Cahiers Albert Cohen N°22
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Description

Albert Cohen publie en 1938 un roman intitulé Mangeclous, tiré, dit-il, de l'énorme manuscrit de Belle du Seigneur pour faire plaisir à sa fille et aux éditions Gallimard qui attendent depuis huit ans la suite de Solal. Dans ce roman, rabelaisien par bien des aspects, les Valeureux, cousins céphaloniens du personnage principal, vivent une vie faite de chimères et d'initiatives souvent catastrophiques. Dans ce livre hanté par l'approche du second conflit mondial, Albert Cohen développe un humour sans frein qui ne sera égalé dans aucun de ses autres livres. Jamais le roman Mangeclous n'avait fait l'objet d'une étude spécifique. Il fallait combler cette lacune.

Informations

Publié par
Date de parution 10 février 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9782304041552
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Cahiers Albert Cohen
Retour sur Mangeclous
N°22, 2012
Editions Le Manuscrit Paris


© Éditions Le Manuscrit, 2012
© Couverture : collection particulière
EAN : 9782304041545 (livre imprimé) EAN : 9782304041552 (livre numérique)


Titres déjà parus aux éditions Le Manuscrit
Cahiers Albert Cohen n°8, Lectures de Belle du Seigneur
Cahiers Albert Cohen n°15, Ô vous frères humains
Cahiers Albert Cohen n°16, Ecriture et identité : Hommages à Norman David Thau
Cahiers Albert Cohen n°17, Albert Cohen et la modernité littéraire
Cahiers Albert Cohen n°18, Animal et animalité dans l’œuvre d’Albert Cohen
Cahiers Albert Cohen n°19, Cohen « humorialiste » : Hommages à Judith Kauffmann
Cahiers Albert Cohen n°20, La folie dans l’œuvre d’Albert Cohen
Cahiers Albert Cohen n°21, Figures de l’étranger


Avant-prop o s
L’appel à communications pour la journée d’étude sur Mangeclous , organisée conjointement par l’Atelier Albert Cohen et l’équipe d’accueil « Écritures de la modernité » (EAC 4400, CNRS/Paris3), avait été ainsi rédigé par Alain Schaffner :
« Albert Cohen publie en 1938 un roman intitulé Mangeclous , qu’il a tiré, dit-il, de l’énorme manuscrit de Belle du Seigneur pour faire plaisir à sa fille et aux éditions Gallimard qui attendent depuis huit ans la suite de Solal . Dans ce roman, rabelaisien par bien des aspects, les Valeureux, cousins céphaloniens du personnage principal, vivent une vie faite de chimères et d’initiatives souvent catastrophiques. Dans ce livre hanté par l’approche du second conflit mondial et très sensible à la situation internationale de l’entre-deux-guerres, Albert Cohen développe un humour sans frein qui ne sera égalé dans aucun de ses autres livres. Jamais le roman Mangeclous n’avait fait l’objet d’une étude spécifique. Il fallait combler cette lacune. »
Le présent volume réunit trois contributions inédites (de Mathieu Bélisle, Maxime Decout et Jack I. Abecassis) et un article réédité (d’Anne-Marie Vacher) sur Mangeclous . Le dossier est complété par l’étude de Géraldine Dolléans sur « le corps de l’étranger », qui s’inscrit quant à elle dans le prolongement du dossier des précédents Cahiers (« Figures de l’étranger », n°21, 2011).


ÉTUDES


Mangeclous et la vie minuscule
Mathieu B elisle
(collège Jean de Brébeuf, Montréal)
Dans l’ Anatomie de la critique 1 , Northrop Frye remarque que, depuis l’Antiquité, le personnage de fiction accuse un déficit – moral, ontologique – grandissant par rapport aux héros de l’épopée et de la tragédie. Pour le critique, l’histoire de la littérature européenne montre que le personnage a progressivement délaissé le domaine de la geste noble pour gagner celui de la « mimesis inférieure ». Il semble que la littérature moderne ait largement renoncé à proposer les modèles dignes d’imitation qu’Aristote célébrait tant et qu’elle tente désormais de trouver, plutôt qu’un idéal, une racine commune. Si les œuvres antiques proposent des personnages placés dans une position de surplomb par rapport au lecteur ou à l’auditeur, au point de les situer parfois sur une sorte de balcon métaphysique, les œuvres modernes offrent au lecteur des personnages semblables, sinon inférieurs à lui. L’hypothèse de Frye est bien entendu sujette à débat. On peut penser qu’elle néglige l’importance de certains corpus : celui des œuvres comiques, par exemple, qui se signale par l’étonnante permanence de son imaginaire ; et celui de la littérature idéaliste – dont on trouve sans doute aujourd’hui les meilleurs exemples dans le domaine populaire –, qui célèbre, comme l’épopée de jadis, le principe communautaire et les vertus d’une humanité supérieure. Plus largement, on peut reprocher au critique d’infléchir le récit de l’histoire des formes littéraires en lui imposant une lecture progressiste ou décadentiste, selon le point de vue d’où on l’envisage. Cela dit, l’hypothèse de Frye n’est pas sans fondement. Il est vrai que de plus en plus de personnages de la littérature moderne appartiennent à la catégorie des « faibles » ou des « ratés », des personnages qui attirent moins notre admiration que notre sympathie, qui nous marquent par la faiblesse de leur volonté ou alors par l’énergie qu’ils gaspillent dans une lutte perdue d’avance. Dans de très nombreux romans des XIX e et XX e siècles – mais on pourrait évidemment remonter jusqu’à Don Quichotte –, c’est l’ampleur de la défaite, de l’écart creusé entre le désir et la réalité, entre l’idéal d’un monde rêvé et l’expérience du monde déchu, qui attire notre attention et nous émeut.
L’œuvre d’Albert Cohen me semble particulièrement exemplaire de cette transformation ou de ce glissement, elle qui est habitée à la fois par la mémoire de la grandeur de jadis – c’est-à-dire du « grand » héros capable de conquête et de victoire, de ses désirs, de ses idéaux – et par la conscience de sa difficile actualisation dans le monde moderne, un monde où l’homme ne peut plus compter sur la « sécurité » intérieure dont jouissait le héros épique, et qui l’assurait, écrit Lukacs, d’un lien indéfectible avec la transcendance 2 . Solal et Mangeclous, par le mouvement pendulaire qui voit leurs actions et leurs « aventures » se succéder, de roman en roman, incarnent deux manières de vivre avec cette mémoire et sa difficile actualisation : le parcours de Solal s’apparente en partie à celui du personnage de l’ambitieux tel qu’on en trouve l’exemple dans les romans de Stendhal et de Balzac, lui qui quitte sa « province », l’île de Céphalonie, arrive par les femmes, jouit d’un charisme qui lui permet de nouer tout au long de son parcours les relations stratégiques qui assurent son ascension irrésistible jusqu’à ce qu’il connaisse la déchéance. Mangeclous, aussi risible et laid qu’il puisse sembler, cherche également à se mesurer à l’idéal de grandeur ; mais à la différence de Solal, il semble conscient de son incapacité foncière à en proposer une incarnation effective. C’est pourquoi il se contente le plus souvent de s’approcher, physiquement, par le rêve ou le discours, des « symboles » de ce pouvoir, de jouir, comme le commensal de la comédie antique, du prestige ou de la richesse d’autrui dans l’espoir qu’une partie de ceux-ci rejaillissent sur lui : pensons aux surnoms de grands dirigeants qu’il donne à ses fils, aux médailles et hautes distinctions qu’il se décerne à lui-même, aux lettres interminables et aux sommes qu’il envoie aux souverains, et ainsi de suite. Mangeclous, plutôt que de se lancer à la conquête du monde, se contente de rêver de cette conquête. Et il n’est pas certain, au terme du cycle cohénien, que ce ne soit pas lui qui ait finalement raison. Car alors que Solal meurt, isolé, dans des circonstances aussi tragiques qu’absurdes, Mangeclous, entouré de ses compagnons, est décrit – et ce sont là les derniers mots du roman Les Valeureux –, comme un « vainqueur éternel» 3 . Tout se passe comme si Cohen choisissait de donner au rêve préséance sur la réalité : même si le lecteur et le narrateur savent que la reine d’Angleterre ne recevra jamais la lettre que Mangeclous a rédigée, les derniers mots du roman réservent la possibilité d’un succès, et même d’un succès absolu. En somme, si Solal cherche à éprouver sa valeur en confrontant le monde pour finir par admettre son impuissance à le transformer ou à triompher de lui, Mangeclous offre l’image de celui qui a déjà tiré les conséquences de la douloureuse découverte vers laquelle Solal sera insensiblement amené.
Admettre que Solal et Mangeclous incarnent les deux faces d’un même désir, que l’un est « le roi dérisoire » et l’autre « le roi de la dérision » pour reprendre la belle expression de Judith Kauffmann 4 , cela n’empêche pas de penser que Mangeclous entretient vis-à-vis de Solal un rapport de secondarité. Le roman dont le bouffon tient la vedette, que Cohen affirme avoir écrit pour le plaisir de sa fille, se présente en effet comme une sorte de « chant d’accompagnement », ainsi que l’on dit à propos de la parodie, une œuvre qui offre une continuation ou un complément ludique à une histoire sérieuse. De la même manière que Mangeclous et ses compagnons vivent aux dépens du bien d’autrui – celui de leur entourage immédiat, puis celui de Solal qui les héberge à Genève et veille sur eux –, nous pourrions penser que le roman Mangeclous vit aux dépens du roman Solal et plus encore de Belle du Seigneur , dont il a été tiré. Si on le compare à celui de Solal, le parcours des Valeureux est singulièrement inefficace et semble offrir une version dégradée, loufoque, de la « grande » aventure. Et pourtant, en dépit de la nature dérisoire de leur existence, Mangeclous et ses compagnons ne sont pas dénués de valeur, en ce qu’ils incarnent une autre manière de vivre avec la crainte de l’échec et le spectre de la déchéance qui hantent Solal. Ainsi, Mangeclous peut être considéré aussi bien comme le doublet parodique de Solal que comme son indispensable « remède ». L’équilibre de l’œuvre cohénienne tient en grande partie dans sa remarquable capacité de générer ses propres anticorps : à la solitude du grand héros, les Valeureux opposent la fraternité avec les petits, aux affres de l’intériorité malheureuse l’extériorité joyeuse, au désir d’exception la fusion dans le groupe, au combat contre le monde la sagesse de la fuite et de la reddition. À la folie des grandeurs, Mangeclous et ses compagnons opposent le bonheur de la vie minuscule.
Je voudrais aujourd’hui explorer l’hypothèse d’une valorisation de la vie minuscule dans l’œuvre de Cohen. J’emprunte cette expression au beau livre de Pierre Michon, dont l’un des mérites consiste à avoir conféré, avec une charité tout évangélique, une existence romanesque à des figures anonymes et dénuées d’intérêt, en tout cas si l’on s’en remet à des critères classiques ; je pense à la figure même du narrateur, appartenant aux « poètes apostats », « ces déshonorés plein d’honneur », qui éprouve dès l’enfance, écrit Michon, « la nostalgie et le désir de la grandeur » 5 , à André Dufourneau, ce voyageur passé comme un coup de vent et dont les proches peinent à conserver le souvenir, à Claudette, une amante de passage, et à « la petite morte », à laquelle l’auteur consacre son dernier récit, expression qui n’est pas sans rappeler le « Petit Mort » dont Mangeclous porte le deuil pour mieux s’adonner à ses activités de contrebande. La valorisation de la vie minuscule relève d’une entreprise esthétique dont on trouve entre autres l’exemple, plus tôt dans le siècle, dans les Vies imaginaires (1896) de Marcel Schwob et Un héros obscur (1982) de Marguerite Yourcenar : il s’agit de conférer une beauté singulière à des figures indifférenciées, en vertu de ce qu’Arthur Danto a très justement appelé « la transfiguration du banal » 6 , opération qui vise à mettre en évidence le « charisme intérieur » des êtres et des objets les plus prosaïques. La valorisation de la vie minuscule entretient également une visée éthique ou morale : raconter des vies minuscules, c’est leur donner ou leur redonner la dignité dont elles ont été et sont privées, attester leur présence, même infime et sans grande conséquence, dans l’espace politique et social.
Le roman Mangeclous illustre de manière exemplaire cette entreprise de valorisation dont on trouve également l’expression dans le roman Les Valeureux et, dans une moindre mesure, dans Solal et Belle du Seigneur . Le second roman de Cohen, c’est le moins qu’on puisse dire, valorise les sujets bas ou excentrés. Il le fait de deux manières ou via deux stratégies : la première correspond à une magnification, à un grossissement de la vie minuscule qui concerne tout particulièrement le personnage de Mangeclous ; la seconde, plus subtile, consiste à envisager la vie minuscule pour ce qu’elle est, c’est-à-dire minuscule, à peine visible, en lui accordant une attention, en l’entourant de « soins » particuliers. C’est la première stratégie, celle de la magnification ou du grossissement, qui a été le plus souvent étudiée, notamment par Judith Kauffmann dans ses travaux remarquables sur le grotesque 7 . S’il est vrai que Mangeclous peut être considéré comme un marginal, comme un « petit » sans richesse ni statut, rien de ce qui le caractérise ne peut être assimilé à une telle appréciation : tout ce que fait Mangeclous, tout ce qu’il dit, tout ce qu’il est, signale une extraordinaire force expansive. Appétit d’ogre, verve intarissable, déluge de titres et de métiers : Mangeclous représente une sorte de personnage choral qui, à force d’avalement, d’accumulation et de dépense, trouve le moyen d’imposer ses aventures et gesticulations à tout le roman – et à son auteur, dont on sent bien tout le plaisir qu’il éprouve à raconter ses exploits – au point d’en devenir la vedette incontestée. Comme Pantagruel et Gargantua, et comme le brave soldat Chvéïk, Mangeclous peut être considéré comme un « grand héros comique » (le choix de l’adjectif par Pagnol n’est pas anodin 8 ) dont chacune des qualités prend l’aspect d’une protubérance esthétique et morale. En vertu du renversement carnavalesque, la vie minuscule se trouve ainsi promue à un rang supérieur.
La deuxième manière de traiter la vie minuscule consiste à l’envisager, nous l’avons dit plus haut, pour ce qu’elle est : une vie si minuscule, en fait, qu’elle peut très bien passer inaperçue, une vie qu’il s’agit de faire voir non par grossissement mais par simple focalisation. C’est à cette seconde manière que je veux m’intéresser ici. La valorisation de la vie minuscule envisagée pour elle-même obéit à deux « lignes », deux ensembles qui traversent tout le roman. Première ligne, la principale : celle incarnée par les plus petits des petits, Salomon, que l’on retrouve dès l’incipit, et par Scipion et Jérémie. J’aimerais suggérer que ces trois personnages forment un trio obscur, situé en marge de la marge, dont les apparitions se présentent pourtant comme autant de jalons qui marquent la relance de l’action du début à la fin du roman. Seconde ligne, qui accompagne la première comme une sorte de basse continue : celle qui est signalée par la récurrence des propos du narrateur et des personnages au sujet de l’infiniment petit, c’est-à-dire au sujet des insectes, des microbes, des petits oiseaux, des petits chats et chiens, des poux, et ainsi de suite. À propos de cette seconde ligne, une remarque préliminaire s’impose, qui concerne la récurrence, dans la littérature moderne, au moins depuis Flaubert et Dostoïevski, du rapprochement entre le personnage de fiction et l’insecte : pensons à Bouvard et Pécuchet , qui devait s’intituler Les Deux Cloportes et à Emma Bovary, dont Flaubert assimilait également l’existence à celle d’un cloporte ; pensons aux hommes du souterrain de Dostoïevski souvent rapprochés de l’insecte ou du parasite, à des personnages de Gogol, notamment dans Les Âmes mortes , qui sont considérés comme des fourmis, à Gregor Samsa, exemple trop connu, transformé en scarabée, aux personnages de Queneau, ces « enfants du limon » (pour reprendre le titre de l’un de ses romans paru la même année que Mangeclous ) qu’il compare à l’insecte, à des poux, à des fourmis, et j’en passe. Dans Mangeclous , les évocations de l’insecte et des micro-organismes concernent le plus souvent les personnages de Salomon et Jérémie. Ainsi de Salomon qui, tout à sa compassion, se demande si, pour guérir, il faut vraiment « détruire les microbes » (M, p. 367 9 ), lui qui est qualifié par Mangeclous de « microbe de la puce du pou » (M, p. 383), de « plus petit géant du monde à l’œil nu » (M, p. 441) et de « montagne de microbes » , et par le narrateur de « ô escargot ô microbe ô grande âme » (M, p. 436). Jérémie n’est pas en reste, lui qui paraît d’ailleurs nettement plus amoindri dans Mangeclous que dans Ézéchiel , où il avait quelques années plus tôt fait sa première apparition en compagnie de son petit chien Titus : dans le roman, il est comparé à la « mite » et imité par Solal qui, en signe de dérision, se gratte la poitrine, qu’il imagine « grouillante de tous les poux volants de Lituanie » (M, p. 550).
Dans l’œuvre de Cohen, les comportements de groupe rappellent souvent celui des essaims d’insectes. Il en va ainsi des Valeureux, certes, mais plus encore de la foule, celle du ghetto de Céphalonie par exemple, qui fourmille, qui parle et agit à l’unisson, et dont la fonction consiste à reproduire et à amplifier les paroles, les pensées et les mouvements des Valeureux : « Onze ou douze mille mains se posèrent sur onze ou douze mille cœurs et un grand cri s’éleva. – Vive la France! » (M, p. 429) Il en va de même de la foule de Marseille, à ces mille, neuf mille, seize mille, quarante mille suivant l’estimation croissante de l’affabulateur Scipion (M, pp. 477-478), qui rient devant le spectacle des deux amantes éplorées. Si de manière générale Cohen envisage la foule comme un tout indifférencié, il arrive qu’il choisisse de la considérer comme le regroupement d’individus distincts, envisagés dans leur singularité. Lors de l’appel de Saltiel à ses compagnons, au début du roman, la foule du ghetto, bien que son action consiste essentiellement à faire écho aux cris des Valeureux, n’en est pas moins décrite dans toute sa bigarrure :
Tous criaient, grands négociants barbus revêtus de caftans garnis de fourrures ; vendeurs de pépins grillés et de chapelets ; petits cireurs à demi nus qui balançaient leurs boîtes cloutées de cuivre et bardées de flacons aux vives couleurs ; tailleurs courbés au milieu de la rue sur leurs machines à coudre ; portiers ou porteurs fumant à plusieurs une pipe à eau ; repasseurs qui remplissaient d’eau leur bouche pour lancer ensuite un jet vaporisé sur le vêtement que pressait, conduit par le pied, un immense fer chaud ; oisifs ne buvant que leurs paroles aux terrasses des petits cafés ; lanceurs de jets de salive ; banquiers égreneurs de chapelets d’ambre ; circonciseurs ; greffiers du tribunal rabbinique ; rôtisseurs d’épis de maïs ou de pis de vaches… (M, pp. 371-372).
Et cetera . Dans une énumération qui se poursuit, et où l’on devine chez l’auteur le plaisir de la nomination, Cohen ne « réduit » pas la foule à un personnage, comme c’est le cas ailleurs : il choisit plutôt d’accorder un peu de son attention à chacune de ces vies minuscules, personnages périphériques et accessoires à l’action qui jouissent ainsi d’une forme de promotion.
L’attention accordée aux « petits » n’est pas fortuite. Dès les premières pages du roman, elle est manifeste : en donnant à voir les exercices loufoques de natation auxquels Salomon, « être dodu et minuscule » (M, p. 365), s’adonne avec un zèle comique, Cohen attire immédiatement notre attention sur le petit parmi les petits, le plus petit d’entre les Valeureux qui, ironiquement, hérite du nom du plus grand des rois d’Israël. L’écriture met en évidence, ainsi que l’a noté Alain Schaffner 10 , une volonté de recourir pour son personnage à l’emploi surabondant de diminutifs : dans le seul premier chapitre, on trouve 26 occurrences de l’adjectif « petit » sans compter d’autres expressions de même teneur comme « oiselet », « minuscule », « mignon » et j’en passe. Si Mangeclous est incontestablement la vedette du roman homonyme, Salomon semble être celui à qui l’auteur voue la plus grande affection, ainsi qu’en témoigne par exemple cette envolée à la fin du chapitre IX :
Fils de mon cœur, petit Salomon, jeunesse du monde, naïveté et confiance, bonne bonté, rédemption des monstres aux râteliers de canons, aux narines soufflant l’ypérite, et de tous les mannequins qui ont oublié d’être hommes. Salomon, petit prophète des temps bienheureux où les hommes seront tous pareils à toi. Salomon, petit mais vrai sauveur, il n’y a que moi qui t’estime et te respecte. Et tu es un trop vrai grand humain pour le savoir, ô escargot, ô microbe, ô grande âme. Laisse-les sourire et se moquer de toi et va gambader, petit, tout petit immortel. Va, mon agneau, mon mignon messie chéri. (M, p. 436)
L’éloge du personnage repose sur le rapprochement d’une série de termes opposés ou contradictoires ( messie, sauveur, prophète, immortel , d’une part ; agneau, escargot, microbe , d’autre part), éloge paradoxal en ce qu’il se trouve à rabaisser le personnage (en insistant sur tout ce qui en fait un être insignifiant) en même temps qu’il l’élève. Il reste que dans l’économie du roman, l’attention portée à Salomon permet d’établir, en parallèle des pérégrinations de l’ensemble des Valeureux, le premier d’une courte série de relais qui inscrivent la valorisation de la vie minuscule dans l’espace et la durée. Ainsi, au seuil de chacun des trois principaux lieux que le récit traverse, des lieux qui peuvent être considérés comme autant de bornes sur le chemin des Valeureux, apparaît le plus petit parmi les petits : à Céphalonie, Salomon ; à Marseille, Scipion ; et à Genève, on l’oublie parfois, le premier personnage rencontré n’est autre que Jérémie. L’affection de l’auteur pour Salomon subit un déplacement, s’exprimant tour à tour à l’endroit de Scipion et de Jérémie, à grand renfort de diminutifs. Ainsi, au cours des quatorzième et quinzième chapitres, Scipion est décrit par le narrateur comme un « petit bolide » , un « petit mégalocéphale » , un « petit Marseillais » , un « petit bonhomme » , un « petit borgne » , un « petit poilu » , un « petit navigateur du port » , qui se cure les ongles avec un « petit poignard » , qui est fier de ses « minuscules moustaches frisées au petit fer » . Et ce qui frappe dans la scène des retrouvailles à Marseille, c’est que Scipion, s’il est un ami de jeunesse de Mangeclous, s’il entretient avec lui les souvenirs du service militaire, Scipion, donc, se lie d’emblée et tout naturellement avec Salomon, parce qu’il trouve en lui un « petit, si tranquille » (M, p. 483), un auditeur attentif, mais aussi, plus simplement, un semblable. Si la faconde et l’extravagance de Scipion l’apparentent à Mangeclous, c’est de Salomon que le romancier semble vouloir le rapprocher d’abord. Et l’arrivée à Genève, étape finale du voyage, convie à la rencontre de Jérémie, un « vieux petit homme » , un « vieux détritus » , accompagné d’un « petit chien » , qui jouit lui aussi de l’affection de l’auteur, qui tente de reproduire aussi bien l’accent que la « douceur enfantine du ton » : « Ce vieil Israélite de mon cœur – je suis son dévot – changeait sa valise de main, la reprenait, souriait, la posait de nouveau, emmêlait sa barbe […] / (Oui, son dévot. [...]) » (M, p. 542). L’intégration du pauvre émigrant dans la « confrérie » des êtres minuscules est confirmée par le fait que c’est Scipion qui lui adresse la parole et l’entraîne avec lui jusqu’au siège de la Société des Nations, comme si la tâche du petit Marseillais consistait, par-delà ses pitreries et ses histoires mirobolantes, à servir d’intermédiaire, à assurer le relais, au sein du roman, de Salomon à Jérémie. La rencontre entre Solal et Jérémie révèle le fossé qui existe entre Solal, sorte de Joseph romantique et conquérant, pour le dire avec Jack Abecassis 11 , qui rassemble les signes de la force et de l’élection et qui, par le fait même, semble vouloir échapper à la société par le haut, et Jérémie, mendiant et vagabond, orphelin, victime du mauvais sort, lui qui menace d’y échapper par le bas. Tandis que Solal ne peut s’empêcher de songer à la faiblesse dérisoire d’un homme qui peine à se faire comprendre, qu’il dessine, en pensant à lui, des « petites bêtes à nez crochus qui paraissaient être des puces fort au courant du Talmud » (M, p. 542), qu’il parle des hommes comme de « petits méprisables » (M, p. 543) et les compare à de banales gouttes de pluie, Jérémie, quant à lui, en cherchant maladroitement à se tirer de la fâcheuse posture où Scipion l’a abandonné, attire plutôt l’attention de Solal sur les « pitits oiseaux » , ces « petits chanteurs » (M, p. 543) qui s’ébattent, allusion enjouée qui prépare, bien naïvement, et avec une pauvreté de vocabulaire, la fameuse découverte dont Mangeclous et ses compagnons seront plus tard les bénéficiaires.
C’est en effet par la bouche de ce « petit », Jérémie, que le roman préfigure l’épiphanie de la scène du chapitre XXXVIII, la dernière qui met en vedette les Valeureux. Car au moment de leur départ, c’est précisément un « petit oiseau » , nouvel avatar de la vie minuscule, qui conduit les Valeureux sur le chemin de la vérité. En entendant son chant, Mangeclous comprend, dans un rare moment de sincérité et dans une « foudroyante illumination, tournoyante et craquante », que
Dieu [aime] chaque être en particulier et d’un amour absolu, qu’il [aime] spécialement cet oiseau et spécialement le ridicule homme de rien nommé Mangeclous et son plus infime insecte et chaque reptile et même cette petite pierre pointue. (M, p. 624)
Ici, contrairement à d’autres passages du roman, aucun élément extérieur (remarque ironique de la narration, revirement ou déviation de l’action, rabaissement comique) ne vient altérer l’expérience de la révélation. À vrai dire, la narration, pour une fois, semble épouser le lyrisme de son personnage : « Oh bonheur ils étaient cinq amis en un clair matin et tous pénétrés de vérité et de beauté. Jamais une telle heure ne reviendrait dans leur vie. Mais ils ne l’oublieraient jamais. » (M, p. 624) Les phrases qui mettent un terme provisoire à l’aventure des Valeureux suggèrent l’expérience d’une idylle communautaire qui ne s’édifie pas, comme à d’autres occasions, contre la nature ou dans un combat avec elle, mais dans une forme d’harmonie qui écarte toute mise à distance :
Mangeclous, Salomon, Saltiel, Mattathias et Michaël reprisent leur marche, aspirant l’aube fraîche et ses festoiements de vie. Ils allaient d’un pas léger dans l’air rose et gris, bras dessus bras dessous, cinq fieffés frères et amis, le long des prés, des arbres chantants et des fleurs aimantes. (M, p. 624)
La découverte par Mangeclous et ses compagnons de leur valeur et de leur dignité correspond à un moment de grâce, aussi rare qu’inoubliable. Les Valeureux ont beau chercher ailleurs, dans un ordre à la fois symbolique et politique la preuve de leur valeur, fascinés qu’ils sont par les drapeaux, les hymnes, les décisions des grands d’Europe, la constitution imaginaire d’un premier gouvernement d’une république juive, ils ne la trouvent finalement que dans l’expérience de la fraternité, dans un ordre concret et immédiat qui repousse dans le domaine de la spéculation toute autre tentative de donner sens à leur vie de groupe.
J’aimerais conclure en proposant trois pistes d’explication de cette valorisation de la vie minuscule. D’abord, cette valorisation renvoie au « problème » de l’identité juive, de la difficile articulation entre identité juive et grandeur effective, c’est-à-dire inscrite dans l’ordre concret du politique. La petitesse, la faiblesse de la condition juive correspondent à une réalité aussi pénible que cruelle, à la lumière des terribles événements que l’on sait : le rapprochement avec l’insecte renvoie à des injures et des préjugés bien ancrés dans l’imaginaire collectif, que Solal reprend à son compte à la fois pour s’en moquer et y échapper. La valorisation de la vie minuscule correspond également, pour le dire avec Jack Abecassis à la suite de Norman Thau, à une « christianisation » du judaïsme et même, à une christianisation du roman. La valorisation du petit transpose dans l’univers romanesque le discours des Béatitudes, à savoir : que le Messie, l’élu ne sera pas trouvé dans la forme du « grand » seigneur qui conquiert et impose par la force son règne ; le Messie sera trouvé parmi les « petits saints naïfs » , c’est-à-dire parmi les figures et les lieux les plus improbables. « Que peut-il venir de bon de Nazareth ? », disaient ceux qui entendaient parler de la naissance d’un Sauveur ; de même, nous pourrions dire, en paraphrasant la phrase de l’Évangile : « que peut-il venir de bon du ghetto de Céphalonie, ou du port de Marseille, ou de Lituanie ? » Solal correspondrait ainsi au Messie tel que la tradition juive le conçoit et l’espère ; Salomon, au Messie tel que le christianisme l’entend. Enfin, la valorisation de la vie minuscule correspond à une volonté d’épouser le destin et l’idéal d’une société démocratique, c’est-à-dire de montrer l’égalité de valeur (et non pas de statut ou de condition) des individus qui forment le « nouveau » monde, le monde qui se déploie sur les ruines de l’Ancien Régime et que les Valeureux ne cessent d’ailleurs de mimer et de parodier, aussi bien pour montrer leur attachement à son égard que pour en signifier la désuétude. L’attention portée à ceux qui forment cette multitude nouvelle consacre le pouvoir, la légitimité de la « voix » du petit appelé à connaître une promotion au sein d’un genre littéraire qui, si l’on s’en remet aux célèbres thèses de Ian Watt au sujet du concours décisif du roman dans la montée et l’affirmation des classes défavorisées à partir du XVIII e siècle 12 , apparaît alors comme le plus apte à servir ses aspirations.


1 Northrop F rye , Anatomie de la critique , Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Sciences humaines », 1969 [1957].

2 Georges L ukacs , Théorie du roman [1920], Paris, Gonthier, « Médiations », 1963.

3 Albert C ohen , Les Valeureux , Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1993, p. 1038. Toutes les citations des romans de Cohen sont tirées de cette édition. Celles qui proviennent de Mangeclous seront désignées par « M », suivi de la page de référence.

4 Judith K auffmann , Grotesque et marginalité. Variations sur Albert Cohen et l’effet-Mangeclous , Berne, Peter Lang, 1999.

5 Pierre M ichon , Vies minuscules , Paris, Gallimard, « Folio », 1984, pp. 15-16.

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