Cahiers Albert Cohen N°19
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Description

« Humorialiste » : c'est par ce mot-valise (où se retrouvent l'humoriste, le moraliste et le mémorialiste) que Judith Kauffmann, enseignante à l'Université de Bar-Ilan, caractérisa naguère l'œuvre d'Albert Cohen dont elle fut l'une des meilleures spécialistes. Les Cahiers Albert Cohen rendent ici hommage à l'auteur de Grotesque et marginalité. Variations sur l'effet-Mangeclous (Peter Lang, 2000), qui nous a quittés en 2007. Certains articles sont directement en dialogue avec ses travaux et portent sur quelques-uns de ses thèmes familiers : le comique, le grotesque, la judéité , d'autres portent sur des sujets différents et fraient des voies nouvelles. Mathieu Belisle propose une analyse originale des paradoxes du personnage de Mangeclous« le mal né ». Maxime Decout revient sur « la fabrique du personnage juif » chez Cohen et sur le rôle séminal du Silbermann de Lacretelle. Ces Cahiers comportent aussi des études sur le comique gastronomique (Claudine Ruimi), la bêtise (Tiphaine Rivière) ou l’absurde (Julie Lescroart). Baptiste Bohet fait état des découvertes sur l’écriture de Belle du Seigneur que l’outil informatique a rendues possibles. Maurice Lugassy poursuit son travail de dépouillement d’archives concernant les activités sionistes de Cohen.

Informations

Publié par
Date de parution 10 février 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9782304030778
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Cahiers Albert Cohen
Cohen « humorialiste » : Hommages à Judith Kauffmann
N°19, 2009
Editions Le Manuscrit Paris


© Éditions Le Manuscrit, 2009
ISBN : 9782304030761 (livre imprimé) ISBN : 9782304030778 (livre numérique)


Titres déjà parus aux éditions Le Manuscrit
Cahier Albert Cohen n°8, Lectures de Belle du Seigneur
Cahier Albert Cohen n°15, Ô vous frères humains
Cahier Albert Cohen n°16, Hommage à Norman Tau
Cahier Albert Cohen n°17, Albert Cohen et la modernité littéraire
Cahier Albert Cohen n°18, Animal et animalité dans l’œuvre d’Albert Cohen


Avant-propos
Philippe ZARD
Judith Kauffmann, ce fut d’abord pour moi un nom et un livre : Grotesque et marginalité. Variations sur Albert Cohen et l’effet Mangeclous (Peter Lang, 2000). Longtemps, nous ne nous sommes connus que de loin. J’avais lu son essai avec un plaisir mêlé de curiosité. Comment parvenait-elle à parler de manière à la fois si rigoureuse et vivante du comique dans l’œuvre de Cohen ? Comment arrivait-elle à tenir des propos si intelligents sur les incongruités du Bey des Menteurs ? Souvent les universitaires évitent de parler de l’humour et du grotesque 1 , préférant se consacrer à des sujets réputés plus profonds. Et lorsqu’ils se hasardent à le faire, ils sont parfois ennuyeux comme la pluie. Judith parvenait, avec un bonheur rare, à être sérieuse sans être sinistre, pénétrante en restant légère, drôle sans superficialité. Elle se faisait un point d’honneur à définir ses termes, à s’appuyer sur la meilleure critique, à argumenter sans relâche ; mais le tout avec une élégance et une subtilité qui nous emplissaient de reconnaissance. Elle avait un sens rare de la citation qui fait mouche, un goût du langage qu’elle avait en partage avec son héros favori, celui qui, pour elle, était assurément le vrai héros de la fresque d’Albert Cohen : Mangeclous. Elle était, comme lui, comme Albert Cohen lui-même – et pour reprendre une de ses plus délicieuses créations verbales –, une « humorialiste », qui savait marier la morale, la mémoire et l’humour, cette « politesse du désespoir ». Relire aujourd’hui Grotesque et marginalité 2 , c’est retrouver les jeux infinis de miroirs et de dédoublements dans l’œuvre de Cohen, c’est goûter les rapports entre les « mets » et les « mots » dans les festins valeureux, c’est trouver le premier argumentaire charpenté sur la présence du mythe de Joseph et d’Esther dans les romans de Cohen (analyses reprises depuis par Jack Abecassis), c’est approfondir la méditation sur les relations entre le grotesque et le tragique de l’Histoire. La réflexion de Judith Kauffmann s’est poursuivie d’article en article, enrichie de sa connaissance intime de nombreux autres écrivains (Gary/Ajar, Modiano, Rawicz, Duras…) et nourrie par son enseignement à l’Université de Bar-Ilan, dont elle était une des personnalités les plus marquantes et les plus attachantes.
Je fus presque surpris, quand je la vis pour la première fois, de ce que l’auteur de Grotesque et marginalité fût une petite femme si parfaitement normale, d’allure si respectable – exception faite de cette vivacité de traits qui donnait à cette quinquagénaire l’allure d’une étudiante attardée. C’était en 2004, lors de cinq jours inoubliables à Cerisy-la-Salle, qui se passèrent en conférences sur Albert Cohen et en promenades dans un paysage enchanteur, où nous avons appris à nous connaître et à nous apprécier. C’était pour Judith un sacrifice très réel que ces quelques jours passés loin des siens. Qui ne se souvient qu’elle avait apporté, dans ses bagages, des dizaines de conserves « casher » qui lui permettaient de nous accompagner au réfectoire de Cerisy ? Toute Judith était là : elle ne cédait rien sur ses principes, mais rien non plus sur son envie d’être parmi nous, d’écouter, de convaincre, de batailler parfois, de partager sinon les « mets », du moins les « mots »... Elle pouvait se froisser sur des sujets sensibles, mais elle ne renonçait jamais à cette volonté de dialogue. C’est à Cerisy que j’ai compris que cette petite femme était décidément une grande dame.
Elle était pleinement israélienne, intensément juive, mais aussi, je le crois, très française par son amour immodéré de la belle langue et de la grande littérature. Sans doute se plaisait-elle à jouer ainsi les passeurs entre les mondes : la France et Israël, les religieux et les incroyants, les tenants de la culture classique et les nouvelles générations, tous embarqués dans une sacrée galère…
Elle nous a quittés prématurément en 2007. Elle qui aimait tant la vie, la vie avec les autres, la vie avec les livres, nous laisse avec de bien beaux souvenirs et son intelligence en héritage.
Les études de ce recueil seront donc dédiées à Judith Kauffmann et à son œuvre critique, du moins la part de celle-ci qui concerne directement Cohen (car les compétences et les publications de notre amie étaient bien plus vastes).
Certains articles sont directement en dialogue avec ses travaux et portent sur quelques-uns de ses thèmes familiers : le comique, le grotesque, la judéité ; d’autres portent sur des sujets différents et fraient des voies nouvelles. Mathieu Belisle propose une analyse profonde et originale des paradoxes – esthétiques, moraux et métaphysiques – du personnage de Mangeclous « le mal né », en les éclairant de perspectives sur l’histoire du roman. Maxime Decout revient (après Judith Kauffmann, mais aussi Charlotte Wardi et Evelyne Lewy-Bertaut) sur « la fabrique du personnage juif » chez Cohen et sur le rôle séminal du Silbermann de Lacretelle. Plusieurs contributrices de ce numéro d’hommage sont en cours (parfois en début) de thèse : Claudine Ruimi se livre à quelques variations gastronomico-littéraires ; Thiphaine Rivière s’interroge sur les formes de la bêtise chez Cohen ; Julie Lescroart s’essaie à un examen comparé de l’absurde chez Camus et Cohen. Baptiste Bohet nous communique quelques-uns des résultats de sa thèse récemment achevée : l’intérêt de son travail est propre à convaincre ceux qui restaient sceptiques devant l’application de l’informatique aux études littéraires. Maurice Lugassy poursuit son précieux travail de dépouillement d’archives concernant les activités sionistes de Cohen.

*
Comme si cela ne suffisait pas, Isaac Politis nous a quittés cette année. Il avait, depuis plus de vingt ans, avec une discrétion, une gentillesse et une générosité sans pareilles, accompagné et soutenu l’aventure de l’Atelier Albert Cohen. Nos pensées vont à sa famille et tout particulièrement à sa femme, Daisy Politis, qui est l’âme de notre association.


1 À propos du grotesque dans l’œuvre de Cohen, on ne peut éviter de citer les récents mémoires de Claude Lanzmann. Celui-ci évoque l’hommage que les Genevois ont réservé à l’écrivain à l’occasion de ses quatre-vingts ans. À l’exception du témoignage « drôle et vivant » de Marcel Pagnol, Lanzmann juge que tous les intervenants « plus au fait que [lui] des mœurs feutrées de la haute société genevoise et pratiquant à la perfection la langue castrée des colloques, rabotaient tout ce qui dépassait dans l’œuvre d’Albert Cohen » ( Le Lièvre de Patagonie . Mémoires, Paris, Gallimard, 2009, p. 381). Lanzmann met alors les pieds dans le plat : « J’étais le dernier orateur, j’avais préparé un texte écrit, que je rejetai, et annonçai en guise d’exorde le contenu de mon propos : “Je vais vous parler du rôle et de la fonction des toilettes, qu’on appelle encore WC, dans Belle du Seigneur .” Frémissement d’effroi dans la salle, pétillement de joie maligne dans les yeux d’Albert assis juste en face de moi. [...] Quelques journaux, le lendemain, me nommèrent en criant au scandale, un ou deux m’approuvèrent, Cohen me dit : “Vous êtes le seul à avoir parlé de moi comme je le souhaitais” » ( Ibid. , p. 382).

2 On pourra consulter les excellents comptes rendus de Carole AUROY (Cahiers Albert Cohen, n°10, 2000, p. 185-187) et de Vincent JOUVE : http://www.fabula.org/revue/cr/108.php


ÉTUDES


Mangeclous, le mal né
Mathieu BÉLISLE
Université de Chicago
De quelque manière qu’on l’envisage, le personnage de Mangeclous se présente toujours comme le héros d’une immense comédie burlesque. Pour lui, en effet, la vie entière est un théâtre. Comment oublier les innombrables épisodes où le personnage met à profit son sens du spectacle pour infléchir le cours des événements, pour leur donner sa couleur, sa fantaisie, son humour, et profiter du concours d’autrui pour augmenter, de quelque manière, son capital ? Comment ne pas songer, par exemple, à la procession funéraire en l’honneur de Petit-Mort, un fils disparu en bas âge, qui lui permet, grâce au déguisement qu’il arbore à cette occasion, de mener à bien une entreprise de contrebande ? Au lucratif service de transport en cage qu’il met en place pour soustraire ses congénères à la menace, elle-même fictive, d’une jeune lionne échappée d’un jardin zoologique et égarée dans le ghetto ? Aux fameux cours de séduction qu’il dispense depuis sa cuisine, où il fonde l’Université de Céphalonie non sans avoir réclamé de ses auditeurs le paiement de la leçon? Et encore, aux nombreux enfants à qui il prédit la fortune en les invitant à se souvenir de lui au jour (éventuel) de leur prospérité ? Partout où il passe et quoi qu’il fasse, Mangeclous témoigne d’un appétit débordant, d’une faconde inépuisable que rien ne paraît devoir arrêter.
Car il faut bien admettre que le personnage ne souffre aucune des limites habituelles. Sa nature expansive lui permet d’occuper à lui seul l’espace de la « scène ». De fait, si la démesure du personnage, sa capacité à détourner les événements et les questions de leur portée « sérieuse » pour les transformer en autant de numéros de cirque amusent le lecteur, il n’empêche que celles-ci peuvent se présenter comme des entraves à la bonne marche du récit. C’est que Mangeclous ne vient jamais seul ; le mouvement qu’il initie est reproduit et amplifié par ses quatre compagnons, et parfois même par la foule des habitants du ghetto de Céphalonie. Chaque événement, chaque nouveauté doit « traverser » les cinq amis que l’on appelle les Valeureux, comme cinq cribles de taille et de résistance diverses : apprenant par exemple la nouvelle qu’une grande récompense leur est promise, chacun y va de ses questions, de ses réactions, de ses hypothèses et des pitreries qui, aussi vaines qu’elles puissent paraître, accaparent une large part de l’intrigue. À vrai dire, il semble que chaque réunion des Valeureux, véritable « chœur » (S 3 , p. 208), mobilise (et parfois immobilise) le roman entier – c’est-à-dire l’ensemble de ses moyens, de son économie propre : la narration, la description, le personnel, l’action, le décor –, au point où la seule manière de redonner au récit une nouvelle impulsion, comme l’a remarqué Catherine Milkovitch-Rioux, consiste pour le narrateur à clore le chapitre et à renouer avec une intrigue parallèle 4 . Tout se passe comme si le seul moyen de contenir l’expansivité de Mangeclous et de ses compagnons était de la soumettre à une certaine retenue descriptive, une retenue à laquelle le romancier, ainsi qu’il l’admettra lui-même, ne parviendrait pas toujours à se résoudre 5 .
Si Mangeclous donne l’impression de vouloir occuper tout l’espace disponible, de loger partout où on lui en donne l’occasion, rappelons qu’il apparaît d’abord, dans Solal , comme un personnage secondaire, simplement précédé par sa réputation. Avant que de le voir à l’œuvre, le lecteur est en effet renseigné sur la nature du personnage par une carte de visite, dont nous ne citerons que le début (le libellé compte en tout une trentaine de lignes) :

Carte de Visite de Maître Pinhas Solal
Des Solal originaires de France bénie
Mais en Exil depuis des Siècles Hélas
À Céphalonie Île grecque en Mer Ionienne
Citoyen Français Papiers en Règle
Surnommé Parole d’Honneur
Dit Mangeclous Professeur Très
Émérite de Droit Avocat Habile
Docteur en droit et médecine non diplômé. (S, p. 19)

Mis à part l’emploi des lettres majuscules, qui donnent à l’ensemble un caractère à la fois pompeux et grotesque, ce qui frappe dans l’ordre des éléments de présentation, c’est la préséance que la carte de visite accorde aux origines lointaines , premières, du personnage. Avant d’être professeur, avocat ou docteur – tous titres usurpés par ailleurs –, Mangeclous vit d’abord en Grèce comme un exilé, portant la mémoire de la « France bénie », cette Arcadie dont ses compagnons et lui ne cessent d’entretenir le souvenir. Dans Mangeclous , son deuxième roman, Cohen rappelle d’ailleurs à ses lecteurs, dans l’un de ces apartés dont il a le secret, les origines de ses personnages. À ceux qui n’auraient pas lu Solal , il adresse « quelques notes en vrac et à la hâte » , où il insiste sur leur lointain enracinement dans une France de jadis. À l’intérieur du ghetto de Céphalonie, écrit-il, se distingue un petit groupe de Juifs appartenant à la branche cadette des Solal, les Valeureux qui, par leur appel à de lointaines filiations, cherchent à échapper à la pauvreté du temps présent, aux limites géographiques et sociales qui les enserrent, en se transportant hors de leur espace linguistique et culturel, en direction de la Renaissance et du Moyen Âge français. À une syntaxe orientalisée, faisant écho à la tradition des contes, se superposent des expressions idiomatiques propres au moyen français – « Oncques ne chus-je en telle embûche » (S, p. 33) ; « Peu me chaut » (M, p. 65) – sans compter l’expression des admirations littéraires : « Durant les soirées d’hiver, les cinq amis lisaient ensemble Villon, Rabelais, Montaigne ou Corneille, pour ne pas perdre l’habitude des tournures élégantes » (M, p. 34). À la mesure de leurs moyens, Mangeclous et ses compagnons pratiquent ce que Thomas Pavel a très justement appelé « l’art de l’éloignement » 6 . Conscients du fait que leurs racines sont ailleurs, ces personnages manifestent le besoin de vivre, en fiction, dans plus d’une époque à la fois, de trouver dans le passé familial et collectif une part essentielle de leur identité.
La naissance du personnage
Cette insistance – ou plutôt : cette fascination – pour le lieu et le temps des origines appartient depuis toujours à l’art du roman. C’est que les romanciers sont aux prises avec une question très concrète, qui ne touche pas tant aux origines du monde qu’à celles de leur monde, et plus particulièrement à celles de leurs personnages.
Dans les romans de chevalerie, l’histoire racontée par le roman épouse l’histoire de la vie du personnage ; elle en est issue, et se trouve en quelque sorte justifiée par elle. C’est le cas, par exemple, de Merlin ou de Lancelot, dont la naissance et la mort structurent l’ordre et la durée des récits qu’ils habitent. Le roman picaresque reprend ce schéma en déroulant, comme un fil, l’existence du héros le long d’une route. À cette forme de roman correspond ce que Mikhaïl Bakhtine désigne dans Esthétique et théorie du roman 7 comme le « chronotope » du chemin, qui établit un parallèle étroit entre le déroulement de la vie du personnage et la progression d’un voyage, dont la naissance constitue le point de départ, et la mort – ou parfois l’apogée d’une réussite –, le terme.
À partir de l’âge classique, la représentation de la naissance du personnage semble perdre de sa valeur au sein de l’économie du roman. Le récit de sa naissance ne représente plus un passage obligé. Dans le roman baroque, par exemple, inspiré en cela par la traduction des Éthiopiques et par l’influence grandissante des récits d’Homère et de Virgile, le héros n’apparaît plus désormais que dans le cours même de l’aventure, in medias res . Le récit désormais négligé de la naissance est soumis aux aléas des souvenirs, dont le personnage assure souvent lui-même la relation. Vers le siècle suivant, cette appropriation personnelle permet au personnage de modifier le récit de sa naissance et de le faire concorder avec son « roman familial ». Il cherche alors à tirer de ce récit les indices prémonitoires de sa valeur ou d’une élection particulière : une vie familiale perturbée, des persécutions et des sévices, une marque physique 8 . C’est le cas de Robinson Crusoé qui, perdu dans son île, se remémore le temps de sa naissance afin de définir le sens de sa durée et de son « aventure ». C’est aussi le cas de Tom Jones, enfant trouvé du roman de Fielding, que la découverte, in extremis , de ses origines véritables conduit à une fin heureuse.
Au xix e siècle, fait remarquer Isabelle Daunais, la question de l’enracinement du personnage dans le lieu de naissance devient, dans le roman réaliste, de plus en plus secondaire :

[S]a naissance se fait beaucoup plus évasive. Les romanciers réalistes font en effet de moins en moins « naître » leurs héros, qu’ils choisissent au détour de la rue, ou tout au moins qu’ils représentent au détour de la rue, saisis au hasard d’un regard, élus sans distinction ou pour à peine un détail, une excentricité 9 .
On voit désormais apparaître le personnage à une intersection fréquentée, à son arrivée dans la grande ville où il cherche fortune. Plus que jamais conscient de son passé et de ses origines premières, ce héros, qu’il se nomme Rastignac, Julien Sorel ou Becky Sharpe, ne cherche pas moins à s’en séparer, voire à les effacer au profit d’une naissance « sociale », qui consacre sa véritable venue au monde.
À cet égard, la « fabrication » de l’identité de Mangeclous représente un paradoxe fascinant. Car en même temps que le personnage ne cesse de rappeler à qui veut l’entendre ses racines lointaines, celles qui l’attachent à la « France bénie » , il ne peut s’empêcher de chercher dans l’univers qui est le sien, dans les individus qu’il côtoie ou qu’il rêve de côtoyer, le terme de sa maturation, il ne peut s’empêcher de trouver, non plus ailleurs ou dans le lointain, mais dans le monde immédiat , la forme et la matière de son identité.
À maintes reprises, Mangeclous offre à ses auditeurs le récit étrange de sa naissance, récit qui lui offre l’occasion de fournir une explication au sujet de l’origine des marques qui ornent son crâne déformé :
Il a été parlé plus haut de la rigole crânienne de Mangeclous. Le faux avocat donnait des explications diverses et contra dictoires de cette anomalie. Voici la plus cou rante : « Sachez, ô mes amis, que lorsque je vis le jour j’étais fort précoce et assez miraculeux. Sortant de l’honorable panse de ma dame mère, ma première pensée fut de deman der à la sage-femme s’il y avait quelque chose de bon à manger dehors. Elle me répondit que non. – Alors je rentre, dis-je, car j’ai faim. – En effet, j’étais assuré de trouver une immédiate provende en l’intérieur maternel. Et je décidai de n’en point sortir, ayant appris que ma mère avait un lait peu crémeux. Vous savez que je ne quitte pas de bon gré une salle à manger. En conséquence, on dut me faire sortir avec des tenailles, d’où mon crâne rigoleux. » (M, p. 52-53)
Ce n’est pas la première fois dans la littérature qu’un personnage subit des déformations physiques à la suite d’un accouchement mouvementé. Pensons seulement à Tristram Shandy, le héros de Sterne, qui aura la cloison du nez écrasée par les forceps de l’accoucheur. Le récit de cette naissance n’est d’ailleurs pas très éloigné du mythe ou de la légende typiques, dans lesquels, écrit Marthe Robert, « l’humanité archaïque a déposé son horreur de naître. » 10 Cette difficile venue au monde, aussi comique soit-elle, s’apparente aux circonstances qui président à l’apparition de l’enfant du conte ou du mythe : comme lui, Mangeclous « naît de travers, dans des circonstances malheureuses qui le marquent en quelque façon. » 11
Doué de parole comme l’était à sa naissance Gargantua, Mangeclous ne peut s’empêcher d’afficher sa déception devant le monde qu’il découvre, et qui ne lui offre pas l’abondance et le confort dont il aurait rêvé. À la différence du géant rabelaisien, fils de Gargamelle et de Grandgousier, qui trouve dès sa naissance une abondante provision de nourriture (on lui offre à manger des troupeaux entiers), Mangeclous n’a droit qu’à du lait « peu crémeux » . Aussi ne peut-il s’empêcher tout à la fois de regretter l’abondance du ventre maternel et de souligner l’écart qui existe entre le monde qu’il découvre et la « France bénie » , mythique, à la fois celle des héros rabelaisiens et celle de ses propres ancêtres. Le contraste est en effet saisissant. Alors que Gargantua découvre à sa naissance un monde entièrement dévoué à ses besoins, un monde édénique où cohabitent les dieux, les géants et les hommes, Mangeclous se heurte à un univers résolument hostile. L’opposition n’est d’ailleurs pas sans rappeler un passage de La Peau de chagrin , où Balzac semble apprécier l’ampleur de la difficulté qu’il y a pour un romancier à exprimer le rire généreux de Rabelais dans le monde – moderne – de la contingence. Au sujet de ses jeunes héros désargentés, de Raphaël de Valentin et de ses compagnons réunis à l’occasion d’un improbable banquet, l’auteur de La Comédie humaine écrit : « Entre les tristes plaisanteries dites par ces enfants de la Révolution […], et les propos tenus par de joyeux buveurs à la naissance de Gargantua, se trouvait tout l’abîme qui sépare le dix-neuvième siècle du seizième. » Et d’ajouter : le siècle de Rabelais « apprêtait une destruction en riant, le nôtre riait au milieu des ruines. » 12 Il semble que Mangeclous, à sa naissance, découvre précisément un monde ruiné, ou menacé de ruine, un monde où il manque de tout, y compris et surtout du nécessaire. Aussi éprouve-t-il le désir de ne pas naître, du moins de retarder l’échéance de sa naissance pour se soustraire, si possible, à l’épreuve de la contingence : il voudrait éviter de mesurer l’abîme séparant le temps idyllique d’avant sa naissance et le temps déchu de l’ici et du maintenant. Il semble que sous le voile comique de ses discours et de ses gesticulations, il soit conscient de l’écart séparant la vie rêvée – celle qui le rendrait égal aux géants rabelaisiens ou aux « grands » de ce monde – de la vie réelle. C’est pourquoi Mangeclous rêve du monde d’avant sa naissance ou d’avant la chute, un monde qu’il ne lui appartient pas d’habiter – et qui par conséquent n’est jamais susceptible de le décevoir.
Car le refus de venir au monde, envisagé depuis le point de vue de l’anthropologie, correspond aussi au désir d’être préservé d’un rabaissement, d’une chute. Pour Gilbert Durand, « les manipulations et les dénivellations brutales qui suivent la naissance, seraient en même temps que la première expérience de la chute la première expérience de la peur » 13 . De fait, pour Mangeclous, la naissance, plutôt qu’une occasion de rédemption, représente une expérience angoissante. Devenir pleinement humain, pour lui, c’est choir hors du sein maternel, sortir de l’Éden, en être expulsé pour se trouver condamné à un perpétuel état de manque. Si Adam, avant de vivre l’expérience de la chute originelle, a été tiré de la terre pour se rapprocher du divin (il maintiendra avec la divinité, du moins dans les temps d’avant la Chute, un dialogue qui l’élève), Mangeclous se trouve d’emblée rabaissé par sa naissance, une naissance provoquée, violente. Sa venue au monde n’est pas le fruit d’une volonté bienveillante ni ne s’accompagne des signes d’une quelconque élection ; opposant son refus, il naît de force , prisonnier de tenailles qui le marquent, littéralement, à vie.
Aussi, plongé tête première dans la banalité prosaïque de l’existence, Mangeclous ne peut vivre l’élan vers le haut qu’en imagination, en multipliant les associations fictives non pas d’abord avec quelque figure située hors du monde et le surplombant de tout temps, mais avec ceux que l’on peut considérer à bon droit, du point de vue du héros de Cohen, comme les substituts ou les relais de la divinité, ceux qui incarnent pour lui une forme de transcendance inférieure : les « grands » de ce monde.
Un inépuisable fabulateur
À l’image de celui que Marthe Robert définit comme un « enfant trouvé » 14 , Mangeclous s’invente des relations fabuleuses pour se consoler de sa condition défavorable. Lui qui ne reconnaît aucune obligation extérieure à sa vision aime croire qu’il est l’ami des puissants. Lorsqu’il écrit au baron de Rothschild, à Churchill, à Staline, au président Lebrun ou à la reine d’Angleterre et qu’il leur envoie des dons (presque toujours dérisoires), tout indique qu’il cherche à combler la distance entre son état de misère réelle et l’idée grandiose qu’il se fait de lui-même, à pallier l’absence de reconnaissance qui l’afflige.
Mais précisons tout de suite que nous sommes loin, chez Mangeclous, des ambitions de grandeur qui animent les personnages de Balzac ou de Stendhal, de ces désargentés qui arrivent par les femmes, de ces intellectuels besogneux en quête d’absolu, de ces artistes persuadés de leur génie qui espèrent réussir, de ces futurs hommes d’État pressés de conquérir Paris. Pour ces héros, l’écart entre l’ambition et la réalité demeure le plus souvent ténu. Leurs rêves, aussi démesurés soient-ils, les introduisent dans l’antichambre de la gloire. Il n’en va pas de même de Mangeclous et de ses compagnons, dont les rêveries ne font que mettre en évidence l’immensité de l’écart qui sépare l’ambition de sa réalisation, le caractère illusoire de la toute-puissance qu’ils ne cessent pourtant de célébrer – et de singer.
Ce qui frappe aussi dans le comportement des compagnons de Mangeclous, c’est que leur soif de grandeur et de valeur ne les incite à entreprendre aucune action significative. Ils se refusent à toute lutte véritable, à ce qui pourrait les soumettre aux épreuves de la vie. L’« aventure » n’est guère prisée par ces hommes qui comprennent mal le fonctionnement du monde, un monde auquel ils préfèrent d’ailleurs la clôture rassurante du ghetto de leur enfance. Pour soulager leur envie de gloire, les Valeureux, plutôt que de se porter au-devant du danger, se contentent de porter des décorations. D’ailleurs, loin de se moquer, le narrateur voit moins cette attitude comme le signe d’une faiblesse ou d’une démission que comme le moyen d’éviter des souffrances inutiles :
Les Valeureux savaient ne pas s’embarrasser de considérations inutiles : lorsqu’ils avaient envie d’une décoration, ils l’arboraient tout simplement pendant un jour ou deux. Ils évitaient ainsi des démarches humiliantes et ils éprouvaient infiniment plus de plaisir que les véritables décorés. Inspirons-nous de leur sagesse. (S, p. 52)
À l’instar de Mangeclous, plusieurs personnages de Cohen éprouvent des difficultés à rentrer dans l’ordre du réel. À la différence des personnages réalistes, à qui les écarts ne sont guère permis, certains personnages redoublent leur activité fabulatrice afin de repousser l’échéance du retour à la vie concrète. Même Solal, dont la réussite sociale ne fait pas de doute, apparaît le plus souvent comme un personnage chevaleresque égaré dans le monde moderne. Cet idéaliste fait même songer à don Quichotte qui « n’admettait que les incursions dans les siècles passés ou dans les pays de rêve » (S, p. 123), ainsi que l’a bien montré Philippe Zard 15 . De fait, les fabulateurs cohéniens cherchent à se maintenir le plus longtemps possible à l’écart des exigences réelles, à se soustraire à l’emprise de ce qui les empêcherait de s’évader « ailleurs » :

Les trois rêveurs dégustaient cette discussion et causaient sans s’apercevoir des heures qui passaient. Il importait peu à ces fils d’Orient que leur conversation fût fantasque et vaga bonde. L’essentiel était de deviser en fraternelle compagnie et de parler de lointains horizons. (S, p. 39)
Mangeclous, au moment où il achève la rédaction d’une lettre à la reine d’Angleterre – une lettre qui d’ailleurs ne parviendra jamais à destination –, ne cesse d’ajouter des post-scriptum, qui se transforment en « psitt ! » familiers à mesure qu’il perd le sens des convenances. Tout se passe comme si, gagné par le charme d’une fiction qui le rendait égal à une reine, il n’arrivait pas à terminer sa lettre. Craint-il de ne pas recevoir de réponse ? Redoute-t-il d’être déçu par le retour abrupt à la réalité ?
Il reste que la préparation de la rencontre hypothétique avec la reine occupe presque entièrement le dernier tiers des Valeureux . Mangeclous se réjouit à l’avance de l’accueil qui lui sera fait – « J’aurai le plaisir d’être reçu à Buckingham Palace. » (V, p. 321) – et il promet à la reine qu’il saura la séduire :
Un grand Secret maintenant ! Cette nuit je me suis endormi un instant et j’ai rêvé que je logeais au Palais de Buckingham ! Nous étions heureux, votre Majesté et moi, et nous ne nous quittions jamais ! (V, p. 336)
La multiplication des post-scriptum, où Mangeclous se répand en anecdotes et en compliments, si elle souligne le plaisir de raconter, trahit aussi le désir de repousser le plus longtemps possible la résolution désavantageuse, c’est-à-dire le moment, par ailleurs hypothétique, où il comprendra que le récit de son existence ne présente aucun intérêt aux yeux de la monarchie anglaise.
Peut-être par crainte d’être déçu du résultat de son entreprise – c’est-à-dire de ce qu’elle restera précisément sans effet –, Mangeclous n’épuise jamais sa faconde, cette « éloquence torrentielle », remarque Judith Kauffmann, qui fait penser à une « forme verbale de l’incontinence » 16 . Ce grand conteur éprouve une telle confiance dans sa capacité de fabulation qu’il prend la parole avant même de savoir ce qu’il va dire. La question lancée à ses compagnons s’apparente à un acte de foi : « Savez-vous quoi ? demanda le Bey des Menteurs qui ne savait pas encore lui-même l’histoire qu’il allait leur raconter. » (S, p. 229) Mangeclous a horreur du silence, et de la clôture.
La conclusion des Valeureux – qui représente également la conclusion du cycle romanesque cohénien – est fascinante dans la mesure où elle semble donner raison au personnage : elle le soustrait à l’épreuve de la réalité. Même si le lecteur et le narrateur peuvent penser que la reine d’Angleterre ne recevra jamais la lettre que Mangeclous a rédigée, les derniers mots du roman réservent la possibilité d’un succès, et même d’un succès absolu : « Mangeclous, vainqueur éternel » (V, p. 344), conclut le narrateur. Au terme de l’aventure, du moins de ce qui en tient lieu, tout se passe comme si Cohen renonçait à faire rentrer son personnage dans l’ordre du réel, comme s’il choisissait de l’en préserver. Les mots qu’il choisit revêtent un caractère intransitif, gratuit. La victoire « rêvée » de Mangeclous se passe de tout combat, voire de toute action.
Entre la connaissance et l’innocence
Cette difficulté de faire face au monde réel, de s’y mesurer, difficulté qui est encore et toujours celle de naître et de grandir, n’est sans doute pas étrangère aux rapports ambigus que Mangeclous entretient avec les femmes, en qui il semble voir à la fois une source de vie et le signe d’une menace. Dans la tradition du carnaval populaire, rappelle Bakhtine, la femme représente une figure ambivalente : elle « rabaisse, rapproche de la terre, corporalise, donne la mort ; mais elle est avant tout le principe de la vie, le ventre. » 17 Pour Mangeclous, cette ambivalence est mise en évidence dans la relation qu’il entretient avec son épouse Rébecca, en qui il voit tantôt « une grosse larve » (M, p. 76) ou « une Pythie » (M, p. 72) dressée sur son pot de chambre, tantôt « une noble dame » , une « belle princesse » digne d’un « déférent amour » (M, p. 73) à laquelle, mi-moqueur mi-chevaleresque, il jure une fidélité éternelle 18 .
Aucune femme, dirait-on, ne peut atteindre à l’idéal nourricier auquel Mangeclous aspire. Parce que sa propre survie ne semble jamais assurée, le personnage reporte ses désirs, y compris sexuels, sur l’absorption de nourriture. Manger permet à Mangeclous de jouir, pendant un instant, du plaisir et du confort que lui offrait le séjour dans le sein de la mère. Pour lui, rien ne peut venir à la hauteur de ce lieu où il reçoit la vie et est préservé de tout mal. La nourriture lui est si précieuse qu’elle devient le lieu d’expression des plus grands excès. Excès de jalousie, qui lui fait négliger l’alimentation de ses enfants au profit de la satisfaction de son propre appétit. Voulant récompenser ses enfants pour leur écoute attentive lors d’une énième leçon, Mangeclous, de retour dans sa « sombre cave où la confiture s’étalait dans sa tiédeur parfumée » (M, p. 92), leur annonce qu’ils auront le privilège… de le regarder manger son dessert. Excès de gourmandise, qui l’incite à dévorer immédiatement ce qu’il cuisine – « Mangeclous ne mettait jamais sa confiture en pot. Il la fabriquait et la mangeait aussitôt, à même la soupière. » (M, p. 92) –, à se nourrir de tout ce qu’il rencontre, y compris, d’après la légende qui circule à son sujet, de clous. Parce qu’elle est placée sous le signe de la dépense – d’énergie, de parole, d’argent –, l’existence de Mangeclous ne souffre aucune privation ; elle doit s’alimenter de tout ce qui se trouve à sa portée.
Aussi, quel que soit l’endroit qu’il habite, Mangeclous n’occupe-t-il jamais que la cuisine – ou l’espace qui s’en approche le plus. C’est dans sa cuisine qu’il fonde l’Université de Céphalonie, qu’il éduque ses fils, qu’il discute avec son épouse et qu’il s’enferme pendant de longues heures pour déguster les plats qu’il vient de préparer. Quand il sort de sa cuisine, il fréquente les marchés et visite les restaurants et les tavernes – celle de Moïse le sourd se présente comme « une cave ombreuse, puante de vin » (M, p. 31) – ou, plus directement encore, il gagne la cuisine des autres (pensons à sa visite chez les Deume, dans Belle du Seigneur , qui lui fournit l’occasion de vider le garde-manger), où il se repaît avec un enthousiasme digne des mystiques. Devant le moindre plat, son ravissement atteint des proportions inouïes :
Puis [Mangeclous] attaqua le cassoulet. Les pieds nus et le torse fort poilu, il se réjouit à la limite de la réjouissance, faisant force claquements de langue et divers bruits de lèvres et frappant son assiette et interpellant le maître d’hôtel et criant que jamais il n’avait mangé aussi bien et rotant et discutant tout en se nourrissant et riant et résolvant toutes questions […] et racontant des histoires infinies et chantant à tue-tête que la vie était belle et s’empiffrant des deux mains. (M, p. 380)
Le plaisir de manger, dirait-on, lui fait presque toucher à l’infini. Cela lui permet, ainsi qu’il s’en confie à Salomon, d’ « oublier [s]a mort certaine » et de compenser son malheur, celui « de n’être point ambassadeur ni même un ministre plénipotentiaire de rien du tout n’ayant pas droit au titre d’Excellence ! » (V, p. 234) En d’autres termes, la nourriture apparaît aux yeux de Mangeclous à la fois comme le lieu inépuisable de l’émerveillement et comme une sorte d’expédient qui lui permet d’engourdir sa conscience afin d’oublier, pendant quelques instants, les inconvénients de sa naissance.
Si Mangeclous ne cesse de se tourner vers l’expérience concrète, s’il se présente même comme l’un des plus grands héros carnavalesques de la littérature contemporaine, il ne se résout pourtant jamais à se définir par sa seule vie matérielle. C’est que, par un curieux paradoxe, ce héros comique hésite à vivre pleinement dans la réalité qui s’offre à lui. Étrange faculté d’un personnage qui, en même temps qu’il manifeste – souvent de manière ostentatoire d’ailleurs – son attachement à la finitude de la vie « basse », ne semble pas posséder le sens du réel. Car ce qui surgit en lui à chaque fois qu’il se rapproche du monde, ou plutôt : qu’il s’approche de la connaissance de ce monde, de ses mécanismes, de ses « lois » implacables, à chaque fois qu’il manifeste le désir de s’approcher de ceux qui gouvernent ce monde, c’est le désir contraire d’en être comme préservé, de pouvoir se maintenir sur le seuil et ainsi éviter de lui appartenir. Il semble que Mangeclous redoute par-dessus tout une entrée définitive dans le monde, une entrée qui lèverait une fois pour toutes, comme pour Lucien de Rubempré, Rastignac ou Julien Sorel, le voile des apparences, une entrée appelée à le décevoir en ce qu’elle démentirait ou contredirait la nature glorieuse, héroïque de ses origines rêvées. Contrairement aux héros réalistes qui rêvent de mettre leurs ambitions à l’épreuve de la réalité, de quitter l’ordre de l’innocence, de l’enfance, pour gagner l’ordre de la connaissance, qui souhaitent entrer sur la scène du monde, s’y faire une place et y briller, quitte à en éprouver la déconvenue, Mangeclous se trouve jeté d’emblée de l’autre côté du miroir, dans cela même qui fait l’objet de leur désir. Au matin de sa vie, il est confronté à la réalité prosaïque, dure et nue, à un monde sans innocence.
Mais il est vrai que le monde que Mangeclous et les héros réalistes découvrent n’est pas tout à fait le même. Celui que Sorel, Rastignac et de Rubempré découvrent concerne essentiellement la vie sociale, c’est-à-dire l’espace hautement régi des conventions et de la bienséance, celui qui convie, ainsi que le constate Lukacs, au spectacle grimaçant de l’urbanité 19 . À côté de ce théâtre, dans les marges qui se déploient tout autour de lui, se trouve encore un hors scène, espace « négatif » que le héros réaliste peut gagner pour trouver un abri, même dérisoire, contre les malheurs et les vicissitudes du monde. Or le théâtre que découvre Mangeclous à sa naissance est dépourvu de coulisses ; il se résume tout entier à une scène dont on ne saurait s’échapper, ainsi que le suggère cet épisode loufoque :
Et il [Mangeclous] s’en fut, une main recouvrant son front baissé et l’autre tendue en arrière, comme font les rois aveugles dans les tragédies classiques. Il se dirigea vers la sortie comme un homme décidé à quitter ce bas monde. Mais, hélas, la porte était fermée à clef. (M, p. 347)
Ce n’est pas une divinité, une force ou un principe supérieurs, étrangers au monde qui empêchent Mangeclous de trouver la voie de sortie, mais l’ordre même de la contingence auquel il appartient de gré ou de force, le hic et nunc hors duquel il ne peut plus se comprendre ou se définir : la porte est fermée à clef. Or l’impossibilité de la sortie, loin de l’abattre ou de le tourmenter, se présente en définitive comme la condition même de son triomphe. Certes, comme aucune retraite effective ne lui est permise, Mangeclous se sert de son imagination pour concevoir une vie meilleure, celle qu’il pourrait vivre dans la France bénie ou en compagnie des grands. Mais surtout, et c’est peut-être la principale découverte de ce personnage – ou celle que Cohen réalise à travers lui –, il use de son imagination, non pas tant pour quitter le monde que pour se quitter lui-même et vivre la vie des autres, vivre de la vie des autres.
*
La difficulté de naître de Mangeclous n’est pas le signe d’une faiblesse ou d’une incapacité. Loin s’en faut. Elle représente d’abord ce qui fait son intérêt, ce qui lui donne sa singularité et sa valeur. C’est parce qu’il est un personnage qui peine à venir au monde, c’est-à-dire aussi un personnage auquel sont encore réservées des possibilités infinies de développement, que Mangeclous peut prétendre vivre mille vies différentes. Car pour ce personnage, rien ne semble jamais joué, jamais fini.
En dépit d’une matérialité exacerbée (c’est un personnage tout en gesticulation, dont la corporéité prend le plus souvent une ampleur grotesque), Mangeclous témoigne d’une légèreté incomparable. Sans profondeur, il se répand partout, virevoltant comme un funambule à la surface des choses. Son existence d’être fini se trouve compensée par la puissance de son imagination, qui lui permet de revêtir et de jouer le plus grand nombre d’identités possible. Conscient que les origines lointaines ne suffisent pas à le définir et qu’il ne peut s’emparer des titres de grandeur dont il rêve, il ne cesse de se tourner vers l’autre, à vrai dire vers tous les autres , les innombrables « petits » personnages qui peuplent son univers et auxquels il donne une voix, une valeur. Faut-il rappeler que ce personnage se nomme en réalité Pinhas Solal, Mangeclous n’étant tout au plus qu’un surnom parmi nombre d’autres ? D’ailleurs, le titre (complet) du roman que Cohen lui consacre ne parvient à rendre qu’une infime partie de la prolifération identitaire, « babélienne », de son héros :
Mangeclous. Surnommé aussi longues dents et œil de Satan et Lord High Life et Sultan des Tousseurs et Crâne en Selle et Pieds Noirs et Haut-de-Forme et Bey des Menteurs et Parole d’Honneur et Presque Avocat et Compliqueur de Procès et Médecin de Lavements et Âme de l’Intérêt et Plein d’Astuce et Dévoreur de Patrimoines et Barbe en Fourche et Père de la Crasse et Capitaine des Vents.
Parmi tous ces surnoms, qui sont comme autant de possibilités, laquelle désigne vraiment Pinhas Solal ? Aucune d’entre elles prises isolément, semble-t-il. Pas même leur ensemble, puisque celui-ci n’est jamais clos, se prêtant à un mouvement de redéfinition. L’expression de son identité amène Mangeclous à déborder ses propres limites pour s’approprier le plus grand nombre d’identités, de métiers, de langues, bref à faire du malheur de sa naissance la source même de son étrange beauté.


3 Nous désignerons les romans de Cohen par les abréviations suivantes : S pour Solal (1930), M pour Mangeclous (1938), BS pour Belle du Seigneur (1968) et V pour Les Valeureux (1969). Notre édition de référence est celle de la collection « Folio » de Gallimard.

4 Catherine MILKOVITCH-RIOUX, L’Univers mythique d’Albert Cohen. Personnages, décors et mise en scène, Villeneuve d’Asq, Presses Universitaires du Septentrion, 1995, p. 19.

5 « Assez sur Mangeclous. À peine ai-je pris cette décision que des détails nouveaux sur le Bey de Menteurs me sont revenus, et j’ai consulté une personne chère. “Ne pourrais-je pas en rajouter encore un peu?” lui ai-je demandé. Comme elle est raisonnable, elle m’a répondu : “Vous en avez déjà tellement dit sur Mangeclous, il faut savoir s’arrêter.” Mais elle a deviné ma déception, m’a regardé avec une étrange pitié de tendresse. Elle sait que toutes ces longueurs feront du tort à ce livre et que ce n’est pas malin d’en dire trop. Mais elle sait aussi que j’écris surtout pour notre plaisir, à elle et à moi, et en somme assez peu pour le succès, ce succès si cher à tous ces futurs cadavres. » (V, p. 28-29).

6 Thomas PAVEL, L’Art de l’éloignement. Essai sur l’imagination classique , Paris, Gallimard, « Folio », 1996. Dans son étude, Pavel s’intéresse particulièrement à la notion d’hétérochronie, qui consiste dans la capacité, ou le besoin, de « vivre dans plus d’une époque à la fois. » ( Ibid ., p. 24)

7 Mikhaïl BAKHTINE, Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1978 pour la traduction et l’édition française.

8 Dans le roman picaresque et dans le roman d’aventures, la naissance « biologique » du personnage romanesque ne s’accompagne plus de manifestations surnaturelles, comme c’est le cas pour le héros chevaleresque ou le héros du mythe. Cette naissance n’a plus pour corollaire le « sacre » du personnage. Elle ne suffit pas à garantir sa valeur ontologique , qui doit faire l’objet d’une conquête.

9 Isabelle DAUNAIS, Frontière du roman. Le personnage réaliste et ses fictions , Paris-Montréal, Presses universitaires de Vincennes-Presses universitaires de Montréal, « Espace littéraire », 2002, p. 31-32.

10 Marthe ROBERT, Roman des origines, origines du roman , Paris, Gallimard, « Tel », 1972. p. 86.

11 Ibid. , p. 87. La parenté de Mangeclous et de ses compagnons avec des personnages de conte a déjà été signalée par Alain Schaffner : « Les Valeureux ont tout de personnages de conte et font figure d’anti-héros romanesques. Si l’on pouvait établir des degrés de fiction dans la fiction, il faudrait dire que Céphalonie et ses habitants apparaissent sensiblement plus fictifs que les habitants du monde occidental, traités sur le mode réaliste. Céphalonie est à la fois l’envers du décor occidental et une sorte d’idéal paradoxal (à la fois hors d’atteinte et insuffisant). » (Alain SCHAFFNER, « Le romanesque dans les romans d’Albert Cohen », dans Alain Schaffner et Philippe Zard (dir.), Albert Cohen dans son siècle , Paris, Le Manuscrit, 2005, p. 366)

12 Honoré de BALZAC, La Peau de chagrin , Paris, Gallimard, 1974 [1831], p. 81.

13 Gilbert DURAND, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire , Paris, Bordas, « Études supérieures », 1969, p. 123.

14 Pour Marthe Robert, l’enfant trouvé est « libre en raison même de la contrainte qui pèse sur ses désirs profonds, il donne naissance aux créatures extravagantes qu’il appelle fées, géants, nains, Houyhnhnms, chiens savants, et seule l’orientation tendancieuse de ses phantasmes confère un ordre à ses métamorphoses. […] [I]l a conscience de n’être pas initié ou de l’être incomplètement ; aussi, se sentant mal doué pour montrer les dessus et les dessous de la création, biffe-t-il d’un trait toutes les choses créées en suscitant des pays imaginaires où l’aventure est à proportion de sa fantaisie, des îles désertes dont il est l’ingénieux et despotique Robinson, des espaces sans bornes où toutes les pendules sont merveilleusement ou malignement détraquées. » Marthe ROBERT, Roman des origines, origines du roman, op. cit., p. 77-78.

15 Voir Philippe ZARD, « De Cervantès à Cohen. Don quichottisme et littérature dans l’œuvre de Cohen », Cahiers Albert Cohen , n°2, Paris, p. 45-63.

16 Judith KAUFFMANN, Grotesque et marginalité. Variations sur Albert Cohen et l’effet-Mangeclous, Berne, Peter Lang, 1999, p. 13.

17 Mikhaïl BAKHTINE, L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et à la Renaissance , traduit du russe par Andrée Borel, Paris, Gallimard, « Tel », 1970, p. 242.

18 Notons au passage que Rébecca joue le même jeu que Mangeclous, elle qui, dans l’intimité, donne à son époux des noms affectueux comme « joyau, diamant » , mais qui, devant ses amies, se moque de lui et l’appelle son « embarras » (M, p. 74).

19 Georges LUKACS, Théorie du roman , présentation de Lucien Goldmann, Paris, Gonthier, « Médiations », 1963, p. 103 sqq .


Moussaka et poésie : une flânerie dans le chapitre VI des Valeureux
Claudine RUIMI
Dans l’article « Les Valeureux ou une postmodernité cohénienne », Piotr Sadkowski 20 observe que « parmi les romans d’Albert Cohen, le texte des Valeureux est celui qui, sans conteste, retient le moins l’attention des chercheurs et critiques. » Pour expliquer cette relative marginalisation du roman, l’auteur évoque les circonstances particulières de la parution de l’ouvrage ; puis il se livre à une nouvelle lecture très stimulante de l’oeuvre dans laquelle il voit les indices d’une postmodernité de Cohen.
Au terme de son analyse, Piotr Sadkowski conclut en invitant d’autres chercheurs à considérer « la spécificité du dernier roman cohénien au niveau poétique et narratologique. »

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