Les prêteurs juifs de Venise au Moyen Âge - article ; n°6 ; vol.30, pg 1277-1302

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1975 - Volume 30 - Numéro 6 - Pages 1277-1302
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1975
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Reinhold Mueller
Les prêteurs juifs de Venise au Moyen Âge
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 30e année, N. 6, 1975. pp. 1277-1302.
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Mueller Reinhold. Les prêteurs juifs de Venise au Moyen Âge. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 30e année, N. 6,
1975. pp. 1277-1302.
doi : 10.3406/ahess.1975.293679
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1975_num_30_6_293679PRATIQUES CONOMIQUES
ET GROUPES SOCIAUX
LES PR TEURS JUIFS DE VENISE AU MOYEN AGE
Dans Europe du Moyen Age et au début des Temps Modernes des
guerres particulièrement dévastatrices instaurent la pénurie monétaire en absor
bant le capital liquide des classes riches par des emprunts forcés et des impôts et
en asséchant les caisses des tats elles aggravent la pauvreté des artisans et des
travailleurs et multiplient les pauvres honteux poveri vergognosi La pénu
rie de moyens monétaires fait alors monter le taux intérêt Cette situation ac
cable les riches qui ont besoin de crédit ils veulent honorer leurs dettes envers
tat les marchands qui souhaitent relancer leurs affaires interrompues par la
guerre et les pauvres qui manquent de crédit pour satisfaire aux besoins de la
consommation courante un des remèdes auxquels tat précapitaliste peut
alors le plus aisément recourir pour combattre le manque de moyens moné
taires la hausse des taux intérêt et pour parer la menace que constituent les
pauvres consiste faire appel une source extérieure de richesse une source
jusque-là restée étrangère la situation économique locale et que tat puisse
contrôler Les prêteurs sur gages en général et les prêteurs juifs en particulier
pouvaient précisément jouer ce rôle une source de capitaux frais Ils pouvaient
injecter dans économie de fortes sommes argent au bénéfice du riche comme
du pauvre leurs taux intérêt maximaux étaient sujets négociation et soumis
contrôle les autorisations exercer que leur délivrait tat apportaient enfin
de argent son trésor
Ces divers facteurs ont été parfaitement compris par certaines des répu
bliques urbaines Italie bien elles se soient montrées plus que les princi
pautés enclines considérer les prêteurs juifs avec suspicion et mépris et
elles aient généralement cherché les écarter comme souligné Cecil
Roth Nous nous proposons examiner ici la décision prise par la Commune
de Venise issue de la guerre de Chioggia 1378-1381) inviter des prêteurs
juifs venir installer avec leurs familles dans la cité de la lagune expérience
ne dura que quinze ans entre 1382 et 1397 Les chroniqueurs vénitiens ont
passée sous silence et elle peu près échappé aux historiens des juifs comme
ceux de économie et de la société vénitiennes Ajoutons que les motifs écono
miques et sociaux de initiative vénitienne sont les mêmes que ceux qui ont
1277 PRATIQUES CONOMIQUES ET GROUPES SOCIAUX
conduit Florence attirer les prêteurs juifs dans les années 1430 puis Venise
nouveau partir de 15093
Les conditions généra/es
Aucun document semble-t-il ne permet étayer affirmation si fréquente
une communauté juive ait existé Venise pendant le Haut Moyen Age Il est
très probable que le nom de Giudecca porté par île de Spinalunga dans la
seconde moitié du xiue siècle ne vient pas de la présence une communauté
juive résidant de fa on permanente En outre le chiffre de 1300 juifs censé
venir un relevé de 1152 se rapporte en réalité au milieu du xvie siècle un
contexte historique tout différent4 Pourtant il est pas douteux que des mar
chands juifs du Levant et Allemagne aient traité activement avec les mar vénitiens et ils aient occasion accompagné leurs marchandises
jusque-là Mais comme écrivait Marin Sa udo en 1519 nos compatriotes
ont jamais voulu voir les juifs tenir boutique pour négocier dans cette ville
mais seulement acheter vendre puis repartir
On sait que la profession de prêteur sur gages été exercée par des chrétiens
en Italie du nord partir de la seconde moitié du xme siècle Des hommes
comme Rinaido Scrovegni Padoue ont tiré leur puissance de la pratique de
usure mais la plupart des usuriers de Venetië opéraient sur une petite échelle
Ils venaient si fréquemment de Florence et de Toscane on donna le nom de
Tuscani tous les usuriers chrétiens quelle que fût leur origine Le marché du
crédit usuraire alimenté en Venetië comme ailleurs par la pauvreté et les agents
du fisc aussi bien que par la prodigalité et les besoins de agriculture ou du
commerce fut assuré par ces chrétiens au milieu du xive siècle est alors
seulement que de nouveaux pourvoyeurs de capitaux les juifs apparurent sur
un marché du crédit solide et florissant8 Les nouveaux prêteurs professionnels
appartenaient un courant considérable immigrants juifs dont le départ sur
tout pour ceux venus Allemagne fut provoqué par la Peste Noire et par les
persécutions antisémites qui ensuivirent Les banques chrétiennes de prêt en
Venetië disparurent rapidement entre 1350 et 1370 Leur ruine fut causée par
la meilleure organisation et par le vaste réseau de relations des nouveaux
prêteurs juifs qui pouvaient fournir plus argent meilleur marché que les
anciens prêteurs chrétiens qui géraient leurs opérations de fa on plus indépen
dante 10 insistance que mirent certains évêques locaux réaffirmer leurs
droits sur les biens des usuriers chrétiens morts sans avoir fait la paix avec
glise pu contribuer aussi leur disparition 11
Venise même la situation différait nettement de celle de la Venetië Du
milieu du xme siècle la guerre de Chioggia aucun prêteur sur gages
chrétien ou juif ne put exercer dans la cité De nombreux travaux ont montré
que les Vénitiens jugeaient de la légitimité des opérations locales de crédit avec
des critères hommes affaires 12 est ainsi ils considéraient les prêts
commerciaux destination locale les colleganze locales comme parfaitement
légitimes tant que le taux intérêt en était pas fixé avance le taux demeu
rait incertain échéance où le taux intérêt courant du marché appli
quait au prêt échu Les Vénitiens tenaient en effet ces prêts pour légitimes
puisque incertitude du taux de prode constituait un risque Les prêts fixant
1278 MUELLER LES PRETEURS JUIFS
avance le taux intérêt cum pacto et convencione étaient donc pas autorisés
Par conséquent les prêts la consommation accordés par des usuriers profes
sionnels ou déclarés qui effectuaient sur gages et un taux intérêt déter
miné se trouvaient interdits Tel est le sens de toute la législation contre usure
adoptée dans le siècle qui suit 1254 date laquelle le Grand Conseil approuva
la première interdiction générale de usure Pour se protéger des opérations de
crédit illicites la République de Venise créa en 1256 une magistrature laïque
super patarenis et usurariis Vers 1300 cet Uf cium Publicorum ou Piovego en
dialecte avait juridiction en des matières aussi variées que le domaine public le
ramassage des ordures et le dragage des canaux en même temps que sur les
usuriers et les hérétiques
Une grande ville de quelque 100 000 habitants requérait évidemment des
facilités de crédit la consommation Mais alors on ne peut juger de am
pleur des prêts et des emprunts sur garantie pratiqués Venise de fa on occulte
usure régulière et déclarée était totalement interdite dans la ville Le marché du
crédit la consommation était tenu dans ces conditions par les prêteurs sur
gages chrétiens établis Mestre la ville la plus proche de Venise qui restât pour
tant hors de sa juridiction elle sera gouvernée en 1338-1339 par le
podestat de Trévise dépendant des Scaliger de Vérone Mestre et Trévise
devinrent toutes deux des centres régionaux de prêt sur gages pourvoyant aux
besoins des paysans de la région comme ceux des Vénitiens 13 Les efforts du
Grand Conseil en mai 1281 pour obtenir du podestat de Trévise il
débarrasse Mestre de ses usuriers qui résident là au plus grand préjudice des
gens de Venise restèrent vains une ambassade échoua et les magistrats véni
tiens chargés des cas usure prirent des mesures restreignant les relations des
Vénitiens avec les prêteurs de Mestre sous peine amendes 14 Les appels inter
jetés contre des condamnations prononcées par les juges du Piovego montrent
ils appliquèrent parfois ces mesures 15 Cependant la menace des amendes
instituées par la loi de 1281 certainement pas empêché que se poursuive un
trafic soutenu et peu près impossible contrôler entre Mestre et Venise 16
Venise même certains prêteurs essayèrent de passer outre la juridiction de la
cour jugeant des cas usure pour déguiser les prêts la consommation ils
introduisaient dans le contrat la clause de risque légitimant intérêt incertain
tout en exigeant un nantissement Une loi du Grand Conseil interdit cette pra
tique en 1333 17
Lorsque Mestre passa sous domination vénitienne en 1338-1339 au terme
de la guerre avait menée Venise contre les Scaliger de Vérone les usuriers de
Mestre tombèrent sous la juridiction de recteurs vénitiens mais les documents
qui subsistent apportent aucun écho immédiat de ce changement18
est la lourde charge fiscale et la pénurie monétaire engendrées par la troi
sième guerre contre Gênes 1350-1355) suivant de près la Peste et la désorgani
sation générale qui obligèrent Venise reconsidérer sa politique de crédit Pen
dant la guerre les levées emprunts forcés avaient atteint 40 96 du
patrimoine imposable décrit estimo 19 Des taux intérêt qui élevaient
25 30 40 ou plus encore poussèrent la Quarantia présenter le
1er décembre 1356 un projet de loi devant le Grand Conseil Son dessein était de
rendre légal le prêt sur gages Venise en autorisant les personnes qui loueraient
des banques la commune sur le Rialto prêter aux taux des prêteurs exer ant
in aliis terris circumvicinis est-à-dire Mestre et Trévise) sur gages
1279 CONOMIQUES ET GROUPES SOCIAUX PRATIQUES
et 12 sur obligation écrite Les huit clauses du projet ressemblent beaucoup
celles établiront plus tard les condotte autorisant le prêt sur gages Venise
sans doute les promoteurs du projet connaissaient-ils bien les conventions
passées entre le podestat de Mestre et les prêteurs locaux Mais le projet approu
vé par la Quarantia échoua devant le Grand Conseil20
Dans les conditions difficiles entretenait la crise monétaire de nom
breuses propositions cherchèrent encore rendre légal le prêt sur gages Le dé
cembre 1356 une commission fut chargée étudier comment empêcher usuras
cambia et contractus illecitos î Le 15 décembre on envisagea la création une
banque publique comme antidote la spéculation des banquiers privés tenus
pour responsables de la crise est le Sénat qui fit échouer cette fois la proposi
tion 22 Puis le Grand Conseil déclara illicite en mars 1357 le contrat courant
de colleganza locale seul était reconnu désormais le risque authentique de la maritime 23 Six mois plus tard le Grand Conseil renvoya la question
brûlante de usure qui était toujours pas tranchée devant le Sénat lequel
constitua son tour une commission Celle-ci fit deux propositions La première
maintenait interdit sur la colleganza locale tout en permettant le prêt au taux
maximum de 12 et le prêt sur gages condition que des biens immobiliers ne
servent pas de garantie 24 La seconde révoquait complètement la loi de mars et
rétablissait les procédures traditionnelles du crédit Le Sénat se partagea nette
ment pour approuver finalement abrogation complète de la loi de mars En fin
de compte aucune réforme des procédures de crédit était donc entreprise Le
crédit commercial continua user un taux intérêt variable celui du marché
époque de échéance tandis que le prêt sur gages et intérêt fixé avance
restaient interdits dans la ville 25
Bien que la crise monétaire et bancaire déclenchée par la guerre ait pas
trouvé de solution dans les années suivantes la classe marchande vénitienne
persista approuver le prêt sur gages bonne distance Mestre Cepen
dant la vieille interdiction de traverser la lagune pour emprunter paraissait peu
réaliste et bien inefficace En 1366 le podestat vénitien de Mestre mû par sa
conscience informa le Grand Conseil que les prêteurs sur gages fen rato res
de sa ville prêtaient près de 25 par an et frustraient les emprunteurs en ven
dant leurs gages Or autres personnes suggérait-il sont désireuses de prêter
denari par lire 20 par an avec autres avantages Le Grand Conseil
autorisa négocier avec ces gens pour honneur de tat et le bien des per
sonnes nécessiteuses. et pour que les pauvres ne désertent pas la ville
condition il fixât un taux maximum de 20 et il insistât sur divers capi
tula 16
Cette délibération été interprétée tort comme une invite faite aux juifs de
venir prêter Venise 27 autorisation de conclure accord désignait pourtant
fort clairement Mestre et non pas Venise et les juifs sont pas mentionnés
seuls les ener atores le sont de fa on générale Les usuriers de Mestre
nommés dans les documents publics et privés au cours des quatre années précé
dentes étaient assurément des chrétiens 28 Ces individus qui offraient apporter
chacun 50 000 lires et abaisser le taux intérêt demandé par les prêteurs chré
tiens étaient-ils juifs est certes possible bien que je en aie trouvé aucune
preuve autre part année 1366 coïncide avec ce que Cessi appelé le
déclin des banques chrétiennes et avec arrivée des prêteurs juifs sur le mar
ché du crédit en Venetië La première banque juive est inaugurée dans la ville
128 MUELLER LES PRETEURS JUIFS
voisine de Padoue seulement trois ans plus tard en 1369 29 Quant Mestre la
chose reste prouver
II La guerre de Chioggia et ses suites
la première Condotta 1382-1387
Même si le Grand Conseil pas invité en 1366 les usuriers mestrans éta
blir dans Venise sa délibération reconnaissait de fa on explicite la nécessité
offrir une possibilité emprunter de petites sommes Cet aveu eut peut-être
pour effet émousser opposition traditionnelle de Venise aux taux intérêt
fixés avance bien que les nombreux actes notariés de colleganza locale enre
gistrés entre 1360 et 1374 continuent exiger des taux futurs incertains dont ils
fixent le maximum 18 20 et 24 En même temps les licences accordées
des prêteurs par le podestat de Mestre permettaient de les contrôler dans une
certaine mesure et de protéger les emprunteurs vénitiens
La crise de la guerre de Chioggia 1378-1381 for la Commune réévaluer
cette position quelque peu ambigue et reconsidérer expédient elle avait
rejeté en 1356 issue de la précédente guerre avec Gênes Le quatrième et
dernier conflit entre les deux puissances maritimes du monde méditerranéen
provoqua de grosses difficultés Venise qui avait vu se dérouler ses portes la
majeure partie des opérations militaires Mais alors que sa rivale passait au
second plan Venise se rétablit et peut-être son rétablissement se trouva-t-il par
tiellement facilité par les prêteurs juifs que la ville finit par inviter
économie de guerre de Venise qui avait dû supporter le blocus de la flotte
génoise se caractérisait par énormes levées impôts forcés et par une forte
pénurie monétaire Luzzatto montré que les emprunts de la Commune
égalèrent au total 107 des valeurs mobilières et immobilières imposables soit
30 du patrimoine total des contribuables intéressés La valeur marchande des
titres de la dette publique tomba de 925 96 de parité en 1375 18 en mars
138l.30 Cet effondrement le premier en plus de cent ans histoire de la dette
consolidée vénitienne eut diverses raisons les levées mêmes impôts la sus
pension du paiement des intérêts abaissement du taux intérêt de et
même imposition une taxe directe sur les porteurs enfin la liquidation
de leurs valeurs par bon nombre de ces derniers qui les jetèrent sur le marché
importe quel prix pour pouvoir payer leurs impôts et éviter la séquestration
de leurs biens et exil Des spéculateurs dont la fortune ne consistait pas en
biens fonciers et qui échappaient par conséquent aux emprunts forcés accablant
leurs concitoyens en profitèrent et mirent la main sur quelques patrimoines
Cette situation eut pour conséquence que de nombreux souscripteurs des rentes
tat se retrouvèrent en position de prêteur et emprunteur presque simultané
ment per far mie impresiedi31 Codelupi un agent du duc de Mantoue qui
occupait de ses investissements Venise écrivait en 1380 une magna dana-
riorum penuria régnait dans la ville situation également déplorée plus une fois
dans les délibérations officielles 32
Marco Corner un des chefs de la Quarantia prit le premier initiative
améliorer la situation en invitant des prêteurs sur gages installer dans la
ville La loi il proposa en mars 1381 reconnaissait il fallait attirer la plus
grande quantité argent possible pour aider les Vénitiens payer les emprunts
1281 PRATIQUES CONOMIQUES ET GROUPES SOCIAUX
forcés et les impôts de guerre le moment était venu en décider les moyens
Corner suggérait cet effet que la Commune permette par des concessions de
quatre années ou davantage encore toute personne quelle en soit origine
de prêter intérêt ad prode dans Venise des taux excédant pas 15 sur
garantie ou 18 sur reconnaissance écrite cum cartis la juridiction des in
fractions ce taux maximal reviendrait aux juges du Pio vego opinion était
sérieusement divisée au Sénat et il fallut trois tours de scrutin pour repousser la
mesure 33 une des raisons immédiates de la proposition Corner était peut-être
que Venise avait dû ouvrir ses portes aux prêteurs de Mestre et de Trévise au
cours du siège de ces villes afin de préserver les biens engagés par des Vénitiens
comme elle le fera en 1509) certains prêteurs toscans ou juifs ont pu
demander cette occasion la permission de se réfugier Venise et leur présence
temporaire peut-être incité Corner recommander leurs services la Com
mune 34
La seconde moitié de année 1381 fut marquée par imposition accrue
emprunts forcés tandis que de nouvelles taxes directes et indirectes étaient
levées sur les riches dès le début de année suivante Une paix coûteuse succé
dait une guerre coûteuse 35 arrivée de la première flotte du Levant
empêcha pas le capital liquide de rester rare et les taux intérêt exorbitants
En février 1382 les chefs de la Quarantia Giovanni Corner et Giovanni da
Canal proposèrent au Grand Conseil une loi très semblable celle qui avait été
repoussée par le Sénat au mois de mars précédent Ils la présentèrent comme un
moyen attirer du capital liquide Venise et de réduire les taux intérêt usu-
raires qui poussent beaucoup de gens abandonner la cité Comme la pro
position présentée par Marco Corner près un an plus tôt le projet constituait
une invitation générale aux feneratores venir installer leurs banques dans la
ville mais cette fois il fut approuvé par la Quarantia et le Grand Conseil avec
une confortable majorité dès le premier tour 36
Bien que la décision du Grand Conseil ait pas mentionné les juifs elle
devint de fait la première condotta î1 invitation était con ue dans des termes
aussi larges que possible et analogues ceux du projet précédent de manière
inclure la fois chrétiens et juifs sans rien préciser Le maximum légal du taux
intérêt était fixé par an denari par lire et par mois pour les prêts sur
gage et 12 pour les prêts sur reconnaissance écrite Les juges de la cour du
Piovego qui avaient eu la charge écarter de la ville les usuriers déclarés
re urent juridiction sur les prêteurs mais on les avertit de ne pas faire obstruc
tion la nouvelle procédure les tribunaux devaient reconnaître la légalité des
prêteurs et de leurs prêts principal et intérêt Toutefois si un était sur
pris prêter des taux plus élevés cum malori pretio que le maximum légal
les juges du Piovego devraient engager vivaciter des poursuites 38 Les prêteurs
re urent des garanties quant la vente des gages quand emprunteur avérait
incapable de dégager son bien dans les six mois le prêteur pouvait le présenter
administration du Piovego et celle-ci devait le mettre aux enchères San
Marco ou au Rialto dans les quinze jours dans intérêt du prêteur et pour
éviter les doléances le gage devait rester entre ses mains ce il soit
vendu et intérêt devait même inclure cette période de quinze jours ita quod
mutuantes non habeant causam querele De même le tribunal du Piovego
devrait honorer les instruments une créance carte précisant un intérêt de
12 sans gage comme il agissait de ses propres sentences ici encore
1282 MUELLER LES PRETEURS JUIFS
intérêt serait compté au jour du paiement Enfin quiconque désirait
prêter dans la ville en observant ces règles devrait se faire enregistrer auprès de
Pio vego La loi devait rester en vigueur pendant au moins cinq ans afin de pré
server la sécurité des prêteurs une forte amende de 000 ducats mena ait tout
membre des conseils qui en proposerait la révocation entre temps
Par cette décision Venise rompait net avec son passé usure dans son sens
traditionnel interdite dans la ville depuis 1254 était maintenant légale et rece
vait appui du gouvernement Ou plutôt pour reprendre la distinction que les
Vénitiens eux-mêmes introduisaient entre intérêt et usure des taux maximaux
intérêt légal ou prode étaient fixés pro evitar ais maximis usuris39 invite
était tournée de manière englober les chrétiens et importe quel juif prêtant
sur gages dans les villes voisines de Venise De fait la législation et les actes
notariés ne se réfèrent par la suite un seul prêteur chrétien qui comme
nous le verrons était associé de trois juifs tous les autres prêteurs qui accep
tèrent de venir établir Venise semblent avoir été juifs
Les livres de comptes qui permettraient éclairer la nature de activité ban
caire des juifs dans le cadre de cette première invitation font défaut les archives
du Piovego qui ont été conservées ne livrent aucun détail concernant les litiges
et les problèmes soulevés par la vente aux enchères des gages La documenta
tion montre en revanche que les juifs non seulement prêtèrent de argent sur
gages des taux ne dépassant pas 10 mais ils contribuèrent aussi au
renouveau de économie dans après-guerre en accordant des prêts commer
ciaux 12 aux marchands vénitiens Pour les crédits de ce type emprun
teur avait fournir une obligation écrite notariée et un garant personnel
Or les seize actes notariés que ai retrouvés montrent sept prêteurs juifs diffé
rents apporter des patriciens vénitiens surtout des sommes échelonnant
entre 10 et 400 ducats 40 Tous ces actes mentionnent le taux intérêt avait
autorisé la première condotta sur les prêts sans garantie savoir 12 par an
Tous les emprunts sauf un sont exigibles dans les six mois et exception
un seul tous désignent un garant Sans doute cette poignée actes ne couvre-
t-elle que quelques mois des années 1384-1386 elle permet de mesurer sinon la
contribution réelle de la communauté juive au réveil économique du moins son
empressement répondre invitation vénitienne
Les taux intérêt dont les juifs et la commune de Venise étaient convenus
avèrent très bas si on les compare aux taux de 20 et 30 96 fixé par les autres
villes de Venetië et plus généralement Italie elles faisaient venir des
prêteurs juifs Trois facteurs ont pu contribuer faire accepter aux juifs ces taux
de 10 et 12 Tout abord les grandes places commerciales avaient
contrairement aux bourgades des taux intérêt libres généralement plus bas
pour tous les types de crédit Les juifs trouvaient également de meilleures
chances de profit sur des prêts plus importants et des gages de plus grande
valeur que dans les provinces où la demande se limitait bien davantage des
prêts sur menus gages En second lieu une pratique courante ailleurs et
peut-être aussi Venise consistait dissimuler des taux intérêt plus élevés en
exigeant des emprunteurs il reconnaissent une somme beaucoup plus forte
allant au double de celle qui leur était réellement versée41 Enfin les
autorités vénitiennes autorisèrent les juifs garder les gages que pendant six
mois alors que les condotte dans les autres villes exigeaient il les conservent
pendant un an ou plus encore avant de lancer la procédure de vente aux
1283 PRATIQUES CONOMIQUES ET GROUPES SOCIAUX
enchères La vente même Venise se faisait sous le contrôle des tribunaux Ces
mesures garantissaient une circulation plus rapide du capital des banques de prêt
et elles offraient de meilleures chances de rationaliser les profits Nous ne pou
vons juger du poids respectif de ces divers éléments dans appréciation en
firent les juifs de Venise vers la fin du xive siècle du moins les bénéfices tirés
par ces nouveaux importateurs de capitaux furent-ils assez grands pour ils
acceptent un peu plus tard une nouvelle réduction des taux légaux intérêt
La seconde {Condotta 1387-1397
Alors approchait le terme de la première condotta la situation économique
générale commen ait améliorer quoique lentement Le marché des titres ne
était que partiellement rétabli bien aucun nouvel emprunt forcé ait été
lancé en 1384 et 1385 argent restait rare et les flottes étaient réduites42
Aussi quand le patrici fut appelé délibérer sur le renouvellement de la
condotta en 1385 il approuva le maintien des juifs et de leur argent dans la
ville Cependant dans les années qui suivent la reconduction la classe diri
geante justifiera cette mesure en insistant on le verra moins sur le crédit privé
que les prêteurs ouvraient aux contribuables que sur utilité personnelle des
juifs contribuables et créanciers eux-mêmes de tat en même temps il
contribuaient soulager la misère des pauvres gens
Plus un an avant expiration de la première concession le conseiller ducal
Pietro Morosini suggéra étudier la question un renouvellement en négociant
des taux intérêt plus bas Le août 1385 il proposa au Sénat la création un
comité de liaison composé de trois tractores qui négocieraient avec les juifs
prêtant sur la place en procurant autant avantages et de commodités notre
Commune ils le pourraient Il parla très favorablement des juifs qui sont
ici]. et tout spécialement parce ils se contenteront de prêter Si les
juifs se montraient disposés prêter ce taux il estimait que le comité pouvait
leur offrir un contrat valable en 1400 abord battu 43 Morosini présenta
de nouveau sa proposition environ un mois plus tard et sous une forme un peu
modifiée elle fut alors acceptée 44 Cinq sapientes furent chargés de traiter avec
les juifs afin obtenir le taux intérêt le plus bas possible et autres avantages
pour la Commune ils devaient prêter oreille aux requêtes des juifs donner
leur propre opinion et proposer des lois
Les négociations avec la communauté juive aboutirent fin novembre 1385 et
la commission put soumettre ses propositions au Sénat On avait proposé le
renouvellement plus un an avant la fin de la première condotta avec intention
assurer les juifs ils pourraient rester Venise avec espoir que autres
encore viendraient établir et avec le souci en retirer les plus grands avan
tages possibles pour la Commune En approuvant la proposition le Sénat parla
cette fois sans ambiguïté de Judei et non plus de feneratores comme il avait fait
quatre ans auparavant45 Les juifs se voyaient tout abord assurés que accord
initial du 20 février 1382 serait respecté sans modification son terme Le
nouvel accord de dix ans prendrait effet le 21 février 1387 Les nouveaux condi
ciones sive capitula Judeorum approuvés par le Sénat cherchaient lever sur les
juifs une taxe annuelle ils retiraient au Piovego sa juridiction sur les prêteurs
juifs pour la confier aux Sopraconsoli dei Mercanti Les clauses de accord
1284 MUELLER LES PRETEURS JUIFS
étaient les suivantes ensemble de la communauté des prêteurs juifs pré
sente et future verserait au Trésor 000 ducats chaque année par tranches
semestrielles les juifs étaient autorisés élire leurs propres chefs qui orga
niseraient la levée de cette somme Cette taxe leur donnait le droit exiger les
mêmes taux intérêt auparavant Mais si les juifs ne payaient pas la taxe
annuelle le taux maximal ils pourraient demander serait abaissé pour
les prêts sur gages et 10 pour les prêts cum cartis Ils étaient de toute
manière exemptés de toute autre taxe exception des droits habituels pesant
sur toute marchandise importée ou exportée La juridiction était retirée la
magistrature du Piovego 46 et confiée aux Sopraconsoli la première ne put
intervenir pendant la seconde condotta que lorsque les taux légaux intérêt
étaient dépassés ses autres fonctions passèrent pr identiques aux Sopra
consoli deux modifications près 47 Les emprunteurs étaient désormais
autorisés gager des rentes tat pr destro et commodo omnium Les
Officiâtes imprestitorum tiendraient un livre spécial où ils enregistreraient les
titres gagés et les noms du prêteur et de emprunteur échéance ces titres
seraient vendus aux enchères aux mêmes conditions que les objets mis en gage
Cette mesure nouvelle indique que les Vénitiens aisés restaient désireux
emprunter aux juifs Enfin les juifs seraient informés que la Commune
leur offrirait un quartier dans la ville ita quod poterunt stare simul pro commodo
eorum
Le passage sous la juridiction des Sopraconsoli magistrature plus souple et
rompue aux affaires et la garantie de pouvoir rester une nouvelle décennie
Venise constituaient assurément des avantages pour les juifs 48 Mais les nou
veaux capitoli inaugurent une période au cours de laquelle tat va renforcer sa
pression sur eux alternative il leur offrait payer une taxe annuelle ou ré
duire les taux intérêt de montre parfaitement que la réduction de ces der
niers formait en elle-même une sorte de taxation Car les juifs remplissaient une
fonction tat comme plus tard au xvie siècle les mieux connus des banchi
dei poveri49 De fait la communauté juive jugea il valait mieux prêter des
taux plus bas et 10 96 que payer la taxe 50 Parallèlement il semble que
Venise ait réussi attirer comme elle le souhaitait de nouveaux prêteurs car la
documentation gouvernementale et notariale contient beaucoup de nouveaux
noms juifs
Comme auparavant les sources qui nous renseignent directement sur acti
vité de prêt des juifs pendant la seconde condotta restent minces Les prêts sur
gages ne passaient jamais devant notaire et ceux qui étaient faits sur des titres
tat ont été enregistrés VOfficium Imprestitorum dont les livres ont disparu
Trois actes notariés emprunts commerciaux accordés cum cartis portent le
taux intérêt le plus élevé prévu par les nouvelles conventions soit dans
les trois cas le prêteur se trouve être le juif allemand Michele da Odernam
habitant la paroisse de Santa Sophia les emprunteurs sont des patriciens et
deux entre eux empruntent certainement pour leurs affaires commerciales les
sommes considérables de 300 ducats qui leur sont remises par simples transferts
de compte compte la banque de Gabriele Soranzo 51
Les juifs accordaient leurs préférences des prêts de ce type ou autres
prêts importants gagés sur des objets de valeur et ils refusaient de prêter de
petites sommes aux pauvres au taux légal de Du moins est-ce accusation
que portèrent contre eux deux patriciens en présentant au Sénat en 1388 un
1285