Étienne Brûlé. Le fils des Hurons (Tome 2)
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Étienne Brûlé. Le fils des Hurons (Tome 2) , livre ebook

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Description

En 1610, Étienne Brûlé, alors âgé de 17 ans, se retrouve chez les Hurons. Pour survivre, il n’aura d’autre choix que de devenir un des leurs. Très tôt, il adoptera leur façon de vivre et maîtrisera leur langue, au point de mériter le titre de «fils des Hurons». La métamorphose sera telle que Champlain le reconnaîtra à peine, en 1611, à son retour dans la jeune colonie. Chargé de guider son capitaine en Huronie, Étienne organisera une grande expédition de guerre contre les «Yroquois». Sa mission : rassembler les guerriers du peuple andaste vivant au sud du lac Ontario et rejoindre Champlain, accompagné des Hurons. Ce rendez-vous réservera bien des surprises.
En ce 400e anniversaire de la présence française en Ontario, Jean-Claude Larocque et Denis Sauvé présentent ici le deuxième d’une série de trois récits captivants sur les péripéties et les exploits d’Étienne Brûlé, ce véritable héros canadien-français, surnommé à juste titre le «Champlain de l’Ontario».

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 septembre 2011
Nombre de lectures 7
EAN13 9782895971788
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0400€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Étienne Brûlé Le fils des Hurons TOME 2
Jean-Claude Larocque et Denis Sauvé
Étienne Brûlé Le fils des Hurons
TOME 2
Roman historique
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Larocque, Jean-Claude, 1954-
Étienne Brûlé / Jean-Claude Larocque et Denis Sauvé.
(14/18)
Comprend des réf. bibliogr. Sommaire incomplet : t. 1. Le fils de Champlain — t. 2. Le fils des hurons. ISBN 978-2-89597-119-1 (v. 1). — ISBN 978-2-89597-130-6 (v. 2)
1. Brûlé, Étienne, 1591?-1632? — Romans, nouvelles, etc. pour la jeunesse. 2. Canada — Histoire — Jusqu'à 1763 (Nouvelle-France) — Romans, nouvelles, etc. pour la jeunesse. I. Sauvé, Denis, 1952- II. Titre. III. Collection : 14/18
PS8623.A76276E84 2010 jC843'.6 C 2009-907332-3

ISBN 978-2-89597-178-8 (EPUB)

Les Éditions David remercient le Conseil des Arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l'Ontario, la Ville d'Ottawa et le gouvernement du Canada par l'entremise du Fonds du livre du Canada.

Les Éditions David
335-B, rue Cumberland
Ottawa (Ontario) K1N 7J3

Téléphone : 613-830-3336 / Télécopieur : 613-830-2819

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www.editionsdavid.com

Tous droits réservés. Imprimé au Canada.
Dépôt légal (Québec et Ottawa), 4 e trimestre 2010
À nos enfants, Marie-Josée, Gabriel et Charles Larocque Anik, Jean-Sébastien et Emmanuelle Sauvé
Respecte la nature elle se régénérera de saison en saison Respecte ta race elle se perpétuera de génération en génération Jean Sioui, Le pas de l'Indien : pensées Wendates
Tome 2

CHAPITRE 1
Un hiver à Toanché
La violente secousse sortit brusquement Étienne de son profond sommeil.
— Que se passe-t-il? Je rêve ou quoi? Non, on est en train de me prendre les bras et les jambes!
Avant même qu’il ne puisse faire un seul geste, Étienne se retrouva à plat ventre, le visage contre le sol. Il se rendit compte alors qu’il ne faisait pas un cauchemar. Il ressentit aussitôt un énorme poids s’abattre sur lui. Avec l’énergie du désespoir, il se mit à crier à tue-tête :
— Arrêtez! Vous… vous me faites mal! Qui êtes-vous?
Pour toute réponse, il ne sentit qu’une main crasseuse lui couvrir la bouche. Cloué au sol, il respirait à peine, écrasé par des hommes assis sur lui. Pris de panique, il réussit, en donnant désespérément des coups de tête dans toutes les directions, à se libérer de la main qui lui serrait le bas de la figure.
Soudain, il entendit une voix à l’extérieur de la cabane :
— Jeune Français? Ça va? C’est Iroquet! Réponds-moi!
Étienne ne parvenait même pas à répondre. Une vive douleur s’était emparée de tout son être. On venait de lui asséner un violent coup derrière la nuque. Tout son corps devint lourd. Il ferma les yeux. Puis, le noir absolu.
Quelques minutes plus tard, il revint à lui. Reprenant ses esprits, il ressentit un douloureux mal de tête et parvint peu à peu à distinguer le visage flou du chef Iroquet, penché sur lui.
— Jeune Français, ça va mieux? Tu m’entends? Tu me reconnais, c’est moi, Iroquet!
— Oui, oui, je crois bien, soupira Étienne.
— Nous avons eu peur. On t’a attaqué pendant ton sommeil. Les lâches! Ils ont fui à notre arrivée. Ils ont laissé un trou béant à l’arrière de la cabane. Ils sont disparus. Est-ce que tu as vu qui t’a fait ça?
— Non, non. Il faisait trop noir. Je dormais. Épuisé, il referma les yeux, plongeant lentement dans ses pensées.
— Qui peut bien m’en vouloir à ce point? Je ne suis ici que depuis trois semaines et on veut ma mort!
Assoupi, il refit intérieurement tout le parcours entrepris depuis son départ du saut Saint-Louis. Il entendait les adieux de ses amis, Thomas et Nicolas, et les bonnes paroles de Champlain qui le remerciait d’aller en mission chez les Hurons. Il revoyait le visage triste de sa belle Shaîna qu’il avait quittée l’année précédente. Que de souvenirs! Il revivait les jours passés à faire du portage, à pagayer avec énergie dans le canot qui remontait à contre-courant les rivières des Pays d’en haut : la rivière des Outaouais, la rivière Mattawa, la rivière des Français jusqu’à la baie Georgienne. Puis, avec un pincement au cœur, il revit son arrivée et l’accueil chaleureux qui lui avait été réservé au village huron de Toanché à la fin de l’été 1610.
La voix feutrée du chef Iroquet sortit Étienne de son demi-sommeil :
— Ça ira mieux, Étienne. Tu passeras le reste de la nuit dans ma cabane. Il y a trop de danger seul, ici, à l’extérieur du village. Demain, on y verra plus clair. Tu as besoin de calme et de repos.
Le lendemain, après un léger repas, Étienne fut invité à se rendre à l’intérieur des murs du village. De nombreux guerriers étaient assis autour d’un feu, à la manière indienne. L’un des plus âgés se leva et invita Iroquet et Étienne à prendre place à ses côtés. Il tenait à la main un bâton orné de plumes.
Étienne apprit que les Hurons appelaient ce bâton, le bâton de parole. Il était fait de cuir, de fourrure et d’herbes représentant les règnes animal, végétal et minéral, et utilisé durant les cérémonies et les rencontres du Conseil. Celui qui le tenait disait ce qu’il avait à dire et tous les autres l’écoutaient sans l’interrompre. Lorsqu’il avait terminé, il cédait le bâton à son voisin de gauche. Ainsi, tous avaient la chance de s’exprimer et les échanges se déroulaient dans l’harmonie.
Après quelques brèves discussions, vint le tour d’Iroquet. Il prit le bâton et annonça d’un air solennel :
— Écoutez-moi! Vous me connaissez tous! Je suis Iroquet, chef de la grande tribu des Anontchataronons 1 . Écoutez-moi, fiers et valeureux guerriers. Tous ici, vous êtes déjà au courant. La nuit dernière, le jeune Français a été attaqué dans sa cabane. Jamais, jamais je ne croyais cela possible. À mes yeux, ceux qui ont agi ainsi sont des lâches. C’est un crime odieux. C’est la honte pour toute la tribu de l’Ours. Je me sens trahi par mes frères. J’ai donné ma parole au grand chef des Français que je prendrais soin du jeune. Ceux qui lui veulent du mal s’attaquent aussi à moi. Au nom de mes ancêtres, je somme les coupables de se lever et de se justifier. Hiro 2 !
Droit comme un chêne, Iroquet posa un regard défiant sur chacun des guerriers qui, un à un, se contentaient de baisser les yeux. Pendant de longues minutes, pas un mot, pas un geste, comme si le temps s’était arrêté. Ne pouvant plus tolérer ce lourd silence, Étienne se leva brusquement, prit le bâton des mains d’Iroquet et s’exprima en algonquin :
— Je m’adresse à vous dans la langue d’Iroquet, braves guerriers, car je ne peux pas encore m’exprimer dans votre belle langue. Mais je sais de la bouche d’Iroquet que vous pouvez quand même me comprendre. Moi, Étienne Brûlé, envoyé ici parmi vous par le grand sieur de Champlain, le chef de vos alliés les Français, je ne comprends pas! Pourquoi me vouloir du mal? Depuis mon arrivée dans votre village, vous m’avez accueilli avec générosité. Vous m’avez logé et nourri. Vous m’avez démontré votre amitié. J’aimerais bien qu’on m’explique. Qu’est-ce que j’ai fait? Pourquoi cette haine envers moi? Non, je ne comprends pas!
Sans attendre, un jeune guerrier demanda le bâton de parole.
— Écoutez-moi! Tous ici, vous me connaissez. Je suis Atontarori 3 . Comme vous, mon cœur est triste et je me cache le visage devant la honte qui s’abat sur nous. Nous, les Attignawantans 4 , sommes un peuple fier. Nous avons accueilli le jeune Blanc comme le veulent nos coutumes. Nous avons partagé avec l’étranger. Nous l’avons même aidé à construire sa cabane. Ceux qui lui ont fait du mal ne sont pas dignes d’être des nôtres. Ils ne sont pas des vrais guerriers. Ce sont des lâches. Au nom de tous, je demande au Conseil de tout faire pour trouver et châtier les coupables. Hiro!
Étienne ne pouvait pas comprendre ce que disait le jeune Atontarori. Toutefois, il constatait l’effet de ses paroles sur les autres. Sentant son incompréhension, Iroquet s’empressa de tout expliquer à Étienne.
Au terme de la réunion, les membres avaient convenu d’un commun accord qu’il fallait tout faire pour protéger le jeune Français. Il fallait éviter que l’irréparable ne soit commis. On craignait la colère d’Iroquet et des Français. En guise de réparation, il fallait entreprendre des démarches pour qu’Étienne soit accepté par une famille d’accueil au sein du village.
Étienne, quant à lui, réalisait qu’il était périlleux de vivre seul, si loin des siens, en pleine forêt, parmi un peuple dont il ignorait tout.
— Ici, c’est si compliqué alors que tout était si simple avec Outetoucos et mes amis montagnais. Il faut que je me fasse accepter comme l’un des leurs. Je ne veux plus qu’on me voit comme un étranger, comme un intrus.
Il confia ses intentions à Iroquet qui accueillit la nouvelle avec un large sourire en guise d’approbation.
— Très bien, jeune Français. Tu fais preuve de sagesse. Je t’aiderai. Le peuple huron t’acceptera.
Quelques jours plus tard, au coucher du soleil, Iroquet invita Étienne à le suivre sans tarder. Intrigué par l’air mystérieux du chef, Étienne le questionna, tout en marchant derrière lui :
— Où allons-nous, grand chef? Pourquoi tout ce mystère?
— Sois patient, tu verras bien, se contenta de lui répondre Iroquet.
Ils traversèrent le village rapidement. Une fois à l’autre bout de la bourgade, le chef s’arrêta net devant une maison longue.
— Voici! C’est ici! Écoute-moi bien, jeune Français. Ne dis pas un mot. Garde le silence en tout temps. Entrons maintenant. On nous attend.
Étienne suivit Iroquet dans la pénombre de l’habitation. C’était la première fois qu’il entrait dans une ganonchia 5 .
En pénétrant à l’intérieur, Étienne observa un long corridor d’environ cinquante mètres avec des feux au centre, à plus ou moins tous les trois mètres. La maison était fabriquée de longs rondins arqués et recouverts d’écorce de cèdre en guise de toit. Sur les côtés, se succédaient des plateformes surélevées où on avait aménagé des lits de nattes tressées pour y dormir. Tout le long des murs, du maïs encore dans sa cosse et des peaux d’animaux de toutes sortes étaient suspendus. À première vue, il estima que plusieurs familles devaient habiter cette grande demeure. Mais ce qui le frappa le plus fut l’épaisse fumée qui lui brûlait les yeux et la gorge. Cette boucane donnait un air surréaliste à l’habitation.
Iroquet s’arrêta devant l’un des feux où une vieille femme s’affairait à préparer un repas :
— Bonjour à toi, sage Outsahome Onnenta 6 . Merci de nous accueillir dans ta demeure. Voici le jeune étranger dont je t’ai parlé.
À ces mots, la vieille huronne cessa de brasser sa marmite de sagamité 7 , leva les yeux et s’approcha des deux visiteurs. Pendant quelques instants, elle observa Étienne attentivement puis le fixa droit dans les yeux. Ensuite, elle se mit à tourner autour de lui en touchant ses bras, son torse, ses jambes, sa figure. Enfin, elle lui prit les deux mains et les serra très fort.
— Tsieoue 8 ! Tsieoue! cria-t-elle en se retournant brusquement.
Figé sur place, Étienne fut aussitôt ébloui à la vue d’une jeune sauvagesse à fière allure qui s’approcha d’Outsahome Onnenta. Elle gardait les yeux baissés et écoutait avec respect tout ce que l’aînée lui disait. De temps à autre, elle levait ses grands yeux noirs perçants, regardait Étienne et esquissait un sourire du coin des lèvres.
Visiblement mal à l’aise, Étienne sentait tous les regards des curieux rassemblés autour de lui, qui épiaient ses moindres réactions. Toutefois, il se gardait bien de poser des questions et demeurait silencieux, comme le lui avait demandé Iroquet.
Après quelques échanges entre Outsahome Onnenta et Iroquet, on fit les salutations d’usage et les visiteurs quittèrent la maison. Dès qu’ils furent sortis, Étienne s’empressa de briser le silence et questionna Iroquet afin de comprendre ce qui se passait.
— Jeune Français, la sage Outsahome Onnenta est d’accord pour t’accepter dans sa famille. À la prochaine lune, on tiendra une grande cérémonie dans le village pour le souligner. Tu iras vivre avec le Sconoton, le clan du Chevreuil.
— Comment est-ce possible? Comment peut-elle m’accueillir dans sa famille alors qu’elle ne me connaît même pas?
— C’est vrai, ajouta Iroquet. Mais elle me fait confiance. Je lui ai longuement parlé de toi. Je lui ai raconté à quel point tu étais bon chasseur et brave guerrier malgré ton jeune âge. Aussi, j’ai fait l’éloge de ta bravoure lorsque tu as combattu nos ennemis, les Yroquois. Elle m’a alors confié qu’elle saluait ta présence dans le village et qu’elle serait honorée de t’accueillir au sein du clan.
— C’est bien beau tout ça! Mais si je refuse d’aller vivre avec eux?
— Après ce que tu as vécu, Étienne, il ne serait pas sage de refuser l’hospitalité d’Outsahome Onnenta. Ce serait un terrible affront et tu courrais de graves dangers. En devenant membre du clan des Sconotons, tu deviendras un guerrier à part entière de la tribu de l’Ours et ils t’accepteront comme un frère.
— Et la jeune fille qui était là? Qui est-elle?
— Cette jeune fille s’appelle Tsieoue, petite-fille d’Outsahome Onnenta. Son cœur pleure encore son amoureux, mort lors d’une expédition de chasse l’hiver dernier. Outsahome Onnenta veut t’offrir Tsieoue comme compagne, si tel est son désir bien entendu. Ainsi, elle pourra prendre soin de toi et t’aider à devenir un vrai Huron de la tribu de l’Ours.
Tout devenait clair dans l’esprit d’Étienne. Il serait membre du clan du Chevreuil et irait vivre avec Tsieoue. Il ne put s’empêcher de penser à Shaîna, sa belle Montagnaise. Est-ce qu’il la reverrait un jour? Le destin les avait séparés et chacun vivait maintenant à des centaines de lieues 9 l’un de l’autre. Mais il n’avait d’autre choix que de se résigner à accepter ce que la vie lui offrait parmi les Hurons.
À la pleine lune suivante, une grande fête s’organisa au village. Tous étaient invités. Pour la première fois, un Blanc allait devenir membre des Sconotons selon les traditions ancestrales. Sassenio 10 , le frère d’Outsahome Onnenta, le plus âgé du clan, agirait à titre de père pour Tsieoue.
Un grand espace avait été réservé en plein cœur du village pour tenir la cérémonie. À l’arrivée d’Étienne et d’Iroquet, on entonna des chants de bienvenue. Une cinquantaine de jeunes filles firent leur entrée en dansant autour de la place. Tsieoue et Sassenio étaient assis au centre, sur une grande natte jetée à même le sol. Étienne et les jeunes guerriers du clan du Chevreuil s’assirent à la mode indienne en face de Tsieoue et Sassenio. Pour l’occasion, on avait pris soin d’épiler Étienne et de lui peindre le visage. Il était méconnaissable.
Sassenio se leva et déclara solennellement dans une grande harangue symbolique :
— J’accepte, au nom de tous les miens, qu’Étienne Brûlé devienne le compagnon de Tsieoue et membre du clan du Chevreuil.
Puis, comme Iroquet le lui avait appris, Étienne se leva et invita Tsieoue pour la danse rituelle. Tous les guerriers l’imitèrent et invitèrent les jeunes filles à danser au centre. Étienne essayait tant bien que mal de suivre les pas complexes de la danse endiablée, au plus grand plaisir des convives.
Quelques instants plus tard, la musique s’arrêta et chacun reprit sa place. Outsahome Onnenta prit la parole. Elle consacra les vœux unissant Étienne au reste du clan et lui donna officiellement son nom dans la langue huronne.
— Désormais, Étienne Brûlé, tu porteras le nom de Aondria Oxhey 11 .
À la fin de son discours, elle invita tous les membres du clan à le féliciter. À tour de rôle, on s’approcha du jeune couple et on lui remit de nombreux cadeaux : à chacun d’eux, un bracelet d’onocoirota 12 , des pierres précieuses, une natte tressée par Outsahome Onnenta, des peaux de fourrure pour l’hiver, du bois de chauffage, des provisions. Des guerriers remirent à Étienne un arc et des flèches ainsi qu’une massue. Atontarori, le frère de Tsieoue, lui remit une blague en peau de daim, brodée aux symboles du clan et remplie de tabac. Le plus jeune guerrier, Sondaqua 13 , qui avait à peu près le même âge qu’Étienne, lui offrit une pipe ornée de pierres et de plumes. Avant de lui en faire cadeau, il alluma le calumet et en prit quelques bouffées. Ce geste signifiait que le lien d’amitié avec son nouveau frère était scellé à jamais.
Puis, les tambours et la danse reprirent de plus belle dans des cris de joie et d’allégresse. Ensuite, on passa au festin nuptial. Plusieurs familles avaient préparé de la viande de chien, un mets de choix offert dans les repas rituels. Au menu également : de l’orignal, du poisson et évidemment beaucoup de sagamité.
La fête prit fin aux petites heures du matin et chacun rentra dans sa maison. Exténué, Étienne tomba dans un profond sommeil, dans les bras de Tsieoue.
Les semaines qui suivirent passèrent rapidement. Les premières neiges tombées, toutes les activités du village tombèrent au ralenti. On ne sortait des maisons que les jours ensoleillés. Par beau temps, Étienne et Tsieoue, sa nouvelle compagne, passaient leur temps de loisir ensemble, au grand plaisir d’Outsahome Onnenta. Une grande complicité s’établit entre les deux jeunes. Tsieoue était si attentionnée et douce. Cela lui rappelait le bon caractère de sa mère. Tout comme elle, Tsieoue avait l’esprit vif et affichait une grande patience. Elle s’évertuait à lui enseigner les subtilités de la langue huronne. Étienne était quant à lui un bon élève. Malgré la grande complexité de la langue, il apprenait vite.
Un jour de tempête, près du feu dans la maison longue, Tsieoue avoua à Étienne :
— Tu sais, Aondria, toutes les femmes du clan ont beaucoup d’estime pour toi et Outsahome Onnenta en est vraiment fière, car tu es bon et respectueux. Mais je dois t’avouer… lorsque mes yeux se sont posés sur toi la première fois, je ne te trouvais pas très séduisant. Tous ces poils qui cachaient ton beau visage blanc te donnaient l’air d’un ours mal léché. Mais depuis que tu es mon compagnon, tu es beaucoup plus charmant et j’aime ta compagnie. Je suis honorée d’être ta compagne. Ononhouoyse, Aondria Oxhey 14 .
Étienne rougit et balbutia quelques mots pour lui faire comprendre qu’il était l’homme le plus comblé et le plus heureux de toute la tribu.
Étienne rendait souvent visite au chef Iroquet et passait beaucoup de temps en compagnie de Sondaqua qui lui rappelait son vieil ami Thomas. Ce dernier lui enseignait tous les secrets pour devenir un grand guerrier et un grand chasseur huron. Ils pêchaient et chassaient ensemble. Ils jouaient et participaient à toutes les activités de la tribu : le jeu du serpent des neiges, la course « il faut suivre le chef » et tous les jeux de hasard pratiqués par les guerriers hurons.
À la fin du mois de février, le chaman organisa une journée pour tous les hommes de la tribu. La course à raquettes, remplie d’obstacles de toutes sortes, était très appréciée. Il s’agissait d’une course éprouvante à travers les bois jusqu’à une colline surplombant le village, une lieue plus loin. Il fallait s’y rendre le premier et revenir au village avec un poteau décoré de cuir de daim et de plumes d’oiseaux. Le premier revenu au village pouvait alors demander une faveur à son adversaire, que ce dernier ne pouvait lui refuser. Atontarori en profita donc pour mettre Étienne au défi devant tous les guerriers de la tribu afin de mesurer l’adresse et l’endurance du nouveau membre du clan.
— Voilà une belle occasion pour toi, s’écria Atontarori, d’un air arrogant. Tu pourrais montrer ta vraie valeur aux yeux de tous.
Étienne se contenta de le regarder droit dans les yeux, sans rien dire.
Atontarori reprit de plus belle :
— Voyons, as-tu peur de ne pas être à la hauteur? J’aimerais bien voir ce dont tu es capable, Aondria Oxhey. Montre-nous que tu es un vrai guerrier huron et accepte de te mesurer à moi.
Devant l’insistance d’Atontarori, Étienne accepta de relever le défi par peur de disgrâce aux yeux des autres. Alors, tous deux chaussèrent des raquettes. Puis, le signal se fit entendre. On tira une flèche enflammée en signe de départ et ils partirent à toute allure sur la neige poudreuse. En peu de temps, Atontarori prit les devants. Une longue distance les séparait de plus en plus.
— Il est fort, ce Huron, pensa Étienne. Jamais je ne réussirai à le rejoindre.
Mais il ne pouvait pas abandonner. Il redoubla d’ardeur en marchant dans les traces fraîches laissées par son adversaire. Environ une demi-lieue plus loin, Étienne arriva sur les berges d’un petit lac. Il s’arrêta et, à sa grande surprise, il aperçut Atontarori qui se débattait avec l’énergie du désespoir pour sortir de l’eau glacée. La mince couche de glace avait cédé sous son poids. Sans attendre, il courut en sa direction en prenant soin d’apporter avec lui la branche d’un arbre mort tombé près de la berge. Arrivé près du trou, il cria à Atontarori :
— Iatacan! Iatacan 15 ! Tiens bon, mon frère, j’arrive. Je vais te tirer de là.
À son grand étonnement, Atontarori lui cria de continuer son chemin, qu’il n’avait pas besoin de son aide. Étienne ignora ses paroles et s’approcha de lui en se traînant par terre.
Atontarori, plein de rancœur, criait :
— Je ne veux pas de ton aide! Je n’ai pas peur de la mort. Laisse-moi ici et poursuis ta route.
Étienne ne pouvait pas se convaincre de l’abandonner à son sort. D’instinct, il prit la branche, la brandit bien haut et assomma Atontarori qui perdit presque connaissance. Avec toute son énergie, il réussit à le sortir du trou de glace et le traîna jusqu’à la rive. Voyant que celui-ci allait mourir de froid, il enleva sa grande peau de fourrure et en recouvrit Atontarori. Puis, il leva son corps, le mit sur ses épaules et marcha péniblement jusqu’au village.
À son arrivée, le chaman prit immédiatement soin d’eux. On les ramena à la maison près du feu. Nul n’avait remporté la victoire, mais Étienne avait gagné l’estime de tous les membres de la tribu. Son acte de bravoure impressionna tous les guerriers et commanda leur respect.
Atontarori prit une semaine pour se remettre de ce fâcheux incident. Dans le respect de la tradition huronne, il fit présent à Étienne des dix plus belles peaux qu’il avait piégées au cours de l’hiver et lui promit qu’un jour, il lui rendrait la pareille.
* * *
L’hiver semblait s’éterniser. Les jours se succédaient et se ressemblaient tous. Souvent, on devait se contenter de demeurer à l’intérieur des cabanes et de nourrir le feu. Fasciné par cette nouvelle culture si riche, Étienne en profita pour approfondir sa connaissance de la langue huronne.

1 . Nom donné à la tribu algonquine du chef Iroquet.
2 . J’ai dit. (On finit toujours un discours par cette expression.)
3 . La venue de la tempête ou l’eau agitée.
4 . La nation de l’Ours.
5 . Maison longue dans les villages hurons.
6 . Femme montagne.
7 . Soupe faite de plusieurs sortes de viande de gibier et de maïs.
8 . Eau vive et limpide.
9 . Une lieue : ancienne mesure linéaire qui équivaut à environ 4,5 kilomètres.
10 . L’homme droit.
11 . Visage d’hiver.
12 . Wampum en langue huronne — assemblage de perles de coquillages, en témoignage d’amitié.
13 . L’aigle.
14 . Je t’aime, visage d’hiver.
15 . Mon frère, en langue huronne.
CHAPITRE 2
Étienne devient Ouendate
Déjà sept mois qu’Étienne vivait avec son peuple d’adoption, les Ouendates. L’hiver avait bien servi le jeune Brûlé qui s’était facilement adapté à la culture de la tribu des Attignawantans. Il avait su relever les défis que ses frères hurons lui avaient lancés. Il s’était intégré dans la famille de Tsieoue, sa compagne.
Tout en observant les glaçons se former par la fonte des neiges qui s’amorçait en ce début de printemps 1611, il jeta un regard dans la maison longue et vit Tsieoue en train de faire des préparatifs comme s’ils allaient partir en voyage. Brûlé savait bien que le temps du départ pour la traite n’était pas arrivé, les glaces étant encore très solides. Se levant pour se renseigner, il vit Atontarori. Il le salua, mais celui-ci passa sans répondre. Atontarori avait quitté la maison longue peu après l’arrivée de Brûlé pour s’établir avec une jeune femme d’une autre maison. Comme la tradition le voulait, l’homme qui prend femme est adopté par la famille du côté maternel. Dans tout ce branle-bas, Brûlé ne s’en formalisa pas et s’enquit de ce qui se tramait.
— Tsieoue, que faites-vous donc, demanda Étienne? On dirait que vous déménagez.
— Étienne, nous partons vers la forêt, répondit vivement Tsieoue.
— Mais pourquoi?
— Tu verras. C’est une surprise.
Elle lui fit un sourire espiègle auquel il ne put résister et lui rétorqua :
— Tu vas me le dire, sinon je te chatouillerai jusqu’à ce que tu…
Et s’amorça une course dans la maison longue, Étienne essayant d’attraper sa jolie compagne qui manifestait une agilité remarquable. Onnenta riait à gorge déployée de voir ces jeunes tourtereaux s’amuser comme des enfants. Et les autres du groupe se mirent à imiter Étienne et Tsieoue pour en faire un brouhaha général dans toute la maison longue. Qu’il était bon d’avoir du plaisir après cette longue saison d’hiver. Étienne, à bout de souffle, réussit enfin à coincer son amie pour lui reposer sa question.
— Alors, tu me le dis maintenant?
Pour toute réponse, il reçut un long baiser et elle ajouta :
— Il faut que tu m’aides puisque je vais te faire découvrir un secret de nos arbres.
— Mais je…
— Non, plus de questions! Tu veux le savoir. Il te faudra être patient.
Dans cette euphorie, ils plièrent bagages pour une expédition en forêt.
Fait surprenant, Étienne vit que toutes les familles en faisaient autant et que chacune partait vers un secteur différent du grand boisé. Chargés comme des mulets et chaussés de leurs raquettes, les siens se suivaient à la file indienne par cette belle journée du mois de mars, réchauffés par les chauds rayons du soleil.
— Regarde, c’est là que nous allons établir le campement. Il y a beaucoup de beaux gros arbres ici, lui dit Tsieoue.
— Oui, mais là-bas aussi, il y a de beaux gros arbres, rétorqua Étienne en déposant sa lourde charge.
— C’est vrai, mais ceux-ci sont très spéciaux. Tu verras dans les prochains jours.
Elle riait de voir Étienne tout intrigué de cette nouvelle aventure. Il adorait explorer et vivre des expériences insolites. Ainsi, le campement établi, dès le lendemain, les femmes et les hommes se mirent à la tâche. Armés de leur tomahawk, les hommes montrèrent à Étienne ce qu’il fallait faire. Son ami, Sondaqua, lui dit :
— Regarde Étienne, il faut que tu fasses une entaille dans cet arbre qui s’appelle : érable.
— Mais pourquoi ? À quoi cela servira-t-il ? répliqua Étienne.
— Tu verras. Il y a une eau sucrée qui en jaillira. Allez, essaie, il faut faire un « v » avec ton tomahawk. Comme cela.
Et Sondaqua lui démontra avec grande dextérité ce qu’il fallait faire.
— Moi, je vais placer une petite pièce de bois dans l’entaille et une auge au bas de l’arbre pour recueillir les gouttes, répliqua Tsieoue.
Elle s’exécuta et aussitôt des perles d’eau s’écoulèrent vers l’auge.

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