Autobiographie d un pied noir gay
304 pages
Français

Autobiographie d'un pied noir gay

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Description

Très tôt, Lucien a su qu’il était homosexuel. Très tôt aussi, il a attiré les hommes et s’est donné à eux. Simplement, sans culpabilité, au hasard des rencontres et de ses désirs. Très tôt, Lucien a assumé ses amours, refusant de censurer ses émois. Certes, la société coloniale de l’après-guerre n’était pas spécialement ouverte, et le machisme régnait dans le monde pied noir… Mais Lucien ne s’est jamais refusé le droit d’être lui-même, d’espérer une vie égale à celle des autres: c’est-à-dire tour à tour trépidante et stable, pleine d’éclats de rire et d’amis, passée auprès d’un seul compagnon… Ce compagnon, ce sera, après une longue errance sensuelle, Gillot, et c’est certainement à leur existence commune que rend hommage Lucien Legrand à travers cette autobiographie plus iconoclaste qu’on ne le pense. Placée sous le signe de l’amour et de l’amitié, "Autobiographie d’un pied noir gay" nous parle d’un homme avant tout ordinaire. Non pas fade ou lisse. Mais un homme qui pourrait être vous, avec cette simple différence que ses préférences ont pu ou peuvent déranger certains. Des turbulences adolescentes à sa vie commune avec Gillot, l’auteur déploie ainsi une existence riche de souvenirs, de passions, de rires, de projets, de voyages, qui rompt avec un grand nombre de clichés.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 71
EAN13 9782748368260
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0094€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait












Autobiographie
d’un pied noir gay Lucien Legrand










Autobiographie
d’un pied noir gay



















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IDDN.FR.010.0116364.000.R.P.2011.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2011


Préface



Je dédie ce livre à mon Gillot et à maman, les deux
êtres que j’ai le plus aimés dans ma vie.

Certains jours, je suis désespéré quand je me regarde
dans le miroir, mais de toute façon, la vraie beauté n’est
pas à l’extérieur et quand on vieillit ensemble, on est
toujours beau. Malgré les rides, les poches sous les yeux, le
bedon qui semble grossir chaque année, les jours sont
encore chauds et magnifiques.
Aujourd’hui, j’ai de merveilleux souvenirs et des amis
fantastiques, que je n’échangerais contre aucun cheveu
gris en moins ni contre une bedaine plate. Je ne m’en fais
plus pour un whisky en trop, pour ne pas avoir fait mon lit,
pour traîner le matin sans avoir fait ma toilette, ou pour
avoir fait quelque chose d’inutile… Si je décide de
regarder la télé, de jouer sur mon ordinateur très tard ou de
dépenser mon argent au casino, qui cela regarde-t-il ?
C’est vrai que souvent, je suis cafardeux, mais les
meilleurs souvenirs remontent à la surface. Je regarde souvent
les photos et cela m’aide beaucoup. La perte de mon
amour a brisé mon cœur.

Je n’ai pas eu le temps de dire à mon chéri merveilleux,
qui a partagé ma vie, combien je l’aimais et de le
remercier pour tout le bonheur qu’il m’a apporté, pour tous ces
merveilleux souvenirs que nous avons construits
ensemble, jour après jour, pour avoir su partager mes peines
comme mes joies tout au long de notre vie. Comment ne
pas avoir le cœur brisé quand on perd sa chair, son
9 amour ? Mais avoir mal m’a donné la force d’être plus
compatissant et plus gentil avec les autres : il y a tellement
de gens qui ne sont pas aimés, mais qui ne savent pas
donner leur amour.

Je ne m’occupe plus de ce que les autres pensent de
moi ; je n’ai surtout rien à prouver à personne. La
vieillesse est peut-être un cadeau, mais pour l’apprécier il faut
son compagnon.
Je ne comprends pas pourquoi des familles
s’entredéchirent, surtout entre frères et sœurs. Malheureusement,
la jalousie et l’incompréhension sont les premiers fléaux,
et personne ne peut changer le monde. Nous suivons tous
des chemins différents dans la vie, mais peu importe où
nous allons : nous emportons partout une petite parcelle de
l’autre, et avec le temps nous déteignons l’un sur l’autre.


Je suis né à Alger (Algérie) le 12 avril 1938 d’une mère
espagnole qui habitait, dans la province d’Alicante, le
village de Sagra, à cinquante kilomètres de Dénia, un petit
port dont les ferries font la navette avec les îles Baléares.
À six ans déjà, maman emmenait ses sœurs Elvira et
Carmen, âgées respectivement de quatre et deux ans, pour
retrouver sa mère qui travaillait dans les champs
d’orangers ; pendant que ma grand-mère s’occupait de
Carmen, son travail consistait à rouler des oranges dans du
papier de soie. Souvent, les femmes qui travaillaient
faisaient entrer maman dans une grande jarre et lui
demandaient de chanter. Elle ne se faisait pas prier ; sa
voix mélodieuse résonnait, ce qui incitait les femmes à
travailler dans la joie, puis elle retournait à la maison avec
ses sœurs pour s’occuper des tâches ménagères.
Mon grand-père, ébéniste de métier, était asthmatique.
Il ne pouvait presque plus travailler, les crises devenaient
10 de plus en plus fréquentes, ce qui fait qu’il n’y avait plus
de rentrées d’argent pour nourrir la famille.
Quand maman eut neuf ans, une famille bourgeoise qui
partait pour Tanger (Maroc) demanda à mon grand-père
l’autorisation d’emmener maman pour faire le ménage,
moyennant rémunération, bien sûr. Après deux ou trois
mois, mon grand-père partit la chercher et la ramena à la
maison.
Clandestinement, il partit en Amérique. On lui avait
certifié qu’il était facile de gagner beaucoup d’argent ; il
tenta ce périple afin de subvenir aux besoins de la famille.
Malheureusement, ce fut un échec : il revint au pays sans
un sou. À son retour, en 1927, ma grand-mère se trouva
enceinte, et en 1928 naquit ma tante Thérèse. Ensuite, il y
eut la naissance de ma tante Pépica, et deux plus tard
naquit ma tante Alexandrine. Mon grand-père était désolé de
n’avoir que des filles ; il aurait voulu un garçon pour
prendre la succession de l’ébénisterie.

En juillet 1936, la guerre civile éclata en Espagne.
Franco, proclamé caudillo, puis chef du gouvernement et
de l’armée, instaura à l’issue de la guerre un régime
dictatorial. La famine était de rigueur. Mon grand-père n’avait
plus de travail et de toute façon, il ne pouvait plus
travailler ; ma grand-mère décida avec beaucoup de difficulté à
avoir des contrats de travail comme bonne à tout faire à
Alger. En octobre 1936, ma grand-mère et ses trois filles –
maman, 20 ans, Elvira, 18 ans, et Carmen, 16 ans – prirent
le bateau d’Alicante vers Alger et partirent vers leurs
destins. Mon grand-père malade resta au village avec ses trois
plus jeunes filles : Thérèse, 8 ans, Pépica, 6 ans et
Alexandrine, 4 ans.
En arrivant à Alger, chacune travailla chez un patron
différent. Elles avaient la possibilité de loger sur place,
mais ma grand-mère préféra prendre une chambre de
bonne afin qu’elles soient ensemble le soir. Pour ne pas
11 dépenser d’argent pour la nourriture, chacune ramenait
quelque chose du travail et elles se le partageaient entre
elles ; il fallait rembourser le voyage aux patrons, et le
reste était envoyé au grand-père.

Le jour de repos était le dimanche après-midi. La seule
distraction était d’aller se promener dans l’avenue de la
Bouzaréa. Il y avait toujours beaucoup de monde dans
cette avenue, mais le dimanche, c’était pire, du fait de
l’arrivée massive des bonnes espagnoles. D’ailleurs, on
aurait cru être en Espagne et non pas en France ; la
majorité parlait en espagnol. Devant les portes des immeubles,
les personnes âgées s’asseyaient et discutaient ; bien
qu’Alger fût une grande ville, tout le monde se connaissait
comme dans un village. C’était Bab El Oued.
Donc, maman et ses sœurs se promenaient, en se
moquant des autres, en discutant avec des copines, et c’est
comme ça qu’elles apprirent qu’il existait un bal dont
l’entrée était gratuite pour les femmes. Quelle aubaine !
Maman, qui adorait danser, entraîna ses sœurs et ce fut la
distraction de tous les dimanches après-midi. En quittant
le travail, elles prenaient chacune un sandwich, qu’elles
mangeaient au bal, ce qui ne les empêchait pas de se
moquer des autres en leur donnant des sobriquets, surtout aux
hommes. Par contre, maman regardait ceux qui dansaient
bien. En ce temps-là, on ne pouvait pas refuser de danser ;
c’est-à-dire que l’on pouvait le faire en prétextant une
fatigue, mais dans ce cas-là, on n’avait pas le droit de danser
avec quelqu’un d’autre tant que la série de danse n’était
pas finie.
Un jour, un jeune homme que maman avait remarqué
parce qu’il dansait bien, mais qu’elle avait baptisé « yeux
à la cuisine », vint lui demander de danser. Malgré son
sandwich, qu’elle tenait à la main, elle se leva. Il
commença à la draguer ; elle ne faisait pas attention à lui et,
tout en dansant, elle mangeait, très insouciante. Elle ne
12 tenait pas compte de ce qu’il pouvait lui raconter. Les
dimanches suivants, elle ne dansa plus qu’avec lui. Il se
prénommait Joseph et son entourage l’appelait « Coco », y
compris sa famille. Ce qui devait arriver arriva : maman
tomba enceinte de ce garçon de vingt et un ans.

Maman fit sa première fausse couche et retomba
enceinte de Joseph, dit Coco. Mais ce que l’on ne savait pas,
c’était qu’il était déjà marié et père d’un enfant de trois
ans et demi. Ce beau garçon coureur de jupons multipliait
les conquêtes ; celles qui ne voulaient pas coucher, il les
rejetait sans ménagement, jusqu’au jour où il mit enceinte
une jeune fille qu’il épousa, sous la contrainte de sa mère
(ma future grand-mère), le 16 septembre 1933. Il avait
dix-neuf ans. Mon demi-frère vit le jour le 17 janvier
1934.
Le secret ne pouvait plus durer : maman avoua sa faute
à sa mère et ses sœurs. Elle dit que Joseph avait promis de
divorcer. Ma grand-mère entra dans une colère folle et
répliqua qu’en Espagne le divorce n’existait pas, c’était
contraire à la religion catholique. Que de toute façon, elles
étaient venues à Alger pour gagner de l’argent et repartir :
qu’elle était égoïste, qu’elle ne pensait pas à son père
malade et ses sœurs qui n’avaient pas de quoi manger. Elle
ajouta qu’elle ne voulait plus la voir, et l’enjoignit d’aller
vivre dans le péché. Maman, complètement
décontenancée, demanda à sa patronne si elle pouvait loger chez elle.
Celle-ci accepta, mais seulement jusqu’à ma naissance ;
elle eut un sacré courage. Elle fondait tout son espoir dans
le fait que mon père, Joseph, lui avait promis qu’il
divorcerait et qu’il l’épouserait.
Mes tantes Elvira et Carmen avaient aussi trouvé un
amoureux. Voyant la situation, ma grand-mère, très en
colère, repartit en Espagne retrouver son mari et ses autres
filles.

13 Mes tantes firent comme maman : elles furent logées
par leurs patrons. Ma naissance était proche, mais il y eut
des complications : j’étais un bébé trop gros. On avait mis
maman en attente d’une césarienne ; elle fut transportée à
l’hôpital Mustapha. Elle souffrait tellement qu’elle
s’agrippait aux barreaux de son lit ; voyant une infirmière
passer, elle lui demanda de regarder, car elle pensait s’être
fait dessus à force de pousser, mais non. J’avais la tête
dehors, un beau bébé de 5 kg 200. Maman a beaucoup
souffert, elle a même été déchirée ; de plus, elle a eu une
trop forte montée de lait, ce qui lui a occasionné des abcès
aux seins. Elle fut obligée de me nourrir au biberon, mais
je trouvais que la tétine n’allait pas assez vite et je
pleurais. Maman trouva la solution en coupant la tétine avec
des ciseaux ; en moins de temps qu’il fallait pour le dire,
j’avais vidé le biberon.
Ma tante Elvira accoucha le même jour que maman ;
mon cousin Vincent naquit à 23 h 45 alors que je vis le
jour à 22 h.

Après ma naissance, les patrons de maman ne purent
plus la loger dans cette petite chambre de bonne, surtout
avec un bébé. Elle trouva un studio dans un petit
immeuble, rue Pierre-Leroux, au cinquième étage. Quand elle
partait travailler, elle me donnait à garder à la voisine du
premier étage. À onze mois, je marchais, et il fallait tout
planquer parce que j’attrapais tout ce qui me tombait sous
la main. J’allais même ouvrir les placards bas ; je sortais
les casseroles, les marmites et je jouais avec. Dès tout
petit, je m’intéressai à la cuisine. Un jour, je pris une paire
de ciseaux qui traînait, j’allai au balcon et les jetai dans la
rue ; malheureusement, une jeune fille passait à ce
moment-là et l’objet se planta dans son épaule. La police
arriva ainsi que maman, venue de son travail, tout
essoufflée d’avoir couru ; heureusement que ma nounou avait
14 une assurance. Depuis ce jour cependant, elle ne voulut
plus me garder, disant que j’étais un petit diable.
Maman fut très ennuyée par ce qui s’était passé, mais
surtout pour trouver quelqu’un d’autre pour me garder.
Finalement, par l’intermédiaire de ses patrons, elle finit
par trouver quelqu’un. Plus tard, j’ai su que maman avait
vingt-deux ans de plus que moi et que ma grand-mère
maternelle avait vingt-deux ans de plus qu’elle ; mon père,
lui, avait vingt-quatre ans à ma naissance.

En 1940, la Seconde Guerre mondiale éclata ; cela
n’arrangea pas les choses. Les patrons gardèrent maman
jusqu’en 1942 ; après, ils eurent peur parce qu’ils étaient
juifs. De plus, ils étaient fichés et on ne trouvait plus rien à
manger. La situation devenait catastrophique et ils se
séparèrent de maman et moi à regret. Mon père, qui était
militaire, nous avait trouvé une chambre unique, avec une
fenêtre donnant sur la mer ainsi qu’un long couloir sombre
qui servait de cuisine ; ce logement se trouvait place du
Gouvernement, dans un immeuble dont la moitié avait été
détruite par un bombardement. Je me rends compte du
courage que maman a dû avoir pour vivre dans ces
conditions.
De temps en temps, mon père portait de la nourriture.
On le voyait rarement : il était difficile pour lui de se
déplacer, d’autant plus qu’il devait s’occuper d’une autre
famille. Il a donc fallu que maman se débrouille toute
seule. Heureusement, elle avait trouvé du travail : elle
faisait du ménage à l’archevêché d’Alger. On lui donnait très
peu d’argent, ce qui était un tant soit peu compensé par un
peu de nourriture. Un jour, je vis maman pleurer parce
qu’elle n’avait pas trouvé de bois et encore moins de
charbon pour cuire ses aliments ; ses ex-patrons m’avaient
offert un jeu de quilles en bois (seul jouet que j’ai eu dans
ma jeunesse), que j’ai donné à maman. Très émue, elle
15 m’a pris dans ses bras et m’embrassa, mouillant mon
visage de ses larmes ; ce jour-là, elle a pu faire la cuisine.

La vie s’écoulait doucement. Je voyais bien que maman
avait peur, d’autant plus qu’avec nous il y avait juste un
autre couple, qui habitait à l’étage en dessous, dans cet
immeuble à moitié détruit ; j’avais quatre ans, mais je me
rendais bien compte que la situation n’était pas brillante.
Souvent, je me mettais à la fenêtre pour regarder la mer et
les rares barques de pêcheurs. Ce qui m’a le plus frappé
fut de voir deux avions qui se mitraillaient dans le ciel,
puis l’un d’eux tomber en flammes dans la mer ; c’est une
vision que je n’oublierai jamais.

Depuis que maman était tombée enceinte, mon père
était las de demander le divorce à sa femme. Elle refusait
catégoriquement. Elle demanda à voir le Commandant de
la caserne, dont dépendait mon père, afin qu’il puisse
intervenir, mais il ne pouvait rien faire. Je venais d’avoir
trois ans, quand cette pauvre Gabrielle, lasse de souffrir,
mit fin à ses jours, le 16 avril 1941, en se jetant d’une
corniche et tomba sur des rochers. Avant de mourir, elle
réussit à dire : « N’accusez personne, c’est de ma faute. »
Heureusement pour mon père, car il aurait eu des ennuis
avec l’armée. De ce fait, il se retrouva veuf, puisque le
divorce n’avait pas été prononcé.
Mon frère resta chez sa grand-mère maternelle qui,
folle de douleur suite à la perte de sa fille, fit croire au
gamin que c’était la faute de son père si sa mère était
morte ; je me demande si toutes ces choses n’ont pas eu
des conséquences sur le comportement de mon frère.
Mon père demanda à maman de se procurer les papiers
nécessaires pour se marier. Cela n’était pas facile, parce
qu’en Espagne il n’existait pas de livret de famille ; les
autorités, sur la demande d’une personne, délivraient une
simple feuille sur laquelle était inscrit le mariage des
pa16 rents avec la naissance des enfants ; chaque enfant portait
le nom du père et de la mère. À cause de la révolution et
de la dictature de Franco, ma mère eut beaucoup de
difficultés à se procurer ce document, d’autant plus que
beaucoup de papiers administratifs s’étaient égarés ou
avaient brûlé. Quand, enfin, le document arriva, d’autres
difficultés surgirent, car mon père étant militaire français,
il ne pouvait pas épouser une étrangère. Il a fallu que
maman demande la nationalité française ; à ma naissance,
j’avais été déclaré « né de père inconnu » et je portais le
nom de maman : Lucien Pedros. Je détestais ce prénom,
qui m’avait été donné par mon père… parce que son
meilleur ami s’appelait Lucien !

Du fait que nous habitions dans un immeuble insalubre,
mais surtout par l’intermédiaire de mon père militaire,
nous pûmes avoir une HLM, un appartement de deux
pièces se situant à Bab El Oued, au 32 bis, rue Léon-Roches.
Au moins, dans ce beau et nouveau logement, les W.-C.
étaient là, plus besoin de faire dans un seau qu’on allait
jeter dans les gravats des immeubles bombardés. Je
n’avais pas ma chambre, je dormais dans la salle à
manger, mais c’était plus confortable que dans l’autre
appartement, que j’avais d’ailleurs baptisé « la maison
cassée ».
Au début de l’hiver 1943, je suis tombé gravement
malade. J’avais attrapé la rougeole, maladie bénigne pour un
enfant, mais les boutons ne voulaient pas sortir. De plus,
j’ai eu une infection bronchopneumococcique ; j’étais à
demi inconscient, j’avais une fièvre de cheval. Le docteur
venait presque tous les jours, en voyant mon état empirer.
Il était désespéré. Il avait donné peu d’espoir à maman qui,
elle aussi, était désemparée. Il fallait à tout prix que les
boutons sortent. Sur les conseils de vieilles femmes,
maman m’a fait des cataplasmes de moutarde, à la limite du
supportable ; à chaque fois je hurlais de douleur, à tel
17 point que j’ai été brûlé à la poitrine (j’ai gardé une
cicatrice jusqu’à l’âge de cinquante ans). Ne voulant pas
abdiquer, elle me veillait jour et nuit, elle somnolait sur
une chaise. Bien des fois, sa tête reposait sur le lit.
Maman était dans un état de fatigue extrême ; j’étais
son seul enfant, elle pensait ne plus en avoir d’autres. Elle
alla voir un professeur qui, après examen approfondi, lui
répondit : « Madame, vous êtes normalement constituée. Il
faut laisser faire la nature, vous pouvez avoir d’autres
enfants ou pas. » La pauvre femme dut se contenter de cette
réponse, à tel point qu’elle était décidée à en adopter
(heureusement qu’elle ne l’a pas fait).
Après des jours et des jours de fièvre, les boutons sont
enfin sortis ; je commençai à me sentir mieux et j’eus une
envie folle de manger des sardines en escabèche. Il faut
dire que pendant ma maladie, je ne mangeais rien et
n’avais aucun appétit. Maman, heureuse de voir que je
demandais à manger, s’est empressée de me faire plaisir,
elle qui savait si bien les faire. Il faut reconnaître que c’est
grâce à la persévérance et au travail du docteur qui avait
dit : « C’est un enfant très robuste, il peut s’en sortir ».
Depuis, j’ai toujours gardé les bronches fragiles. De plus,
ma surdité vient aussi de là.

La sœur aînée de mon père, Marguerite, qui était aussi
ma marraine, m’emmenait promener dans l’avenue de la
Bouzaréa. Il faut dire que si j’étais timide, j’étais aussi
culotté. Tout en lui donnant la main, j’aperçus le
marchand de glaces ; aussitôt, je lui demandai de m’en acheter
une. Elle me répondit : « Puisque tu l’as demandé, tu n’en
auras pas. » Je n’étais pas content, mais je n’ai rien dit ; au
retour, voyant le magasin à nouveau, j’ai tiré sur sa robe
en lui disant : « Tu sais, marraine, je ne t’ai rien
demandé. » Elle éclata de rire et j’eus enfin ma glace.
Une autre fois, ma marraine m’emmena à la plage de la
pointe Pescade. Pendant qu’elle se dorait au soleil, je
mar18 chais sur la plage en regardant les seins de toutes les
femmes, et je disais : « Vous avez de tout petits nénés. Ma
marraine, qui est là-bas, elle en a des gros comme des
melons. » Toutes les femmes éclataient de rire en essayant
d’apercevoir ma tante pour contrôler la véracité de mes
dires ; mais elle était assez loin, et une femme entreprit de
me ramener pour expliquer ce que je disais. Il est vrai que
ma tante était très belle et bien faite, mais elle était
complexée par ses gros seins. De retour à la maison, elle
raconta l’histoire en disant : « Je fais le maximum pour les
cacher, et lui fais de la publicité sur la plage ! »

À cette époque, je devais avoir environ cinq ans. Mes
parents avaient entendu que l’on distribuait du lait aux
Trois-Horloges ; après avoir été en chercher, nous
remontions la rue Léon-Roches en direction de la maison. Il y
avait, vers les carrières Jaubert, une poudrière ; tout d’un
coup, nous entendîmes le vrombissement assourdissant
d’un avion allemand qui rasait les immeubles et qui alla
s’écraser sur la poudrière, piloté par un kamikaze. Inutile
de dire le vacarme que cela produisit. Ce fut la panique :
dans la rue, tout le monde courait dans tous les sens, y
compris maman, qui dit à mon père : « Prends le petit ». Je
me retrouvai tout seul au milieu de la rue, ne sachant pas
ce qui arrivait ; mes parents s’étaient réfugiés dans les
halls d’immeubles. Quand l’alerte fut passée, ils se
demandèrent où j’étais : chacun pensait que c’était l’autre
qui m’avait pris. C’est encore quelque chose qui restera
gravé dans ma mémoire.

À vingt-sept ans, maman attrapa la rougeole après moi.
Il paraît que cette maladie n’est pas très bonne sur un
adulte ne l’ayant pas eue quand elle était enfant ; chez ma
mère, elle fut peut-être due à sa faiblesse de m’avoir
soigné et veillé. Après sa maladie, elle eut la joie de tomber
enceinte. Un autre enfant dans la maison tenait du miracle.
19 Moi aussi, j’étais heureux. Je pensai tout de suite à un
frère ; il faut dire que je ne connaissais pas l’existence de
mon demi-frère, parce que jamais on ne m’avait parlé de
lui. De toute façon, tout était tabou à la maison ; quand
mon père parlait de quelque chose qu’il ne fallait pas que
j’entende, il me demandait de quitter la table, peu
importait si j’avais fini de manger.

Le 17 août 1943, mes parents se marièrent à la mairie
d’Alger et le jour même, mon père me reconnut et me
légitima.
En septembre 1944, je pris le chemin de l’école pour la
première fois ; elle se trouvait juste en face de notre
immeuble. Il y avait l’école de garçons et celle des filles.
Nous avions le jeudi de repos. Souvent, je trouvais le
moyen d’arriver en retard, ce qui me valait une punition. Il
faut dire que je ne dormais pas assez : comme je dormais
dans la salle à manger et que mon père rentrait entre 22 h
et 23 h, maman et moi l’attendions pour manger, ce qui
fait qu’on allait au lit vers minuit passé.
À l’école, j’étais très timide. Je ne peux pas décrire
cette sensation de me retrouver dans une classe de 25 à 30
garçons ; ils me faisaient peur. J’aurais préféré être avec
des filles. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à me
demander pourquoi j’étais différent des autres.

Ma première sœur naquit le 25 décembre 1944. Mon
père, tête en l’air, voulant fêter l’arrivée de sa première
fille dans un bar avec ses amis, ne déclara cette dernière
que le 29 décembre. Il est évident que la sage-femme a été
complice ; cela a pu se faire parce que les femmes, en
général, accouchaient à la maison. Malgré ma déception de
ne pas avoir eu un frère, l’arrivée de ma sœur me remplit
de joie. Nous étions au deuxième étage et je descendis
dans la cour comme un fou, criant à qui voulait entendre :
« J’ai une sœur ! J’ai une sœur et c’est la plus belle du
20 monde ! » Les voisins venaient aux balcons, se demandant
ce qui arrivait.

Quand maman m’attendait et qu’elle l’a annoncé à ma
grand-mère paternelle, cette dernière était tellement
heureuse qu’elle avait tricoté toute la layette en rose,
persuadée que maman allait accoucher d’une fille. Il faut
dire qu’elle avait trois petits-fils ; quand je suis né, elle a
été déçue, mais elle a dit : « Dommage, mais c’est le plus
beau. » J’ai porté la layette rose ; était-ce une
prémonition ? Cette pauvre femme est décédée quand j’ai eu neuf
mois.
Ma sœur reçut le prénom de Rosine en mémoire de
notre grand-mère paternelle, car elle était la première fille de
la famille ; en effet, les deux sœurs de mon père avaient eu
chacune un garçon, et mon père deux. Il ne se cassait pas
la tête pour trouver les prénoms de ses enfants, et surtout,
maman, n’avait pas voix au chapitre.

Petit à petit, je me rendis compte que j’étais attiré par
les garçons. Je m’étais fait un ami, Jeannot, un garçon très
gentil et attentionné envers moi. On était toujours
ensemble ; il habitait l’immeuble voisin du mien, au deuxième
étage. Nous avions l’habitude de nous parler depuis nos
balcons respectifs. On se donnait rendez-vous devant le
hall d’entrée si je ne devais pas m’occuper de ma sœur.
Souvent, on faisait mine de chahuter : on se roulait par
terre, je faisais en sorte qu’il ait le dessus. Alors, en
vainqueur, il m’embrassait sur la joue et quelquefois sur la
bouche.

Au début de l’année 1946, maman fut à nouveau
enerceinte et ma seconde sœur naquit le 1 novembre de la
même année. C’était un beau bébé : elle avait une
chevelure noire comme l’ébène et bouclée, le contraire de ma
sœur Rosine, qui était blonde. L’accouchement eut lieu à
21 la maison et, pour une fois, mon père déclara cet enfant en
temps voulu. Il décida de la prénommer Pierrette, pour
faire plaisir au compagnon de notre grand-mère ; il ne se
cassait pas la tête pour trouver les prénoms et surtout,
maman n’avait pas voix au chapitre.

Avec Jeannot, on ne se quittait pratiquement pas.
Quand on voyait l’un, on voyait l’autre. Nous avions
d’autres copains : Christian, Vincent, Étienne, etc. Un
jour, je ne sais pour quelle raison, peut-être un pari de
gosses, je me suis bagarré avec Christian derrière la loge de la
concierge. Il était évident qu’il était plus fort que moi.
Résultat, j’eus un œil au beurre noir ; par la suite, je le
camouflai avec du fond de teint. De toute façon, j’étais
content de moi parce que mon père était jouasse de voir
que je n’avais pas peur de me battre.
Nous habitions un quartier assez sensible ; les enfants
étaient livrés à eux-mêmes. Je ne jouais pas souvent avec
eux, parce que cela ne m’intéressait pas ; pour les jeux, je
cherchais plutôt la compagnie des filles. Avec certains
garçons, j’étais troublé ; quand ils allaient pisser,
j’essayais de regarder leur zigounette. J’avais une peur
bleue de mon père ; il voulait que je fasse du sport, disait
que j’avais la carrure pour faire boxeur. Quand j’entendis
ce mot, mon sang se glaça. Je me contrôlai et pris mon
courage à deux mains en répondant que je voulais bien
faire du sport, mais de la danse classique. Je crois que
j’avais porté le coup fatal : mon père ne s’attendait pas à
cette réponse. Il était hors de lui. D’un côté, j’étais content
de moi, mais de l’autre, j’avais peur de sa réaction. Il me
dit : « La danse classique n’est pas un sport, et ce n’est
surtout pas pour les garçons. » Il fallait que je choisisse
autre chose ; j’avais échappé à la boxe et pour mettre fin à
ce dialogue de sourds, j’ai conclu que je ferais de la
culture physique.

22 Le lendemain, mon père ne perdit pas de temps : il
m’emmena près des Trois-Horloges. À la rue de l’Alma se
trouvait une association de culture physique : la salle se
trouvait dans un sous-sol, sans fenêtres – pour ce genre de
gymnastique, c’était réussi : vive le grand air ! Il n’y avait
pas de vestiaires, pas de douches. Heureusement, il y avait
des portemanteaux au mur pour se mettre en tenue de
sport. Dans cette salle rudimentaire qui sentait l’humidité,
il y avait le saut en hauteur, avec un bac à sable, des barres
parallèles, et un emplacement de vingt personnes pour
faire de la gymnastique artistique. Vu la grandeur de la
salle, nous, les jeunes garçons, venions le jeudi matin et le
vendredi soir après la sortie de l’école pour faire ces
exercices que je n’aimais pas. Malheureusement, j’étais obligé
d’y aller parce que le paternel me surveillait et venait
demander si j’étais assidu.
Au bout de trois mois, un nouveau moniteur, un homme
d’une quarantaine d’années, très gentil, spécialement avec
moi, me demanda si je ne voulais pas me perfectionner au
saut en hauteur (nous avions un concours un mois après).
Il me demanda de venir le mercredi soir et le jeudi soir
quand la salle serait libre. Il m’indiquait la position que je
devais prendre, c’est-à-dire me baisser pour prendre mon
élan. Cette position durait très longtemps, car il
m’expliquait des choses qui n’avaient aucun sens. Il me
caressait les épaules en se collant contre mes fesses ; il se
frottait et je sentais quelque chose de dur. J’étais terrorisé.
Je savais bien que j’étais attiré par les garçons, mais cet
homme me faisait peur, d’autant plus que je n’étais pas
encore passé à l’acte.
En rentrant à la maison, j’ai profité de cette occasion
pour en parler à mon père : je lui parlai de cet homme, de
ce qu’il faisait, lui dit qu’une salle de gymnastique devait
être en plein air ou dans une salle aérée. Il me regarda,
blêmit ; j’avais gagné la partie. Plus jamais cette histoire
ne revint sur la table. J’étais content de moi. J’ai su par la
23 suite que mon père était allé casser la figure de cet
homme, qui, bien sûr, ne voulut pas reconnaître les faits –
qui se révélèrent exacts, puisqu’il y eut d’autres plaintes.

À douze ans, j’avais une vie un peu mouvementée à
l’école, où je n’étais pas très brillant. J’avais un instituteur
qui me traumatisait (peut-être à cause de cet homme de la
gym et de mon père). D’ailleurs, j’avais peur des adultes.
L’instituteur ne prenait pas le temps d’expliquer et surtout
de répéter (je crois aussi que je devenais sourd sans me
rendre compte). Il était très sévère : si on faisait une faute
ou qu’on était pris en train de faire le mariole, on allait à
son bureau, on mettait les doigts vers le haut, et lui tapait
dessus avec sa règle en fer. Il n’y avait pas intérêt à retirer
sa main, parce que l’on avait alors droit au double. C’était
comme au quitte ou double.
La récréation se faisait dans une impasse ; des escaliers
donnaient vers la rue Maxime-Noiret. Nous n’avions pas
de cour. Le balcon de l’appartement où nous habitions
donnait dans cette impasse, ce qui fait que j’appelais
maman, qui me jetait un casse-croûte pour mon
quatreheures. C’est là que j’ai commencé à faire des trocs ; je
crois que je devais avoir la bosse du commerce.
Pour les devoirs, je ne pouvais compter sur personne
pour m’aider : mon père était presque illettré, quant à
maman, c’était identique. La pauvre a réussi à apprendre la
langue française surtout en lisant la revue Nous Deux. Elle
a eu beaucoup de mal, mais c’était une femme
courageuse ; elle a gardé longtemps son accent. Un jour, nous
allâmes pique-niquer sur des rochers derrière le port
d’Alger ; il faisait un temps magnifique. Au dessert,
maman avait apporté du raisin. Nous étions en train de le
manger quand elle nous dit : « Regardez l’Arabe qui nage
dans l’eau ». Nous regardions partout, ne voyant rien, et
surtout personne dans l’eau ; elle finit par s’énerver.
Entretemps, les vagues avaient ramené un morceau de la rafle
24 de raisin vers nous. Très en colère, elle nous le montra du
doigt : « Vous ne voyez pas, là, l’Arabe qui nage ? » Nous
avons éclaté de rire ; voyant son erreur, elle n’était surtout
pas contente qu’on se moque d’elle.

Quand les copains venaient me chercher parce qu’il
leur manquait un joueur de foot, et uniquement dans ce
cas-là, je disais : « Je veux bien vous dépanner, mais je
vous avertis : si l’un de vous frappe trop fort dans le
ballon, je le laisse passer. » J’étais toujours gardien de but.
Inexorablement, ils tapaient comme des brutes ; je laissais
passer le ballon en faisant une passe de corrida et je criais :
« Oléééé », puis, pour que les équipes soient équitables, à
la mi-temps, je passais d’un camp à l’autre. Inutile de
dire qu’ils me traitaient de fille. Le seul vrai copain que
j’avais, c’était Jeannot, parce qu’il était gentil avec moi. Il
jouait au protecteur, ce qui n’était pas pour me déplaire ; il
est vrai que j’avais une attirance pour lui, et je crois que
c’était réciproque.
Nous habitions un lot de quatre immeubles qui étaient
accolés. L’entrée donnait dans un grand hall puis dans un
grand jardin rempli d’arbres et de fleurs, sans oublier les
bancs pour s’asseoir. Malheureusement, cela n’a pas duré
très longtemps, car les voyous du quartier ont tout
saccagé : ce beau jardin a été transformé en cour bétonnée. Tous
les jeunes se réunissaient dans la rue, devant le hall
d’entrée. Parmi eux se trouvait un jeune de dix-huit ans
qui s’appelait Robert et qui travaillait chez mon oncle
Julien (le mari de ma tante Carmen) comme plombier. Il a
été plus hardi que les autres ; il commença à être très
gentil avec moi. Il me demanda si je voulais me promener
avec lui et, dans un coin sombre (vers le chemin des
Mounas), il commença à me caresser, il m’embrassa sur la
bouche… Il agissait comme si j’étais une fille. J’avais un
peu peur, mais je trouvais cela agréable et je me suis laissé
faire ; c’est comme ça que j’ai perdu mon pucelage.
25
Il est évident que maman, étant une catholique
pratiquante, m’avait fait baptiser. Ensuite, je fis ma
communion solennelle. Ce jour-là j’étais content, car pour
la première fois je portais un costume, offert par ma
marraine ; de porter un pantalon long alors que j’avais
toujours eu des shorts, cela me faisait tout drôle. On
m’avait prêté le missel, le brassard et les chaussures ; le
jour J, pour la communion, nous étions tous à jeun depuis
la veille. La messe commença à 12 h 30 et dura plus d’une
heure ; quelques-uns tombèrent dans les pommes, d’autres
et moi-même eûmes des vertiges. La veille, alors que nous
remontions à la maison avec Christian, j’étais en colère
contre le curé. Je débitai toutes sortes d’injures ; Christian
me fit la remarque que je venais de me confesser, mais je
m’en foutais. Puis il y eut la confirmation à Notre-Dame
d’Afrique ; il fallut monter à pied, ce qui fut pénible, car il
faisait chaud et les chaussures prêtées me faisaient très
mal aux pieds ; à part ce costume de communion, tous les
vêtements que je portais étant jeune m’avaient été donnés.
Maman n’avait pas assez d’argent pour m’habiller ;
malgré ses talents de couturière, elle ne savait pas faire de
vêtements masculins. Elle confectionnait en revanche de
jolies tenues à mes sœurs en achetant du tissu au marché.

L’église Saint-Louis se situait à la fourche ; elle était
dans le triangle de la rue Léon-Roches et de la rue
Dupleix. On avait surnommé le curé de la paroisse
« Barbichette » à cause de sa moustache et de sa barbe (on
ne voyait même pas sa bouche), qu’il était souvent en train
de caresser, surtout quand il réfléchissait ou qu’il avait un
problème. Barbichette était toujours à l’affût, devant ou
derrière la porte de l’église, surtout quand il y avait un
mariage ou un enterrement. Si un enfant avait le malheur
de passer à ce moment-là, il le chopait pour être enfant de
chœur. Je n’étais pas contre parce qu’on gagnait 20 sous
26 pour un mariage et 15 pour un enterrement, c’était le tarif.
Un jour, Barbichette avait réussi à m’attraper ; il était
visiblement en retard. Il me demanda si je savais sonner les
cloches ; je répondis que oui, car j’avais 5 sous
supplémentaires. De plus, c’était un amusement de tirer la corde
et de se balancer, c’était amusant de monter et descendre.
Je commençai à sonner les cloches, quand je vis
Barbichette tout essoufflé, tenant sa soutane, qu’il avait relevée
pour mieux courir ; il essayait de m’attraper par les pieds
afin de m’arrêter, car par malchance, je sonnais les cloches
pour un mariage alors que c’était un enterrement.

Maman tomba de nouveau enceinte. Elle accoucha
encore d’une fille, qui était venue par le siège. La
sagefemme batailla et attendit trop pour appeler le médecin ; le
bébé s’étouffa dans le passage, parce qu’il avait un bras
coincé qu’ils essayaient de débloquer. Quand ils réussirent
à la dégager, son petit cœur battait encore ; ils la
trempèrent dans de l’eau froide puis chaude, mais rien n’y fit.
Elle ne fut pas inscrite sur le livret de famille parce qu’elle
fut déclarée mort-née ; avec mon père et quelques amis,
nous accompagnâmes ce petit ange dans un cercueil blanc
au cimetière de Saint-Eugène.
Les grossesses s’enchaînaient et maman risquait sa vie
en faisant des avortements, provoqués par des femmes
qu’on appelait, des « faiseuses d’anges », et ceci,
régulièrement. De plus, elle était très fatiguée : elle s’occupait de
nous et travaillait à sa machine à coudre. Elle a fait de
tout : des savates en raphia, des caleçons, des chemises…
Je faisais tout ce que je pouvais pour l’aider : le ménage, à
manger, et souvent les courses au marché. Mon père était
égoïste. De plus, il exigeait de la viande à tous les repas
sans se soucier de s’il y avait de l’argent ou non ; maman
achetait un morceau de viande pas très gros, qu’elle
partageait : une grosse moitié pour mon père, le reste pour ses
enfants et pour elle rien. Un jour qu’elle était en retard
27 pour livrer les caleçons, j’ai voulu l’aider à coudre les
boutons des braguettes. En livrant la marchandise, maman
a eu la honte de sa vie à la vérification du travail :
quelques boutons sont tombés à terre, mais depuis j’ai appris à
coudre.
Mon père dépensait au bistro son argent. Quand il
venait en réclamer à maman et qu’elle ne voulait pas lui en
donner, il l’attrapait par le bras, l’entraînait dans la
chambre, porte fermée à clef, et il la tabassait pour qu’elle cède.
Je pleurais, impuissant ; cela arrivait assez souvent.
En février 1951, maman accoucha à nouveau d’une
petite fille qu’on prénomma Marie-Josée ; cette fois, ce fut
elle qui choisit le prénom. Ma nouvelle sœur fut très
précoce et robuste. Bien avant un an, elle marchait déjà ; tous
les jours, elle faisait la sieste sur le lit de mes parents et,
une fois réveillée, elle descendait toute seule du lit et
venait retrouver maman. Cette fois-là, en voulant descendre,
elle tomba et se mit à pleurer. Maman se précipita pour la
ramasser, la prit dans ses bras pour la consoler et s’aperçut
qu’elle avait une jambe qui partait dans tous les sens. Elle
me demanda d’aller chercher le docteur Lévy dans la rue
Maxime-Noiret : il diagnostiqua une poliomyélite et
l’envoya en urgence à l’hôpital Mustapha. Il demanda de
faire vacciner mes sœurs, mais pas moi. On la mit dans
une chambre stérile ; on n’avait pas le droit d’y entrer. On
la regardait à travers la vitre et quand elle nous voyait, elle
pleurait en tendant ses petits bras pour qu’on vienne la
prendre, ce qui nous faisait pleurer, maman et moi – il n’y
avait que nous deux qui allions la voir.
Nous supposons que la maladie de ma sœur est venue
d’un pique-nique que nous faisions à Pâques, tous les ans.
C’était la première grande sortie dans la forêt de pins
jouxtant la plage. À cette occasion, maman faisait et apportait
des mounas, genre de brioches compactes d’origine
espagnole, que nous mangions sur l’herbe. Nous, les enfants,
nous avions des mounas plus petites cuites avec un œuf
28 tenu par un morceau de pâte en croix, ce qui faisait un œuf
dur ; c’était notre œuf de Pâques, c’était la coutume. Dans
cet endroit, il y avait une source qui tombait dans un
bassin où on lavait les fruits et la salade, c’est pourquoi nous
pensons que cette maladie venait de là.

Un jour, avec Jeannot, nous devions aller au cinéma. Je
suis monté pour demander à maman de l’argent pour payer
ma place. Elle n’était pas là, mais chez la voisine. L’erreur
que je fis fut de prendre dans son porte-monnaie l’argent
nécessaire et de partir. Au retour, pour une fois, mon père
était déjà là, et maman, le connaissant, lui avait demandé
si ce n’était pas lui qui avait pris l’argent. Voyant la
tournure que cela prenait, je dis que c’était moi, mais je n’eus
pas le temps de me justifier : il m’attrapa, me jeta sur le lit,
défit sa ceinture et me frappa avec rage. Je hurlai de
douleur et, pour qu’il s’arrête, maman s’est jetée sur moi pour
faire bouclier. Il est vrai que j’avais une peur bleue de mon
père. Ce n’était pas la première fois qu’il me battait ;
quand il était en colère, l’alcool aidant, il ne se contrôlait
plus. De plus, il disait que les hommes devaient être élevés
à la dure.
Un soir, après sa tournée des bars, mon père est rentré à
la maison un peu éméché. Comme je l’ai dit, les jeunes se
réunissaient devant le hall de la porte d’entrée. Un jeune
de treize ans, je suppose sans faire exprès, bouscula mon
père. Ce dernier, toujours de bonne humeur, essaya de
l’attraper pour le corriger, peine perdue. Le jeune, tirant
profit de la situation, dit à mon père : « Vous profitez
parce que vous êtes un adulte, mais envoyez-moi votre
pédé de fils et nous allons voir ! » Mon père, fou de
colère, monta chez nous. Il était 23 h. J’étais couché, dans
mon premier sommeil, mes sœurs idem ; il n’y avait que
maman qui l’attendait pour manger – de toute façon, cela
l’arrangeait puisqu’elle travaillait à la machine à coudre. Il
me secoua et me réveilla puis, sur un ton qui n’appelait
29 pas de réplique, il me demanda de m’habiller en disant :
« Nous allons descendre, car il y a un gars qui t’a traité de
pédé. Je veux que tu lui casses la gueule pour me prouver
que ce n’est pas vrai. » Je me demandai ce qu’il
m’arrivait, j’avais du mal à réaliser. Nous sommes
descendus, un attroupement s’est formé, comme dans un ring,
je me suis retrouvé au centre avec le jeune David, que je
connaissais. Je trouvais aberrant de se battre avec
quelqu’un qui ne vous a rien fait ; il fallut pourtant s’exécuter.
Nous avons roulé à terre, puis les plus grands nous ont
séparés en emmenant David, ils lui ont demandé de
présenter ses excuses à mon père et de dire qu’il avait
prononcé ces paroles sous le coup de la colère. Mon
paternel, tout fier, en me tapotant l’épaule, me dit : « Enfin, je
vois que ce n’est pas vrai. » Quant à moi, je voyais bien
que c’était un con avec un esprit obtus.

Une autre fois, il me donna une correction non méritée.
Il faut dire que je crois, et même que je suis sûr, qu’il était
atteint d’une névrose obsessionnelle ; peut-être que ce
jour-là fut la goutte qui fit déborder le vase. Néanmoins, je
pris la décision que je voulais prendre depuis longtemps :
partir de la maison. J’avais économisé de l’argent avec ce
que mes oncles et tantes m’avaient donné quand j’allais
leur souhaiter la bonne année. Je pris le train, désespéré :
cela me faisait mal au cœur de quitter maman et mes
sœurs, mais j’étais au bout du rouleau. J’étais perdu, je ne
pouvais me confier à personne, je ne savais pas vers où me
tourner. Je suis arrivé à Oran ; dans cette grande ville, une
fois le billet de train payé, il ne me restait presque plus
rien. J’avais quatorze ans. J’ai acheté une baguette de pain
et je suis allé sous un pont. Là, j’ai rencontré trois
clochards avec qui j’ai partagé le repas et même bu du vin.
Nous avons discuté puis ils m’ont prêté deux cartons pour
dormir : un dessous, l’autre servait de couverture. Le
lendemain matin, c’est le froid qui m’a réveillé. Les
30 clochards m’ont offert un café chaud. Je les ai remerciés,
puis je suis parti sans savoir où j’allais, ni même ce que
j’allais faire. Le drame, c’est que je réalisais que j’étais
sans papiers, donc pas de travail, pas de logement, puisque
je ne connaissais personne. J’ai marché assez longtemps et
j’ai fini par atterrir dans un square. Je me suis assis sur un
banc ; j’étais désemparé, désespéré, puis j’ai fondu en
larmes. Une dame qui passait me demanda ce qui
m’arrivait. Je lui dis toute la vérité ; elle me demanda de la
suivre, ce que je fis croyant qu’elle avait de la compassion.
Je me disais : « Je vais chez elle », mais nous avons fini au
commissariat, où l’on était déjà au courant de ma
disparition, puisque mon père avait fait le nécessaire. On me
questionna pour savoir la raison de ma fugue ; j’ai
simplement dit que je ne m’entendais pas avec mon père, qu’à
chaque fois cela tournait en disputes. Je n’ai pas parlé des
coups qu’il me donnait, ni de mon homosexualité – ce
sujet à mon époque était tabou.
Comme j’étais mineur, un policier a pris le train avec
moi jusqu’à la maison. Inutile de dire la joie de maman.
Mon père ne me dit rien, ne fit aucune réflexion ; je pense
qu’il avait dû se faire remonter les bretelles et se faire faire
la morale. Cela restera un point d’interrogation…

Je n’allais plus à l’école. Mon père me demanda ce que
je voulais faire : soit travailler avec lui, soit travailler avec
mon oncle dans la plomberie. Mon choix fut vite fait :
avec mon oncle, j’étais sûr d’avoir une paye. De plus,
j’allais retrouver Robert.
Mon oncle avait un chantier en Kabylie, dans un des
massifs du Tell algérien à l’est d’Alger, culminant
à 2308 m. Mon père donna son aval, mais je me rendis vite
compte que j’y allais uniquement pour faire à manger et la
vaisselle pour la dizaine d’ouvriers qui allaient faire la
plomberie dans une école en construction ; il fallait dormir
sur place afin d’éviter le vol des appareils sanitaires.
31 J’aurais bien voulu apprendre la plomberie, mais la cuisine
ne me déplaisait pas. Le soir, nous dormions tous par terre,
les uns à côté des autres. Robert et moi étions contre le
mur. Dans la nuit, nous faisions l’amour. À ma gauche, il
y avait un ouvrier d’origine italienne qui se prénommait
Jean ; je ne sais pas s’il avait vu quelque chose, toujours
est-il qu’il devint très gentil avec moi et surtout, la nuit, il
commençait à me caresser. Bien sûr, je faisais celui qui
dormait. Il était le chef du chantier, quarante ans, marié et
père de quatre enfants. J’ai passé quinze bons jours loin de
mon père. Le retour a été moins bien ; le cauchemar allait
recommencer.
Puis très en colère, j’ai pris mes affaires, et sans dire un
mot, je suis parti.
Quand le chantier s’est terminé en Kabylie, de retour à
Alger, j’ai commencé à apprendre le métier de plombier.
J’étais content puisque j’étais l’apprenti de Robert ; deux
mois après, on était sur un chantier rue de la Blanchère,
pas loin de nos domiciles, ce qui nous permettait de ne pas
emmener de panier, mais d’aller manger chez nous. Le
travail se terminait à midi et la reprise à 14 h. Un jour, à
11 h 50, je commençais à ranger les outils ; mon oncle est
arrivé (c’était sa spécialité de venir vers la fin du travail).
En me voyant, il s’est mis dans une rage folle, m’a traité
de tous les noms et m’a giflé ; il a engueulé Robert, disant
qu’on ne rangeait pas les outils dix minutes avant, mais à
midi. Puis, se tournant vers moi, il me dit que je devais
prendre à cœur les intérêts de l’établissement, puisque
j’étais de la famille ; je répondis que je n’étais qu’un
apprenti, qu’il avait été bien content de me trouver pour faire
la bonne à tout faire en Kabylie, et que je ne touchais pas
de dividendes bien que je fasse partie de la famille. Puis,
de colère, je pris mes affaires et partis.
Quand je suis rentré à la maison, j’ai expliqué ce qui
était arrivé en disant que je ne travaillerais plus avec mon
oncle ; mon père donna évidemment raison à mon oncle,
32 mais, voyant ma détermination, il me dit que j’irais
travailler avec lui. Je crois que j’avais pris un coup de
massue. Je ne voulais pas travailler avec mon père, mais
j’étais pris au piège. Il avait, pour transporter ses bidons de
peinture et ses pinceaux, un triporteur ; quand on allait
travailler, je montais derrière lui. Il louait une cave dans
un immeuble qui se situait rue du Général-Boissonnet (à
côté de la caserne Pélissier) et qui lui servait d’entrepôt. Il
possédait deux grosses échelles en bois à coulisse qui
pesaient un poids énorme ; quand il en avait besoin, il ne
pouvait pas la mettre sur son triporteur à cause de la
longueur. Je partais alors à pied de la maison (je n’avais pas
d’argent pour prendre le tramway), j’allais chercher cette
échelle dans la cave et j’avais un mal fou à l’en extraire
tout seul ; puis, je la mettais sur mes épaules, et je portais
ce monstre sur le lieu de travail, qui souvent ne se trouvait
pas à côté. Je m’arrêtais plusieurs fois, je transpirais et
parfois je pleurais de rage.
Bien entendu, mon père, quand il avait un chantier,
c’est-à-dire du travail, après manger, il fallait qu’il fasse la
sieste. Moi, je partais à pied au boulot ; il arrivait entre
16 h et 16 h 30, et parfois même pas du tout. Monsieur
allait au cinéma. J’en avais ras le bol de ses engueulades,
et souvent des coups. Je n’avais pas de salaire et je voyais
bien que maman avait du mal à joindre les deux bouts. Je
pris la décision de m’enfuir à nouveau ; mon père et moi
n’étions vraiment pas compatibles. Je devenais
neurasthénique : il fallait que je parte, je ne savais pas où, mais il
fallait que je fasse quelque chose. J’étais désemparé. Je
pris quelques affaires dans un sac puis je partis comme un
somnambule vers la gare. J’avais pris la décision que cette
fois, je me suiciderais plutôt que de revenir vers mon père.
Je pris un billet de train pour Constantine ; les places
assises étaient rares, mais j’en trouvai enfin une à côté
d’un monsieur d’une cinquantaine d’années. Il commença
à me poser des questions ; j’étais dans un état d’anxiété tel
33 que je répondis n’importe quoi. Puis il me proposa de
partager son repas. Ce train de nuit s’arrêtait dans toutes les
gares et, peu à peu, je me retrouvai seul avec Gérard ; je
finis par m’assoupir quand je fus réveillé par des
attouchements sexuels. Je sursautai, mais il me dit de ne pas
avoir peur. Je subis et il me dit qu’une fois arrivé à
destination, je viendrais chez lui, puisque je ne savais pas où
aller.
Je pense que Gérard était pédophile, mais à ce
momentlà, je ne le réalisai pas. Je ne savais même pas ce que
voulait dire ce mot ; j’avais appris pendant le voyage qu’il
était veuf avec deux enfants, qu’il s’était remarié avec la
sœur de sa femme, un peu simplette et excentrique, qu’il
était allé chercher dans le sud de l’Italie pour s’occuper de
ses enfants. Arrivé chez lui, je fis la connaissance de la
famille. Il y avait Jeannine, dix-huit ans, Jacques, seize
ans, puis Antoinette, sa femme, toute penaude dans un
coin, les yeux baissés vers le sol, comme une gamine qui a
peur de se faire gronder. Elle était petite et grosse, attifée
d’une robe rose et longue avec des nœuds dans les
cheveux ; on aurait pu la prendre pour une poupée. Il n’y avait
plus qu’à remonter la clef pour la faire bouger. J’appris
par la suite qu’elle s’habillait de cette façon pour plaire à
son mari, mais la pauvre était ridicule ; de plus, elle était
chahutée par les enfants, qui se moquaient d’elle.
Gérard distribua les cadeaux qu’il avait ramenés et il dit
que j’étais orphelin, que ma grand-mère m’avait confié à
lui pour passer quelques jours avec eux. Ma surprise fut
totale ; je le regardai en me disant qu’il avait une
imagination débordante. Dans le fond, cela m’arrangeait : sinon je
me retrouvais à la rue. On me fit visiter la maison. C’est
dans la chambre de Jacques, où il y avait deux lits, que
j’allais coucher. J’appris que Gérard travaillait à l’hôpital
au laboratoire.
Tard dans la nuit, Gérard venait me rejoindre dans le lit.
J’étais terrorisé : j’avais peur que Jacques se réveille. Je
34 subissais parce que Gérard m’avait promis de me trouver
du travail à l’hôpital. En attendant, j’avais le gîte et le
couvert. Jacques était étudiant et scout. Il m’emmenait
souvent avec lui ; cela me détendait, je faisais
connaissance avec des garçons de son âge, nous marchions
beaucoup. À table, j’entendais parler vacances dans la
famille en Italie ; Gérard me fit croire que je partirais avec
eux, mais je savais bien que cela n’était pas possible,
puisque je n’avais pas de papiers d’identité. Je restai plus d’un
mois chez eux. Deux ou trois jours avant le départ des
vacances, Gérard me donna l’argent pour mon billet de
train, et encore une fois il fallut que je retourne chez moi,
l’âme en peine, mais d’un autre côté content de retrouver
maman et mes sœurs.
Quand je suis arrivé à la maison, maman était folle de
joie. Elle n’osa pas trop me poser de questions, tant elle
était heureuse de me retrouver et moi aussi de les revoir.
J’appréhendais de meface à mon père ; je posai
quelques questions à maman. Elle m’expliqua qu’ils
avaient fait une déclaration de disparition à la police et
que, comme c’était la deuxième fois que cela arrivait,
j’allais certainement passer devant un juge pour enfants. À
ce moment-là, je remarquai que maman pâlissait. Mon
père rentra comme d’habitude vers 23 h et, miracle, il me
prit dans ses bras et m’embrassa. Je fus étonné de ce
comportement, mais je sus plus tard, qu’il avait reçu comme
consignes de la police de ne pas me poser de questions et
de ne rien faire.
Le lendemain matin, nous partîmes tous les deux au
commissariat de police et je fus confronté à un inspecteur,
sans la présence de mon père. Il fallut dire d’où je venais,
ce que j’avais fait, etc. Je répondis à toutes les questions
sans toutefois déballer la vérité complète : ma relation
avec Gérard et son domicile ne les concernait pas.
J’estimais qu’il avait été gentil avec moi et que tout était
de ma faute. Puis on me fit sortir dans le couloir,
accom35 pagné d’un agent de police ; assis sur un banc, nous avons
attendu mon père, qu’ils interrogeaient. J’aurais bien
voulu savoir ce qu’ils disaient.
De retour à la maison, mon père m’annonça que j’allais
passer devant le juge pour enfants et me demanda ce que
je pensais faire en attendant. Il me proposa de travailler
avec lui. Je n’avais pas le choix, mais je sautai sur
l’occasion : je voulais bien à condition de continuer mes
études aux cours du soir, afin de trouver une place autre
que la sienne. Je prenais conscience qu’il fallait de
l’instruction pour avoir une place convenable.
Après une nuit très agitée, je partis travailler avec mon
père. Je dois le reconnaître : son attitude envers moi avait
changé. Il était plus gentil ; malgré tout, ce n’était pas
normal et je me tenais sur mes gardes. Je fus surpris quand
mon père s’arrêta avec son triporteur devant une école rue
Mogador ; cette rue se trouvait derrière la rue d’Isly. Je
m’inscrivis aux cours du soir, de 18 h à 20 h 30. C’était
gratuit, mais il fallait bosser et avoir un résultat positif ;
toute absence devait être justifiée.
Depuis que j’étais tout jeune, j’aimais lire. J’avais trouvé
une librairie rue Montaigne, derrière l’avenue de la
Bouzaréa, qui vendait, achetait ou échangeait des livres ; au
départ, j’en avais acheté deux, ce qui me permettait de
faire un roulement moyennant un peu d’argent. Je lisais,
assis sur le balcon. À la maison nous avions un poste de
radio ; presque tous les soirs, maman et moi écoutions des
pièces policières, l’oreille collée au poste, pour ne pas
déranger mes sœurs qui dormaient dans la salle commune, en
attendant le retour de mon père. J’aimais aussi l’opéra et la
grande musique, ce qui expliquait mon désir de faire de la
danse classique.

Un mois après ma fugue, avec mon père, nous avons
été convoqués au tribunal pour enfants. Cela m’a
beaucoup impressionné ; je me suis trouvé en face d’un juge,
36 un greffier. À ma droite se tenait une assistante sociale ; à
ma gauche, mon père. Le juge me posa les mêmes
questions qu’au commissariat. Avec insistance et à plusieurs
reprises, il me demanda de dévoiler le nom et l’adresse de
Gérard. J’étais las : je finis par tout dire en posant la
condition de ne pas nuire à cette personne qui avait été
gentille et qui m’avait recueillie. Il est évident que je n’ai
rien dit en ce qui concernait nos relations sexuelles. Puis le
juge me posa cette question : « Veux-tu retourner chez toi
ou partir avec l’assistante sociale ? » Je réfléchis très vite
en pensant à maman, qui avait souffert de mon absence, et
surtout à mon père, dont le caractère s’était assoupli
(peutêtre que la police lui avait remonté les bretelles ?). Je
répondis que je retournais à la maison. « L’affaire est
classée », répondit-il en ajoutant : « si tu as un ennui
quelconque, viens te réfugier à la police, mais ne fugue plus. »

On travaillait chez un mécanicien dentiste juif, qui se
prénommait David. On repeignait son laboratoire, qui se
trouvait en bas de la Casbah. Je lui demandai s’il n’avait
pas besoin d’un apprenti et, avec l’accord de mon père, je
commençai mon nouveau travail. Cela me plaisait
énormément ; au bout de six mois, David me confiait du travail
d’ouvrier. Il faut dire que j’apprenais vite et que j’étais
très habile de mes mains. Malheureusement, la paye ne
suivait pas : il me donnait 5 anciens francs par semaine,
que je devais aller chercher le dimanche matin chez sa
mère, qui me faisait attendre dans le salon plus d’une
demi-heure, prétextant n’avoir pas de monnaie ; je payais à
peine ma place de cinéma. Je quittai donc mon patron et
retournai travailler avec mon père en attendant de trouver
autre chose. J’étais pris entre le travail, mes cours du soir,
les devoirs et l’aide que je donnais à maman. Je n’avais
plus de temps de fréquenter les copains du quartier ; de
toute façon, depuis ma bagarre avec Daniel, tout le monde
me tournait le dos, y compris Jeannot, celui que je
chéris37 sais, mon amour platonique. Quand je revenais le soir de
mes cours, il tournait la tête pour ne pas me dire bonsoir.
Cela me faisait beaucoup de mal, mais comme je voulais
m’en sortir, et peut-être pour apaiser les doutes de mon
père, j’avais pris cette décision.

Dans mon immeuble, à l’étage au-dessus, vivait un
monsieur veuf avec ses deux filles, Jeannine et Yvette.
Depuis que j’étais tout jeune, je jouais avec elles. De plus,
la grand-mère, une vieille Italienne, était notre voisine de
palier. Beaucoup de personnes avaient fait des projets sur
mon mariage avec Jeannine. On allait souvent ensemble à
la plage Nelson pour se baigner et s’amuser ; cela ne
m’enchantait pas, mais j’essayais de donner le change. La
grand-mère italienne savait que j’adorais les spaghettis et,
comme elle en mangeait tous les jours, elle m’invitait
assez souvent. Elle les faisait à toutes les sauces ; je lui
posais un tas de questions pour apprendre ses recettes, car
j’aimais cuisiner. Cette pauvre femme avait un diabète très
avancé : elle se piquait à l’insuline, son urine était du
blanc d’œuf, il fallait qu’elle fasse un régime draconien.
Mais en plus de ses spaghettis, elle buvait presque un litre
de vin rouge tous les jours. Elle mourut chez elle dans
d’atroces souffrances ; maman resta avec elle jusqu’à son
dernier soupir.

J’eus mon certificat d’études avec brio ; je m’inscrivis
aussitôt au lycée Bugeaud, anciennement lycée National,
pour continuer mes études, toujours en cours du soir.
J’étais avide d’apprendre. L’établissement se situait place
Mermoz, ex-place Bab-El-Oued, le plus prestigieux lycée
de garçons. Je m’étais lié d’amitié avec Maurice, plus âgé
que moi. Je crois bien qu’il pensait à autre chose, mais j’ai
préféré garder son amitié. On allait souvent au cinéma le
dimanche, et même on allait se baigner à la jetée du Nord
après l’Amirauté ; de toute façon, j’avais Robert qui
38 m’attendait souvent à la sortie de l’école. Nous partions
ensemble dans un coin de la plage Nelson faire nos
affaires. Un jour, j’ai eu très peur en sortant du lycée : je
regardais si je voyais Robert. Ma stupeur fut grande quand
je vis mon père avec sa cigarette à la bouche qui
m’espionnait. Il me dit, le plus naturellement du monde,
qu’il passait par là et qu’il avait eu l’idée qu’on fasse le
chemin ensemble. Je n’étais pas dupe, car son café (son
PC, en quelque sorte) se trouvait entre la maison et le
lycée. De plus, il venait avec son triporteur. J’ai aussitôt
averti Robert de ne plus venir me chercher.
Quand je revenais du lycée, souvent je voyais mes
sœurs discuter avec des jeunes, garçons et filles ; je leur
faisais signe de monter. Ce n’est pas que cela me
dérangeait (sincèrement, je ne le faisais pas pour les embêter),
mais c’était surtout que je ne voulais pas que mon père
arrive et les trouve à une heure tardive dans la rue. Elles
pensaient que je faisais ça pour imiter le paternel. Il faut
reconnaître qu’il a été beaucoup moins sévère avec mes
sœurs qu’avec moi.

Nous avions un voisin qui habitait au dernier étage de
notre immeuble ; il se prénommait Raymond. Je pense
qu’il devait avoir la cinquantaine, marié avec un enfant
adoptif, Hélian, vingt-cinq ans, qui était lui-même marié et
avait deux enfants. Je rencontrais souvent Raymond dans
les escaliers ; il avait de l’asthme, il était essoufflé et il
s’arrêtait souvent aux étages. Toujours très gentil, il
discutait avec moi. Il se mit à me caresser et m’embrasser pour
ensuite me proposer d’aller chez lui ; pour moi, c’était un
vieux, mais il faisait l’amour merveilleusement. De plus, il
était caressant et avait beaucoup de respect pour moi. On
se voyait assez souvent ; il était très instruit, quand je
butais sur un exercice, il m’aidait beaucoup. Cela nous a
servi de couverture : quand je disais que je montais voir
Raymond pour mes cours, cela passait ; de plus, si sa
39 femme arrivait à l’improviste, elle ne demandait pas
pourquoi j’étais là.
Un jour, je prenais le courrier dans la boîte aux lettres
quand Hélian arriva. Visiblement, il faisait exprès de ne
pouvoir ouvrir la sienne ; il me demanda d’essayer. Je
m’exécutai ; c’est à ce moment-là qu’il se colla derrière
moi en se frottant à moi et que je sentis quelque chose de
dur sur mes fesses. Voyant que je ne disais rien, il me
demanda de monter sur la terrasse de l’immeuble et, dans la
buanderie, nous fîmes l’amour. Il ne valait pas le père !
Par contre, il me dit de n’en parler à personne, surtout pas
à son père ; c’était curieux, car le père m’avait dit la même
chose.

Ma grand-mère maternelle correspondait avec ses filles.
Elle disait que mon grand-père allait de plus en plus mal ;
heureusement, le parrain de ma tante Alexandrine prêtait
de l’argent à mon grand-père, lui faisant signer des
reconnaissances de dettes, ce qui leur permettait de manger.
Malheureusement, il décéda en 1952. Le parrain
s’empressa de venir voir ma grand-mère, lui disant qu’elle
et ses filles devaient partir de la maison, que cette dernière
lui appartenait vu les reconnaissances de dette que mon
grand-père avait signées.
Six mois avant cet événement, j’étais seul dans
l’appartement et je me douchais ; maman était chez la
voisine du dessous. Je commençais à m’essuyer quand
j’entendis les ressorts du sommier du lit de mes parents
qui grinçaient (c’est vrai que ce lit grinçait quand
quelqu’un s’asseyait ou se retournait dans le lit). Je ne
comprenais pas : j’avais pourtant fermé la porte à clef !
J’allai voir ce qui se passait ; arrivé près de la chambre,
par l’entrebâillement de la porte, je vis un homme en
costume marron, chaussures aux pieds, allongé sur le lit.
Quand il me vit, il se redressa. J’eus très peur et, tout nu,
j’allai rejoindre maman chez la voisine. Je ne frappai pas :
40 j’entrai livide et comme un fou, ne pouvant pas articuler.
Je finis par dire : « Il y a un homme dans l’appartement ! »
Il est évident que maman et la voisine étaient perplexes ;
je finis par expliquer. Nous remontâmes tous les trois,
mais plus personne.
J’étais devenu peureux. La voisine m’emmena chez une
femme qui enlevait la peur. Elle me fit asseoir en face
d’elle ; nous étions reliés par des rubans de différentes
couleurs. Puis elle se mit à dire des prières ; les séances
ont duré neuf jours (« la neuvaine », disait-elle). Je ne sais
pas si ce fut le résultat de cette méthode, mais je n’ai plus
eu peur.
Après plusieurs courriers échangés avec ma grand-mère
maternelle ; maman et sa sœur Carmen réussirent à obtenir
une audience auprès du gouverneur dans son palais d’Été,
un ensemble de constructions mauresques au milieu d’un
parc magnifique avec des plantes tropicales. Cet entretien
permit d’obtenir des visas pour toutes les quatre, en
fournissant des certificats de travail pour mes tantes Thérèse,
Pépica, et Alexandrine. C’est ainsi qu’elles quittèrent
l’Espagne pour venir à Alger.
C’était la première fois que je voyais ma grand-mère et
mes tantes. Elle nous raconta ses déboires avec le parrain
d’Alexandrine, qui avait été sans pitié : il avait dit que
l’argent qu’il avait prêté était au-dessus de la valeur de la
maison. Jamais elles n’auraient pensé qu’il agisse de cette
façon, d’autant plus que du vivant de mon grand-père, il
était très gentil, et impitoyable après. Quelques jours
après, ma grand-mère nous montra des photos de famille.
Quand je vis mon grand-père, que je ne connaissais pas, je
dis : « C’est cet homme que j’ai vu sur le lit. » Tout le
monde resta bouche bée : la photo représentait mon
grandpère en costume marron avec ses trois plus jeunes filles ;
ma grand-mère certifia l’avoir fait enterrer avec ce
costume, ce qui confirma mes dires. Cela est toujours resté un
mystère.
41 Je venais d’avoir quinze ans. Maman travaillait toujours
avec sa machine à coudre ; elle était très fatiguée, et il
fallait emmener ma sœur Marie-Josée à l’hôpital Mustapha
tous les matins pour qu’on lui fasse des séances
d’électricité dans sa jambe malade. Quand mon père
n’avait plus de travail et qu’il partait au café pour en
chercher (!), j’étais à la maison et, pour soulager maman, je
prenais ma sœur de deux ans dans mes bras, avec un
panier pour le change et son biberon ; je descendais la rue
Léon-Roches, la rue Dupleix et la rue Fourchault pour
monter dans le tramway. Pas de place assise, la majorité
des passagers étaient des Mauresques, qui pour rien au
monde n’auraient cédé leur place ; je m’agrippais comme
je pouvais pour ne pas tomber, je descendais au terminus
dans la rue Sadi-Carnot et il y avait encore pas mal de
chemin à pied pour arriver à l’hôpital. En arrivant, il fallait
attendre dans une salle ; les séances se terminaient vers
midi puis il fallait songer au chemin du retour, idem. Je
pensais à maman, qui faisait ça tous les jours ; je
comprenais qu’elle soit fatiguée. En arrivant, j’étais sur les
rotules.

Le beau-frère de mon père, mari de sa sœur Louise, qui
était syndic d’immeubles et agent immobilier, lui avait
trouvé un gros chantier de peinture à faire au Pari mutuel
urbain – Algérie, qui se trouvait au 12, rue du Hamma,
derrière la rue Dumont-d’Urville. Mon oncle était un
homme d’affaires. Il ne lui donnait pas trop de travail,
parce que plusieurs fois, il lui avait proposé des chantiers
en lui demandant de grossir les devis : il n’y avait pas de
souci à se faire, il lui donnerait la préférence et toucherait
la différence. Mon père, cette andouille, pour ne pas dire
autre chose, s’était offusqué, disant que c’était du vol
manifeste et qu’il ne mangeait pas de ce pain-là. Inutile de
dire qu’après ce chantier, ses relations avec son beau-frère
se sont espacées.
42 Quant à la sœur aînée de mon père, qui était ma
marraine et qui se prénommait Marguerite, elle était mariée à
un Corse qui tenait un bordel. Ma tante était à la caisse,
mon oncle était proxénète, il se pavanait et faisait son
trafic de filles. Quand je pense que l’on me critiquait, qu’elle
famille. Ils étaient comme les curés : « Faites ce que je
vous dis, ne faites pas ce que je fais ».

Mes tantes étaient de très belles femmes : grandes,
élancées, belle poitrine… Elles fréquentaient l’hôtel Aletti,
qui abrite dans ses murs le casino municipal, un des
endroits les plus chics d’Alger, qui se trouve sur le boulevard
Carnot. Elles se chamaillaient tout le temps. L’aînée était
insouciante, aimait beaucoup rire, et prenait la vie du bon
côté ; la cadette jouait à la grande dame, on aurait dit
« Madame de ». Un jour qu’elles se trouvaient ensemble à
un cocktail, Louise alla trouver sa sœur très en colère en
lui disant : « Pourquoi dis-tu ton âge à tout le monde ? Ils
savent que nous avons deux ans d’écart, ils vont connaître
le mien ! » En lui rigolant au nez, sa sœur lui
répondit qu’elle n’avait rien à cacher et l’envoya paître.

Nous avons attaqué la peinture au PMU-A. Le
directeur, M. B., s’arrêta à côté de moi ; je peignais un
radiateur. Il se mit à discuter avec moi. Aussitôt, je pris
mon courage à deux mains et lui demandai s’il pouvait me
recevoir dans son bureau tout de suite. Il me pria de le
suivre ; je lui demandai s’il n’avait pas besoin d’un
employé de bureau. Il voulut connaître mon niveau d’études.
Je répondis que j’allais à l’école du soir et que j’étais en
seconde. J’avais de la chance, il recherchait quelqu’un : si
mon père était d’accord, il n’y avait aucun problème.
Je fis tout de suite la demande au paternel, qui accepta.
Je poussai un ouf de soulagement. J’aurais tant voulu avoir
une conversation avec lui, tout lui dire sur moi, ce que je
ressentais, ce que je souffrais de ne pouvoir me confier à
43 personne. Je me demandais, parfois, si je n’étais pas
anormal… Heureusement que j’avais un caractère fort,
c’est ce qui m’a sauvé.

J’étais heureux de commencer ce nouveau travail. Mon
salaire était de 30 000 AF par mois, que je m’empressais
de donner à maman, afin de mettre un peu de beurre dans
les épinards. Je travaillais de midi à 18 h 30 et, quand il y
avait des nocturnes, de 21 h à minuit. Quelquefois, je
travaillais le matin en heures supplémentaires, et parfois
j’arrivais à doubler mon salaire. Cette société était le siège
des courses de chevaux à Alger. À cette époque, rien
n’était informatisé : des hommes prenaient les paris dans
les cafés, sur des carnets de tickets numérotés. Il y en avait
un pour le joueur, le double nous revenait plus les talons
du carnet, ainsi que l’argent récolté, qu’ils devaient
ramener impérativement entre 12 h et 13 h dernier délai. Mon
travail consistait à vérifier les tickets, les talons, pour voir
s’il n’y avait pas de ratures, de surcharge ou un oubli ;
dans ces conditions, la mise était nulle. La vérification
devait se faire très vite ; ensuite, je passais dans la grande
salle pour trier et classer les tickets en double dans des
cases conçues à cet effet (« gagnant », « placé », « placé
gagnant », etc.) On recevait les résultats des courses de la
métropole par télégraphie.
Il y avait un caissier de soixante ans qui me faisait les
yeux doux. Il était marié, avait des enfants et
petitsenfants… Ce n’est pas qu’il me plaisait, mais il était
gentil : il me faisait des cadeaux, surtout en vêtements,
moyennant une gâterie. J’avais tellement été privé
d’argent que je crois que cela me montait à la tête ! J’ai
réalisé que je devenais une putain : pas trop donner, mais
beaucoup recevoir. Jusqu’alors, j’avais toujours porté des
vêtements que l’on me donnait, souvent trop grands, ou
des chaussures trop étroites.

44 Je ne pouvais plus aider maman, dans le sens
d’emmener ma sœur Marie-Josée à l’hôpital ; par contre,
je faisais le ménage, les courses, je préparais à manger et
m’occupais de mes autres sœurs. Quand mon père arrivait
à 13 heures, il ne se souciait pas de savoir qui avait
préparé, du moment qu’il mettait les pieds sous la table et
mangeait. De toute façon, je ne le voyais pas, puisque je
partais au travail vers 11 h 15.
Mon père était le parfait macho. Il est parfois difficile
de parler de cette façon de son père, mais c’était la triste
vérité. Il avait comme devise : « Moi d’abord, les autres
ensuite ». Quand il avait fini un chantier, il donnait un peu
d’argent à maman et gardait le reste ; pour le suivant, il lui
en réclamait pour acheter la peinture, les pinceaux, etc. Un
jour, il avait donné de l’argent à maman qu’elle avait
refusé en lui disant que ce n’était pas la peine puisque dans
quinze jours il faudrait le lui redonner.
Il était très jaloux, mais je crois que ce n’était qu’une
façade, parce qu’il était volage. Il avait attrapé une
blennorragie qu’il avait passée à maman en l’accusant de
l’avoir trompé. La pauvre, épouse espagnole soumise et
fière, ne montrait pas sa peine ; elle n’essayait même pas
de discuter, ni même de montrer ses difficultés. Elle se
débrouillait toute seule.

Mis à part tout ça, j’étais heureux d’avoir ce travail et
de ne plus aller avec mon père. Pour la première fois, je
gagnais de l’argent que je donnais à maman. Les sœurs de
maman arboraient leurs bijoux ; à chaque fois qu’elles en
avaient un nouveau, elles venaient le montrer. Maman
n’avait que son alliance en argent. J’étais en colère ; je
suis allé voir un bijoutier dans l’avenue de la Bouzaréa et
je lui ai acheté une bague sertie de petits diamants. Il est
évident que j’ai dû demander au bijoutier un crédit, qu’il a
bien voulu m’accorder à condition que mon oncle se porte
garant parce que j’étais mineur (la majorité, à cette
épo45 que, était à vingt et un ans). C’est comme ça que maman a
eu son premier bijou. Par la suite, j’ai fait plus fort : je lui
ai acheté une belle chaîne en or avec une grosse médaille
représentant la Vierge. Il va de soi que j’ai donné les
bijoux en présence de mon père pour qu’il n’y ait pas de
quiproquo. Peut-être s’est-il senti vexé ? Toujours est-il
qu’un jour, il lui a offert une montre ; je crois bien que
cela a été son seul et unique cadeau.

erLe 1 novembre 1954, qu’on surnomma « la Toussaint
rouge », au journal, c’est la fièvre : dépêches, téléphones
et télétypes permettent le bilan de la nuit et de la journée.
En tête vient l’Aurès : un caïd tué et, chose plus
incompréhensible, un couple de jeunes instituteurs. Au début,
c’était les éléments nationalistes regroupés au sein du front
de libération nationale qui déclenchèrent une insurrection.
Les autorités françaises appelaient ça « une pacification »
Il fallut de nombreuses années pour reconnaître la guerre
d’Algérie.

Ce couple d’instituteurs auxiliaires était arrivé depuis
moins d’un mois au moment du drame. L’homme avait
convaincu sa femme de venir enseigner en Algérie ; ils
voulaient servir à quelque chose dans la montagne car,
disait-il, il n’y avait que 15 % d’enfants musulmans qui
étaient scolarisés. Il faut dire que dans la montagne, les
garçons gardaient les chèvres et les filles se chargeaient
des corvées ménagères. À douze ans, elles étaient
promises au mariage : plus question de sortir. C’était pour cela
qu’il y avait peu d’écoles et d’instituteurs, faute d’élèves.
Ce couple était en poste à Tiffeldel, une mechta perdue
entre Arris et Biskra, en plein cœur des gorges de
Tighanimine, les plus belles et les plus sauvages de l’Aurès. Ce
lieu représenta l’asile le plus sûr pour les rebelles en
novembre 1954. C’était un immense bastion tout en sommets
et en canyons ; peu de routes avaient été ouvertes, où peu
46 d’étrangers pénétraient. C’est dans ces paysages de
western que le drame éclata.
Les deux instituteurs avaient été vite adoptés par les
Chaouias, pourtant hostiles et méfiants devant l’étranger ;
ils profitaient du long week-end de la Toussaint pour
rendre visite à leur collègue d’Arris, qui les avait invités à
déjeuner. Ils avaient pris place dans le vieux car Citroën
qui assurait la liaison Biskra/Arris, lorsqu’ils furent arrêtés
par le groupe de Chihani Bachir. Ils avaient fait
connaissance dans le car du caïd Hadj Saddok, qui voulut les
protéger. D’après les témoins, il fit remarquer au chef
rebelle que c’étaient des instituteurs de France qui venaient
pour les aider. Une rafale tirée par un rebelle les coucha
tous trois au sol ; seule l’institutrice survécut à ses
blessures.

À Alger, cela n’était pas mieux et les gens
commençaient à s’inquiéter. On ne parlait que de ça. De plus il y
eu des bombes incendiaires aux entrepôts de pétrole
Mory ; une autre au petit hôtel particulier de radio Alger, situé
dans le bas de la rue Hoche ; en plein quartier résidentiel
européen. Une autre à la rue Michelet, équivalent aux
champs Elysées de Paris. Ce même jour, il y eut le feu aux
hangars, aux dépôts de liège à Bordj Ménaïel ; les lignes
coupées à Tizi-Ouzou ; gendarmerie de Tigzirt attaquée à
la grenade, engins incendiaires à Boufarik, et pas mal de
soldats tués un peu partout.
Depuis ce jour, on ne vivait plus ; on avait peur de
sortir, d’aller travailler… Il fallait avoir les yeux devant et
derrière pour ne pas recevoir une balle dans la tête. Cela
devenait un enfer.

Ma tante Marguerite était partie avec son mari corse à
Casablanca (au Maroc), où ils tenaient un bordel, de vingt
filles, paraît-il. Ils étaient revenus à Alger et avaient acheté
un studio rue d’Isly. Le Maroc était protectorat français et,
47 en 1956, l’indépendance fut proclamée. Je crois que c’est
pour cette raison qu’ils revinrent à Alger ; ils s’étaient
expatriés peut-être pour ne pas que l’on sache ce qu’ils
faisaient. Cela apaisait leurs consciences et la morale était
sauve.
Ma tante me demanda de venir la voir un dimanche
matin. J’arrivai à 11 h ; ils étaient encore au lit. Je
m’excusai ; ils insistèrent pour m’offrir un café pendant
qu’ils déjeunaient. À un moment, mon oncle s’éclipsa et
ma marraine me posa la question : « Est-ce que tu es un
homosexuel ? » Je ne m’attendais pas à ça. J’avais
l’impression d’avoir reçu un coup de massue. Le choc a
été si violent que les larmes me montèrent aux yeux. Mon
oncle, qui était à l’affût, me dit : « Si c’est vrai, tu
déshonores la famille. » En entendant de tels propos, surtout
venant d’eux, qui avaient beaucoup à se reprocher, la
colère et les larmes me submergèrent. Ma tante essaya de me
calmer en disant que mon attitude prouvait que ce n’était
pas vrai, mais je partis sans demander mon reste. Après
réflexion, je me demande si mon père n’était pas pour
quelque chose dans cette affaire, puisqu’il n’avait pas le
courage d’affronter le problème.
Dégoûté, je pris le tramway et j’allai au magnifique
Jardin d’essai. Je me promenai dans l’allée des bambous et
des cocotiers exubérants. Ce jardin faisait la fierté des
Algérois ; il fut repris par l’État en 1914. Il y eut de
nombreux aménagements et la création d’un jardin à la
française. Une pépinière produisait et diffusait des
végétaux indigènes, le jardin était rempli d’oiseaux de toutes
sortes, c’était le paradis. Je venais assez souvent m’y
ressourcer et me changer les idées.
J’étais sur un banc à méditer. Un jeune d’environ
vingtcinq ans passait et repassait ; au début, je ne faisais pas
attention à lui, puis il s’est assis à côté de moi et nous
avons commencé à discuter. Il a mis sa main sur ma cuisse
en me disant que j’avais de beaux yeux. Nous avons fini
48 par aller chez lui ; c’était un amant remarquable. Par la
suite, nous avons continué de nous revoir.

À mon travail, en plus du vieux qui m’entretenait, il y
avait un homme de quarante ans, marié, trois enfants, qui
me draguait. Il me proposa de faire un tour sur sa grosse
moto. Nous avons été sur les rochers du casino de la
Corniche ; cet établissement était un music-hall qui avait
accueilli les plus grandes vedettes de l’époque. Quant à
mon amant, je fus déçu.

49 Amour d’Alger
« Le casino de la Corniche »
Gabriel Audisio

Amour d’Alger, Amour de l’Algérie
Chaque fois que je le puis, autant que je le puis,
Je déclare cet amour et je tâche de le faire partager.

Et toujours, grise ou bleue, opalescente ou verte,
Houleuse ou radieuse, immensément offerte,
La mer, toute la mer, par ma fenêtre ouverte !

ALGER MA BIEN-AIMÉE
Claude-Maurice Robert

50 Je tenais à faire partager par ces quelques vers le pays
de ma naissance. On ne peut pas oublier une terre où l’on
a ouvert les yeux, qui vous a nourri jusqu’à l’âge de vingt
ans et qui, d’un coup de baguette, vous a propulsé à des
milliers de kilomètres seulement avec une valise. On a
l’impression de s’être fait arracher un membre.

Malgré les événements, il fallait continuer à vivre ;
malgré la peur. J’ai mis le holà avec l’homme marié de
quarante ans qui travaillait avec moi, mais je sentais qu’on
commençait à jaser. En bas de mon travail, il y avait un
bar qui s’appelait La Mamma fréquenté par une majorité
de légionnaires, qui en avaient fait leur PC et surtout, qui
s’y retrouvaient. Il y avait beaucoup d’Allemands. Quand
je quittais mon travail, je me dirigeais directement dans ce
bar boire un coup. Avant d’y entrer, je regardais en l’air ;
il y avait pas mal de collègues qui m’espionnaient aux
balcons. Je m’en foutais. Je pense que c’était dû à la
jalousie et à l’envie.
J’étais devenu un habitué. Les légionnaires m’offraient
à boire, on discutait, on riait… Dans le lot, il y en avait un
qui me plaisait. Il s’appelait Helmut ; grand, blond,
costaud, il avait un petit logement près de la gare maritime.
On y entrait par un grand portail fermé à clef qui donnait
dans une cour où il y avait trois ou quatre logements. Le
sien était constitué d’une longue pièce toute en longueur
de dix mètres de long sur deux mètres cinquante de large,
avec des fenêtres, et partagée par des cloisons très
minces : l’une pour la cuisine et l’autre pour la chambre. Il n’y
avait de place que pour le lit, c’était une alcôve. Nous
passions des moments agréables dans ce logement qui
ressemblait à une véranda, sauf que les fenêtres étaient à
1,50 m du sol. Par la suite, j’ai su qu’ils étaient trois ou
quatre légionnaires à louer ce logement, qu’ils occupaient
en fonction des permissions. De ce fait, je devenais la pute
qui allait de l’un à l’autre. Encore une fois, j’avais été
51 trompé : je croyais qu’Helmut avait un peu de sentiments
pour moi, mais je suis vite redescendu sur terre. Il est
évident que j’ai coupé court à nos relations.

C’est à l’âge de 12 ans, que j’ai appris l’existence de
mon frère ; car mon père, toujours autoritaire, lui a dit : Tu
es autonome maintenant, tu peux venir manger le
dimanche midi chez nous.

J’ai eu le plaisir de faire sa connaissance, moi qui avais
toujours rêvé d’avoir un frère, j’en avais un qui me
tombait du ciel ; aussitôt j’essayais de sympathiser avec lui,
peine perdu. Un dimanche après avoir déjeuné, mon père
allait faire sa sieste comme d’habitude, demanda à mon
frère de m’emmener avec lui promener ; nous sommes
donc partis à pied de chez nous en passant par l’Avenue de
la Bouzaréa, la rue Bab-Azoun et nous arrivâmes à
l’Opéra place Bresson et du square Aristide Briand.
L’opéra fut inauguré le 29 septembre 1853 ; il fut
détruit complètement après un incendie le 19 mars 1882, la
reconstruction fut achevée en 8 mois et l’inauguration eut
erlieu le 1 décembre 1883. Le square Bresson était un lieu
apprécié pour ses ânes (qu’on appelait des bourricots). J’ai
souvent chevauché l’un de ces ânes (quand ma tante
Marguerite me donnait la pièce, lors de mes visites le
dimanche) ; le circuit était court et toujours le même, les
bourricots n’avaient même plus besoin de guides, ils
étaient pressés de faire la boucle pour retrouver leur sac
d’avoine et de caroubes.
Nous arrivions au Square Aristide Briand, quand mon
frère me tira par le bras et me dit : devant nous il y a deux
amis à moi, que je ne peux éviter, je vais te présenter
comme un ami, parce que personne ne sait que j’ai une
famille et encore bien moins un frère. J’ai été froissé qu’il
me renie, si le contraire s’était produit, j’aurais été ravi de
le présenter. Je lui répondis : « Va avec tes amis, tu
52 n’auras pas besoin de me présenter, moi je vais faire un
tour de bourricot. »

Toujours au bar de la Mamma, je fis connaissance
d’Andréas. Il y avait un moment qu’il me reluquait. Nous
avons fait connaissance. Nous nous retrouvions dans un
petit hôtel minable qui se trouvait dans la même rue. La
porte de la chambre avait bien une serrure, mais pas de
clef ; la propreté laissait à désirer. Il y avait un lavabo avec
eau froide uniquement, ce qui nous permettait de faire un
brin de toilette. Il m’emmenait au restaurant, on allait se
baigner dans cette Méditerranée si douce avec ces plages
de sable fin… Je recherchais l’âme sœur, mais je ne la
trouvai pas encore cette fois ; l’amour avec un grand a.

La grand-mère maternelle de mon demi-frère Francis
décéda. Notre père le fit venir chez nous. Il avait dix-sept
ans et travaillait comme mécanicien chez un
concessionnaire Renault. Cela n’arrangea pas le problème du
couchage à la maison, car nous étions déjà quatre à dormir
dans la salle à manger et tous les soirs on dépliait les lits.
Cette pièce devenait un véritable dortoir. Il fallut acheter
un lit de camp pour mon frère, qu’on installa près de la
porte-fenêtre qui donnait accès au balcon. Inutile de dire
qu’on ne pouvait plus bouger quand tout le monde était
couché.
Mon frère arrivait du travail vers 18 h 30, montait son
lit de camp et se couchait, sous prétexte qu’il était fatigué.
Si maman avait à faire sur le balcon, pour étendre le linge
ou faire autre chose, elle était feintée. Elle fit la remarque
à mon père, qui engueula Francis en lui disant qu’il fasse
du sport, que ce n’était pas normal d’être fatigué à son
âge, etc. Je rigolais doucement : cela me rappelait des
souvenirs ! Mon frère s’exécuta et alla faire du sport.
Mon frère Francis était d’un caractère renfermé et un
peu sournois. De plus, il avait peur de mon père. Avec
53 moi, c’était le jour et la nuit : plus je grandissais, plus je
tenais tête à mon père. Peut-être aussi avait-il été élevé
dans un cocon par sa grand-mère ; je crois en tout cas qu’il
était complètement dérouté par sa nouvelle vie, à tel point
que, devant l’incompréhension de mon père, il devança
l’appel et il partit à l’armée dans l’aviation ; il voulait être
mécanicien dans les avions. Je ne sais pas ce qui s’est
passé, mais six mois après, nous avons appris que mon frère
avait fait une crise de démence : il avait tout cassé, avait
déchiré ses vêtements, et s’était retrouvé à l’hôpital
Maillot. Cela devait être grave, pour qu’il ait été réformé, car
pendant la guerre d’Algérie, il était impossible d’être
réformé.
La nuit, pour uriner, mon père n’allait pas aux toilettes :
il avait résolu le problème en pissant dans une bouteille en
plastique après avoir découpé le haut. Il fumait
terriblement, ce qui lui occasionnait des toux suivies de crachats,
qui fusaient directement au sol. C’est maman qui
ramassait et nettoyait ces saloperies ; par la suite, elle mit des
journaux par terre, qu’elle n’avait plus qu’à mettre à la
poubelle. De plus, il transpirait beaucoup des pieds :
quand on entrait dans la chambre après une nuit, c’était
une infection, l’air était irrespirable. Dans la chambre, il
n’y avait qu’une table de nuit, de son côté. Maman,
comme cela se faisait en Espagne quand il y avait un deuil
dans la famille, avait l’habitude d’allumer une veilleuse.
C’était un verre avec de l’eau, de l’huile et une mèche. À
Alger, comme dans tout pays d’Afrique, il y avait
beaucoup de mouches qui tombaient dans cette veilleuse, qui
finissait par s’éteindre faute de carburant. Mon père avait
l’habitude, tous les soirs, d’emmener un verre d’eau, car il
avait soif la nuit. Une nuit, il se réveilla à moitié, à tâtons
il se trompa et prit la veilleuse pleine de mouches qu’il
avala ; inutile de dire qu’il réveilla toute la maison par ses
cris et ses jurons. Dans mon lit, je jubilais et je rigolais en
mettant ma tête dans l’oreiller – malheureusement moins
54 ensuite, car c’est maman qu’il engueula, en disant que
c’était de sa faute.

J’étais toujours content de mon travail. Parmi les
employés qui travaillaient dans les bars, il y avait aussi des
propriétaires. Il y en avait un qui se prénommait Victor et
qui tenait son bar dans la rue Rovigo. Je le voyais tous les
jours, quand il portait l’argent et les tickets de courses.
Quand je le regardais, il passait sa langue sur ses lèvres et
quand c’est moi qui m’occupais de lui, il m’invitait à venir
le voir dans son bistrot. Il insistait lourdement et je finis
par y aller. Il fermait son bar à 20 h 30 à cause des
événements. Ce qui devait arriver arriva.
Un dimanche soir, alors que j’allais chez Victor, je vis
qu’il discutait au bar avec un jeune homme de vingt ans
qui buvait une anisette, boisson préférée des Algérois. Il
me présenta Pascal, tout en faisant un clin d’œil dans sa
direction. Il nous laissa seuls. Il fallait reconnaître que
c’était un bel homme, athlétique. Je tombai sous le
charme ; peut-être serait-il celui « avec un grand a », une
amitié sincère ? Je voulais y croire. Il me dévorait des
yeux. On ne s’occupait même plus des autres clients : on
discutait, on était seuls au monde. De temps en temps, nos
genoux se touchaient ainsi que nos mains ; nous étions sur
un nuage. À la fermeture du bar, vers 20 h 30, Victor,
voyant notre manège, décida de nous inviter à manger,
puis on décida de coucher chez lui. Ce fut une nuit
mouvementée et chaude.
Pascal avait reçu son ordre d’appel sous les drapeaux :
il devait partir le jeudi suivant notre rencontre. On avait
décidé de passer la nuit de mercredi à jeudi ensemble,
toujours chez Victor. Après cette nuit blanche, au moment de
la séparation, il pleurait en disant que je serais le seul dans
sa vie, qu’il ne pourrait pas m’oublier. Je trouvais cela un
peu gros… Enfin, comme je l’ai dit : je voulais y croire. Il
me donnerait des nouvelles par l’intermédiaire de Victor,
55 parce qu’il était hors de question de m’écrire chez moi
(because mon père !). Au début, je reçus des lettres
enflammées. Je répondais, je lui envoyais des colis. Puis
silence total. On commençait à s’inquiéter, vu la guerre
d’Algérie. Victor connaissait les parents et apprit que tout
allait bien. Pour moi, la douche fut froide : une fois de plus
j’étais déçu.

Depuis la naissance de ma sœur Marie-Josée, maman
ne voulait plus d’enfants, mais mon père l’engrossait
régulièrement. Depuis toujours, à lui le plaisir ; le reste lui
importait peu. Elle faisait des fausses couches, provoquées
par ces femmes qu’on appelait des « faiseuses d’anges ».
Cela encore me mettait dans des colères folles. Mon père
ne savait pas comprendre les autres, surtout les
homosexuels. Je me rappelle qu’un jour, il avait dit à table : « Si
un jour j’avais un fils comme ça, je préférerais le tuer ou
qu’il aille en prison. » Je pense que lorsqu’on fonde une
famille, il faut assumer ses responsabilités et comprendre
les autres sans être égoïste.
Au début de l’année 1957, maman fut enceinte pour la
énième fois. Le docteur lui affirma qu’il ne fallait
absolument pas faire une autre fausse couche provoquée ; qu’elle
en avait déjà fait dix et que si elle faisait celle-ci, elle
passerait l’arme à gauche. De plus, il fallait qu’elle accouche
en clinique et non plus à la maison. Pour pouvoir faire une
fausse couche naturelle, elle monta sur le triporteur avec
mon père en lui disant d’aller dans des chemins
caillouteux, pour avoir beaucoup de secousses ; elle soulevait des
poids lourds, comme une lessiveuse pleine de linge
mouillé, mais rien à faire. Le 24 décembre 1957 naquit ma
quatrième sœur, que l’on prénomma Marguerite (prénom
de notre tante, la sœur aînée de notre père). Bien entendu,
mon père déclara cette dernière le 28 décembre ; comme
toujours, il faisait la fête au bistro. Je suis sûr de la date,
parce que j’aidais maman à préparer le repas de Noël.
56 Dans la soirée, elle se précipita dans sa chambre (elle avait
honte devant moi, j’allais avoir vingt ans) avec une cuvette
d’eau. Inquiet, je lui demandai si tout allait bien ; elle me
répondit : « Non, demande à la voisine du dessous qu’elle
monte me voir. Ensuite, tu vas chercher un taxi pour
m’emmener à la clinique. » J’ai descendu en courant la rue
Léon-Roches jusqu’aux Trois-Horloges pour dire au taxi
d’aller chercher maman, puis je suis allé voir mon père,
qui était au bar de la rue Rochambeau, pour lui annoncer
la nouvelle. L’accouchement s’est bien passé ; maman
allait bien. Je ne suis allé la voir que le lendemain matin
en allant faire le marché. Cette clinique se trouvait à la
Basseta ; c’était une côte très raide. À pied, plus les
commissions, j’étais vanné ! Ma sœur Marguerite était menue,
belle et très brune.

Au début de l’année 1958, j’ai reçu l’ordre d’appel sous
les drapeaux. Je devais rejoindre mon unité le 6 mai. Au
grand désespoir de maman, je devais faire mes classes
dans le village de Boghari, situé dans la montagne. Pour la
première fois, je vis mon père inquiet pour moi. Il insista
pour m’accompagner au train.

La guerre d’Algérie a été une désolation pour les
piedsnoirs et les Arabes, car on vivait dans une harmonie
parfaite ; les Français avec leur gaieté, leur acharnement,
leurs conseils ; des rapports de bon voisinage, des amitiés
nouées entre les hommes, sous un ciel qui n’épargnait ni
les uns ni les autres ; dans la voix, dans les gestes, dans les
attitudes des pieds-noirs, il y avait l’Orient. Nous étions
des gens de toute sorte avant qu’un malheur commun nous
modifie au long de ces huit années de tumulte. Je crois que
de gros colons parfois odieux et des petits parfois
communistes ont contribué au soulèvement. De plus, et cela est
ma conviction personnelle, les grandes puissances
européennes et surtout l’Amérique ont tout fait pour que cette
57 guerre éclate : le monde avait peur, car la France avait
trouvé du pétrole au Sahara. Elle serait devenue trop
puissante.
Chez les vieux musulmans, la rébellion fut d’abord
accueillie avec réticence. Ils étaient choqués par les collectes
et les attentats ; certains appelaient le FLN « la
voyoucratie du MTLD » (Mouvement pour le triomphe des libertés
démocratiques, comité des six chefs de la révolution).
La Casbah, ville essentiellement musulmane, avec ses
ruelles étroites, permettait de circuler en passant d’une
terrasse à l’autre sans se faire remarquer. Un membre du
FLN, s’il était poursuivi, pouvait frapper à n’importe
quelle porte, se glisser dans n’importe quelle maison, et
ainsi se volatiliser au nez et à la barbe de la police, quand
il ne se déguisait pas en Mauresque. Par ces terrasses
chargées de femmes, d’enfants, de plantes, de chats,
hissant le grand pavois des lessives, le FLN introduisit ses
hommes, ses armes, ses laboratoires de bombes ; ce fut la
bataille d’Alger.

Nous eûmes la visite de François Mitterrand, alors
ministre de l’Intérieur, responsable de l’Algérie, qui vint se
rendre compte de la situation sur place. Il fut accueilli par
des banderoles, prit son bain de foule et prononça des
mots historiques : « L’Algérie, c’est la France. » À l’issue
de son voyage, le gouvernement décida d’envoyer des
renforts. Alors, pour beaucoup se posa le problème
d’accepter ou non la répression. Ce fut la chute de
Mendès France.

La majorité des maisons étaient surmontées de terrasses
et c’était un art de vivre. J’ai connu une jeune femme de
Bab El Oued qui, quand, en 1962, elle comprit qu’elle
devait abandonner son quartier pour vivre à Paris, s’écria
en pleurant : « Comment je ferai sécher mon linge ? »
Dans chaque bistrot, il y avait la tchatche, autrement dit la
58 parlote, un forum où chaque citoyen avait son mot à dire.
Dans ces petits cafés de Bab El Oued, par la tchatche on
faisait et refaisait inlassablement, avec ses mains et surtout
avec son cœur, les « événements d’Algérie » et du monde.
Un jour que je rendais visite à Victor dans son bistrot,
je surpris une conversation entre trois clients. Il y avait
Sauveur, Benjamin, et un autre que tout le monde appelait
Tonton Éloi, qui sirotaient une anisette.
« Mais pourquoi tu te fais du mauvais sang ? disait
Benjamin. Toi, que ti’aies le chapeau melon ou la chéchia,
ti’auras toujours la tête de Sauveur, va ! »
Pendant trois minutes, Sauveur s’était demandé s’il
allait faire la tête, et puis non.
« Écoute, Benjamin : supposons que les Arabes, y vont
tous à l’école. Qu’est-ce qui va se passer ?
— Ti’as peur qu’y soyent plus intelligents que tes
gosses ?
— J’ai peur que comme y sont neuf millions et nous,
un…
— Ah ! Tu veux pas qu’y z’apprennent la preuve par
neuf ? C’est pas un mauvais calcul de ta part ! »
Comme toujours, Tonton Éloi orienta la conversation
sur les femmes :
« Si y veulent être comme nous, pourquoi qu’y
z’auraient plusieurs femmes ?
— Ti’es jaloux, c’est ça ! Et qui c’est qui t’empêche,
dégourdi que ti’es ? »
Là, fou rire général ; moins franchement chez les
femmes. Tonton Éloi attendit que ça se passe et poursuivit
sec :
« Plusieurs femmes, ça fait des gosses en pagaille ;
toutes les allocations qu’y toucheraient, c’est normal, alors t’y
crois ?
— Eh ben qu’est’c’qui t’empêche ? rétorqua Sauveur.
Qu’est’c’ti attends d’en faire avec Germaine, toi ? Allez,
59 cours, cours ! Et fais pas du travail arabe, hein ? Nous fais
pas carnaval dans la famille ! »
Puis ils se mirent tous à parler de politique, en disant
que c’était la faute du gouvernement Mendès France.
« Qu’y croit, disait Benjamin, que pasque la France,
elle a perdu l’Indochine à Diên Biên Phu, que l’Algérie,
c’est pareil, c’est une colonie ! Donc on doit la perdre !
— Comme si y a pas colonie et colonie ! Comme si en
Algérie y a pas que des Français, tandis qu’en Indochine,
c’est tous des à moitié hindous, à moitié chinois, répliqua
Sauveur.
— Tandis que les Arabes, eux, y sont à moitié du
Poitou, à moitié du douar Nenez [Douarnenez] ! », ironisa
Tonton Éloi.
Les autres haussèrent les épaules.
« Qu’on leur donne des libertés, tu vas voir la liberté
qu’y vont prendre de nous jeter à la mer comme il faut, un
d’ces jours ! » reprit Sauveur.
Les autres haussèrent de nouveau les épaules et la
conversation se termina, car Victor allait fermer le bistrot.

Le 6 mai 1958, comme promis, mon père m’accompagna à
la gare. Jamais je ne l’ai trouvé aussi gentil et prévenant.
Peut-être m’aimait-il ? Il resta jusqu’au départ du train et
me donna un billet de 100 anciens francs. Quand le train
démarra, je me suis mis à penser de ce que j’allais devenir,
je pensais à la mort, j’étais entre les mains du destin. Ce
train roulait à une vitesse de 30 km/h, il me semble qu’on
aurait pu descendre et le reprendre en route. Quand nous
sommes arrivés en gare de Boghar, un camion militaire
nous attendait ; les futurs militaires pieds noirs se sont
rassemblés, nous étions une quinzaine. Nous sommes
montés dans ce fameux camion et en route pour Boghari,
une caserne à côté du col de Birin (1 143 mètres).

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