mais l'entreprise fit faillite en raison d'une mauvaise gestion financière.
Voir Dwight C. Long, « Philippe de Girard and the introduction of Mechanical Flax
spinning in Austria », Journal of Economic History, 1954, p. 20-34.
991 ANNALES
des machines en Bohême. En 1846, cette proportion s'abaisse à 50,2 %
bien qu'en valeur absolue l'augmentation ait été très forte. C'est la
preuve que d'autres branches, à leur tour, ont été touchées par la mécan
isation x.
Les industries alimentaires font leur apparition parmi les branches
modernes dans les années 1835, mais elles ne jouent qu'un rôle très
modeste. Vers 1835-38, les sucreries travaillant la betterave s'équipent
assez rapidement. Mais les années 40 sont une longue période de stagnat
ion. Les moulins à vapeur se développent après une forte sécheresse,
en 1842, malgré l'hostilité des seigneurs, qui cherchaient à préserver les
bénéfices qu'ils tiraient de leurs moulins à eau. La croissance de ce sec
teur alimentaire est assez rapide pour qu'en 1846, il représente 11,8 %
de la puissance des machines à vapeur dans les Pays Tchèques 2.
La construction des chemins de fer après 1835 et la forte hausse de la
demande ont favorisé l'industrie des machines. Mais son implantation
géographique se modifie après 1830. Les industriels Evans et Lee s'ins
tallent à Prague, qui en 1848, avec ses 519 ouvriers concentrés dans
10 entreprises, dépasse désormais Brno (500 ouvriers) et Liberec 3.
La construction des premières lignes de chemins de fer a contraint
la métallurgie à se transformer : c'est l'insuffisance de la production de
fer en quantité et surtout en qualité qui freine la construction de matér
iel. Les Pays Tchèques fournissaient dans les années 1843-1847 73 % de
la fonte, mais seulement 28 % du fer brut * de l'Autriche. La production
a augmenté régulièrement. Les grandes innovations techniques (emploi
du coke, soufflerie à vapeur, puddlage) ont été freinées par les grands
propriétaires fonciers qui formaient la majorité des maîtres de forge.
Après 1840, ces innovations commencent à triompher. L'étape décisive
est en 1842, le rachat par les Rotschild des aciéries de Vitkovice : sym
bole de la relève des anciens propriétaires fonciers incompétents par la
nouvelle classe capitaliste 6. Pourtant, en 1848 encore, la métallurgie ne
possède que 10,2 % de la puissance totale des machines à vapeur e et la
plupart des installations servent simplement, les années de sécheresse,
à remplacer les machines hydrauliques.
La production de houille dans les Pays Tchèques est encore faible
en 1840 : 334 000 tonnes. Elle fera plus que doubler en 1850 ; avec
723 000 tonnes. Là aussi, une progression encore lente, mais sympto-
matique de l'élargissement des techniques nouvelles.
1. Purš, PouSití parných strojů, p. 464.
2. Ibidem, pp. 466-467.
3. Pavla Vkbova, К otázce vzniku strojírenského průmyslu, p. 679; et Purš.
Použiti parných strojů (pp. 457-460).
4. Pavla Vrbová, ibidem, note 25.
5. Milan Myška, « Založeni a počátky Vítkovických železáren » (Fondation et
débuts des usines métallurgiques de Vitkovice), Slezský sborník, 1953, pp. 502-527.
6. Purš, Použiti parných strojů, p. 467.
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