Pour une histoire des villes du Sud-Est asiatique - article ; n°4 ; vol.25, pg 842-856

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1970 - Volume 25 - Numéro 4 - Pages 842-856
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1970
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Denys Lombard
Pour une histoire des villes du Sud-Est asiatique
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 25e année, N. 4, 1970. pp. 842-856.
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Lombard Denys. Pour une histoire des villes du Sud-Est asiatique. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 25e année,
N. 4, 1970. pp. 842-856.
doi : 10.3406/ahess.1970.422325
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1970_num_25_4_422325Pour une histoire des villes
du Sud-Est asiatique
de cultures si on le la L'Asie sait phénomène Chine, qu'en qui du s'y de ce Sud-Est l'Islam sont carrefour, urbain ainsi offre et n'y de le croisées. à porte l'historien l'Europe « substrat pas, Il s'en et de un » l'on a façon faut terrain largement est malheureusement originale, a à priori la subi fois en la les privilégié droit marque influences que de et se nous des complexe demander de diverses l'Inde, dispo ;
sions déjà des monographies élémentaires qui permettraient de donner à cette ques
tion une réponse certaine ; sauf exceptions, les études archéologiques ont princ
ipalement porté sur des édifices religieux (hindouistes ou bouddhistes) et, pour la
période antérieure à l'arrivée des Européens, l'histoire économique et sociale reste
pour ainsi dire à écrire. De quelle prudence ne devrait-on pas s'armer, lorsqu'on
voit que les occidentalistes, pourtant nourris de documents plus nombreux et surtout
mieux élaborés, n'arrivent point encore à s'entendre sur le sens exact de tel terme-clef ?
De cette prudence toutefois, beaucoup se départissent aujourd'hui. Les sta
tistiques, il est vrai, ont démontré depuis quelques décennies l'urgence d'une étude
systématique du phénomène urbain en Asie, et en Asie du Sud-Est en particulier.
L'extraordinaire développement des agglomérations urbaines dans cette région
avait attiré, dès avant la Deuxième Guerre mondiale, l'attention de certaines autori
tés coloniales et, depuis 1945, il mobilise toute une pléiade d'économistes et de
géographes qui, préoccupés par l'ampleur subite de ces « fourmilières humaines »
décrivent, dénombrent et démontrent, en replaçant généralement le problème dans
un cadre plus vaste, celui de l'essor urbain du tiers monde tout entier 1. Il est indé-
1. Si la population urbaine mondiale avait augmenté de 342 millions de 1950 à 1960, celle des
villes du tiers monde avait crû à elle seule de 200 millions ; cf. T. G. Me Gee, The Southeast Asian
City, Londres, 1967, pp. 15-28, le chapitre intitulé : « The Southeast Asian City and the Third
World. » Parmi les ouvrages ou articles très nombreux consacrés à ces questions (cf. la bibliogra
phie de l'ouvrage de Me Gee), on peut lire par exemple : J. Chesneaux, « Notes sur l'évolution
récente de l'habitat urbain en Asie », in V Information géographique, vol. 13, 1949, pp. 169-175 et
vol. 14, 1950, pp. 65-85 (Compte rendu par J. E. Spencer, in Geographic Review, vol. 41, 1951,
p. 336) ; M. Santos, Aspects de la géographie et de l'économie urbaines des pays sous-développés,
Paris, C.D.U., 1969.
842 VILLES DU SUD-EST ASIATIQUE D. LOMBARD
niable en effet que, bien que comptant encore au nombre des régions du globe les
moins urbanisées 1, l'Asie du Sud-Est a dans son ensemble participé au rythme de
croissance accéléré des dernières années et la population de Manille, pour ne
donner qu'un exemple, est ainsi passée de 1,3 million en 1948, à 2,1 million
en 1960.
Si ces études ont le grand mérite d'insister sur l'importance de ce phénomène
contemporain, elles ont selon nous, deux inconvénients majeurs ; elles ont d'abord
tendance à opposer ce bourgeonnement récent à une situation antérieure, quali
fiée grossièrement de « traditionnelle » sans chercher à analyser de combien de
bourgeonnements plus anciens cette « tradition » s'est faite ; obnubilées par l'aspect
« général », asiatique, voire mondial du phénomène, elles ont tendance à oublier
ce qu'il peut avoir de spécifique et elles en cherchent généralement l'explication
dans quelque effet de 1' « impact européen » 2 sans rechercher si certaines de ses
racines ne se trouvent pas dans le passé « pré-européen » de la région considérée.
Nous proposerons ici d'amorcer une analyse franchement diachronique, c'est-à-
dire qui tienne compte aussi du temps long.
Parfaitement conscient de ce que les résultats de l'archéologie peuvent avoir de
transitoire — à vrai dire seuls quelques rares sites ont été convenablement fouil
lés — , nous proposerons néanmoins à titre d'hypothèse de travail de distinguer
quatre phases dans l'histoire urbaine de l'Asie du Sud-Est, en essayant de montrer
combien une meilleure connaissance des trois premières permettrait de mieux saisir
le sens de la quatrième, qui seule pour ainsi dire fait l'objet des études contempor
aines.
1° IIP-IX* siècles. — L'histoire commence ici, on le sait, avec les premiers témoi
gnages de l'indianisation, inscriptions sur pierre, rédigées en sanskrit dans des écri
tures dérivées de modèles indiens ; elle commence aussi, pour nous, avec l'appari
tion des premiers toponymes. Transmis jusqu'à nous par les épigraphes ou par
les annales chinoises — ce qui prouve l'existence dès le me siècle de contacts entre
l'Asie du Sud-Est et la Chine — , ces toponymes désignaient certaines formes d' « ag
glomérations », sur lesquelles, hélas, nous ne sommes guère encore renseignés.
Non seulement les sites repérés sont peu nombreux, mais on hésite parfois encore
sur la localisation de certains noms.
Dans l'Archipel insulindien, où nous avons des inscriptions à partir du Ve siècle
et une étonnante série de monuments religieux à partir du vne siècle (dont certains
comme Borobudur ou Prambanan ne peuvent avoir été créés que par des sociétés
déjà complexes), nous sommes dans l'incertitude totale en ce qui concerne les agglo
mérations ; sur leur plan et leur structure en tout cas, car on s'accorde maintenant
pour penser qu'elles se trouvaient à proximité de la mer et que c'est la modification
du littoral qui en a justement atténué les vestiges. Sri Wijaya (capitale d'une import
ante thalassocratie, viie-xi0 siècles) aurait été à proximité de Palembang et Medang
1. L'Asie du Sud-Est ne comptait en 1960 que les 9,1 % de la population mondiale regroupée
dans des agglomérations de plus de 100 000 habitants.
2. Cette idée est exprimée notamment dans D. W. Fryer, « The Million city in S. E. Asia »,
in Geographic Review, XLHI, n° 4, octobre 1953, pp. 474-494, et, tout récemment dans Rhoads
Murphey, « Traditionalism and colonialism : Changing Urban Roles in Asia », in Journal of Asian
Studies, vol. XXIX, n° 1, novembre 1969, pp. 67-84.
843 Illustration non autorisée à la diffusion
IH6-IVe SIÈCLES : Sites urbains repérés ou supposés (?).
? i nV «.Sri Sacchanaiai
IXe-XV« SIÈCLES : Principales " cités agraires ".
(les cercles indiquent Illustration non autorisée à la diffusion les grandes zones rizicoles.) VILLES DU SUD-EST ASIATIQUE D. LOMBARD
(la ville dont les habitants ont construit Borobubur) aurait été sur la côte nord de
Java, près de l'actuelle ville de Semarang1.
Sur le continent, notre connaissance est quelque peu meilleure. Plusieurs topo-
nymes peuvent être situés avec précision, notamment ceux des villes vietnamiennes
et chames * et surtout certains sites ont pu déjà faire l'objet d'explorations aériennes
et de fouiËes. Le plus connu est sans doute celui d'Oc-éo, dans la région du bas
Mékong, dont l'étude, amorcée en 1944 3, a jeté un jour nouveau sur la culture que
les sources chinoises appellent Fou-nan. On y a retrouvé le tracé d'un rempart rec
tangulaire de 1 500 m sur 3 000 m, orienté nord-nord-est, sud-sud-ouest et enfe
rmant une surface de 450 has, avec les substructures de divers édifices, des fragments
de tuiles plates et grande abondance de bijoux d'or. La proximité de la mer à laquelle
la ville était reliée par un canal, et la présence d'objets chinois, indiens, iraniens et
même romains (échelonnés du ne au vne siècle) permet de penser qu'il s'agit d'un
port important dont l'essor fut fonction du développement de la route qui reliait
l'océan Indien à la Chine. D'autres sites urbains ont également été fouillés dans la
basse vallée du Ménam (Ku-bua) ou dans celle de l'Irawadi (Thatôn, Peikthanomyo)4 et
permettent déjà de saisir à quel degré de culture étaient parvenus les premiers occu
pants de ces régions, Mons et Pyus, bien avant que n'apparaissent leurs successeurs,
siamois et birmans.
Pourtant l'information reste encore trop fragmentaire pour qu'on puisse génér
aliser et risquer une synthèse sur cette première « génération » de villes, de types
sans doute assez différents ; pour période ancienne, les textes sont laconiques
et les recherches archéologiques ne font en somme que commencer. Il suffira de
poser ici que lorsqu 'apparaît au ixe siècle la cité angkorienne, le « phénomène
urbain » existait déjà depuis au moins six siècles.
2° IX'-XV siècles. — A partir du ixe siècle nos connaissances se précisent ;
les ruines des cités de cette deuxième période sont souvent grandioses et les textes
nous permettent dès lors de mieux entrevoir les sociétés qui les ont construites. Le
site le plus célèbre, le mieux étudié, est bien sûr celui d'Angkor, au nord du Tonlé
1. Voir surtout les deux excellents articles du docteur Soekmono, directeur du Service archéo
logique d'Indonésie ; sur le site de Sri Wijaya : « Geomorphology and the Location of Çriwijaya »
in Madjallah Ilmu-ilmu Sastra Indonesia, vol. I, n° 1, Djakarta, avril 1963, pp. 78-90 (en anglais
et avec une carte) ; sur le site de Medang : « A geographical reconstruction of northeastern central
Java and the location of Medang », in Indonesia, n° 4, Cornell Univ., New York, octobre 1967,
pp. 1-7 (avec carte également). 2. Voir L. Bezaceer, « Conception du plan des anciennes citadelles-capitales du Nord Viêt-
nam », in Journal Asiatique, CCXL, 1952, fasc. 2, avec un plan très intéressant de la citadelle de
Cô-loa, qui comprenait trois enceintes en terre de forme ovoïde et irrégulière (l'enceinte extérieure
avait 2 km du nord au sud et 2,8 km de l'est à l'ouest) ; la ville fut peut-être fondée dès le m' siècle,
mais les remparts actuels ne sont guère antérieurs au Xe siècle.
3. L. Malueret, « Les fouilles d'Oc-éo, rapport préliminaire », in Bulletin de VEcole française
d'Extrême-Orient, XLV, 1951, fasc. 1, pp. 75-88, et V Archéologie du delta du Mékong, Paris,
E.F.E.O., 4 vol., 1959-63 ; G. Coedés, « Fouilles en Cochinchine : le site de Go Oc Eo », in Artibus
Asiae, X, 3, 1947, p. 193. 4. Notre connaissance de certains de ces sites a fait de gros progrès au cours des dernières
vingt années ; il est impossible d'indiquer ici la bibliographie, très dispersée, qu'on trouvera, mise
à jour jusqu'en 1963, dans la dernière édition des États hindouisés de G. Coedés (Paris, 1964 ; notam
ment aux pp. 121-123, 145-147, 164-165). Sur les fouilles entreprises dans la région du Bas-Ménam
en 1964 et en 1965, voir les Rapports préliminaires de J. Boisselier, Arts Asiatiques, t. XII et
t. XX. Pour un premier essai de synthèse, voir G. H. Lues, « Dvaravati and old Burma », in Journ.
Siam. Soc, vol. Lin, 1, janvier 1965, pp. 9-25.
845
Annales (25* année, juillet-août 1970, n° 4) 2 .' Aval Thang^long
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Illustration non autorisée à la diffusion
XV«-XVI!Ie SIÈCLES: Le réseau des cités marchandes.
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XIXe-XXe SIÈCLES : Cloisonnement colonial et naissance des cités modernes. Illustration non autorisée à la diffusion (Les dates de fondation sont indiquées lorsqu'elles sont postérieures à 1750;
sont indiquées en majuscules les capitales ayant plus de 1 million d'habitants en 1960.) VILLES DU SUD-EST ASIATIQUE D. LOMBARD
sap S choisi dès 802 par le roi Jayavarman II qui y construisit une première capit
ale, Roluos. Après lui, les rois khmers y maintinrent le centre de leur empire jus
qu'au xve siècle (abandon en 1431), construisant l'un après l'autre, non seulement
de gigantesques temples de pierre, mais aussi des remparts, des réservoirs d'eau et
tout un système de canaux, nécessaire à l'irrigation comme aux transports. La
ville était de plan carré avec un temple en son centre ; la plus grande fut sans doute
la première cité d'Angkor Thom (mot à mot « la Grande Ville ») édifiée au XIe siècle
par le roi Udayadityavarman, avec le Baphuon en son centre ; la deuxième cité
d'Angkor Thom, celle qui subsiste aujourd'hui, fut édifiée au xne siècle par Jaya
varman VII, avec le Bayon en son centre ; quoique de dimensions plus réduites,
elle occupait encore un carré de 4 km de cô+é.
A côté des cités angkoriennes d'autres villes surgissent ; Pagan sur le haut Ira-
wadi, fondée peut-être dès 849 2 mais qui connut son apogée avec l'essor de la pre
mière monarchie birmane, de 1055 à 1287 (date où une incursion mongole entraîna
l'abandon du site) ; Sukhothai et Sri Sacchanalai s, sur le Nam Yom, affluent du
Ménam, créées par les premiers rois Thai vers la fin du xme siècle et abandonnées
en 1350 au bénéfice de Ayuthia, située bien en aval ; Ch'ieng Mai, sur le Nam P'ing
(autre affluent du Ménam) fondée en 1296 par un autre chef Thai, et qui constitue
encore aujourd'hui la deuxième ville de Thaïlande ; Thang long créée en 1011 sur
un site antérieurement occupé, sur le bord du fleuve Rouge, et qui restera le centre
politique de la région jusqu'à nos jours (ne prenant le nom de Hà-nôi qu'en 1831)*.
A Java, le Xe siècle marque une rupture importante, avec l'abandon du centre
au profit de l'est ; toutefois, des premières capitales orientales nous n'avons conservé
que les noms : Kediri, Singhasari ; ceux-ci correspondent à des villes actuelles mais
les sites anciens n'ont pas encore été repérés. La première cité javanaise dont on ait
retrouvé trace dans le paysage est Modjopahit, fondée à la fin du xrae siècle à
proximité du fleuve Brantas, tout particulièrement florissante au xrve siècle et aban
donnée à l'aube du xvie siècle5.
On peut remarquer que beaucoup des villes de cette « génération » se trouvent
situées à proximité d'un cours d'eau navigable, mais d'une façon générale à l'inté
rieur des terres et à une distance parfois considérable de la mer.
3° XV-XVIII" siècles. — A partir du xve siècle, nous assistons d'une part au
déclin définitif des principales métropoles de la période précédente (Angkor, Mod-
1. Description détaillée dans le guide de M. Glaize, Les monuments du groupe d'Angkor, Paris,
1963 ; aperçus synthétiques et bibliographie détaillée dans B.-Ph. Grosuer, Indochine, carrefour
des arts, Paris, 1961. 2. Selon les chroniques, Pagan aurait été à l'origine un groupement de dix-neuf villages possé
dant son « Nat » ou génie local ; intéressant exemple de synoecisme ? Sur la Pagan « monument
ale » des xte-xme siècles, voir U Lu Pe win, Pictorial guide to Pagan (première éd. Calcutta, 1955),
avec plan ; sur l'économie et la culture birmanes à cette époque : Maung Htin Aung, A History
of Burma, Columbia Univ. Press, 1967, chap. HI. 3. Un bon plan de ces deux sites se trouve dans A. B. Griswold, Towards a History ofSukho-
daya Art, Publ. du musée nat. de Bangkok, 1967.
4. G. Azambre, « Hanoï, notes de géographie urbaine », in But Soc. Et. Indoch., XXX, 4,
1955, pp. 355-363, et « Les origines de Hanoï », in B.S.E.I., XXXDI, 3, 1958, pp. 261-300 (avec
plans, anciens et récents).
5. Le site a été fouillé, mais très incomplètement, par l'Ir H. Maclaine-Pont, entre les Deux
Guerres mondiales. Voir, parmi plusieurs articles ou rapports en néerlandais : H. Maclaine-Pont,
« De historische Roi van Majapahit ; Een hypothèse », in Djawa, VI, 1926, pp. 294-317, et W.F.
Stutterheim, De kraton van Majapahit, La Haye, 1948 (qui est une tentative de reconstitution du
palais de Modjopahit à partir des ruines, des textes et des palais actuels de Java central).
847 MODÈLES
jopahit) et d'autre part à l'essor de nouveaux centres généralement situés plus près
de la mer : Ayuthia (fondée en 1350), Phnom Penh (fondée en 1434) et surtout
Malaka, fondée dans les dernières années du xive siècle, et dont le souverain devait
se convertir à l'Islam en 1419. En Birmanie, on peut remarquer un phénomène
comparable avec la résurgence de la ville maritime de Pégu, qui profite au xve siècle
des difficultés de la ville septentrionale d'Ava1.
Le phénomène est surtout très net dans l'Archipel, avec l'apparition au
xve siècle, puis au xvie siècle de toute une série de comptoirs sur la côte nord de
Java (Gresek. Tuban, Demak, Jakatra 2, Banten), puis avec l'essor aux xvie-
xvne siècles des grands ports de Ternate, Hitu, Brunei (florissant en 1522 lors du
passage de la flotte de Magellan), Atjéh, Manille (siège d'un sultanat avant que les
Espagnols ne s'y installent) et Makasar. Les xvne et xvnie siècles verront encore
l'essor de comptoirs proprement commerçants, comme Fai-fo (près de Tourane) s
et Ha-tien (sur la côte cambodgienne) 4, mais aussi le développement ou la création
de grands centres à la fois économiques et politiques : Ayuthia puis Bangkok (fon
dée après le sac d'Ayuthia par les Birmans en 1767), Pha-xuan, fondée en 1687 (et
qui prendra plus tard le nom de Hué), Saigon fondée en 1698 sur le site d'un ancien
chef-lieu khmer5, Rangoon fondée en 1755 par le roi Alaungpaya sur un site qui
n'avait été jusque-là que le lieu d'un pèlerinage saisonnier 6.
Notons que tous ces comptoirs ou villes sont situés en bordure de la mer ou en
contact étroit avec elle (par l'intermédiaire d'un estuaire ou d'une branche del
taïque aisément navigable par exemple). Les quelques rares sites occupés par les
Européens avant 1780, Semarang, Djapara, Malaka et surtout bien sûr Batavia
et Manille s'inscrivent dans le même schéma.
Seules deux régions « intérieures » semblent avoir connu une certaine renais
sance urbaine au cours de cette troisième période : le haut Irawadi avec le renou
veau d'Ava et Java central avec les villes de Kartasura puis de Surakarta et Djogd-
jakarta.
4° XTXe-XXe siècles. — Avec le xixe siècle, le nouvel « impact » européen au
lendemain du traité de Vienne et surtout après le creusement du canal de Suez et
la mise en place des « empires » vraiment coloniaux, les villes d'Asie du Sud-Est
entrent à coup sûr dans une phase nouvelle. A noter toutefois qu'en comparaison
de la phase « asiatique » précédente, très peu de créations ex nihilo sont à^enregis-
1. Cf. Maung Htin Aung, op. cit., p. 98.
2. Un bon siècle avant que les Hollandais ne s'y installent et ne le rebaptisent, Tome PmÉs
nous fait de ce port une description enthousiaste dont nous ne transcrivons ici que quelques lignes
(Suma Oriental, éd. Cortesao, texte p. 415, trad. p. 172) : « C'est un port magnifique, le plus import
ant et le meilleur de tous (ceux de la côte de Java ouest) ; c'est là qu'il se fait le plus grand com
merce et l'on y vient de Sumatra, de Palembang... de Maïaka, de Makasar, de Java et de Madura...
ce port est bien gouverné ; il a ses juges, ses justices et ses scribes... nombreuses les jonques qui
ancrent dans ce port. »
3. Voir notamment Chen Ching-ho, « Some observations on the village of Minh-huong and
the monuments of Faifo, Central Viêt-nam », in Viêt-nam Khao-co Tap-san, vol. 1 et 3, Saigon
1960 et 1962 (en viêt-namien avec un sommaire en anglais) qui donne le texte d'une stèle dressée
en 1741 par les marchands d'une association chinoise, désireux de codifier leurs règles internes.
4. Fondée par une petite colonie de Chinois restés fidèles aux Ming et dirigés par un certain
Mok Kan (1655-1735) ; voir E. Gaspardone, « Un Chinois des mers du sud ; le fondateur de Hà
tien », in Journal Asiatique, 1952, fasc. 3.
5. J. Bouchot, Saigon sous la domination cambodgienne et annamite, Saigon, 1926 ; du même: Documents pour servir à V histoire de Saîgon, Saïgon, 1927.
6. Pèlerinage au fameux stupa de Shwe Dagon qui reste toujours le monument le plus célèbre
de Rangoon.
848 DU SUD-EST ASIATIQUE D. LOMBARD VILLES
trer ; en 1786 Francis Light se fait céder 1' « îlot désert » de Penang ; en 1819.
Sir Stamford Raffles « fonde » Singapour là où il n'y avait sans doute qu'un village
de pêcheurs sans importance1 ; Medan qui naît au cours des dernières décennies
du xixe siècle doit son existence à l'ouverture de la « côte est » (Oostkust) de
Sumatra et au développement des plantations. Kuala Lumpur, l'actuelle capitale
de la Malaisie n'est guère plus ancienne, mais il s'agit d'une fondation surtout
chinoise puisque son site (Kuala Lumpur : « l'Embouchure envasée ») fut d'abord
occupé par des colonies de mineurs chinois qui exploitaient pour leur compte des
gisements d'étain. Quant à Mandalay fondée en 1857, il s'agit d'une création de
la monarchie birmane sur son déclin.
La présence européenne modifie néanmoins nettement certains aspects de la vie
urbaine en créant, en « greffant » des quartiers résidentiels d'un style et d'un confort
entièrement nouveaux 2 et surtout en modifiant considérablement lé sens écono
mique de certaines cités, en y créant de nouveaux emplois (administration, petites
industries, etc.), en en facilitant les accès (aménagements portuaires, création de
champs d'aviation) et en reposant la question, dans la perspective d'une expansion
territoriale, du rapport de ces cités avec leur arrière-pays (aménagement d'un réseau
ferré et routier s.) Sur cette phase ultime du développement urbain en Asie du Sud-
Est, iln'est pas utile des'attarderici, car c'est de loin le mieux étudié et le mieux connu.
De cette chronologie forcément rapide et incomplète, on peut tirer une pre
mière conclusion qui n'est pas sans intérêt : nous avons affaire dans cette région
à une grande instabilité des sites urbains. Point de grandes villes qui, comme Rome
ou Paris, Canton, Xi an ou Zheng zhou, remonte à une haute, voire une très haute
antiquité *. Des cinq plus grandes métropoles d'aujourd'hui, Djakarta (2,9 mil
lions ; chiffres de 1960), Manille-Quezon (2,1), Singapour (1,7), Bangkok-Thon-
buri (1,7), Saïgon-Cholon (1,3), aucune n'est antérieure au xvie siècle. Inverse
ment la région offre aux archéologues un assez grand nombre de cités désertées,
coquilles vidées et comme fossilisées : Angkor bien sûr, avec ses multiples enceintes,
mais aussi Pagan, Sukhotai, Sri Sacchanalai, Modjopahit, ainsi qu'Ayuthia qui
faisait encore au xviie siècle l'admiration des ambassadeurs de Louis XIV. Seuls
1. Mais le toponyme (qui signifie « la Ville du lion ») est ancien et se trouve déjà dans les Annales
malaises (version de 1612).
2. La chose est nette à Batavia où les activités restèrent cantonnées durant deux siècles aux
limites de la ville (kota), et où le transfert vers le sud du noyau qui devait être à l'origine de la ville
moderne et « coloniale » se produisit au début du xrxe siècle sous le règne du gouverneur général
Daendels (1808-1811). La nouvelle ville organisée autour de la grande place de Koningsplein et du
palais du gouverneur, devait peu à peu se développer pour devenir la Djakarta d'aujourd'hui.
3. Pour reprendre l'exemple de Batavia, ce fut le même Daendels qui fit aménager la première
grande route transjavanaise qui, allant « de Anjer à Panarukan » permettait enfin la pénétration et
le développement d'une bande côtière dont les divers points ne communiquaient jusqu'alors que
par bateau.
4. Il faut bien sûr être encore très prudent en ce qui concerne les origines des villes du Sud-Est
asiatique ; nous connaissons encore trop incomplètement les plus anciennes pour pouvoir nous
prononcer sur leurs fonctions principales : commerciales (à Oc-éo, et chez les Pyu, qui connaissaient
une monnaie d'argent frappée, alors que la monnaie disparaîtra de la région jusqu'au xme siècle)
ou agricoles, comme l'examen de certains sites préangkoriens pourraient le faire supposer. Rap
pelons ici la suggestion de B.-Ph. Grosuer qui propose de chercher un rapport entre ces cités éla
borées, fondées sur le système de « l'eau captée », et « les camps circulaires de la Civilisation des
mégalithes » (Indochine, p. 69).
849 MODELES
quelques rares sites antérieurs au xve siècle sont encore occupés à présent par des
agglomérations de quelque importance : Hà nôi, Ch'ieng Mai, Vieng chan et peut-
être Palembang, encore que le site exact de Sri Wijaya soit encore incertain.
Si d'autre part, on reprend l'ébauche de chronologie proposée ci-dessus, en
réservant la question encore trop complexe des sites antérieurs au ixe siècle, on
s'aperçoit que le développement urbain a connu ici au moins deux étapes majeures
avant l'apparition de la ville proprement « coloniale ». La période qui va du dcc au
xve siècle est marquée par l'apparition, l'essor et la disparition d'une première
série de villes, qui toutes ont en commun de s'être trouvées au cœur d'une riche
région rizicole, et d'avoir été abandonnées assez brusquement à la suite d'invasions
et de sacs mémorables, mais sans doute aussi par suite d'une transformation des
conditions économiques et sociales qui rendait ce type de ville inadapté. La période
qui va du xve au xvme siècle est marquée par le développement progressif d'une
nouvelle série de villes, dont beaucoup ont en commun d'être situées à proximité
de la mer; la fonction commerciale tend à l'emporter sur les autres et les relations
maritimes jouent parfois un rôle plus important que Parrière-pays. Sauf except-
tions 1 les villes de cette « génération » se sont maintenues jusqu'à nos jours, avec
des destins forcément divers.
Nous allons maintenant revenir brièvement sur chacune de ces deux périodes,
afin de mieux préciser ce qui, selon nous, les caractérise.
Pour le groupe d'Angkor qui occupe, rappelons-le, une superficie approximative
de 35 km sur 22 km, les recherches ont été assez poussées pour qu'on ait pu mettre
en valeur la relation étroite qui existait entre les villes intra-muros et l'espace agraire
infiniment plus vaste qui s'étendait alentour. On a généralement à l'esprit le plan
étonamment géométrique — et cosmique, puisque toujours orienté — des remparts
et des temples d'Angkor, mais il convient de ne point les séparer de l'immense réseau
de canaux, lui aussi, qui à partir des baray, ou réservoirs artificiels 2 irr
iguait les rizières nourricières.
Nous ne pouvons mieux faire que citer ici un passage de l'étude que B.-Ph.
Groslier a consacré à la cité khmère s : « Angkor fut bien la résidence du souverain,
de son armée et de son administration, la capitale spirituelle du pays et enfin un
centre commercial, mais si elle abritait ce noyau politique et religieux ce n'était
pas exactement une agglomération urbaine selon notre conception. C'était encore
un ensemble d'ouvrages hydrauliques permettant la culture intensive d'une cer
taine étendue de terres... En fait l'intérieur d'une cité khmère était sillonné de canaux
et découpé en parcelles de culture. L'étude aérienne d'Angkor est formelle sur ce
point. Il n'en reste pas moins que le rôle essentiel de la cité était d'irriguer toute
1. Une très intéressante petite publication du Dewan bahasa dan Budaya de Malaisie, intitulée
Malayan Forts (Kuala Lumpur, 1963) énumère sept sites de la côte occidentale de la Péninsule
malaise où se dressent encore des remparts abandonnés. Dans un cas au moins, Johor Lama, il
s'agissait plus que d'une simple forteresse, mais d'une agglomération importante, siège du Sultan
de Johor, attaquée et ravagée par les Portugais en 1587.
2. L'Indrataka de Lolei mesure 3 800 m sur 800 m (creusé par le roi Indravarman pour sa capi
tale Roluos, au dc" siècle) ; le Yasodharatataka ou baray oriental mesure 7 000 m sur 1 800 m (creusé
par le roi Yasovarman pour sa capitale Yasodharapura, à la fin du Ke siècle) ; le baray occidental
mesure 8 000 m sur 2 200 m (creusé par Udayadityavarman II pour sa capitale, la première Angkor Thorn, au xie siècle). Sur la mise en évidence de l'importance du réseau hydraulique, voir V. Golou-
bew, « Reconnaissances aériennes au Cambodge », in B.E.F.E.O., 1936, pp. 465-477, et surtout
B.-Ph. Groslier, Angkor et le Cambodge au XVIe siècle, d'après les sources portugaises et espa
gnoles, Paris, 1958.
3. Cf. Angkor et le Cambodge au XVT siècle, pp. 107-121.