La messagère
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Description


Apprenant que son cousin, le duc Harold, l’a trahi en se faisant sacrer roi d’Angleterre, le duc de Normandie, justice en tête, lui déclare la guerre. La longue préparation du départ commence. Il faut exercer au combat des milliers de chevaux et construire autant de bateaux pour les recevoir et traverser la Manche. Malgré elle, Bérengère est enrôlée parmi les combattants. Ne lésinant pas sur ses audaces, ses actes de bravoure et imposant l’éclat de ses prouesses, le duc de Normandie ne lui laisse aucun répit.



Poursuivant le but qu’elle s’est fixé en fuyant l’Angleterre : devenir Normande à part entière, elle risque sa vie pour lui rester fidèle. Entouré de ses hommes, Guillaume exige, impose, ordonne, ne rêve plus qu’à sa victoire. Et tandis qu’à l’exemple des barons normands, l’engagement de Bérengère lui est total, Hastings devient le théâtre d’un spectacle sanglant.

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EAN13 9782374537849
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0052€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Résumé des tomes 1 et 2
Bérengère de Lewes est une jeune Saxonne qui, sur l’ordre de son père, doit épouser le cruel comte de Chichester possédant un immense territoire dans le Sussex, au sud de l’Angleterre. Ses domaines côtoient ceux, non moins étendus, du duc Harold Godwine, cousin du duc de Normandie.
Bérengère est au désespoir quand, le jour de ses fiançailles, le comte de Chichester la viole sauvagement. Désemparée et sans plus réfléchir, celle-ci s’enfuit avec Hermine son cheval et son fidèle compagnon le vieil Olaf, palefrenier des écuries du baron de Lewes. Ils traversent la Manche. Mais pour confondre le comte de Chichester qui, impitoyablement, la poursuit jusqu’en Normandie où elle se réfugie, Bérengère s’habille en palefrenier et devient Bérenger. Olaf qui l’a prise sous sa protection se fait engager dans les écuries du duc Guillaume de Normandie.
Celui-ci s’apprête à recevoir son cousin saxon Harold. En effet, ce dernier est chargé par le vieux roi Édouard de lui annoncer qu’il le désigne, à sa mort, héritier de la couronne d’Angleterre.
Dans les écuries du duc Guillaume, Bérengère habile à mener les chevaux trouve sa place et finit par s’y plaire, d’autant plus qu’elle fait la connaissance de Raoul Turold, ami fidèle et écuyer du duc de Normandie qui tombe sous le charme de son ambiguïté physique.
Mais hélas, triste fruit du viol qu’elle a subi, elle découvre qu’elle est enceinte. Protégée par la duchesse Mathilde, l’épouse du duc de Normandie, à qui elle s’est confiée, elle se cache et met son enfant au monde dans un couvent, tandis que le comte de Chichester la poursuit toujours. Remise de son accouchement, la duchesse Mathilde qui prend en charge le nouveau-né, l’autorise à reprendre sa place dans les écuries et à remettre ses habits de palefrenier, du moins jusqu’à ce que le comte de Chichester se lasse de ses recherches.
Mais celui-ci s’acharne d’autant que, sans héritier, il a appris qu’il avait un fils. Avec l’aide du nain Nicomède, il réussit à le voler. Folle de rage, Bérengère le poursuit et, avec l’aide de Turold à qui elle a dévoilé, enfin, ses véritables origines, retrouve son fils qu’il avait laissé en nourrice chez une bûcheronne. Hélas, elle est vite rattrapée, séquestrée et forcée de l’épouser.
Alertés par les soupçons sur les actes d’espionnage qui pèsent sur Chichester, quelques barons normands lui tendent un piège dans son château du Sussex et le tuent. Débarrassée, Bérengère revient en Normandie.




Née dans la Sarthe, Jocelyne Godard a longtemps vécu à Paris. Depuis quelques années, elle vit dans le Val de Loire. Les sagas et biographies romancées qu’elle a publiées au fil du temps ont toujours donné la priorité à l’Histoire et aux femmes célèbres des siècles passés. Ces femmes qui ont marqué leur temps, souvent oubliées ou méconnues, et qui, par leurs écrits, leurs œuvres, leurs engagements, leurs talents, leurs amours, ont signé l’Histoire de leur présence qu’elle n’a cessé de remettre en lumière. L’Égypte ancienne et le Japon médiéval l’ont fortement influencée. Puis elle s’est tournée vers l’époque carolingienne, le Moyen-Âge et la Renaissance. Et, plus récemment, elle a mis en scène, avec l’éclairage qui leur revient, une longue saga sur l’investissement des femmes durant la Grande Guerre. Lorsque ses héroïnes sont fictives, elles ont toujours un lien étroit avec les femmes qui ont fait la Grande Histoire. Dans ses plus jeunes années, elle s’est laissé guider par la poésie et elle a publié quelques recueils. Puis elle s’est tournée vers le journalisme d’entreprise auquel elle a consacré sa carrière tout en écrivant ses romans. Depuis son jeune âge, l’écriture a toujours tenu une grande place dans son quotidien. Un choix qui se poursuit.
Jocelyne GODARD
LES CHEVAUX DE LA MER
Tome 3 - La messagère
Les Éditions du 38
Avertissement
L’histoire de la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant est un épisode historique marquant fortement le début du XI e siècle occidental. Il m’a plu, dans ce roman, de « déranger » un peu cette histoire typiquement masculine en y glissant une héroïne fictive qui, au fil des jours et plongée au cœur de l’événement, relate les faits avec son regard de femme.
Par ailleurs, je me suis attachée à raconter, scène après scène et dans les détails les plus infimes, le déroulement de la célèbre tapisserie de Bayeux qui, dit-on, a été brodée par des hommes ! Splendide ouvrage où la fiction de mon roman n’avait qu’à puiser pour y trouver le ton authentique que j’ai voulu lui donner.
I
Au lendemain de toutes ces tueries, je me trouvais mal à l’aise, comme si je m’étais coulée dans la peau d’une autre que je n’aimais pas. Je me rendais compte à quel point on s’engluait facilement dans la violence. Qui, dans cette époque médiévale, avait une idée de ce que pouvait être le bonheur ? De bas en haut régnaient la crainte, la mort. On se battait, on se tuait entre serfs comme on se massacrait entre seigneurs et le meurtrier se glorifiait de sa victoire. Moi-même j’en étais là, avec la vision du corps transpercé de Chichester et je me délectais de cette barbarie en sachant que je pouvais, tôt ou tard, me retrouver pendue, étranglée, noyée ou traversée de part en part par une lame vengeresse.
Je me laissais aller à ces tristes réflexions qui mêlaient avec horreur le sacré et le profane. D’ailleurs, les événements s’enchaînaient avec une rapidité qui ne me laissait aucun répit, aucune possibilité d’agir. J’étais comme abrutie, non pas anéantie, mais assommée par les péripéties, les aventures qui me tombaient brutalement sur la tête. Épouse et veuve en deux heures de temps ! Épouse après avoir subi les violences sexuelles de Chichester et veuve en devenant sa riche héritière. Un destin que je n’avais certes pas réclamé, braquée vers d’autres préoccupations, surtout celle de retourner au plus vite en Normandie.
Je n’avais accepté ce retour en Angleterre – imposé par le duc Guillaume – que pour mettre les choses au point avec mon père, lui crier qu’il n’était pour moi que le baron de Lewes en l’occurrence, rien !
À présent, je commençais à réfléchir plus posément sur ces derniers épisodes, déroulés avec une fulgurance qui m’avait assommée, abêtie presque. Oui ! Je m’apaisais tout en me demandant comment je pourrais faire pour assumer ma nouvelle vie de veuve anglaise et gérer des biens qui réclameraient sans cesse ma présence dans le Sussex.
Sur ces simples pensées, ma sérénité s’envolait et je me frappais le front d’agacement et d’impuissance. Mon désir d’autrefois restait ancré en moi, comme la marque d’un fer rouge. Je voulais être Normande, non Saxonne !
Osbern qui, sans plus attendre, devait retourner en Normandie, me laissa aux bons soins de son ami Wadar. Il m’était en effet impossible de voyager dans le triste état où je me trouvais : confrontée à ces problèmes inconnus que j’étais incapable d’assumer, et traumatisée par les brutalités de Chichester.
Quelques jours de repos complet avant de braver les flots de l’océan qui risquaient de malmener mon ventre meurtri me feraient le plus grand bien. Aussi, je suivis les conseils d’Osbern dont j’appréciais de plus en plus la valeur.
Et quand je me laissai aller à la détente dans la grande maison de Wadar, je n’avais plus qu’une seule hantise, celle de ne pas être à nouveau enceinte de ce monstre.
Onfroy et moi étions donc à Douvres chez le sire de Dunwick. Je savais qu’il avait plusieurs maisons, mais apparemment, c’était dans la plus grande et la plus spacieuse qu’il nous avait emmenés, celle qui était bâtie en pierres tirées des carrières du sud de l’Angleterre. On accédait aux étages non par des escaliers extérieurs, comme dans la plupart des maisons de ville, mais par des escaliers intérieurs qui permettaient de se rendre plus aisément d’un étage à l’autre.
À Douvres, Wadar possédait deux autres maisons dont l’une était au bout du port et la seconde au centre de la ville. Elles n’étaient cependant que de grandes constructions en bois qui, plusieurs fois, avaient déjà brûlé dans les décennies précédentes.
Mais tout ceci n’était qu’une partie de ses richesses. Il possédait tant d’autres terres et domaines, à Dunwick, Buckwell ou ailleurs, qu’il eût été inconvenant de les énumérer devant les yeux écarquillés de mon fidèle compagnon.
En effet, Onfroy à qui j’avais demandé d’entrer avec moi dans la maison de Wadar n’en revenait pas de voir un tel luxe intérieur. Coffres et tables sculptés, diverses moulures dans cette architecture normande, prise au roman du Val de Loire et mêlée à ces formes simples de tradition romaine ou byzantine. Des formes carrées ou en demi-cercle séparées, accolées, multipliées. Cette même architecture adoptée par les Bénédictins ou les premières abbayes normandes à Caen, Bayeux, Avranches.
Car tout était normand chez Wadar et c’est sans doute ce qui me plaisait terriblement en lui. Mais je m’efforçais de rayer l’attrait qu’il suscitait en moi. Raoul était encore trop vivant dans mon esprit.
Tout de suite, Onfroy s’était senti gêné dans un luxe aussi apparent. N’ayant jamais pénétré dans les appartements des ducs de Normandie, ayant vécu enfance et adolescence dans les écuries, près des chevaux sans rien connaître d’autre, il me fit part aussitôt de son embarras et de son déplaisir à vivre en un lieu où il ne se sentait point à l’aise. Aussi le laissai-je repartir en direction des écuries du sire Wadar sans qu’il eût passé une seule nuit à l’intérieur de la maison. Je lui demandai simplement de venir souper avec moi, puis il repartait ensuite prétextant que Blason et Hermine avaient besoin de sa présence.
Je restai perplexe à l’idée que je n’étais plus faite à son image, que je ne correspondais plus aux critères du jeune palefrenier uniquement préoccupé du souci des chevaux. Sans doute, le sentait-il aussi, mais il ne disait rien, se contentant parfois de m’observer avec un doux air de chien fidèle. Et, dans ces moments-là, Onfroy me faisait étrangement penser à Olaf qui n’avait rien connu d’autre, lui aussi, que les écuries de mon père.
Wadar m’ignora durant huit jours, m’informant qu’il était occupé à conclure cette affaire qui m’avait plongée dans l’effroi et qui me laissait l’unique héritière de Chichester. Il avait certes senti en moi cette hantise de ne rien pouvoir faire sans savoir si ce que j’entreprendrais serait judicieux ou non. Il me laissa donc, dès le second jour, aux bons soins d’un personnel qui ne se montrait point désagréable avec moi, mais que je sentais sur ses gardes.
À vrai dire, si ce n’avait été la présence de l’une des chambrières qui s’appelait Ernaulde et qui gobait son maître de ses jolis yeux noisette, l’atmosphère eût peut-être été plus détendue. Fort heureusement, cette tension ne dura pas. M’observant sans rien dire, Ernaulde avait vite remarqué que j’avais été distante avec son maître. Elle ne m’avait pas pris en faute tandis que moi je l’avais surprise dans les bras de Wadar, bouche contre bouche, le premier matin de son départ tandis qu’il se dirigeait vers l’écurie.
Si l’incident dont j’avais été témoin atténua son indifférence envers moi, elle ne durcit pas, pour autant, la mienne envers elle.
J’allais me promener sur le port en compagnie d’Onfroy qui, dans la journée, ne me quittait pas d’un pouce. Il s’était mis en tête de grimper et d’arpenter les barques d’arrimage, histoire de tanguer sur les flots et s’armer de courage pour sa prochaine traversée. Pas une seule fois, il fut pris de vertige et, l’œil pétillant de plaisir, il m’annonça qu’il était prêt pour le retour en Normandie.
Mais l’heure n’était pas encore venue, malgré mon fort désir de réintégrer Bayeux ou Caen et même Saint-Wandrille ou Jumièges. Peu importe ! Je réclamais à grands cris la Normandie pour laquelle j’étais faite.
J’expliquai à Onfroy qu’avant de rentrer, Wadar m’avait promis de m’aider en déblayant l’essentiel de ma nouvelle situation financière. Ensuite, il restait évident que j’aurais hâte à rentrer à la cour de Normandie afin de tenir le duc Guillaume au courant de tout ce que j’avais appris en Angleterre, en supposant bien entendu que ni le chevalier Vital ni le chapelain Osbern ni même le sire Wadar ne répercutent avant moi des renseignements qui me revenaient de droit.
Le jour de mon arrivée, Wadar m’avait tout d’abord fait comprendre que je me trouvais devant quatre alternatives. La première était celle d’entrer au couvent pour me consacrer à Dieu, ce que je refusai farouchement. La seconde consistait à me remarier selon le choix de mon père, solution que je repoussai plus énergiquement encore prétextant que seul, à présent, Guillaume avait le droit de le faire. La troisième était de « vivre avec son siècle ». C’était une formule adaptée aux veuves d’un certain âge qui ne pensaient ni ne voulaient se remarier et qui, refoulées dans leur maison ou leur château – pour ne pas dire quasiment enfermées – n’aspiraient à rien d’autre qu’à la piété, la charité et l’éducation de leurs enfants si, du moins, elles en possédaient encore en bas âge. Cette solution qui ne pouvait me convenir avait fait exploser de rire Wadar et, dans son hilarité, je l’avais suivi de bon cœur.
Restait donc la dernière alternative que j’étais bien obligée d’accepter et qui me demandait d’accorder une totale confiance à mon protecteur, puisqu’il m’en fallait un. Mais que pouvais-je faire d’autre ? Wadar m’avait débarrassée de mon tortionnaire. Et seul ce point me touchait. Devenir propriétaire de ses biens ne m’impressionnait guère, du moins pour l’instant où je ne désirais rien d’autre que rechercher la filiation normande de ma mère et revenir à Jumièges où je savais trouver les éléments indispensables pour le prouver.
Wadar m’avait expliqué qu’il chercherait à réclamer une instance auprès des notables saxons pour mettre les biens de Chichester en « douaire », ce qui me dégagerait de la tutelle paternelle. Puis il m’avait appris que le douaire constituait pour moi la meilleure des garanties, car il s’agissait de biens fonciers, châteaux, terres agraires et cheptel, qui me seraient concédés par paliers jusqu’à ce que mon fils soit en mesure d’hériter de son père.
 
 
J’en étais là de ma situation personnelle quand, le dixième soir, Wadar revint en compagnie d’une jeune femme fort élégante, aux yeux noirs et aux cheveux bruns ruisselant dans son dos comme une épaisse et onctueuse nappe que les hommes devaient aimer soulever, respirer, caresser.
Par tous les dieux ! Que mes cheveux étaient vilains comparés à ceux qui resplendissaient devant moi. Mon voile cachait ma tête. J’eus soudain honte de ne pouvoir rivaliser sur ce point-là et, je ne sais pourquoi, je décidai en cette minute précise de les laisser repousser, quitte à les rabattre bien à plat sous le capuchon de mon chaperon lorsque je serais vêtue en Bérenger.
La jeune femme me fixait avec une légère arrogance. J’avisai alors que ses yeux étaient certes moins flatteurs que les miens dont l’éclat était parfois insoutenable pour les autres. Je savais que ce lumineux bleu d’azur me servait d’atout incomparable.
Quant à ses traits, leur imperfection me paraissait évidente. Son menton était lourd, son nez long, pas assez fin et ses lèvres sinueuses s’étiraient beaucoup trop en longueur. Finalement, je décidai de la trouver laide. À l’exception de sa superbe chevelure, de son teint laiteux, de son grain de peau irréprochable et de son allure de reine, cette femme avait tout à m’envier.
Wadar me la présenta d’une façon très cérémonieuse en jetant ses yeux gris dans les miens.
— La baronne Adeline de Farningham, annonça-t-il en la désignant de la main.
Puis, repoussant d’un brusque mouvement de tête une mèche de sa toison rousse qui retombait sur son épaule, il me présenta :
— La fille du baron de Lewes, veuve du comte de Chichester.
Indépendamment de l’arrogance avec laquelle elle me toisait et que, d’ailleurs, je lui rendais, un froid se creusa entre elle et moi. Était-ce à cause du nom de Chichester négligemment jeté et auquel elle avait imperceptiblement réagi ? Était-ce l’insistance de mes yeux lumineux et perçants qui l’observaient ? Était-ce plutôt cette attitude conquérante que prenait soudain Wadar à mon égard et qui, d’ailleurs, me déplaisait ? Tout en cette minute ne pouvait que nous écarter l’une de l’autre. Je réussis cependant à formuler en me tournant vers Wadar :
— Farningham n’est-il pas un de vos domaines ?
— C’est juste.
Il me sourit, mais ne me posa pas la question comment le savez-vous ? Se doutait-il que le chevalier Vital m’avait informée de certains renseignements le concernant ?
— En vérité, poursuivit-il, la baronne de Farningham est ma cousine. Elle vit sur ce domaine que j’ai racheté à la mort de ses parents.
Je hochai la tête comme si cette précision m’était indispensable, mais je regrettai aussitôt cette marque d’estime. Je réfléchis alors sur la manière dont je pouvais montrer mon désaccord devant cette invitation inopportune. Je laissai donc tomber :
— Messire Wadar, pardonnez-moi si je me retire. Je suis un peu lasse et je préfère vous laisser en compagnie de la baronne de Farningham. Vous avez sans doute beaucoup de choses à vous dire.
Je me dirigeai vers la porte, puis me retournai et esquissai un bref salut de convenance.
— Adieu, baronne, fis-je poliment.
— Adieu, baronne, répondit-elle alors qu’elle aurait dû dire « comtesse ».
Wadar se précipita sur moi et mit son pas dans le mien.
— Je vous accompagne jusqu’à votre chambre, dit-il sans me laisser le temps de refuser. Je veux m’assurer que rien n’y manque.
— Depuis dix jours que je l’occupe, soyez certain que rien n’y fait défaut.
À nouveau, je me retournai et vis sourire la baronne Adeline. Puis elle fit un petit signe gracieux à Wadar comme pour lui signifier qu’elle l’attentait impatiemment.
Nous montâmes lentement l’escalier intérieur. J’imaginai sa haute stature derrière moi et quand nous eûmes atteint le palier de l’étage, je sentis son visage dans mon dos contre le voile qui entourait ma tête.
— Pourquoi voulez-vous m’accompagner ? lui dis-je en me retournant, vous savez fort bien que rien ne manque dans cette chambre. Jusqu’aux fleurs que vous avez demandé à votre chambrière de déposer chaque jour dans un vase.
Sa bouche aux lèvres sensuelles m’offrit alors un sourire presque timide, assez réservé pour que je n’y voie point de mauvaise intention.
— Ernaulde se comporte-t-elle bien avec vous ?
— Elle est parfaite, car je ne marche pas sur son territoire.
— Son territoire ?
— Vous savez très bien ce que je veux dire.
Une voix venue d’en bas coupa notre discussion.
— Wadar, mon ami, que fais-tu ? Quand vas-tu descendre ?
— Ah ! fis-je en souriant, votre belle conquête vous attend, messire Wadar.
L’humble sourire avait disparu. Il prit mon bras un peu brusquement.
— Pourquoi m’appelez-vous toujours « messire Wadar », vous n’êtes plus un palefrenier, il me semble ! Vous êtes comtesse. Que voulez-vous de plus ?
— Je vous appelle « messire » pour mettre de la distance entre nous. Êtes-vous satisfait de ma réponse ?
— Wadar ! s’exaspéra la voix qui montait du bas. Notre souper refroidit. Allons, venez.
— Elle se comporte en épouse, votre cousine, ajoutait-je d’un ton acide.
Puis, je le repoussai sans violence et il lâcha mon bras. Et, tandis que je m’apprêtai à entrer dans la chambre, je regrettai aussitôt ma mauvaise humeur. Je me retournai vivement pour ajouter d’un ton plus doux :
— J’avais tant de choses encore à vous demander Wadar. Et à présent, le temps presse. Je veux rentrer en Normandie.
— Quand voulez-vous partir ?
— Demain, peut-être.
— Et quand reviendrez-vous ?
— Je n’en ai aucune idée. Vous savez fort bien que je ne cours guère après l’héritage de mon époux et que je n’ai nulle envie de revoir mon père.
Oui ! Je lui en voulais de ne pas m’avoir consacré cette soirée où nous avions tant de choses à dire sur les missions de Guillaume de Normandie et la conséquence qu’elles apporteraient au destin de son royaume.
— Adieu ! ajoutai-je. Vous ne serez sans doute point levé demain quand je partirai.
Je claquai doucement la porte et l’entendis redescendre. C’est à peine si j’avais remarqué sous sa chemise entrouverte le large bandeau encore taché de sang qui entourait ses reins. Wadar ne s’était jamais plaint de sa blessure faite par le couteau que lui avait lancé Chichester.
Ernaulde lui changeait-elle son pansement chaque soir ? Et cette nuit-là, Adeline à son tour lui proposerait-elle de le remplacer ? Ce geste-là, yeux dans les yeux, devait attirer bien des caresses.
Comme le sommeil ne venait pas et que je ne cessais de me retourner avec un agacement que j’avais peine à maîtriser, je décidai de me rendre à l’écurie. Si Onfroy ne dormait pas encore, nous pourrions peut-être discuter un instant.
Dans l’escalier, je croisai Ernaulde. Je mis un doigt sur ma bouche et désignai la grande salle où le souper était servi.
— Sont-ils toujours là ?
Elle me fit un signe affirmatif de la tête.
— Je vais passer un moment à l’écurie car je n’ai pas sommeil. Ne t’occupe pas de moi, Ernaulde. Donne-moi une torche. Je saurai retrouver mon chemin quand je reviendrai, même si les lumières de la grande salle sont éteintes.
Étrangement, je n’étais point jalouse de cette chambrière bien qu’elle fût toute jeune et toute grâce. Je savais que nombreux châtelains – mon père avait été à mes yeux le premier exemple – ne pouvaient se passer de ces rapports intimes avec celle qui, chaque soir, retirait leurs bottes, préparait leur lit, tirait les courtines, allumait leur lampe au coucher et au réveil, se trouvait là dès que le maître appelait, frottait leur dos quand ils prenaient un bain dans le baquet plein de mousse. Bref ! Tous ces moments d’intimité quotidienne que les épouses ne partageaient pas.
Mais étais-je vraiment jalouse d’Adeline de Farningham ? Il aurait fallu que, tout d’abord, je me pose la question de savoir quels étaient mes sentiments pour Wadar. Oui, certes, une profonde gratitude pour toute l’aide qu’il m’avait apportée. Mais l’image de Raoul chatouillait encore trop mon esprit pour me laisser aller à d’autres faiblesses amoureuses.
Quant à Ernaulde, pouvait-elle m’en vouloir à cet instant précis où elle s’imaginait que j’allais retrouver un amoureux à l’écurie. Que pouvait-elle savoir de nos rapports fraternels entre moi et Onfroy ?
C’est en méditant sur l’étrange puissance des sentiments que je retrouvai mon compagnon lové dans la paille fraîche d’une stalle libre. L’œil vide, la position alanguie, il ne dormait pas. À mon approche, il parut content, se leva et me proposa une promenade nocturne dans la ville que j’acceptai. En passant devant la porte d’entrée, j’entrevis le visage d’Ernaulde et son œil curieux qui nous épiait tandis qu’un sourire satisfait flottait sur ses lèvres.
Nous nous promenâmes un long instant sur le port, écoutant les bruits des dockers qui terminaient leur journée de travail et les rires des marins qui se dirigeaient vers les auberges. Je reconnus la taverne où nous étions descendus avec frère Herbert le soir de notre arrivée à Douvres. Oui ! C’était bien cette taverne-là. Les écuries, d’ailleurs, y avaient leurs fidèles, car j’entendis une voix qui me rappelait un souvenir encore proche :
— Mais je vous connais, ma belle ! Vos yeux ne trompent pas. Et, par ma foi, je connais votre frère jumeau.
J’éclatai de rire et regardai la femme qui me faisait de grands signes. C’était la prostituée avec qui j’avais vu Wadar ce soir-là. Je souris à l’idée que je pouvais lui répliquer : Et moi je connais votre généreux seigneur qui, en ce moment, s’amuse avec une autre et, ma jolie, c’est une baronne ! Je n’en fis rien, bien sûr, et je rétorquai gaiement :
— Mon frère jumeau est reparti dans le nord, mais vous le reverrez peut-être un jour.
— Alors, ma belle ! Ce jour-là, je le dépucellerai.
— Peut-être l’est-il déjà !
Je pris le bras d’Onfroy pour m’éloigner. Mais la fille nous suivit.
— C’est qu’il est mignon, ton amoureux, ma belle.
— Ne fais pas attention, Onfroy, chuchotai-je. Ces filles ont le verbe haut et la malice vite prête à sortir de leur bouche.
— Oh ! Je les connais… murmura-t-il.
— Onfroy ! m’exclamai-je à voix basse. Tu…
Il s’arrêta et tourna vers moi un visage presque en colère.
— Mais enfin, que crois-tu, Bérengère ? Que je suis un moine ? Tiens, j’ai même réussi à séduire la chambrière de messire Wadar.
— Ernaulde !
— Parfaitement.
Mon rire éclata si fort qu’il dut retentir jusqu’au bout du port.
— Pourquoi ris-tu ?
— Parce que même une chambrière peut tromper son maître et c’est tant mieux pour lui.
Puis, prenant le parti de rire lui aussi, nous décidâmes de rentrer pour ne pas risquer les mauvaises rencontres d’une nuit trop avancée. Voyant qu’on ne s’occupait plus d’elle, la fille avait disparu, à la recherche d’autres clients.
Le port de Douvres n’était jamais désert, mais la nuit offrait d’autres visions et bruits. Je n’avais pas encore vu les gros ports de Calais et de Boulogne, mais je connaissais ceux de Honfleur, de Dieppe et de Fécamp et j’avais rencontré des matelots anglais à Rouen, à Caen et à Bayeux.
Je savais aussi qu’un grand courant d’échanges se tenait entre les ports normands, flamands et anglais et que les navigateurs de ces trois pays-là ignoraient, tout comme les Danois et les Norvégiens, la peur du grand océan.
J’aimais assez la ville et le port de Douvres et j’appréciais aussi la grande voie romaine – il en restait malheureusement si peu – qui menait à Canterbury et même jusqu’à Londres, ce qui permettait des chevauchées extraordinaires, contrairement aux routes qui reliaient les villes normandes toujours bordées de marécages, de salines, de terres riches, mais vite bourbeuses et enlisées.
Je laissai Onfroy devant la porte de l’écurie et l’embrassai sur la joue. Il me rendit le même baiser comme à chaque fois que nous partagions ce geste d’affection. Puis, j’entrai dans la maison et traversai les salles du rez-de-chaussée. Les torches étaient éteintes.
À l’étage, un bruit de porte me dicta de stopper mon pas. Pourtant, je n’obéis pas à l’injonction de mon esprit et suivis mon impulsion. Je montai les quelques marches qui me restaient pour atteindre le palier menant aux chambres et me trouvai, cette fois, non pas comme à l’écurie de la taverne nez-à-nez avec la nudité de Wadar, mais avec celle d’Adeline.
Ma torche la cisailla en mille morceaux que je détaillai les uns après les autres. Elle était grande, svelte, avec les seins plantés hauts, les reins cambrés, les jambes fuselées. Elle sortait triomphante de la chambre de Wadar pour entrer dans la sienne. C’était le signe indubitable qu’il se lèverait tôt, mais j’étais seule à pouvoir en traduire le sens puisque je lui avais laissé entrevoir que, dès l’aube, je serais sans doute repartie pour la Normandie.
Adeline me jaugea du haut de sa nudité. Un sourire vint fleurir sur ses lèvres minces. Elle n’eut pas un geste pour cacher ses seins, son ventre ou le triangle de son pubis recouvert d’une fourrure d’un noir intense.
Insolente à mon tour, je la détaillai à nouveau, puis entrai dans ma chambre et me couchai pour me lever à l’aube. Après une nuit totale d’insomnie, je décidai de faire un baluchon de mes habits de femme et revêtis sans regret mon caleçon lacé, mes braies, mon bliaud et ma cape de voyage. Je redevenais un garçon, un homme, le messager de Guillaume de Normandie et je n’eus ni crainte, ni honte à traverser ainsi la maison de Wadar.
Je ne rencontrai pas Adeline de Farningham. Elle devait sommeiller tel un ange trop sûr de son image, mais je croisai Ernaulde qui faillit renverser le bol de lait qu’elle tenait entre ses mains quand elle aperçut ma dégaine de garçon qu’elle n’avait pas encore vue.
— Qui… qui…
— Qui suis-je ? murmurai-je dans son oreille en m’approchant d’elle. À ton avis, Ernaulde ?
— Je… je ne sais pas, bégaya-t-elle.
— Je suis le messager du grand Guillaume de Normandie. Mais, chut ! c’est un secret entre toi et moi.
Puis, j’abaissai le capuchon de mon chaperon afin de lui montrer ma tête aux cheveux courts.
Elle écarquillait ses grands yeux noisette. Sa frimousse était fraîche, rose, avenante et son corps pulpeux et rondelet. Ses seins fermes et ronds, même s’ils étaient un peu lourds, étaient sans doute d’une extrême douceur et, à les caresser, Wadar devait y trouver un merveilleux plaisir.
La jeune chambrière en avait le souffle coupé et ses lèvres rouges, en forme de cœur, restaient encore entrouvertes tant la surprise ne la quittait pas.
— Êtes-vous…
— Tantôt je m’appelle Bérengère, tantôt Bérenger, selon les circonstances du moment.
— Mais…
— Allons, Ernaulde, contente-toi de cette réponse et, de moi, garde l’idée qui t’arrange. Ton maître est-il réveillé ?
— Il est à l’écurie.
Elle hésita, puis reprit à voix basse :
— Et je crois aussi qu’il a envoyé Onfroy faire un tour avec Gunnhild, son cheval !
Une lueur brilla dans mon œil. Ainsi, Wadar voulait me parler seul à seule. Je plantai là Ernaulde en la laissant digérer son étonnement et, en quelques enjambées, je fus à l’écurie.
— Le bon jour, messire Wadar, dis-je en m’approchant de lui.
Visiblement, il m’attendait. Hermine et Blason commençaient à remuer du sabot. Je caressai leur encolure tout en m’assurant qu’Onfroy était bien parti avec Gunnhild.
— Vous voici donc de nouveau palefrenier, maugréa-t-il en dévisageant ma tenue de cavalier.
— Cela vous déplaît-il ?
— Non ! Mais ce qui ne me plaît guère, c’est que vous repartiez avant que votre mission soit achevée.
— Je veux, sans plus tarder, relater à Guillaume tout ce que j’ai appris.
— N’avez-vous pas envie d’en savoir davantage ?
— Non, car si je tarde, vous et vos amis, allez vous approprier de ce que je sais. Et je veux en retirer le bénéfice auprès de Guillaume.
— Que craignez-vous ?
Il s’était accoté à la porte de l’écurie afin de m’empêcher de partir. Sa chevelure rousse tombait sur ses épaules comme de grandes flambées crépusculaires. En cela, il n’était point Normand. Les Saxons portaient les cheveux longs tandis que les Normands les coupaient en calotte au-dessus de la tête. Une moustache fine surmontait avec grâce et distinction sa bouche aux lèvres épaisses, encore un signe qui distinguait les Saxons.
— Que craignez-vous ? réitéra-t-il en s’approchant de moi.
Je sentis son haleine sur mon visage.
— Je vous l’ai dit. Que Vital, Osbern ou vous-même ne teniez Guillaume au courant de ce que je sais déjà.
— Vital ne sait rien. Ce n’est pas un indicateur. Il se contente de prendre et de remettre des messages. Quant à Osbern, ses devoirs cléricaux l’empêchent bien souvent de voir ce qui se passe réellement autour de lui, qu’il soit en Angleterre ou en Normandie. Il n’a pas l’état d’esprit d’un espion, bien qu’il porte la bague de Guillaume.
— Alors, reste vous !
Il me saisit contre lui et me serra de toutes ses forces. Puis, il posa sa bouche sur la mienne. Je le repoussai.
— Croyez-vous, me dit-il, que je volerais votre mission ? Vous vous trompez, Bérengère, je n’ai peut-être qu’une faible résistance en matière de fidélité amoureuse, mais j’ai une trop haute estime du devoir pour vous voler la besogne qui vous appartient, dans la mesure où elle concerne mes obligations envers la Normandie.
— Fidèle à votre duc, mais pas à votre épouse !
— Je n’ai point d’épouse et je n’en veux point.
Qu’arguer devant ce propos qui avait au moins le mérite de la franchise ? Je haussai l’épaule.
— C’est une solution commode, fis-je et cela vous met à l’abri de beaucoup de déboires. Votre duc Guillaume ne vous a-t-il point encore imposé de femme ?
Wadar partit d’un grand éclat de rire.
— Diantre ! M’imposer une femme ! Ce jour-là n’est point encore arrivé et je crains qu’il ne se fasse attendre. Parmi ceux qui sont à son service, Guillaume ne marie que les gentilshommes pauvres. Les chevaliers qui n’ont ni titre ni fortune. Par un mariage qu’il arrange, il rééquilibre la noblesse qui l’entoure.
Comment pouvais-je l’ignorer puisque c’était exactement ce qu’il avait fait pour Raoul, le marier avec une jeune fille de haute lignée. Ce sujet m’agaça et je m’énervai un peu.
— Où est Onfroy ?
— Je l’ai laissé partir avec mon cheval. Il fallait qu’il l’échauffe un peu. Gunnhild n’a pas assez fait d’exercices ces jours-ci.
— Et la baronne votre cousine, où dort-elle ?
— Peu importe cette fois, vous ne m’avez point vu.
— Non, c’est elle qui s’est imposée à moi, arrogante, superbe et nue.
— Ne la jalousez pas. Vous êtes plus séduisante qu’elle et votre corps offre mille fois plus d’agréments.
— Comment le savez-vous ?
Il me reprit dans ses bras bien décidé, cette fois, à ne pas me lâcher.
— J’ai pressé vos cuisses contre les miennes près de l’étang de Bosham et j’ai senti votre ventre palpiter contre le mien déjà durci par le désir. J’ai vu votre sein blanc surgir comme un doux vallon de neige juste avant de tuer votre tortionnaire. Osez nier que vous ne m’affriolez pas dans vos habits de femme et que vous ne me narguez pas dans vos braies et vos chausses de palefrenier. Et il faudrait que je vous laisse m’échapper à présent que vous êtes libre ?
— Je ne vous aime pas Wadar.
— De quel amour parlez-vous ?
— Celui de toute une vie !
— Allons ! Redescendez sur terre, belle enfant que vous êtes. Vous avez dix-huit ans, et certes la jeunesse et la beauté, auxquelles vous pouvez ajouter la vive intelligence. Mais diantre ! N’avez-vous pas assez vécu d’horreurs et de désillusions pour que vous restiez attachée à des sornettes pareilles et attendre ce qui est inaccessible ?
— Vous vous trompez, lui criai-je en le repoussant. Vous vous trompez lourdement. l’amour de toute une vie existe.
Il ricana tout en me maintenant fermement contre lui.
— L’avez-vous rencontré ?
— Oui. Et ce n’est pas vous.
Il me lâcha brutalement et mon dos alla cogner la porte de l’écurie. Mais je ne ressentis aucune douleur.
— Avant Chichester ? s’enquit-il d’une voix caverneuse.
— Entre mes fiançailles et mon mariage.
Il me fusilla du regard. Le gris de ses prunelles devenait aussi sombre que de la suie collée au fond d’un foyer éteint.
— En Normandie, alors !
— Oui, en Normandie.
Je sentis par cette affirmation que je l’avais déséquilibré.
— Que croyez-vous donc, messire Wadar. Que je n’avais connu que violences et sévices corporels, que coups et blessures, que meurtrissures ? Oui ! J’ai connu tout cela et je n’oublierai jamais la tourmente que ces tristes instants ont installée dans mon esprit et dans mon corps. Mais entre ces deux cataclysmes, s’est lové un beau ciel d’été, un amour vrai, authentique, un amour éternel.
Il prit mes mains et les broya entre les siennes.
— Qui est-ce ?
— Un gentilhomme comme ceux dont vous parliez tout à l’heure et que Guillaume a marié contre son gré pour lui donner titre et fortune. Mais n’insistez pas, vous ne connaîtrez pas son nom.
Son rire me perça le tympan.
— Il est perdu pour vous.
— Pas dans mon esprit.
Il m’écrasa contre la porte et approcha son visage près du mien.
— Je vous ordonne de répondre à mon baiser, jeta-t-il de cette voix basse et graveleuse que je lui avais entendu tout à l’heure...

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