Cassandra Mittens et la touche divine
251 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Cassandra Mittens et la touche divine

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
251 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Depuis l’enfance, il suffit à Cassandra d’entrer en contact avec quelqu’un pour lire ses pensées, mais voilà que ce don s’exacerbe à la suite d’un accident.

Montréal, fin du XIXe siècle. Cassandra Mittens, une fille de bonne famille, découvre de bien sombres histoires dans le cœur de ceux qui l’entourent. Depuis l’enfance, il lui suffit d’entrer en contact avec quelqu’un pour lire ses pensées, mais voilà que ce don s’exacerbe à la suite d’un accident. Des questions surgissent. Qui sont vraiment ses parents ? Peut-elle épouser l’homme malhonnête qu’on lui destine ?
Tandis que la ville est le théâtre de meurtres inexpliqués, la jeune femme est remarquée par une étrange organisation. Ce groupe aurait-il quelque chose à voir avec les récents événements ? Entraînée malgré elle dans une aventure périlleuse, Cassandra fait la rencontre d’un boxeur irlandais, d’un métis qui se déplace parmi les ombres, d’une jeune lanceuse de couteaux et d’un mystérieux homme-arbre. Saura-t-elle tirer profit de ses capacités pour enfin trouver sa voie ?
Elle eut à peine le temps de sursauter qu’une décharge affluait dans ses veines. Une série d’images lui apparurent en vrac : l’intérieur de sa maison avec des domestiques à l’air triste, sa mère qui pleurait, consolée par son père, une affiche avec sa photo qui circulait de main en main, Alice qui disait qu’elle lui souhaitait de trouver le bonheur.
Effrayée, elle se tourna et rencontra le regard vert de Shane Flanagan, le constable qui l’avait poursuivie trois semaines plus tôt. Comment arrivait-il à lui transmettre ces images ?
Avec un grognement, elle tenta de se dégager de sa prise, mais il la retint avec fermeté.
— Je ne vous veux aucun mal, je vous le jure ! clama-t-il, levant l’autre main pour l’apaiser.
Dans ses yeux, Cassandra ne décelait en effet aucune méchanceté, que de la sincérité.
— Regardez ! Je… Je n’ai pas mon uniforme aujourd’hui ! Pas d’arme non plus. Laissez-moi seulement vous parler.
— De quoi ? siffla-t-elle.
— Vous avez la touche, n’est-ce pas ?
Cassandra souleva sa voilette et fronça les sourcils.
— Je l’ai, moi aussi, admit-il. Je suis comme vous d’une certaine façon.
Sceptique, elle le détailla. Tentait-il seulement de l’amadouer ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 novembre 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764434390
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De la même auteure chez Québec Amérique
Jeunesse
La Guillotine , coll. Magellan, 2016.
SÉRIE ROBIN SYLVESTRE
Robin Sylvestre 3 – Voyage au cœur de la ville , coll. Gulliver, 2012.
Robin Sylvestre 2 – La Petite Serre des horreurs , coll. Gulliver, 2011.
Robin Sylvestre 1 – Livreur express , coll. Gulliver, 2010.
• Finaliste au prix Hackmatack, Le choix des jeunes, 2012.
Adulte
La Chatière , coll. Littérature d’Amérique, 2011.
SOUS LE PSEUDONYME M. V. FONTAINE
SÉRIE AMBLYSTOME
Amblystome, Tome 4 – De dieux et de monstres , coll. Tous Continents, 2016.
Amblystome, Tome 3 – Sabliers et engrenages , coll. Tous Continents, 2015.
Amblystome, Tome 2 – Au-delà des murs , coll. Tous Continents, 2014.
Amblystome, Tome 1 – La Terre agonisante , coll. Tous Continents, 2014.

Projet dirigé par Stéphanie Durand, éditrice

Conception graphique : Nathalie Caron
Mise en pages : Andréa Joseph [pagexpress@videotron.ca]
Révision linguistique : Sophie Sainte-Marie
En couverture : illustration de Anouk Noël
Conversion en ePub : Marylène Plante-Germain

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Drouin, Véronique
Cassandra Mittens et la touche divine
Pour les jeunes.
SPour les jeunes.
ISBN 978-2-7644-3437-6 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3438-3 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3439-0 (ePub)
I. Titre.
PS8607.R68C37 2017 jC843’.6 C2017-941738-X PS9607.R68C37 2017

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2017
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2017

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2017.
quebec-amerique.com



À tous ceux qui ont contribué à faire de moi une authentique Montréalaise :
Arthur et Alexina, Aristide et Anita,
Pauline et Joseph,
Lise et René,
Alexandre et
Frédéric.


Port de Montréal
15 août 1891, 23 h 33
La pleine lune de la mi-août veillait de son œil froid sur la foule rassemblée près de la voie ferrée qui bordait le port de Montréal. Malgré sa lumière argentée, plusieurs lampes à huile éclairaient les deux cadavres qui venaient d’être découverts.
Carnet en main, son chapeau melon enfoncé sur le crâne pour affronter le vent chaud qui soufflait, Ulysse Martin, journaliste pour La Patrie , accourut vers les lieux du crime. Autour des dépouilles s’opérait une étrange valse où plusieurs hommes s’ingéniaient à recueillir des indices sur les causes de ces décès. Bien qu’aucune hypothèse ne pût être écartée en début d’enquête, une collision avec un train semblait improbable puisque les corps n’étaient que très peu abîmés.
Ulysse prit quelques notes afin de décrire la scène dans un article, puis s’approcha pour examiner les deux victimes, un homme et une femme dans la trentaine. En apercevant leurs visages pétrifiés, figés dans une expression d’effroi, le journaliste eut un choc. Pour seule blessure, ils arboraient chacun une incision au niveau du cou, qui se prolongeait jusqu’au sternum. Ulysse se pencha pour mieux les scruter.
L’homme paraissait plutôt banal, mais la femme avait une physionomie très particulière – les yeux écartés et le visage triangulaire. De la pointe de son crayon, Ulysse souleva sa main aux ongles cassés, sous lesquels s’accumulaient de la terre et du gravier.
— Monsieur, ne touchez pas aux cadavres ! Vous pourriez compromettre certaines informations ! lui dit sèchement un médecin légiste qui s’arrêta près de lui, les poings sur les hanches.
Le journaliste se releva prestement et bredouilla :
— J… Je suis Ulysse Martin de La Patrie . Savez-vous comment les victimes sont mortes ?
— Non. Les causes ne sont pas claires pour l’instant. Éloignez-vous, s’il vous plaît !
Le détective Clarence Murphy se fraya un chemin vers le médecin. En tendant l’oreille, Ulysse parvint à entendre leur échange.
— … tous les organes de la gorge ont été retirés : trachée, larynx, œsophage, glande thyroïde… Tout. Mais le reste est intact et les corps ne portent aucune autre marque de violence. Et ces rictus… On jurerait qu’ils ont été surpris par la mort, affirma le médecin.
— Et quel serait l’intérêt de retirer ces organes ? s’enquit Murphy.
Le médecin haussa les épaules.
— Certains tueurs retiraient des cœurs ou des cerveaux ; Jack l’Éventreur tranchait la gorge de ses victimes avant de les éviscérer, mais ceci me dépasse complètement. Et tout a été exécuté avec une précision chirurgicale. Le meurtrier savait ce qu’il faisait… Et ce qu’il voulait.
Le détective Murphy secoua la tête, visiblement contrarié.
— Voilà que nous avons un malade qui court dans nos rues.
Encore perturbé par les figures pétrifiées des morts, Ulysse prenait note de l’échange entre les deux hommes, songeant que ceci ferait un article percutant dans le quotidien pour lequel il travaillait.
— Hé, ne va pas déclencher une hystérie ! lui lança le détective avec un air de reproche en apercevant le journaliste à portée de voix.
— Les citoyens ont le droit d’être informés, répliqua Ulysse. Si un meurtrier se promène en ville, ils doivent pouvoir se protéger.
Murphy poussa un soupir.
— C’est peut-être encore un cas isolé.
Cependant, le pli qui se creusait entre ses sourcils broussailleux semblait indiquer que le détective en doutait profondément.
Le journaliste referma son calepin et, quand son regard se posa encore une fois sur les grimaces des victimes, il détourna rapidement les yeux, la gorge nouée. « Quelle terrible façon de rendre son dernier souffle », pensa-t-il, tourmenté.
Il tourna les talons et quitta les lieux d’un pas vif : il avait besoin d’un whisky. Ou deux. Ou trois. Tout pour oublier ces visages d’horreur. L’article attendrait.
Il remonta la rue Commissioners, puis emprunta Saint-François-Xavier, ruminant sur ce qu’il venait de voir, accablé par le lot de questions qu’une telle situation soulevait. L’alcool appliquerait un baume sur ses angoisses et il hâta le pas vers l’auberge du Bélier noir.
Tandis qu’il traversait la place d’Armes, dominée par l’imposante silhouette de la basilique Notre-Dame, il examina l’église avec curiosité. Sur la façade, il était presque certain d’avoir vu bouger une ombre, comme si une créature de la taille d’un homme s’y promenait. Il s’arrêta, stupéfait. Le phénomène ne se reproduisit pas. Il se frotta les yeux avec agacement. Vivement un verre de whisky pour qu’il se remette à penser correctement !
— Il se passe des choses pas normales dans cette ville, maugréa-t-il en reprenant son chemin.



1
Griffintown
12 septembre 1891, 21 h 24
Assis sur une caisse de bois dans un coin de l’immense salle enfumée par le tabac des cigarettes et des pipes qui se consumaient, Shane Flanagan avait retiré sa veste de tweed, son gilet et sa chemise. La pile de vêtements soigneusement pliés était posée à côté de lui. Son chapeau melon couronnait le tout. Il jeta un coup d’œil incertain à cet amas. Sa part civilisée semblait être contenue dans ces vêtements ; à l’intérieur du ring, tout changeait. Tout devait changer, il n’avait pas le choix.
Le vieux Bartley lui tapota l’épaule en lui hurlant des paroles d’encouragement, tentant tant bien que mal de couvrir la rumeur assourdissante qui résonnait dans la pièce. Mais Shane ne l’écoutait que distraitement. Il aurait souhaité que ceci représente son dernier combat, son ultime affrontement avant de tirer sa révérence et de se consacrer à un travail plus respectable.
Le matin même, il avait été reçu dans le bureau du chef de police de la Ville de Montréal, George A. Hughes lui-même. Celui-ci lui avait fait signer la formule d’engagement pour constable. Comme la population de la métropole ne cessait d’augmenter – de même que les crimes commis sur son territoire –, le chef tenait à accroître le nombre d’agents et cherchait de jeunes hommes robustes afin d’assurer l’ordre. Ancien officier de milice, l’imposant homme à la moustache fournie qui camouflait ses discrets sourires avait insisté sur la discipline très stricte qu’il exigeait dans son corps policier. Shane, qui avait déjà été à l’essai deux périodes de trois mois, lui avait promis qu’il serait irréprochable avant de signer son nom au bas de la feuille d’une main nerveuse.
Et voilà que, quelques heures plus tard, il participait à un combat à la limite de la légalité. Il devait cesser ces duels. Toutefois, les montants gagnés pour chaque victoire lui paraissaient toujours si alléchants… Presque impossibles à refuser.
Son nouveau poste ne le payait que dix dollars par semaine pour une somme de travail substantielle qui incluait aussi de se présenter les dimanches. Même s’il rêvait depuis longtemps de l’exercer, le métier de constable ne ferait jamais de lui un homme riche. Avec ses frères, ses sœurs et sa grand-mère à charge dans leur minuscule appartement de Griffintown, son salaire était tout juste suffisant. Et ne lui permettait jamais d’économiser. En revanche, ses combats lui rapportaient plus d’une semaine de paye en une seule soirée.
Pourtant, il avait travaillé si fort pour dénicher un emploi honorable ; l’année précédente, dès l’annonce de cours du soir gratuits pour les ouvriers, mis sur pied par le gouvernement d’Honoré Mercier, il était parvenu à s’inscrire malgré les centaines d’hommes qui avaient pris d’assaut les écoles. Quand le chef Hughes avait appris qu’il savait parler, lire et écrire l’anglais de même que le français, le policier avait hoché la tête avec approbation, affirmant qu’avec ses connaissances Shane pouvait envisager un avenir appréciable au sein de la police.
Hélas, il devait débuter au bas de l’échelle et se forger une expérience avant d’y grimper.
Soudain, les lumières de la salle se tamisèrent et on braqua l’éclairage sur l’aire de combat. Shane en fut à peine conscient. Autour du jeune homme, on se mit à scander son pseudonyme : Sandman. Bartley continuait de le conseiller puisque Shane se mesurait aujourd’hui au favori, Green Giant, redoutable guerrier de bien plus de six pieds avec un tour de taille semblable à un baril.
Shane inspira pour se donner une contenance. Il ne se considérait pas comme un homme particulièrement agressif, mais la nature l’avait doté d’un don singulier. Inexplicable. Ainsi, il ne ressentait aucune peur à disputer un match contre un monstre qui le dépassait de près d’une tête, car il connaissait ses propres atouts. Et n’en doutait aucunement.
Mais il demeurait fasciné par la démonstration de force et souhaitait d’abord tenter sa chance avec ses poings plutôt qu’avec son étrange aptitude.
Quelques mois plus tôt, en juin, il avait assisté à un concours de culturisme au parc Sohmer 1 entre le grand Louis Cyr et Sébastien Miller. Évidemment, son héros, Louis Cyr, avait gagné haut la main. Penser à ce colosse que rien n’arrêtait lui insufflait toujours de la détermination. En plus, il avait appris par son chef que Cyr avait été constable pour le village de Sainte-Cunégonde durant la décennie précédente. Peut-être que Shane aurait la chance de se démarquer, lui aussi, un jour.
Les acclamations se firent alors assourdissantes, et le jeune homme revint à la réalité. Son regard vert croisa celui, sombre, du géant aux traits grossiers qui le guettait depuis l’autre bout de la pièce.
— Je sais que tu veux absolument démontrer tes capacités de bagarreur, Flanagan, mais n’hésite pas à utiliser ta touche. C’est ce que le public réclame, ce qu’il souhaite voir ! lui lança Bartley en l’aidant à enrouler des bandes de tissu sur ses jointures.
— Je ne…, commença Shane.
Le vieillard empoigna son épaule rousselée et planta ses yeux fatigués dans les siens.
— Cesse de t’entêter, mon garçon. Tu as du talent, c’est indéniable. Mais tu as aussi un don : n’oublie pas à quel point c’est exceptionnel. Plus encore que la force.
Shane soupira, contrarié.
À ce moment, l’arbitre se présenta au milieu du ring et calma les cris de l’assistance afin de permettre au combat de débuter. Il claironna :
— Pour le prochain match, nous avons dans le coin gauche, à cinq pieds et dix pouces et cent quatre-vingt-dix livres… The Sandman !
La clameur accompagna cette annonce, et Shane se sentit soulevé par la foule enthousiaste. Enhardi par cet appui, il traversa la pièce, motivé par les applaudissements et les tapes animales dans son dos. Une grande partie de la communauté irlandaise semblait derrière lui.
— Sandman ! Sandman ! Sandman !
Sur son chemin, il croisa le regard mesquin de Covey Flynn.
— Tu vas mordre la poussière, Sandman ! ironisa celui-ci.
Shane fit de son mieux pour l’ignorer.
Il grimpa sur le ring avec la souplesse d’un loup. Sous l’éclairage cru et jaune qui nimbait l’estrade, sa tignasse flamboyante prenait la teinte de braises rougeoyantes.
L’arbitre déploya son bras dans la direction opposée et désigna son adversaire.
— Dans le coin droit, à six pieds six pouces et deux cent quarante-cinq livres, nous avons… The Green Giant !
Appuyé par la bande de la famille Flynn, le concurrent de Shane fut accueilli un peu trop chaleureusement au goût de ce dernier, mais il se consola en entendant quelques huées dans la mêlée. D’ailleurs, au premier rang, Brigit Flynn lui adressa un clin d’œil malgré les allégeances des siens.
Le géant bondit à son tour sur le ring, imbu de lui-même avec sa carrure démesurée, toisant Shane avec un sourire carnassier. Le jeune homme ne broncha pas ; il n’avait perdu aucun match depuis ses débuts. Cette brute orgueilleuse ne lui inspirait pas plus de crainte que les autres.
L’arbitre se retira et le tintement de la cloche nourrit le tapage.
Shane respira à fond et leva les poings devant lui. Ses yeux se rétrécirent et ses mâchoires se crispèrent tandis qu’il s’avançait au milieu de l’estrade par petits sauts. Son opposant le rejoignit en une enjambée. Au centre névralgique de cette pièce bondée, il n’entendait que son propre souffle. Il analysait les moindres mouvements du gaillard devant lui, sachant qu’il ne pouvait se permettre d’en laisser échapper.
Le premier coup partit et il l’esquiva habilement. L’avantage que gagnait son adversaire avec son surplus de muscles, il le perdait en vitesse. Shane esquissa un léger sourire, hélas, aussitôt effacé par un crochet venu de nulle part. Il recula vivement. Il était trop sûr de lui ; il devait se recentrer sans sous-estimer ce colosse.
Les cris tout autour se firent assourdissants.
Abasourdi, il s’ébroua. Il ne voulait pas avoir recours à sa touche immédiatement, en début de combat. Il souhaitait démontrer ses habiletés avant de déclarer forfait. Il envoya son poing dans le sternum de son adversaire. Celui-ci demeura de marbre et bougea à peine. Shane tenta de lui en balancer un autre, mais son opposant répliqua, lui effleurant l’épaule. Une riposte à l’estomac le déstabilisa et il trébucha avant de se redresser. Le jeune homme n’attendit pas la prochaine attaque et se rua sur le géant, lui criblant le torse de coups. Il reçut une bonne droite qui l’atteignit à la pommette, puis ricocha sur son nez au passage. Shane sentit un liquide chaud couler sur sa lèvre supérieure et l’essuya du revers de la main, imbibant de sang les bandes de tissu protégeant ses jointures.
La cloche sonna, marquant la fin du round.
Dans le coin gauche, Bartley posa la caisse de bois où Shane s’écrasa lourdement. Le vieillard lui tendit un mouchoir pour contenir ses saignements de nez.
— Qu’est-ce que tu fabriques, Flanagan ? Ce gorille est là pour te réduire en bouillie et tu t’offres en pâture ! Magne-toi, sinon tu goûteras à ta première défaite en plus de te retrouver avec quelques membres cassés !
— Ouais…
Bartley lui donna un gobelet rempli d’eau fraîche.
— Ne tarde pas trop, mon garçon. Tu es déjà dans un piteux état. C’est ton plus gros adversaire jusqu’à maintenant et tu ne veux pas manquer ta chance de prouver que tu es imbattable.
Shane hocha la tête. Il balaya la salle des yeux. C’était ce que ses supporteurs attendaient de lui. Qu’il fasse la démonstration de son talent .
Dans la mer de casquettes et de chapeaux melon, il repéra alors un élégant haut-de-forme de feutre noir. Pas l’attirail habituel de ceux qui assistaient à ce genre d’affrontement. Shane cilla malgré sa joue qui commençait à enfler, douloureuse et chaude. L’homme en question contrastait en effet avec la foule bigarrée et criarde : il paraissait raffiné et d’une grande classe. L’individu regardait dans sa direction. Shane se demanda ce qu’il cherchait.
La cloche le rappela à l’ordre.
Il retourna au centre du ring, cette fois un peu résigné. Son adversaire dut croire qu’il renonçait à se battre, qu’il capitulait comme un lâche après le premier round. Peine perdue.
— Sandman ! Sandman ! Sandman ! scandait-on dans son dos.
Ses partisans devinaient ce qui suivrait.
Son rival chercha à se débarrasser rapidement de lui en balançant un violent coup qui fit basculer Shane sur le sol. Des oh ! d’étonnement accompagnèrent l’impact. Pas de doute, ce malabar était fort. Tandis que celui-ci hissait les bras en direction de la foule pour s’attirer les acclamations, Shane se remit sur ses pieds. Son adversaire se retourna et lui jeta un œil moqueur. Le jeune homme se lança aussitôt à sa tête et lui cogna le front du plat de la main.
Les yeux de Green Giant se révulsèrent et il s’écroula sur le sol de tout son long. Shane avait donné à la foule ce qu’elle réclamait. Les cris montèrent encore d’un cran quand l’arbitre le rejoignit et souleva sa main afin de le proclamer vainqueur.
Ding ! Ding ! Ding !
— La victoire est accordée à Sandman, qui l’emporte encore une fois par knock-out !
La salle explosa, en liesse, et les parieurs exigèrent leur dû auprès des autres joueurs. Les Flynn protestèrent avec des huées, mais furent vite enterrés par les autres.
Shane cessa de fixer l’homme inconscient affalé à ses pieds et, dans le brouhaha général, il croisa de nouveau le regard de l’inconnu de la haute société. Celui-ci le salua d’un geste, puis tourna les talons et sortit de la salle.


1. Parc d’attractions très populaire de 1889 à 1919, situé en bordure du fleuve Saint-Laurent.

2
Rue Sainte-Catherine
17 septembre 1891, 13 h 18
— Je ne peux pas croire que ma meilleure amie sera bientôt fiancée ! s’exclama Ethel en étreignant le bras de sa compagne tandis que le carrosse s’ébranlait dans les rues de Montréal.
En cette journée de septembre claire et tiède, les grands arbres qui s’alignaient en bordure des avenues commençaient à se colorer. Quelques feuilles encombraient les trottoirs devant de jolies maisons victoriennes où des passants déambulaient, profitant de ces derniers beaux jours avant l’hiver aride qui suivrait inévitablement.
Cassandra esquissa un timide sourire et baissa le nez. Elle avait peine à croire, elle aussi, qu’elle serait une future épouse dans quelques semaines. Depuis l’année précédente, moment de sa rencontre officielle avec Albert lors d’une fête mondaine, les événements s’étaient enchaînés. Les sorties avec chaperon se succédaient, les promenades au parc et les billets doux scellaient cette cour assidue.
— Et Albert… C’est un parti incroyable ! Un des plus en vue de la ville ! Quelle chance inouïe tu as !
La jeune femme hocha la tête. Ethel avait raison : Albert représentait le candidat idéal. Beau, athlétique et éloquent. Elle n’aurait pu souhaiter mieux. De plus, il hériterait un jour de la boutique de luxe détenue par sa famille et qui avait pignon sur rue dans le quartier commercial près du square Victoria. Elle savait aussi que ce mariage servait bien l’entente de fusion que son père avait conclue avec Oscar Glover, le père de son prétendant. Néanmoins, l’idée d’un grand magasin qui deviendrait un jour la référence pour acheter des accessoires importés de partout dans le monde lui plaisait. Bientôt naîtrait l’enseigne Mittens & Glover dans la rue Notre-Dame.
À côté d’elle, Ethel lui tira la manche, puis désigna sa grand-mère qui somnolait sur la banquette face à elles. Le carrosse effectua alors un virage serré, faisant dodeliner la tête de la dame qui ne se réveilla pas, mais émit un reniflement disgracieux, son chapeau lui couvrant la moitié du visage. Avec un gloussement moqueur, Ethel agita une corde terminée par une pampille dorée qui actionna la clochette située à côté du conducteur. Le carrosse s’arrêta doucement et se stationna du côté du square Phillips où une demi-douzaine de voitures hippomobiles patientait déjà.
— Nous y sommes ! annonça Ethel avec un large sourire.
— Mais… Nous sommes dans la rue Sainte-Catherine ! Ne m’avais-tu pas dit que tu m’emmenais faire les boutiques ? s’enquit Cassandra.
— Bien sûr ! N’as-tu pas entendu parler du déménagement de Morgan’s 2 en avril dernier ?
Cassandra se rembrunit.
— Comment l’ignorer ? Mon père ne cesse de clamer haut et fort que le dirigeant a commis une énorme erreur en s’établissant en pleine rue résidentielle. Au moins, ça risque de le servir. Déjà, l’affluence de notre magasin a augmenté.
La portière s’ouvrit et le valet de pied aida Ethel à descendre. D’un geste, celle-ci encouragea son amie à la suivre.
— Tu vas voir, c’est magnifique !
— Et ta grand-mère ? Ne doit-elle pas nous accompagner ? s’inquiéta Cassandra.
L’aïeule ronflait, blottie sous une couverture de laine.
— Elle dort… Ne la réveillons pas pour si peu, ricana sa petite-fille. Elle n’aura même pas le temps de remarquer que nous sommes parties !
Cassandra sortit et posa son bottillon de cuir noir étroitement lacé sur le marchepied. Elle leva alors les yeux vers l’imposant édifice de grès rouge qui se dressait devant elle. Impressionnée, elle ne put retenir une exclamation.
— Viens ! dit son amie en l’entraînant en courant vers l’entrée de l’autre côté de la rue.
— Mon père ne sera certes pas content de savoir que je fais des emplettes chez un rival, ronchonna Cassandra.
— Il n’est pas obligé de le savoir.
— Ethel, tu es incorrigible !
— On ne peut pas toutes être des filles modèles comme toi, la nargua-t-elle.
Cassandra s’extasia dans l’entrée de marbre rose, puis dans l’immense salle divisée en rayons. Les gens déambulaient dans les allées, s’arrêtant pour examiner les marchandises offertes ou pour consulter les catalogues mis à leur disposition.
Cassandra avait eu beau côtoyer des boutiques et des commerces toute sa vie, celle-ci ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait déjà visité. Les nombreux comptoirs s’alignaient le long des allées présentant des produits de luxe venus d’Europe ou d’ailleurs, et tous les commis les saluaient chaleureusement, s’empressant de les servir.
Elle admira une paire de gants de daim légers et souples, huma un parfum à l’odeur de rose, puis caressa au passage une étoffe soyeuse émeraude, ornée d’un relief de fleurs.
— Et si tu veux, ils ont des couturières aux étages supérieurs pour te confectionner une robe sur mesure, lui expliqua Ethel. C’est ici que j’ai pris celle que je portais à la réception du mois passé.
Cassandra consulta un des nombreux albums présentant les modèles dernier cri, le feuilletant doucement, le regard fasciné.
— Dommage ! On ne voit plus beaucoup la tournure…
— La tournure n’est plus de mode ! Tout ce tissu pour mettre en valeur la croupe n’était pas très confortable non plus. C’est plutôt la silhouette sablier qui est en vogue en ce moment !
Dépitée, Cassandra grimaça ; avec son corps longiligne, elle aurait beaucoup de difficulté à acquérir le profil de mise sans ajout sur son arrière-train. Son amie, elle, était déjà voluptueuse et remplissait ses robes avec grâce.
Ethel remarqua sa déception.
— Ne t’inquiète pas, Cassandra ! Tu rendrais n’importe quelle tenue élégante. Et les couturières sont excellentes pour tricher un peu avec des drapés et des nœuds. D’ailleurs, il y a toujours le corset…
— Quelle consolation ! rétorqua Cassandra en roulant les yeux au ciel.
— Tu verras : nous ferons de toi une vraie Gibson Girl 3 !
— J’aime mieux ça !
Plus loin, les jeunes filles s’émerveillèrent devant les étals remplis de victuailles, de sablés anglais de même que devant la sélection de thés aromatisés.
Ethel semblait bien fière de faire visiter ce temple des achats de toutes sortes à Cassandra. Celle-ci reconnaissait qu’il y avait dans cet endroit de merveilleuses idées et sans doute des innovations révolutionnaires. Pourtant, ce constat l’attrista. Si son père avait été moins orgueilleux – et qu’il avait admis les conseils d’une femme –, elle aurait aimé partager cette découverte avec lui et donner des idées pour son prochain commerce. Hélas, elle savait qu’il ne l’écouterait pas et lui reprocherait probablement de tenter de s’immiscer dans l’entreprise.
« Tu dois savoir où est ta place, ma fille. Le sexe faible ne connaît rien aux affaires ! » lui avait-il répondu la seule fois où elle avait émis une opinion.
Depuis, Cassandra taisait ses commentaires et essayait de faire bonne figure. Elle ne souhaitait pas décevoir ses parents. Surtout depuis le départ de son frère qui leur avait brisé le cœur.
Elle déposa sur une table le châle de cachemire qu’elle regardait.
— Ethel, je suis désolée, mais tu sais que je ne pourrai rien acheter ici. Mon père n’approuverait pas que je dépense dans cet endroit et j’aurais bien de la difficulté à lui cacher où j’ai effectué mes courses…
Son amie lui prit les mains.
— C’est moi qui suis navrée. Je ne souhaitais pas te mettre dans une mauvaise posture. Je voulais simplement te montrer le magasin puisque tu ne t’y étais encore jamais rendue…
Cassandra retira ses doigts en sourcillant. Elle avait senti qu’Ethel désirait qu’elle se décoince un peu et qu’elle mène une vie plus libre – voire libertine – même si son amie se gardait de lui en souffler mot. Mais Cassandra en avait bien assez sur la conscience pour vouloir lui plaire. De plus, elle ne souhaitait pas se mettre sa famille à dos en se créant de nouveaux problèmes.
Depuis sa prime jeunesse, elle devait repousser les visions et les étranges impressions qui l’assaillaient en permanence. Cette insoutenable sensibilité qui lui exposait parfois l’esprit des gens qu’elle côtoyait, comme cela venait tout juste d’être le cas quand Ethel lui avait pris les mains. Et ça n’arrivait jamais lorsqu’elle s’y attendait. De temps à autre, ces impulsions lui parvenaient si fort et de façon si claire qu’elle pouvait pratiquement lire ce que les gens pensaient.
Durant l’enfance, elle courait souvent s’enfermer dans sa chambre, effrayée par cette soudaine lucidité, par ces fenêtres qui s’ouvraient sur l’âme des autres. Effrayée par leurs songes troublants. À présent, elle se conditionnait à demeurer calme et stoïque. Imperturbable. Après tout, si elle ne pouvait vivre en ermite et s’isoler du monde, elle devait se bâtir une carapace.
Bien entendu, elle n’en avait jamais rien mentionné à personne. Dès qu’elle avait eu l’âge de comprendre que tout le monde ne partageait pas cette faculté, elle l’avait cachée. Au plus profond d’elle-même. Même à son frère aîné. Sa mère lui jetait des regards perplexes lorsqu’elle répondait trop vite, son père s’étonnait de son anxiété et de ses angoisses spéculatives, sa gouvernante se surprenait de ses capacités à tout retenir et à tout réciter. Cassandra avait donc été forcée de se forger une autre personnalité, introvertie et ingénue.
Elle se disait que, si quelqu’un venait à découvrir ce secret, elle serait bonne pour l’asile de fous. Ainsi, elle cultivait ses émotions en attendant que cette affection disparaisse et la laisse tranquille. Et elle priait tous les soirs pour que ce soit le cas. En vain.
Depuis quelques semaines, ses nuits se peuplaient de cauchemars horribles où elle se retrouvait seule, abandonnée dans le néant, en proie à un monde rempli d’ombres. Elle n’en comprenait pas la signification, mais ces rêves s’intensifiaient au fil des jours. De plus en plus envahissants, de plus en plus aliénants. Elle espérait qu’ils n’évoquaient pas des prémonitions.
Elle enfouit ces sentiments troubles au fond d’elle-même et sourit à Ethel.
— Ce n’est pas ta faute. Je suis heureuse d’avoir fait le détour ici. Je serai moins ignorante quand on me parlera de Morgan’s… Mais pour l’instant, rendons-nous dans la rue Notre-Dame !
Ethel éclata de rire.
— Bien sûr ! N’oublions pas que tu as des fiançailles à préparer !
Bras dessus, bras dessous, elles tournèrent les talons et se dirigèrent vers la sortie. Malgré ses pensées rebelles, Ethel restait sa meilleure amie, celle qui ne la laissait jamais tomber en dépit de son tempérament sibyllin.
Comme elles quittaient le magasin, Cassandra croisa le regard d’un homme distingué, vêtu d’un manteau noir et d’un haut-de-forme de grande classe. Il inclina la tête en portant la main à son chapeau pour la saluer.
Elle fronça les sourcils. Le connaissait-elle ? Rien dans ses traits racés, sa barbe grise et ses yeux pâles ne lui paraissait familier. Ou peut-être que oui… Un ami de son père, sans doute.
Son cœur s’emballa. Paniquée, elle songea que, si sa visite de Morgan’s parvenait jusqu’à sa famille, elle en entendrait parler durant des mois.
Devant elle, Ethel franchit le seuil de l’édifice et s’élança dans la rue pour rejoindre leur carrosse. Avant de traverser, Cassandra se tourna pour voir si l’inconnu l’épiait. Une silhouette se dessina alors dans la vitre de la majestueuse porte aux dorures de laiton.
Qui était cet homme ? Elle chercha frénétiquement dans sa mémoire. Absorbée, elle ne perçut pas les cris poussés autour d’elle. Une ombre plana au-dessus d’elle, détournant son attention.
Puis une carriole la renversa à toute allure.


2. Un des premiers grands magasins au Canada fondé en 1845 par Henry Morgan.

3. Idéal de beauté féminin de la fin du XIX e siècle et du début du XX e siècle, illustré par Charles Dana Gibson (1867-1944) dans plusieurs revues et quotidiens américains de l’époque, dont le LIFE .

3
Mille carré doré
17 septembre 1891, 20 h 42
Cassandra battit des paupières, puis cilla, agressée par la lumière environnante. Une terrible migraine lui vrillait le crâne et un étrange goût métallique lui emplissait la bouche. Elle tenta de se dresser sur un coude, mais la douleur la cloua à sa couche. Avec soulagement, elle constata alors qu’elle reposait dans un lit. Son lit dans sa chambre.
— Docteur ! Elle se réveille !
Hazel posa le livre qu’elle lisait sur la table de chevet encombrée de flacons et se pencha au-dessus de Cassandra avec un air inquiet.
— Vous nous avez fait une de ces peurs, ma fille !
De l’autre côté, le médecin saisit son bras et vérifia son pouls. Cassandra l’entendit compter, mais les lèvres de l’homme remuaient à peine. Il palpa ensuite sa chevelure, puis repéra la vilaine bosse qui s’y dissimulait. Il sembla soulagé en constatant qu’elle avait diminué.
— Comment vous sentez-vous, chère enfant ?
« Ce serait dommage d’abîmer un si beau petit brin de femme… »
Cassandra fronça les sourcils, considérant cette dernière parole comme très inconvenante. Pourtant, sa mère ne s’en formalisa pas. L’avait-elle entendue, au moins ?
— Je… Je vais bien, je crois. Juste un gros mal de tête, murmura-t-elle entre ses lèvres exsangues.
— C’est grave, docteur Linton ? s’inquiéta sa mère.
— Je ne pense pas, madame Mittens. Elle a subi un violent choc. Par contre, avec du repos, elle devrait s’en remettre d’ici quelques jours. La bosse disparaîtra vite si vous appliquez des compresses froides régulièrement, lui conseilla-t-il en rangeant ses instruments dans sa trousse.
— Merci, docteur ! Nous veillerons de près sur elle.
Sur une table d’appoint, Hazel prit une théière et versa un liquide brunâtre dans une tasse qu’elle porta à sa fille.
— Voilà, jeune fille ! Buvez ceci, il n’est pas trop chaud. Il y a de l’écorce de saule blanc dans cette infusion ; ça vous aidera à vous sentir mieux.
Cassandra avala quelques gorgées, puis laissa retomber la tête sur son oreiller avec un léger gémissement. Avant de quitter la pièce, le médecin se tourna vers sa mère et dit :
— N’oubliez pas : vous pourrez lui donner quelques gouttes de laudanum 4 afin qu’elle dorme mieux et que la douleur se dissipe.
— Oui, docteur. Merci encore !
La porte se referma. Hazel retourna son attention vers sa fille et lui serra la main. Elle soupira.
« À une semaine de ses fiançailles, pourquoi a-t-elle commis une telle étourderie ? »
Blessée, Cassandra se détourna.
— Ce n’est pas ma faute, marmonna-t-elle.
— Je n’ai pas prétendu que c’était le cas. Mais entrer dans le commerce d’un rival de votre père ne m’apparaît pas comme une idée particulièrement judicieuse.
Cassandra pinça les lèvres ; ce qu’elle souhaitait à tout prix éviter s’était finalement concrétisé. Sa mère poursuivit :
— Ethel m’a expliqué qu’elle devait passer chez Morgan’s pour voir si une de ses robes était prête. Par contre, vous auriez très bien pu l’attendre dans la voiture ! Vous êtes normalement plus réfléchie, jeune fille !
Celle-ci garda le visage tourné, suivant du regard le mouvement agréable des hautes draperies qui habillaient les fenêtres. Sur le mur couvert de papier peint aux fleurs exubérantes de teintes chaudes, elle s’arrêta sur un cadre accroché qui présentait une photographie d’elle et de son frère lorsqu’ils étaient encore enfants. Figés devant l’objectif intimidant de William Notman 5 , affichant des mines graves, ils ne donnaient aucun indice de leur pétulance et de leur insouciance à cet âge ; six et onze ans si sa mémoire était fidèle. Henry s’appuyait contre le fauteuil sur lequel Cassandra prenait place, tenant sa poupée préférée, un modèle de porcelaine rapportée de Londres par son père.
Ce portrait la chagrina, et ses yeux s’embuèrent. Elle n’avait pas revu Henry depuis cinq longues années. Son départ précipité avait tout fait dérailler. Désormais, les espoirs de la famille pesaient lourd sur ses épaules. Elle n’avait pas le choix d’être exemplaire, irréprochable et, bientôt, de leur offrir la descendance que ses parents souhaitaient ardemment.
Pourquoi Henry était-il parti ?
Cette réflexion précéda l’entrée en trombe de son père qui avait ouvert la porte avec fracas, affichant son habituel air contrarié.
— Harry ! Ne faites pas autant de bruit ! Cassandra a subi un choc à la tête et elle a besoin de tranquillité !
— Et pourquoi devait-elle se faire renverser devant chez Morgan’s ? Je serai la risée quand on apprendra que ma propre fille magasine là !
— Calmez-vous ! Elle accompagnait Ethel et…
— Je me demande pourquoi nous lui permettons encore de voir cette écervelée !
— Parce que sa famille occupe une place très importante dans la communauté, je vous le rappelle ! lança Hazel.
Harold renifla de mépris.
— Et vous, ma fille, comment avez-vous trouvé la Colonial House 6 ?
Cassandra croisa les bras avec une moue.
— Il y a beaucoup de belles idées et d’innovations…
— Ah ! et qu’est-ce que vous en savez ? Vous n’êtes qu’une femme… et frivole de surcroît ! dit son père avec un geste agacé.
La jeune femme poussa un lourd soupir. Elle porta la main à son front et feignit un malaise.
— Je suis désolée… J’ai la tête qui tourne.
— Harry, nous devrions la laisser dormir un peu afin qu’elle récupère, murmura Hazel en entraînant son mari hors de la pièce.
— Cette conversation n’est pas terminée, ma fille ! Vous devez mesurer ce que vous faites ; vos actions et l’image que vous projetez ont des répercussions sur toute notre famille. Surtout sur notre future association avec Oscar Glover…
— Venez, Harry.
La porte se referma doucement et les voix moururent en s’éloignant dans le couloir. Morose, Cassandra tira la langue en direction du battant ; leurs dialogues finissaient toujours de la même façon.
Elle tâta le côté de son matelas à la recherche d’une aspérité, puis, après un regard coupable vers la porte, elle en sortit un bouquin : Voyage au centre de la Terre de Jules Verne. Elle le feuilleta jusqu’à la page à laquelle elle s’était arrêtée, puis elle prit un vieil exemplaire de la revue LIFE pour dissimuler sa lecture. Ses parents n’approuvaient pas ces histoires étranges qu’ils jugeaient inappropriées pour une jeune fille. Ils souhaitaient qu’elle s’intéresse à la poésie et qu’elle répète un peu plus son chant – discipline pour laquelle ils prétendaient qu’elle avait du talent. Pourtant, elle préférait de loin se plonger dans les mondes mystérieux. Peut-être parce qu’elle y trouvait quelque chose de familier.
Elle se rappelait avoir lu Frankenstein de Mary Shelley à douze ans, chaudement recommandé par son frère. Sa mère le lui avait arraché des mains et l’avait jeté au feu dans l’âtre, lui interdisant de s’adonner à des lectures susceptibles de corrompre son esprit. Cassandra en avait pleuré des jours. Et n’avait jamais su quel sort était réservé à ce monstre auquel elle s’identifiait un peu.
À présent, elle lisait des bouquins en français, ainsi ses parents ignoraient de quoi ils traitaient. Sa femme de chambre, Alice, une jeune femme francophone de l’est de la ville, lui avait appris à parfaire la langue de Molière. De cette façon, elles communiquaient sans être comprises du reste des habitants de la maison. Elles étaient de mèche et Cassandra la considérait plus comme une amie et une confidente que comme une domestique. De plus, son père approuvait qu’elle s’intéresse à cette autre langue, lui qui souhaitait un jour établir des relations avec les marchands parisiens dans le but d’importer des tissus et des accessoires de France. Présenter une fille bilingue et cultivée pouvait s’avérer bon pour les affaires, même si elle n’y prenait pas part…
Cassandra sirota son infusion en lisant un peu. Après quelques minutes, elle se sentit fatiguée et finit par s’endormir.
Quand la porte de sa chambre se rouvrit, elle sursauta et s’empressa de cacher son livre sous les couvertures. Avec soulagement, elle constata qu’il s’agissait d’Alice qui entrait d’un pas discret avec une chandelle à la main.
— Ce n’est que moi, mademoiselle ! chuchota Alice devant son désarroi.
— Dieu merci, Alice ! Je n’étais pas prête à affronter les foudres de mon père encore une fois.
— J’ai su pour l’accident. Comment vous portez-vous ? s’inquiéta la femme de chambre.
— Mieux que je l’ai laissé supposer, maugréa Cassandra en effleurant la bosse à l’arrière de son crâne.
— Je vous comprends…
La domestique mit la tasse vide sur le plateau avec la théière. Elle s’affaira ensuite à réajuster les oreillers qui avaient glissé durant le sommeil agité de sa maîtresse.
Cassandra regarda la bonne butiner d’un bout à l’autre de la pièce et se demanda si elle-même aurait été aussi vaillante si son destin avait été différent. Alice était agréable et intelligente, elle aurait pu devenir institutrice ou encore travailler dans une boutique. Pourquoi avait-elle choisi de servir les autres ? Peut-être n’avait-elle pas le choix.
Dans ce monde de bienséance et de contraintes, quelqu’un avait-il vraiment le choix ? Pouvait-on choisir son destin ou même le changer ?
La jeune femme en doutait. Même dans sa vie confortable et prospère, elle se sentait confinée.
Elle n’était pas autorisée à poursuivre des études, à lire ce qu’elle souhaitait, à choisir ses passe-temps. Lorsqu’elle serait mariée, cela changerait ; Albert se montrerait peut-être plus ouvert à ce qu’elle essaie de nouvelles choses comme le tennis ou le vélo. Mais une petite voix lui soufflait que non ; son prétendant se moquait souvent de ces « femmes modernes » qui revendiquaient des droits et désiraient s’émanciper. Après tout, ne disait-on pas des femmes qu’elles étaient les inférieures des hommes dans tous les domaines ?
Alice replaça les couvertures de Cassandra et prit le livre qu’elle lui tendit. Leurs doigts se touchèrent brièvement. Ce contact fit apparaître une série d’images dans la tête de la jeune femme.
« Depuis que j’ai croisé M. Mittens ce matin, tout va de travers. Je déteste son sourire. Ce sourire hardi, impudique. Carnassier. Chaque fois qu’il me pousse contre le mur pour m’embrasser, je me fige d’horreur. Et quand il tente de glisser sa langue entre mes lèvres, ça me lève le cœur ! Mais je ne dois pas repousser ses avances, même si ça me répugne. Avec la maladie de papa, je n’ai pas le choix de continuer. La variole l’a finalement rendu aveugle. Et maman ne peut pas assurer la survie de la famille toute seule avec son boulot de couturière. Je n’ai pas le choix ! Continuer ou bien crever… »
Les yeux écarquillés, Cassandra retira sa main comme si elle avait été brûlée par un tison ardent.
— Tout va bien, mademoiselle ? s’enquit Alice, surprise par sa réaction vive.
— Je… Je…, bafouilla-t-elle.
— Vous avez un malaise ?
Les yeux de Cassandra s’embuèrent tandis qu’elle fixait ses mains tremblantes.
— Je vais chercher votre mère…
— Non ! l’arrêta la jeune femme. Non… Euh… Ça ira. Ce ne sont sans doute que les effets secondaires liés à mon coup.
— Vous êtes certaine ? Vous me semblez soudain très souffrante !
— Donnez-moi un peu de laudanum. Après une nuit de sommeil, je me porterai mieux.
La femme de chambre attrapa le pichet sur la commode et versa un peu d’eau dans un verre. D’un flacon teinté, elle laissa tomber quelques gouttes qui se diluèrent en traçant de jolies arabesques noires. Cassandra but avidement la mixture avant de reposer sa tête contre l’oreiller.
— Merci, Alice. Merci pour tout ce que vous faites pour moi.
La bonne sourcilla.
— Je vous en prie, mademoiselle. Si vous avez besoin de quelque chose, je mets la clochette à votre chevet.
— Non, ce sera tout. Je vais tenter de prendre du mieux à présent.
— Bien. Bonne nuit !
Cassandra se força à sourire tandis que la domestique sortait.
Aussitôt que les pas étouffés par la moquette s’estompèrent, la jeune femme pleura. Elle joignit les mains et leva les yeux au plafond.
— S’il vous plaît ! S’il vous plaît, guérissez-moi de cette tare une fois pour toutes !
Une grande ombre plana soudain devant sa fenêtre et, avec un petit cri, Cassandra attrapa les couvertures pour se cacher. Après quelques secondes, puisqu’elle ne percevait plus aucun mouvement, elle repoussa ses draps et descendit de sa couche. Avec précaution, elle s’avança, fouillant craintivement l’obscurité.
Dans le gros érable à l’extérieur, tache blanche dans les ténèbres, une chouette la contemplait de ses grands yeux sombres.


4. Le laudanum est une teinture d’opium très addictive qui était souvent prescrite à l’époque pour soulager les douleurs.

5. William Notman est un important photographe. Né en Écosse, il s’est établi à Montréal en 1856 où il a fondé plusieurs studios. Il a continué à exercer son art jusqu’à la fin de sa vie en novembre 1891.

6. Nom donné à l’édifice Morgan’s à l’époque. Ce bâtiment du centre-ville abrite aujourd’hui le magasin La Baie.

4
Rue Saint-Antoine
18 septembre 1891, 0 h 41
Derrière un muret, Shane expira, le souffle saccadé. Il n’avait son uniforme de constable que depuis quelques jours et déjà il pourchassait des cambrioleurs en pleine nuit dans la rue Saint-Antoine. Le problème demeurait que les policiers n’étaient armés que de bâtons et de sifflets 7 , alors que les cambrioleurs possédaient souvent des armes à feu et n’hésitaient jamais à s’en servir.
Il allait s’élancer de nouveau à la poursuite des bandits quand une balle ricocha sur la brique près de lui, le repoussant dans son retranchement. Son collègue Edmond Côté apparut à ce moment et se blottit près de lui.
— Nous n’avons aucune chance ! Ces malfrats ne céderont pas d’un pouce ! glapit le grand homme. Ils savent trop bien que nous n’avons rien pour nous défendre.
— N’avons-nous pas des carabines au poste ? demanda Shane.
— Oui, mais je pense que nous en avons moins d’une centaine pour toute la brigade. Ils ne les gardent qu’en cas d’émeute, je crois.
— Et as-tu vu où se cachaient nos truands ?
Edmond jeta un œil au-delà du mur et évalua la distance.
— Ils sont presque au coin de la rue de la Montagne.
Shane leva le menton pour examiner les alentours.
— Siffle pour appeler du renfort, dit-il. Je vais partir dans la direction opposée et essayer de les surprendre…
— Mais la rue Torrance risque d’être surveillée aussi !
— T’inquiète, je vais prendre la ruelle. Le coin m’est familier, c’est proche de mon patelin.
— Dans de telles situations, le manuel du constable n’affirme-t-il pas que nous devrions rester ensemble ?
Shane lui jeta un regard sceptique.
— Il y a bien des choses que notre manuel n’a pas prévu…
Il détala, longeant mur et escalier pour éviter de se retrouver exposé. Le sifflet d’Edmond retentit dans la nuit, résonnant en écho sur les parois humides des bâtisses. Shane n’eut que le temps d’entendre quelques coups de feu derrière lui avant de bifurquer dans la rue de l’Aqueduc. Il entra dans la ruelle complètement plongée dans les ténèbres ; l’électricité ne se rendait pas dans les voies secondaires. À quelques endroits, des lucarnes éclairées perçaient cette noirceur d’encre. Pourtant, il dut se fier à sa connaissance du terrain et à son instinct pour se frayer un chemin entre les différents bâtiments et hangars. Dans l’obscurité, il devait avancer avec prudence pour esquiver les outils ou les déchets qui pouvaient le faire trébucher et trahir sa présence. Une série de coups de feu éclatèrent dans la rue parallèle à la sienne, et Shane espéra que son collègue demeurerait en sécurité. Un si bon partenaire de travail n’était pas facile à trouver.
Intrépide, Shane continua à évoluer dans le noir. Malgré la fraîcheur ambiante, il suffoquait dans son uniforme de tweed rêche bleu marine et, sous son couvre-chef, des rigoles de sueur coulaient le long de ses favoris.
Des pas précipités crissèrent dans la poussière à quelques pieds devant et son sang ne fit qu’un tour. Il se dissimula derrière un cabanon. Les voleurs avaient eu la même idée que lui, et voilà qu’il était coincé. Déconcerté, il baissa les yeux sur le bâton qui pendait à sa ceinture, son seul moyen de défense.
— Par ici, les gars ! Ces salopards encerclent le pâté de maisons ! clama l’un d’eux.
— Ouais, mais si on planque le butin quelque part, ils ne pourront rien nous reprocher…
— Idiot ! Nous avons tiré dans leur direction, ils ne nous laisseront pas partir comme ça !
— T’as encore des munitions ?
Shane entendit des cliquetis.
— Quatre balles. Après, va falloir se battre à mains nues. Mais ils ne perdent rien pour attendre.
Ils se trouvaient à présent à un jet de pierre de Shane qui retint sa respiration. Le constable évalua leur nombre à quatre ou cinq. Même s’il avait remporté tous ses combats, il n’avait jamais affronté plus d’un adversaire à la fois. Malgré cela, il devait prendre son courage à deux mains.
— Ils vont avoir besoin de plus qu’un régiment pour me départir de ma récolte.
— Je ne comprends pas pourquoi ces rats ont été alertés aussi vite ! Nous avions pourtant tout bien planifié…
Shane tendit le bras et saisit le plus proche par le collet. Dès qu’il posa la main sur son front, le bandit tomba, inconscient.
— Hé, mais que…
— Tu as vu cette ombre sur le mur ?
Le jeune policier sauta au milieu du groupe et, avec toute la rapidité dont il était capable, il parvint à tous les endormir sans qu’un coup de feu soit tiré. Essoufflé, les mains tremblantes, il demeura un moment devant les corps assoupis. Son plan avait fonctionné, mais le risque s’était avéré immense. Une seule balle aurait suffi à le buter. S’il avait du talent, il n’était pas invulnérable pour autant.
Un mouvement au coin de son œil le fit alors sursauter ; en avait-il oublié un ?
Il tomba nez à nez avec une silhouette aux yeux jaunes. Un regard de loup.
— Merci pour la diversion, mon vieux ! s’esclaffa le quidam encapuchonné.
Avant que Shane eût pu réagir, l’individu ramassa les baluchons bien garnis et grimpa avec une aisance surnaturelle aux murs de l’édifice le plus proche.
— Hé ! restez où vous êtes ! Vous êtes en état d’arrestation ! s’écria Shane en émergeant de sa torpeur.
— Une autre fois, peut-être ! railla l’inconnu.
Le constable saisit un des revolvers sur le sol et tira en direction du fuyard. Peine perdue, cette arme était vide, et le maraudeur eut le temps de disparaître au-dessus des toits.
— Bloody…
Des lampes éclairèrent soudain la ruelle et Shane cilla, les bras devant le visage, surpris par l’illumination. Une dizaine de policiers accoururent dans sa direction. Ils le découvrirent entouré des cambrioleurs inconscients.
— Tu as fait ça tout seul ? s’enquit Edmond.
— Euh… Je…, bredouilla Shane, encore abasourdi par la tournure des événements.
— Il mérite vraiment la réputation qu’il a acquise sur le ring, cet Irlandais ! s’exclama un autre.
On le félicita pour sa prise incroyable, puis le détective Murphy leva sa lampe et examina avec attention les bandits étendus. Avec une moue sceptique, il demanda :
— Mais où est le butin ?


7. Les policiers de Montréal n’ont pas été armés avant 1899, comme en témoignait le titre d’un article de The Gazette de cette date : « It Was Batons Against Guns », publié à la suite d’un cambriolage particulièrement violent.

5
Mille carré doré
18 septembre 1891, 17 h 38
Cassandra n’arrêtait pas de penser à cet homme qu’elle avait croisé juste avant son accident devant le Morgan’s. Grand, mince, les cheveux gris, habillé de vêtements impeccables, il affichait l’assurance d’un personnage important. Très distingué, le profil aristocratique, il lui avait souri de façon courtoise et pourtant… Ce sourire cachait quelque chose. Il savait quelque chose. Sur elle, peut-être. Comme s’il pouvait lire à travers elle. Avait-il un lien avec ce qui lui arrivait en ce moment ? Ou avec ce qu’elle était ?
Depuis son réveil, après une nuit agitée malgré le laudanum, ses symptômes s’étaient aggravés. La bosse sur sa tête s’était résorbée et la douleur avait grandement diminué. Par contre, des visions l’assaillaient chaque fois qu’elle frôlait quelqu’un. Elle avait refusé qu’Alice la coiffe, feignant d’avoir toujours la migraine, et avait décidé de tresser sa longue chevelure châtaine elle-même. Lorsqu’une autre domestique lui avait apporté son déjeuner et avait déposé la fourchette dans sa main, Cassandra avait perçu tout le mal qu’elle pensait d’elle et de sa famille les considérant comme des parvenus avares, la mère se réduisant à une hystérique capricieuse, et le père, à un homme sans vertu qui pourchassait les jeunes soubrettes comme un loup affamé. Bouleversée par cette révélation, Cassandra n’avait rien pu avaler.
Le docteur Linton était ensuite repassé pour vérifier son état. Son contact avait encore une fois ouvert une fenêtre sur son âme à la jeune femme. Même s’il s’avérait un homme altruiste, préoccupé par son travail et le bien-être de ses patients, Cassandra détesta avoir accès à son intimité. Il était, entre autres, hanté par le souvenir d’avoir laissé mourir un homme qui violentait ses enfants en ne lui portant pas secours et en ne faisant pas tout en son pouvoir pour le sauver. Si le geste témoignait de son empathie pour les victimes, le médecin en gardait les stigmates de la culpabilité, convaincu que Dieu le jugerait pour ce manquement.
Elle n’avait pu s’empêcher de lui lancer un regard plein de compassion auquel il avait répondu avec un sourire contrit, sans comprendre pourquoi elle lui démontrait autant de sensibilité. Il avait dû mettre ça sur le compte de la drogue qui exacerbait ses émotions.
— Cassandra ?
Dès qu’il était parti après l’avoir rassurée sur son état, elle avait fouillé sa commode et trouvé une paire de gants de coton afin de se préserver des pensées des autres. Ce fléau la rendrait folle si elle ne découvrait pas vite un moyen de se protéger.
— Cassandra, vous ne jouez plus ?
La jeune femme émergea de ses pensées moroses et fixa les touches du piano devant elle.
— Désolée, j’ai encore de la difficulté à me concentrer, mentit-elle.
Sa mère, qui lisait pour la énième fois le roman Pride and Prejudice de Jane Austen, abaissa son livre et la dévisagea.
— Vous devez vous exercer un peu si vous voulez faire bonne figure le soir de vos fiançailles. Et enlevez donc ces gants ridicules ; vous aurez moins de difficulté.
Cassandra soupira, retira ses gants et reprit sa mélodie. Ses doigts couraient aisément sur les touches blanches du clavier. Par contre, elle livrait sa pièce avec peu d’entrain. Elle vit son père s’appuyer contre le chambranle de la porte et écouter les notes qui s’écoulaient avec mélancolie. Il lui sourit avec sincérité, mais elle fut incapable de lui rendre la pareille.
Si elle s’était toujours sentie différente, peut-être même un peu décalée, elle avait à présent l’impression d’être étrangère aux membres de sa propre famille. Elle ne les connaissait pas vraiment et ce qu’elle découvrait la déconcertait. Ces constatations avaient-elles un rapport avec le départ d’Henry ?
Peu avant qu’il parte, il avait mentionné que seules les apparences comptaient pour eux et que leur vernis cachait de très mauvaises choses. Elle commençait à comprendre ce qu’il insinuait. Et elle redoutait le reste de ce qui se dissimulait dans les jardins secrets.
Le plus décourageant était qu’il n’y avait plus moyen de retourner en arrière. Comment apprendrait-elle à vivre ainsi, avec ce qu’elle savait ? Les plus sombres secrets se trouvaient maintenant à sa portée.
Elle avait beau prier le Seigneur plusieurs fois par jour, le supplier de lui retirer cette faculté, son pouvoir ne faisait qu’augmenter. Se préciser. Se cristalliser.
Ses doigts effleurèrent une fausse note et le reste de la chanson se perdit en confusion. Elle s’arrêta. Elle fixa l’âtre où avait été brûlé son exemplaire de Frankenstein . Elle était un monstre. Un monstre camouflé derrière une façade respectable.
La sonnette d’entrée retentit, et leur valet, Floyd, répondit. Elle entendit ensuite un timbre familier résonner dans le hall, une voix de stentor et un rire un peu moqueur. Sans se retourner, elle cessa de respirer et retira ses mains du clavier pour les poser sur ses cuisses. Ceci était inévitable.
— Bonjour, monsieur Mittens. Comment vous portez-vous ? J’espère que la frayeur d’hier ne vous a pas trop affecté…
— Je vais très bien, merci, jeune homme ! répondit Harold Mittens.
Hazel bondit de son fauteuil et courut jusqu’au hall pour accueillir le nouvel arrivant.
— Et, madame Mittens, vous avez le teint radieux aujourd’hui ! L’air de l’automne vous va à ravir.
— Oh ! merci, Albert ! gloussa-t-elle. Vous avez le don d’adresser des compliments flatteurs à une dame !
Cassandra, qui tournait toujours le dos à la scène, leva les yeux au ciel et soupira.
— Où est ma fine fleur, ma bien-aimée accidentée ? demanda le visiteur.
La jeune femme inspira et pivota sur son banc, se tordant les mains avec nervosité. Elle aurait peut-être mieux fait de garder ses gants.
Albert Glover se présenta dans la pièce, égal à lui-même, comme un conquérant en quête d’un territoire à envahir. Admirable dans son complet taillé sur mesure, sa veste noire soulignant ses larges épaules et sa chemise immaculée rehaussée d’une cravate de soie retenue par une épingle en forme de chien de chasse, il exhibait sa richesse. Et son pantalon de tweed pied-de-poule témoignait de la toute dernière mode. Ses cheveux blonds, légèrement ondulés et lissés vers l’arrière, égayaient ses traits réguliers. Il était le portrait du parfait jeune premier.
Si Cassandra avait été subjuguée par son éloquence lors de leur première rencontre, elle s’était vite demandé ce que camouflait cette verve, elle qui ne pouvait s’empêcher de se recroqueviller chaque fois qu’il se présentait. Hélas, puisqu’elle n’avait à peu près eu aucun contact physique avec lui, elle ne parvenait pas encore à le percer à jour.
Dès qu’il la vit, il sourit et s’agenouilla à ses pieds.
— Je suis venu aussitôt que j’ai pu me libérer, ma très chère !
Elle sourcilla, soutenant son regard trop bleu. N’aurait-il pas dû voler au chevet de sa fiancée dès qu’il avait été averti de l’accident au lieu de se présenter à l’improviste le lendemain en fin d’après-midi ?
Sa mère posa un énorme bouquet de fleurs sur le manteau de cheminée et dit :
— Regardez ce qu’Albert vous a apporté, Cassandra ! Elles sont magnifiques !
— Je suis soulagé de voir que vous ne semblez pas trop mal en point, déclara le jeune homme. Mais vous êtes un peu pâle ; j’espère que vous vous reposez assez après votre épreuve d’hier.
Elle hocha la tête, laconique. Dans un élan émotif, Albert lui saisit les mains, geste que ses parents comprirent avec un sourire indulgent.
— Serez-vous assez en forme pour les fiançailles ? Préférez-vous les reporter de quelques semaines ? Bien sûr, ce serait pénible pour moi de repousser cette cérémonie qui nous rapprochera de notre union, mais je ne peux me montrer d’un tel égoïsme quand ma dulcinée est souffrante…
« Cette garce de Stella aurait dû me faire le message hier après-midi ! J’ai même décidé de passer la nuit avec Ruby… À croire que ces deux putains étaient de mèche. J’ai maintenant l’air d’un sans-cœur qui n’a pas pris la peine de s’informer de sa promise après un accident. Mon père va exiger des explications… Bah ! après tout, il n’a pas besoin de savoir. Il me croyait à l’entraînement au gymnase. Et Cassandra est si naïve, elle n’y verra probablement que du feu. Comme lorsque nous serons mariés, elle ne se rendra compte de rien… »
Cassandra retira vivement ses mains, fixant son prétendant avec une expression horrifiée.
— Qu’y a-t-il, ma douce ? s’inquiéta-t-il en percevant son changement d’attitude.
Hazel vint poser la main sur la nuque de sa fille.
— D’après le docteur, elle sera bien remise d’ici quelques jours. N’est-ce pas, Cassandra ?
« Nous n’allons quand même pas changer nos plans. Si la présence de notre fille au Morgan’s arrivait jusqu’à Oscar Glover, il pourrait croire à une trahison de notre part et empêcher l’union de Cassandra et d’Albert… Aussi bien aller rapidement de l’avant avec l’événement de samedi prochain ! Sinon qu’est-ce que la communauté pensera de nous ? »
Cassandra considéra sa mère, bouche bée.
Son père vint se placer de l’autre côté et lui tapota l’épaule.
— Notre fille est solide, l’assura Harry. Malgré la commotion d’hier, elle est déjà sur pied. Elle s’exerçait justement au piano en vue de la réception…
« … que je puisse bientôt retourner à Londres, dans les bras de Mary. Je n’ai pas vu les enfants depuis des mois. Elle n’arrête pas de m’écrire qu’ils me réclament, qu’ils me considèrent comme leur père. Et moi, j’ai bien hâte de changer d’air… »
Cassandra se dressa d’un bloc.
— E… Excusez-moi, je dois me retirer quelques instants, bredouilla-t-elle en fonçant vers la salle de bain.
Là, elle verrouilla la porte et s’y adossa, hors d’haleine. Les larmes jaillirent et elle se précipita vers le lavabo. D’une main tremblante, elle ouvrit le robinet et s’aspergea la figure afin de se calmer. Elle naviguait en plein cauchemar. Elle aurait préféré ne rien savoir, conserver ses illusions et demeurer insouciante. Quel cadeau empoisonné la vie lui offrait !
Pourtant, elle ne pouvait nier qu’elle se doutait de tout ce qu’elle avait appris depuis la veille ; mais le doute laissait souvent place à l’espoir. L’espoir que les choses soient différentes. L’espoir qu’elles changent aussi.
Elle s’épongea le visage, puis contempla la porte avec appréhension : comment leur ferait-elle face à présent ?
Cassandra s’imposa le calme. Depuis des années, elle développait son talent pour demeurer de marbre ; elle n’avait qu’à enfiler de nouveau son masque stoïque. Mais combien de temps ? Combien de temps aurait-elle la capacité de jouer ce jeu ?
De toute évidence, Albert avait une vie parallèle. Au moment où son prétendant l’avait emmenée à un spectacle de la grande Sarah Bernhardt 8 à l’Académie de musique au mois d’avril précédent, elle avait déjà remarqué comment il caressait du regard toutes les belles jeunes femmes présentes. Et, alors qu’il la croyait partie se poudrer le nez en compagnie de M me Glover, elle l’avait vu murmurer à l’oreille d’une ravissante rousse qu’il semblait très bien connaître. À l’époque, elle n’avait pas réagi. Maintenant, elle ne réussissait plus à garder tout enfoui au fond d’elle-même.
Mais était-elle prête à mettre en péril la compagnie familiale ? Et ses liens avec ses parents ? Et sa vie ? Cassandra n’avait qu’un seul chemin à emprunter et il était tracé d’avance. Aucun moyen de dévier de son destin, elle n’avait pas le choix. Ou l’avait-elle ?
Elle se redressa et sortit de la pièce. Quand elle revint au salon, Albert bondit pour l’accueillir, mais elle esquiva ses mains tendues en nouant les doigts dans le dos.
— Je suis désolée, je vais regagner ma chambre. Je me sens très lasse et… étourdie.
Elle vit ses parents se jeter un coup d’œil surpris. Comme Cassandra restait immobile, le visage détourné, Albert se contenta de lui serrer les épaules.
— Prenez tout votre temps pour récupérer, ma très chère. Je reviendrai dès que vous vous sentirez mieux, l’assura-t-il en cherchant à accrocher son regard.
« Voilà, elle est froissée ! Ça lui passera sûrement… Pourtant, je ne l’ai jamais vue si froide. Qu’est-ce qui lui prend ? Comment pourrait-elle se douter de quoi que ce soit ? »
Elle pinça les lèvres, une lueur accusatrice au fond de ses prunelles, et il la lâcha. Sans plus, elle tourna les talons et s’enfuit à l’étage où elle grimpa dans son lit sans même enlever ses bottillons.
Comment allait-elle se sortir de cette sombre impasse ?


8. Actrice française, Sarah Bernhardt est la première star internationale. Elle a effectué des tournées sur les cinq continents de la fin du XIX e au début du XX e siècle. Elle a plusieurs fois visité Montréal et y a donné un spectacle le 7 avril 1891.

6
Mille carré doré
18 septembre 1891, 19 h 06
Plus tard, alors que la lumière du jour s’estompait et teintait le ciel d’une palette de couleurs chaudes, Cassandra fut réveillée par une série de petits heurts à sa fenêtre. Elle se leva et s’avança vers la source du bruit. Sur une branche de l’arbre qui ornait avec magnificence leur terrain, la chouette l’observait toujours. La jeune femme soupira.
Elle retourna s’asseoir sur son lit. Malgré une tisane et une dose de laudanum, elle avait peu dormi, trop agitée pour sombrer dans le sommeil. Elle referma les pans de son châle, frissonnant à l’idée de ce qui l’attendait. Elle ne pouvait plus avancer, docile et résignée, dans une vie qui semblait vouloir la happer dans sa gueule cruelle. L’illusion n’existait plus.
Déterminée, elle se convainquit qu’il était temps pour elle de s’exprimer. Elle ne désirait pas finir malheureuse et méritait mieux qu’un mariage misérable.
Elle bondit sur ses pieds et quitta sa chambre.
Dans le couloir, elle croisa Alice qui l’interpella :
— Vous allez mieux, mademoiselle ? s’enquit celle-ci, affable.
Avec un pauvre sourire, Cassandra lui prit les mains.
— Oui. Merci pour toutes vos attentions, Alice. J’ai beaucoup de reconnaissance pour ce que vous faites pour moi. Et je suis sincèrement désolée de ce que vous vivez avec votre père malade et votre famille à soutenir. Je sais que le travail ici n’est pas toujours facile. Vous êtes très courageuse.
— Mais… Mais…
Cassandra posa un baiser sur la joue d’Alice, puis emprunta l’escalier pour se rendre au salon. Le bouquet offert par Albert enjolivait ce décor impeccable.
Comme prévu, sa mère lisait, vautrée dans son fauteuil, et son père parcourait The Gazette tout en fumant sa pipe qui envoyait des nuages blancs se décomposant en spirales dans l’air.
— Ils parlent encore de cet étrange double meurtre survenu dans le port. Ils n’ont toujours pas arrêté le coupable, raconta Harold entre deux bouffées.
— Hum…, répondit distraitement Hazel.
La jeune femme crut bon de se racler la gorge pour attirer l’attention de ses parents.
— J’aimerais vous parler.
Ils la regardèrent, étonnés dans sa direction. Cassandra se montrait rarement si ferme.
— Qu’y a-t-il ? lâcha son père.
— Je ne suis plus certaine de vouloir épouser Albert.
Cette phrase tomba comme une masse, aussi lourde qu’une chute de briques sur les tensions familiales. Sa mère laissa échapper un hoquet d’indignation. Son père retira ses lunettes et se leva pour la toiser avec horreur. La jeune femme garda néanmoins le menton haut, sans courber l’échine.
— Comment pouvez-vous déclarer une telle chose, jeune fille ? s’écria sa mère.
— Vous souhaitez vraiment saboter cette famille, ruiner ce pour quoi nous avons travaillé depuis des décennies ? cracha son père.
— Vous savez très bien que ce garçon est un parti exceptionnel et que vous ne pourriez pas espérer mieux !
— Il ne m’aime pas, maman. Et je ne suis pas certaine que…
Hazel posa fermement sa main sur la nuque de sa fille.
— L’amour grandit dans un mariage, Cassandra ! Vous aurez des enfants et votre bonheur fleurira ; c’est toujours comme ça, voyons !
« Et si son mari s’avère incapable de lui donner ce dont elle a besoin, elle se trouvera un bon médecin qui saura la soulager de ses tensions et lui prescrira le nécessaire… Toutes les femmes que je connais y ont recours. Non ! Elle ne se désistera pas ! Sinon nous serons au bord de la faillite ! »
— Fille, arrêtez tout de suite ces caprices sans fondement ! beugla son père. Vous ferez ce qu’on attend de vous, un point, c’est tout !
Sa mère semblait prise de panique.
« Elle affiche le même comportement erratique qu’Henry lorsqu’il s’est enfui… Pourquoi s’entête-t-elle comme son frère ? Je la croyais pourtant à l’abri de sa mauvaise influence. Nous avons trop négligé sa discipline ; nous devons vite la remettre dans le droit chemin si nous voulons qu’elle devienne une jeune fille respectable… »
Cassandra se défit de la poigne de sa mère – et de ses pensées fébriles qui fusaient sans arrêt –, puis croisa les bras.
— Je refuse. Après tout, c’est ma vie !
Elle reçut alors un violent soufflet qui la projeta au sol. La main sur sa joue brûlante, elle leva les yeux vers son père, les lèvres tremblantes. Il ne l’avait jamais frappée auparavant.
Même ce contact éphémère lui livra le fond de sa pensée.
« Il y a trop longtemps que je n’ai pas vu Mary et les enfants ! Comment suis-je censé les faire vivre si la fusion ne se produit pas avec la boutique Glover ? Non, Cassandra obéira, même si je dois la mener de force à l’autel ! »
Cassandra bondit.
— Non ! Je n’obéirai pas ! Je refuse la triste vie que vous m’offrez ! hurla-t-elle. Je ne veux pas d’un mari qui fréquente les filles de joie ou qui fonde une deuxième famille outre-mer ! Et je n’ai aucun désir de consulter un médecin pour me donner de l’affection ou me droguer au laudanum ! Je suis une personne et non votre objet ! Non, non et non !
Elle sortit en trombe de la pièce. En courant, elle traversa le hall sous les expressions atterrées des domestiques qui avaient été alertés par ses cris. Sans un regard en arrière, elle quitta la demeure et s’enfuit dans la ville.

7
Rue Sainte-Catherine
18 septembre 1891, 19 h 38
Cassandra n’arrêta pas de courir. Elle fila à en perdre haleine, sans cesser de pleurer, fuyant cette vie d’hypocrisie qui la tenait captive entre ses griffes acérées depuis trop longtemps. Prisonnière de son sort, elle ne voyait aucune issue aux terribles manigances dont elle était l’objet. Elle constatait qu’elle ne représentait qu’une vulgaire monnaie d’échange dans une transaction coûteuse et que son bonheur ne pesait pas dans la balance.
Sans compter ce qu’elle avait appris. Impossible désormais de prétendre que tout allait bien : tout n’irait plus jamais bien. Les gens qui l’entouraient vivaient dans l’illusion de désirs latents et de mensonges accommodants. Existait-il de l’authenticité dans ce monde de masques et de façades ?
Elle emprunta la rue Sainte-Catherine et poursuivit sa course. Les promeneurs se retournaient sur son passage, se demandant où allait ainsi la jeune femme vêtue seulement d’une robe légère malgré la fraîcheur importante pour la saison. À bout de souffle, elle atteignit la cathédrale Christ Church et poussa sa haute porte de bois pour se réfugier dans sa chaleur réconfortante. L’intérieur était désert et elle s’affala sur un des bancs à l’arrière de la nef. L’architecture gothique aux multiples arches en ogive rendait pourtant l’atmosphère lourde et oppressante, les visages sculptés dans la pierre la fixant avec reproche. Elle joignit les mains sur le dossier devant et pria pour que cette situation insensée se résorbe.
— Bonsoir, mademoiselle. Puis-je vous éclairer ?
Cassandra se tourna avec une expression coupable vers le révérend.
— Je… Je le souhaiterais ! Je suis si… tourmentée… Je ne sais plus quoi faire.
Le petit homme gris d’une cinquantaine d’années, arborant une soutane sobre, s’assit sur le banc devant elle.
— Qu’est-ce qui vous tracasse, chère enfant ?
— Je viens de fuguer. Mes parents veulent me forcer à épouser un homme qui ne m’aime pas et qui a des passe-temps plutôt… douteux.
— Et vous leur avez fait part de cette découverte ?
— Euh… Non… Enfin, oui, mais ils ne m’écoutent pas. Ils s’entêtent à dire qu’il est un bon parti.
— Et comment savez-vous qu’il ne l’est pas ?
— Je le sais, c’est tout, trancha-t-elle.
— Peut-être que ce jeune homme n’attend que la bonne personne pour le mener vers une vie plus stable et plus comblée. Peut-être a-t-il besoin de vous ?
Cassandra sourcilla, les lèvres pincées.
— Je ne crois pas, non.
— La Bible dit qu’il vous faut honorer vos parents et vous plier aux décisions qu’ils prennent pour vous. Vous êtes encore toute jeune, vous devriez leur faire confiance ; ils ne veulent probablement que votre bien.
Elle soupira.
— Je n’en doute pas, murmura-t-elle, amère.
Le révérend allait poser ses mains sur celles de la jeune femme, mais elle les retira avant.
— Merci, mon père.
Elle quitta prestement son siège et sortit de l’église.
En s’éloignant d’un pas rapide, elle songea que le révérend ne lui serait d’aucun secours. De plus, cet homme, si vertueux fût-il, ne pouvait comprendre ses certitudes et ce qui avait provoqué sa fuite ; son départ de la maison ne témoignait pas d’une appréhension soudaine ni d’un caprice passager. Et elle ne désirait pas retourner chez elle. Jamais. Jamais elle ne trouverait la contenance pour regarder ses parents en face après ce qu’elle avait découvert.
Ce fléau dont elle était affligée avait changé le cours de son destin et sa perception de ceux qui l’entouraient. Alors si Dieu avait l’intention qu’elle demeure avec sa famille et qu’elle obéisse à ses demandes, pourquoi lui avait-il fait cadeau de visions pour semer le doute dans son esprit ? Depuis l’enfance, elle ne souhaitait qu’être une bonne fille et plaire à ses parents. Pourtant, son pouvoir l’en empêchait. Si elle désirait respecter ses convictions, devait-elle jouer le jeu et adopter un mode de vie qu’elle jugeait décadent ou suivre son propre chemin ? D’ailleurs, si elle avait hérité d’un tel don, il y avait sûrement une raison. Il devait y en avoir une.
Épuisée, elle prit place sur un banc du square Dominion et referma les pans de son châle. Malheureusement, elle n’avait rien prévu. Elle ne possédait que les vêtements qu’elle portait et rien d’autre. Pas de manteau ni d’argent pour acheter le nécessaire. Que mangerait-elle ? Où dormirait-elle ? Les seules personnes qu’elle connaissait et qui étaient susceptibles de l’aider entretenaient des liens trop étroits avec ses parents. Si seulement elle savait comment retrouver Henry…
Hélas, depuis son départ, il n’avait jamais écrit ni donné de nouvelles.
Dans l’humidité du soir, Cassandra se mit vite à claquer des dents. Elle balaya le parc des yeux. En face, les carrosses allaient et venaient dans la rue Windsor, déposant de chics touristes devant l’hôtel du même nom. Elle se souvenait d’avoir déjà assisté à un bal dans sa célèbre grande salle. Vêtue d’une somptueuse robe de satin pervenche rapportée d’Angleterre par son père, elle avait éprouvé énormément de plaisir à tournoyer dans les bras d’élégants jeunes hommes qui se disputaient son attention. Cette période de réjouissances paraissait définitivement révolue.
Comme celle de l’immense château du carnaval d’hiver de Montréal 9 qui, deux ans auparavant, avait été dressé à quelques pas de l’endroit où elle se trouvait, juste de l’autre côté de la rue. La structure de style Tudor atteignait quatre-vingts pieds et étincelait dans le soleil pour le plus grand bonheur des festivaliers de tous horizons et classes qui s’étaient déplacés par milliers pour l’admirer. Les rues grouillaient d’une foule exaltée, enthousiaste à l’idée de se divertir sur une des nombreuses patinoires ou sur les pistes de toboggan sur le flanc de la montagne. Les parents de Cassandra lui interdisaient bien entendu cette dernière activité, l’estimant vulgaire et inconvenante, mais la jeune fille s’était amusée à boire du vin chaud et à se gaver de bonbons au sucre d’orge. C’était lors de cette fête qu’elle avait aperçu Albert Glover la première fois. Elle avait dix-sept ans, lui vingt, et il faisait partie d’un des nombreux clubs de raquette que comptait la ville. Les jeunes filles se pressaient pour rencontrer le bel athlète qui revenait avec son équipe d’une excursion de douze milles au nord de l’île. Albert semblait se plaire devant toute cette attention, saluant ses admiratrices de sourires éloquents. Cassandra, elle, était demeurée à l’écart, sans lui parler, se contentant de le scruter avec un mélange de fascination et de méfiance. Déjà à l’époque, son prétendant aimait être acclamé et bien entouré.
Après ce qu’elle avait appris plus tôt, Cassandra ne regrettait pas le moins du monde de s’être retirée de son cercle d’adoratrices… Elle préférait mourir de froid plutôt que de subir la fourberie d’Albert.
Un bruissement lui fit lever les yeux vers les branches dénudées qui se déployaient au-dessus de sa tête. Surprise, elle remarqua que la chouette blanche veillait encore sur elle.
— Qu’est-ce que tu veux, espèce d’oiseau de malheur ? lança-t-elle, agacée.
Nullement intimidé, le rapace cligna de ses grands yeux noirs. Cassandra se détendit. Pourquoi s’en prenait-elle à un oiseau ? D’ailleurs, cette présence discrète la rassurait, elle qui ne s’était jamais sentie aussi seule.
Car si la survie à court terme s’avérait possible, comment pouvait-elle envisager de se bâtir une existence ? Elle n’avait jamais travaillé de sa vie et n’avait connu que le confort cossu de sa maison de la rue Drummond depuis sa naissance… Elle ne savait rien faire de ses dix doigts à part broder des fleurs, jouer du piano, chanter et peindre de jolies aquarelles. Elle enfouit son visage dans ses mains. Comment se taillerait-elle une place dans le vaste monde avec ses capacités insignifiantes ?
Un léger craquement lui fit dresser le menton. La chouette s’envola et Cassandra eut l’impression de percevoir une ombre se faufilant entre les ramures, rapidement, avec l’aisance d’un fantôme.
Cassandra bondit, prise de panique. Dès que la jeune femme posait les yeux quelque part, la mystérieuse silhouette se défilait. Souhaitant échapper à l’étrange phénomène, elle releva ses jupes et déguerpit en direction de la rue Dorchester. Elle se rendit compte à cet instant qu’elle faisait pâle figure devant les dangers nocturnes qui furetaient partout dans la ville.
Alors qu’elle s’approchait de l’édifice du YMCA où elle espérait obtenir l’aide d’un jeune membre, quelque chose chuta des branches et s’écrasa sur un banc de parc devant elle. Elle poussa un petit cri et s’arrêta. La masse sombre demeura immobile ; ce n’était ni une personne ni un animal. De l’endroit où elle se trouvait, elle avait plutôt l’impression que c’était un amas de tissu.
Puisque les arbres autour ne semblaient plus receler de menace, elle s’approcha de l’étoffe d’un pas indécis. En posant la main dessus, elle constata qu’il s’agissait de laine. Elle souleva alors un manteau de coupe masculine.
Médusée, elle chercha des yeux qui avait bien pu lui offrir ce cadeau inespéré. Dans le parc, le calme était revenu. Puis un déplacement de l’autre côté de la rue attira son attention. Elle eut à peine une seconde pour repérer l’ombre qui glissait sur la façade blafarde de la cathédrale Saint-Pierre et disparaissait derrière son grand dôme de cuivre patiné. Cassandra serra la redingote contre elle. Quelle était cette énigmatique créature qui se déplaçait aussi subtilement que le vent et qui grimpait aux murs comme une araignée ?
À ce moment, près de l’hôtel Windsor, elle entendit une altercation. Devant un fiacre, un homme furieux brandissait un index vers le cocher :
— Comment est-il possible que vous ne trouviez pas mon manteau ? Je l’avais tout au long du trajet depuis la gare !
Cassandra baissa les yeux sur le vêtement qu’elle tenait et déglutit. Sans attendre, elle l’enfila et déguerpit.


9. Montréal a tenu un très populaire carnaval d’hiver de 1883 à 1889, et une des attractions principales était un imposant château de glace.

8
Mille carré doré
19 septembre 1891, 6 h 56
— Toujours est-il que, moi, je t’ai à l’œil, Flanagan ! grogna le détective Murphy. Tes copains ont beau penser tout le bien du monde à ton sujet, je me doute bien que tu as caché ce butin pour le jour où tu en auras besoin. Je sais d’où tu viens, Paddy 10 ; vous êtes tous de la vermine corrompue !
S’agrippant au banc, Shane écoutait ce sermon sans regarder son interlocuteur. Celui-ci guidait avec fermeté la carriole dans les rues envahies de poussière qui virevoltait dans la brise.
Depuis le cambriolage de l’autre soir, les avis étaient divisés ; certains croyaient la version de Shane d’un individu descendu de nulle part qui avait dérobé le magot sous son nez pendant qu’il assommait les bandits. D’autres croyaient qu’il l’avait dissimulé ou même qu’il pouvait être de mèche avec les voleurs. Même si le chef Hughes avait tranché en sa faveur, plusieurs doutaient de lui. Le détective Murphy, notamment, ne le quittait plus d’une semelle, convaincu que Shane était membre d’un groupe de malfaiteurs et à la source d’un vaste complot. Aux aurores, lorsque le détective l’avait désigné pour l’accompagner dans un cas de disparition, Shane savait que de dernier ne manquerait pas de le harceler, surveillant ses moindres faits et gestes dans l’espoir qu’il se compromette.
Les chevaux s’arrêtèrent devant une confortable maison en brique rouge de la rue Drummond. Shane promena un regard admiratif sur la demeure opulente flanquée de grands érables, puis suivit le détective qui emprunta le robuste escalier de pierre menant à la porte d’entrée. Un homme mûr vêtu d’une livrée leur répondit et les annonça aussitôt. En retirant leurs couvre-chefs, les deux policiers pénétrèrent dans le hall et se laissèrent guider par le valet.
Dans le couloir, Shane caressa des yeux les murs tapissés, remarquant au passage les œuvres d’art et les photographies qui s’y alignaient. Les Mittens les reçurent dans le salon ; la très jolie dame tenait un mouchoir au coin de ses yeux rougis et le père, un homme corpulent et chauve, faisait les cent pas au milieu de la moquette, creusant le motif oriental. Il serra la main des agents dès qu’il les aperçut.
— Bonjour, messieurs… Enfin, vous êtes là ! Ma fille Cassandra a disparu depuis hier soir et elle a passé la nuit seule dehors par cette température ! glapit-il, visiblement secoué.
Le détective Murphy hocha la tête.
— Nous allons faire tout notre possible pour vous la ramener. Nous rendons des centaines d’enfants à leurs parents chaque année, donc il n’y a pas de raison de croire que ce sera différent avec votre fille…
— Mais il y a ce fou furieux du port qui court toujours les rues et tranche des gorges ! lança la mère en pleurant.
Clarence Murphy sourcilla.
— Madame, il s’agit d’un incident isolé qui ne s’est pas reproduit, et rien ne me fait croire que votre fille pourrait être la cible de cet individu. Maintenant, donnez-moi des indices qui nous permettront de la repérer rapidement. Vous notez les détails, constable Flanagan ?
Shane sursauta légèrement à la mention de son nom et sortit un calepin et un crayon à mine de sa poche.
— Votre fille a-t-elle déjà fugué ? demanda le détective.
— Non, absolument pas ! s’écria Hazel. Nous avons une jeune fille exemplaire qui n’a habituellement pas ce genre de comportement déplacé…
— Quoique… Depuis son accident, elle agissait de façon plutôt erratique, admit Harold.
— Un accident ? releva le détective.
Tandis que les parents livraient le récit d’une collision, Shane nota les détails qu’il jugea importants. Lorsque Hazel se remit à pleurer et que son mari se précipita pour la consoler, le constable observa la pièce et aperçut un cadre posé sur une crédence de bois noble. Il se pencha pour examiner le portrait. Il s’agissait d’une très jolie jeune femme aux longs cheveux ondulés et à l’air distingué. Son visage délicat était légèrement incliné vers la droite et ses yeux clairs paraissaient tristes. Troublés.
Cette expression bouleversa Shane qui caressa l’image du pouce, hypnotisé par sa beauté mystérieuse.
— Qu’est-ce que vous faites, constable Flanagan ? lui demanda le détective Murphy en le rappelant à l’ordre.
— C’est votre fille ? s’enquit le jeune homme aux Mittens, esquivant la question de son supérieur.
— Oui, répondit Hazel en s’essuyant les joues. Elle a été photographiée par le studio Notman au printemps dernier.
Le détective prit la photographie des mains de Shane et la scruta, le sourcil levé, puis, avec sévérité, il dit :
— Vous recueillez toujours les témoignages, constable ?
Shane opina, contrit.
— Avant de partir, elle s’est mise à délirer, lâcha le père.
— Je ne sais pas ce que ce choc a provoqué, ajouta Hazel, mais chaque fois que quelqu’un la touchait, elle s’agitait, elle devenait fébrile.
Shane releva le menton, intrigué. Les contacts rendaient Cassandra Mittens nerveuse.
— Le repos et le laudanum ne parvenaient pas à la calmer non plus, conclut la mère. Ça a été pire lorsque son fiancé s’est présenté ; elle aurait dû être heureuse de le voir. Pourtant, elle le fuyait, lui aussi.
— Ont-ils eu des contacts, seuls, à l’extérieur de la maison ? l’interrogea le détective.
— Grand Dieu, non ! s’indigna Hazel. Ils se sont toujours fréquentés sous la surveillance d’un chaperon. Albert Glover est un jeune homme comme il faut !
— Quand Albert est parti, commença Harold, elle est redescendue de sa chambre et nous a annoncé qu’elle ne souhaitait plus l’épouser. Elle a aussi prétendu que…
Hazel secoua la tête, se remettant à sangloter.
— Une foule de choses horribles ! Scandaleuses !
— Ne vous en faites pas, madame Mittens. Cela ne me semble rien de plus qu’une crise d’hystérie. C’est commun chez les jeunes filles de son âge, lorsqu’elles appréhendent le mariage. Je suis certain qu’après une nuit passée à l’extérieur elle sera soulagée de rentrer à la maison.
— Vous avez sans doute raison, acquiesça la mère.
Shane, qui examinait toujours les photos affichées un peu partout, demanda :
— Vous avez d’autres enfants ?
Le détective Murphy le fusilla du regard.
— Oui, admit Harold. Henry, il est âgé de vingt-quatre ans.
— Et où est-il ? reprit le détective Murphy.
— Il…
— Il est parti aux États-Unis pour y travailler, le coupa Hazel un peu trop vite.
Un malaise plomba l’atmosphère, et Shane inscrivit un point d’interrogation à côté de la profession du frère.
— Très bien ! Nous avons assez d’information pour lancer la recherche, dit le détective Murphy. Nous la partagerons avec toute la police, qui restera vigilante dans tous les quartiers de la ville. Est-ce que je peux emprunter la photographie ?
— Bien entendu, acquiesça Harold.
— Cette image récente nous sera bien utile. Et si, entre-temps, votre fille réapparaît, veuillez nous aviser rapidement. Bonne journée.
Il s’inclina, de même que Shane, et ils tournèrent les talons.
Dans le couloir, Shane jeta un œil vers l’escalier. N’auraient-ils pas dû se rendre dans la chambre de la disparue afin d’y recueillir des indices ? En haut des marches surgit alors une jeune servante qui le fixa, incertaine. Les domestiques savaient peut-être quelque chose qui les mettrait d’emblée sur la bonne piste…
— Vous venez, constable ? lança le détective Murphy avec empressement. Nous avons du travail à faire !
Résigné, Shane se détourna et suivit son supérieur jusqu’au bout du hall où le majordome leur ouvrit la porte. En quittant les lieux, le jeune homme eut l’impression que cette demeure recelait bien des secrets qui auraient pu les aider dans leurs recherches. Pourtant, il n’avait pas le choix d’obéir aux ordres et de remplir son rôle de façon irréprochable.
Une fois à bord de la carriole, le détective Murphy lui dit :
— Dès mon retour au poste, je vais avertir les autres constables et leur montrer la photographie afin de lancer les recherches le plus vite possible. De ton côté, Paddy, rends-toi immédiatement au magasin familial afin de t’assurer que la fille n’est pas là. Et rappelle-toi : je ne te perds pas de vue !
Shane accepta son mandat sans poser de questions. Malgré cela, il eut l’étrange pressentiment que cette enquête l’occuperait bien plus qu’une simple affaire de fugue.


10. Paddy est un surnom péjoratif donné aux Irlandais. Paddy est le diminutif de Patrick, leur saint patron.

9
Griffintown
19 septembre 1891, 7 h 53
Au fond de la ruelle peu fréquentée où Cassandra s’était réfugiée derrière une pyramide de caisses de bois, elle battit des paupières quand des rayons de soleil se frayèrent un chemin jusqu’à sa cachette. Lentement, la jeune femme émergea de l’engourdissement cotonneux de sa nuit de sommeil intermittent. Elle mit un moment avant de recouvrer ses sens, observant avec fascination une araignée qui tissait sa toile dans le coin d’une fenêtre aux carreaux craquelés au-dessus de sa tête. Quand elle se leva enfin, elle ressentit des courbatures causées par la fraîcheur et l’humidité. Elle resserra le manteau de laine autour de son corps ; elle n’aurait sans doute pas tenu sans ce présent inopiné.
Pour activer la circulation dans ses veines, elle arpenta l’étroite rue qui donnait sur l’arrière des maisons et des bâtiments, jonchée de cabanons, de bicoques et de débris quelconques. Par miracle, personne ne l’avait approchée pendant qu’elle se reposait.
En quittant le confort huppé du Mille carré doré 11 – où elle avait peur qu’on la retrouve trop facilement –, elle s’était demandé dans quel lieu elle était certaine qu’on ne la chercherait pas. Elle avait donc mis le cap vers le sud et les docks, vers les quartiers mal famés.
Perdue dans le dédale de Griffintown, elle avait finalement découvert un coin peu achalandé, où l’électricité ne se rendait pas, pour souffler un peu et tenter de dormir. Dans le ciel, entre les édifices serrés, les étoiles brillaient et la lune avait momentanément chassé les ombres, veillant sur elle de son orbe clair. Elle avait laissé libre cours à ses larmes, désespérée devant l’avenir et pourtant déterminée à l’affronter.
Tandis qu’elle errait, son estomac poussa une plainte et lui rappela qu’elle n’avait rien avalé depuis près d’une journée entière. Elle savait qu’elle ne tiendrait pas longtemps sans manger ni boire. Et surtout sans argent. Mais où pouvait-elle s’en procurer ? Elle n’allait certainement pas se mettre à voler ; avec son inexpérience et ses atours de bon goût, elle serait vite repérée. D’ailleurs, elle souhaitait à tout prix éviter d’attirer l’attention sur elle. Hélas, pour l’instant, elle devait combler d’urgence ses besoins fondamentaux.
À l’embouchure de la ruelle, elle tomba sur une avenue plus passante où quelques carrioles circulaient. En la parcourant, elle constata qu’elle s’approchait du port et de ses quais où elle distinguait les hauts mâts des embarcations accostées. Elle leva le nez vers le ciel ; il devait être autour de 8 heures. Elle eut une idée.
Cassandra pressa le pas vers l’est, les talons de ses bottillons martelant le pavé en cadence rapide. Son plan n’avait rien d’honnête. Pourtant, il ne la gênait pas le moins du monde. Cela ne suscitait aucun scrupule chez elle ; sa famille lui en devait bien un peu, au contraire.
Elle bifurqua à quelques reprises pour s’orienter, puis tomba dans la rue Notre-Dame où toutes les enseignes de magasins s’alignaient, plus grosses et plus voyantes les unes que les autres. MacLeod & Shotton – Trunk Manufacturers. A. Vogel and Co. – Furs & Skins. Farrow & Peacock – Paints, Oils, Glass. Furniture. Sans oublier Oscar Glover & Son – Apparel, Coats & Fabric. Auvents et drapeaux colorés donnaient un aspect presque festif à l’endroit.
Parmi les nombreuses affiches se démarquait l’imposant écriteau de H. Mittens – Hats, Caps, Furs & Accessories.
L’artère commerciale se révéla très calme à cette heure matinale. Cassandra songea que cela lui permettrait de se faufiler discrètement. Elle emprunta une rue perpendiculaire, puis un passage qui remontait jusqu’à l’arrière-boutique bien familière. Sous une pile de caisses de bois vides, elle trouva une clé qu’elle avait quelques fois utilisée lorsque sa mère et elle avaient dû remplacer Harold Mittens au magasin pour recevoir une commande. Elle déverrouilla la porte et se glissa dans la pièce sombre.
Sans hésiter, elle passa devant la réserve et les bureaux pour se rendre à l’avant du commerce. Là, elle saisit une écharpe de cachemire qu’elle enroula autour de son cou. Elle choisit aussi un chapeau peu voyant ; un petit haut-de-forme féminin en feutre bleu nuit orné de plumes de faisan et d’un nœud de velours noir surtout porté pour les activités extérieures. Elle se dirigea ensuite vers le comptoir des fourrures où elle s’empara d’un manchon qui la tiendrait bien au chaud si elle devait dormir une autre nuit dehors. Dommage que la boutique familiale ne recelât pas de manteaux qui lui auraient mieux convenu…
La jeune femme choisit un sac de voyage dans lequel elle jeta plusieurs paires de moufles et de gants de dentelle, de tissu, de feutre et de cuir. Lorsqu’elle jugea que le contenu de son baluchon suffisait, elle pénétra dans un des bureaux. Les poings serrés, elle fixa le petit coffre-fort dissimulé dans une armoire au fond de la pièce. Cela représentait l’étape la plus difficile à franchir pour elle. Après, il n’y aurait plus moyen de revenir en arrière. Elle serait définitivement une criminelle.
Avec une profonde inspiration, elle s’avança et tourna la roulette au centre de la porte de métal. Ses parents ne savaient pas qu’elle connaissait le code et, pour être franche, elle croyait n’avoir jamais à s’en servir. À présent, elle comprenait pourquoi elle avait retenu cette série de chiffres. Un jour, elle avait posé la main sur l’épaule de son père qui travaillait, penché sur le secrétaire au bout du local. Il songeait aux profits de la journée et au fait qu’il devait en mettre de côté une partie. La combinaison était alors apparue dans ses pensées. Sa date d’anniversaire à elle.
Le panneau s’ouvrit et dévoila un contenu abondant. Elle déglutit et agrippa quelques poignées de dollars qu’elle enfouit dans son fourre-tout avant de le refermer.
« Pardonnez-moi, mon Dieu ! »
Cassandra replaça tout avant de sortir, prenant soin de verrouiller la porte du commerce de nouveau et de ranger la clé. Combien de temps mettraient-ils à constater que des articles et de l’argent avaient disparu ? Sans doute très peu si elle se fiait à la gestion précise du comptable de la boutique.
Remontant le collet de son manteau, elle s’éloigna d’un pas résolu. Cette action tirait un trait sur sa vie d’avant.
Lorsqu’elle tourna le coin de la rue Notre-Dame, elle remarqua un jeune constable qui scrutait la vitrine du magasin, tendant le cou pour voir à l’intérieur. Son cœur se serra : rebrousser chemin maintenant paraîtrait sans doute suspect. Sans ralentir le pas, elle abaissa son couvre-chef sur ses yeux et cala la tête entre ses épaules, feignant de se soustraire au froid. Pouvait-on déjà être à ses trousses, même si elle n’était disparue que depuis la veille ?
— Miss ! Wait a minute !
De toute évidence, oui.
Paniquée, elle releva ses jupes d’une main, resserra le poing sur la poignée de son sac de l’autre et se mit à courir.
— Hey !
Elle remonta la rue à toute allure, à bout de souffle. Malheureusement, le corset qui lui comprimait la taille l’empêchait de respirer à pleins poumons et d’augmenter le rythme, sans quoi elle risquait de s’évanouir. Mais où pouvait-elle aller ?
— Arrêtez-vous ! s’écria-t-il en français cette fois.
Le policier se trouvait maintenant sur ses talons. Plutôt costaud, il paraissait en excellente forme physique, ce qui laissait à la fugitive peu de chances de lui échapper. Au désespoir, elle le sentit se rapprocher. Elle pressa encore le pas, puisant dans ses dernières forces. Avec un élan, il parvint à attraper son poignet. Cassandra eut un choc.
« Je la tiens ! Enfin ! C’est peut-être mon ticket pour sortir du ring ! Même si je suis capable de recevoir encore des coups, je dois me prendre en main. Il faut absolument que je fasse mes preuves, que je me démarque si je veux mettre les combats et la faim derrière moi. Papa m’a donné la responsabilité de veiller sur la famille avant de partir dans le nord. Et je ne pourrais pas endurer de voir souffrir Mabel, Mavis et surtout Jesse. Il est si maigre, pauvre petit… Je ne voudrais jamais revenir au temps où j’avais ramené un pigeon blessé à la maison pour le soigner et que papa l’avait fait cuire pour nourrir la famille parce qu’il avait perdu son emploi. Un risible repas que j’avais refusé d’avaler. J’en avais pleuré des jours. Si seulement ce maudit boulot de constable me permettait de mieux joindre les deux bouts. Le détective Murphy n’a aucune confiance en moi… Je dois lui démontrer qu’il a tort, lui prouver que je suis respectable ! Cette fille représente mon salut ; si je la rends à son père, je vais peut-être parvenir à restaurer un peu de ma crédibilité ! »
Bouche bée, Cassandra fixa un court moment le jeune policier au nez constellé de taches de rousseur. Il la dévisagea à son tour de ses grands yeux verts. Elle semblait voir quelque chose en lui. Quelque chose d’enfoui très profondément.
Sans crier gare, elle planta son talon pointu dans le tibia du policier qui la relâcha avec un grognement étouffé. La jeune femme reprit sa course effrénée et déboucha devant le palais de justice. Elle sut alors comment semer son poursuivant.
Un peu plus loin, elle se mêla à la foule déjà dense de commerçants et de clients qui étalaient leurs marchandises sur la place Jacques-Cartier, dominée au nord par la statue de l’amiral Nelson dressée tout en haut de son socle. Louvoyant entre les charrettes remplies de denrées de saison – citrouilles, courges, pommes, navets, carottes –, Cassandra retira son chapeau et se pencha afin de mieux se dissimuler. Derrière un cheval particulièrement robuste, elle étira le cou et vit son poursuivant qui demandait des renseignements à un vieux maraîcher qui tendit le doigt dans sa direction. Craignant d’être démasquée, elle continua son chemin, longeant de près les voitures, se faufilant entre les gens. Mais le jeune agent demeurait persistant ; elle savait désormais que la trouver lui rapporterait gros.
Dans sa traque assidue, il mit le pied dans une pomme de route et bondit de côté en jurant.
— Bloody he…
Une dame se tourna et le fixa avec un air réprobateur
— Oh ! Euh… Pardonnez-moi, madame !
De sa cachette, la fugitive esquissa un sourire.
« Bien fait pour toi ! »
Tandis qu’il tentait de décrire Cassandra à la femme et à son mari, la fugueuse se posta derrière une carriole qui roulait doucement vers le bas de l’esplanade. Elle put alors se faufiler vers une étroite ruelle. En tournant le coin, elle passa une barrière et se cala contre le mur pour enfin reprendre son souffle.
— Hé ! Trouve-toi une autre planque !
Avec un sursaut, elle découvrit qu’un adolescent se cachait là aussi. Assis sur une caisse, il se réchauffait les mains au-dessus d’un petit feu qui brûlait dans une boîte de fer.
— Je… Je ne peux pas ! Il est juste là ! bredouilla Cassandra en français tout en plaquant son index devant ses lèvres pour lui implorer de garder le silence.
Sous son chapeau à larges bords et sa tignasse blonde en bataille, il leva les yeux au ciel, puis acquiesça.
Ils entendirent alors des pas lourds venant dans leur direction. Alarmée, Cassandra chercha un endroit où se cacher.
— Ne t’affole pas, ce n’est que Pierre, mon ami, lâcha l’adolescent. Je reconnais sa démarche…
Une immense silhouette s’engagea dans le passage, faisant ombrage à ses occupants. La bouche ouverte, Cassandra leva le menton vers le géant couvert d’un manteau défraîchi, d’un capuchon noir et d’une écharpe qui masquait son visage, ne laissant voir que des yeux bleus étrangement candides. Il promena le regard entre Cassandra et son complice.
— T’en fais pas, Pierre. Elle est avec nous pour l’instant. Elle fuit quelqu’un.
L’individu se détendit. Il sortit de sous ses hardes une miche de pain et un saucisson qui allumèrent une étincelle dans les yeux de l’adolescent. Il battit des mains.
— Bravo ! On va se régaler !
— Ça traînait négligemment dans le panier d’une dame, ricana le colosse d’une voix étouffée et plutôt jeune.
Des crissements résonnèrent encore dans l’allée, et l’adolescent se tourna vers Cassandra pour lui indiquer des bottes de foin empilées près d’un mur. La fugueuse s’élança derrière et se cala dans un coin, retenant son souffle accéléré.
— Oh ! Joséphine ! Pierre ! Je ne savais pas que vous campiez ici ! s’exclama l’intrus.
Donc l’adolescent était en réalité… une fille déguisée !
En jetant un œil discret entre les bottes de foin, Cassandra constata que, tel qu’elle l’avait appréhendé, il s’agissait du constable à ses trousses.
— Avez-vous vu une jeune femme passer dans le coin ?
— Maintenant que tu portes l’uniforme, tu vas devenir un persécuteur, Shane ? répliqua Joséphine.
— Non, pas du tout ! s’offusqua-t-il. Même si je me doute que vous avez les poches pleines de victuailles…
Joséphine éclata de rire, les mains levées chaque côté de son visage.
— Ben voyons ! Nous ne ferions jamais ça. Hein, Pierre ?
Le gaillard émit un rire de connivence.
— De toute façon, j’ai autre chose à faire que de dénoncer vos petits larcins, reprit Shane. Alors vous l’avez vue, oui ou non ?
— De quoi a-t-elle l’air ?
— Elle porte un manteau de laine noir de coupe masculine, elle est assez grande, les cheveux châtains et les yeux gris, l’air noble, très jolie…
— Totalement ton genre… Tu en es amoureux ?
Les joues cramoisies, le constable croisa les bras, contrarié.
— Joséphine, j’ai du travail ! Cette fille était sur le point de se fiancer et elle est disparue de la maison familiale hier soir.
— Bah ! elle s’est soudainement dégonflée et n’a plus eu envie de…
Un mouvement au-dessus de leurs têtes les détourna de la conversation. Shane n’eut que le temps de voir filer une ombre élancée entre les toits.
— C’est lui ! s’écria-t-il avec rage. Ce salopard m’a mis dans un pétrin pas possible !
Il se précipita hors de la ruelle et, sifflet au bec, il émit une série de stridulations afin d’arrêter les cabrioles de l’homme qui bondissait d’un édifice à l’autre.
Cassandra quitta sa cachette et, les yeux toujours rivés vers le haut des bâtiments, demanda :
— Que… Qui était-ce ?
— Ça, c’est ce crétin d’Agwateshin ! Ou l’Ombre, comme nous l’appelons souvent, grommela Joséphine.
— Pourquoi « crétin » ?
— Parce qu’on ne sait jamais dans quel camp il se situe. Un jour, il t’aidera et, le lendemain, il se retournera contre toi !


11. Nom donné à un luxueux quartier situé au bas du mont Royal. Les résidants étaient pour la plupart de prospères entrepreneurs qui détenaient, en 1900, 70 % de toute la richesse du Canada.

10
Place Jacques-Cartier
19 septembre 1891, 9 h 18
Shane passa la réception, mais ignora le commis en s’engageant dans l’escalier de l’hôtel Jacques-Cartier, un des hauts bâtiments qui bordaient le côté est de la place du même nom. Comme un forcené, il grimpa quatre à quatre les marches jusqu’au dernier étage.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents