Villes d Orient
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Description

Ce numéro balaye un très large spectre géographique allant de l'extrême Orient insulaire (nord et sud) aux confins du Sahara occidental, emmenant au passage deux régions chinoises, un pays d'Indochine, deux pays d'Asie centrale, un pays du Levant, un autre des Balkans et l'Algérie méditerranéenne. Dans tous ces Orients, ce sont en fait les villes qui sont explorées, les villes d'aujourd'hui avec leur double face : l'édifice des siècles, qui portent le poids des populations accumulées, et la projection dans le siècle nouveau, qui oublie volontiers ou voudrait oublier cette charge humaine.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2010
Nombre de lectures 289
EAN13 9782296235137
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’HARMATTAN 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-09721-6
EAN : 9782296097216

Fabrication numérique : Actissia Services, 2013
n°30


VILLES D’ORIENT
Pulsions refondatrices et réparations

Dossier dirigé par Philippe Haeringer
( Orients Urbains )
Revue périodique paraissant trois fois par an
Numéro d’enregistrement 25020302


Directeur de publication
Wafik Raouf
wafik_raouf@hotmail.com

Coordinateur
Ata Ayati
ataayati@yahoo.fr

Lectures et corrections
Michel Guillon
Monique Jouffroy
Alexandre Lengagne


Comité de lecture
• Djamshid Assadi, Groupe E.S.C. Dijon-Bourgogne • Fabrice Balanche, Université de Lyon II • Lotfi Bennour, Université de Technologie de Belfort-Montbéliard • Jacques Fontaine, CNRS et Université de Franche-Comté • Gérald Gaillard, Université de Lille • Philippe Haeringer, Université de Paris Ouest Nanterre-La Défense • Edmond Jouve, Université de Paris V • Salah Oueslati, Université de Poitiers


Eur Orient : 89, avenue du Roule
92200 Neuilly (France)
Tél : 01.47.22.90.12
Fax : 01.47.45.41.36
eurorient@free.fr
www.eurorient.net
Revue publiée avec le concours
du Centre national du livre

La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou ses ayants droits, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.
POURQUOI LA REVUE EURORIENT ?
Un pont entre deux mondes


En un temps où l’Orient et l’Occident semblent revivre un épisode d’incompréhension réciproque, à la fois culturelle, politique et économique, il est bon de jeter des ponts. Une longue histoire d’interdépendance entre ces deux berceaux de civilisation invite à ce rapprochement.
Cette revue proposée par des intellectuels des deux versants de la Méditerranée souhaite apporter sa contribution, ne craignant pas d’élargir l’échange à l’ouest jusqu’en Amérique, à l’est et au sud jusqu’au plus profond de l’Asie et de l’Afrique. Les sujets publiés sont souvent de l’ordre des sciences politiques , mais concernent également les questions de société , le monde urbain , les défis économiques et les migrations .
En filigrane apparaissent des visions du monde et de l’homme qui parfois convergent, parfois s’éloignent. Mais l’échange des savoirs est la meilleure façon d’additionner les expériences et d’en valoriser la diversité.
Dossier
Introduction
PULSIONS ET REPARATIONS


Ce volume n°30 fait suite au numéro 23 {1} . L’un et l’autre ont la particularité d’émaner d’un groupe constitué autour d’une équipe doctorale. L’équipe est sise à l’Université Paris Ouest, autrefois Paris X, au sein de l’école doctorale EOS (Economie-Organisations-Société). Le groupe, plus large, accueille d’une manière informelle des doctorants, post-doctorants et enseignants inscrits ou opérant dans diverses écoles et universités françaises ou étrangères. La moitié des membres d’ Orients Urbains sont architectes, les autres sont géographes, économistes, sociologues, historiens, politologues, parfois littéraires. Ceux de l’équipe centrale préparent ou ont soutenu une thèse d’Aménagement urbain et d’Urbanisme.

Une autre particularité de ce volume comme du précédent tient à la diversité des origines nationales des auteurs. C’est pour une grande part en raison de cette disparité des langues, des cultures et des formations universitaires qu’il a fallu passer par une sorte d’atelier d’écriture. Entrer dans le logos académique français, ou plus simplement dans la langue française écrite n’est pas chose aisée. On n’en retrouve pas moins et mieux l’empreinte des lieux, des univers et des tempéraments.

Comme le numéro 23, celui-ci balaye un très large spectre géographique allant de l’extrême Orient insulaire (nord et sud) aux confins du Sahara occidental, emmenant au passage deux régions chinoises, un pays d’Indochine, deux pays d’Asie centrale, un pays du Levant, un autre des Balkans et l’Algérie méditerranéenne {2} . Dans tous ces Orients, ce sont en fait les villes qui sont explorées, les villes d’aujourd’hui avec leur double face : l’édifice des siècles, qui porte le poids des populations accumulées, et la projection dans le siècle nouveau, qui oublie volontiers ou voudrait oublier cette charge humaine.

La plupart des villes étudiées, comme le reste du monde urbain, ont connu dans la deuxième moitié du vingtième siècle une phase d’expansion démographique qui, par son ampleur inédite, a détruit l’équilibre subtil des matrices historiques. On le constate aisément, mais pathétiquement, dans les oasis du Sud algérien, tant était fragile autant que miraculeuse et belle l’alliance que les hommes avaient pu établir avec une nature extrême. Mais à une toute autre échelle, la transformation subite de Pékin à l’occasion des derniers Jeux Olympiques a produit, sous le regard du monde entier, le même désastre. Pékin était en retard sur Shanghai qui, en revanche, avait bien été dans le tempo du monde. Lorsque la première pierre du nouveau Shanghai fut posée en 1990, c’est comme si un signal avait été donné, quelques mois à peine après la chute du mur de Berlin.

C’est en effet la « libération » feinte ou réelle du bloc communiste qui sembla, au-delà même de ses frontières, libérer les modèles urbains à la fois dans ce que l’on appelait le deuxième monde et dans le « tiers-monde ». Le champ du groupe Orients Urbains prend en écharpe une partie de ces deux mondes du XX e siècle. Dans l’un et l’autre, qui se confondaient quelque part en Chine, les villes avaient jusque là supporté jusqu’à l’apoplexie leur surpoids démographique sur les trames anciennes, ou sur des trames reconduites à l’infini, jamais suffisantes à absorber le flux des populations nouvelles. Dans ce schéma sans issue et angoissant, il était généralement admis que le temps des utopies urbaines, et même celui de la planification d’anticipation très en vogue jusqu’au milieu du siècle, était révolu. Seule prévalait la planification réparatrice. Il y avait à la fois une « explosion » urbaine et une torpeur urbanistique. Un exemple comme celui d’Abidjan, porté à bout de bras par l’ancienne puissance coloniale, faisait pour une poignée d’années exception. Celui de Bucarest aussi, mené par un despote ubuesque. Ou encore ceux, beaucoup plus convaincants, des « petits dragons » des mers jaunes et, à peine plus tard, des émirats pétroliers du Golfe persique. Ce sont eux, dragons et émirats, qui allaient à la fois servir de modèles et d’aiguillons financiers aux grandes villes continentales « libérées ».

Nous commençons à avoir un peu de recul sur cette phase de l’histoire urbaine qui va bientôt fêter ses vingt ans. Pas assez pour en mesurer toutes les conséquences, mais assez pour confirmer sa durée et sa solidité, à présent qu’elle semble devoir sortir intacte de la crise financière mondiale de 2008. Il n’est que de constater sa prospérité toute juvénile dans l’une des dernières conquêtes de cet urbanisme financier et systématiquement futuriste, Phnom Penh, ou encore à Damas, qui offre sa stabilité politique aux franges d’une Mésopotamie en guerre. Assez aussi pour voir poindre, ici ou là, quelques remords quant à l’aveuglement qu’un tel urbanisme de table rase engendre sur le sort de la majorité des citadins.

On lira dans ce volume des exemples très divers de cette velléité de « réparation ». Y sont mêlés des cas où l’on entend corriger les excès de la nouvelle urbanisation et d’autres où l’on s’applique à panser les plaies de l’ancienne urbanisation. Les configurations sont trop hybrides et topiques, et les angles d’attaque des thèses trop singuliers, pour qu’on puisse les exposer dans un ordre logique. On les évoquera donc dans l’ordre géographique où les articles sont ici rangés, en partant de Séoul, la plus lointaine.

Séoul (Yunjoo Lee). C’est aussi l’une des plus grandes mégapoles du monde, à la tête du plus continental des « petits » dragons. Face à un Japon admis dans le « premier » monde, Séoul a mis les bouchées doubles. Ce que Shanghai a lancé en 1990, Séoul l’a fait en 1970, fondant son double moderne sur l’autre rive de son fleuve. Les Coréens ont déjà eu le temps de constater les dérives de cette urbanisation à marche forcée. Dès les années 1990 ils ont voulu la corriger, en réparer les dommages. Mais il est difficile de réfréner les logiques d’une machine aussi lourde : le projet « New Town » des années 2000, dont l’objectif était d’humaniser et de reverdir la ville, s’est traduit par un réflexe bulldozer. L’aimable « renouvellement urbain » s’est mué en une brutale tentative de « refondation ».

Pékin (Hehui Liao). Dix ans après Shanghai, la capitale chinoise est devenue l’archétype de la refondation sur table rase. Le chantier des jeux olympiques n’explique pas tout. Le « boulevard de l’électronique », une artère du péricentre, n’a pas attendu pour se refonder sur lui-même à trois reprises en une décennie. L’article de Hehui Liao a l’originalité de sonder les cœurs des jeunes vendeurs qui profitent de ce miracle. Et l’on constate que si la « réparation » n’est pas encore à l’ordre du jour de la mégapole, elle s’opère souvent à très courte échéance dans les projets de vie. Tel jeune abandonne cette course sans but, tel couple se défait, et ceux qui s’accrochent prennent néanmoins conscience de l’aridité des chiffres, voire de la duperie à laquelle ils se prêtent.

Wuhan (Min Xin et Clément-Noël Douady). Au beau milieu du territoire chinois, à mi course du fleuve Yangzi, Wuhan ne fait donc pas partie de la Chine côtière triomphante. Cette grande ville n’est pas sans orgueil, mais il semble que son développement plus lent lui donne le loisir de tempérer le modèle urbain de la Chine nouvelle. Elle a certes ses tours de verre, ses villes nouvelles, sa « vallée des systèmes optiques », mais son programme laisse place à une certaine sollicitude à l’égard des quartiers historiques, de l’habitat populaire, de la mise en valeur des berges fluviales. Renouvellement et refondation paraissent y faire bon ménage. Ne serait-ce qu’un leurre ? La pagode « de la grue jaune », antique et neuve à la fois, nous invite à réviser nos catégories d’analyse.

Jakarta (Mélanie Robertson). La mégapole javanaise n’a pas attendu les années 1990 pour amorcer son envolée moderniste. L’ouverture de l’économie indonésienne date de la fin des années 1960, mais ce n’est qu’à partir de 1985 que les capitaux étrangers se bousculèrent jusqu’à la crise. En 1998, Jakarta s’est réveillée sur le constat d’un grand désordre : une urbanisation tentaculaire sacrifiant de précieuses plaines rizicoles, de graves problèmes de gestion liés à l’aveuglement d’un centralisme d’Etat, paradoxalement aggravés par un éclatement des responsabilités. La « réparation » est donc à l’ordre du jour derrière le concept de reformasi , qui recherche un difficile équilibre entre un renforcement des compétences locales et une cohérence globale.

Phnom Penh (Adeline Carrier). Le chaos des droits du sol engendré, dans la capitale cambodgienne, par l’incroyable et tragique épisode de l’évacuation quasi complète de ses deux millions d’habitants en 1975, n’en finit pas d’inspirer des lois de mise en ordre qui ne parviennent pas à régulariser la situation. Mais un nouveau typhon s’abat sur la précarité ambiante : les promoteurs de toute l’Asie du Sud-est se précipitent sur cette dernière terre promise pour y pousser leurs projets de « new towns » mirifiques et autres centres d’affaires. Pour qui ? On ne sait. En 2003, le pouvoir s’engagea à compenser les spoliations par le principe du « land sharing » mais, six ans après, on voit bien que cette velléité de réparation n’a pas résisté aux coups de boutoir des bulldozers en folie.

Astana, Almaty, Atyraou (Adrien Fauve). Après avoir pris son indépendance de l’ex-URSS en 1991, le Kazakhstan voulut s’offrir une nouvelle capitale en pleine steppe : Astana. Mais l’ancienne capitale, Almaty, nichée au creux d’un piémont fertile, conserve sa prééminence culturelle, tandis qu’un troisième pôle, Atyraou, se constitue autour des promesses pétrolières de la Caspienne. Les Kazakhs, aux traditions nomades, sont accoutumés à la mobilité de leurs capitales. Mais il leur faut accepter la gabegie des constructions somptuaires de la représentation politique (à Astana) ou du pouvoir économique international (à Atyraou), tandis que les rues des quartiers populaires restent de sable ou de boue. Ici, l’heure de la réparation n’a pas encore sonné.

Damas (Anas Soufan). Cela fait bien trente ans que la Ghouta n’est plus reconnaissable : l’oasis qui a nourri Damas depuis des millénaires est pleine comme un œuf. Et la rivière qui l’alimentait a disparu. Cependant, des masses de capitaux arabes (et de réfugiés irakiens pauvres ou riches) convergent vers Damas, îlot de stabilité dans un Proche-Orient explosif. Des dizaines de projets de quartiers privés autonomes font sortir la ville de la ville. La rupture est totale avec l’urbanisation précédente, dont elle pousse les prix à un niveau que le damascène de base ne peut suivre. Mais on ne voit pas que cette dynamique puisse aller au-delà d’une impasse écologique qui paraît proche. Le problème de l’eau à lui seul pourrait sonner la fin de la récréation bucolique.

Sibiu (Daniela Dragan). Les bulldozers, en Roumanie, c’était avant. On connaît le sort du centre de Bucarest, qui devait s’appliquer à toutes les villes du pays. Sibiu y échappa par exception, ce qui lui permet aujourd’hui de « réparer » la négation d’un patrimoine qui lui vient d’une histoire originale, où des « colons » mosellans et hongrois ont joué un grand rôle. La séduction retrouvée et les liens historiques revivifiés apportent à cette ville des Carpates une prospérité inespérée. Toutefois, en dépit d’une volonté de développer un urbanisme vert et raisonnable, la rencontre entre le délabrement des habitats majoritaires et l’enthousiasme des nouveaux acteurs crée des situations délicates. Il faudra faire preuve de beaucoup de doigté pour étendre l’œuvre réparatrice au bénéfice de tous.

Constantine (Yasmina Arama). La métropole de l’est algérien s’est développée sur un site accidenté. Son cœur s’appelle « le Rocher », ses faubourgs se coulent dans des vallées encaissées, en concurrence avec les derniers vergers et jardins maraîchers. La pression démographique est forte et la gestion urbaine défaillante. Paradoxalement, ce désastre est en partie entretenu par une attitude conservatoire des maîtres du sol, Etat et grands propriétaires familiaux, qui préfèrent voir envahir leurs terres que déroger. Réparer les faubourgs anarchiques ou une médina trop vermoulue est presque mission impossible. Mais transplanter l’urbanisation sur les plateaux incultes et louer les terres riches à de jeunes exploitants innovateurs – qui existent – pourrait au moins réparer l’avenir.

Béni-Abbès (Fatma Zohra Haridi). Ourlant les dunes géantes du Grand Erg Occidental, les oasis de la vallée de la Saoura sont un collier de perles précieuses. Béni-Abbès est la plus importante de ces « villes ksour ». Mais ces bourgades fortifiées et leurs palmeraies miraculeuses, héritières d’un équilibre subtil, sont submergées depuis quelques décennies par une urbanisation médiocre et par le chômage. La communauté internationale propose au pouvoir algérien de sortir de cette situation par le haut : en faisant de la Saoura un modèle de « développement durable » voué à « l’éco-tourisme ». L’industrie hôtelière et la restauration des ksour sont prévues au programme, mais cela suffira-t-il pour que cette belle utopie absorbe la désespérance de la vie réelle ?

Je ne puis refermer cette présentation sans évoquer un problème qui, trop souvent, nous tenaille. Il est de nombreux pays d’Orient ou d’Extrême-Orient où il n’est pas très facile ou très prudent de dire ce que l’on pense. Or il ne peut y avoir travail scientifique, même et surtout dans les disciplines « humaines », sans un minimum de recul, sans un esprit critique qu’il ne faut pourtant pas confondre avec une attitude d’opposition. Il est souvent difficile de faire comprendre au lecteur potentiel cette nuance qui sépare le chercheur du chercheur-citoyen. Il est vrai aussi qu’on ne peut imposer à un chercheur, même au nom d’une pureté académique, de faire complètement taire le citoyen engagé ou non. Ne reproche-t-on pas souvent aux témoins que nous sommes de rester trop neutres ?

Pour le présent dossier il a pourtant fallu retirer, à la dernière minute, un article sur lequel nous avions longuement travaillé et dont l’analyse critique restait bien sage. Un certain climat dans un pays dont nous tairons le nom nous dicta cette prudence. Dans le même temps, plusieurs des articles ici publiés ont dû faire l’objet d’un certain lissage, d’une euphémisation qui, malheureusement, nuit à la vivacité des démonstrations. Malgré tout, il faut reconnaître à certains de ces jeunes auteurs un courage indéniable.


Philippe Haeringer
Orients Urbains
septembre-décembre 2009
Séoul entre refondation et renouvellement Le phénomène de « l’autre rive » et le projet New Town
Yunjoo Lee
Architecte
Doctorante à l’Université Paris Ouest Nanterre-La Défense
Membre de l’équipe doctorale Orients Urbains {3}


Résumé

Ce que Shanghai a lancé en 1990, Séoul l’a fait en 1970, fondant son double moderne et massif sur l’autre rive de son fleuve. Les Coréens ont eu le temps de constater les dérives de cette urbanisation à marche forcée. Dès les années 1990 ils ont voulu la corriger, en réparer les dommages. Mais il est difficile de réfréner l’implacable logique d’une machine aussi lourde.


Abstract

What Shanghai set out to do in 1990 – found a massive modern-day double on the other side of the river – Seoul started in 1970. Koreans have had plenty of time to note the downside of forced-march urbanisation. From the 1990’s on they have been trying to rectify theirs, to repair the damage caused. But it is difficult to rein in the implacable logic of such a cumbersome machine.


Sommaire
Un processus de polarisation
L’échec du programme-cadre des années 1990
La crise du FMI (1997)
Les cinq « développements chaotiques »
Le projet New Town (2001)
New Town in the Town : un prétexte
Les trois ironies du développement
L’extension du projet New Town aux villes satellites
Le rêve de la haute technologie
Une dualité pour une autre
Une réflexion sur Séoul pour le XXI e siècle


Introduction
Un processus de bipolarisation sociale et spatiale

E n 1970, Séoul, cantonné jusqu’alors principalement sur la rive Nord du fleuve Han mais mû par la soudaine accélération de son développement économique, ressentit la nécessité de s’étendre sur la rive Sud. En effet, le nombre d’habitants de la rive Nord s’accroissant à une vitesse surprenante, la ville de Séoul décida en 1970 d’exploiter véritablement le potentiel de la rive Sud. Pour ce faire, en 1972, la ville offrit certains bénéfices et avantages fiscaux aux investisseurs, plus particulièrement en les dispensant de l’impôt relatif aux spéculations foncières, ce qui devait accélérer le développement de la rive Sud. En 1975, l’exploitation des terrains résidentiels de la rive Nord fut totalement interdite.
Le programme-cadre initial de la rive Sud proposait un nouveau type de résidences urbaines, dénommé « village d’appartements », qui débuta avec l’exploitation d’un terrain de 14 km 2 . Ainsi était lancé le redéploiement urbain de Séoul, souvent baptisé « Miracle du fleuve Han ».
Cette politique menée par l’Etat coréen jusqu’en 1991, visant à freiner le développement de la rive Nord pour encourager celui de la rive Sud, a entraîné au profit de la rive Sud une concentration excessive des installations socioculturelles, un déséquilibre flagrant des investissements du secteur public. L’apparition au sud d’un environnement éducatif particulièrement appréciable, grâce à la création d’une zone scolaire privilégiée favorisant la réimplantation massive de lycées de grand renom, provoqua le déplacement du centre ville de la rive Nord vers la rive Sud. Un clivage social très net fut ainsi amorcé. Entre 1963 et 1979, le prix des terrains de la rive Sud fut multiplié par un coefficient allant de 800 à 1300 selon les secteurs. De nouvelles notions telles que « nouveaux riches » et « col blanc » ont alors fait leur apparition.
Simultanément les quartiers résidentiels de la rive Nord, dont les habitants étaient partis s’installer sur la rive Sud, s’étaient transformés en parcs de locations accueillant, à leur tour, des migrants arrivant de province. Cette politique de l’Etat, qui peut être qualifiée de développement « bulldozer », a finalement conduit Séoul à cette urbanisation actuelle qui est celle d’une ville construite de manière prompte et peu équilibrée.
Depuis 1990, la ville de Séoul a élaboré divers projets de réaménagement progressif de la rive Nord. Cependant, en dépit de ces études initiales et en raison de la crise FMI de 1997, le déséquilibre nord-sud de Séoul s’est plutôt aggravé. Les changements économiques brusques amplifièrent les clivages sociaux entre riches et pauvres. Le coût exorbitant des terrains et l’augmentation incessante des prix des appartements de la rive Sud, tout comme les disparités socioprofessionnelles et de revenus, ont accentué d’une façon décisive le clivage économique existant entre la rive Sud et la rive Nord. Notamment, les prix excessivement élevés des biens fonciers de la rive Sud ont entraîné, en quelque sorte, l’érection d’une barrière géographique et ont ainsi permis à une classe nantie de monopoliser ces espaces.
Ainsi le cours du fleuve Han et ses abords, qui délimitaient auparavant la ville au sud, commencèrent à assumer les fonctions d’un axe central de Séoul, tout en incarnant géographiquement une bipolarisation Nord-Sud.


1. L’échec du programme-cadre des années 1990

Grâce à la promulgation de la loi fondamentale de 1984 relative à l’urbanisation, et au « Plan directeur d’urbanisation de la ville de Séoul pour l’an 2000 » publié en 1990, le projet urbain de Séoul a pu être sérieusement mis en chantier, de manière systématique, et a reçu un soutien législatif véritablement efficace.
Dans ce cadre, la ville de Séoul a su répondre amplement aux situations diverses de chaque arrondissement autonome (1991-1995), grâce à un système de communication s’établissant de la base vers le sommet plutôt que du sommet vers la base. Le « Plan directeur d’urbanisation des arrondissements autonomes » fut acté en 1991. De son côté l’Etat, après avoir réexaminé en 1994 certains problèmes relatifs au plan, a élaboré en 1997 le « Projet de développement urbain de Séoul pour l’an 2011 ».
Ce projet, tout en analysant les problèmes liés à un développement excessivement matériel, à la démolition totale de certains quartiers et à la politique de croissance prioritaire menée depuis le début des années 1990, a mis l’accent sur la résolution des problèmes sociaux, de transports et de l’écologie, fondant ainsi l’image d’une ville futuriste du 21 e siècle. Le principal objectif de ce projet consistait à réfréner le développement des espaces de haute densité pour encourager le développement de petites zones tout en maintenant la ligne de développement instaurée par les investisseurs privés {4} .
Par conséquent, la superficie visée par ce projet, initialement fixée à 708 km 2 en 1990, concernant le centre ville et d’autres centres secondaires, a été revue à la baisse pour ne plus toucher que 606 km 2 . Ainsi, le projet ne concernait plus que certains quartiers anciens et délaissés dont les conditions urbaines demeuraient très médiocres, et leur octroyait plus de moyens et avantages pour leur aménagement et la construction de complexes d’habitations. Mais tout allait être remis en question par la crise du Fond monétaire international.

La crise du FMI (1997)

Afin de résoudre la stagnation du marché de l’immobilier résidentiel survenue à la suite de la crise FMI de 1997, l’Etat a adopté en octobre 1998 un « Projet directeur pour le développement de l’immobilier d’habitation » et a ainsi élargi l’application du projet directeur de réaménagement de Séoul à l’ensemble des espaces urbains de la ville. La période d’application a été révisée pour concorder avec celle du projet directeur d’urbanisation de Séoul, pour s’étendre désormais jusqu’à 2011. La réalisation du projet est divisée en trois étapes : la 1 ère étape s’achevant en 2001, la 2 ème étape en 2006 et la 3 ème étape en 2011.
Quel motif a donc conduit la ville de Séoul à modifier si soudainement son projet de réaménagement urbain ? Depuis la crise financière de 1997, les importants bouleversements sociaux et économiques subis par la société coréenne ont octroyé aux nantis davantage de richesses et abandonné les moins privilégiés à un plus grand dénuement, le clivage entre rive Nord et rive Sud atteignant un seuil critique. Par conséquent, les autorités ont jugé qu’un projet de développement progressif et passif serait insuffisant pour réactiver l’économie de la rive Nord et pour résoudre ses problèmes. Pour faire face à cette situation, la ville de Séoul a modifié son projet afin de le pourvoir d’une gestion plus fiable et plus structurée, c’est-à-dire placée sous la direction de l’Etat, cherchant ainsi à résoudre les problèmes urbains de la rive Nord tout en se concentrant sur la question du « développement chaotique du territoire national ».
Les raisons poussant l’Etat à instaurer le projet de réaménagement de la rive Nord peuvent se résumer ainsi. Sur la rive Nord, de nombreuses vieilles habitations de mauvaise qualité sont entassées les unes sur les autres et leurs ruelles sont si petites qu’elles s’exposent à de grands risques en cas d’incendie. Afin d’apporter une amélioration à ces habitations, plusieurs campagnes de travaux ont été effectuées. Mais puisqu’elles ont été principalement menées par des promoteurs privés et de façon sporadique, elles ont été réalisées sans aucune liaison ni entre les quartiers en développement, ni avec les espaces environnants. Les travaux d’aménagement effectués jusqu’ici dans les quartiers étant réalisés séparément, chaque projet ne concernait que le quartier visé, même si celui-ci constituait une même zone d’activité avec des quartiers voisins, ce qui engendrait certains problèmes tels que l’interruption des passages piétonniers et l’insuffisance des infrastructures et ce, à cause d’un manque flagrant de liaison entre quartiers. Ainsi, puisque les travaux ont été pratiqués indépendamment, chantier par chantier, par des investisseurs privés, l’installation des infrastructures telles que routes, parcs ou écoles, demeurait insuffisante, et lorsque le nombre d’habitants augmentait, diverses installations infrastructurelles étaient toujours manquantes. De plus, chaque projet conçu pour les seuls besoins d’un quartier à aménager ne prévoyait guère la possibilité de le relier avec les quartiers environnants. Enfin, les promoteurs privés ayant été trop lourdement sollicités financièrement pour la création des infrastructures, ceci a finalement empêché la participation des investisseurs.

Les cinq « développements chaotiques »

L’expression « développement chaotique » désigne tout type de développement ayant endommagé l’environnement urbain ou ayant entraîné un déséquilibre social dans les années 1980 et 1990, par exemple en provoquant une destruction de la forêt, des atteintes aux fonctions autonomes de la ville ou une diminution de la qualité de vie, etc. On distingue à Séoul cinq types de situations, soit cinq catégories de développements chaotiques.
1 ère catégorie. Il s’agit de développements s’effectuant sur un terrain agricole ou montagneux, situé à proximité d’une cité équipée d’infrastructures, afin d’en profiter gratuitement. Dans ce cas, ce type de développements entraîne une surcharge des infrastructures réservées initialement à la cité déjà existante et provoque ainsi un effet de richesse extra-muros.
2 ème catégorie. Elle concerne d’importants sites de développement présentant des infrastructures publiques en nombre suffisant. Toutefois, en détruisant des espaces verts, ce type de développement endommage souvent l’écosystème et ainsi attente sérieusement au moral et au contentement de la population de la région, ou encore entraîne le dépassement des capacités du réseau routier ou du réseau d’eau dans la zone concernée. Mais grâce à ses propres installations publiques (écoles, parcs, etc.) et infrastructurelles (routes d’accès et réseaux d’eau potable et d’évacuation), les conditions de vie de ce type de développement demeurent meilleures que celles de la première catégorie.
3 ème catégorie. Elle désigne des exploitations sauvages, consistant à construire de manière sporadique des appartements, des hôtels, des usines, etc., sans permis de construire, en profitant de la proximité d’un environnement naturel appréciable ou de facilités d’accès aux réseaux routiers. Dans ce cas, la destruction d’un environnement écologique ou d’un paysage naturel constitue le principal sujet de la polémique.
4 ème catégorie. On y classe les développements entraînant une vision extérieure négative car leur densité d’utilisation du terrain dépasse la capacité des installations infrastructurelles déjà existantes, comme par exemple lorsqu’on réalise le réaménagement d’un quartier de vieilles maisons – donc de basse densité – en un complexe d’appartements de grande taille et de haute densité.
5 ème catégorie. Elle regroupe les développements pour lesquels la mise en place d’installations inadéquates provoque une surcharge excessive des infrastructures.


2. Le projet ‘New Town’ de 2001

Le concept « New Town » était à l’origine celui de la ville verte définie par l’anglais E. Howard. Cependant, depuis le milieu du 20 e siècle, cette expression désigne plutôt une ville planifiée et artificiellement construite par l’Etat afin de résoudre les problèmes des grandes villes modernes. Contrairement aux villes administratives de l’époque pré-moderne ou aux villes industrielles de l’époque moderne qui, pour des raisons politiques et économiques, se sont toutes constituées de manière naturelle et spontanée, les villes nouvelles d’aujourd’hui sont des constructions conceptualisées, obéissant à une intention volontariste de l’Etat. Mais le projet « New Town » projeté pour la ville de Séoul ne se rattache que formellement à la notion de ville nouvelle. Son objectif est plus administratif que conceptuel.
En effet, bien que « New Town » {5} ait été conçu comme un élément rattaché au projet-cadre de la ville de Séoul {6} , il a été mis en oeuvre sans l’accompagnement d’aucune réglementation législative précise lors de sa réalisation en 1998. Il a été considéré sur le plan juridique comme un projet indépendant du projet de développement urbain de Séoul et présente donc des caractéristiques contradictoires.
L’objectif de ce projet est de résoudre les problèmes entraînés par le « développement chaotique » des années 1990. Il se décline en trois volets : 1. le « projet de développement complexe » {7} élargit les zones de réaménagement et de reconstruction afin de remédier à l’incapacité d’organismes urbains trop cloisonnés à avoir une vision d’ensemble et à mener une action coordonnée ; 2. les « travaux de grande envergure dirigés par les services publics » permettent également de compléter et de dépasser les développements parcellisés menés jusqu’ici par « les projets passifs des investisseurs privés » ; 3. enfin, la méthode dite « développement d’abord, projet ensuite » s’autorise à contourner les difficultés de la prévision, et de l’ajustement entre croissance urbaine et croissance démographique.
Actuellement, le projet de construction de la New Town de Séoul se déroule selon deux optiques : 1. la construction d’une « ville dans la ville », à partir du « projet-cadre de développement des habitations » de 1998 ; 2. la construction de nouvelles villes satellites autonomes, projet démarré en l’an 2000 et tirant enseignement de l’échec de la politique de construction des cités-dortoirs d’Ilsan et de Bundang en 1989.
Le projet New Town démarré dans les centres secondaires urbains de Séoul était à l’origine un plan pour la seule ville de Séoul. Mais en réalité, sous le même titre copié, le réaménagement s’effectue aussi dans les villes de l’agglomération de Séoul et même dans les villes de province. Nous allons successivement aborder ces deux dimensions du projet.

« New Town in the Town » : un prétexte

Si le développement de la rive Sud dans les années 1970 peut être assimilé à la quête d’une « nouvelle frontière économique » pour des classes favorisées, on pourrait attribuer au développement de l’an 2001 la devise « New town, Ville de rêve, Ville verte ». En réalité, l’histoire du développement urbain de ces 40 dernières années dans notre pays se résume en une période durant laquelle nous avons été amenés à consacrer tous nos efforts à sortir d’une pauvreté absolue, objectif qui fut associé à la fois à une destruction de l’environnement naturel et à une détérioration de l’environnement urbain. Tandis que les pays occidentaux ont disposé d’une longue période de trois cents ans, depuis la révolution industrielle du XVIII e siècle, pour développer des villes à la fois modernes et stables, nos grandes villes ont rattrapé leur retard sur l’Occident en quelques décennies, donc à une vitesse considérable. Le taux d’urbanisation de la commune de Séoul, qui n’était que de 35% dans les années 60, atteint aujourd’hui 90%, avec une population qui est passée de 9 à 45 000 000 d’habitants. Le résultat est que la possibilité de bénéficier d’une haute qualité de vie fut quasiment anéantie par la nécessité de gérer harmonieusement un tel accroissement démographique.
Par conséquent, le projet de réaménagement urbain de la rive Nord au XXI e siècle a pour objectif la résolution des problèmes d’un développement déséquilibré par rapport à celui de la rive Sud, cela à travers une amélioration qualitative du niveau de vie, en lieu et place du développement quantitatif du précédent projet.
Mais ce projet d’amélioration de l’environnement urbain de Séoul est confronté dès le début à une critique. On lui reproche de n’être qu’un prétexte pour élargir considérablement un marché immobilier qui avait rencontré ses limites spatiales au Sud. Bien que l’introduction du « projet du développement équilibré » ait été présentée comme devant diminuer l’écart de qualité de l’environnement urbain et résidentiel entre les secteurs et les régions, l’absence de dispositions législatives fixant des limites conduisit la ville à publier tardivement, en décembre 2005, un décret supplémentaire pour « l’accélération du réaménagement urbain ».
En outre, en dépit de l’effort pour encourager le secteur privé comme maître d’ouvrage (c’est le point le plus difficile de la politique actuelle : transférer du secteur public {8} au secteur privé {9} le rôle de principal acteur du développement), et bien que des formules diversifiées soient proposées pour réaliser ce changement, étant donné que le projet a démarré sans un plan de base solide, ni une étude préalable, il rencontre encore aujourd’hui de nombreuses difficultés face à la réalité. Le plus grave est que, malgré une telle situation, beaucoup de projets sont déjà terminés ou en cours d’exécution.
Par ailleurs, la ville de Séoul effectue obstinément l’extension de ce projet à contre-courant de cette critique et de ces limites. Il est normal pour un nouveau projet de rencontrer des erreurs ou des illusions, mais, pour ce grand projet, en l’occurrence, il faut reconnaître que, en contradiction avec sa dimension considérable et son importance historique et géopolitique, la mise en travaux s’est effectuée dans la précipitation et dans des délais trop courts. De plus, quant à la méthode de reconstruction avec la démolition totale des sites, la ville de Séoul ferme les yeux et reste imperméable à la réprobation de l’opinion publique. Au contraire, elle essaie de justifier ce projet par ses campagnes masquées pour convaincre la population.
Nous avons été témoins de la transformation considérable de notre capitale, en trente ans sur la rive Sud, en dix ans sur la rive Nord : un miracle dit-on, mais en réalité une ironie. Le développement bulldozer, qui ne doit rien aux six cents ans de la longue histoire du pays, est confronté aujourd’hui à de sérieux problèmes.

Les trois ironies du développement

Faudrait-il parler de paradoxe ou d’absurdité ? A mi-chemin de ces deux jugements, on s’en tiendra à souligner l’ambivalence des faits, leur retournement, leur tromperie, comme si ces faits se moquaient d’eux-mêmes.

Ironie 1 : la rénovation au prétexte du renouvellement
La méthode de « renouvellement, revitalisation et développement durable » est la formule employée pour la campagne du réaménagement, mais en réalité c’est la méthode de « démolition totale pour reconstruction » ( scrap and build ) qui est adoptée, balayant tous soucis de réhabilitation du stock résidentiel existant.
Cette méthode nous rappelle les années 60 et les conflits de la ville avec les commerçants qui ne pouvaient pas bénéficier du droit de la location immobilière même s’ils étaient titulaires de ce droit, ou avec les propriétaires des complexes résidentiels qui étaient opposés à la méthode des autorités de l’opération. D’un autre côté, même s’il y a décision de prendre en considération l’opinion du secteur privé, un développement par le secteur public ne le respecte que dans l’étape du début, et dans l’étape de développement, ce sont des organisations autonomes de la région qui gèrent, cela sans l’aide financière du gouvernement. Or, la tentative d’augmentation du taux de la surface totale de construction par rapport à la surface du terrain est inévitable dans le but d’augmenter la rentabilité de l’affaire pour l’opérateur du développement. En conséquence, on peut dire que des complexes d’appartements très denses, l’approvisionnement insuffisant des infrastructures autour des immeubles étaient prévisibles dans le projet de réaménagement urbain.

Ironie 2 : défaire les anciennes communautés pour en construire de nouvelles
Le cercle d’activité des citadins est très diversifié. Il y a d’abord le petit cercle de la vie quotidienne autour de la maison, le point de départ de l’activité d’un individu. On appelle cela traditionnellement ‘le village’ ou ‘ maeul ’ (c’est-à-dire la commune d’autrefois). Ce cercle correspond à un petit domaine du quotidien dans lequel on arrive à avoir de l’attachement pour l’environnement, à établir des relations amicales avec des voisins, et dans lequel se construit ce que l’on appelle une communauté. Dans un quartier, il y a une école primaire, on rend visite aux amis, on achète des produits quotidiens, et on va à la pharmacie ou chez le docteur du quartier. Puisque dans la plupart des cas ce cercle peut être parcouru à pied, il est classé zone piétonne. Le rassemblement de plusieurs de ces cercles finit par produire des activités concernant la ville entière. Le projet New Town de Séoul a pour objet principalement ce genre de cercles du quotidien.
La ville de Séoul a déclaré que « le projet New Town est concrètement fondé sur le concept des cercles identitaires du quotidien, un concept similaire à celui du quartier. Ce projet est destiné à l’ensemble des cercles dans lesquels s’inscrit la vie urbaine, en dépit du rassemblement réaliste de plusieurs zones à réaménager. La principale signification d’une opération New Town est un développement réalisé selon les cercles du quotidien.
Est-ce pour cela que des quartiers traditionnels composés des communautés existantes sont démolis entièrement et que sont construits des quartiers d’appartements pour de nouvelles communautés ? Par acquis de conscience, le mot maeul est plaqué sur les complexes d’appartements. Le système du cercle d’activité au quotidien a été remplacé par le concept du cercle d’impact du projet de réaménagement.
C’est ainsi que vingt-huit cercles « New Town » (compte arrêté en octobre 2008) ont été créés sur la rive Nord. Leur superficie très contrastée s’étage entre 200 et 3 500 m 2 , la moyenne s’établissant à 900 m 2 . Celle-ci fait croire au respect de la superficie idéale pour une unité résidentielle (entre 800 et 1000m 2 ) mais les unités conformes à ce standard ne sont en réalité que sept. De plus, étant donné que ces nouveaux soit disant cercles de vie sont plaqués sur la ville précédente n’importe comment, juste pour la facilité du projet de développement, du plan de circulation et de l’activité commerciale, ils n’ont que peu de rapport avec la vie réelle.
Enfin, bien que l’on ait promis la réinstallation sur place des anciens résidents, la nouvelle forme architecturale empêche de réaliser totalement cet engagement. Les espaces investis par les 28 villes nouvelles totalisaient 720 000 habitants, dont seulement 580 000 seront relogés dans les nouveaux logements. Près de 20% des anciens résidents seront donc obligés de quitter leur quartier. Quant à ceux qui resteront, ils ne retrouveront évidemment pas la convivialité d’un village traditionnel. Il y a encore beaucoup de travail à faire pour transposer dans une structure verticale et collective l’atmosphère d’un ensemble horizontal de maisons individuelles.

Ironie 3 : pour résoudre la pénurie de logements, les pauvres, quittez Séoul !
Le projet de développement New Town est en principe fondé sur la réhabilitation des habitants. Par un processus de « gentrification » {10} , il tente un changement raisonnable. Mais finalement, cette démarche se résume en une phrase : « qu’ils quittent Séoul, les pauvres ! ».
Séoul est en train de passer d’une ville où la place de l’industrie de fabrication est grande à une ville industrielle de dernière phase où le secteur des services augmente. Mais la zone centre des affaires présente toujours une proportion relativement forte d’industrie de fabrication, c’est un quartier historique, le symbole de la modernité de notre pays. Le projet de développement de Séoul ferme les yeux devant cette vérité, et le réaménagement oblige de modifier chaque usage de la ville de Séoul, ce qui incite à l’augmentation du prix des terrains.
La ville a expulsé par la force les petits commerçants, les commerçants de la rue, et les magasins d’outillage, riverains de la rivière Cheonggae, pour les remplacer par des équipements de récréation destinés à satisfaire la consommation de la bourgeoisie. Depuis peu, la ville de Sungnam où se sont installés les riverains de la rivière Cheongae est en conflit avec la ville de Bundang, une ville nouvelle installée en son sein. Le mauvais voisinage s’aggrave de plus en plus. La ville de Bundang revendique son indépendance, demande le statut d’arrondissement.
Par ailleurs, le problème des locataires à bail précaire et des squatters devient également sérieux, mais la ville s’en détourne. La ville de Séoul ne construit que des résidences de grand ou moyen standing, dont seulement 17% sont destinés à la location en dépit du combat mené par les syndicats de locataires. La loi spéciale relative au projet New Town prévoit une répartition 2/4/4 entre logements de petite/moyenne/grande taille {11} . En réalité, la plupart des zones réaménagées sur la rive Nord abritent des locataires qui ont remplacé les familles parties pour la rive Sud. Si l’on compare les prix de l’immobilier avant et après le réaménagement, par exemple dans le quartier Wolgok 4, on constate qu’ils ont augmenté d’environ 240 % pour la vente et de 520 % pour la location. Or le nombre des zones résidentielles détériorées et donc promises au réaménagement augmente sans cesse, en contradiction avec le renouveau économique de la ville en général.
A dire vrai, il n’y a ni études ni statistiques officielles qui permettraient d’éclairer le problème des sites de squatters, surnommés « quartiers des fleurs », qui se sont multipliés considérablement avec l’augmentation, depuis la crise FMI, du nombre des sans domicile fixe. En fin de compte, on invite ceux qui ne possèdent pas de bien immobilier à quitter la ville, tandis que ceux qui possèdent du bien immobilier s’enrichissent de plus en plus {12} .
Du point de vue de la gestion urbaine, la gentrification peut être considérée comme un moyen de donner aux circonscriptions autonomes la capacité financière nécessaire à l’amélioration de l’environnement. Mais cela ne devrait pas faire oublier le problème de l’accès au logement pour les couches sociales modestes. Au-delà même de la matérialité des logements, c’est aussi toute la richesse sociétale de ces quartiers historiques qui devrait inspirer la politique de la ville. Il faudrait sortir d’une vision qui voue ces quartiers au commerce de luxe. Il faudrait accorder une attention et un soutien aux habitants locataires qui se trouvent là et qui sont victimes d’une évolution qui les empêche de continuer à vivre normalement.
Les centralités secondaires de la vieille ville, sur la rive Nord, sont chargées de sens historique. Elles méritent que l’on préserve ce patrimoine dans la durabilité. Il y a quelques années, il était admis qu’il était préférable de conserver ces quartiers, et que cela pouvait être un moteur de croissance en même temps qu’un enrichissement de notre histoire. Mais aujourd’hui, la réalité de Séoul est que ce sujet cède la place à l’économie immobilière ainsi qu’à celle de l’environnement, comme un effet de mode.
3. L’extension du projet New Town aux villes satellites
Le projet New Town était à l’origine destiné uniquement à la ville de Séoul, mais il se répand partout dans l’agglomération sous le même nom et avec les mêmes concepts. Même si, hors de la ville, les contextes sont différents, ce qui s’y fait doit être pris en compte ici car les deux échelles sont liées. La construction de « villes nouvelles » dans les centralités secondaires de la ville a eu un impact, par le biais de la décentralisation démographique, sur la construction de « villes nouvelles » dans les villes satellites.
Le rêve de la haute technologie
Les villes nouvelles construites dans la région métropolitaine de Séoul jusqu’à la fin des années 1980 étaient des cités-dortoirs, répondant à l’urgence d’une situation menaçante de pénurie de logements. Celles des années 2000, en revanche, ont davantage le caractère d’entités économiquement autonomes, voire de villes franches, dont le rôle est de partager les fonctions urbaines avec Séoul. Celle-ci est en effet vouée à se concentrer sur son rôle de ville internationale.
A la fin des années 80, on considéra que la région métropolitaine de Séoul ne pouvait plus assumer, faute de terrain, le développement de nouvelles zones d’habitat. Le 27 avril 1989, l’Etat lança le nouveau concept de « villes nouvelles ». Les premières, Ilsan sur la rive Sud pour une population aisée et Bundang sur la rive Nord pour une population à revenus moyens (100 000 logements de 60m 2 en moyenne), ont commencé à recevoir leurs premiers habitants (4000 ménages) dès 1991. Mais ces deux villes n’ayant pas reçu un statut d’autonomie, des difficultés graves sont apparues en matière de transport, d’environnement et d’infrastructures urbaines en général. Devant cet échec, l’Etat a décidé d’interdire la construction de cités-dortoirs. Il n’y en eut dont aucune tout au long des années 90.
Cependant, à partir 2001, le projet de villes nouvelles est à nouveau devenu un sujet d’actualité. La nécessité de développer la rive Nord pour résoudre le déséquilibre avec la rive Sud et pour améliorer son environnement a fait comprendre que la construction de villes nouvelles périphériques et économiquement autonomes contribuerait, subsidiairement, à l’amélioration du tissu urbain au centre. Ce rebondissement s’annonce favorable cette fois-ci compte tenu des enseignements tirés des expériences précédentes : celle d’Ilsan et de Budang, qui dissuade de lancer un programme de logements de trop grande dimension en rase campagne, et celle des cités-dortoirs entièrement dépendantes de la ville-mère. On se range désormais derrière les arguments de William A. Robson {13} en faveur de villes entièrement indépendantes de la ville-centre.
Les meilleurs exemples de telles villes réalisées depuis lors dans la région métropolitaine de Séoul sont la « Vallée technologique Gwangkyo » à Suwon, le « Parc d’affaires Dongtan » et le « Complexe industriel Pyongtaek ». Reliées entre elles, ces « villes » forment une sorte de couloir de l’industrie de haute technologie, qui permet à Séoul de tenir son rang dans le monde.
Une dualité pour une autre
Cependant, le gouvernement a prévu récemment, par le 3 ème projet de réaménagement de la région métropolitaine (2006-2020), le développement de vastes espaces résidentiels, des espaces qui auraient une large autonomie. Cela signifie que la politique pratiquée jusqu’à maintenant, de desserrement de la population de la capitale vers la province et de freinage de la concentration de population, va céder la place à une politique d’expansion de l’agglomération.
Pour cela, le gouvernement a proposé en 2006, avec le « Plan du 31 août {14} » et la « Résolution du 15 novembre {15} », un plan guide pour l’approvisionnement de la capitale en logements de qualité, cela « à un coût réduit, en grand nombre, et rapidement ». Selon ce projet, un total de 226 000 logements (2,3 fois plus qu’à Bundang) sera réalisé d’ici 2011 dans cinq villes nouvelles de la région métropolitaine, ce qui est censé pourvoir au déficit de logements à Séoul.
La ville nouvelle Dongtan 2 par exemple, à 30 km de la rive Sud, sera une ville économiquement autonome, assurant même une fonction de soutien pour les villes des environs. Elle sera le siège d’une activité d’affaire à grande valeur ajoutée, en liaison avec le couloir voisin des nouvelles technologies de l’information. Dans l’objectif de fournir des logement de qualité et à coût réduit, la zone est de la ville nouvelle accueillera, sur une superficie de 22 km 2 et avec 105 000 logements (dont 100 000 maisons individuelles), une population de 260 000 habitants. Avec Dongtan 1, qui existe déjà, Dongtan deviendra la plus grande des villes nouvelles de l’agglomération, comportant au total 146 000 logements sur une superficie de 31 km 2 .
Avec les dix villes nouvelles de la deuxième étape (2011-2020), comme Songpa, Gumdan, etc., on arrivera à fournir un nombre de logements équivalent à 10% des logements actuels (6 millions) de la capitale. C’est le double des capacités des villes nouvelles de la 1 ère génération (Ilsan, Bundang), et 2,4 fois le nombre des appartements de la rive Sud (240 000 logements).
Finalement, l’objectif du plan New Town dans la région métropolitaine est de fournir des logements de qualité dans les centralités secondaires de Séoul et des logements en grand nombre dans son agglomération. La signification sociale de cette politique est évidente : accueillir dans la périphérie de l’agglomération les couches défavorisées qui ne peuvent se maintenir ou se réinstaller sur la rive Nord. On entend ainsi réparer les excès du concept « d’abord développer, planifier ensuite » appliqué à la rive Nord.
Mais la réalité montre que les villes nouvelles de la région métropolitaine ne suffisent pas à assumer l’énorme déficit de logements. En effet, la taille du parc immobilier bâti autour d’elles paraît déjà excessif et problématique. L’atteinte à l’environnement naturel, mais aussi à l’environnement urbain par le manque d’infrastructures, est jugé grave. L’Institut coréen de recherche sur le territoire déclare : « Le projet de développement urbain est en difficulté : l’extension du réseau routier et du métro n’arrive pas à suivre la vitesse de la construction immobilière ». Même l’axe autoroutier Séoul-Pusan, au long duquel plusieurs villes nouvelles ont été concentrées, est fréquemment saturé. De nombreux citadins, venus s’installer dans les banlieues en quête d’une résidence champêtre, retournent à Séoul excédés par les difficultés de transport.
Il est indéniable que le projet New Town dans la région métropolitaine doit être mis en cohérence avec le réaménagement d’une grande portion de la rive Sud. Mais le plus important est qu’il doit être relié à ce qui est fait au niveau des centralités secondaires de la rive Nord. New Town « hors les murs » ne doit pas se substituer à New Town « centre ». Il faudra éviter, par une attention profonde et minutieuse sur le long terme, qu’à une dualité rive Nord / rive Sud succède une dualité Centre / Périphérie ou Séoul / Région métropolitaine.
Conclusion Une réflexion sur Séoul pour le XXI e siècle
Inverser la démarche
Il est clair qu’il faudra tout d’abord inverser les termes d’une démarche, à savoir « planifier avant de développer » au lieu de « développer avant de planifier ». A présent, les immeubles qui enserrent et étouffent, sans laisser aucun espace libre, les centres et « les quartiers du nouveau développement » ne permettent pas de laisser place à la construction routière ou à celle d’écoles, ce qui est pourtant nécessaire pour améliorer ce développement désordonné. Ces nouveaux ensembles, qui étaient voués à corriger le développement chaotique des années 90, n’ont guère amélioré la situation et les problèmes demeurent les mêmes. Le développement étourdi empêche le développement planifié.
La création de villes nouvelles a un fort impact sur l’environnement. Il est désirable que la conception de ces villes intègre une réflexion suffisante sur le sujet des transports et sur celui des espaces verts considérés à l’échelle métropolitaine ou de la conurbation. Devant les problèmes constatés après vingt ans de développement « étourdi », il est moins urgent de changer tout le système (au risque de retomber dans les mêmes erreurs) que de chercher des solutions pour corriger les erreurs.

Qualité de vie ou compétition internationale ?
Il faudra certainement aussi faire un choix entre écologie et finance internationale. Jusque dans les années 80, l’organisation de l’espace était centrée sur la création industrielle, cœur du développement économique du pays. La tendance était aussi de disperser la population de Séoul sur de nouveaux espaces d’habitat. Mais la politique des villes nouvelles lancée à la fin des années 80 avec les cinq premières de ce nom revint à diviser en deux la cité-dortoir de Séoul. A présent le concept de ville nouvelle autosuffisante, élaboré en l’an 2000, est en cours d’application. Mais en réalité, l’autosuffisance est limitée à l’industrie et l’autosuffisance environnementale et écologique est ignorée. En raison d’une structure sociale inégale, le profit du développement revient aux propriétaires fonciers, aux constructeurs et aux résidents les plus aisés, alors que la plupart des citoyens subissent le dommage social dû à la congestion du trafic et à la perte du droit à la nature.
A côté de cela, les villes spécialisées comme U-city {16} , IT ville {17} ou encore BT ville {18} se multiplient. C’est la mode. Avec elles se généralisent les unités résidentielles standard. La ville devient une production comme une autre. Aucune réflexion ne préside à leur mise en place. Par exemple, on ne s’interroge pas sur l’inappropriation des modèles aux conditions locales, ni sur les coûts d’entretien à venir. Seul compte l’estampille « zone spécialisée », une sorte de brand marketing. Cette finalité urbaine orientée sur le seul profit économique est très éloignée des préoccupations pour une qualité de vie meilleure.

La nécessaire recherche d’une identité
Une troisième ligne de réflexion est celle de l’identité d’une ville. Celle-ci ne se décrète pas, non plus que la diversité. Identité et diversité ne peuvent sortir des projets, elles ressortissent d’un respect de l’existant, de sa préservation et de son entretien. Le projet New Town imaginé pour assurer « un développement équilibré » est finalement en train d’uniformiser, de standardiser, et non d’assurer une harmonie des niveaux et styles de vie. On ose sans honte afficher le slogan « Transformons la rive nord en rive sud ! ». En prenant pour modèles les appartements de la rive sud, symboles du nouvel habitat urbain, on est en train de cloner en masse des appartements ressemblant à des boîtes d’allumettes, dans de super blocs où les voitures sont prioritaires. Le slogan « Habitez-vous toujours dans une maison individuelle ? » sépare les modes de vie du nouveau centre et de l’ancien centre.
Le boom des villes nouvelles, qui s’est affirmé sur la rive Sud et dans la région métropolitaine, se diffuse partout dans le pays comme une épidémie. De nombreuses villes de province sont atteintes, construisant des tours d’appartements autour d’un nouveau centre. Même dans la campagne, les appartements en étage sont devenus le land mark urbain. Les magasins, les immeubles de bureaux et les bâtiments d’administration sont également copiés et toute la ville paraît désormais « franchisée ». La Corée est sur le point de perdre l’identité culturelle et historique de ses villes. La population des provinces diminue du fait de l’exode vers les grandes villes et le phénomène de concentration sur quelques pôles urbains s’aggrave très vite. Le phénomène est relayé par la construction de nouvelles villes dans les banlieues, et par la collectivisation ou l’abandon des vieilles villes. Les projets de restauration des quartiers anciens, prévus pour freiner ce processus, se terminent à leur tour par la construction des grands immeubles d’appartements.

Un développement à long terme
Il faut reconnaître que la productivité et l’efficacité du système de production en masse dans la période de croissance industrielle a permis à la société coréenne de sortir de la pauvreté. L’augmentation du revenu a naturellement été suivie par un intérêt accru pour l’environnement et la qualité de vie. Nous avons pris conscience de la valeur des ressources naturelles et de la nature à mesure qu’elles étaient détruites par la croissance quantitative. Et nous avons commencé de préférer les espaces verts et les paysages aux routes et aux immeubles. Nous avons également compris que plus on détruira les montagnes et les rivières pour construire, plus il deviendra difficile de retrouver l’aspect d’origine des villes coréennes, qui étaient en harmonie avec la nature. En résumé, du développement à la préservation, de ce qui est artificiel à ce qui est naturel et de la machine à l’humain, les valeurs ont changé.
Malgré cela, le projet de développement de la ville de Séoul se poursuit d’une manière qui ne peut être valable dans la durée. La campagne pour la « revitalisation » n’était qu’un masque précédant une « démolition totale ». Les lieux de notre nostalgie deviennent « vieux et démodés » et les grands immeubles captent toutes nos envies. Après « le miracle de la rivière Han », Séoul rêve pour le XXIe siècle d’un deuxième miracle, l’urbanisation du territoire tout entier.
Pour être honnête, nous devons nous demander si le renversement de l’opinion en faveur du qualitatif n’est pas lui-même un effet de mode. Est-ce d’ailleurs le gouvernement ou les citoyens qui font la ville ? Ce dont on a besoin, c’est d’une ville qui nous donne envie d’y vivre. Qu’est-ce qui prévaut : les résidences ou les résidents ? Qu’on ne sache pas répondre concrètement à cette question tout en en connaissant la réponse, ne serait-ce pas le signe que l’on est déjà arrivé trop loin ?



1. Séoul. Le projet New Town
Source : Service du développement équilibré de Séoul



2. L’extension du projet New Town aux villes satellites
Source : Service de l’innovation urbaine de la province de Gyeonggi



3. Tissu ancien du quartier Wangsipli sur la rive nord (Kangbuck) avant destruction. Source : Kim Jin Ae, 1991



4. Tissu ancien du quartier artisanal de Wangsipli (Kangbuck) avant destruction. Source : Kim Jin Ae, 1991



5. Front urbain de la rive sud (Kangnam) en 1980
Source : newslink.media.daum.net



6. La reconstruction sur la rive nord : Wangsipli (Kangbuck), 2002
Source : Wangsipli New Town



7. La reconstruction sur la rive nord : Sangdo-dong (Kangbuck), 2007
Source : blog.daum.net



8. La ville satellite d’Ilsan en 1989
Source : blog.naver.com



9. La ville satellite de Pangyo en 2006
Source : www.pangyonetown.com



10. Plan et simulation graphique de la ville nouvelle de Dongtan (période de construction : 2001-2007)
Source : Service de l’habitat et du territoire de Corée
Un « boulevard électronique » à Pékin Portraits de grands magasins, de jeunes loups et de tricheurs {19}
Hehui Liao
Economiste
Doctorante à l’Université Paris Ouest Nanterre-La Défense
Membre de l’équipe doctorale « Orients Urbains »
Résumé
Le « boulevard de l’électronique » s’est déjà refondé sur lui-même trois fois en dix ans, toujours plus haut et grand. Si la technique commerciale progresse, la tension et la duperie demeurent, conduisant certains employés à réviser leur projet de vie : tel jeune abandonne une course sans but, tel couple se défait, ceux qui s’accrochent prennent conscience de l’aridité de leur existence.
Abstract
In ten years, Pekin’s Electronic Boulevard has already been recast, ever higher and wider, three times. Customers may be better treated, but the feeling of tension and trickery remain. Some sales staff are already reconsidering life plans : a young man quits a race leading nowhere, a couple breaks up, and even those who hang in seem increasingly aware of the aridity of their existence.


Sommaire
Grands magasins
Les métamorphoses du boulevard
Les paramètres de la concurrence
L’échec de Hailong
Le succès de Dinghao
Désillusions pour Kemao et Monde e
Jeunes loups
Un jeune ambitieux
Un jeune pragmatique
Un jeune nostalgique
Une jeune fille heureuse
Un climat pas très honnête
Tricherie sur le petit matériel
Ordinateurs en kit
Programmes copiés
Tricherie sur l’occasion


Z hongguancun appartient au district de Haidian, au nord-ouest de Pékin. On y trouve des institutions de recherche fameuses comme l’Université de Pékin, l’Université de Qinghua, l’Université de Renmin, l’Académie des Sciences de Chine, etc. Cette ambiance universitaire et de recherche a engendré un développement économique important, accompagné par un grand changement du paysage urbain depuis les années 80.
1. Grands magasins
Le 23 octobre 1980, un chercheur de l’Académie des Sciences démissionnait, après trois voyages aux Etats-Unis, pour créer un « Service de développement de la technologie de pointe », une première en Chine. Plusieurs informaticiens de l’Académie le suivirent, créant trois autres sociétés en 1983 et 1984, qui furent les prémices de l’informatique à Zhongguancun. Ce n’était que de modestes boutiques de vente de produits électroniques, mais doublés d’ateliers de recherche. Fin 1987, près de 150 autres sociétés les avaient suivies. De diverses tailles, elles engendrèrent une forte compétition au niveau des prix, de la qualité et de la nouveauté.

Les métamorphoses du boulevard

Le village d’avant 1980 (Sali, 35 foyers) devint une sorte de bazar très encombré, avec des constructions hétéroclites sans étages, où chaque société s’occupait seulement d’elle-même. Le chiffre d’affaires atteignit pourtant 0,9 milliards d’euros dès 1987, loin encore des 296 milliards de 2006. L’ébauche d’un boulevard organisé apparut dans les années 90 avec l’apparition des premiers immeubles. Le magasin Monde Electronique, ouvert en 1993, comptait une surface de vente de 1500m 2 , avec 200 comptoirs. Le Marché électronique Keji, inauguré en 1996, disposait de 3000m 2 et de 300 comptoirs. En 1998, le Marché électronique Zhonghai affichait une superficie de 4600m 2 et environ 400 comptoirs. Les boutiques indépendantes des années 80 étaient devenues des comptoirs dans des complexes de taille encore modeste. Mais l’encombrement de la rue s’était transposé dans les couloirs des magasins, qui n’avaient pas encore adopté les principes d’une gestion moderne.
En juin 1999, l’Etat prit des mesures pour impulser le développement de Zhongguancun. C’est ainsi que les grands magasins de l’électronique Guigu, Taipingyang et Hailong furent construits et ouverts en octobre, novembre et décembre de la même année. Pour leur faire place, les magasins des années 90 furent détruits. Guigu, la « Ville de l’ordinateur » présente une superficie de vente de 42 000m 2 sur 15 étages et 2 niveaux souterrains. La « Ville Electronique » de Hailong a 17 étages et 3 niveaux souterrains. C’est une ère nouvelle qui s’ouvrit ainsi, avec des contrats solides passés avec les grandes marques et une organisation de l’espace plus généreuse, plus ordonnée et plus agréable.
Mais le progrès se poursuivit. En juin 2000 commença la construction du complexe commercial de Zhongguancunxi ( xi signifie ouest) sur un terrain de plus de 50 hectares : dix hectares de jardins, un accès souterrain annulaire de 1 900m, 200 000m 2 d’espace commercial avec hypermarché, cinémas, restaurants, etc. Cette mise en valeur de la partie ouest du boulevard attira trois nouveaux grands magasins de l’électronique. La « Ville électronique » de Dinghao s’installa en 2003 et 2007 dans deux immeubles jumeaux et reliés totalisant 100 000m 2 d’espaces de vente. En 2004, la « Ville Electronique » de Kemao exhiba ses 17 étages et ses 1500 comptoirs. En 2006, le « Monde e » ajouta ses 60 000m 2 de vente, parmi bien d’autres grands magasins. Une concurrence effrénée et cruelle règne désormais sur le boulevard électronique en perpétuelle mutation.

Raser le patrimoine
Le patrimoine historique est une culture et un esprit. Malheureusement, cette règle du jeu est encore ignorée en Chine. Pour construire le boulevard électronique, beaucoup d’arbres centenaires ont été coupés et d’antiques maisons démolies. Un vieux sophora au beau milieu d’une petite rue ancienne, des vieilles maisons des deux côtés de la rue, la silhouette d’un paysan sur une bicyclette suffisaient il y a peu à suggérer une harmonie entre l’homme et la nature. Le vieux sophora est encore là, mais la petite rue a disparu, les gens à vélo aussi. A leur place, une large allée de pelouse longe un long bâtiment de commerce international. Dans les maisons de Sali, construites sous la dynastie des Qing on pouvait goûter le charme d’une époque, d’une culture, d’une architecture chinoise classique. Mais elles ont été rasées. Détail surprenant, de fausses maisons de Sali ont été construites sur un autre terrain. Ce sont des bâtiments n’ayant que corps sans âme et sans souffle de vie.


Les paramètres de la concurrence

Pendant les trois premières années 2000, c’est la « ville électronique » de la sari Hailong qui, par son chiffre d’affaire et la splendeur de son immeuble, domina le négoce du boulevard de Zhongguancun. Trois niveaux souterrains (dont un garage de 700 places), cinq niveaux de vente, un sixième étage de loisirs et de restauration, onze étages de bureaux, 30 ascenseurs, etc. donnent la mesure de cette entreprise judicieusement placée au carrefour du boulevard et de la quatrième ceinture. Cette avance de quelques années sur les rivaux qui suivront en fit une cible privilégiée. Dès 2004 l’affaire chuta et ne se releva pas, malgré un programme de réformes en 2005.
Lorsque la société Liwei de Hongkong et la société immobilière de Zhaotai (Pékin) construisirent la « ville électronique » de Dinghao, elles choisirent un terrain immédiatement voisin de l’immeuble Hailong. Sur les neuf premiers niveaux de ses deux immeubles, Dinghao déploya une surface de vente cinq fois supérieure à celle de Hailong (100 000m 2 contre 20 000). Les gammes de produits étant les mêmes, Dinghao amena à lui de nombreuses agences travaillant avec Hailong, captant aussi la clientèle de son rival. Dinghao développe par ailleurs une stratégie commerciale à l’échelle nationale.
C’est une société anonyme de « Développement Scientifique et Technique de Zhongguancun » qui a fait construire, en 2004, la « ville électronique » de Kemao. Cet immeuble de 17 étages (comme ceux de Hailong et de Dinghao) se trouve sur l’autre côté du boulevard. Ce fut un mauvais pari : une réussite mitigée obligea Kemao à diversifier ses domaines, en faisant une place au secteur du vêtement ainsi qu’à un supermarché.
Une autre société anonyme, au nom comparable à la précédente (le « Champ scientifique de Zhongguancun »), fit un placement de 250 millions d’euros pour construire en 2006 le « Monde e », juste à côté de Hailong et de Dinghao, et immédiatement au nord du Square central de Zhongguancun. Il fut décidé de vitrer tout l’édifice pour laisser le jour entrer complètement. Les étages ont une hauteur sous plafond de 6 à 7 mètres, ce qui crée une ambiance d’achat spacieuse et claire. L’immeuble est équipé d’une climatisation centrale, de tous les systèmes de sécurité, de 35 escaliers mécaniques et de 18 ascenseurs, de 13 entrées et sorties, de 7000m 2 d’espaces de manutention et de près de mille places de parking. A chaque type de produit est consacré une salle indépendante, le cinquième étage étant réservé aux nouveautés.
Comme le Monde e n’est ouvert que depuis deux ans, il n’a pas encore déstabilisé Dinghao et Hailong. Mais sa supériorité matérielle ne fait aucun doute, offrant un environnement particulièrement attractif pour la clientèle. Le succès à long terme dépendra de la qualité de sa gestion et de l’originalité déployée.

L’échec commercial de Hailong

Sans doute ne doit-on pas demander à Hailong, qui fut au sommet du marché électronique chinois entre 1999 et 2004, d’emporter encore la victoire dans le cruel contexte de concurrence d’aujourd’hui. Cependant, il faut bien reconnaître son infériorité en matière d’ambiance d’achat et de gestion moderne, ce qui explique sans doute en bonne partie qu’il se soit fait doubler.

Une ambiance désagréable
Elle se montre presque partout à Hailong, et notamment dès l’entrée. On y est immédiatement assailli par plusieurs vendeurs qui, en parlant plus fort les uns que les autres, tentent de vous convaincre de visiter leur stand. Dès cet instant on ne sait plus que faire, car leurs arguments en faveur de leurs produits se bousculent. Si l’on choisit de suivre l’un d’entre eux, les autres en principe se dispersent ; mais certains s’accrochent encore en bonimentant. Le client est nécessairement mal à l’aise, et peut renoncer même à son achat.

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