L abbé Pierre
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L'abbé Pierre

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Description

La porte du bureau de l’abbé Pierre s’ouvre en claquant :
– Père, c’est tragique ! À Villemomble un homme vient d’essayer de se tuer... Venez vite !
Georges est à bout, il n’attend plus rien de la vie. Pendant des heures, l’abbé écoute cet ancien prisonnier vomir son désespoir. Il lui propose un repas chaud et un endroit où passer la nuit, mais Georges demeure sourd. À court d’arguments, le prêtre dit enfin :
– Tu es horriblement malheureux et moi je ne peux rien te donner. Mais toi, avant de te tuer, accepte seulement de me donner un coup de main pour aider les autres, ceux qui sont plus malheureux encore. J’ai besoin de toi.
Au fond de son désespoir, Georges est touché. Ce qui lui manquait, ce n’était pas de quoi vivre mais une raison de vivre.
L’abbé Pierre vient de rencontrer le premier compagnon d’Emmaüs.

Un récit haletant pour découvrir le destin incroyable du fondateur d’Emmaüs.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 14 juin 2012
Nombre de lectures 5
EAN13 9782728916634
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0067€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Pour Ombeline et Léonore, Chaque jour, chaque seconde « La vie est plus belle que la prudence. » Abbé Pierre
I
Dans le parloir désert, Henri tourne en rond, vaguement inquiet. L’air glacial s’infiltre en sifflant par la fenêtre et s’enroule le long de ses jambes nues sous la robe de bure. Il jette un œil à l’extérieur : virevoltant sans discontinuer, la neige de cette fin novembre filtre les rayons du soleil et c’est une lumière diaphane qui tombe sur la pierre du monastère. L’hiver est saisissant à Notre-Dame du Bon Secours, monastère capucin situé à une demi-heure de Saint-Étienne.
Le père abbé, qui tout à l’heure a accueilli Henri au nom de la communauté, l’a rattrapé alors qu’il intégrait sa cellule :
- Henri, on vous réclame au parloir !
Le jeune homme, étonné, a rebroussé chemin. Qui est-ce ? s’est-il demandé en suivant le moine dans l’enfilade des couloirs silencieux. La curiosité en éveil, il attend son visiteur.
Deux heures auparavant, sa nombreuse famille et ses amis se pressaient, émus, derrière lui dans la chapelle du monastère. Voilà deux semaines qu’il a intégré le noviciat de Notre-Dame du Bon Secours. Il n’a que dix-neuf ans, pourtant c’est d’un pas assuré qu’il s’est avancé vers le père abbé afin de recevoir l’habit et la tonsure. Agenouillé dans le chœur, Henri l’a écouté attentivement prononcer la formule rituelle : « Quittez les biens périssables pour acquérir ceux qui ne périssent pas et qui durent pour la vie éternelle. Quittez l’homme ancien et revêtez l’homme nouveau. Vous êtes mort au monde, vivez dans le Christ. »
Les échos de la voix tranchante se sont perdus sous la voûte centenaire. Dans son dos, au premier rang, ses parents Antoine et Eulalie ainsi que ses sept frères et sœurs avaient la gorge nouée par l’émotion. Henri, lui, n’a perçu ni angoisse ni exaltation particulière à cet instant, qui n’était que la concrétisation d’un choix mûri et arrêté depuis longtemps.
Le père abbé lui a remis ses habits monastiques soigneusement pliés : la robe de bure, rêche et rudimentaire, la corde avec les trois nœuds symbolisant ses vœux, et les sandales. Immédiatement, Henri a revêtu la tunique, glissé ses pieds nus dans les lanières de cuir et ceint la corde autour de sa taille. Peu à peu, sous les regards troublés de ses proches, il a quitté son apparence civile et s’est retiré du monde pour se fondre dans la communauté monastique.
Eulalie n’a pu réprimer un sanglot, il l’a distinctement entendu. Ses parents, catholiques fervents, lui avaient accordé leur bénédiction quand il leur avait annoncé la nouvelle. Il garde un souvenir précis de ce jour de mars 1930.
Antoine et Eulalie avaient organisé une somptueuse réception dans leur demeure lyonnaise pour célébrer leurs noces d’argent. Le champagne étourdissait les esprits tandis que les domestiques s’affairaient en cuisine. Poursuivant le chat de la bonne, les petits cousins emplissaient les salons de leurs rires clairs. Henri s’était levé après que le majordome eut déposé le fraisier sur la table :
- Je voudrais vous annoncer une nouvelle.
Les joyeux éclats de voix avaient cessé, seul le chat, quelque part dans un recoin, continuait de se manifester.
- L’année prochaine, j’entrerai au noviciat. Chez les capucins.
Ses parents avaient écarquillé les yeux de surprise. Un long moment, on s’était observé, mal à l’aise, puis son père s’était approché de lui et l’avait saisi par les épaules :
- Mon petit, cela nous coûte beaucoup à ta mère et à moi, mais nous sommes fiers de toi.
Eulalie, les yeux rougis, l’avait alors serré sur son cœur. Quel bonheur ! Une fois la surprise retombée, Antoine l’avait entraîné à l’écart en lui offrant de partager un cigare :
- Se consacrer à Dieu, c’est merveilleux, Henri, mais les capucins ne me paraissent pas un ordre… (il avait cherché le mot juste quelques secondes) adéquat pour toi.
- Adéquat ?
- Ta santé nous a toujours préoccupés, et chez les capucins tu n’auras ni assez de nourriture ni suffisamment de sommeil. Physiquement, tu ne résisteras pas.
Touché par cette délicatesse paternelle, Henri se doutait toutefois que son père lui dissimulait sa véritable préoccupation.
- Tu serais plus à ta place chez les bénédictins, avait-il poursuivi, deux traits d’inquiétude lui barrant le front. Ou chez les jésuites ! Ça ne te plairait pas de devenir jésuite ?
Henri avait compris : pour son père, avoir un enfant dans les ordres comportait un certain prestige, d’un point de vue mondain, mais pas chez les capucins ! L’exigence de pauvreté absolue instituée par saint François heurtait Antoine, puissant industriel et homme respecté de la bourgeoisie lyonnaise. Et que dire de la pratique du travail manuel et de l’aumône ! Fournir parmi ses enfants des ouvriers pour la moisson du Seigneur, d’accord, mais pas à n’importe quel prix. Le jeune garçon avait promis d’y songer, mais ne dévia en rien de son ambition.
Dans la chapelle, Henri a joint les mains et fermé les yeux en inclinant la tête. Une gangue de neige épaisse obturait les vitraux et étouffait les sons, le silence était saisissant. Les pages des livrets ne tournaient plus, chacun retenait sa respiration. Dans son mouchoir brodé, Eulalie Grouès refoulait ses sanglots.
Un moine âgé, indifférent à la tension ambiante, s’est approché du jeune homme en réajustant ses lunettes. Il a inspecté le sommet de son crâne puis, se pinçant le menton, s’est penché pour l’observer sous un angle différent. Quand il a paru décidé, il a brandi sa tondeuse, saisi une large poignée de cheveux et tranché dans la masse épaisse. Les mèches ont dégringolé en cascade sur les épaules et se sont répandues sur le marbre alentour. La tonsure est le signe ultime du renoncement au monde et à ses préoccupations matérielles. Évoquant la couronne d’épines du Christ, elle rappelle les trois vœux formulés par le novice : la chasteté, la pauvreté et l’obéissance à l’Église.
Le père abbé a ensuite relevé le jeune Henri et lui a donné le baiser de paix, puis tous les moines de la communauté se sont succédé devant lui pour l’accolade rituelle.
Tout seul dans ce parloir glacé, l’unique endroit du cloître où les moines sont autorisés à parler, Henri repasse la cérémonie dans son esprit. Ses parents, ses frères et sœurs, ses amis venus parfois de loin pour l’accompagner dans cette nouvelle vie, ont quitté le monastère à présent et reprennent chacun le cours de leur existence. Sur le chemin raide qui déroule sa caillasse depuis l’entrée de l’abbaye à travers les champs immaculés, il les a regardés s’éloigner sans nostalgie. Sa vie désormais est ici, au milieu de ses frères. Néanmoins il est heureux d’avoir pu dire au revoir à ses compagnons scouts de la patrouille des Cigognes, à ses chers camarades de l’internat du collège des Minimes, à ses amis servants d’autel… Soudain, il se fige. Théodose n’était pas présent à la cérémonie ! Il se remémore les visages, mais il en est certain : Théodose n’est pas venu. Celui que tous surnomment Tom, cet ami précieux qui a été son second de patrouille durant des années, a manqué sa profession. Ils ne se sont pas embrassés une dernière fois. J’espère qu’il n’est pas fâché, songe Henri avec angoisse. Puis une lueur d’espoir naît. Et si… Un appel dans son dos le fait sursauter :
- Henri !
Il se retourne :
- Tom ! Quelle joie !
Il se précipite au cou de son ami, mais s’interrompt subitement dans son élan : Tom a eu un mouvement de recul, son visage, d’abord radieux, s’est défait.
- Qu’y a-t-il ? lui demande Henri, inquiet.
- Henri ? C’est… C’est toi ?
Henri a un instant d’hésitation. Évidemment que c’est lui, qui veut-il que ce soit ? Les sourcils froncés, il écarte les bras d’incompréhension. Les manches grises de sa robe de bure le surprennent alors. Il avait presque oublié ! Il éclate de rire :
- C’est vrai que c’est la première fois que tu me vois ainsi accoutré ! Tu t’habitueras.
Tom pourtant ne paraît pas convaincu. Il demeure interdit un moment, puis la colère prend le pas sur la stupéfaction :
- Henri, ce n’est pas toi !
- Si c’est moi ! Désormais les capucins sont ma famille et je m’appelle frère Philippe.
- Regarde-toi, on t’a coupé les cheveux comme si tu sortais de prison ! Tu es pieds nus, tu vas tomber malade, tu n’as aucune santé ! Et qu’est-ce que c’est que ce déguisement ? Viens, je t’emmène avec moi !
Avant qu’Henri n’ait pu réagir, son ami l’attrape par le bras et dans un accès de fureur l’entraîne à sa suite.
II
Agrippant fermement le poignet de son ami, Henri cale sa main libre sur le chambranle de la porte et arrête la pathétique tentative d’enlèvement. Tom se retourne sur le seuil, tous deux se dévisagent longuement sans comprendre. La panique a délié les traits du jeune homme et rend son visage effrayant. Henri le fixe, puis délicatement le ramène à l’intérieur du parloir et repousse la porte derrière eux.
- Qu’as-tu ? demande le jeune capucin.
Tom est désemparé. Il s’adosse au mur, son regard reflète la détresse et l’incompréhension.
- Ce n’est pas toi, répète-t-il d’une voix monocorde. Henri, ce n’est pas toi !
Il marque une pause, puis reprend :
- À cause de la neige, je suis arrivé après la célébration. Le maître des novices m’a autorisé à t’embrasser une dernière fois. Je pensais saluer Henri, et qui je découvre ? Un mendiant, un vagabond aux pieds nus et à la coupe de cheveux ridicule ! Ça ne peut PAS être toi !
Le novice esquisse un sourire.
- Tom, personne au monde ne me connaît mieux que toi. Tu sais quelle est mon ambition, je te l’ai mille fois répétée, n’est-ce pas ?
Tom redresse le front et acquiesce :
- Devenir un saint.
- Exactement ! Ni plus ni moins. Ma vocation, appartenir au Christ, n’a jamais suscité de débat en moi. En revanche, découvrir la vie à laquelle le Seigneur m’appelle n’a pas été de tout repos. Me désirait-il au milieu du monde, ou retiré dans un monastère, tout à lui, dans la contemplation ? Je porte deux modèles que je rêve d’égaler, t’en souviens-tu ?
Tom refrène un rire :
- Je n’entends parler que d’eux depuis que l’on se fréquente : saint François d’Assise et Napoléon.
- Quel péché d’orgueil !
- Surtout pour un novice…
La tension de leurs échanges se dissipe enfin.
- Je ne suis pas venu ici par désir de vie méditative ni par volonté d’apostolat, pas plus que pour être professeur ou confesseur. Je n’ai pas davantage l’ambition de diriger ni la joie d’obéir. Une seule volonté m’a conduit : devenir un saint !
- Et si tu échoues ?
- J’aurai donné ma vie et je partirai heureux, pour les « grandes vacances ».
L’échange se prolonge une demi-heure, avant que la cloche ne signale le début des vêpres. Tom repart, apaisé ; il n’a pas tout saisi des explications d’Henri mais il perçoit confusément que celui-ci sait ce qu’il fait. Quand la lourde porte ouvragée du monastère se referme derrière lui, il emporte dans son cœur le souvenir d’un mystère qui le dépasse.
Dans sa cellule, Henri touche à la grâce à laquelle il aspire depuis toujours. Le quotidien réglé des moines le libère des préoccupations matérielles et tout son être n’est plus qu’un appel, une formidable tension d’amour vers le Christ. Il est empli des six heures de prière journalière et se laisse façonner par cette vie offerte.
À Notre-Dame du Bon Secours, le quotidien se révèle rude : Henri dort habillé sur une simple planche et n’a pas d’oreiller, puisque le Fils de l’homme lui-même n’a pas eu de pierre où reposer sa tête. La lampe à pétrole diffuse une lueur blafarde au-dessus de sa table, et dans le poêle les bûches qui se consument en crépitant toute la nuit peinent à réchauffer la pièce pourtant minuscule. Les repas frugaux lui creusent les joues, ses côtes strient bientôt sa poitrine où la chair a fondu. Ces mortifications affermissent sa vocation, il est prêt à toutes les épreuves pour le Christ.
Parfois, cela agace Firmin, son ami, novice comme lui, issu d’une famille d’ouvriers. Un jour, pendant une récréation, il s’exclame :
- Tu es né dans un bouquet de roses, Henri. Quand t’as pointé le bout de ton nez, des domestiques t’ont bercé pour que tu trouves le sommeil, les rossignols sifflaient au-dessus de ton landau quand la bonne te promenait dans vot’ parc. Alors évidemment, être tenaillé par la faim ou sentir ses pieds durs comme la pierre à cause du froid, tu trouves ça romantique ! Ça t’amuse j’suis sûr !
Henri se défend maladroitement :
- Ça ne m’amuse pas, Firmin, l’ascèse constitue uniquement un moyen de s’approcher davantage encore du Seigneur.
- J’ai dormi à même le sol avec mes cinq frères et sœurs dans une chambre humide, j’ai lutté contre des patrons pour qui envoyer des gamins de douze ans au turbin paraissait tout à fait normal. Peut-être que ton père en comptait d’ailleurs !
- Papa appartient à la confrérie des Hospitaliers-Veilleurs. Il m’a emmené à plusieurs reprises à la cité Rambaud, je l’y ai vu tailler la barbe des indigents et en quelques coups de ciseaux illuminer le visage des miséreux.
Firmin lève les yeux au ciel :
- Rien que ta façon de causer des « indigents » ou des « miséreux » prouve que tu connais rien à la vraie pauvreté. Tant mieux pour toi, remarque, j’te le souhaite pas. J’dis simplement que t’es un gosse de riche un peu naïf, et quelquefois ça m’tape sur les nerfs.
Firmin soulève sa carcasse du banc et Henri s’engage à sa suite. La récréation est terminée, les moines se retrouvent pour la messe. Sur le chemin du jardin, Firmin s’arrête et se retourne. Henri lève vers lui un regard plein de tendresse, ses lèvres bougent encore.
- Tu priais pour moi ? demande Firmin, amusé.
Henri pique un fard. Firmin hoche la tête puis attrape son frêle ami par les épaules :
- T’es un bon gars, frère. On dirait que tu t’es trompé de planète mais t’as bon cœur. Dieu a de grands projets pour toi.
Le prieur sonne la cloche, les deux amis pressent le pas.
Un an après son entrée dans les ordres à Saint-Étienne, Henri a rejoint l’abbaye de Crest dans la Drôme.
Le père Ernest, supérieur de la communauté, l’attend cet après-midi, déambulant autour du cloître en égrenant son chapelet. Les premiers rayons du printemps ont réveillé les massifs ternis par l’hiver et embrasent les allées, exhalant un parfum de douceur retrouvée.
Henri déboule enfin dans le cloître, les sandales dénouées et la robe de bure de travers.
- Pardon, mon père, je priais…
Les plis du drap sur sa joue le trahissent. Le père Ernest range son chapelet et se dirige vers l’entrée du monastère, Henri sur ses talons.
- Le propre des moines est de placer Jésus au cœur de chacun de nos moments, assène le père en fouillant ses poches à la recherche des clés de la voiture. Ainsi, le travail devient prière, les repas ou les récréations aussi. (Il se tourne vers Henri, les yeux pétillants de malice.) J’imagine qu’il en est de même pour la sieste !
Henri bafouille une protestation mais le père Ernest est déjà sur le parking. L’instant d’après, les graviers crissent sous les pneus et les deux hommes filent vers Valence.
- Êtes-vous sûr de votre choix ? demande le supérieur en arrachant des plaintes stridentes à la boîte de vitesses.
Cramponné à la poignée, Henri récite en silence un Je vous salue Marie chaque fois que le père tente un dépassement.
- Vous ne répondez rien ?
- Si si, mais je préférerais que vous restiez concentré sur la route !
Les sourcils du père s’en dressent d’étonnement, puis il s’esclaffe :
- Que je reste concentré sur la route ? Je croyais que vous rêviez de mourir jeune ?!
Henri n’a pas le cœur à rire, il souhaite juste survivre à ce trajet. Dans un ultime crissement, l’auto se gare au pied d’un immeuble bourgeois.
- Alors ? reprend le supérieur en s’extrayant du véhicule, maintenant que vous êtes de retour sur la terre ferme, êtes-vous toujours décidé ?
Henri lève la tête vers la porte cochère surplombée d’un panonceau doré, et approuve. Intrigués, les passants se retournent sur les robes élimées des deux capucins qui pénètrent chez le notaire.
- Pourquoi douterais-je, mon père ? Lorsque vous êtes entré chez les franciscains, vous aussi avez officiellement renoncé à votre futur héritage, non ?
Le père s’arrête à mi-étage, en profitant pour souffler.
- Absolument.
- L’avez-vous regretté par la suite ?
- Jamais.
- Pourquoi avoir des interrogations à mon sujet ? Vous pensez que ma vocation s’étiole ?
Le père Ernest est le père spirituel d’Henri, il lui sert de guide dans ces jeunes années d’affermissement d’une foi débordante mais brouillonne. Percevoir des hésitations dans sa voix désempare le jeune novice. Se voulant rassurant, le père Ernest lui sourit :
- Votre foi est impétueuse, frère Philippe, et votre ambition démesurée. Vous êtes discipliné mais rebelle, vous vous perdez des heures durant dans l’adoration, mais vous rêvez en même temps de changer notre monde. Il y a une maxime issue du Talmud que j’apprécie beaucoup : « On ne peut donner que deux choses à ses enfants, des racines et des ailes. » Vos ailes battent et vous porteront loin, il est de mon devoir d’enraciner votre foi.
Henri est soulagé. Le père supérieur, qui a repris l’ascension du vaste escalier de marbre, poursuit :
- Je n’ai jamais senti de votre part le commencement d’une hésitation, frère Philippe. Simplement je me dis que, vu la fortune de vos parents, si vous touchiez un jour votre part d’héritage, c’est le monastère qui en bénéficierait.
- ???
- Or, la chapelle aurait grand besoin d’une rénovation !
La porte de l’étude notariale s’ouvre alors et le supérieur s’y engouffre avec résignation.
III
Voici sept ans qu’Henri est entré chez les capucins et les tourments qui le hantent ne lui offrent plus de répit. La nuit, ses angoisses rongent son sommeil, le jour il se consume d’ennui. Deux êtres cohabitent en lui : frère Philippe qui aspire à l’adoration et Henri qui ne jure que par l’action, aucun d’eux n’étant satisfait de cette situation.
En ce 24 mai 1938, il est résolu à s’en ouvrir au père Henri de Lubac, son confesseur. Ce jésuite, de seize ans son aîné, professeur à la faculté catholique de Lyon, s’est pris d’affection pour le jeune capucin et l’accompagne dans son cheminement.
Tandis qu’ils discutent en déambulant dans les allées du monastère, Henri lui demande :
- Quel est ce livre que vous avez dans votre poche ?
Le père de Lubac sort le petit ouvrage et le lui présente.
- Histoire d’une âme , quelle merveille ! s’exclame Henri. Je l’ai dévoré pendant l’été 1930 avant d’entrer au couvent, mais une seule lecture de sainte Thérèse ne suffit guère à en épuiser la profondeur.
- Je suis d’accord avec vous. La « petite voie » m’éclaire depuis l’adolescence et je relis tous les deux ou trois ans cette somme, en m’émerveillant chaque fois d’y découvrir une nouvelle dimension. Relire sainte Thérèse c’est effeuiller un artichaut : on pense à chaque lecture toucher le cœur de son message, mais on demeure stupéfait par sa richesse.
Devant l’incongruité de la comparaison, Henri réprime un sourire, avant de répondre gravement :
- Moi, ce qui me navre, c’est que je ne relirai jamais Histoire d’une âme .
Le père de Lubac s’étonne :
- Et pourquoi donc ?
- Par manque de temps. Trop de lectures nous sont imposées, mais elles n’arrivent pas à la cheville de la petite Thérèse. Et puis, hormis vous, je n’ai personne avec qui échanger, pas un moine qui ait quelque hauteur de vue.
- N’êtes-vous pas sévère envers vos frères ?
Henri saisit alors l’occasion de se livrer :
- La formation tant philosophique que théologique du monastère est frustrante ! L’accès à la bibliothèque nous est défendu, tout est mis en œuvre pour nous couler dans le même moule et museler toute forme d’originalité. J’étouffe, mon père ! Je suis à l’étroit derrière ces murs.
S’il se doutait du mal-être de son protégé, le père de Lubac n’avait pas mesuré l’étendue du désastre. Inquiet, il l’interroge :
- De quoi souffrez-vous le plus ?
- La solitude, le silence, la médiocrité intellectuelle et puis…
Ravalant un sanglot, il hésite à continuer.
- Et puis ? l’encourage le père.
- J’ai soif d’action !
Il n’a pu refréner ce cri du cœur. Le père de Lubac le regarde alors, sidéré :
- Vous êtes… vous êtes entré dans un ordre contemplatif, Henri !
- Nous sommes religieux, mais cela signifie-t-il que nous sommes indifférents au monde ?
Le père de Lubac est déstabilisé.
- Les pauvres, poursuit le capucin, les trompés, les faibles, qui les aidera ? Je me souviens du rêve que j’avais d’être sauveur de ceux qui pèchent. Pour quel résultat aujourd’hui ? Je veux vivre ! Je me consume à petit feu dans ce couvent. Je brûlais d’un idéal et me voici las, brisé par la souffrance physique, et morale surtout !
Inspirant profondément, le père de Lubac prend le temps de digérer cet appel au secours. Il lève les yeux vers un pin parasol dont la pénombre rafraîchissante l’apaise, puis reprend :
- Votre provincial, le père Philibert, m’avait prévenu de vos atermoiements. Lors de notre rencontre, il m’a confié qu’il vous trouvait sombre, en proie à un spleen dévastateur.
- Je lui ai écrit à maintes reprises, en vain. Néanmoins je reste fidèle à mon engagement et ne prendrai aucune initiative sans son consentement.
- D’après lui, vous ne jeûnez plus et ne vous rendez plus aux matines. Vous délaissez le travail et l’étude.
N’éprouvant nul besoin de se justifier, Henri reste silencieux. Le père poursuit :
- Il raconte aussi que vos relations avec vos frères sont devenues exécrables. D’après ce que vous m’avez révélé, il est en deçà de la vérité. Avez-vous des doutes concernant votre vocation ? lui demande le père de Lubac tout en redoutant la réponse.
Henri réfléchit un instant, puis se lance :
- Lorsque nous sortons prêcher, nous n’allons pas évangéliser les pauvres mais chercher de quoi nourrir le couvent. (Il hausse le ton.) Nous ne pouvons pas aller à la vigne du Seigneur : il faut être là à 11 h 30 pour l’office et pour la table ! D’ailleurs comment pourrait-on donner la charité puisque nous ne sommes pas pauvres ? Quand nous verra-t-on manger une écuelle de soupe quêtée ? Si saint François vivait aujourd’hui, je ne suis pas sûr qu’il ferait profession ici. Tout seul, se contentant comme jadis de l’approbation du pape, il irait prêchant, priant, quêtant.
Les larmes s’accrochent aux cils du jeune capucin révolté. Le père de Lubac, conscient de la gravité de la crise qui frappe son ami, s’apprête à le raisonner, lorsqu’il aperçoit un moine qui, soulevant sa robe de bure, dévale l’allée de graviers en venant vers eux.
- Frère Philippe ! s’écrie celui-ci en s’approchant, un télégramme urgent pour vous !
Encore dans son émotion, Henri est soudain gagné par un mauvais pressentiment. Le frère lui tend l’enveloppe, puis salue le père de Lubac. Henri s’écarte pour prendre connaissance du message, le survole et se retourne vers le frère :
- Demandez au père Ernest si nous pouvons emprunter l’auto du monastère. Il n’y a pas une minute à perdre !
Le père de Lubac et le moine l’interrogent du regard. Grave, Henri murmure :
- Mon père est en train de mourir.
IV
En cette fin mai 1938, Antoine Grouès, qui a consacré tant de temps et d’énergie à soulager la misère autour de lui, agonise. Henri a souvent accompagné son père lors de ses soirées consacrées aux bonnes œuvres lyonnaises : les sourds-muets de la Croix-Rousse, les petites sœurs de l’Assomption, les clochards, qu’il épouillait à l’instar de saint Louis. Aujourd’hui, les médecins et le personnel hospitalier s’affairent à son chevet. Il est si faible qu’il paraît perdu dans ce lit d’hôpital. Son teint est gris, son regard vitreux. Les os semblent percer sa peau. Antoine Grouès est mourant et il le sait.
- Bonjour, papa, chuchote Henri en se faufilant dans la chambre.
Antoine, qui contemplait les nuages par la fenêtre, se tourne lentement vers l’entrée. Son visage s’illumine quand il reconnaît son fils. Dans un effort, il sourit et tape sur son matelas pour lui faire signe de le rejoindre.
Les infirmières sortent discrètement. Au pied du lit, une soutane noire se redresse sans bruit et range son bréviaire : le jésuite Charles Chamussy, oncle maternel d’Antoine, veille le mourant. Les deux religieux se donnent le baiser de paix, puis Henri s’assoit sur la couverture rêche. Son père s’accroche à la vie, mais elle s’écoule obstinément. Et ni les médecins ni les prières ne parviennent à la retenir. Antoine sent ses ultimes forces l’abandonner peu à peu, mais il ne semble guère effrayé. Un poids comprime sa poitrine, et prononcer quelques mots lui arrache de longues quintes de toux :
- Henri, Charles… dites-moi… Puis-je sans lâcheté… demander de mourir ?
Les deux ecclésiastiques le rassurent. Henri trace plusieurs signes de croix sur le plaid. Antoine s’abandonne, confiant et souriant. Henri le comprend : la mort est la rencontre tant espérée avec le Père. Elle est joyeuse puisque le mourant quitte cette terre de souffrance pour rejoindre le paradis. Pourquoi devrait-on être triste ?
Antoine baisse les paupières et se concentre sur la litanie des dizaines de Je vous salue Marie qu’il récite avec ferveur. Son fils lui prend la main. Il y a longtemps qu’Henri n’a plus prié avec son père. Se retrouver ainsi à ses côtés le bouleverse. Son enfance remonte à la surface en une multitude de souvenirs saisissants : l’odeur de l’encens dans l’oratoire du Vieux Fort, la maison familiale, l’image de ses parents agenouillés devant l’icône de la Sainte Famille…
Le dimanche, les Grouès n’ont jamais manqué l’eucharistie, quand ils n’assistaient pas de surcroît aux vêpres. S’ils ont été privilégiés, ils ont eu aussi leur lot d’épreuves. Antoine est tombé malade en 1919 et c’est ce calvaire de dix-huit années qui s’achève ce soir. Combien de fois Henri a-t-il vu son père cloué au lit par sa maladie du foie ? Jamais cependant ses parents ne se sont éloignés du Seigneur. Cette ferveur et cette confiance ont façonné le jeune garçon. « Dieu m’a donné pour mère une vaillante et pour père un généreux, songe-t-il pendant que la nuit tombe. Dieu m’a donné que mes parents soient des chrétiens vrais ; n’était-ce pas m’obliger à être un preux et un héros ? »
La nuit est avancée lorsque l’étreinte de son père se relâche. Antoine, serein, est parti en paix. Le capucin réveille doucement le jésuite qui ronfle sur son fauteuil et sonne les infirmières. Quand elles entrent dans la chambre, Henri les accueille, souriant :
- Ça y est !
Incrédules, les jeunes femmes regardent le lit où le corps d’Antoine repose, puis reviennent sur le visage radieux du moine, et ne saisissent pas. Henri se tourne vers son père et s’exclame :
- Papa est au paradis.
Henri est de retour à Crest. La dépression s’installe en lui, mine son moral et ses convictions. Il lutte en vain, comme pris dans des sables mouvants : plus il se débat, plus la faiblesse le gagne. Son désir d’activité alterne avec un abattement profond, il s’éteint doucement. Préoccupé, le père Ernest le reçoit ce matin.
- Comment vous portez-vous, frère Philippe ?
Henri est fébrile, il tapote machinalement ses accoudoirs. Des cernes soulignent son regard fatigué, qu’il promène des étagères de la bibliothèque aux détails du plafond.
- Depuis trois semaines, je suis dans une grande solitude. Je ne dors pas, ou d’un sommeil hanté de cauchemars. Je tousse et j’ai mal à la poitrine, à l’estomac, à la tête…
Il s’affaisse dans son fauteuil.
- Comment envisagez-vous l’avenir ?
- Je suis épuisé.
- Ce n’est pas la question que je vous ai posée, frère Philippe.
Henri prend une longue inspiration, puis se lance :
- La vie au monastère ne me correspond plus, mon père.
Le supérieur acquiesce. Il n’est guère surpris :
- Il faut que je vous confie, dit-il avec bonhomie, que dès le début de votre vie chez nous, la pensée m’est venue que vous n’étiez pas fait pour rester capucin.
Henri est stupéfait. Il cherche ses mots, bafouille. Le supérieur s’est levé et regarde par la fenêtre, songeur. Semblant se parler à lui-même, il poursuit :
- Cependant, je ne pouvais douter que c’était providentiellement que vous étiez venu à l’école de saint François chercher votre formation de prêtre. Lorsque vos problèmes de santé se sont dangereusement multipliés, peut-être ne l’avez-vous pas remarqué, mais j’ai tenté de vous protéger.
Henri tombe des nues :
- Me protéger ? Depuis des mois, je m’épuise ! La nuit, le jour, je me noie…
- Qui vous a dispensé des jeûnes ? Qui vous a dispensé des offices de la nuit ? Pourquoi croyez-vous avoir été réaffecté de la coupe du bois en forêt au ménage dans le monastère ? Sans cela, vous ne seriez déjà plus ici !
Interdit, Henri observe son supérieur d’un regard neuf. Il l’estimait et le respectait, désormais il s’incline devant sa délicatesse. Celui-ci se retourne enfin :
- Cela m’a d’ailleurs valu quelques anicroches avec le conseil provincial, mais qu’importe. Votre formation était à ce prix.
Les confidences se prolongent un instant, puis le père Ernest reprend son rôle de responsable de l’abbaye :
- Vous êtes au terme du parcours, frère Philippe. Je vais demander votre ordination pour cet été et nous envisagerons ensuite votre sortie définitive du cloître. Vous pouvez disposer.
Mal à l’aise, Henri voudrait le remercier. Il ne se décide pas à quitter le bureau.
- Eh bien, lui demande le supérieur, qu’avez-vous ?
- Je ne sais comment vous exprimer ma gratitude, mon père.
- Votre gratitude pour quoi ?
- Pour m’autoriser à partir.
Le supérieur lève les yeux au ciel :
- Remerciez plutôt le Seigneur de vous avoir mené ici et d’y être resté les années de vos vingt ans ! Désormais, vous savez prier, c’est un trésor inestimable. Maintenant, déguerpissez : le réfectoire n’a pas vu un balai depuis au moins six semaines. Si pour le déjeuner il pouvait y avoir moins d’araignées que de moines, ce serait appréciable.
Ragaillardi, Henri file dans les couloirs de l’abbaye.
En ce mercredi 24 août 1938, une chaleur sèche rend pénible le moindre mouvement et difficile la respiration. La robe de bure d’Henri irrite son cou, l’anxiété trouble sa vue ; gêné par les rayons du soleil, il s’en protège de la main. À ses côtés, les cinq jésuites qui seront ordonnés avec lui dans quelques instants se recueillent, indifférents à l’agitation, figés dans la prière. Henri, lui, ne parvient pas à trouver le calme. Comment le pourrait-il ? Tout à l’heure, il a aperçu sa mère Eulalie et ses frères et sœurs, ici dans ce collège des jésuites de Sainte-Hélène, à Lyon, où lui-même a passé tant de journées d’étude. Quant aux messes auxquelles il a assisté dans cette chapelle coquette, il serait incapable d’en faire le compte. L’émotion est forte.
Enfin, le cortège se met en mouvement, au rythme du chant et des encensoirs qui se balancent majestueusement en libérant des nuages de fumée bleue. Le cardinal Gerlier, primat des Gaules, bénit la foule.
Cette nuit, Henri n’a quasiment pas fermé l’œil, embrassant sans cesse son crucifix et se tordant les mains d’anxiété. Mérite-t-il seulement de devenir prêtre ? Est-il digne de présider l’eucharistie ?
Dans la poche de sa poitrine, il a précieusement rangé des images souvenir de son ordination. À la sortie, quand les fidèles se presseront devant lui pour recevoir sa bénédiction - la bénédiction des nouveaux prêtres est particulièrement recherchée -, il les distribuera aux paroissiens. Il l’a voulue ainsi : deux mains élevant un calice se découpent devant des cimes enneigées sous un ciel parsemé d’étoiles. Le Christ, la nature et l’infini se répondent. Au dos, il a fait inscrire un de ses poèmes :

Nous avons menti.
Non, l’univers n’est pas à nous.
Non, les richesses ne sont pas à nous.
Non, nous-mêmes, corps et esprit, nous ne sommes pas à nous.
Mais, Père, Amour, tout est à Vous.
La cérémonie débute enfin. Des images flottent devant Henri, des souvenirs s’entrechoquent. Il est heureux d’avoir tenu bon et de pouvoir offrir sa vie ce matin au Seigneur. Dans la travée gauche, le père Charles Chamussy hoche la tête quand Henri croise son regard ; en face de lui, c’est son supérieur, le père Ernest, qui lui adresse un sourire entendu. Henri se sent entouré et porté par l’assemblée. Il songe même que son père Antoine, là où il est, prend sûrement part à la cérémonie. Il se retourne et jette un coup d’œil aux bancs du premier rang : il distingue une place vacante, tout au bout, à côté d’un pilier, il aurait tant aimé que son père puisse l’occuper…
Le moment est arrivé. L’évêque entonne le Veni Creator Spiritus et les six jeunes hommes se prosternent, face contre terre dans le chœur de la chapelle. Le marbre est frais, Henri y colle son front et ferme les yeux. Il est heureux. La vie au monastère a labouré son cœur pour que la prière, semée quotidiennement, y germe. Il le pressent, si l’action l’appelle, la contemplation sera sa respiration. L’une et l’autre se nourriront mutuellement. Mille fois il a cru s’être égaré dans une vie qui n’était pas la sienne, mais aujourd’hui il comprend qu’il n’en était rien. Le Seigneur veille. Dans la chapelle commence la longue et poignante litanie des saints. Les figures de l’Église, les martyrs, les exemples à méditer défilent pour bénir les futurs prêtres. Henri songe alors à ce que lui a conseillé son confesseur, le père de Lubac, la veille : « Demain, quand vous serez étendu sur les dalles de la chapelle, ne faites qu’une prière à l’Esprit Saint : demandez-lui qu’il vous accorde l’anticléricalisme des saints ! »
Le jeune capucin a ressassé cette formule une partie de la nuit et n’est pas sûr d’en avoir totalement saisi la portée. Comment peut-on dans le même temps être « saint », reconnu comme un modèle par l’Église, et « anticlérical », opposé au clergé ? Cela semble absurde… Puis il a songé à saint François, qui a rappelé à l’Église l’exigence radicale de pauvreté de l’Évangile.
Henri sourit, il choisit de s’abandonner aux bras du Seigneur, et c’est confiant qu’il formule cette requête dans son cœur.
V
Au printemps 1939, Henri quitte l’abbaye et reprend sa place dans le cours du monde tout en demeurant capucin du tiers ordre. D’ordinaire, cette démarche est longue et difficile, mais exceptionnellement le cardinal Gerlier a appuyé la requête pour en hâter l’issue. Henri se présente à l’évêque de Grenoble, Mgr Caillot, qui le soumet à un rapide examen de théologie au grand séminaire, avant de l’accepter dans son diocèse. Le jeune prêtre revit.
Il écrit à ses frères capucins pour leur présenter ses excuses et leur demander de prier pour lui. Malgré tout, secoué par les événements, il ne cesse de s’interroger : Et si je reprenais mes études ? Ne devrais-je pas me reposer avant toute chose ? Où le Seigneur me veut-il ? Finalement, avant qu’Henri n’ait arrêté sa décision, Mgr Caillot le nomme vicaire d’une paroisse de Grenoble proche de la basilique Saint-Joseph.
- Henri ! Henri ! Dans mon bureau, tout de suite !
Chaque fois que le curé de la paroisse ouvre sa porte pour hurler son nom dans les étages, Henri sait qu’un orage se prépare. Le père Hubert tient son église avec poigne, et l’arrivée de ce trublion dans ses locaux suscite régulièrement ses foudres.
- Père, vous m’avez demandé ?
Avec précaution, Henri pousse la porte et tente de sourire. Le regard du curé révèle une colère prête à sourdre.
- Que s’est-il passé avec M. Fayet ?
- Qui ça ?
- Ne jouez pas à l’imbécile, Henri ! Ça va barder pour vous !
Coutumier des échauffements du père, Henri ne s’en formalise guère. En revanche, il se demande vraiment qui est ce monsieur.
- Alors ? reprend le curé. Je vous écoute… Vous ne voyez pas ? Laissez-moi vous rafraîchir la mémoire : M. Fayet n’est autre que le président des Établissements Fayet et accessoirement le plus gros contributeur de la paroisse au denier du culte ! Vous situez ?
Henri se souvient :
- Un nanti arrogant qui considère les membres du clergé comme des contremaîtres de ses chantiers.
De stupéfaction, le père Hubert recule dans son fauteuil. Quel toupet ! Essayant de conserver son calme, il reprend :
- C’est grâce à ce « nanti arrogant » que vous célébrez l’eucharistie au sec : M. Fayet a financé en intégralité la rénovation de la toiture de notre chapelle. Cent cinquante mille francs, excusez du peu ! Il mérite notre considération.
Le curé, telle une grenade dégoupillée, est sur le point de disperser son jeune vicaire aux quatre coins de la pièce si celui-ci a l’outrecuidance de lui répondre. Toutefois Henri sent lui aussi la moutarde lui titiller le nez :
- Votre bourgeois m’a interpellé alors que j’organisais une distribution de soupe pour les déshérités sur le parvis. Il s’est plaint de la dégradation de l’image de la paroisse depuis l’arrivée de ces pauvres gens. Il m’a suggéré de me préoccuper davantage du catéchisme ou des guides aînées plutôt que de ces « va-nu-pieds » - l’expression est de lui. Je lui ai jeté ses quatre vérités à la figure !
- Il…
Mais Henri, emporté par la colère, ne se laisse pas interrompre :
- Le Christ est venu servir ! Les pauvres doivent être notre priorité. Jésus lui-même s’est exclamé : « Malheur à vous pharisiens et scribes hypocrites ! Malheur à vous les riches ! » Si ces pauvres qui mendient à nos portes empêchent ce monsieur de dormir, tant mieux. C’est eux qui le sauveront de son égoïsme.
Interloqué, le curé sent son courroux fondre à la flamme des mots d’Henri, qui conclut :
- Si nous sommes sans colère quand nous voyons les autres bafoués, exploités, humiliés, il est clair que nous ne les aimons pas.
Les nuages s’éloignent, la tension retombe. Le curé est déstabilisé : Henri brûle de l’Amour du Seigneur, peut-être est-ce une grâce, après tout, si ce jeune prêtre a été nommé dans sa paroisse. Par son intransigeance, il réveille notre foi endormie…
Le père Hubert se lève et déclare :
- Je vais m’occuper de M. Fayet.
- Les miséreux lui rendent un fier service, mon père. Il les remerciera plus tard.
Henri prend congé mais, avant de passer la porte, il se retourne et glisse d’un air malicieux :
- Par ailleurs, vous pourrez l’informer que je m’occupe également du catéchisme et des guides aînées.
En ce début de septembre 1939, la France entre en guerre. Les passants se bousculent devant les affiches apparues sur les murs de la ville : c’est la mobilisation générale. Personne n’est réellement surpris. Depuis plusieurs mois, Hitler a multiplié les signaux hostiles. D’abord il y a eu l’Anschluss - l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie -, puis les accords de Munich, qui ont acté le démembrement de la Tchécoslovaquie. Dans un lâche soulagement, la France a cru éviter un nouveau conflit vingt ans à peine après la « der des ders ». Cependant fin août 1939, la signature du pacte germano-soviétique a anéanti les ultimes espoirs de paix. Le 1 er septembre, Hitler a lâché ses panzers sur la Pologne, alliée de la France et du Royaume-Uni. La guerre est devenue inévitable.
Fébrile, Henri déchire l’enveloppe reçue ce matin. Conscient de l’extrême gravité de la situation, il est disposé à aider son pays. Pourquoi pas soigner les blessés dans un hôpital ? Mais quelle n’est pas sa surprise lorsqu’il découvre qu’il est « fascicule bleu ».
- Alors ? lui demande le père Hubert en s’approchant.
- Je suis mobilisable.
Et en effet, Henri Grouès, prêtre de son état, est appelé au front. Il rejoint une unité hippomobile basée en Maurienne.
Le père Hubert s’emporte et songe déjà à la meilleure manière de contester cette décision, mais Henri est retourné dans sa chambre préparer ses affaires. Il part.
Le régiment d’Henri est basé à Reichshoffen, dans cette Alsace vers où convergent tous les regards. Son retour à la France en 1918 symbolise la victoire française et surtout l’humiliation allemande. Durant de longs mois, Henri s’y ennuie. Les militaires français se terrent derrière la ligne Maginot, attendant, baïonnette au canon, un adversaire invisible. Pourtant en face rien ne vient. On s’observe à la jumelle, quelques coups de feu claquent lors d’escarmouches isolées, les combats sont rares mais ils font hélas trop de morts.
Plus Henri contemple ses compagnons, plus un mauvais pressentiment le gagne. Les Français ne veulent pas de ce conflit, le moral est en berne. La Première Guerre mondiale a fauché plus d’un million de Français et dévasté une partie du pays. L’armée française paraît peu encline à se battre. Avant de rejoindre l’Alsace, Henri est passé par la vallée de la Tarentaise, où il a dû réquisitionner les chevaux et les voitures à fourrage dans les fermes. Mais pendant que les officiers français, montés sur leurs chevaux, roulent leurs moustaches et ajustent leurs monocles, les chars nazis enfoncent les lignes de l’Est et les bombardiers Stuka percent le ciel de leurs attaques en piqué.
En janvier 1940, Henri tombe malade. Une pleurésie sévère le contraint au transfert à l’arrière. Il achève sa convalescence en juin dans un lycée de Narbonne transformé en hôpital. Depuis son lit, il a suivi le désastre : l’invasion des Pays-Bas, du Luxembourg et de la Belgique, la tragique percée allemande à Sedan, le 10 mai, la fuite de dizaines de milliers de familles françaises sur les routes, et la prise de Paris, le 14 juin.
De la rue en contrebas lui parvient un grésillement sourd, qui bientôt se précise. Dans les arbres, des haut-parleurs ont été installés. Une voix s’en échappe, chevrotante et troublée : celle du maréchal Pétain. L’infirmière ouvre grandes les fenêtres ; ne sachant à quoi s’attendre, les blessés retiennent leur souffle.
« Français, à l’appel de monsieur le président de la République, j’assume à partir d’aujourd’hui la direction du gouvernement de la France. » Henri accueille cette nouvelle avec gratitude : Pétain est un héros de la guerre de 14-18 et un catholique fervent, il mènera la France avec droiture. « Sûr de l’affection de notre admirable armée, sûr de l’appui des anciens combattants que j’ai eu la fierté de commander, sûr de la confiance du peuple tout entier, je fais à la France le don de ma personne pour atténuer son malheur ! » Dans l’hôpital, les militaires se regardent avec soulagement.

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