Une AME SUFFIT
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Description

Lorsque Cassandre, une orpheline, est adoptée par un couple, elle est loin de se douter qu’elle vient de pénétrer dans un monde mystérieux. Ses parents lui lèguent bientôt un cadeau : la jeunesse éternelle. Mais il y a un prix à payer pour l’immortalité… et Cassandre n’est pas prête à s’y soumettre! Déterminée à limiter les dégâts causés par ce présent, elle tente de passer inaperçue dans sa nouvelle école, mais Antoine, son collègue de classe au charme ravageur, n’entend pas les choses de la même manière. Il remarque les curieuses facultés de Cassandre : elle entend ce que les gens disent même à grande distance, elle ne sort jamais à l’extérieur sans ses lunettes de soleil et elle a un rapport étrange avec la nourriture. Décidé à se rapprocher d’elle, Antoine lui remet un jour une bande dessinée de son cru, qui semble indiquer qu’il a percé l’étrange identité de Cassandre. Ni super héroïne, ni vampire, qui donc est-elle? Devra-t-elle sacrifier son âme sœur pour recouvrer la liberté?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 23 octobre 2015
Nombre de lectures 8
EAN13 9782897500122
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Titre : Une âme suffit
Texte : Arianne Gagnon-Roy Illustration de la couverture et bande dessinée : Christian Quesnel Conception graphique : Lisa Lévesque Stagiaire en édition : Catherine Pion Révision linguistique : Réjean Ouellette
Direction littéraire : Marie Cadieux
Conversion au format ePub : Studio C1C4

ISBN (papier) 978-2-89750-010-8 ISBN (PDF) 978-2-89750-011-5
ISBN (ePub) 978-2-89750-012-2 Dépôt légal : 4 e trimestre 2015

Distributeur au Canada : Prologue Téléphone : (450) 434-0306 / 1 800 363-2864 Télécopieur : (450) 434-2627 / 1 800 361-8088 Courriel : prologue@prologue.ca

Distributeur en Europe : Librairie du Québec/DNM
Téléphone : 01.43.54.49.15
Télécopieur : 01.43.54.39.15
Courriel : direction@librairieduquebec.fr
Pour ses activités d’édition, Bouton d’or Acadie reconnaît l’aide financière de :


Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays.

© Bouton d’or Acadie inc.
Case postale 575
Moncton (N.-B.), E1C 8L9, Canada
Téléphone : (506) 382-1367
Télécopieur : (506) 854-7577
Courriel : boutondoracadie@nb.aibn.com
Web : www.boutondoracadie.com www.avoslivres.ca

Un livre créé en Acadie et imprimé au Canada
CHAPITRE UN
« On peut décréter et ressentir sa mort, sans attenter à sa vie. La mort est un état d’âme. »
Marcel Jouhandeau
Il apparut soudainement à travers la brume qui s’était introduite dans la chambre et s’avança, la main tendue vers sa victime. Il s’approcha d’un pas lent mais décidé, il allait le faire… D’ailleurs, n’était-ce pas tout ce que son cou honorablement offert demandait ? Il s’apprêtait à la mordre, à lui boire tout son sang et à lentement lui voler la vie, quand je pesai sur « pause ».
Par simple curiosité, je m’approchai de l’écran. Son nez était crochu, sa longue cape noire flottait autour de lui comme les plumes d’un corbeau. Ses cheveux, collés sur sa tête avec une sorte de gel… Je ne savais même pas si le gel pour cheveux existait dans les années 30, mais qu’est-ce que ça aurait pu être d’autre ? De toute façon, c’était ridicule. Et dire que des gens avaient réellement eu peur du film Dracula en 1931, quelle blague ! Et cette manière dont les gens nous voient…
Quand je dis « nous », je parle bien entendu des vampires… Mais attention ! Je ne parle pas de ces suceurs de sang qui me donnent envie de vomir, mais de notre race. Le mot « vampire » signifie en fait « voleur de vie », et c’est ce que nous sommes… C’est ce que je suis… Dans plusieurs cultes, on nous confond avec les « vrais » vampires, mais nous sommes à part : on nous appelle aussi vampires psychiques ou tout simplement les voleurs d’âmes. Il est vrai que, bien malgré moi, je vole le bien le plus précieux qu’un humain peut posséder, son âme…
Comment suis-je devenue cette monstruosité, me demanderez-vous ? Eh bien, tout a commencé lors de cette nuit froide et brumeuse d’octobre où je décidai d’aller à la danse de l’école sans l’autorisation de mes parents. Ils m’avaient punie parce que j’étais allée chez une amie en cachette et, du haut de mes seize ans, je n’avais pas compris ou voulu admettre pourquoi. Mécontente, je m’éclipsai en début de soirée. Ma sortie clandestine se passa merveilleusement bien jusqu’à ce que je rentre à la maison… Ce que je vis alors resterait dans ma mémoire pour toujours. La maison dans laquelle j’avais grandi et été élevée, et dans laquelle mes parents se trouvaient, était en flammes… Les pompiers venaient d’arriver, mais déjà le toit s’était effondré, et il n’y avait aucune chance de survie pour les occupants. Mes parents moururent tous les deux cette nuit-là, et j’ai toujours regretté de ne pas avoir été emportée en même temps.
À partir de ce moment, je fus véritablement seule au monde. Mes grands-parents étaient tous décédés et j’étais enfant unique, comme mes parents. On me plaça dans une maison d’accueil. C’est un endroit dans lequel on met les enfants qui n’ont pas de famille ou qui se trouvent dans une situation familiale difficile, dans l’attente qu’ils se fassent adopter. Mais dans mon cas, la travailleuse sociale qui m’avait sous sa responsabilité m’avait clairement dit de ne pas me faire trop d’illusions, puisque je dépassais largement l’âge d’un enfant que l’on adopte. Elle me faisait sentir coupable du fait que je n’avais aucun endroit où vivre… Elle me disait que cela coûtait cher à la Saskatchewan d’entretenir des jeunes de mon âge et que, si j’avais été plus rebelle, on aurait pu se débarrasser de moi en m’envoyant dans une maison de correction.
À l’école, on me regardait avec pitié, et je me repliai rapidement sur moi-même, ce qui eut pour effet que je m’éloignai peu à peu de mes amis.
Un jour de janvier, un couple désireux de m’accueillir dans son foyer vint me voir. L’homme et la femme étaient déjà venus à quelques reprises pour discuter avec M me Boivet, la travailleuse sociale, mais ce jour-là, celle-ci nous présenta avant de nous laisser seuls un moment. Je m’en souviens comme si c’était hier…
La femme était belle, très belle même, et son mari aussi d’ailleurs. Elle était l’élégance personnifiée. Elle avait le teint laiteux, les yeux bleus et les cheveux brun clair. L’homme, lui, était grand et châtain, il avait cette même peau pâle et des yeux bleus aussi vibrants que ceux de sa femme. Aucun des deux n’avait de rides, même s’il était évident que tous les deux étaient dans la quarantaine ou presque. Ils se tinrent en retrait pour se parler, et je tendis l’oreille…
— Elle est jolie, non ?
— Oui, et selon la travailleuse sociale, elle est aussi intelligente.
— Elle a l’air plutôt sage.
— Elle semble si jeune…
— Justement, c’est ce que nous désirons, non ?
— Bien sûr ! Oh ! et regarde ses yeux cachés derrière ces lunettes, ils sont d’un joli brun. Mais ce n’est pas dramatique, on ne verra presque pas la différence.
Ils semblaient satisfaits et se rapprochèrent de moi pour me demander d’une voix douce :
— Comment t’appelles-tu ?
— Cassandre, leur répondis-je, méfiante.
Et je ne pus m’empêcher d’ajouter :
— Et je vous ai entendus. Je ne suis pas si jeune, j’ai seize ans, bientôt dix-sept.
Je ne savais pas à ce moment qu’en fait jamais je n’atteindrais dix-sept ans… Les deux adultes se sourirent mutuellement pour enfin déclarer :
— Quel joli prénom !
— En plus, elle a du caractère ! Nous formerons une merveilleuse famille !
Cette manie qu’ils avaient de parler comme si je n’étais pas là m’agaçait fortement. Je ne voulais pas accompagner ces gens que je ne connaissais pas, mais je n’avais pas le choix, car la travailleuse sociale qui s’occupait de moi me le fit clairement comprendre.
— À ton âge, estime-toi chanceuse que quelqu’un veuille encore s’occuper de toi. Les Dupuis sont des gens charmants, et tu pars avec eux, que tu le veuilles ou non. Tu ne vivras pas sous la tutelle de la province éternellement !
Sur ce charmant adieu, je partis donc avec ces inconnus dans leur voiture. En route pour aller chez eux, ils m’expliquèrent qu’ils n’avaient jamais pu avoir d’enfants et qu’ils désiraient une fille comme moi depuis fort longtemps. Ils avaient également une autre fille plus âgée que moi qui vivait avec eux.
— J’espère que tu ne te sentiras pas trop seule…
— J’ai toujours été enfant unique, je suis habituée à la solitude.
— Parfait !
L’enthousiasme de sa réponse m’intrigua pendant un court instant, jusqu’à ce qu’elle parle à nouveau :
— Que je suis tête en l’air, j’ai oublié de me présenter ! Je m’appelle Célestine et celui qui conduit, c’est mon mari, Constantin. Tu peux aussi nous appeler maman et papa, si tu veux. Avec le temps, tu t’y habitueras, j’en suis certaine…
À l’époque, j’en doutais sérieusement…
Nous roulâmes pendant une bonne quinzaine de minutes puis nous arrivâmes enfin chez eux. Malgré mes efforts pour paraître indifférente, je ne pus qu’être émerveillée par la splendeur des lieux. Cette maison, de style victorien, était magnifique. Les jardins aussi l’étaient en été, mais je ne pus le constater sur le coup. J’étais fascinée par cette demeure parce que l’époque victorienne avait toujours été ma préférée…
— Dis-moi, Cassandre, c’est quand ton anniversaire ?
Sur un coup de tête, je répondis en boutade :
— C’est dans une semaine…
— Oh non ! C’est terrible !
Elle semblait étrangement horrifiée à cette idée. Constantin lui fit signe de se taire et m’expliqua qu’elle était très heureuse et enthousiaste à l’idée de devenir maman et qu’elle voulait faire quelque chose de spécial pour mon anniversaire, mais qu’elle avait maintenant peur de ne pas avoir assez de temps. Sur le coup, je me sentis coupable d’avoir menti, puisqu’en réalité ma fête n’était que quatre mois plus tard. Pour taire ce sentiment, je me dis qu’ils avaient dû lire le dossier, que leur avait remis la travailleuse sociale. C’était une bravade pour les tester. Si seulement j’avais su les conséquences de mon acte, je leur aurais dit que mon anniversaire était en fait le 27 avril…
Après m’avoir brièvement fait faire le tour de la maison, Célestine me conduisit dans une ravissante chambre rose. Un lit à baldaquin trônait au milieu de la pièce, au pied duquel il y avait un charmant petit banc ivoire. J’étais assez impressionnée par la qualité des meubles de la chambre, qui semblaient tous d’époque. Il y avait un grand miroir, de petites étagères remplies de livres, un beau tapis, des rideaux parfaitement assortis à l’ensemble de la chambre et deux grandes fenêtres qui éclairaient la pièce.
— J’espère que tu aimeras ta nouvelle chambre. Nous avons pris l’initiative de faire quelques achats pour toi. Installe-toi tranquillement. Cléonie se fera un plaisir de t’apporter de quoi manger. Nous nous verrons demain matin.
Elle sortit avant que j’aie pu dire quoi que ce soit. Mon premier réflexe — c’était idiot, je le savais — fut de vérifier que la porte de la chambre n’était pas fermée à cl é. Je l’ouvris avec facilité, et ce n’est qu’après avoir jeté un coup d’œil dans le couloir que je la refermai. La maison était tellement silencieuse qu’elle me semblait vide, comme une maison hantée…
Je chassai ces pensées et commençai à farfouiller un peu autour de moi. Dans une des commodes, je découvris des vêtements déjà pliés… Et étrangement, tous à mon goût et à ma taille, sans exception. Il y avait aussi des chaussures et quelques robes. Sur le coup, je me rappelai le dicton : « Si ça semble trop beau pour être vrai, alors ça l’est sans doute. » Tout était trop extra- ordinaire pour durer… Quelque chose clochait dans cette situation utopique, et je ne pouvais pas mettre le doigt dessus.
Une demi-heure plus tard, on cognait à ma porte, et je fis la connaissance de Cléonie, une grande et belle blonde aux cheveux ondulés. Elle me sembla bien juvénile malgré ses vingt et un ans. Elle avait été adoptée il y avait longtemps, me laissa-t-elle entendre. Elle n’avait pas accompagné « nos » parents pour venir me chercher, car elle était trop occupée à mettre la dernière touche à ma chambre. C’était elle qui avait tout choisi, me précisa-t-elle avec fierté. Elle faisait également figure de femme à tout faire depuis un moment déjà dans la maison et semblait heureuse de cette fonction.
— Je fais tout ici, me confia-t-elle, du ménage à la cuisine. Alors, si tu as besoin de quoi que ce soit, n’hésite surtout pas à me le demander. Je suis certaine que nous deviendrons de bonnes amies. Tu sais, tu aurais pu plus mal tomber… Les Dupuis ont beaucoup d’argent, tu ne manqueras jamais de rien… Bon, je te laisse te reposer.
Après un charmant sourire, elle partit sans que j’aie pu lui poser de questions ou même ouvrir ma bouche. Mais je ne m’en souciai pas. J’aurais peut-être dû…
CHAPITRE DEUX
« L’âme ne se sépare pas du corps avec plus de douleur que l’homme de sa grandeur. »
William Shakespeare
Je dormis très mal cette nuit-là, malgré le lit moelleux et douillet. Je fis le rêve ou le cauchemar le plus étrange de ma vie.
Célestine et Constantin se trouvaient debout au bord de mon lit. Ils tenaient tous les deux une de mes mains dans la leur, et je ne pouvais étrangement plus bouger, pas même le petit orteil. Une étrange lumière bleue était sortie de ma bouche et j’avais ressenti une légère douleur qui m’avait coupé le souffle. À travers un brouillard, j’avais aperçu mes parents alors qu’ils saisissaient doucement la boule de lumière. Tout à coup, je m’étais sentie très vide, lasse et prise d’une fatigue extrême. Alors, dans mon rêve, je m’étais endormie d’un sommeil encore plus profond…
Je me souviens encore de l’étrangeté de la situation ce matin-là en me réveillant… C’était comme si, peu à peu, je voyais le monde qui m’entourait pour la première fois. Comme si je voyais tout ce qui se passait autour de moi à travers les yeux d’une autre personne. Mon ouïe me semblait plus vive, je croyais même entendre une araignée tisser sa toile dans un coin d’une des fenêtres. Ce n’était pas le seul de mes sens à s’être modifié, ma vue également… C’était étrange, moi qui avais toujours été à moitié myope sans mes lunettes, je pouvais maintenant voir parfaitement tout ce qui m’entourait. Je me dirigeai vers la fenêtre et poussai le rideau incarnat pour regarder à l’extérieur. Je pouvais voir à des lieues à la ronde… Je reculai, pensant à un miracle, jusqu’à ce que mon regard croise mon reflet que me renvoyait le miroir. Enfin, je crus au premier abord que c’était moi, mais en m’approchant, je pus noter quelques différences. Sa peau était plus pâle que la mienne. Le changement était subtil, mais tout de même notable dans l’ensemble. Elle était bien plus jolie que moi. Ce qui me frappa encore plus, ce furent ses yeux. Les miens étaient d’un brun plutôt terne, mais les siens… Ils étaient d’un bleu profond, magnifiques et étrangement attirants. Ils avaient une teinte saphir, comme ceux des Dupuis. Je me rendis vite compte que l’image que me renvoyait la glace était bien la mienne et je commençai à paniquer. Qu’est-ce qui avait bien pu m’arriver ? !
Surprise, je mis la main sur mon cœur, et c’est à ce moment que je m’en aperçus… Il n’y avait aucun battement, aucune pulsion, le néant. Mon cœur ne battait plus… Je cherchai alors mon pouls dans ma veine du cou puis, comme je ne sentais rien, je passai avec affolement à mon poignet, qui malheureusement ne donnait aucun résultat non plus. Je m’apprêtais à crier d’horreur, lorsqu’un rayon de soleil inonda ma chambre et que la couleur de mes yeux, d’un bleu plutôt foncé, se changea en un bleu azur. La transformation était fla-grante : mes yeux avaient maintenant la couleur de l’eau des plages du Sud. Certes, c’était joli, mais aucun humain ne pouvait avoir des yeux d’une telle couleur… C’était une teinte normale pour de l’eau, pas pour des iris ! Un nuage glissa devant le soleil, et mes yeux redevinrent couleur saphir.
Cléonie entra alors avec mon déjeuner sur un plateau. Elle ne put retenir une exclamation en me voyant :
— Ils l’ont déjà fait ? Je croyais qu’ils allaient au moins apprendre à te connaître avant…
À sa réaction, je compris qu’elle devait savoir quelque chose.
— Que m’ont-ils fait ? Je me sens bizarre en dedans, et tu as vu mes yeux ? Ils ont changé de couleur, sans mentionner que je n’ai plus besoin de lunettes… Et le pire : mon cœur ne bat plus !
Intriguée plus qu’inquiète, Cléonie vint rapidement jusqu’à moi, me saisit le bras et voulut vérifier mon pouls. Après plusieurs essais, elle finit par lâcher mon bras, qui retomba mollement le long de mon corps. Puis, avec une légère surprise dans sa voix, elle remarqua :
— Déjà ?
C’est tout ce qu’elle trouvait à dire, et j’en fus plus que choquée.
— Comment ça, déjà ? Ce n’est pas normal que je tienne encore debout ! Oh… Ça y est, je comprends : je suis morte ! C’est ça ? Oh non, je savais que je n’aurais pas dû les suivre… Ils m’ont tuée dans mon sommeil !
— Mais non, coupa Cléonie, tu n’es pas morte. Viens, suis-moi : ils t’expliqueront mieux que moi.
Si je n’étais pas morte, quelle sorte de monstre étais-je devenue pour vivre sans que mon cœur batte ? Je la suivis en prenant une grande inspiration pour me calmer. Nous parcourûmes un long corridor sur lequel donnaient de nombreuses portes. Perdue dans mes pensées, j’en oubliai que je retenais mon souffle. Soudain, je me rappelai que je n’avais pas respiré depuis un certain temps sans en être dérangée le moins du monde ! C’était comme si mes poumons ne fonctionnaient pas eux non plus… Ma panique ne fit que grandir. J’avais un mauvais pressentiment…
Quand nous arrivâmes dans la salle à manger, ils étaient tous les deux assis à la longue table et parlaient paisiblement.
— Qu’est-ce que vous m’avez fait ? ! leur lançai-je en entrant.
Cléonie ajouta en chuchotant :
— Son cœur ne bat plus…
— Déjà ? ! firent-ils en chœur.
Ils me semblèrent tous les deux enchantés par la nouvelle.
— Assieds-toi, Cassandre, nous allons t’expliquer…
— Je me fiche de vos explications ! Ce que je veux, c’est redevenir comme avant ! Et je refuse de m’asseoir !
— Fais comme tu veux, mais écoute bien. Sache que nous t’aimons déjà beaucoup, Constantin et moi, et que nous désirons que tu restes parmi nous pour toujours…
— Je ne resterai pas longtemps. Dans deux ans, j’aurai fini mes études et je partirai étudier en Ontario ou au Québec.
— Bien entendu que tu iras étudier, c’est important, mais tu reviendras après…
— Je ne crois pas, je vieillirai et j’aurai alors une famille bien à moi.
Célestine tourna la tête vers son mari pour lui dire :
— Elle ne comprend pas…
— Laisse-moi essayer, nous devons y aller en douceur… Cassandre, tu ne pourras jamais avoir d’enfants, ni grandir d’ailleurs. Ton corps s’est figé pour toujours, tu comprends ?
— Constantin ! Tu avais dit en douceur !
— C’est le plus doux que j’ai trouvé ! Il faut dire les choses comme elles sont…
À ce moment-là, je crus avoir vraiment compris : ils étaient tous fous ! Et ils étaient en train de m’entraîner avec eux !
— Tu sens et tu vois les changements qui se sont produits en toi ? Nous t’avons fait cadeau de la vie éternelle. Comme ça, tu pourras toujours rester avec nous. N’est-ce pas merveilleux ? !
Ils affichaient tous deux leur plus beau sourire en m’ouvrant les bras pour que je m’y jette. Ce n’était pas une vie éternelle, c’était une mort éternelle. Mon cœur ne battait plus, j’étais devenue un corps vide ambulant. Où était la vie là-dedans ? Je répliquai, de glace :
— Non.
Leurs deux sourires firent place à un visage soucieux.
— Constantin, elle ne semble pas du tout apprécier notre cadeau comme nous nous y attendions…
— Nous pensions que tu serais heureuse d’avoir cette chance extraordinaire, Cassandre…
Perdant le peu de raison qui me restait, je me laissai prendre dans leur folie et je protestai :
— De quel droit avez-vous osé me faire une chose pareille sans mon consentement ! ?
— Nous avions l’intention de t’en parler d’abord, mais ton anniversaire était trop près. Le temps pressait.
— Mais mon anniversaire est en avril !
— Tu nous as dit…
J’avais simplement fait une mauvaise blague pour mesurer leur bonne volonté. Je n’avais pas la moindre idée du cadeau d’anniversaire qu’ils me réservaient…
— Nous pensions que tu serais contente… Honnêtement, qui ne voudrait pas avoir la jeunesse éternelle ?
Folle de rage, je criai en comprenant que je serais dans ce corps pour toujours :
— Moi ! Moi, je n’en veux pas, de cette vie éternelle ! Reprenez votre « cadeau », je veux vivre, vous m’entendez, VIVRE ! Je veux rencontrer quelqu’un que j’aimerai et qui m’aimera, je veux avoir des enfants, je veux…
— Tu pourras toujours trouver quelqu’un… Et tu…
— Comment ! ? En lui demandant de rester un adolescent le reste de sa « vie » ? Comment serait-ce même possible ?
— Eh bien…
Mon cerveau refusait tout bonnement de croire que c’était vrai. Cette histoire DEVAIT être une blague, une très mauvaise blague. Elle ne pouvait pas être vraie… Pourtant, le reste de mon corps me prouvait le contraire. Je commençai à avoir peur. Si c’était vrai, ma vie serait à jamais ainsi, figée… J’attendis la suite avec anxiété tandis que mon mauvais pressentiment se faisait sentir de plus belle, car il devait y avoir une contrepartie pour un tel « cadeau » ou quelque chose à donner en échange.
Et effectivement, la suite de la conversation avec Célestine m’apprit que j’allais devoir payer la note… Beaucoup trop chère à mon goût.
— Nous t’avons donné l’immortalité, mais il y a tout de même un prix à payer … Tu es devenue ce que nous appelons une voleuse d’âmes. Pour subsister, tu dois te nourrir de l’âme des humains.
Cette révélation me foudroya d’horreur. Je sentis le besoin de poser une question, même si je croyais en connaître la réponse :
— Et si je prends leur âme, que leur arrive-t-il ?
— Ils meurent…
— Mais c’est monstrueux ! Je refuse de tuer des gens ! Je n’en veux pas, de votre vie éternelle, reprenez-la !
— Cassandre, nous ne pouvons pas te rendre à nouveau humaine. Si seulement nous avions su…
— Si vous ne pouvez pas m’aider, alors je me tuerai !
Tout valait mieux que de devenir une meurtrière ! Cléonie, qui depuis le début n’avait pas dit un mot, m’expliqua alors :
— Tu ne peux pas te suicider. Il est impossible pour quelqu’un de notre condition de mourir tant qu’il y aura des âmes sur terre…
— Alors, je vous en supplie, prenez mon âme puisque c’est ça qui vous fait « vivre », prenez la mienne. Je préfère ce sort à ce qui m’attend si je reste comme je suis.
Déçue que je refuse leur « cadeau », Célestine m’avertit d’un ton serein :
— C’est impossible, Cassandre, ressaisis-toi. Il est trop tard pour revenir en arrière. Nous allons te laisser, tu as sans doute besoin d’être seule…
Je fis alors une dernière tentative désespérée :
— Et si je refuse ?
Comme ils ne semblaient pas comprendre ce que je voulais dire, je précisai :
— Si moi, je refuse de tuer des gens et de leur prendre leur âme ?
Tous se regardèrent sans que personne ne semble vouloir me répondre. Enfin, Constantin me mit au courant…
— Dans ce cas, tu voleras automatiquement l’âme de la personne la plus près de toi, même si elle est à mille kilomètres de distance.
Ils semblaient tous les trois si désolés pour moi… Mais je n’avais que faire de leur pitié. Je tournai les talons pour m’enfuir, quitter cet endroit maudit ! Personne ne tenta de m’arrêter… parce qu’ils savaient tous au fond d’eux que j’allais revenir.
CHAPITRE TROIS
« L’âme na ît vieille dans le corps ; c’est pour la rajeunir que celui-ci vieillit. »
Oscar Wilde
Quelques heures après mon départ, je me rendis compte à quel point ma fuite était puérile. Cela n’avait servi à rien de m’enfuir, j’étais restée ce que j’étais devenue. Mais j’avais eu le temps de réfléchir à ma nouvelle condition. J’avais aussi pu mesurer la portée de certains mots qui, avant, me paraissaient vides de sens. Les mots éternité, éternellement, toujours, jamais…
Je compris que, pour moi, il n’y aurait jamais de fin. Je serais toujours comme ça… Éternellement et pour l’éternité… Ces mots me fichaient la trouille et me faisaient vraiment frissonner de peur. Je n’étais pas prête à ce genre d’existence. Je n’avais que seize ans et je devrais rester à cet âge éternellement… Ce n’était pas du tout ce que j’attendais de la vie. Je voulais grandir, vieillir et mourir, mais le destin en avait décidé autrement.
En fait, c’était Célestine et Constantin qui avaient décidé pour moi. C’est pourquoi je ne voulais pas retourner chez eux. J’étais en colère et je décidai de tenter ma chance seule ou de disparaître définitivement. En m’enfuyant, j’avais d’abord voulu quitter ces gens, cette maison. Mais je me dis que ce n’était pas assez, j’avais le sentiment que je devais partir loin de Regina et même de la province, mettre autant de distance que je pourrais entre ma nouvelle famille et moi. Je marchai pendant longtemps, sans souffrir du froid, de la fatigue ou de la faim. Au début, j’en fus très étonnée puis, à cause de mon nouvel état, plus rien n’arrivait à me surprendre. Tout était à la fois possible et impossible et, honnêtement, je préférais ne pas trop y penser.
Je me dirigeai donc vers les Rocheuses, du côté de la Colombie-Britannique, et j’escaladai le mont Robson qui, soit dit en passant, mesure trois mille neuf cent cinquante-quatre mètres d’altitude. Je pensais que le froid ou le manque d’oxygène me tuerait, mais non, j’arrivai au sommet sans être le moindrement essoufflée. Après quelques jours, j’étais toujours sur ce mont. La vue était splendide, mais rien ne pouvait me redonner la vie…
Après une semaine, peut-être plus, je ne sais plus, je me sentis prise d’une étrange faiblesse. C’était comme si, tranquillement, la vie me quittait… Mon corps, ou du moins ce qu’il était devenu, réclamait une âme. Puisque je me refusais à lui en donner une, je restai sur un rocher, attendant patiemment la mort. Doucement, mon corps s’étendit de lui-même sur ce rocher, et je fermai les yeux… Je sentais ma fin prochaine…
Au bout d’un certain temps, mes forces me revinrent, presque aussi vigoureuses qu’auparavant. J’ouvris les yeux et je vis le corps d’une femme étendu par terre non loin de moi. Comprenant la monstruosité de ce qui était arrivé, je demeurai prostrée sur le rocher pendant près de six heures à me répéter sans cesse que je venais d’ôter la vie à quelqu’un. Certes, c’était par accident, mais j’avais tout de même tué un être humain ! D’après la vitalité que je ressentais maintenant, cette personne était dans la trentaine. J’éprouvais tellement de remords de conscience ! Ma victime avait peut-être des enfants ou quelqu’un dans sa vie, ou bien les deux… Il était inutile de me tourmenter encore plus en me posant toutes ces questions, mais je ne pouvais pas m’en empêcher.
Voyant que mon expédition n’avait servi à rien, je redescendis de mon sommet, plus abattue que jamais. Le lendemain, dans les journaux locaux, on pouvait lire qu’une alpiniste de trente-sept ans, accompagnée de son fiancé, avait connu un destin tragique. Elle escaladait le mont Robson lorsque, soudain, son cœur avait lâché. La cause du décès avait été « le manque d’oxygène dû à l’altitude ».
Bien entendu, je ne m’étais pas attendue à voir en manchette : « Une jeune voleuse d’âmes sans expérience fait sa première victime ». Mais ce qui me choqua, c’était que, d’après l’article, la mort subite de cette femme était naturelle et parfaitement explicable.
À partir de ce moment, je me rendis à l’évidence. Tant qu’il y aurait des âmes sur terre, je « vivrais ». Dégoûtée, je compris que je serais condamnée à voler la vie de pauvres gens qui ne m’avaient rien fait, des personnes innocentes. Toutefois, en y songeant un peu plus, je me dis qu’il y avait quand même des avantages à être immortel. On avait le temps de visiter le monde cent millions de fois, si l’envie nous en prenait… ou d’apprendre toutes les langues de la terre, ou de faire toutes les professions du monde, ou de lire tous les livres de la planète… Mais une fois qu’on a fait tout ça, que reste-t-il pour passer le temps ?
Par ailleurs, si je commençais à me faire à l’idée de voler des âmes, ce besoin me posait des problèmes de conscience. Je ne voulais pas voler l’âme d’un enfant ou encore d’une personne innocente. Peut-être pourrais-je prendre celle des « méchants » ? Des voleurs, des violeurs, des assassins, des meurtriers en série… Cette idée me répugnait également parce que ce n’était pas à moi à juger leur conduite. De plus, cela ne les empêcherait pas d’être de bonnes personnes dans une prochaine vie. C’était compliqué et délicat.
Malgré tout, je me serais sûrement résignée à m’en prendre au premier venu si je n’avais pas rencontré Glynnis, la veille dame de la cabane… J’avais abandonné l’idée de mettre fin à mes jours, ce qui était d’ailleurs impossible. Sur le chemin du retour vers la maison de ma nouvelle famille, je fis la rencontre d’une vieille femme qui vivait seule près de Banff. Je marchais lorsque je l’entendis appeler :
— Il y a quelqu’un ? S’il vous plaît, aidez-moi, je ne veux pas mourir seule !
J’étais à une certaine distance et j’aurais pu passer mon chemin, mais je ne pus ignorer la détresse dans sa voix. Je suivis malgré moi les appels de détresse jusqu’à ce qu’une petite cabane tout en bois apparaisse dans mon champ de vision. Après avoir frappé à la porte, j’entrai dans la cabane en hésitant. Je remarquai à quel point la demeure était modeste. Il n’y avait que trois pièces. Le salon et la cuisine faisaient une seule et même pièce, une porte ouverte donnait sur la salle de bains et une autre, sur une chambre à coucher aux couleurs ternes. Je trouvai la femme étendue sur son lit, plus morte que vive. Je croyais être arrivée trop tard. Je frappai discrètement avant de demander :
— Avez-vous besoin d’aide, Madame ?
— Oh ! Il y a quelqu’un ? Merci d’être venue… J’ai si peur, si vous saviez ! Je vais bientôt mourir… Auriez-vous la bonté de me tenir la main, s’il vous plaît ?
J’hésitais encore.
— Il n’y a vraiment personne près d’ici ? Je peux peut-être aller chercher le docteur…
— C’est inutile, il est temps pour moi de partir… Mon mari est mort il y a vingt-deux ans. Nos deux fils sont partis depuis bien longtemps. Il n’y a que moi qui suis restée.
Elle parlait d’une voix saccadée, et je pressentais que sa fin était proche. Après s’être présentée, elle sollicita :
— Approche dans la lumière. J’aimerais voir de plus près le visage de celle qui va m’accompagner si gentiment vers mon dernier départ.
Je m’approchai, et elle me regarda longuement avant de sourire et de dire :
— Tu es très jolie et jeune, tu as la vie devant toi et quels yeux magnifiques ! J’espère que tu ne t’es pas perdue dans ce coin, ta famille va sûrement s’inquiéter.
Je ne lui répondis pas mais, effectivement, je me sentais perdue. Comme si j’étais dans le corps d’une étrangère et que je n’avais aucune emprise sur lui. Elle continuait à fixer mes yeux, et je compris. J’avais oublié : bleu pacifique au soleil… Elle devait effectivement les trouver très spéciaux. Je lui pris la main. Elle poursuivit en voyant que je persistais dans mon silence.
— Je devine aussi que tu as bon cœur, puisque tu es venue aider une vieille dame que tu ne connais pas dans ses derniers instants. Tu ne m’as pas abandonnée.
— J’aimerais pouvoir faire plus…
J’aurais honnêtement voulu faire plus pour elle. Soulager la douleur qui transperçait son corps et qui transparaissait sur les traits de son visage.
— Tu fais ce qu’il faut, tu es un ange…
Elle rendit son dernier souffle le sourire aux lèvres. Et au moment crucial où son âme quitta son corps, je la recueillis accidentellement avant qu’elle ne s’envole.
Un ange, qu’elle m’avait appelée. Si seulement elle avait su ! Je me sentis coupable, mais la dame m’avait appris une astuce importante : je n’avais pas à tuer pour me nourrir d’âmes, je n’avais qu’à les recueillir auprès de mourants. Ce n’était pas moins mal, mais c’était moins pénible pour eux comme pour moi.
CHAPITRE QUATRE
« Sans l’âme, le corps n’aurait pas de sentiment ; et sans le corps, l’âme n’aurait pas de sensations. »
Rivarol
Le pire, c’est que Célestine avait eu raison. Avec le temps, je finis par m’habituer à ma famille adoptive et à mon nouvel univers. Après la longue semaine en montagne, j’étais rentrée chez mes parents qui étaient à la fois soulagés et heureux de mon retour. Il s’écoula toutefois une décennie avant que je puisse appeler Célestine « Maman », pour sa plus grande joie. Au fond, ils n’étaient pas méchants, mais je leur en voulais.
Plus tard, ma mère m’apprit que j’avais été choisie pour quatre raisons. Les deux premières causes étaient que j’avais 16 ans et que j’étais une fille ; ces raisons étaient primordiales pour leur statut social. Ensuite, mon prénom commençait par un « C », quoique je ne sus jamais pourquoi cela avait de l’importance. Puis, finalement, j’étais orpheline et seule au monde.
C’est par pur égoïsme que Célestine et Constantin m’avaient adoptée. Tous leurs amis « avaient » une jeune fille de mon âge. On peut dire que c’était devenu un phénomène populaire chez les adultes de ma race.
Le plus difficile, ce fut de couper les ponts avec mes amies de mon ancienne vie. Bon, d’accord, j’en avais très peu, mais cela me fit tout de même de la peine. Mes anciennes camarades étaient maintenant dans la trentaine et quelques-unes avaient des enfants. Des enfants, vous vous rendez compte ? ! Cela ne m’arriverait jamais ! Que ce soit dans cent ans ou mille ans…
Je n’étais bien entendu pas réellement seule au monde puisqu’il y avait Cléonie et les « filles » des amis de mes parents, mais ce n’était pas pareil. Il n’y en avait aucune qui pensait comme moi. Toutes celles que j’avais rencontrées étaient très heureuses de leur sort et certaines se croyaient supérieures à tout être humain, car elles avaient été choisies parmi tant d’autres pour vivre éternellement. Aucune d’elles n’aurait voulu redevenir humaine pour tout l’or du monde. Moi, j’aurais cédé ma place à quiconque en aurait voulu. J’allais être obligée de vivre dans un corps de seize ans pour toujours. Jamais je ne serais une adulte qui serait prise au sérieux. Je ne pourrais jamais avoir une carrière digne de ce nom, même avec tous les diplômes du monde. Et comme à cet âge il n’était pas question que je vive seule, j’allais devoir vivre aux crochets de gens qui ne m’avaient choisie que pour « épater » leurs amis. Être immortelle pour moi n’était qu’un fardeau. Disons plutôt une prison, puisque j’étais prisonnière de mon corps.
Une des nombreuses choses que je regrettais, c’était de ne pas avoir obtenu mon diplôme d’études secondaires. Après ma transformation, je n’étais pas retournée à l’école. Je n’avais pas pris la peine d’y retourner parce que, de toute façon, nous déménagions souvent dans différentes villes de la Saskatchewan. Ce que j’aurais désiré par-dessus tout, c’était de devenir infirmière non seulement pour être près des malades, mais aussi pour les aider. Je m’étais fait une très bonne réputation de bénévole dans tous les hôpitaux des villes où nous avions habité. J’aimais beaucoup discuter avec les patients et partager leur quotidien.
Étrangement, les hôpitaux où je m’étais offerte comme bénévole m’avaient tous chargée de tenir compagnie aux personnes âgées et aux mourants… Comme si, au fond d’eux-mêmes, ils savaient. Après vingt ans dans cette situation, j’avais insisté auprès de mes parents pour reprendre et poursuivre mes études secondaires, afin de faire une carrière en sciences infirmières. Ils n’avaient pas apprécié mon choix de profession, ni mon choix de vie d’ailleurs, mais ils avaient tout de même fait des arrangements pour que nous déménagions à Saint-Boniface, une banlieue qui, aujourd’hui, fait partie de la ville de Winnipeg, au Manitoba.
S’ils n’approuvaient pas mon choix, c’était à cause de la « faible valeur nutritive » de l’âme des personnes âgées et des malades. Les voleurs d’âmes peuvent survivre environ une semaine après avoir absorbé une seule âme, tout dépendant de l’âge de la victime et de sa vitalité. Plus celle-ci est jeune, plus ils peuvent vivre longtemps sans voler une autre âme. Par exemple, une âme d’enfant peut combler nos besoins pendant un mois, et j’ai entendu dire que certaines personnes de ma race vont même jusqu’à voler l’âme d’un bébé dans le ventre de sa mère, ce qui fait que le bébé est « mort-né », selon les médecins. Je trouve cette pratique monstrueuse. Ma mère m’a dit que seulement une infime partie des voleurs d’âmes, qui n’ont aucun respect pour la vie humaine, prennent l’âme de bébés avant leur naissance.
La principale raison pour laquelle mes parents n’approuvaient pas que je fasse carrière dans les hôpitaux, c’est parce que je n’avais accès qu’à des âmes de personnes âgées qui me permettaient de tenir le coup environ trois jours, et parfois seulement deux. La vie n’était pas facile, mais je me contentais de cette demi-vie. Je n’avais pas le choix, de toute manière.
Je me sentais impatiente à l’idée de reprendre bientôt mes études, moi qui n’avais pas encore reçu mon diplôme malgré mes trente-six ans d’existence. Mes parents avaient décidé de déménager dans une grande ville cette fois-ci et de changer de province. La belle ville de Winnipeg, qui a six cent trente-trois mille six cent dix-sept habitants. Si c’était effectivement le cas, elle en contenait maintenant six cent trente-trois mille six cent vingt et un. Mon père avait choisi de vivre dans un des quartiers les plus francophones de la ville, Saint-Boniface, ainsi nommé en l’honneur d’un archevêque de Mayence. Ce petit quartier ne comptait pas moins de soixante-cinq mille habitants et allait me permettre de me fondre dans la masse. Personne n’allait remarquer la fille solitaire de seize ans que j’étais, j’en avais la certitude.
En tant que voleuse d’âmes, il est tout de même vrai que j’avais certaines particularités. En ce qui concerne le soleil, il ne nous brûle pas : il s’agit d’un vieux mythe. Mes iris changeaient de couleur lorsqu’ils entraient en contact avec la lumière, mais le problème était facilement réglé grâce à une bonne paire de lunettes de soleil si je sortais à l’extérieur. À ma grande surprise, je pouvais même manger et boire comme quelqu’un de normal, même si mon corps n’en avait pas besoin. Bien entendu, la nourriture des mortels n’avait pas le même effet sur moi que sur eux. Comment l’expliquer ? C’est comme un humain qui mangerait des bonbons : c’est délicieux, mais il a beau s’en gaver, il n’en retire pas les nutriments requis pour survivre. De plus, si je mangeais trop de leur nourriture, ça me rendait malade : je le savais pour en avoir fait l’expérience.
Une autre de mes particularités se rapportait au sommeil. Je pouvais dormir et, ainsi, j’utilisais moins d’énergie… comme les humains. Mais les voleurs d’âmes sont incapables de rêver : ils ne font que nager entre deux eaux, comme lorsqu’un humain se réveille et qu’il n’a pas tout à fait les idées claires. Une autre particularité de ma condition de voleuse d’âmes, c’était que j’avais une ouïe particulièrement développée. Un fait intéressant et le seul aspect qui me plaisait était que les gens de notre condition ne sont pas affectés par la température, quelle qu’elle soit. J’aurais bien pu me jeter dans un volcan qu’il serait probablement devenu inactif à cause de la température de mon corps ! D’ailleurs, je mettrai ce projet sur ma liste de choses à faire avant de mourir… façon de parler !
Pour en revenir à l’école, mes parents m’inscrivirent au Collège Louis-Riel parce que le programme d’études y était excellent. Et puis, l’établissement n’était qu’à une dizaine de minutes à pied de chez moi. De plus, l’hôpital où j’avais été chaudement recommandée était à deux rues de là. J’allais donc pouvoir marcher après mes cours pour aller faire mon bénévolat.
Nous arrivâmes donc à Saint-Boniface à la fin d’août. Il faisait encore chaud ; du moins, je le crois, puisque les gens s’éventaient et portaient encore leurs vêtements d’été.
Ma famille et moi devions former un étrange tableau : quatre personnes à la peau plus que blanche, d’une immense beauté et portant toutes des verres fumés dernier cri. L’agent immobilier qui vint nous accueillir en avait la bouche ouverte en nous menant jusqu’à notre nouvelle maison. Nous nous installâmes rapidement, puis j’allai visiter la ville à pied.
CHAPITRE CINQ
« Qu’aucun de vous ne dise : mon âme est mauvaise. Qu’il dise : mon âme a de mauvais penchants . »
Proverbe arabe
Nous habitions sur la rue Aulneau. Sur une carte, j’avais vu que ma nouvelle école n’était pas très loin et je me dirigeai dans cette direction. Sur le chemin, les gens que je croisai me saluèrent tous chaleureusement, ce qui m’étonna parce que je n’y étais pas habituée. Un monsieur en particulier retint mon attention. Poli, il m’interpella :
— Bonjour, Mademoiselle. Vous ne m’êtes pas familière… Vous êtes de passage ?
— Oh non, Monsieur ! Je viens d’arriver avec ma famille, et nous prévoyons rester ici pendant quelque temps.
— Merveilleux ! C’est toujours intéressant de voir de nouveaux visages dans la communauté. Nous nous verrons peut-être dimanche prochain. La cathédrale est tout près d’ici sur cette rue.
J’avais ressenti un léger malaise en le voyant et je comprenais maintenant pourquoi : c’était un prêtre ! D’ailleurs, je remarquai la petite croix qu’il portait au cou. C’est idiot, mais c’était la première fois que j’en voyais un de si près. Il semblait gentil, mais je me sentais inférieure à lui, vu ma situation.
— Je ne sais pas… Mes parents ne sont pas très pratiquants.
Il me jeta un regard bienveillant et ajouta :
— Vous pouvez toujours venir seule si cela vous intéresse.
— Merci de l’offre, mais je ne crois pas.
Je croyais qu’il allait tenter de me faire sentir coupable ou quelque chose du genre mais, en fait, il me dit :
— Ne vous en faites pas, vous n’êtes pas obligée de vous expliquer. Je ne voudrais jamais contraindre quelqu’un à venir. Je vous souhaite une bonne journée. Je prierai pour vous et votre âme.
Le mot me frappa en pleine figure. Mon âme ! Ha ! Je n’en avais aucune ! Il s’en fallut de peu pour que je me sauve en courant. Je rebroussai chemin soudainement, sans même me retourner. Une autre particularité des voleurs d’âmes, c’est que nous pouvons voir si notre interlocuteur est une personne profondément bonne ou mauvaise. Cette capacité de discernement grandit au fil des siècles, et je voyais déjà une amélioration depuis l’époque de ma transformation. Son âme à lui était pure et noble, je pouvais le ressentir avec force. Il n’y avait en lui aucune méchanceté, ni préjugés. La raison de mon malaise était principalement que je ne me sentais pas digne de lui, de sa présence bienveillante. J’étais mauvaise et lui, un homme bon. Ce qu’il avait dit m’ébranla. Allait-il véritablement prier pour mon âme ?
Avec tout ça, je n’allai pas voir mon école. Je rentrai chez moi sans pousser plus loin mon exploration. Ce soir-là, ma mère remarqua un changement dans mon attitude.
— Cassandre, qu’y a-t-il ? Je croyais que tu avais hâte de reprendre tes études. Tu n’aimes pas ta nouvelle école ? Nous avons encore le temps de déménager et de trouver un autre endroit…
— Non, Maman, ce n’est pas ça. Je ne me suis même pas rendue jusque-là en fin de compte.
— Alors, si ce n’est pas l’école, qu’est-ce qui te préoccupe ?
Elle avait toujours réponse à tout. Avec les années, j’avais compris que je pouvais compter sur elle et lui demander n’importe quoi sans qu’elle me juge. J’hésitai un court moment avant de me jeter à l’eau :
— Est-ce que papa et toi avez déjà été à l’église ?
— Bien sûr ! Mes parents étaient très religieux.
J’eus envie de rire.
— C’était il y a des centaines d’années !
— Cinq siècles, pour être exact.
— Est-ce que vous y êtes allés récemment ? Je veux dire, après que…
— Cassandre, coupa mon père, l’Église et sa vision ne sont pas faites pour des gens comme nous. Nous n’y avons pas notre place. Pourquoi poses-tu ces questions ?
— C’est que… J’ai rencontré un prêtre sur mon chemin. Un monsieur très gentil. Il a dit qu’il allait prier pour mon âme.
Mon père ne put retenir un éclat de rire, et ma mère esquissa un sourire en précisant :
— Amusant.
— Je ne trouve pas ça amusant du tout, Maman !
— C’est le choix de mots qui l’est, ma chérie. De toutes les paroles qu’il aurait pu dire, ce sont les plus inutiles.
— Il m’a aussi invitée à aller faire un tour dimanche prochain.
— Tu peux y aller si tu le désires, mais ne te fais pas d’illusions. Tout ce que ça te donnera, c’est de te faire sentir que tu n’y es pas à ta place. Mais tu es libre de faire ce que tu veux.
— Je crois que je n’irai qu’une fois… pour voir.
— Tu en as bien le droit, ma grande. Mais n’en fais pas une affaire personnelle. Les gens de notre race n’ont rien à faire dans une église.
Je réfléchis à ce que mes parents m’avaient dit et je décidai qu’il vaudrait probablement mieux ne pas aller à la messe. Mais le dimanche suivant, à huit heures et demie, j’étais devant les portes de l’église. L’architecture était magnifique. L’église originale avait brûlé en 1968, selon ce que j’avais lu. C’était vraiment dommage, parce que si elle était jolie de nos jours, elle était sans doute splendide à l’époque avec ses deux dômes, un de chaque côté.
J’hésitai un peu avant d’y pénétrer à cause des histoires que j’avais entendues au sujet du combat entre les vampires et les saints, entre le bien et le mal, entre la vie et la mort. Devinez qui gagne toujours ? Ce sont les gentils, ceux du côté de Dieu. J’avoue avec humilité que j’avais peur de prendre feu ou d’être foudroyée en franchissant la porte ! Je l’ouvris en vitesse et courus à l’intérieur avant que je ne change d’idée. Une fois à l’intérieur, je m’immobilisai dans l’attente de me faire foudroyer sur place par une puissance divine, mais il ne se passa rien : j’avais donc survécu, façon de parler.
— Vous êtes venue !
Je me retrouvai face à face avec le prêtre, déjà prêt à se diriger vers l’autel pour commencer la messe. Je fis semblant de reprendre mon souffle, au cas où il m’aurait vue courir en entrant à l’intérieur.
— Oui, par curiosité.
— À vous voir essoufflée comme vous l’êtes, on dirait que vous avez le diable aux trousses.
J’avais probablement exagéré le souffle de ma respiration, mais qu’est-ce que j’y connaissais, moi ? Je n’étais plus humaine depuis une vingtaine d’années !
— Oui, c’est presque ça…
— Vous pouvez aller vous asseoir. Quelques familles sont déjà arrivées et d’autres ne vont pas tarder.
Un peu rassurée sur mon sort, je m’assis. J’étais dans la dernière rangée, mais au moins j’étais présente. J’avais catégoriquement refusé de toucher à l’eau bénite. C’était une chose d’avoir réussi à entrer dans la cathédrale, mais c’en était une autre de frôler cette eau. Simple précaution !
La cérémonie commença dix minutes plus tard et fut selon moi intéressante, mais… On aurait dit que le sermon m’était personnellement destiné, et certains passages en particulier retinrent mon attention, comme :
« Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr l’âme et le corps en enfer. »
Là-dessus, le prêtre avait bien raison. Pourquoi craindre quelqu’un qui s’attaquerait au corps ? La personne attaquée pouvait survivre, tandis que si quelqu’un s’en prend à son âme, elle la perd pour toujours.
« Ce jour-là, il donnera à chacun ce que lui auront valu ses actes. Ceux qui, en pratiquant le bien avec persévérance, cherchent l’approbation de Dieu, l’hon-neur et l’immortalité, recevront de lui la vie éternelle. Mais, à ceux qui, par ambition personnelle, repoussent la vérité et cèdent à l’injustice, Dieu réserve sa colère et sa fureur. »
Est-ce que Dieu m’avait récompensée en me donnant la vie éternelle ? Ou est-ce qu’il me punissait pour avoir mal vécu ma vie humaine ?
« Que servira-t-il à un homme de gagner le monde entier, s’il perd son âme ? Ou que pourra donner un homme en échange de son âme ? »
Je me sentis de plus en plus mal à l’aise et je changeai de position. Ce n’était pas ma faute si je ne pouvais pas rendre les âmes que j’avais volées. Elles se consumaient lentement et se désintégraient complètement…
Une fois le service terminé et les paroissiens presque tous à l’extérieur, je ne pus m’empêcher d’aller voir le prêtre et de lui demander timidement si tout le monde avait une âme. Je fus surprise de voir qu’il prit ma question au sérieux. Il ne rit pas ; il parut seulement troublé avant d’expliquer :
— Mais bien entendu que tout le monde a une âme. L’âme est d’ailleurs immortelle. Tout le monde en a une.
— Et celles qui ne respirent pas ?
Il dut pressentir que sa réponse m’importait beaucoup, parce qu’il me fit un clin d’œil avant de répondre :
— Selon la religion, seuls les humains ont des âmes. Il est difficile de dire si les plantes ou les animaux en auraient une. Qui suis-je pour juger, après tout, même si elles ne respirent pas, elles vivent à leur manière, n’est-ce pas ?
Il croyait sans doute que je parlais des plantes en général, mais sa réponse me fit tout de même réfléchir.
— Oui, dans un sens…
— Vous ne semblez pas convaincue.
Je me mordis la lèvre avant de lâcher :
— J’ai bien peur de ne pas avoir d’âme, mon Père.
— Alors, voilà où tu voulais en venir. Personnellement, je suis certain que tu as une âme. Tu sembles avoir une âme bonne et généreuse et tu seras toujours la bienvenue parmi nous, ma chère.
— Cassandre… Je m’appelle Cassandre.
— C’est un bien joli prénom. Il te va bien.
Il me raccompagna jusqu’à la porte de l’église, et je le remerciai en riant. Il devait penser que j’étais étrange. Si seulement il avait su…
Je partis plus secouée qu’à mon arrivée. Je savais que tous les humains avaient une âme, mais les gens de ma race, nous ne pouvions pas en avoir !
Avant de rentrer à la maison, j’allai faire un tour du côté de l’hôpital pour vérifier que tout était en ordre afin que je puisse commencer mon bénévolat dans la semaine qui suivait. Tout était en règle, et il fut décidé que j’allais entreprendre mon bénévolat dès le lendemain. Alors, je rentrai chez moi. Il ne restait qu’une semaine avant le début des classes, et je commençais à être nerveuse.

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