L information mondialisée
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L'information mondialisée

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Description

La couverture de l'actualité est en mutation : concurrence des agences de presse par les chaînes d'information en continu, irruption de la société civile dans la fabrication de l'actualité grâce aux évolutions du web. Ces contributions de journalistes de divers continents permettent de dresser un état des lieux de la fabrication de ce produit que sont les News.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2008
Nombre de lectures 529
EAN13 9782336265001
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Maquette : Corinne Warnery-Daugy - Bureau PAO Université Paris 3 Mise en page et révision finale : Bertille Bohy
L'information mondialisée

Aurélie Aubert
© L’Harmattan, 2008 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://wwvv.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296062306
EAN : 9782296062306
Sommaire
Page de titre Page de Copyright INTRODUCTION AGENCES DE PRESSE, CHAÎNES D’INFO EN CONTINU ET MÉDIAS PARTICIPATIFS : LA COUVERTURE DES ÉVÉNEMENTS EN MUTATION
J.O. ET ÉLECTIONS U. S. : DEUX DOMINANTES DE L’INFORMATION INTERNATIONALE (1960-2008) HIÉRARCHISER DANS L’URGENCE - LES FLASHS DE L’AGENCE FRANCE-PRESSE (1984-2006) LA COUVERTURE AGENCIERE DE L’AFFAIRE DES « FONDS JUIFS EN DESHERENCE » DANS LES BANQUES SUISSES (1995-2005) DES GRANDES AGENCES DE PRESSE AUX CHAINES INTERNATIONALES D’INFORMATION EN CONTINU AGENCES DE PRESSE ET CHAÎNES D’INFORMATION EN CONTINU : UN MARIAGE DE RAISON DE LA « VOIX DE LA FRANCE » AU « REGARD FRANÇAIS SUR LE MONDE » : LE PARCOURS DE L’AUDIOVISUEL EXTÉRIEUR EN FRANCE AL-JAZIRA : UNE TRANSNATIONALE ARABE DE L’INFORMATION L’ACTUALITE INTERNATIONALE À L’HEURE DES MÉDIAS PARTICIPATIFS
LES CORRESPONDANTS À L’ETRANGER : PRODUCTIONS DES PROFESSIONNELS, ANALYSES DES CHERCHEURS
The Fall of the Berlin Wall as seen by news agency correspondents
L’ÉVÉNEMENT NARRATIVISÉ
LA COUVERTURE MÉDIATIQUE DU TSUNAMI DANS LA PRESSE FRANÇAISE ET INDIENNE : DU RÉCIT DE CATASTROPHE AU PROGRAMME D’AIDE INTERNATIONAL LE TSUNAMI ASIATIQUE DE DÉCEMBRE 2004 VU PAR LA TÉLÉVISION SUÉDOISE : LES RETOMBÉES LOCALES D’UNE CATASTROPHE LOINTAINE. LE MASSACRE DE CANA COMME ÉVÉNEMENT MOBILISATEUR DE L’OPINION MEDIATIQUE INTERNATIONALE CONTRE LA GUERRE AU LIBAN LE TRAITEMENT DE L’IDENTITE ETHNIQUE DU PRESIDENT MORALES (BOLIVIE) PAR LA PRESSE FRANÇAISE ET ESPAGNOLE
L’INFORMATION MONDIALISÉE
THE COSMOPOLITANIZATION OF NEWS THE EUROPEAN LEAD IN WORLD NEWS LES INFORMATIONS LOINTAINES ET LES FAUSSES PROXIMITES. LE CAS DE LA COMPREHENSION D’INTERNET EN CHINE “NEWS-LISH”, NOT “GLOBISH”: NEWS, INFORMATION AND DATA FLOWS IN ENGLISH, CIRCA 1830-CIRCA 2010
INTRODUCTION
Comment couvrir l’actualité internationale ? Comment celui qui produit un récit ou un papier pour la rubrique « international » et celui qui analyse cette production journalistique peuvent-ils saisir la démarche de l’autre ?

Ces questions étaient au cœur d’une réflexion menée par des chercheurs français et européens et par des journalistes professionnels lors d’un colloque tenu en Sorbonne en mars 2007 1 . Depuis lors, plusieurs des intervenants ainsi réunis ont actualisé leurs contributions et livré de nouvelles réflexions. L’Information mondialisée, de l’actualité aux news en est le résultat.

Prennent ici la plume aussi bien des journalistes expérimentés que des chercheurs (jeunes et confirmés) travaillant sur les dispositifs de la production de la copie et sur la nature même de la couverture de « l’actualité internationale » 2 . Les auteurs de ces communications s’expriment en français ou en anglais 3 .

Indices du débat terminologique concernant l’ « actualité internationale »
« Actualité » dans son sens temporel provient d’ « actuel : état de ce qui est présent, contemporain », sens attesté dès 1823. À la fin du XIX e siècle, Gabriel Tarde, déchiffreur des rapports entre la foule, le public et les vecteurs de la communication scrute ce qui se joue autour de l’idée du « prestige de l’ actualité » et de la «sensation de l’ actualité [...] caractéristiques de la vie civilisée ». Est d’actualité « tout ce qui inspire actuellement un intérêt général » 4 . Un siècle plus tard, les professionnels de l’information tenue pour urgente par les médias et les décideurs, parlent des « dominantes » de l’actualité, les top stories de l’agenda de l’information. Cette hiérarchie de l’information est bien évidemment en évolution constante : la dominante pour l’un à un temps « T » ne l’est pas forcément pour l’autre au même moment, dans une autre « région du monde » ( world region ) ou pour un autre public. Juger de ce qu’il importe de diffuser à l’ensemble des publics concernés à des titres divers, est un exercice délicat, effectué sur la corde raide.

Après un débat vers le milieu du XX e siècle sur le news agenda et le rôle des gate keepers (éclusiers), une interrogation, à certains égards analogue, a lieu, depuis peu, autour du terme media event employé par Daniel Dayan et Elihu Katz (1992) 5 . Cette formule est parfois rendue en français par l’expression « cérémonies médiatiques » ou « cérémonies de l’information » : l’aspect-clef, ici, ne sera pas le processus médiatique stricto sensu mais la création de manifestations cérémonielles dans l’espace public, à l’intention, entre autres, des médias. On pourrait évoquer ici la prégnance des relations publiques généralisées (les communiqués, les conférences de presse, etc.) organisées en amont pour favoriser la couverture médiatique. Pour l’actualité internationale, le prévu, mais aussi la soudaineté de l’imprévu sont des ingrédients essentiels, diffusés instantanément, ou presque, à l’échelle du « village planétaire » pour reprendre un terme galvaudé.

Mais, ces flux d’information sont à ce point volumineux et hétérogènes que les professionnels qui ont la charge de les canaliser, de les formater, de les traiter, de les véhiculer vont jusqu’à éliminer le terme « international ». Dans le classement du matériau d’information d’actualité opéré sous l’égide de l’IPTC (International Press Telecommunications Council) vers 2000, les catégories de l’information (17 à 21 rubriques pour cette IPTC, avec la rubrique « sport » à elle seule sous-divisée en 117 catégories) posent toujours problème. Ainsi, bull-fighting (la tauromachie) relève-t-elle pour les Britanniques des blood-sports  ; pour les latins, elle relève plutôt de la rubrique « arts-culture-spectacle »... Problème définitionnel du classement de l’information d’actualité sans fin.

L’information en question ; les mutations en cours
Partis de postures différentes, les auteurs des textes présentés ont en commun une réflexion portant sur les « dominantes » de l’actualité mondiale de ces quinze à vingt dernières années. Il faut ici entendre le terme « dominantes » de deux manières : si on peut ainsi reprendre le sens courant à l’Agence France Presse, c’est-à-dire une « top news story » qui figure un temps au sommet de la hiérarchie des news , le terme « dominantes » renvoie aussi aux acteurs médias (trans)nationaux, longtemps en position de force et que divers développements — géopolitiques, financiers et sociaux-techniques - battent en brèche ces dernières années. Une des réflexions centrales de l’ouvrage est la suivante : ces espaces multiples, proposés par les médias dominants évacuent-ils ou non le débat sur le pluralisme et la diversité des voix ? Ainsi, les supports internet (sites des acteurs traditionnels jusqu’au « user generated content »), tout comme les médias dits « sociaux » bousculent quelque peu les stratégies et le positionnement de groupes et de vecteurs depuis longtemps établis. La question des rapports entre l’événement, le temps et l’espace, les circonstances de la production des récits médiatiques, les conditions de travail et le statut des journalistes producteurs et diffuseurs de ces « textes », ainsi que les représentations qui ont cours à propos de l’information internationale, figurent aussi parmi les thèmes traités dans ce livre.

Un tsunami de facteurs et d’acteurs reconfigurent depuis vingt ans le paysage des médias, ainsi que les réseaux et les vecteurs de l’information mondiale. Les chercheurs sont en quête de grilles d’analyse pour poser les questions pertinentes devant des corpus foisonnants et en évolution. Les journalistes expérimentés sont, eux-mêmes, bousculés par les innovations techniques, les nouvelles configurations géopolitiques et la financiarisation des flux, ce qui n’est pas sans incidence sur l’économie des médias et de l’information.

Travailler sur les représentations de l’actualité internationale au travers du regard des professionnels revient à s’interroger sur la définition du terme « information » à l’heure de sa mondialisation. Elle est produite par des acteurs institutionnels, étatiques et appartenant de plus en plus aujourd’hui à la société civile, elle est ensuite diffusée et reçue par le biais de médiations diverses qui en modifient, parfois, le sens initial. La perspective internationale complexifie encore ce schéma, multipliant les instances productrices et réceptrices de la notion d’information.

À l’avenir, travailler sur la géopolitique de l’information et des médias ce sera aussi analyser les médias au travers des facteurs de leur évolution : les transnationales de l’information sont aujourd’hui configurées à la fois par les nouvelles technologies qui impriment des rythmes nouveaux aux acteurs travaillant dans des structures médiatiques traditionnelles, mais aussi par la société civile de plus en présente dans les vecteurs informatifs.
La nature même de l’information — des dimensions de « l’événement » à sa résonance internationale — fait débat. La situation parfois délicate des médias dominants, face aux discours et aux stratégies d’acteurs plus en phase éventuellement avec la société civile, figure en filigrane dans plusieurs communications. L’évolution du traitement de l’actualité internationale tient, en effet, à de nombreux facteurs : les potentialités du Web 2.0 ; les chaînes de télévision provenant de régions du monde qui s’érigent contre des modèles plus ou moins explicites de la télévision internationale occidentale ; les stratégies d’acquisition de contenus médiatiques par des groupes depuis longtemps dominants à des fins publicitaires et promotionnelles et d’intégration verticale, entre autres. Au cours de l’année 2007-2008, par exemple, la société Reuters Holdings plc et son agence Reuters, souvent citée dans cet ouvrage, font l’objet d’une fusion-acquisition par la société canadienne Thomson.

Un ouvrage au croisement des pratiques des professionnels et des analyses des chercheurs
Toutes les régions du monde (l’agencier parle de world region ) sont ici évoquées (à l’exception de l’Afrique subsaharienne). L’Amérique latine et l’Asie sont davantage traitées que l’Afrique. Toutefois, l’Europe et le Moyen-Orient occupent une place de choix.

Les auteurs des textes présents dans cet ouvrage revendiquent des approches et des méthodologies différentes. Outre le récit de journalistes qui s’interrogent sur leurs propres pratiques, certaines contributions adoptent la perspective historique, pour mettre en perspective les évolutions actuelles des médias internationaux. Par ailleurs, les méthodes de l’analyse de contenu ou de l’analyse de discours sont utilisées par plusieurs chercheurs, selon leurs orientations scientifiques. Enfin, le recours aux entretiens sociologiques, permettant de mieux comprendre l’ habitus d’une profession, est une approche revendiquée dans quelques articles.

Acteurs transnationaux de l’information depuis longtemps établis, les agences de presse reçoivent ici davantage de considération que l’espace qui leur est accordé dans bien des colloques sur les médias internationaux. Eric Lagneau (lui-même journaliste au service sports de l’AFP), Camille Laville et Alexandra Herfroy Mischler, notamment, sont de jeunes chercheurs qui cherchent à repenser la couverture de l’actualité internationale par le biais du travail des agenciers d’une part, de leur origine géographique d’autre part. Rhoda Desbordes observe les stratégies et les politiques des acteurs majeurs comme les États dans le processus de ce qu’elle nomme les « transnationales » de l’information. À côté d’une réflexion fournie sur les agences de presse, plusieurs intervenants (Defne Gürsoy pour France 24 et Amal Nader pour A1 Jazira) se penchent sur l’analyse des chaînes d’information internationales, acteurs qui déstabilisent actuellement ces mêmes agences. Aurélie Aubert propose une réflexion sur l’évolution de la couverture des événements internationaux avec les médias participatifs.

Deux textes écrits par des journalistes en exercice reviennent sur les différentes versions d’un événement produites, par les acteurs de cet événement d’une part, et par les historiens, d’autre part. Ainsi, la chute du mur de Berlin est revisitée par Tom Heneghan (Reuters) et Michel Martin-Roland (AFP) qui couvrirent tous deux, sur le moment, cet événement d’envergure. Le travail des correspondants de presse est d’ailleurs analysé par Gianpietro Mazzoleni et Sergio Splendore ainsi qu’Antonella Agostino.

Les événements médiatisés de ces dernières années en raison de leur impact émotionnel ont été également des entrées pertinentes pour plusieurs contributeurs qui se servent de la construction narrative de l’événement, dans la presse ou à la télévision, pour proposer des pistes de réflexion sur la mise en récit médiatique. Jocelyne Arquembourg et Jeremy Nicey s’intéressent au tsunami de 2004 ; Emilie Roche au bombardement israélien de Cana en juillet 2006. L’irruption de l’horreur non-attendue dérange et transcende les considérations purement nationales. Travaillant à partir d’un corpus de la presse française et espagnole, Marie-Danielle Demélas et Jean-Pierre Lavaud analysent les représentations médiatiques en Occident de ce qui se joue, sur le plan politique, en Amérique latine.

Enfin, plusieurs articles adoptent une focale géopolitique ou à l’échelle de la planète comme ceux de Terhi Rantanen, Jeremy Tunstall et Michael Palmer. Leurs visions, respectivement anglo-finnoise, anglo-américaine et franco-britannique, donnent forme au monde qu’ils décryptent, conceptualisant, par exemple pour T. Rantanen, l’idée d’un cosmopolitisme de l’information ( cosmopolitanization of news ). Dominique Colomb, quant à lui, « délocalise » la réflexion sur la Chine pour montrer que les évolutions attendues dans la démocratisation de ce pays par l’irruption d’Internet ne sont pas toujours comprises du côté occidental.
Michael Palmer, Directeur du CIM (Communication Information Médias) Aurélie Aubert, chargée de recherche au CIM
AGENCES DE PRESSE, CHAÎNES D’INFO EN CONTINU ET MÉDIAS PARTICIPATIFS : LA COUVERTURE DES ÉVÉNEMENTS EN MUTATION
Michael PALMER Professeur, Université Paris 3
J.O. ET ÉLECTIONS U. S. : DEUX DOMINANTES DE L’INFORMATION INTERNATIONALE (1960-2008) 6
Mars 2008 : les élections aux États-Unis et les Jeux Olympiques de Pékin en Chine constituent deux des événements et thématiques prévisibles de l’année. La logistique de leur couverture est « pensée », planifiée, préparée plus de douze mois avant l’événement lui-même : le point d’orgue des élections américaines devant se produire début novembre, les J.O. de Pékin devant, eux, se dérouler au mois d’août.

Il se peut que le lecteur de ce texte connaisse l’issue des J.O. de Pékin et des élections U.S., ce qu’ignore encore l’auteur de ces lignes : celui-ci donne, en quelque sorte des « hostages to fortune », c’est-à-dire s’en remet au destin ; le propos tenu ici pourrait rapidement être démenti.

Dans un univers de l’information ès médias où un certain professionnalisme et pluralisme à l’occidental marque le traitement d’un « global » desservi par des multinationales de l’information et de la communication, on s’attend à voir émerger deux thèmes journalistiques majeurs. La question des droits de l’homme va figurer assurément comme l’une des thématiques récurrentes à propos de Pékin, vitrine de la Chine, dont les forces de l’ordre répriment des Tibétains et d’autres ethnies ; par ailleurs, la pluralité des candidats aux États-Unis qui postulent pour l’investiture de leur parti — démocrate ou républicain — va se réduire, in fine , à deux noms, avec de surcroît l’éventuelle présence d’indépendants dont les chances d’accéder au pouvoir paraissent des plus minces. Nous revisiterons ici les dispositifs de la production, du traitement, de la diffusion et de la réception de « la copie », élaborée par des agences multimédias de l’information, Reuters et l’Agence France Presse en tête, avec, en filigrane, la question de savoir si les dispositifs de couverture de l’événement changent radicalement, selon les contingences et les conjonctures.

En ce printemps 2008 dans l’hémisphère nord (États-Unis, Europe, Chine...), on s’interrogera donc sur les stratégies et logistiques de la couverture, mais aussi sur les impondérables que sont les couacs, les bévues et les dérapages, c’est-à-dire, non seulement « les sottisiers » commis dans l’urgence, mais aussi les défaillances (aussi bien celles des machines à compter les voix, de l’informatique, des télécommunications, que celles des hommes et des femmes, ces « agents » humains).

Les médias dits ‘sociétaux’ 7 , tels Facebook et You Tube, d’une part, et le journalisme citoyen qui se développe à l’international, de l’autre, joueront-ils un rôle différent de celui des médias traditionnels à l’égard de la Chine comme des Etats-Unis ? Qu’adviendrait-il si les ordinateurs, et autres machines à calculer et à communiquer, « dysfonctionnaient » pendant le comptage de la nuit électorale américaine ? Que se produirait-il, surtout, en cas de panne ou de dérapage pour les agences qui se doivent d’alerter les toutes premières ? En effet, hackers et virus, tout comme les catastrophes naturelles (séismes...) peuvent troubler l’internet et les réseaux des télécoms à l’occasion 8 . Sur un autre registre, on peut se demander si les « advocate journalists », tenus pour être les aiguillons de la société civile et qui vont à l’encontre de l’agenda news des médias dits mainstream , pourraient proposer un autre regard sur les événements ? Autant de questions à la recherche d’une réponse...

« En-ligne, temps réel et globalisation » font partie des mots fétiches des TNCC — trans-national communication corporations — et de leurs « publics » ((é)lecteurs, consommateurs, citoyens et usagers de par le monde qu’elles desservent) qui en ont, eux-mêmes, leurs propres représentations. Fin février, début mars 2008, me prenant moi-même comme cobaye, je consulte sur Reuters.com trois rubriques qui me sont devenues familières. The Good, the Bad, and the Ugly — formule d’un film-culte, spaghetti-western de Sergio Leone, Le bon, la brute et le truand — affiche certaines des réactions, au jour le jour, des internautes usagers des services Reuters Americas. Je l’ai longtemps consulté sur l’ intranet RTR 9  ; ce site, lancé en 1997, est accessible depuis peu, gratuitement, à toute personne connectée à RTR. Puis, je visionne des entrées sur une rubrique quasi-incontournable en période électorale US : « On the trail » qui renvoie, en effet, à « la course de chevaux » — the horse-race — la représentation la plus courante de la bataille électorale aux USA 10 . In fine , je visionne, parmi la cinquantaine des rubriques accessibles gratuitement au « connecté RTR » la rubrique Count-down to Beijing . S’y déclinent des « sujets-papiers » consacrés aux préparatifs olympiques, sous le chapeau général : « reflet de la vie dans ce pays où tout change si vite, à l’approche de ce qui pourrait bien être l’événement sportif le plus médiatisé de l’histoire, et comportant des papiers sur les préparatifs nationaux transmis par les bureaux RTR à travers la planète ».

Sur cette dernière rubrique, à première vue, on trouve davantage de sujets consacrés aux attentes et à l’affairement des autorités et de la population chinoises, ainsi qu’aux dispositions prises par les sportifs à l’approche du jour-J, qu’à la question des Droits de l’Homme. La démission, en février, de Steven Spielberg, cinéaste « icônique », comme dirait l’américain, de son poste de conseiller artistique des J.O., prenant le motif du comportement de la Chine au Soudan (Darfour), a été amplement couverte. Cependant, le ton général du papier posté le 14 février 2008 (« the sport vs. politics conundrum ») est : « ne boycottons pas les Jeux, le fait de participer permet de témoigner de la solidarité avec la dissidence et les exploités du Darfour ».

Je clique ensuite, sur The Good, the Bad, the Ugly et trouve un papier intitulé « Obama takes on rival over economic woes » qui retient l’attention. Un internaute relève — dans un message intitulé « unfortunate typo » 11 — deux références dans un papier RTR, à ‘Osama’ et non à Obama, le faux prénom figurant là où devrait être mentionné le nom de famille. « On a corrigé », relève, penaud, le responsable du site RTR, « mais beaucoup ont relevé l’erreur », formule qu’il emploie dans d’autres circonstances. On ne s’attardera pas ici sur un quelconque « lapsus freudien » : les adversaires d’Obama exploitent les connotations de son deuxième prénom (Barack Hussein Obama...) et ce que charrient aux États-Unis les noms de Saddam Hussein et Osama Bin Laden. Mais, si un certain emballement « Osamien » atteint le messager, force est de constater qu’une fois de plus messager et message ne sont pas à confondre 12 . Dans l’urgence de la production, des bévues sont monnaie courante, quels que soient les dispositifs de vérification et de relecture mis en place 13 .

Je consulte ensuite la rubrique « On the trail... » (« sur la piste ») qui indique, en ce printemps 2008 : « ‘08 : suivez les derniers titres à la Une en cliquant sur les images des candidats. Comparez leurs positions sur l’Irak, l’immigration, les impôts et autres thèmes de la campagne. Approfondissez vos connaissances sur leurs profils et consultez les photos et vidéos tournées depuis la piste électorale ». Relevons simplement qu’il ressort d’une lecture poussée des réactions des internautes dans la rubrique « le bon, la brute et le truand » que les erreurs factuelles sont plus incriminées encore que les erreurs d’interprétation ou d’appréciation.

C’est la raison pour laquelle on peut se demander s’il en a toujours été ainsi ? Remontons dans le temps et, du reste, multiplions les sources, les agences, les témoins. Tous les quatre ans donc, les J.O., et les présidentielles US reviennent comme les dominantes, les « marronniers » de l’information internationale. Depuis le milieu des années 1990, l’impact et l’accroissement du Web, des sites, des fournisseurs d’accès, des aggrégateurs de l’info, modifient quantitativement — certains diraient aussi qualitativement — le flux des données en circulation, les stratégies des protagonistes de l’événement et de ceux qui les « couvrent ».

D’autres remonteraient jusqu’au tournant des années 1950-60, au moment où, dans les démocraties parlementaires occidentales, la télévision prit son essor comme média de masse ; ils y dateront d’une part l’hyperpuissance médiatique états-unienne, de l’autre la présidentialisation ou la personnalisation médiatique de la figure du chef John Fitzgerald Kennedy, en l’occurrence. Par ailleurs, c’est à cette époque qu’émerge une planète-spectacle où les J.O. deviennent un événement international aux enjeux technologiques et économiques autant que sportifs et géopolitiques : le spoutnik soviétique de 1957, la liaison satellitaire de télévision (Telstar) en 1962 et « l’alunissage » de l’américain Armstrong regardé par « tous » en 1969, scandent l’émergence de cette planète là. Les J.O. de 1964 (Tokyo : transmission en direct) eurent des audiences télévisuelles internationales sans commune mesure avec celles de 1952 (Helsinki). Vingt à trente ans plus tard, a contrario, lire les documents internes de RTR et d’AFP sur la couverture des J.O. en 1996 (Atlanta), c’est retrouver les mêmes sortes de considérations qu’en 2008, toutes proportions gardées, et tout en reconnaissant que l’angle « commerce et interactions globalisés » s’accentue encore et toujours. En 1996, AFP inaugura ses services en-ligne World Sport Report (texte et photo) et Olympic Report. RTR développa, elle, sur ses services America (nord, centrale, sud) des dispositifs en-ligne destinés à informer des réactions des internautes cliquant sur ces services ; en 1990, elle lança son service infographie pour la coupe du monde de football en Italie.

Quel chemin parcouru depuis les années soixante ! Pratiquons quelques zooms sur les États-Unis, pays des médias de masse 14 . Nous scrutons ici certains des textes commis par le bureau RTR aux États-Unis, ainsi que ses échanges avec le siège à Londres, lors des élections présidentielles, parlementaires (pour le Congrès) et des gouverneurs (des états), de 1964 et de 1968.

Les Etats-Unis sont le pays de l’inattendu, de l’imprévu plutôt : on pense à l’assassinat de JFK ; à celui, capté à la télévision, de son assassin, en novembre 1963, et à l’assassinat de Robert Kennedy en juin 1968. Ils sont aussi le pays d’élections, non pas « courues d’avance » mais dont la course est organisée depuis les primaires et les caucus jusqu’à la Convention des partis, les débats télévisés et la nuit électorale ou télé-prés(id)entielle. Les années 1960 débutèrent avec la victoire de justesse (120 000 voix d’écart de suffrages populaires) de JFK sur Richard Nixon, et avec d’innombrables analyses qui se centraient sur la prestation du premier lors des débats télévisuels. Les années 2000, elles, s’ouvrirent avec le suspense télé-prés (id)entiel du combat opposant Al Gore, qui l’emporta en nombre de suffrages populaires exprimés, contre G.W. Bush, victorieux en nombre de sièges du collège électoral 15 .

Les élections de 1964 et de 1968 — l’une dans le contexte de l’après-assassinat de JFK et de l’annonce par son successeur, Lyndon B. Johnson, de « la grande société » ; l’autre dans celui de la guerre du Vietnam et de la contestation sur les campus universitaires — furent, toutes les deux, l’objet de planning et de logistique de couverture bien des mois à l’avance, mais avec une distanciation de la part du responsable RTR USA qui tranche avec le ton employé par ses collègues dans les années 2000 — que ce soit en 2000 (G.W. Bush contre Al Gore), 2004 (G.W. Bush contre John Kerry) ou en 2008.

Ainsi, en mars 1964, le responsable RTR à New York signale que l’essentiel de la couverture provient de l’agence partenaire aux États-Unis, AP, et rappelle l’évidence : « la primaire de New Hampshire, le 10 mars, inaugure le combat politique de huit mois qui s’achève avec les élections générales, le 3 novembre. Traditionnellement, la campagne entre dans sa phase active après la Fête du Travail, qui tombe le 7 septembre en 1964 ». Quant aux dispositifs de couverture des Conventions — la démocrate, le 24 août, la républicaine, le 13 juillet — RTR relevait : « notre couverture sera assurée pour l’essentiel grâce au monitoring des chaînes de télévision ; si j’ai demandé deux places d’accrédités aux Conventions, une seule suffirait probablement ; quant à la Convention républicaine, l’influence qu’exercerait l’ancien président Eisenhower (1953-60) serait considérable, Eisenhower qui serait, par ailleurs, commentateur pour le compte de l’une des trois principales chaînes, ABC ». En comparaison, vu de mars 2008, on se rappellera que, depuis longtemps, bien avant le tournant 2007-2008, les médias présentaient Hillary Clinton comme bien placée pour remporter la nomination démocrate tout en s’interrogeant sur les chances de divers candidats républicains, dont certains s’étaient déclarés tôt en 2007.

En 1964, la logistique de couverture s’affinait au fur et à mesure : une innovation de taille pour les grands médias états-uniens qui virent la création d’un Network Election Service (NES), à savoir la mise en commun par les deux principales agences américaines — AP et UPI — et les trois principales chaînes de télévision — NBC, CBS et ABC — de leurs dispositifs de comptage des suffrages, au nombre prévu de 70 millions de voix. NES s’avéra trois fois plus rapide que les dispositifs individuels de relevé des suffrages opérationnels en 1960. Un journaliste RTR observe, le 7 novembre 1964, alors que la victoire aisée de Johnson avait été confirmée : « en fait, rendre compte d’une élection générale aux USA oblige à ignorer certains des principes de base de RTR : les chiffres disponibles ne sont pas officiels, et l’annonce que tel état a été emporté par tel ou tel candidat se fonde sur les résultats non-officiels et incomplets qu’évaluent des experts locaux. Ainsi, notre déclaration selon laquelle Johnson était sûr de l’emporter se fondait sur notre calcul additionnant les sièges du Collège électoral à partir de telles évaluations 16 . Le même journaliste ajoute : « la campagne elle-même s’est révélée difficile à couvrir tellement elle manquait de nouvelles saillantes ; les candidats tenaient à peu près toujours les mêmes discours et les sondages estimaient correctement, dès le départ, un raz-de-marée pour le président Johnson qui en fait, même si la campagne officielle n’a duré que neuf semaines, était en campagne dès sa prise de fonctions à la Maison Blanche, en novembre 1963 ».

Les élections de 1968 (le 5 novembre) se déroulèrent tout autrement. Dès janvier 1968, des tractations sans fin se tinrent entre le NES et Reuters, l’agence regimbant devant le coût de la prestation de couverture des résultats que demandait le NES. En 1967, Reuters et Associated Press avaient mis fin à leur collaboration traditionnelle — ils échangeaient les services des nouvelles — AP demandant une contribution supérieure à la somme que RTR, elle-même encline à renforcer sa propre couverture des États-Unis, était prête à payer. Affaire de gros sous et questions de droits d’auteur (la propriété du service créé par le NES) se relayaient. Les primaires et candidatures aux États-Unis se révélaient riches en nouvelles et en rebondissements (début avril, Lyndon Johnson annonçait qu’il ne se représentait pas ; en juin, Robert Kennedy fut assassiné en Californie, état où il venait d’emporter la primaire entre les candidats démocrates ; pour sa part, le candidat républicain Richard M. Nixon refusa un débat télévisé avec son adversaire démocrate, H. Humphrey).

Reuters, de son côté, déclara vouloir disposer toutes les quinze minutes des totaux nationaux des suffrages, dans la course à la présidence. Il s’agissait des totaux, état par état, pour certaines des élections aux postes de gouverneur et de sénateur, et de l’état des partis pour le contrôle du Congrès, sans parler, bien sûr, des résultats électoraux finaux. La complexité sur la manière de voter, et la diversité des sujets sur lesquels on votait, état par état, furent détaillées pour le conseil d’administration d’une agence qui ne prétendait en rien concurrencer les agences et télévisions américaines sur le marché des médias aux États-Unis, mais qui se voulait compétitive sur les marchés internationaux de l’information 17 . « Il nous faut des rapports de travail solides avec les candidats et leurs équipes dès que possible », écrit le chef de bureau de Washington, en juin 1968.

Cocasserie ultime : le système NES s’avéra défaillant la nuit électorale du 5 novembre. Alors que le dispositif était préparé depuis au moins deux ans, deux des trois systèmes informatiques IBM tombèrent en panne, ce qui obligea à avoir recours au troisième, aux calculs plus lents. Des chiffres fantaisistes commencèrent à apparaître vers 22h00 ‘ Eastern Standard Time ’ (c’est-à-dire le fuseau horaire où se trouve New York) au fur et à mesure qu’arrivaient des résultats de 167 500 bureaux de vote, couverts par quelques 118 000 reporters. Tandis que le doyen des sondeurs d’opinion, George Gallup, affirmait que les sondages s’étaient révélés des plus conformes aux résultats finaux de toute l’histoire des sondages en Amérique (qui remonte aux années 1930), RTR se félicitait de sa prestation malgré les erreurs du NES. Il fallut attendre midi, le lendemain du vote, pour que le NES annonce correctement l’élection de Nixon (avec 500 000 voix d’avance sur l’ensemble des 73 187 000 votants, et 110 voix d’avance sur l’ensemble des grands électeurs du Collège électoral). Dans ses commentaires en interne, RTR relève que, parfois, elle était plus lente à annoncer tel ou tel résultat que la concurrence, AP notamment, mais ajoute : « nous nous sommes tenus à livrer un service fondé sur des faits avérés, et non des prévisions et des extrapolations. Tout le monde, ici à Londres, suivait les élections à la télévision en direct. Comme pour les J.O., nous autres à Londres pensions pouvoir juger de la qualité de la couverture faite sur place ; bien évidemment, c’était autrement plus compliqué ».
Le même journaliste ajoute : « la prochaine fois, on devrait peut-être fournir plus fréquemment des chiffres et des prévisions sourcées. Ma principale réserve : on a trop tardé pour que notre couverture reflète l’état de tension qui a dû régner aux États-Unis pendant cette longue nuit électorale. Peut-être n’avait-on pas sur place assez de journalistes pour que l’un d’entre eux se libère des urgences du signalement des résultats et prenne le recul nécessaire avant de rédiger un papier d’ensemble, avec la couleur et les détails nécessaires ». Événement mondial encore et toujours : depuis Buenos Aires, un responsable RTR, rendant compte des taux de reprise en Amérique latine débuta par : « Richard Nixon et RTR ont gagné tous les deux les élections US en Amérique latine » avant de préciser : « La Republica à Bogata nous a préféré AFP, car les Français sont restés sur le pont toute la nuit et nous autres avons fermé le bureau à 06.30, GMT (le 7 novembre) ». À Paris même, le 6 novembre, jour où les élections US du 5 étaient la dominante internationale, le service RTR titre ‘à la Une’ : « des étudiants mécontents (« disgruntled ») occupent les locaux universitaires à Paris et en province ». Emboîtement des contextes internationaux et nationaux...

Quant à l’agence mondiale française l’AFP, relevons ici quelques points qui ressortent de la copie produite dans une dépêche « après-coup » et surtout dans un grand papier d’éclairage où le directeur des bureaux aux États-Unis, Jean Lagrange, campait en quinze feuillets les enjeux, la situation, et les résultats « des élections en Amérique en 1968 » : « à droite comme à gauche, le besoin d’un changement a dominé cette quasi-révolte contre un ‘établissement’ (sic) accusé de toutes les responsabilités depuis celle de la poursuite de la guerre au Vietnam, à celle de l’insécurité et de la criminalité dans les grandes villes (...). Le grand événement du siècle s’est produit en novembre 1967 : la population des États-Unis avait dépassé les 200 millions (Blancs : 87.9% ; Noirs : 11% ; autres non-Blancs : 1.1%) ».

Autres « nouveautés » relevées par l’AFP : « La campagne par chemin de fer est aujourd’hui du passé. Les jets permettent à un candidat de parler le même jour à New York et à Los Angeles en faisant en cours de route plusieurs escales pour prononcer des discours, serrer des mains, coiffer de multiples chapeaux, répondre aux questions des uns et des autres, caresser des enfants et embrasser des reines de beauté (...). L’ordinateur a fait son apparition dans les campagnes. Alimenté d’une masse de données sur les répartitions politiques, les aspects économiques, les tendances sociales et les partages raciale ( sic ) ou ethniques, l’ordinateur répond et fixe une ligne. Mais comme la machine peut se tromper, comme le petit écran ne peut remplacer le contact direct, le candidat doit se mêler aux foules, serrer des milliers de mains, s’entretenir avec de petits groupes d’électeurs indépendants. Il doit aussi présider de multiples repas où, pour une somme variant de 25 à 1000 dollars par tête, le financement de la campagne est pour partie assuré (...). Une minute de publicité sur un poste local de télévision coûte de 1700 à 2300 dollars, une heure achetée à une chaîne nationale à un moment où le plus grand nombre de téléspectateurs est devant son poste, revient environ à 50 000 dollars... »

Le texte de Lagrange est complété sur ce dernier point par cette dépêche AFP du 3 janvier 1969 : « selon l’instance de régulation de l’audiovisuel et des télécoms, la FCC : les républicains ont dépensé cinq millions de dollars pour la publicité faite à leurs candidats à la télévision (...) [et] les démocrates (...) trois millions (...). Les candidats à la présidence et à la vice-présidence sont apparus pendant un total de 96 h 11min sur le petit écran (...) Les républicains ont fait passer 110 courtes annonces publicitaires contre 37 seulement pour les démocrates » 18 .

Quarante ans après, les « états-uniens » de 2008 sont au nombre de 300 millions, presque le double des 160 millions de « l’America » du président Eisenhower (1953-60). En 2008, à la différence de 1968, s’ajoute, à la question de race posée par les origines de Barack Obama — fils d’une américaine blanche et d’un kenyan de l’ethnie Luo — celle de l’importance des voix des Hispaniques qui forment 14% de la population totale des États-Unis. En effet, le choix des démocrates portera in fine sur la première femme ou le premier noir à revêtir leurs couleurs jusqu’au dernier round. État-continent, les États-Unis sont une nation-monde, à couvrir hic et nunc  : à eux seuls, les Hispaniques sont au nombre de 43 millions (19 millions de plus qu’en 1992) ; au Texas un habitant sur deux a des origines latino-américaines.

Rappelons que les chefs de poste d’AFP et Reuters à New York et à Washington ont multiplié, plus d’un un an avant l’élection, les préparatifs et les logistiques en amont. Si la couverture des présidentielles de 2004 (George W. Bush contre John Kerry) par les grands médias aux États-Unis s’était réalisée sans anicroches majeures, le développement des blogs et des sites Internet d’une part, et le souvenir des erreurs tant informatiques, médiatiques et humaines commises en 2000 compliquent la tâche en 2008 et renforcent la tension entre la prudence professionnelle requise et le souci, tout aussi professionnel, de ne pas être battu par la concurrence. « Qui reprend quoi, provenant d’où ? » est, pour les agenciers, une question aussi lancinante que « comment vérifier correctement, produire et diffuser la copie avant de se faire griller ? »

Horse race down to the wire  : la course de chevaux jusqu’à la ligne finale : quoique éculées, les métaphores et analogies n’en sont pas moins pertinentes. Les tales from the trail du RTR.com , le 2 mars 2008 (avant-veille du jour d’une nouvelle série de primaires opposant Obama et Clinton dans l’Ohio, le Texas, le Rhode Island et le Vermont), accordent un papier à chacun des trois principaux candidats encore en lice : « Clinton tells voters she is best ‘person’ to be U.S president » ; « McCain turns tables and grills (for) reporters » ; « Obama mocks Clinton’s ‘vast foreign policy experience’ ». Sur la piste, se pratique entre candidats et journalistes, une forme de jeu de rôles, faite tantôt de « photo ops » (séquences-occasions prévues de photos) et tantôt d’interactions où l’on guette le faux pas, la nouvelle qui provoque un impact « newsworthy », le tout en affectant la distance et l’ironie complices des « boys on the bus » 19 à l’égard des candidats qu’ils suivent au jour le jour. Propos maîtrisés des candidats et dérapages verbaux se conjuguent. En mars 2008, il ne fallut même pas quatre jours pour qu’une remarque peu judicieuse d’une conseillère de Barack Obama traitant Hillary Clinton de « monstre » soit relayée par le quotidien britannique The Scotsman et ne soit suivie de la démission de cette conseillèr 20 . Mais, à l’ère d’internet et des blogs, se pose une question autrement plus fondamentale pour les multinationales multimédia.

En 2007, sur des blogs RTR, des responsables rédactionnels affirmaient : « même avec nos 2 400 employés, on ne peut prétendre tout couvrir ». D’où un débat récurrent, depuis 2000 environ, qui pourrait se résumer ainsi : comment tirer profit intelligemment et prudemment des ressources offertes par les « médias sociaux » ? En 1995 déjà, face à l’Internet, certains responsables étaient des plus méfiants ; les sceptiques dès 2000, qualifiaient cette période-là de « Moyen-âge » , alors que d’autres encore, en 2007, soulignaient l’évolution des pratiques et des usages, aussi bien selon les tranches d’âge que selon les segments de marché.

Comme les États-Unis demeurent, encore et toujours, le centre névralgique des interactions entre les technologies de pointe, l’échange, la fabrique de l’information et la commercialisation et financiarisation des flux de l’économie-monde, on ne s’étonnera pas que l’interaction médias et politique, voire « économie et géopolitique », y atteigne son paroxysme. Courons à nouveau le danger d’amalgame, en pointant deux papiers, sur des sujets qui n’ont apparemment rien à voir, parus le 3 mars 2008 dans l ’International Herald Tribune 21 : « press fairness debated in Democratic contest. Is Obama receving softer treatment ?  : « les journalistes traitent-ils plus sévèrement Hillary Clinton que Barack Obama ? » et le journaliste de répondre : « c’est ce que prétend le camp Clinton (...) et ce qui ressort d’une étude de la couverture des deux candidats dans 48 supports d’information depuis la mi-février, conduite par le fort réputé Project for Excellence in Journalism ». « Comment diable mesurer la montagne d’articles, de billets postés sur les blogs, de segments vidéo ? », ajoute le journaliste IHT . Justement, le fait même que cette question se pose est un signe de l’osmose des interactions entre médias et politique. Deux jours plus tard, Clinton l’ayant emporté dans trois des quatre états à voter le 5 mars, mettant ainsi fin à onze victoires successives d’Obama, on lit que le discours nombriliste intra-médias serait passé de débats internes ( media inside baseball) à l’interprétation courante ( conventional wisdom ) : les médias traiteraient Clinton plus sévèrement qu’Obama 22 .

Interactions également, dans un domaine totalement différent, que signale un papier dans l’ IHT du même 3 mars : « EU and US press China on media. WTO actions planned on finance news rules » 23 . La teneur du papier est la suivante : l’Union européenne et les États-Unis ont décidé de déposer une plainte commune auprès de l’Organisation Mondiale du Commerce à propos de la politique chinoise qui oblige les fournisseurs de l’information économique et financière, tels RTR, Dow Jones, Bloomberg, à passer par l’intermédiaire de l’agence Chine nouvelle, Xinhua, agence officielle, pour accéder à leurs abonnés en Chine. La question qui gagne en intensité, posée depuis les années 1990 et surtout depuis la décision en septembre 2006 de Xinhua d’interdire aux sociétés étrangères de fournir de l’information financière directement aux clients en Chine, rejoint celles dont l’enjeu sera débattu cet été 2008, période où la Chine sera justement plus médiatisée que jamais avec les Jeux Olympiques : quelque 30 000 personnels des médias étrangers sont attendus ainsi que 2,5 millions de touristes 24 . En 1992, des agenciers France Presse à Pékin disaient déjà, à la fois que « Adam Smith a bien remplacé Marx, Lénine et même Mao pour édifier un socialisme aux caractéristiques chinoises » et que « les autorités assouplissent légèrement la stricte surveillance imposée aux journalistes étrangers à cause de la candidature de Pékin aux Jeux olympiques (de 2000) ».

Les multinationales de l’information se savent très limitées par leurs ressources tirées jusqu’à la corde : des pannes informatiques sont à prévoir (comme en 1968), les cafouillages des machines à voter de même (comme en Floride en 2000) et les blogs sont susceptibles de diffuser des leurres (le fantôme de Monica Lewinski, stagiaire à la Maison Blanche « révélé » par le Drudge report en 1998, hantera toujours les Clinton...). On s’interroge sur un éventuel assassinat politique aux États-Unis, et sur le sort, après les J.O., des populations ouvrières venues construire à Pékin et ailleurs en Chine les installations et infrastructures requises. Les États-Unis sont, pour leur part et depuis longtemps, le pays le plus riche en média et le plus médiatisé de la planète, et la Chine, la puissance la plus inexpérimentée dans les pratiques du cirque médiatique à l’occidentale. Mais ses internautes occupent la 2 ème place mondiale après les États-Unis, son appétit en infotainment s’accroît, et les riches villes côtières du Sud ont peu à voir avec la situation de « l’immense l’arrière pays ». Ces logiques disparates feront-elles bon ménage à la Une, ce deuxième semestre 2008 ?
Eric LAGNEAU Doctorant à l’IEP Paris et journaliste à l’AFP
HIÉRARCHISER DANS L’URGENCE
LES FLASHS DE L’AGENCE FRANCE-PRESSE (1984-2006)
Les débats sur le “ nouvel ordre mondial de l’information ” à la fin des années 1970 ont attiré l’attention sur le rôle central joué par les agences de presse mondiales (aujourd’hui essentiellement AP, Reuters et l’AFP) dans la production et la diffusion des nouvelles internationales. L’accent a été mis notamment sur la capacité de ces agences, à travers la sélection et le premier cadrage des événements en amont de la chaîne de l’information, à influer sur l’agenda des autres médias, ce qui a nourri la critique de les voir contribuer par ce biais à une uniformisation des descriptions du monde, au profit d’un point de vue essentiellement occidental, ou, pour le moins, occidentalo-centré.

Assurément, il n’est pas illégitime de s’interroger sur les effets politiques de cette sélection agencière des événements ou, en amont, de questionner les “ grilles culturelles” 25 qui président à ces choix dès lors qu’il est établi que les journalistes d’agence sont des protagonistes importants de cette activité collective qui consiste à produire des faits journalistiques à partir de la multitude d’occurrences du “ flux événementiel ” mondial et qu’en ce sens précis, ils participent effectivement à la définition de cette large coproduction qu’on appelle “ actualité internationale ”.

Mais l’analyse sera d’autant plus convaincante qu’elle se donnera les moyens d’aller y voir de plus près pour décrire de manière précise le double travail de réduction 26 factuelle et de hiérarchisation des événements qui caractérise au premier chef l’activité agencière et qui lui donne en quelque sorte sa marque de fabrique. On voudrait en effet plaider ici, après d’autres 27 , pour une sociologie attentive au journalisme en action et à la manière dont, très concrètement, les agenciers procèdent, ce qui rend particulièrement sensible aux fréquentes tensions entre les différentes logiques à l’œuvre (très sommairement : politique, économique et professionnelle) ou — la distinction, moins usuelle, est au moins aussi fructueuse — entre les différentes règles qu’ils doivent s’efforcer de respecter pour se voir reconnaître comme de bons professionnels. L’une d’elles, celle du respect des formats 28 (au sens, beaucoup plus large que dans le jargon de la presse, de l’ensemble des paramètres préétablis du traitement de l’information, c’est-à-dire aussi bien les formats de diffusion que les formats de production 29 ), a tendance à occuper une place de plus en plus considérable dans les médias en général et en particulier dans ces usines à nouvelles que sont les agences de presse mondiales.

Pour illustrer la contribution ambivalente des formats au double travail agencier de réduction factuelle et de hiérarchisation des événements, nous avons choisi de nous intéresser à un type de dépêche bien précis, sans doute le plus fameux de la mythologie agencière 30 , le flash, c’est-à-dire “ l’annonce en quelques mots d’un fait d’une importance exceptionnelle ” 31 . Nous montrerons, en analysant les flashs publiés par l’AFP ces vingt dernières années (1984-2006) et leurs conditions de production, comment ce format de diffusion, dont la définition se revèle bien plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord, est tout à la fois pour les agenciers un instrument qui facilite la factualisation et la hiérarchisation dans l’urgence de l’actualité, mais aussi une contrainte 32 qui rend plus difficile l’élévation de certains événements au sommet de la hiérarchie de l’information agencière 33 . On mettra ainsi en évidence tout à la fois la logique proprement journalistique à l’œuvre dans ce travail d’ordonnancement du monde (et notamment les contraintes liées aux formats) mais aussi les limites de cette autonomie, en raison notamment du poids des sources jugées les plus légitimes et de l’anticipation des attentes des clients et des publics. Enfin, d’un point de vue plus théorique, cette analyse des flashs AFP ambitionne de montrer tout l’intérêt d’une approche du journalisme par les formats pour aborder la désormais classique question de la valeur d’information (newsworthiness) 34 .

1. PETIT ESSAI DE DEFINITION DU FLASH

1.1 Hiérarchie des événements et hiérarchie des depêches
Aucune description de la réalité n’est envisageable sans un travail de classement des éléments qui la constituent en fonction de leur pertinence pour le descripteur. Le journalisme n’échappe pas à cette règle et c’est une évidence de dire qu’aux yeux des agenciers, tous les événements n’ont pas la même importance. Il ne s’agit pas seulement, comme le suggère l’approche du gate-keeping , d’opérer un tri entre ceux que l’on retient et ceux que l’on choisit de ne pas traiter, mais bien plus largement d’établir une hiérarchie des événements et de leur accorder, en fonction de celle-ci, un traitement différencié, depuis une couverture intensive, jusqu’à l’impasse pure et simple, en passant par toute une gradation de traitements intermédiaires. On est ici en plein dans le débat, à la fois professionnel (cf. les manuels de journalisme) et sociologique, sur la fameuse valeur d’information (newsworthiness) , c’est-à-dire sur le degré d’attraction qu’exerce un événement sur les journalistes et qui leur impose la manière de le rapporter (ou non). La double difficulté pour le sociologue est que 1) ce travail de hiérarchisation, sans être dénié, n’est que partiellement revendiqué et faiblement théorisé, répondant avant tout à des exigences pratiques où la réflexivité n’est pas absente mais encadrée par des routines, et que 2) sans être arbitraire et répondant donc à des règles (plutôt qu’à des “ lois ”), il autorise des marges d’appréciation individuelles et collectives parfois non négligeables.

Même si, à la différence d’autres médias, les agences de presse ne disposent pas à proprement parler d’une “ Une ” pour afficher leurs choix éditoriaux 35 , cette hiérarchisation des événements se lit de plusieurs manières dans le produit fini livré aux clients de l’agence, et notamment dans le degré de priorité accordé à une dépêche. Consulté sur l’écran d’un ordinateur 36 , un fil d’agence se présente en apparence comme une succession sans fin d’en-têtes de dépêches par ordre chronologique de publication, mais, malgré une certaine impression de fourre-tout due en grande partie à la diversité des sujets abordés, il existe bien un autre principe de classement que la seule chronologie puisque certaines en-têtes apparaissent en rouge et sautent immédiatement aux yeux du lecteur. Cette marque distinctive signale les dépêches les plus urgentes, c’est-à-dire (les deux choses sont quasiment synonymes dans le fonctionnement agencier) celles qui traitent des faits les plus importants.

Ainsi, du point de vue de l’importance de l’information rapportée, toutes les dépêches ne se valent pas, il existe une hiérarchie des dépêches qui correspond à la hiérarchie des événements et le flash trône au sommet de cette hiérarchie des dépêches, suivi par le bulletin, puis l’urgent. Ce sont les seules dépêches qui sont diffusées avec les priorités les plus hautes 1 ou 2 (3 ou 4 pour les autres dépêches). Le format extrêmement court de ces dépêches (10 mots maximum pour le flash, sans titre et sans mot-clé, 20 mots pour le bulletin, 30 pour l’urgent) correspond à ce souci d’une rédaction et d’une diffusion très rapide 37 . Il faut insister sur le fait qu’un format de diffusion en est effet incompréhensible si on fait abstraction des conditions de production (formats de production) qui le caractérisent, ici l’urgence.

Parce qu’ils rapportent des faits “ d’une importance exceptionnelle ”, les flashs sont aussi nécessairement rares, comme le souligne explicitement le manuel de l’agencier. Nous en avons comptabilisé 108 (en langue française) depuis 1984. Et depuis 1997, l’AFP a diffusé entre 6 et 9 flashes par an 38 . En comparaison, les bulletins (en moyenne 700 par an) et surtout les urgents (environ 10.000 par an) sont beaucoup plus fréquents, comme on l’a résumé dans le tableau suivant. Mais il faut remettre ces chiffres en perspective puisque tous ensemble, flashs, bulletins et urgents ne représentent pas plus de 4% de la copie agencière.

Tableau 1 : Hiérarchie et fréquence des différents types de dépêches (sur fil France) de l’AFP entre 1997 et 2006

Avec le bulletin et l’urgent, le format de diffusion “ flash ” apparaît donc clairement comme l’un des outils de classement des événements et d’ordonnancement de la production journalistique à la disposition des agenciers. Ils permettent un découpage plus “ nerveux de la copie, comme on dit en jargon agencier.

1.2 De quoi parlent les flashs de l’AFP ?
Les critères évoqués ci-dessus (concision, rareté, priorité) sont loin de suffire à définir le flash mais le fait que les manuels de l’AFP se concentrent pour l’essentiel sur eux est révélateur de la difficulté à le caractériser en substance (par le contenu). Les formats sont surtout définis relativement les uns par rapport aux autres (le « flash » est plus urgent que le « bulletin » qui est plus urgent que l’ « urgent »...) et par leurs conséquences pratiques. On notera, à cet égard, l’importance de l’anticipation des réactions des clients de l’agence. “ Le flash doit littéralement brûler les doigts. C’est une mise en alerte de toutes les rédactions ”, explique le manuel de 1971. “ C’est l’annonce en quelques mots d’un événement d’une importance telle qu’il est assuré de faire la manchette de tous les journaux, en tout cas dans une zone géographique donnée (ou sur un marché donné comme dans le cas de la nouvelle sportive) ”, précise celui de 1982.

C’est bien parce que ces questions pratiques priment qu’on ne saurait s’en tenir aux seules définitions des manuels. On tient ici une importante règle de méthode. Si l’on veut véritablement comprendre ce qu’est ce format, ce qu’il permet (et souvent facilite) et ce qu’il interdit (ou, du moins, rend plus difficile), il faut s’intéresser de plus près à l’usage qu’en font concrètement les journalistes. Et d’abord, demandons-nous de quoi parlent effectivement les flashs publiés par l’AFP. En ce qui concerne le contenu, les manuels de l’AFP proposent, on l’a dit, une définition assez vague : “ un fait d’une importance exceptionnelle ”. Pour le reste, ils s’en tiennent à quelques exemples (mort du pape, accord pour élargir l’UE à 25 membres...), sans en dire beaucoup plus sur ce que recouvre cette notion d’importance exceptionnelle, mis à part l’assurance en pratique de “ faire la manchette de tous les journaux ”. “En gros, le flash, c’est la guerre est déclarée, la guerre est finie et le pape est mort ”, précise un ancien rédacteur en chef (pour l’international) de l’AFP 39 . En réalité, le spectre des événements flashés est un peu plus large, comme on va le voir, mais ils ont tous la caractéristique commune et indispensable de se prêter aisément, à l’instar de la mort du pape, à la factualisation, c’est-à-dire la réduction à un fait concret qui peut être rapporté en quelques mots en honorant la fameuse règle canonique des 5 W (ou plutôt des 4 W car en raison de la concision requise, le flash est de facto dispensé d’expliquer le comment ou le pourquoi).

Qui ?
Le flash rapporte d’abord ce qui arrive aux grands de ce monde. Sur les 108 flashs recensés depuis 1984, une nette majorité (64, soit 59%) évoque l’action d’une personne physique qui se trouve être dans la quasi-totalité des cas 40 , un chef d’État ou de gouvernement désigné ou en exercice (ou assimilé 41 ), et beaucoup plus rarement un ancien chef d’État 42 . Les autres flashs ont pour sujet des entités abstraites : des monnaies, des villes (qui vont accueillir les JO), des pays ou des organisations supraétatiques (UE, Otan...).

Quoi ?
L’action des personnes physiques rapportée dans les flashes est le plus souvent un décès (24) ou une élection/désignation (22), plus rarement une démission (4), une arrestation/condamnation (7), un acte guerrier (6) ou diplomatique (2). Plus largement, si on classe l’ensemble des flashs de manière thématique, outre les décès, les élections et les démissions déjà mentionnés, 13 traitent de la guerre, 10 de la diplomatie, 15 de l’économie (dont 11 flashs en 1998 pour les parités de l’euro), 9 du sport et 7 de décisions de justice.

Quand ?
Parce que le flash doit être concis, il ne comporte pas comme les autres dépêches la mention de la date. Celle-ci et l’heure exacte de la diffusion peuvent toutefois être retrouvées dans l’en-tête informatique de la dépêche 43 . C’est ce minutage précis qui permet de faire des comparaisons avec les agences concurrentes pour savoir qui a été le plus rapide. Dans chaque agence, un service spécialisé (les quacs chez Reuters 44 , le service Alerte et Analyse à l’AFP) se charge d’opérer ses pointages et de le faire connaître à la rédaction. Le défi pour les agenciers est donc de raccourcir autant que possible le délai entre l’événement et la diffusion du flash qui le rapporte. Dans le meilleur des cas, lorsque l’événement était attendu, l’écart peut être aujourd’hui réduit à quelques poignées de secondes (par exemple pour le flash sur la victoire du Brésil à la Coupe du monde de football de 2002, validé quelques secondes à peine après le coup de sifflet final).

Où ?
L’origine ( dateline ), c’est à dire le lieu d’où est envoyé le flash, apparaît en début de texte. Il s’agit, le plus souvent, de la capitale du pays où se déroule l’événement. Si on compare alors le traitement des différentes zones géographiques, on relève sans surprise une domination de l’actualité européenne au sens large. Sur 100 flashs recensés (hors sport), on en compte 13 qui rapportent des événements se déroulant en France (dont 10 concernant la politique française) mais 10 d’entre eux n’ont été diffusés en flash que sur le fil France (ils ont également été validés sur les fils “ étranger mais sous forme de bulletin dans la quasi-totalité des cas). 20 (dont 11 pour les parités de monnaies nationales avec l’euro en 1998) concernent la construction européenne au sens large. A quoi il faut ajouter 3 flashs sur l’actualité vaticane et 1 pour l’Allemagne (élection Schröder en 1998). Pour ce qui concerne l’est de l’Europe, on compte 5 flashs sur la Yougoslavie, 1 sur l’Albanie (décès de Enver Hodja en 1985) et 7 pour l’URSS ou la Russie (mais seulement 2 après 1985). Au total, l’ensemble Europe-Russie totalise donc 50 flashes. C’est l’actualité du Proche et du Moyen-Orient qui est ensuite la plus ” flashée “ (26, dont 12 sur l’Irak et 9 sur Israël et/ou la Palestine) devant celle des États-Unis (10, en fait 17 si on compte les interventions militaires américaines en Irak déjà comptabilisées plus haut au titre de ce pays) et de le reste de l’Asie (9 dont 5 pour la Chine, 3 pour les Corées, 1 pour Indonésie, 1 pour Inde et 0 pour le Japon). Viennent enfin, loin derrière, l’Amérique latine (3) 45 , l’Afrique (2) 46 et l’Océanie (0) 47
À la lumière du tableau 2 , il apparaît que les faits d’une importance exceptionnelle, au moins aux yeux de l’AFP, ne se répartissent pas uniformément à la surface du globe. À l’aune du seul critère des flashs diffusés sur le fil France (on verra plus loin qu’il faut le relativiser), l’AFP semble clairement privilégier l’actualité de l’Europe et du Proche-Orient. Il est alors tentant d’expliquer immédiatement cette prépondérance par le seul fait qu’il s’agit d’une agence française appliquant, dans sa hiérarchisation des événements, la fameuse “ loi de la proximité ” (qui explique en effet les 10 flashs supplémentaires consacrés à l’actualité française sur le fil France) et plus largement des grilles culturelles faisant la part belle à l’Europe et à certaines régions du monde.

Tableau 2 : La répartition géographique des flashs de l’AFP Zone géographique De l’événement rapporté Nombre de flashs Sur le FIL France Nombre de flashs sur les FILS “ étranger ” France 13 3 Construction européenne 20 (10) 20(10) Allemagne 1 1 Vatican 3 3 Yougoslavie 5 5 Albanie 1 1 URSS-Russie 7 7 TOTAL EUROPE-RUSSIE 50 40 Proche/Moyen-Orient 26 26 USA 10 (17) 10 (17) Asie (sans MO) 9 9 Amérique latine 3 3 Afrique 2 2 Océanie 0 0 TOTAL (sans sport) 100 90 SPORT 8 8
Outre le fait que pour aller plus loin sur ce terrain, il serait nécessaire de comparer avec les résultats d’enquêtes du même type pour Reuters, AP ou d’autres agences, il faut, sans les récuser définitivement, mettre en garde contre les explications hâtives reposant uniquement sur des extrapolations à partir d’une simple analyse de contenu des seuls flashs publiés. Ne serait-ce que parce qu’on en apprend aussi beaucoup en étudiant les événements non flashés (même si c’est méthodologiquement un peu plus délicat). On s’aperçoit ainsi que l’AFP n’a pas (pu) flashé plusieurs des événements les plus médiatiques de ces dernières années (attentats de Madrid 2004, de Londres 2005, tsunami en Asie de décembre 2004) malgré leur fort impact sur les Européens. Et que dire de l’absence de flash AFP pour ce que les historiens considèrent déjà comme les deux événements charnières du passage du 20 e au 21 e siècle, la chute du mur de Berlin en novembre 1989 et les attentats du 11 septembre 2001, sinon qu’elle témoigne précisément des contraintes spécifiques liées à un format journalistique comme le flash et, plus largement, de la différence entre le travail du journaliste hiérarchisant dans l’urgence et celui de l’historien bénéficiant d’autres conditions de production (recul temporel notamment) ?

1.3 Le carré magique d’un flash reussi
Pour mieux comprendre la caractère contraignant de ce format, il ne faut pas uniquement s’intéresser aux flashs diffusés ou “ manquants ” mais aussi aux conditions de production des flashs, aux flashs “ en train de se faire ”, en se demandant ce qu’est un flash réussi, c’est-à-dire une bonne utilisation de ce format aux yeux des professionnels. On peut ainsi mettre en évidence une sorte de carré magique du flash réussi, les quatre conditions qui doivent être satisfaites pour permettre de flasher avec succès : la factualité (c’est-à-dire sa facilité à se prêter à une réduction factuelle) et l’importance de la nouvelle, l’exactitude du fait rapporté et la rapidité à le diffuser.

Factualité et exactitude
Nous reviendrons ici sur la factualité déjà évoquée plus haut, pour insister sur le lien entre ce critère et celui de l’exactitude. Car, la règle numéro 1 du flash, c’est bien entendu que le fait rapporté doit être avéré. La remarque peut sembler anodine, mais elle a de lourdes conséquences sur la “ flashabilité ” d’un événement. “ L’info doit être sûre à 100%, on n’a pas le droit à l’erreur ”, souligne l’ancien rédacteur en chef interrogé. Bien sûr, cette règle du recoupement s’applique à toutes les dépêches produites par l’agence mais pour ces informations très importantes et fortement concurrentielles, il est encore plus dommageable de se “ planter ” car la visibilité de l’erreur serait particulièrement forte. Un point essentiel mérite d’être ici relevé. On est avec les flashs au cœur du projet agencier : la possibilité de rapporter objectivement des faits élémentaires 48 qui ont notamment pour propriété d’être vrai ou faux. Contre une certaine vulgate relativiste postmoderne, il faut rappeler, au risque de passer pour un empiriste naïf, que le succès avéré de ce journalisme factuel repose sur cette capacité à découper dans le réel des faits qui obéissent effectivement à cette logique binaire, et à se soumettre ainsi à la possibilité d’être démenti par la réalité (par des épreuves de réalité). Combiné au critère de la rapidité, les critères conjoints de la factualité et de l’exactitude offrent ainsi la possibilité d’une comparaison objective entre les performances des différents médias, et notamment des agences, comme on l’a vu avec les relevés du service Alerte et Analyse de l’AFP ou des quacs de Reuters. Ce point a bien été vu par Michael Schudson 49 qui signale que pour “ un journalisme américain trop décentralisé pour permettre aux organismes de presse de se mesurer selon les critères d’élégance littéraire ou de sophistication intellectuelle ”, “ la course à l’actualité — une course dont le gagnant est signalé par un chronomètre — fournit un moyen assez peu cher, assez commode et relativement démocratique de mesurer ‘la qualité journalistique’ “. On précisera juste que la rapidité est ici indissociable de la factualité et de l’exactitude 50 et que depuis qu’il a écrit ces lignes, la prolifération des médias en continu et la vogue des ” breaking news “ a généralisé bien au-delà des seuls médias américains le poids de ces critères d’appréciation 51 .

La hiérarchie des sources
Les agenciers sont donc conduits à veiller particulièrement à la sûreté et la légitimité de leurs sources, le flash ayant en quelque sorte valeur d’officialisation de la nouvelle par l’AFP. Pour flasher, il faut non seulement être en présence d’un événement d’une extrême importance, mais aussi être en mesure de l’authentifier dans l’urgence, c’est-à-dire de vérifier la nouvelle auprès de la source la plus légitime possible au regard de l’événement et d’être autorisé à la citer. Il paraîtrait ainsi extrêmement périlleux à un agencier de flasher sur la base des informations d’une source anonyme (impossible à citer nommément), quand bien même la nouvelle se révèlerait au final exacte car la prise de risque serait trop grande. En résumé, sans source suffisamment légitime et de première main, pas de flash, mais au mieux, un bulletin ou un urgent. À la hiérarchie des formats correspond aussi une hiérarchie des sources. On comprend alors pourquoi, contrairement à l’image simplifiée que l’on s’en fait souvent (et que les manuels agenciers peuvent conforter par une présentation très succincte et schématique) les flashs officialisent plus souvent qu’ils n’alertent véritablement sur un événement. Il est assez rare, en effet, que le flash soit la première dépêche donnée sur l’événement. Le cas typique, pour ne citer qu’un exemple récent, est plutôt celui du décès de l’ancien dictateur chilien Augusto Pinochet le 10 décembre 2006. L’AFP a d’abord donné un bulletin (Pinochet est mort) à 18h50 en citant les médias américains (source fiable mais pas suffisamment légitime pour un flash), puis dans la foulée, un deuxième bulletin à 18h52 citant la télévision chilienne (idem) avant d’être en mesure de flasher à 18h54 en citant cette fois l’hôpital militaire où le décès a eu lieu. Il arrive même que le fait rapporté dans le flash soit explicitement la confirmation très officielle d’une nouvelle déjà donnée depuis de longues minutes par l’AFP. Ainsi, la mort d’Abou Moussa al-Zarqaoui, le chef d’Al-Quaïda en Irak, a été d’abord annoncée par l’AFP le 8 juin 2006 sous forme d’un bulletin à 9h18 en citant la télévision irakienne, bien avant le flash de 9h42 ainsi rédigé : “ Le premier ministre irakien confirmé la mort de Zarqaoui ” 52 .

Ainsi, si l’on y regarde de plus près, il est fréquent que l’AFP rapporte plusieurs fois le même fait, la seule chose qui change étant la source et son degré de légitimité. On voit bien à l’œuvre la tension entre la règle du non-dépassement par la concurrence qui invite à donner sans tarder, en urgent ou en bulletin, une information de grande importance, même à partir d’une source explicite et crédible (médias) mais jamais sûre à 100%, et celle du recoupement qui impose de chercher une confirmation auprès de la source encore plus légitime, avant de pouvoir flasher. Il ne faudrait toutefois pas caricaturer notre propos, qui n’est pas de dire que, dans les faits, un flash est toujours précédé d’un bulletin, ce qui n’est évidemment pas le cas, mais bien qu’il s’inscrit dans une traduction journalistique en temps réel, très souvent évolutive, sur un événement à peine terminé ou encore en cours, et qu’il marque donc très rarement le début et jamais la fin d’une couverture. Il est plutôt une étape forte qui scande cette couverture, qui signale symboliquement son point culminant.

Quelle source pour authentifier ?
L’autre point important de notre démonstration concerne l’usage des sources, et notamment leur hiérarchisation, pour l’authentification de l’information flashée. Il convient, là aussi, d’éviter les simplifications. Il arrive, rarement il est vrai, qu’un journaliste de l’AFP soit directement la source d’un flash parce qu’il assiste en personne à l’événement. Ce sera notamment le cas pour une cérémonie officielle (signature de l’accord de paix entre Israël et la Palestine à Washington en 1993) ou une rencontre sportive (flashs sur le vainqueur des finales de la Coupe du monde de football en 1998, 2002 et 2006) et même, situation exceptionnelle, quand un journaliste de l’AFP est le témoin direct du début des raids américains sur Bagdad en mars 2003. Mais la plupart du temps, il doit s’en remettre à des sources, les plus légitimes ou les plus “ officielles ”, et le plus souvent, c’est précisément cette mention “ officiel ” (qui figure en toutes lettres et entre parenthèses en fin de texte), qui rend le flash possible. Cette quasi-équivalence entre flash et officialisation d’une nouvelle et le primat qu’elle octroie aux sources “ officielles ” peut même conduire, dans certaines situations de forte incertitude, à une remise en question de la valeur des témoignages directs des journalistes. On en prendra pour illustration la polémique interne à l’AFP après le succès sur l’élection du nouveau pape Benoît XVI, le 19 avril 2005. Avec son flash, l’AFP a devancé de dix minutes la concurrence (AP et Reuters). Mais le directeur de l’information d’un côté, et la Société des journalistes (SDJ) et les syndicats de journalistes de l’AFP de l’autre, se sont opposés ensuite sur l’évaluation de ce “ scoop ”. Tout en se félicitant de l’issue heureuse pour l’AFP, le directeur de l’information de l’époque, soucieux pour la crédibilité de l’agence auprès des médias anglo-saxons après une série d’erreurs, a en effet jugé que les journalistes du bureau de Rome, qui s’étaient appuyés sur un “ coup d’oeil remarquable ” 53 pour apprécier la couleur de la fumée (blanche) et l’heure inattendue de cette fumée, avaient pris des risques importants en l’absence de confirmation d’autres sources plus sûres (radio Vatican). Les syndicats et la SDJ lui ont reproché le “ caractère démobilisateur ” 54 de sa mise en garde puisque finalement tout s’était bien terminé.

Il est vrai qu’à l’inverse, la “source officielle n’est pas toujours une garantie absolue d’exactitude. Sur les 108 flashs répertoriés, on en compte en effet deux qui se sont révélés faux. Il s’agit de deux flashs ayant annoncé de manière prématurée le décès de Yasser Arafat à Paris (11 novembre 2004). Dans la forte confusion autour de l’état de santé du président palestinien, l’AFP aune première fois annoncé sa mort le 4 novembre (17h40) en citant, depuis Bruxelles, le premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker (qui ” confirmait “ ainsi une information donnée en bulletin par le bureau de l’AFP de Jérusalem à 17h25 en citant la télévision publique israélienne). L’annonce fut ensuite démentie par trois bulletins (17h44, de Paris, source : porte-parole militaire de l’hôpital Percy de Clamart, 17h47 démenti d’un ministre palestinien à Ramallah, 18h05 rétractation de Juncker à Bruxelles). Puis le 9 novembre (15h31), c’est cette fois en citant un ministre palestinien à Ramallah (mais sans donner son nom) que l’AFP fait mourir prématurément Arafat dans un flash. L’information est encore une fois démentie dans un bulletin à 15H35 citant le service de santé des armées françaises. Ce deuxième flash prématuré (avant le “ bon ”, celui du 11 novembre à 5h08, citant le secrétaire de la présidence palestinienne à Ramallah) a conduit la rédaction en chef de l’AFP à rappeler les règles de prudence en matière de sourçage des flashs. ” Please restrict the use of FLASH to official news announced by identified credible sources. Announcements made by unidentified sources should be given either as a bulletin or urgent, depending on the news value “ 55 . On voit, en effet, l’imprécision de l’expression “ source officielle ” dès lors qu’en matière de flash, il y a en réalité différents types de sources “ officielles ”. Nul ne contestera le caractère officiel du premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker, mais en l’occurrence, son lien avec l’événement traité s’est révélé trop faible pour qu’il soit une source sûre. Dans le cas du faux flash du 9 novembre, la prise de risque a été encore plus grande de la part de l’AFP puisque, si elle cite bien une source officielle (un ministre palestinien), c’est sans pouvoir le nommer (“ ministre qui a refusé de s’exprimer autrement que sous couvert de l’anonymat ”, précise l’AFP à 15h39). D’où le rappel à l’ordre de la rédaction en chef qui estime que l’information, en raison de l’insuffisance de la source, qui n’osait pas parler à visage découvert, ne méritait pas un flash. Ce que ce double raté met en évidence, c’est que s’il y a bien une hiérarchisation des sources de l’événement, en revanche il n’y a pas une hiérarchie des sources en soi, dans l’absolu, mais au cas par cas, en fonction de l’événement traité, même si certaines sources jouissent de facto d’une présomption de validité générale. Sur les activités du gouvernement luxembourgeois, Jean-Claude Juncker apparaîtra sans doute comme l’une des sources les plus crédibles mais pour un décès à Paris, un responsable de l’hôpital qui accueille le mourant fait une meilleure source et c’est pour cela que nous avons parlé plus haut de “ source la plus légitime possible au regard de l’événement ” 56 .

La difficulté à evaluer l’importance d’un événement en cours
Au maniement parfois délicat des sources dans la vérification de la nouvelle, vient s’ajouter une autre difficulté pour les agenciers qui tient à l’évaluation, également dans l’urgence, de l’importance de l’événement, cette autre pointe du carré magique. Le problème crucial est de devoir opérer cette hiérarchisation (l’évaluation de l’importance ne se fait pas dans l’absolu mais en comparant les événements les uns aux autres) sans bénéficier d’un grand recul sur l’événement à peine achevé ou encore en train de se dérouler. D’où l’impossibilité de flasher des événements dont il s’avère extrêmement difficile, sur le coup, de mesurer la gravité et plus encore de prévoir l’impact. C’est la principale raison pour laquelle des attentats, même fortement médiatisés (attentats du 11 septembre 2001, de Madrid 2004, de Londres 2005), ou de graves catastrophes ( tsunami en Asie de décembre 2004) n’ont pas donné lieu à un flash AFP, aussi étonnant que cela puisse paraître à celui qui s’en tiendrait à une vision très simplifiée de ce format et qui l’associerait indissociablement aux grands événements historiques.

Concernant ainsi le séisme en Asie en décembre 2004, l’AFP a été la première agence à annoncer la nouvelle, mais sous la forme d’un simple factuel en anglais de 250 mots, en P3 (priorité 3), à 2h58 (une heure après le séisme, une minute avant une alerte d’AP) et la première dépêche en français est un P3 à 3h23 (une traduction à partir de la dépêche en anglais). Comme le signale le rédacteur en chef central de l’époque 57 , “ au cours des heures suivantes, l’échelle de la catastrophe est nettement apparue au fur et à mesure de l’arrivée des informations sur le nombre de victimes et l’importance des destructions ”, ce qui a conduit alors l’AFP à diffuser d’abord des urgents, puis des bulletins sur les bilans de plus en plus lourds. Dans un document interne 58 , le rédacteur en chef central, tout en se réjouissant que l’AFP ait donné l’information en premier, reproche l’absence d’un urgent pour cette première nouvelle, qui n’a pas permis de mettre en valeur le travail de l’agence : ” we did not get the credit we deserved because the competition lit up the screens with their priority copy”. On voit ici clairement que dans la compétition entre agences, il ne faut pas seulement être le premier, il faut aussi et surtout que cela se remarque. Les dépêches prioritaires, comme le flash, le bulletin et l’urgent qui, on l’a dit, apparaissent en rouge sur les écrans, servent précisément à cela. D’où les enseignements que le rédacteur en chef en tire dans sa note : ” If we received news of a powerful quake with immediate reports of destruction and possible casualties, we should send a bulletin or at least an urgent” , même s’il admet la difficulté à anticiper sur la gravité de l’événement : ” to be fair, Indonesia has been hit by powerful earthquakes over the years which resulted in no casualties or dammages ”.

Dans le cas des attentats du 11 septembre 2001, les journalistes de l’AFP ont bien eu recours à un bulletin dès la première information à 8H56 (“ un avion s’est écrasé mardi dans la partie supérieure de l’une des deux tours du World Trade Center à New York ”), moins de 10 minutes après l’événement (8H48, heure locale) information récoltée à partir des images des télévisions américaines. Dans l’heure et demie suivante, ce premier bulletin sera suivi de pas moins de six autres bulletins (un bulletin pour le deuxième avion dans la seconde tour, un pour l’annulation de tous les vols, deux pour l’effondrement des tours, deux pour la qualification d’acte de terrorisme, par un responsable anonyme, puis par George Bush), sans compter les nombreux urgents et autres développements. Cependant, à aucun moment, ils ne se sont sentis autorisés à flasher. Pour le comprendre, il faut se remémorer combien la situation était alors confuse, avec une succession d’événements plus incroyables les uns que les autres, dans un laps de temps très rapproché. Même si tous les journalistes se rendent bien évidemment compte qu’il se passe quelque chose d’extrêmement grave (et il n’y a pas de doute sur l’exactitude : deux avions se sont bien écrasés sur les tours qui se sont effondrées), il leur faudra du temps (à eux comme aux autorités) avant d’en prendre toute la mesure. La prudence impose ainsi aux agenciers de ne pas employer trop vite le mot “ attentat ”, sans disposer d’indications plus précises. Les premières dépêches ont donc pour mots-clés une description factuelle “ USA-explosion ”, et ce n’est qu’une fois que les autorités se mettent à parler d’attentat et d’acte terroriste que les mots-clés deviennent progressivement, après 10H00, “ USA-attentats ”. Le moment où la possibilité de flasher a été la plus forte, ce n’est donc pas quand les avions s’écrasent sur les tours (cela pourrait, même si cela paraît fort improbable, être des accidents), mais quand le président George Bush prend la parole pour la première fois à Sarasota pour commenter l’événement. Mais il fait alors preuve d’une certaine prudence, qualifiant “ d’attaque terroriste apparente ” l’opération contre les tours du World Trade Center. L’AFP se “ contentera ” donc de donner cette déclaration en bulletin (9H34) 59 .

On mesure tout ce qui sépare le travail de l’agencier de celui de l’historien qui peut, avec le recul, dater le début des “ attentats du 11 septembre 2001 ” du crash d’un premier Boeing sur la tour nord du World Trade Center à 8h48 quand le premier s’efforce de couvrir presque en temps réel une série d’événements dont la signification reste en grande partie incertaine. Et quand il commence à y voir plus clair, il est souvent trop tard pour flasher car, par définition, le flash rétrospectif n’existe pas. Il serait en effet inimaginable pour un agencier de renvoyer quelques heures plus tard le bulletin initial de 8H56 mais cette fois sous forme de flash, en signe de réévalution de l’importance de la nouvelle, car il aurait alors perdu toute actualité. Le bon flash, c’est maintenant ou jamais, comme le rappelle cet ancien rédacteur en chef de l’AFP : “ Des événements comme la fin de l’URSS ou la chute du mur de Berlin, s’ils apparaissent avec le recul comme parfaitement marqués dans le temps ne l’ont pas été sur le moment, je veux dire “ dans l’instant ”. Ce sont des faits qui n’ont été avérés qu’une longue ou assez longue période après que l’on avait commencé à en parler. Lorsqu’ils ont pris sans l’ombre d’un doute leur dimension historique, ils n’étaient déjà plus une surprise, les spéculations ayant largement anticipé sur les réalités démontrées. Dans ce cas, on est passé progressivement de la présomption à la confirmation sans passer par le temps T — la seconde S devrais-je dire - de l’information. Idem pour le 11 septembre où le moment était tout à fait ” choc “ sur le plan visuel, alors que nul ne pouvait s’avancer à la moindre affirmation sans risque d’être démenti. Il a fallu plusieurs heures avant que les éléments minimum soient rassemblés et confirmés. ”

En résumé, le bon usage du flash renvoie à un double pari réussi, sur la vérification de l’exactitude d’un fait et sur l’évaluation de son importance, et c’est un double pari qui se fait souvent dans une extrême urgence. Tout l’art d’une agence de presse comme l’AFP est donc de parvenir à limiter au maximum les risques de ce double pari, et notamment d’anticiper sur cette urgence, ce qui va assez paradoxalement conduire le média à privilégier de facto des événements relativement prévisibles et plus aisément “ flashables ”.

2. INFLUENCE DU FORMAT SUR LA HIÉRARCHISATION JOURNALISTIQUE
À bien des égards, les formats de l’AFP, et notamment le flash, peuvent être analysés comme des instruments visant à faciliter le travail des agenciers qui est de “routiniser l’inattendu” (“ Routinizing the Unexpected ”), pour reprendre le titre d’un article de Gaye Tuchman 60 . Mais ils imposent, se faisant, leurs contraintes propres à la hiérarchisation journalistique des événements, du moins celle qui peut se lire à travers le prisme des dépêches prioritaires.

2.1 Limiter les risques : prévisibilité de l’événement et dispositif de couverture
À ce point de notre analyse, une brève évocation de l’expérience personnelle du chercheur-indigène 61 s’impose. Parmi les motivations de cette étude sur les flashs de l’AFP, il y a l’écart entre, d’une part, une mythologie agencière mettant en avant le surgissement de l’événement historique et inattendu qui vient interrompre le cours normal des routines de travail et, d’autre part, la manière dont j’ai vécu la fabrication de plusieurs flashs, notamment les deux que j’ai eus à valider : l’attribution des Jeux Olympiques de 2008 à Pékin (à Moscou en juillet 2001 ) et la victoire du Brésil en finale de la Coupe du monde de football 2002, à Yokohama. Dans les deux cas, en effet, je savais, dès ma prise de service au desk, que j’allais quelques heures plus tard diffuser un flash, rédigé depuis Paris sous la dictée par téléphone de nos envoyés spéciaux (solution choisie pour éviter un retard dans la diffusion en cas de problème de transmission avec la console informatique). Si la consigne n’était pas d’éviter de le rédiger à l’avance afin de ne pas risquer une malencontreuse erreur de manipulation, il m’aurait même été facile de l’écrire au moins en partie à l’avance, laissant juste un blanc pour ajouter au dernier moment le nom de la ville désignée (entre cinq solutions possibles) ou celui du pays vainqueur (l’un des deux finalistes, le Brésil ou l’Allemagne). Dans la cas de la finale, il était même aisé de déterminer à quelques minutes près (sauf cas de prolongation) à quelle heure le match se terminerait et donc à quel moment le flash serait envoyé. Pour la désignation, l’horaire de diffusion était un peu plus incertain et nous fûmes même surpris car l’élection s’est jouée dès le deuxième tour. Cela dit, on ne sera pas étonné de constater qu’il n’y aaucun écart significatif dans les pointages horaires entre les différentes agences sur un événement aussi prévisible et balisé, du moins dans ses grandes lignes (pour les Jeux à Pékin : 14h09 pour AFP, 14h09 pour AP, 14h10 pour Reuters).

Petite typologie de previsibilite des événements flashés
On serait immédiatement tenté d’objecter que les exemples choisis sont fort particuliers, peut-être en raison de la matière sportive traitée. Et, à l’évidence, d’autres événements échappent à cette prévisibilité propice à une planification de la couverture et sont pourtant flashés. Ainsi, nul ne pouvait savoir à l’avance à l’AFP que le premier ministre israélien Yitzak Rabin se ferait assassiner dans un attentat le 4 novembre 1995, que la princesse Diana trouverait la mort dans un accident de voiture à Paris le 31 août 1997 à Paris ou que les 7 astronautes de Columbia périraient dans l’explosion de la navette le 1 er février 2003. Mais, en étudiant les 108 flashs diffusés par l’AFP depuis 1984, il apparaît qu’en réalité ce sont plutôt ces derniers exemples qui constituent des exceptions parce que, comme on l’a vu pour le 11 septembre 2001 ou le tsunami , les événements les plus imprévisibles sont aussi souvent les plus incertains dans leur déroulement et dans leurs conséquences, et donc les plus difficiles à flasher.

Bien sûr, en la matière, il convient de se montrer prudent car la notion de prévisibilité mérite d’être précisée. Qu’est ce qui était prévisible ? La date précise de l’événement, voire l’horaire à quelques minutes près ? Le contenu précis du flash ? Ou l’événement en tant que clôture assurée d’une séquence, mais pas son résultat lui-même (un candidat, untel ou untel, va être élu ce soir là président, une équipe va remporter la Coupe du monde, tel pape ou tel chef d’État, est sur le point de mourir) ? Dans l’approche pragmatique qui est la nôtre, le point qui nous paraît ici le plus pertinent concerne le fait de savoir si la rédaction de l’AFP est ou non déjà en alerte et mobilisée, parfois depuis plusieurs jours, sur l’événement en cours ou imminent. Même si on a, en réalité, affaire à un continuum de situations et si toute typologie force nécessairement le trait en regroupant des cas sensiblement différents, on peut grossièrement proposer trois grandes catégories.

En premier lieu, si l’événement est extrêmement prévisible, il permettrait d’écrire très en avance, au mot près, le flash tel qu’il a été finalement diffusé, en sachant, là aussi, à la minute près à quel moment il sera validé, sauf bouleversement cataclysmique (qui n’est jamais complètement impossible). La couverture par l’AFP a eu le temps d’être largement planifiée à l’avance, le plus souvent avec un dispositif exceptionnel (desk décentralisé, nombreux envoyés spéciaux). Exemple : le flash du 31 décembre 2001 sur la mise en circulation à minuit des pièces et billets en euros.

Ensuite, vient l’événement relativement prévisible, au moins dans l’une de ses composantes : la date (voire l’horaire) est connue mais pas le contenu précis (qui sera élu président ? quelle sera la décision du tribunal ? quelle ville sera désignée ?) ou l’inverse (untel va mourir, c’est juste une question d’heures ou de minutes). L’AFP est sur le pied de guerre pour le couvrir, là aussi avec un dispositif exceptionnel, même si elle peut encore être surprise par le résultat du scrutin (Le Pen est au second tour de l’élection présidentielle de 2002) ou mise en difficulté par l’incertitude sur la date ou l’horaire (décès de Yasser Arafat).

Enfin, c’est l’événement totalement inattendu, ou du moins peu prévisible, comme les exemples donnés ci-dessus de l’attentat contre Rabin ou l’accident mortel de la princesse Diana. Cette fois, l’AFP doit se mobiliser dans l’urgence, sans préparation, en comptant sur la réactivité de son réseau habituel de couverture. On rappellera toutefois, comme on l’a déjà signalé plus haut, que même dans ces cas, le flash n’est presque jamais la première information sur le sujet 62 , l’AFP commençant très souvent par donner l’information sous forme d’urgent ou de bulletin, voire une dépêche en P3, avant d’être en mesure de flasher en s’appuyant sur une source suffisamment légitime.

Comme on peut le lire dans le tableau suivant, la très grande majorité des événements flashés par l’AFP étaient, d’une façon ou d’une autre, relativement prévisibles (80 sur 108) et seul un petit quart concerne véritablement des événements non planifiés et donc susceptibles de prendre totalement de court l’agence.

Tableau 3 : degré de prévisibilité des événements rapportés en flashs par l’AFP (1984-2006) PREVISIBILITE DE L’EVENEMENT RAPPORTE FLASHS AFP DISPOSITIF DE COUVERTURE AFP Evénement quasiment certain 3 Dispositif ad hoc en place papiers préparés très en avance Evénement relativement prévisible 80 Dispositif ad hoc en place Evénement peu prévisible 25 Pas de dispositif ad hoc préalable Total 108
Cette tendance à privilégier de facto pour ce format de diffusion des événements relativement prévisibles est une réponse pratique (et non théorisée) à la nécessité de “maîtriser” l’urgence qui préside au double pari du flash mais il ne faudrait pas pour autant en déduire qu’elle permet de le transformer en un format dont on use sans risque. Même lorsque l’événement est relativement balisé, il reste toujours suffisamment d’incertitudes et de pression (vérification, rapidité) pour qu’un agencier se souvienne longtemps de l’événement qu’il a flashé et ne considère pas son usage comme une formalité. La planification de la couverture aide à gérer la contrainte de l’urgence, il ne la supprime pas 63 . On peut même dire que c’est la rencontre de la grandeur de l’événement, souvent considéré comme historique, et de l’exaltation professionnelle à le traiter, qui explique la force de la mythologie agencière entourant les flashs et l’occultation involontaire de son usage relativement encadré (même s’il est suffisamment rare pour ne jamais être complètement routinier).

2.2 Quand l’agencier se fait historien du temps présent
La réduction du risque atteint un stade encore plus important avec la poignée de flashs (3) consacrés à des événements totalement prévisibles. Certes, ceux-ci sont numériquement peu significatifs mais ils sont révélateurs d’une tentation manifestée à travers un certain usage du flash : celle pour le journaliste de se faire l’historien du temps présent. Nous avons, en effet, insisté jusqu’ici sur ce qui distingue le travail de l’agencier de celui de l’historien en matière de hiérarchisation des événements du fait des différences dans les conditions de production, mais il arrive aussi que l’AFP, s’efforçant d’anticiper sur les livres d’Histoire, flashe des informations qui, en réalité, n’apprendront pas grand chose à quiconque, si ce n’est qu’un événement historique très attendu a bien eu lieu (ce qui en soit est effectivement une information et peut justifier, à ce titre, un flash). On pourrait les appeler des flashs de confirmation, rédigés aussi pour l’Histoire en quelque sorte. Comme prévu, les pièces et billets en euro sont en circulation le 31 décembre 2001 à minuit, le franc n’a plus cours le 18 février 2002 et l’Union européenne passe à 25 membres le 1 er mai 2004. Ce qui est remarquable dans ces flashs, c’est que du point de vue de l’exactitude et de la rapidité, ils sont absolument sans risque 64 .

Cette conception “ historienne ” du flash est également manifeste pour certains événements moins prévisibles, notamment quelques décès d’anciens chefs d’État, comme le relève l’ancien rédacteur en chef de l’AFP que nous avons interrogé : “ Les seuls flashes qui, chez nous, s’imposent même lorsque l’info n’a pas ou peu de conséquences concrètes, sont ceux concernant certains décès. La mort d’Arafat n’entre pas dans cette catégorie, mais celle de Mitterrand ou Reagan n’était plus susceptible de changer la face du monde. Dans ce cas, le flash s’apparente plus à un hommage rendu au ‘grand homme’, un passeport pour la postérité . ” On la retrouve aussi dans la formulation un peu inhabituelle, davantage interprétative, de certains flashs. Ainsi le 27 septembre 1998, au lieu du classique “ Schröder gagne les élections législatives ”, on a le droit à “ Schröder met fin à l’ère Kohl ”, ce qui est clairement une façon de souligner la dimension historique de l’événement (et de justifier ainsi, si besoin était, l’usage du flash).

3. CONTRAINTES ET MARGES DE MANŒUVRE DANS LES USAGES DU FLASH
Notre effort pour identifier les contraintes que le flash fait peser sur la factualisation et la hiérarchisation de l’information ne doit pas conduire à une réification et même à une fétichisation du format qui lui attribuerait en propre toute l’explication. Ni inciter à en déduire que l’ordonnancement journalistique découle automatiquement d’un formatage sans échappatoires. Car, ce ne sont jamais les formats qui sélectionnent les nouvelles, mais, collectivement, des journalistes, équipés de formats et agissant en interaction avec des sources, des concurrents, des publics. C’est en prenant tout cela en compte qu’on peut identifier à la fois les contraintes et les marges de manœuvre qui pèsent effectivement sur les usages du flash et sur la hiérarchisation de l’actualité qu’ils manifestent.

3.1 Le flash est une production collective
La gestion du double pari inhérent au flash passe aussi par une forme de mutualisation du risque. Il faut, en effet, insister sur ce point crucial : comme toutes les dépêches, le flash est une production collective qui ne se limite d’ailleurs pas, comme on va le voir, aux frontières de l’AFP.

Qui décide de flasher à l’AFP?
La dimension collective est déjà manifeste dans la manière dont est prise la décision de recourir à un flash. L’évaluation de la sûreté et de la légitimité de la source et surtout de “l’importance exceptionnelle ” d’un événement n’a, en effet, rien d’une science exacte, comme le reconnaît l’ancien rédacteur en chef interrogé. “ À l’AFP, l’utilisation du flash n’a jamais été véritablement, objectivement et, surtout, définitivement réglementée. Il y a certes des critères permanents : l’info doit être sûre à 100% (pas le droit à l’erreur bien sûr), avoir un caractère exceptionnel, voire historique et être suffisamment inattendue pour, a priori , inciter radios et télévisions à interrompre leur programme en cours pour s’en faire l’écho. Autant dire que cela fait pas mal d’éléments subjectifs ”. C’est pour cela que la décision de flasher fait toujours l’objet d’une appréciation collective et ne peut jamais être prise par un journaliste seul dans son coin. Pour un événement relativement prévisible, elle fait l’objet d’une discussion, parfois très en amont, entre le(s) journaliste(s) qui le couvre(nt), sa hiérarchie directe (chef de service ou de bureau) et la rédaction en chef, qui a le dernier mot en cas de divergences d’appréciation. Dans le cas d’un événement plus inattendu, les échanges seront plus brefs, mais comme on l’a vu, il y a toujours un délai entre la première information alertant sur un événement et le flash, ce qui donne le temps d’une rapide concertation. Il est ainsi toujours possible de procéder à des ajustements en temps réel. Ainsi, le 21 avril 2002, il était prévu de donner à 20h00, en bulletin, le résultat du premier tour de l’élection présidentielle à partir des évaluations des instituts de sondage (à condition, bien sûr, que celles-ci soient suffisamment convergentes). Mais les indications données par ces derniers avant 19H30 ont permis de prendre rapidement la mesure de l’immense surprise qui se préparait avec l’élimination de Lionel Jospin et la qualification de Jean-Marie Le Pen pour le second tour. Il est alors apparu aux yeux de tous les responsables rédactionnels de l’agence qu’il fallait flasher. Cet exemple nous rappelle aussi que le choix journalistique ne se résume pas, loin s’en faut, à donner ou ne pas donner une nouvelle, mais bien plus souvent à déterminer un mode de traitement qui hiérarchise l’information (ici flasher ou bulletiner).

Pour les aider dans leur décision, les journalistes procèdent à des comparaisons entre événements et s’appuient sur des précédents qui finissent par établir des habitudes de couverture plus ou moins explicitées. Il ne s’agit nullement de repartir chaque fois de zéro. Ainsi, il est entendu pour tout le monde à l’AFP que, si les circonstances s’y prêtent, on flashera pour la mort du pape, comme le soulignait plus haut le rédacteur en chef interrogé. On peut identifier d’autres “ traditions ”. Ainsi, à regarder de près la liste des flashs depuis 1984, on constate que l’élection d’un président aux États-Unis fait systématiquement l’objet d’un flash (1984, 1988, 1992, 1996, 2000), sauf en 2004. Pour comprendre cette exception et donc le caractère non absolu de la “ règle coutumière ”, il faut se souvenir que dans le carré magique du flash, il y aaussi l’exactitude de l’information et la clause “ si les circonstances s’y prêtent ”, c’est-à-dire ici si la nouvelle peut être établie à chaud sans le moindre risque d’erreur. Cette clause se révèle essentielle. Déjà refroidie par l’ imbroglio de l’élection de 2000, où, comme tous les médias, elle avait annoncé prématurément en flash la victoire de Georges W. Bush, avant le feuilleton du recomptage des voix, l’AFP, bien qu’elle ait prévu de flasher, a finalement choisi en 2004 de prudemment bulletiner sur la réélection de Bush lorsqu’il s’est avéré, une fois encore, que la victoire risquait d’être contestée. C’est bien cette clause restrictive qui oblige les journalistes à relativiser les habitudes de couverture ; au nom du respect d’autres règles plus impératives à ce moment là et qui rend impossible d’inférer automatiquement de ces traditions ce que sera effectivement la couverture d’un événement. L’erreur serait d’en déduire qu’on est, en matière de newsworthiness , dans le pur arbitraire et qu’il n’y aaucune logique à rechercher dans la sélection des événements flashés, alors que c’est simplement la pluralité des exigences, parfois contradictoires, et des critères d’appréciation qui limitent la capacité de prévision du chercheur à propos d’une décision qui est toujours ad hoc et qui doit donc toujours être remise en perspective dans son contexte particulier, unique.

Pour être complet, il faut rappeler que ce n’est pas seulement la décision de flasher qui est collective, mais aussi la fabrication du flash, avec une collaboration de plusieurs journalistes, comme on l’a vu pour les flashs sportifs. Comme toute dépêche, le flash passe par une chaîne de production, même si les différentes étapes peuvent être comprimées (flash dicté par téléphone, rapide relecture par le chef de service par dessus l’épaule du deskman ) pour accélérer sa fabrication.

Les autres médias : concurrents et partenaires
Les autre médias jouent un triple rôle loin d’être négligeable dans la fabrication du flash. Ils sont d’abord, comme on l’a vu, des concurrents qu’il convient de devancer, ce qui renforce la contrainte de l’urgence (règle du non-dépassement par la concurrence) et influe donc sur les conditions de production des flashs.

Mais ils peuvent aussi être, de plusieurs manières, à la source de l’information pour l’AFP. Il peut s’agir d’abord, des sources directes pouvant être nommément citées dans le flash. Au regard de ce que nous avons dit plus haut sur la nécessité de faire valider la nouvelle par la source la plus légitime possible, cela peut surprendre. On a d’ailleurs vu que, le plus souvent, l’AFP se contentait d’urgenter ou de bulletiner lorsque la source était un autre média (crédible). Mais le fait est que dans certains pays, des médias gouvernementaux ont le statut de source officielle (à tel point que dans certains cas, l’AFP se contente de la mention “ officiel ” à la fin du flash, ne précisant que dans les dépêches suivantes le nom du média source). C’était notamment le cas de l’agence Tass du temps de l’Union soviétique ou aujourd’hui encore de l’agence Chine nouvelle. Au total, sur les 108 flashs répertoriés, on en compte pas moins de 18 (mais seulement 7 depuis 1997) qui s’appuient sur une source de ce type 65 . Il faut aussi mentionner les cinq flashs sur des résultats d’élections aux États-Unis (4) et en Allemagne (1) diffusés à partir des estimations données par les chaînes de télévision locales (en association avec des instituts de sondage). Et pour être tout à fait complet, il faudrait ajouter les cas où le flash est donné à partir d’une intervention en direct à la télévision d’un chef d’État, comme lors de l’annonce par Georges W. Bush du début des opérations militaires en Irak (20 mars 2003). L’AFP cite alors directement le dirigeant, la télévision n’étant alors considérée que comme un vecteur de transmission de la parole officielle. Mais les autres médias peuvent aussi jouer le rôle de sources indirectes lorsqu’ils annoncent la nouvelle avant l’AFP. Le service Alerte et Analyse, comme son nom l’indique, aalors pour mission d’alerter immédiatement le service ou le bureau concerné pour qu’ils s’efforcent le plus rapidement possible de recouper l’information pour que l’AFP soit à son tour en mesure d’annoncer la nouvelle. Bien entendu, cela concerne surtout les cas, minoritaires on l’a dit, où l’information en question est inattendue.

Les autres médias sont enfin ceux qui d’une certaine façon, “ valident ” a posteriori le flash en le reprenant et en le faisant circuler à leur tour dans l’espace public. Cette validation est double, portant à la fois sur la véracité du fait flashé et sur son importance. Concernant ce dernier point, il est tentant d’y voir simplement les effets d’une prophétie auto-réalisatrice (les médias s’alignent simplement sur la hiérarchisation des agences) mais ce serait, selon nous, accorder une influence excessive aux agences. Il est sans doute plus intéressant de l’envisager comme une bonne anticipation par les agenciers des attentes de ces médias et de leurs publics, et cette anticipation est en général d’autant plus couronnée de succès que tous, agences, médias et publics, parviennent à s’accorder sur un certain sens commun de la hiérarchie de l’information, partagé aussi avec les sources qui souvent l’alimentent. On retrouve ici la question des “ grilles culturelles ” qu’il serait illusoire de vouloir complètement éluder et un dernier acteur (majeur) de la production collective de l’information, les sources.

3.2 Une certaine hétéronomie du choix : le poids des sources et du sens commun
Pour échapper au travers du médiacentrisme justement dénoncé par Schlesinger 66 , il convient de ne pas négliger la capacité (inégale) des sources à attirer l’attention sur certains faits, à les détacher du reste de la réalité et à les rendre attrayants aux yeux des journalistes et, au-delà, de leurs publics.
On a vu plus haut que le journaliste assiste rarement en personne à l’événement flashé, et que, dès lors, les sources, souvent les plus institutionnelles, jouent un rôle central dans l’authentification du fait (exactitude). Mais elles influent aussi à leur manière sur l’évaluation de l’importance de l’événement. Moins d’ailleurs ici par des stratégies de communication explicites (les événements rapportés dans les flashs franchissent la barre de la médiatisation sans avoir besoin de « plan com ») que par la diffusion, souvent dans la longue durée, de grilles de lecture qui nourrissent, pour le dire très vite, un sens commun de l’information largement partagé. Tout ce que nous avons relevé plus haut sur la place prépondérante faite dans les flashs aux chefs d’État et à certains événements (guerre, monnaie, traités diplomatiques), est incompréhensible sans ce sens commun, tout comme cette évidence que l’on flashe systématiquement sur les élections des présidents américains (présentés tour à tour comme l’homme le plus puissant du monde). Mais, il convient de remarquer que cette grille de lecture, que l’on peut qualifier globalement de légitimiste, au sens où elle accorde de la grandeur à ce qui est vu comme grand par le plus grand nombre, est, dans les faits, assez peu contestée par les utilisateurs de l’AFP qui, très souvent, la partagent. Pour illustrer ce sens commun, on peut prendre pour exemple les 8 flashs consacrés à des événements sportifs. Trois concernent des finales de Coupe du monde de football (1998, 2002 et 2006) et cinq des désignations de villes pour accueillir les Jeux Olympiques. Au regard des enjeux sportifs, mais aussi économiques, politiques et médiatiques, on peut trouver le choix de consacrer des flashs aux deux compétitions majeures relativement logique (grille culturelle). Cela dit, on est incontestablement en présence d’une boucle de légitimation, puisque la décision de flasher ratifie une hiérarchie de sens commun (le football est le sport numéro un dans le monde) qui, certes, s’impose en partie à l’AFP mais que celle-ci, en retour, va contribuer, se faisant, à renforcer.

L’explication par les grilles de lecture souffre toutefois de nous dire surtout pourquoi des milliers de faits ne seront jamais flashés, sans nous permettre de départager ceux qui peuvent y postuler. Car, à conformité égale, à ce sens commun de l’information, tous les événements n’ont pas la même “ flashabilité ”, c’est-à-dire les mêmes chances d’être flashés, et cela dépend alors de leur plus ou moins grande adéquation aux exigences du flash, ce qui témoigne encore une fois de l’existence d’une logique proprement journalistique, liée notamment aux formats, dans la sélection des nouvelles.

Il convient toutefois de mettre en garde contre une conception trop réifiante du format et du formatage qu’il imposerait automatiquement à tous. Car si l’on met de côté quelques critères formels, il y a, on l’a vu, suffisamment d’incertitudes dans la définition du format lui-même pour autoriser de facto une certaine souplesse dans ses usages individuels et collectifs.

3.3. Des marges de manœuvre dans l’usage du flash
Ces marges de manœuvre dans le maniement des formats peuvent être appréhendés à deux niveaux (qui ne sont d’ailleurs pas sans effets l’un sur l’autre) : celui des individus journalistes et celui de la collectivité rédactionnelle.

Tatonnements et innovations des décideurs
C’est principalement au niveau des décideurs (responsables rédactionnels) que se trouvent les plus grandes marges de manœuvre individuelles en matière d’usage du flash, comme le reconnaît volontiers le rédacteur en chef interrogé. “ Ce fonctionnement, qui ne répond pas à des seuls critères objectifs mais s’en remet pour une part à la sensibilité pour ne pas dire au feeling , ne peut évidemment qu’entraîner des incohérences, les perceptions émotionnelles variant fortement en fonction de l’époque ainsi que de la ou des personne(s) en charge de la décision. ”

Il faut toutefois distinguer les appréciations au coup par coup, qui peuvent effectivement conduire à ce qui apparaîtra de l’extérieur ou a posteriori comme des incohérences (pourquoi, par exemple, des flashs pour les désignations des villes accueillant les Jeux en 1986, 1993, 2001 et 2005 et pas en 1990 et 1997 ?) ou des innovations plus durables. Ainsi, dans les années 1960, le rédacteur en chef de l’époque, Basile Tesselin, a introduit la mention d’une source entre parenthèse à la fin du flash 67 .

Il ne faut d’ailleurs pas sous-estimer la vivacité des débats internes et les résistances face à certaines de ces innovations, comme le raconte toujours le rédacteur en chef interrogé. “ Je me souviens d’avoir provoqué une sorte de séisme culturel lorsque j’avais décidé de faire les onze flashes de l’Euro (un par monnaie). C’était, à mes yeux, un événement historique, il n’y aavait pas l’ombre d’un doute sur la véracité de l’info et, dans chacun des pays concernés au moins, l’info a été répercutée immédiatement par radios et TV. Mais cette ‘rafale’ de flashes heurtait ceux pour qui le flash devait conserver, quoi qu’il arrive, son caractère ‘sacré’. ”

Le format flash comme invention collective
On a vu plus haut que chaque flash est une production collective. Mais c’est aussi le flash en tant que format qui est une invention collective des agenciers car les formats ont une histoire, ce qui témoigne d’une certaine plasticité. On sait ainsi que le flash a été inventé par l’Associated Press en 1906. Il répondait alors à un souci de rapidité de transmission dans des conditions techniques beaucoup plus précaires qu‘aujourd’hui. Concernant l’AFP, nous ne disposons que de peu d’éléments sur l’usage des flashs avant les années 1980. Les témoignages livrés par Huteau et Ullman 68 ou Tesselin à propos de la couverture de plusieurs événements des années 1950-1960, (succession de Pie XII, 28 octobre 1958 69 , Conférence de Paris, 16 mai 1960 70 , assassinat de Kennedy, 22 novembre 1963 71 , guerre des 6 jours, 5 juin 1967 72 ) semblent toutefois indiquer une utilisation beaucoup plus intensive qu’aujourd’hui. Les manuels de l’agencier de 1971 et de 1982 invitent ensuite à ne pas en abuser. Au vu de notre relevé, on en compte en moyenne cinq par an au début des années 1980, puis les années 1987-1996 sont relativement maigres en flash (1 ou 2 en moyenne), avant une remontée à partir de 1997 (entre 6 et 9 par an). Tout ceci témoigne du fait que si le flash se caractérise par la rareté, il en est néanmoins fait un usage plus ou moins économe selon la période, ce qui, bien sûr, peut ne pas être sans conséquence sur les chances que possède un événement d’être flashé. Le débat raconté ci-dessus à propos des onze flashs sur les parités des monnaies avec l’euro.

Plus que ce qu’en disent brièvement les manuels, le flash, c’est ce qu’en font individuellement, et surtout collectivement, les agenciers, usage après usage. Et en la matière, même si tout n’est pas possible, et même si l’on peut identifier des constantes (critères formels et carré magique des exigences), il convient de ne pas sous-estimer les marges d’appréciation, sans doute variables selon les époques, qu’ils laissent aux journalistes dans leur travail de hiérarchisation de l’actualité internationale.

Une mise en garde en guise de conclusion
Au terme de l’ analyse, nous voudrions mettre en garde contre une possible interprétation, erronée, de ce que cette étude des flashs publiés par l’AFP depuis 1984 (par exemple du tableau 2 ) permet de dire sur la hiérarchisation de l’actualité internationale par cette agence. Nous avons, en effet, signalé que les flashs ne sont que la pointe la plus visible d’une production journalistique beaucoup plus vaste (souvent une centaine de dépêches ou plus) sur l’événement, car les “ faits bruts ” ne parlent pas d’eux-mêmes et la réduction factuelle agencière s’accompagne toujours d’une riche mise en perspective. On a vu aussi que sur certains événements pourtant abondamment couverts, il n’avait pas été possible à l’AFP de flasher (attentats du 11 septembre 2001,

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