Le déshonneur de Willa
134 pages
Français

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Le déshonneur de Willa , livre ebook

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Description

La réputation de lady Wilhelmina Stanhope est entachée, et tout le monde le sait. De
retour à Londres pour une première saison mondaine depuis sa déchéance, Willa a l’intention ferme de rester célibataire, car elle suppose que seuls les coureurs de dot voudront maintenant d’elle. Elle s’occupe plutôt de ses mélanges de thés exclusifs, et
aide en secret un café qui emploie des femmes et des enfants pauvres. Si l’on découvre son engagement clandestin dans ce commerce, sa réputation sera ternie. À nouveau.
Le manque de prétendants de qualité qui afflige Willa étonne au plus haut point le nouveau duc de Hartwell. Fraîchement revenu de l’Inde, ce duc ténébreux est instantanément attiré vers la mystérieuse vieille fille. Sa poursuite est entravée par l’impitoyable comte de Bellingham, qui, après avoir jadis abandonné Willa, est maintenant déterminé à la retrouver.
Coincée dans cet affrontement entre deux hommes puissants, Willa refuse opiniâtrement
de céder son indépendance pour sauver sa réputation. Mais compromettra-t-elle
son coeur ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 28 juin 2019
Nombre de lectures 181
EAN13 9782898030024
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Copyright © 2013 Dora Mekouar
Titre original anglais : Tempting Bella
Copyright © 2018 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Cette publication est publiée avec l’accord de Alethea Spiridon Hopson.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Traduction : Michel Saint-Germain
Révision linguistique : Nicolas Whiting
Correction d’épreuves : Myriam Raymond-Tremblay, Émilie Leroux
Conception de la couverture : Catherine Belisle
Photo de la couverture : © Getty images
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier 978-2-89803-000-0
ISBN PDF numérique 978-2-89803-001-7
ISBN ePub 978-2-89803-002-4
Première impression : 2018
Dépôt légal : 2018
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes (Québec) J3X 1P7, Canada
Téléphone : 450 929-0296
Télécopieur : 450 929-0220
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com
Diffusion Canada : Éditions AdA Inc. France : D.G. Diffusion Z.I. des Bogues 31750 Escalquens — France Téléphone : 05.61.00.09.99 Suisse : Transat — 23.42.77.40 Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99

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Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Quincy, D. M. (Diana)

[Compromising Willa. Français]
Le déshonneur de Willa / Diana Quincy ; traduction, Michel St-Germain. (Les imprudences de la noblesse ; tome 3) Traduction de : Compromising Willa.
ISBN 978-2-89803-000-0
I. Saint-Germain, Michel, 1951-, traducteur. II. Titre. III. Titre : Compromising Willa. Français. PS3617.U55C6514 2018 813’.6 C2018-942093-6
À Megann Parce que tu es la première personne à parler de mes personnages comme s’ils existaient et que tu te dévoues passionnément à ceux-ci en particulier.
Chapitre 1
D ebout au chevet de son père malade, Augustus Manning attendait le décès de celui-ci. L’air était saturé des odeurs rances de la maladie et de la mort imminente. Des rideaux de velours fermés repoussaient la lumière de l’après-midi, enveloppant la chambre dans des ombres longues.
Le souffle laborieux du comte perçait le silence. Il aspirait en haletant, comme s’il était déterminé à lutter aussi longtemps que possible contre l’inévitable, entêté jusqu’au bout. Réprimant un soupir d’impatience, Augustus se demanda combien de temps son père allait survivre.
Pendant quatre interminables années, il avait attendu que cède le cœur fragile du vieillard. La chambre devint silencieuse, et au bout d’un moment, il s’aperçut que les halètements avaient cessé. Le cœur serré par l’attente, il vit le médecin se pencher sur la forme frêle étendue sur le lit avant de se redresser et de s’incliner vers Augustus en murmurant des paroles de condoléances.
Réprimant un sourire ravi, Augustus se leva, redressa les épaules et élargit son torse pour remplir le rôle qu’il lui était échu depuis sa naissance. Il sortit à grands pas de la chambre et croisa son frère, qui tira lourdement ses deux mains sur son visage livide, et le fidèle valet de son père, qui s’inclina avec déférence devant le nouveau comte de Bellingham.
Le personnel qui le vit courir aux étables et monter son pur-sang se dit sans doute que la douleur et l’angoisse animaient le fils aîné du défunt. Mais en vérité, une pure euphorie — vive et joyeuse — éclatait en lui. Finalement, après quatre insupportables années d’attente, il pouvait tout avoir : l’argent, le titre et la lady de ses rêves. Le nouveau comte de Bellingham avait enfin l’intention de réclamer ce qui lui appartenait.
Et rien ni personne n’allait l’arrêter.
• • •
Les nerfs en boule, lady Wilhelmina Stanhope se tenait debout d’un côté de la salle des fêtes bondée, espérant que personne ne la remarque. Hélas, cela ne semblait pas fonctionner.
Sa nouvelle amie, lady Florinda Bromley, se faufila à travers la foule pour rejoindre Willa.
— Tu as un admirateur. Le vicomte Mowbry a dit que tu étais un diamant de la première eau dont le charme déclasse aisément tous les autres invités de la soirée.
Willa avait déjà remarqué l’intérêt de Mowbry. Ce vicomte, qui était élégant dans ses plus beaux atours de soirée, se tenait debout à côté d’un type maigre habillé de couleurs vives, et il la regardait de façon détachée, avec une évidente appréciation. Elle fit semblant de ne pas remarquer l’inspection polie et comprit fort bien que rien n’en découlerait. À 23 ans, elle n’avait jamais reçu la moindre offre de mariage convenable. Sauf cette unique fois, quatre ans auparavant — si l’on pouvait tenir compte de ce fiasco.
— C’est absurde, Flor ; il regarde sans doute n’importe qui.
— Non, j’ai une ouïe excellente. Il parlait de toi avec ce dandy à ses côtés.
De l’index, Flor, une fille menue aux cheveux roux et bouclés, remonta ses lunettes sur l’arête de son nez.
— Après tout, qui d’autre ici possède des boucles soyeuses couleur chocolat et une peau semblable à une fine crème ?
— Il a dit cela ?
Flor fit un signe de tête affirmatif, ses yeux verts étincelant d’humour et d’espièglerie.
— Il n’est pas exactement lord Byron, n’est-ce pas ? Et je l’ai entendu prononcer la chose la plus scandaleuse.
Elle eut un haut-le-cœur.
— Scandaleuse ?
Elle avait connu suffisamment de scandales pour le reste de sa vie.
— Il a dit quelque chose à propos de grands yeux bruns et veloutés et d’une forme somptueuse qui donne aux hommes des idées qu’ils ne devaient pas avoir en regardant une lady, dit-elle, le front ridé par l’amusement. Tout cela serait énormément flatteur si seulement le vicomte n’était pas un bouffon sans rien d’autre que de l’air entre les oreilles.
— Florinda !
Willa ne put s’empêcher de sourire devant l’audace de la fille. Cette saison-ci, elles étaient rapidement devenues amies — Willa admirant surtout la nature brusque de sa nouvelle comparse. Il était utile que cette fille de comte sache tout ce qui se passait en ville, contrairement à Willa, dont les parents avaient toujours préféré la vie à la campagne.
— Regarde, il vient vers nous, dit Flor, dont le regard suivait le vicomte. Je parie qu’il demandera à quelqu’un de le présenter.
L’appréhension lui renversa l’estomac. Elle lança un regard au gentleman, qui semblait bel et bien se diriger vers elles. Il fut arrêté au passage par son compagnon, un dandy potinier bien connu qui mit une main ferme sur le bras de milord et lui murmura quelque chose à l’oreille. Les sourcils du vicomte montèrent peu à peu à mesure qu’il écoutait, puis son regard se jeta de nouveau vers Willa. Seulement, cette fois, l’évaluation manquait d’un semblant de courtoisie et s’égarait sur ses courbes avec une insolente minutie, comme s’il pouvait voir à travers sa robe.
— Quelle canaille ! dit Flor en haletant. As-tu vu la façon impolie dont il t’a regardée ?
Le ventre de Willa se tordit. Ce regard lui donnait l’impression d’être une catin. Cela amplifiait le sentiment de malaise qui avait duré toute la soirée. Les regards curieux de certains invités, les murmures qui surgissaient lorsqu’elle longeait un groupe de matrones… Les rumeurs de son déshonneur circulaient encore, c’était certain. On aurait pu penser qu’à ce stade, le beau monde avait un nouveau scandale à se mettre sous la dent.
Ignorant son malaise, elle glissa son bras à celui de Flor.
— Allons. Moi, j’ai l’intention de profiter de cette soirée. C’est ma première saison mondaine depuis des années.
Elle observait les couples de danseurs et les groupes de gens assis ou debout sur les côtés, contre du papier peint cramoisi et des colonnes sculptées et aplaties qui luisaient sous d’immenses lustres à deux étages. Les murmures de la foule prenaient de la force, et l’air s’immobilisait davantage avec chaque nouvelle arrivée. Le bal de débutante de sa sœur Addie s’avérait un immense succès. On disait même que le régent en personne était susceptible de faire une apparition.
Elle n’avait pas circulé parmi ces gens depuis une éternité. Au début, la menace de scandale les avait tenues éloignées après leur première et unique saison. Puis son père était tombé malade, tardant à succomber pendant un an, ce qui avait mené à une autre année de solitude à la campagne.
— Willa, dit Flor alors qu’elles se frayaient un chemin jusqu’à la table des rafraîchissements. Je ne devrais peut-être pas mentionner cela, mais…
— Allons, tu n’as jamais tenu ta langue auparavant, dit-elle en serrant le bras de son amie. Tu n’as sûrement pas l’intention de commencer maintenant. J’en serais fort déçue.
Flor fit un sourire d’aveu sans joie.
— Je ne veux pas te déranger, mais il ne faudrait pas que tu sois prise au dépourvu.
— Dis, alors.
— Augustus Manning est là.
— Augustus ?
Une douleur aiguë déchira Willa. Elle avait livré à sa nouvelle amie quelques confidences à propos d’Augustus — sans tout lui dire, bien sûr. Elle n’avait jamais confié la vérité entière à qui que ce soit.
— Comment le sais-tu ?
— Je l’ai vu de mes propres yeux il y a seulement quelques minutes. Il se dirigeait vers la salle de jeux.
— Comment est-ce possible ? Il n’a pas reçu d’invitation.
Elle lança un regard vers la pièce en question, parcourant la foule à la recherche de l’homme avec lequel elle avait cru pouvoir passer sa vie… l’homme qui était plutôt devenu la source de sa plus grande humiliation.
— Es-tu certaine que c’était lui ?
Flor fit signe que oui, soupirant avec une évidente appréciation.
— Il est difficile de ne pas remarquer un gentleman aussi beau.
Elle avait l’impression de s’être fait enfoncer un poing dans la gorge.
— Je suppose que cela devait arriver tôt ou tard.
La sympathie luisit dans les yeux de Flor.
— Allons, oublie ce dandy. Marchons et épatons tout le monde avec notre beauté et notre charme supérieurs.
— Je crois bien avoir déchiré ma robe au cours de la dernière période, mentit-elle pour s’enfuir. Je dois la faire réparer.
Une fois dégagée de son amie, elle se dirigea vers la terrasse. À son grand soulagement, la longue structure étroite semblait presque vide. Elle prit un moment de répit dans la calme fraîcheur de la véranda plongée dans l’ombre. Inspirant l’air froid du soir, elle leva le visage pour sentir la douce brise printanière lui frôler la peau.
Augustus. Elle se disait à présent qu’ils n’avaient pas vécu une relation d’amour, mais qu’ils avaient jadis été amis. C’était du moins ce qu’elle croyait. Les souvenirs affluèrent en elle. Enfants, ils avaient passé — avec son frère à lui et sa sœur à elle — d’innombrables jours d’été paisibles à explorer le parc qui entourait leurs propriétés adjacentes. Puis l’incident de l’auberge était arrivé.
— Je vois que les années n’ont fait qu’ajouter à la beauté de la lady.
Un frisson lui parcourut le dos lorsque le timbre suave de la voix d’Augustus l’envahit. Bougeant de force ses jambes de plomb, elle se retourna vers lui, le sombre spectre de son passé se profilant contre l’éclat de la salle de bal derrière lui.
Il avait toujours été beau, et le passage des ans avait transformé ce garçon prometteur en véritable beauté masculine. Augustus portait sa taille impressionnante et ses longs membres avec une élégance dégingandée et presque désinvolte qui révélait une naissance noble et la conviction d’avoir un privilège. Une chevelure dorée et parfaitement ébouriffée mettait en valeur une forte mâchoire qui donnait une fausse impression de cet homme, qui était faible, comme le savait maintenant Willa.
— Augustus.
— Ma très chère Willa reste la rose la plus adorable de toute l’Angleterre. J’ai entendu parler du décès de ton père. Mes plus sincères condoléances, bien sûr.
Il utilisait son surnom d’une façon désinvolte, comme s’ils étaient encore en relation.
— Que fais-tu ici ? Tu n’as pas été invité.
— Une négligence involontaire, j’en suis sûr. Peu importe. Pour un peu d’argent, les invitations peuvent être aisément réadressées.
— Tu n’aurais pas dû venir.
Il fronça les sourcils au-dessus de l’arête de son nez si droit et symétrique que même Michel-Ange s’en serait émerveillé.
— Allons, Willa, c’est moi, Augustus. Pourquoi tant de froideur pour un admirateur qui ne désire rien de plus que le cadeau précieux du sourire d’une lady ?
Un noyau de colère remua en elle. Extérieurement, elle passait peut-être pour être la même fille naïve, mais Willa avait à présent un regard différent sur la vie, sachant qu’elle pouvait changer en un instant. Elle l’avait appris de première main, après le désastre avec Augustus puis la mort de son père. La jeune fille qui mettait Augustus au défi à cheval dans la campagne et dont la chevelure flottait au vent — se moquant de lui les rares fois où elle l’avait vraiment vaincu — avait disparu. Ces étés-là et le monde innocent de possibilités qui s’offrait à eux semblaient appartenir à une vie antérieure.
— Il y a une fois où tu m’as demandé bien plus qu’un sourire.
— Ne nous attardons pas au passé, dit-il. Pas lorsque nous avons le plus brillant avenir devant nous.
— Un avenir ?
— Bien sûr, avec la profondeur des sentiments que toi et moi ne pouvons trouver que l’un avec l’autre.
Sa gorge se contracta.
— Il est passé, le temps des folies romantiques.
Willa se détourna et posa ses mains gantées sur la froide balustrade de pierre, la fraîcheur s’insinuant par ses bras et flottant à travers ses entrailles.
— Bien sûr, tu reconnais les réalités du monde. Tu me les as certainement fait connaître.
— Balivernes.
Il se rapprocha suffisamment d’elle pour que son parfum lui remplisse les narines de cette odeur de romarin, d’amandes et de vieux souvenirs qu’il valait mieux oublier.
— Je suis venu te prendre pour femme. Plus rien ne nous fait obstacle, à présent.
Elle sentit légèrement bondir son cœur. Peut-être avait-elle erré à propos d’Augustus. Peut-être sa considération envers elle allait-elle s’avérer suffisamment forte, après tout.
— Le comte est-il d’accord ? risqua-t-elle, sentant le brin d’espoir le plus ténu. Où as-tu décidé de continuer sans le consentement de ton père ?
Il se mit à rire sans joie.
— C’est ce que le comte de Bellingham désire par-dessus tout.
— Je ne… comprends pas, bafouilla Willa.
Le vieux comte avait toujours été fermement opposé à toute relation entre eux ; il avait cherché à obtenir une dot plus élevée, mais Augustus l’avait convaincue qu’ils allaient vaincre ses objections. Sottement — et de manière désastreuse —, elle l’avait cru.
— Comment cela se pourrait-il donc ?
— Mon père est mort. Il n’est pas enterré depuis trois jours que je suis venu te trouver parce que je ne pouvais plus supporter d’attendre un instant de plus avant que nous soyons ensemble.
Il reprit son comportement souriant, mais aucune chaleur n’émanait de lui.
— Lorsqu’une période de deuil appropriée aura passé, nous nous fiancerons tout comme nous aurions dû le faire pour de bon il y a quatre ans.
Il fallut un moment à Willa pour saisir ses paroles. Son père était mort. Après toutes ces années, plus rien ne leur faisait obstacle. Elle fit une pause, attendant une chaude montée de joie, maintenant qu’ils pouvaient enfin être ensemble. Mais il n’y avait… rien. La seule chaleur qu’elle ressentait provenait de la colère qui s’allumait dans sa poitrine.
— Je vois, dit-elle, comprenant enfin. Oses-tu t’illusionner au point de songer que je t’accepterai maintenant, après l’humiliation que tu m’as infligée ?
Elle se figea en entendant approcher le rire d’un couple depuis l’autre côté de la terrasse. Elle recula dans la pénombre, loin d’Augustus. Elle n’avait aucun désir d’être vue seule avec lui, ce qui ressusciterait les vieilles rumeurs.
— S’il te plaît, laisse-moi. Je ne suis pas stupide au point de répéter les folies de mon passé.
Il se rapprocha, mais parut alors changer d’avis.
— Tu es encore plus adorable dans ta colère, ma chère, dit-il avec un sourire satisfait. Tu sembles avoir mûri, ma folle Willa.
— En effet, je suis beaucoup plus sage que l’idiote que tu as connue.
— Et beaucoup plus belle, dit-il en la regardant sous de lourdes paupières. J’ose dire que les plaisirs secrets du mariage seront encore plus agréables que je l’ai anticipé pendant toutes ces années.
— Je ne considérerai jamais d’un œil favorable ton nouvel effort de mariage.
Le ventre de Willa se révolta à la pensée de retrouver une intimité quelconque avec cet homme.
— Je préférerais conduire les singes en enfer 1 plutôt que de devenir ta femme.
— Toi, conduire les singes ? Une telle beauté serait gâchée par l’oubli, dit-il tout en glissant un regard froid sur les courbes de son corps. J’aimerais insister, mais il ne siérait pas à ma future comtesse d’être compromise par un autre scandale.
— Je ne me marierai jamais. Ni à toi ni à personne d’autre.
— Ridicule, dit-il en reculant et en exécutant une rapide révérence. Nous sommes destinés à vivre ensemble. Personne d’autre ne t’aura jamais.
Pivotant sur ses talons, il retourna d’un pas énergique vers la salle de bal.
Elle écrasa l’envie de lancer un objet dur et lourd au dos du comte qui fuyait. Des pensées furieuses se bousculèrent dans sa tête. Comment avait-elle bien pu supporter un homme aussi désagréable — et envisager de passer sa vie avec lui ?
Seule une jeune fille stupide aurait envisagé d’épouser un homme aussi ingrat. Sa propre saison de découverte, des années auparavant, avait rencontré un grand succès, mais elle n’avait eu d’yeux que pour Augustus, qui avait déjà commencé à lui faire la cour malgré la véhémente désapprobation de son père. Elle avait honte, maintenant, d’avouer que l’indéniable beauté d’Augustus pourrait avoir influencé l’opinion qu’elle avait de son caractère.
Un bruit au bas des marches de la terrasse, à quelques mètres de là seulement, interrompit ses pensées. Le craquement du gravier.
Quelqu’un se trouvait en bas.
1 . N.d.T.: Un vieux proverbe anglais dit : « Les vieilles pucelles conduisent les singes en enfer. »
Chapitre 2
W illa scruta les ombres où la lumière d’un flambeau du jardin illuminait un visage d’homme aux traits anguleux.
Il se pencha vers la flamme, tirant rapidement et à quelques reprises sur le petit cigare éteint qu’il avait à la bouche pour tenter de le rallumer. Lorsqu’il produisit des étincelles et de la fumée, l’homme s’adossa, l’air satisfait, en inspirant profondément.
C’était sans doute un valet de pied qui faisait discrètement une pause pendant son quart de travail. Déconcertée, elle lui cria d’un ton de reproche :
— Vous, là, qu’avez-vous à vous cacher dans l’obscurité et à écouter une conversation privée ?
— C’était toute une scène, dit l’ombre d’une voix traînante. J’ai bien hâte de voir comment finira cette charmante histoire d’amour.
Grand et vêtu de noir, il n’avait pas le maintien d’un domestique ; toutefois, un homme bien né n’aurait jamais fumé devant une lady.
— Vous êtes fort insolent, dit-elle avec feu, pour me parler d’une telle manière.
Il la considéra avec une curiosité amusée.
— Mille pardons, madame.
Elle descendit les marches pour mieux le voir. Un examen plus minutieux révéla qu’il portait une tenue de soirée dominée par une cravate immaculée. Ce n’était donc pas un domestique. Il tira fortement sur son cigare et exhala. De lents cercles de fumée argentée fondirent et disparurent autour de la lueur de la flamme, imprégnant l’air de l’arôme âcre du tabac brûlant.
— Pardonnez-moi si j’ai enfreint les règles, dit-il en s’éloignant du flambeau, et le bout luisant du petit cigare dansa dans l’obscurité à mesure qu’il se déplaçait. Cependant, pour ma défense, j’étais ici avant votre rendez-vous galant sur la terrasse.
— Mon rendez-vous galant ? Ce n’était rien de tel ! Morte de honte à la pensée qu’il ait été témoin de cette affreuse scène avec Augustus, elle pria pour qu’il ait la bienséance de disparaître aussi rapidement et silencieusement qu’il était apparu.
Plutôt, le vaurien ricana.
— Lorsque les réconfortantes déclarations d’amour et de mariage ont commencé, j’avais hâte d’apprendre comment tout cela allait se résoudre.
En mouvements rapides et saccadés, elle écarta la fumée.
— C’était privé…
— La plupart des rendez-vous le sont, dit-il en l’interrompant, les yeux dansants. Est-il loisible de vous féliciter pour vos fiançailles imminentes ? Permettez-moi d’être le premier à le faire.
— Vous êtes insupportable, dit-elle, la poitrine remplie d’indignation et de gêne. Un gentleman aurait fait connaître sa présence. Mais de toute évidence, vous n’en êtes pas un.
— C’est ce que certains ont dit.
Il tira de nouveau sur son petit cigare et exhala, regardant l’obscurité avaler le brouillard arrondi de fumée argentée.
— Mais assez parlé de cela. Dites-moi une chose : vous et ce vieux Gus, êtes-vous en train de vous mettre la corde au cou ?
À mesure que ses yeux s’habituaient au manque de lumière, elle pouvait discerner les angles ingrats de son visage. Des traits abrupts qui auraient semblé plutôt menaçants sans l’éclat espiègle de son regard.
— Même si c’était le cas, je ne partagerais sûrement pas d’informations de nature personnelle avec un inconnu, répondit-elle d’un ton brusque, à cran. Je ne vous connais pas, monsieur.
— C’est assez juste. Me voilà convenablement réprimandé.
Son sourire forma une tache blanche dans l’obscurité.
— Veuillez accepter mes plus humbles excuses.
Sa main s’élança soudain pour lui prendre le bras. Saisie, elle recula d’un bond avec un cri d’alarme. Ses doigts non gantés serrèrent la peau nue de son bras, au-dessus des gants de soirée en soie, et le choc de la chair contre la chair grésilla en elle.
— Que faites-vous là ? cracha-t-elle.
Elle se débattit alors qu’il la traînait derrière la haie. Secouant la tête en direction de l’escalier, il posa un long doigt effilé sur la courbe ferme de ses lèvres, lui indiquant de rester silencieuse. Elle suivit son regard jusqu’en haut des marches, où un couple se préparait à descendre. Elle se tut. Elle ne voulait surtout pas d’un autre soupçon de scandale, celui qui éclaterait si on la découvrait seule au jardin avec un inconnu. Elle secoua la tête de frustration. Pourquoi semblait-elle toujours se mettre dans ces situations ?
Le bout luisant du petit cigare tomba au sol, et le talon de botte de l’inconnu l’écrasa pour l’éteindre. Ils restèrent figés tandis que le couple descendait les marches en bavardant et passait devant Willa et l’inconnu, qui demeuraient cachés par la verdure.
La silhouette haute et substantielle de l’homme était si près d’elle que la chaleur de son corps l’effleurait. Il avait un effluve frais et enivrant, mêlé à l’odeur distinctive du tabac. Un sentiment accru de sa propre nature physique parcourut Willa ; son souffle paraissait étrangement sonore, le battement de son cœur cognait de façon maladroite et sa peau se réchauffait malgré la fraîcheur du soir. Hébétée et déconcertée par la réaction physique qu’elle éprouvait à l’égard de cet homme, elle retira sa main dès que le couple fut hors de portée de voix.
— Veuillez me laisser, monsieur, dit-elle d’un ton glacial en s’éloignant pour retrouver ses esprits.
— Étant donné les folies de votre passé, comme vous les décrivez vous-même, j’ai pris sur moi de vous épargner une autre gêne.
Quel homme bestial ! Intérieurement, elle bouillonnait d’humiliation, mais à l’extérieur, son visage avait revêtu le masque frais et impérieux qui lui allait si bien. Celui qui gardait les gens à distance.
— Je mérite sans doute des paroles de louange de la lady plutôt que son dédain, non ?
— Hélas ! dit-elle d’un ton acerbe. Les paroles que vous méritez vraiment ne sortiraient jamais des lèvres d’une lady.
Corrigeant sa posture à la perfection, elle se détourna. S’efforçant de paraître calme, elle s’éloigna sur les marches tandis que le rire tranquille de l’homme s’éloignait derrière elle dans l’obscurité.
• • •
Le comte de Bellingham sirotait une limonade trop légère tout en regardant une jolie servante aux cheveux bruns reverser du liquide tiède dans la salle des rafraîchissements. Ainsi donc, Willa avait l’intention de lui résister. La seule pensée le faisait bander. Déjà, elle était fichument attirante lorsqu’elle était consentante. Mais maintenant, toute fougueuse et réticente, elle était spectaculaire. Lorsque cette gamine lui appartiendrait, il se ferait un plaisir de se la réapproprier.
Le cliquetis des verres ramena ses pensées à la servante aux yeux bruns et au balancement de ses hanches généreuses. Il suivit en silence la jeune fille dans l’étroit corridor de service jusqu’à ce qu’ils se retrouvent seuls dans un étroit renfoncement entre les principales salles de réception et la cuisine.
— Fillette ! cria-t-il.
Elle s’arrêta net et se retourna. L’appréciation habituelle que provoquait l’apparence physique du comte chez les gamines dansa dans ses yeux écarquillés.
— Puis-je vous rendre service, milord ?
La lumière passait obliquement sur ses traits remarquables, révélant le visage plutôt quelconque de la fille. Peu importe ; il avait besoin d’être soulagé, et elle allait faire l’affaire. S’avançant vers elle, il lança une pièce de monnaie dans sa direction. Celle-ci cliqueta sur le sol avant qu’elle puisse songer à l’attraper.
— Oui, tu pourrais me rendre service.
Elle parut confuse jusqu’à ce que son regard baisse en papillonnant jusqu’à son évidente érection, qu’il ne tentait aucunement de cacher. Elle rougit et recula, croisant les bras contre sa poitrine.
— Oh, non, milord. Je suis une bonne fille. Je pourrais vous envoyer Stella, peut-être, dit-elle en rougissant. Elle vous fera une branlette pour quelques sous.
L’idée d’une putain consentante l’ennuyait.
— Non ; c’est toi que je veux.
La peur dans ses yeux le fit bander encore plus.
— Ou je devrai faire savoir à tout le monde que tu m’as volé cette pièce.
Regardant l’étincelant souverain qui scintillait sur le plancher, elle se mit à trembler.
— Mais je n’ai pas fait cela, milord.
— Qui croiront-ils, selon toi : un noble du royaume ou une nullité sans importance comme toi ?
Elle inclina la tête, et des larmes lui remplirent les yeux. Goûtant la victoire, Augustus sentit son pouls accélérer. Son érection gonfla ; l’anticipation était douloureuse.
— Ne t’inquiète pas outre mesure. Je ne m’intéresse pas à ce que tu as entre les jambes, dit-il en s’approchant d’elle et en déboutonnant sa culotte. Mets-toi à genoux, mon chou.
• • •
— Te voilà, Willa, dit son cousin, Arthur Stanhope, marquis de Camryn, qui se tenait aux côtés de sa mère à elle. Je crois que tu me dois une danse.
— Nous te cherchions, dit la mère de Willa. Où étais-tu passée ?
Elle se lissa le visage, désireuse de ne pas montrer son énervement.
— Je suis sortie pour prendre l’air.
Ses yeux balayaient la foule à la recherche d’Augustus ou de l’agaçant personnage du jardin.
— Sans être accompagnée ? dit sa mère en sourcillant. Vraiment, Willa.
Son cousin l’empêcha d’être interrogée davantage en lui rappelant leur danse.
— Maintenant que tu es bien rafraîchie, on y va ? dit-il en lui offrant son bras.
— Mais c’est une valse, dit Willa d’un ton taquin. Songe à toutes les demoiselles que tu décevras en faisant une apparition avec ta cousine.
— Exactement, dit-il en la menant sur la piste de danse. Tu es le choix le plus sûr pour un marquis célibataire.
Son cousin accommodant lui donnait également un sentiment de sécurité. Fils aîné du frère de son père, Cam avait assumé le rôle de frère aîné protecteur après avoir hérité du titre du père de Willa. Levant le regard vers ses yeux verts mouchetés et sa chevelure fauve et indisciplinée, elle sourit. Cam avait l’apparence d’un animal indompté dans ses sévères vêtements de soirée.
— Tu ne recules sûrement pas devant ton devoir de te marier et d’engendrer un héritier.
— Il est peut-être temps pour nous deux d’envisager le statut conjugal.
— Avec ma réputation ? dit-elle en affectant un ton léger qui trahissait le poids qu’elle avait dans la poitrine. Nous avons parlé de cela un nombre incalculable de fois.
— Je pourrais te trouver un excellent partenaire, dit-il d’une voix grave. Beaucoup d’excellents gentlemen te traiteraient bien.
— Grâce à la fortune que tu accorderas à un gentleman pour m’accepter en tant qu’épouse ? Non ; je suis assez heureuse au placard, dit-elle en levant le menton. Alors, me trouveras-tu un tuteur ? Tu me l’as promis.
— Tu es une femme singulière, ma cousine, dit-il en perdant son maintien sérieux et en retrouvant son habituelle et agréable amabilité. La plupart des demoiselles s’intéressent à la dernière mode plutôt qu’à la politique mondiale et au fonctionnement interne du parlement.
— Il y a tant de choses à apprendre, et j’ai bien trop longtemps habité à la campagne.
— Il n’y a pas de quoi t’inquiéter. J’ai déjà demandé à mon homme d’affaires de s’informer. Il te trouvera bientôt un tuteur convenable.
Enthousiasmée par cette perspective, Willa accorda un sourire éclatant à son cousin. Décider de ne pas se marier l’avait laissée libre de poursuivre ses intérêts. Après la tranquillité de la vie à la campagne, elle absorbait avec impatience l’atmosphère agitée de Londres. La métropole était si vibrante et dynamique, grouillante de gens remarquables et de nouvelles idées qu’elle avait hâte d’explorer.
Elle n’était plus la fille protégée qui avait failli devenir la femme d’Augustus. Le mariage lui semblait si limitatif, à présent, alors que le monde attendait tellement de se révéler. La Société littéraire des ladies à laquelle Flor l’avait récemment introduite promettait beaucoup plus d’excitation que n’importe quel homme. Même si sa mère aurait eu des vapeurs en apprenant qu’elles lisaient actuellement The Vindication of the Rights of Woman 2 de Mary Wollstonecraft, qui faisait scandale en affirmant radicalement que les femmes n’étaient pas inférieures aux hommes.
Et puis, il aurait été ridicule de sa part de prendre un mari. Avec sa réputation, seuls les coureurs de dot voudraient d’elle, à présent. Augustus avait certainement démontré à quel point l’aspect physique du mariage pouvait être disgracieux, et les infidélités flagrantes de feu son père témoignaient de l’inconstance d’un mari. À l’exception de Cam et de ses frères, les hommes n’étaient pas dignes de confiance. Elle avait bien appris cette leçon. Lorsque la musique prit fin, Cam retourna Willa à sa mère avant d’aller chercher de la limonade pour les ladies.
— Adela s’amuse, dit sa mère. Son carnet de bal est rempli.
Elles regardèrent la sœur de Willa, avec son air angélique, flotter d’un bout à l’autre de la piste avec son dernier partenaire de danse, épris d’elle. Maintenant âgée de 19 ans, sa sœur cadette était devenue une jeune fille magnifique. Addie semblait flotter sur un coussin d’air, son naturel épanoui et éthérique fournissant un complément parfait à son allure claire et délicate.
— Elle trouvera sans aucun doute un partenaire brillant, dit Willa. Espérons seulement que ce ne sera pas ce balourd avec lequel elle dansait.
— C’est fort peu aimable, dit sa mère en la réprimandant. Le comte de Spence provient d’une ancienne famille noble, et il gagne 6 000 livres par année.
— Mais il est plutôt maladroit, je dois l’avouer, dit Cam en revenant avec de la limonade et un clin d’œil complice à Willa.
Elle sirota sa limonade, et le liquide tiède parvint peu à la rafraîchir dans la chaleur croissante de la salle des fêtes. Quelqu’un avait ouvert toutes grandes les portes de la terrasse, mais cela ne semblait pas faire une grande différence, car l’air restait dense et immobile. Son esprit s’égara alors que, balayant la salle du regard, elle observait les couples bien habillés se relayer sur la piste de danse tout en battant distraitement la mesure avec sa mule. Son pied se figea lorsqu’elle vit la fripouille apparaître dans la foule. Avec ses fortes épaules et sa silhouette imposante vêtue de noir, il s’avançait avec une suprême assurance, comme un dieu qui serait descendu de l’Olympe pour marcher parmi les simples mortels. Il avançait à grands pas à travers la pièce d’une façon à la fois tranquille et agressive, exsudant un air immanquable de domination. Elle fit semblant de l’ignorer, comme si c’était vraiment possible, et pria pour qu’il ne la voie pas. Mais la bête se fraya un chemin tout droit vers elle ; ses longues jambes fortes avançaient avec détermination, dévorant la distance qui les séparait.
Son estomac plongea. Il n’y avait pas d’échappatoire.
— Inégalable Preston ! Comment vas-tu ? dit Cam lorsque le vilain homme s’arrêta devant eux. Je commençais à croire que tu avais l’intention de rester à l’étranger pour toujours.
Cam donna une claque à l’épaule de l’inconnu et secoua sa main avec vigueur.
Willa restait bouche bée. Ce monsieur Preston était nettement connu de Cam, qui semblait plutôt content de le voir. Il ne lui serait pas possible d’éviter ce vaurien.
— Ladies, permettez-moi de présenter Sa Grâce, le duc de Hartwell.
Elle eut un brusque mouvement de recul. Un duc ! C’était inimaginable.
— Voici ma tante, la marquise douairière de Camryn, dit Cam avant de se tourner vers Willa. Et ma cousine, lady Wilhelmina Stanhope.
Le duc les salua de la façon la plus convenable, mais il ne put cacher l’éclat dans ses yeux sombres lorsqu’il s’inclina au-dessus de la main gantée de Willa. Elle fit une révérence — peut-être pas aussi profonde qu’il était souhaitable de le faire devant un duc — et murmura les habituelles salutations polies tout en prenant bien soin d’éviter son regard. Mais lorsqu’il retourna son attention vers Cam, elle le regarda à la dérobée.
On ne pouvait pas exactement le trouver beau. Ses traits étaient trop frappants pour cela. Ils étaient comme du verre coupant, ce qui lui donnait une apparence presque dure. Sa crinière sombre était trop longue pour être à la mode, nouée sur sa nuque, ce qui mettait en évidence ses traits hardis.
— Quelle honte, Camryn ! dit la mère de Willa. Comment est-il possible que tu ne nous aies pas déjà présenté Sa Grâce ?
— Preston était à l’étranger, répondit-il en se tournant vers le duc. Mais je suppose que tu es devenu Hartwell depuis ton accession au titre. Dois-je t’appeler « Votre Grâce » ?
— Certainement pas, répondit le duc d’un ton sec. « Hartwell » fait bien l’affaire.
— Le duc et moi avons fréquenté Cambridge ensemble, dit Cam. Nous avons passé de bons moments ; n’est-ce pas, Pres… euh… Hartwell ?
— En effet, dit le duc dont le sourire adoucit les angles sévères de son visage. Cependant, je crains qu’on ne puisse en dire grand-chose devant le beau sexe.
— Cela ne fait aucun doute, dit Willa d’un ton acerbe. Les mots s’échappèrent de sa bouche presque avant qu’elle s’en aperçoive. Sa mère haleta devant son insolence.
— Très juste, lady Wilhelmina.
L’hilarité alluma les yeux du duc, qui avaient semblé noirs au départ, mais qui étaient en fait bleu nuit. Leurs coins se froncèrent lorsqu’il sourit.
— Il semble que vous connaissiez assez bien votre cousin.
— Willa est dure avec moi, dit Cam d’une voix remplie de bonne humeur. Je suppose que c’est cela, avoir une sœur.
— Et une sœur plutôt agréable, d’ailleurs, dit Hartwell. Je vois que la prochaine série est sur le point de commencer. Peut-être aurai-je l’honneur de danser avec lady Wilhelmina ?
Willa s’écarta.
— Vous me faites un compliment, Votre Grâce. Mais je trouve que la danse m’a plutôt épuisée.
— Balivernes.
Visiblement portée par une excitation à peine maîtrisée, la mère de Willa s’agita comme si elle devait utiliser le pot de chambre.
— Tu disais justement que tu aimerais faire un autre tour de piste, et heureusement pour Sa Grâce, il te reste de la place dans ton carnet de bal.
Willa réprima un soupir. Elle n’avait rien dit de tel. Mais le fait d’apparaître aux côtés de quelqu’un d’aussi important que Hartwell serait tout un exploit pour une fille qui était sur le point depuis si longtemps de tomber dans la disgrâce.
— Eh bien, comme vous voudrez, alors.
Le duc accorda à la mère un sourire large et éclatant, révélant une rangée bien nette de longues dents brillantes, à l’exception de quelques renégates qui penchaient à leur façon. Ses yeux scintillants se posèrent avec impatience sur Willa, comme pour la mettre au défi de décevoir sa propre mère.
Au diable tout cela !
— Comme vous voudrez, dit Willa en s’obligeant à adopter un ton indifférent.
— Excellent ! dit sa mère en serrant les mains, le visage rayonnant d’une anticipation ravie. Amusez-vous bien.
Comme par hasard, la danse suivante était une autre valse. Elle frissonna lorsque le duc posa une main ferme à sa taille, prenant sa main gantée dans l’autre alors qu’ils rejoignaient la foule de danseurs sur le plancher. Sa force solide l’enchâssait et la faisait se sentir étrangement protégée, en sécurité.
— Enfin seuls, dit-il.
— En effet, répondit-elle en se glissant derrière le masque protecteur de la salle, adoptant délibérément une pose de désintérêt poli.
• • •
Grey Preston, duc de Hartwell, souleva un sourcil, à la fois amusé et déconcerté par l’apparence de dédain de lady Wilhelmina. Cela ne lui arrivait pas souvent, maintenant qu’il avait accédé au titre. Toutefois, cette distance froide lui donnait une chance de l’examiner de plus près.
Elle était exquise. Une grande part de sa beauté provenait de la qualité incandescente de sa peau. Douce et sans imperfection, la surface lisse, semblable à de la porcelaine, semblait luire de l’intérieur. Son regard passa de la gracieuse tournure de sa gorge à la douce étendue de son décolleté à la mode, qui révélait les pentes crémeuses de ses seins généreux.
Son sang se réchauffa. Il ne pouvait reprocher à Bellingham de s’être entiché d’une créature aussi extraordinaire. Contrairement à ce qu’elle avait tenu pour acquis, il n’avait entendu que des bribes de l’échange sur la terrasse. Le mot « mariage » avait été certainement prononcé plusieurs fois. Son estomac se serra de dégoût à l’idée que Gus Manning pose une main sur cette personne. Cam n’allait sûrement pas permettre un mariage aussi sordide. Mais comment était-il possible qu’elle ne soit pas déjà mariée ? Elle avait dû recevoir de nombreuses offres. Sa beauté évidente éclipsait aisément celle de toutes les autres demoiselles moins fortunées dans la pièce.
Elle le considéra avec ses yeux d’une étendue impossible qui dominaient son visage, leur couleur moka veloutée pétillant d’intelligence.
— Je crois devoir vous remercier de ne pas avoir fait référence à notre… euh… rencontre antérieure à l’extérieur.
— Ce n’est rien. C’est moi qui devrais m’excuser de vous avoir déconcertée, dit-il avant de faire une pause. Puis-je vous demander si Bellingham est un prétendant sérieux ?
— Assurément pas. Je ne l’avais pas vu depuis des années avant ce soir.
Elle avait une voix qui lui rappelait le chocolat noir fondu : crémeuse, vibrante et d’une douce puissance.
— Êtes-vous une connaissance du comte ?
— Nous sommes allés à Cambridge ensemble.
Les contours de son corps se raidirent.
— Alors, vous êtes amis.
— Non, dit-il en résistant au besoin pressant de produire un son disgracieux. On ne pourrait pas nous considérer comme des amis. Même s’il semble qu’on ne puisse en dire autant de vous deux. Bellingham semble fort épris de vous.
— Ce n’est rien du tout.
— D’après ce que j’ai entendu sur la terrasse, Gus ne serait pas d’accord. Il est facile de comprendre pourquoi il demeure entiché de vous. Vous êtes adorable d’une façon unique.
Surtout avec les intrigantes mèches de rouge et d’or qui éclairaient ses boucles châtain et qui dansaient chaque fois qu’elles attrapaient fugitivement la lumière. Son regard tomba vers la rondeur alléchante de ses lèvres roses et humides.
— Peut-être Byron songeait-il à vous lorsqu’il a écrit son poème le plus récent : « Elle marche toute en beauté, pareille à la nuit des climats sans nuages et des cieux étoilés. »
La lady rougit.
— Êtes-vous poète autant que grand voyageur, Votre Grâce ?
— Pas du tout.
L’adorable éclat de couleur contre son teint luminescent le mit en transe. Comme il était charmant que quelqu’un d’aussi adorable puisse demeurer si modeste.
— C’est votre beauté qui m’inspire à citer de la poésie.
— Je crois que lord Byron a écrit ce poème pour sa fiancée, dit-elle froidement.
— Une beauté comme la vôtre inspirerait des idées de mariage.
Prendre pour femme une créature aussi exquise ne présenterait aucune difficulté. Il pouvait la voir tenir le rôle de duchesse. Avec toute cette majesté glaciale, elle se comportait déjà en reine.
Elle rougit devant ce flirt éhonté, et ses pommettes saillantes s’étendirent jusqu’aux courbes délicates de ses oreilles.
— Camryn dit que vous avez vécu à l’étranger, dit-elle en scrutant son visage de ses yeux glacials. Puis-je vous demander où ?
Il sourit devant son évidente tentative de changer de sujet.
— En Inde.
Son souffle se serra, et son intérêt soudain réchauffa ses yeux liquides ; le corps de Hartwell se raidit d’une seule montée rapide.
— En Inde ! s’exclama-t-elle, abandonnant d’un coup toute cette distance hautaine. Vous êtes très fortuné. Un jour, j’ai l’intention de me rendre jusqu’aux endroits lointains de mes lectures. J’ai hâte de voir l’Inde, la Grèce et l’Italie.
— Une telle chose n’est certainement pas à la portée des jeunes demoiselles.
— Avant longtemps, on me trouvera si vieille que personne ne se souciera de ce que je ferai.
Il ne pouvait l’imaginer.
— Peut-être votre mari vous fera-t-il voir le monde.
— Parlez-moi de l’Inde. Cela semble être un endroit si exotique.
Il songea aux bazars chauds et bondés de gens qui se pressaient en avançant, à l’air épaissi par la chaleur et la poussière portant l’odeur des corps non lavés, des épices et de l’encens. Peut-être était-ce la cacophonie des sons qu’il se rappelait le mieux : le fracas d’une charrette, le rapide babil des boutiquiers négociant une vente…
— Il n’y a rien de simple ou de fade dans ce pays ou chez son peuple, répondit-il. C’est un pays d’extrêmes sous le plus chaud des climats, avec une saison des pluies qui semble ne plus finir. La nourriture peut être si épicée qu’elle vous brûle l’estomac. Les friandises sont presque trop sucrées.
À son grand étonnement, elle sourit, son visage se détendant en une expression délicieusement chaude qui lui rappelait le soleil d’un jardin printanier.
— Comme vous décrivez cela d’une façon vivante !
Cédant à la tentation de jouir de son éclat, il se pencha davantage. Elle avait une odeur de rose, terreuse et riche, mais insaisissable, en quelque sorte. La chaleur envahit son ventre.
— « Je suis pâle, car je meurs d’envie de voir mon bien-aimé. »
Elle recula.
— Je vous demande pardon ?
— C’est de la poésie de l’Inde. Elle date de plusieurs siècles. Mais vous n’avez rien à craindre. Elle n’a rien de romantique. Je crois qu’elle fait référence à un amour de Dieu.
La froideur revint dans sa voix.
— Je dois dire, Votre Grâce, que je trouve cette conversation fort provocante et originale.
— Ah ! Mais c’est que vous ne semblez pas conventionnelle, milady.
Elle se figea.
— Si cela se veut une autre insulte…
— Pas du tout, lui assura-t-il.
Il devait résister à la tentation de l’embrasser de façon déraisonnable, de décaper peu à peu cet extérieur glacé et de se prélasser dans cet éclat de soleil qu’il avait aperçu.
— Je trouve la plupart des jeunes ladies du beau monde plutôt ennuyeuses et ridicules. Des qualités, dois-je ajouter, que je ne vous attribuerais jamais.
Il fut récompensé par une autre montée de rougeur qui s’étendit jusqu’à ses oreilles.
— Votre Grâce, vous dépassez la mesure.
— Mes excuses, alors. Il semblerait, lady Wilhelmina, que nous ayons pris un départ fort malencontreux.
Et alors, parce qu’il ne pouvait résister à l’envie folle de la taquiner, il ajouta :
— Bien que je doive dire que cela a été fort éclairant.
— J’en doute sincèrement.
Ses yeux scintillants glissèrent au loin pour reprendre un regard errant d’ennui poli qui le fit se sentir étrangement dépossédé.
2 . N.d.T. : L’un des premiers ouvrages de philosophie féministe. Défense des droits de la femme.
Chapitre 3
— L ’un des gentlemen de la soirée d’hier a sûrement attiré ton attention, dit la mère d’un ton insistant à Addie le lendemain, alors qu’elles étaient assises dans le salon à l’étage.
Addie s’appuya paresseusement sur la méridienne devant la fenêtre.
— Tous les gentlemen de mon carnet de bal étaient incroyablement ternes.
— Le comte de Spence a semblé te faire une bonne impression, insista la mère. Et il reçoit 6 000 livres par année.
— Je m’en moque, dit Addie avant de se tourner vers Willa, assise près du feu avec le Times de Londres, pour lui demander :
— Que lis-tu avec autant d’intérêt ?
Willa leva les yeux, contente d’aider sa sœur à distraire leur mère du mariage, son sujet préféré.
— Le Times s’en prend de nouveau à la valse, qu’il qualifie d’infamie.
— Quelqu’un a-t-il dit le mot « infamie » ? demanda Cam en entrant à grands pas dans la pièce. J’ai l’impression de rater toutes les conversations les plus fascinantes.
— Le Times recommence à dénoncer la valse.
Cam accepta la limonade de la mère et s’installa en face de la cheminée, dans le grand fauteuil confortable, son préféré. Smythe, le majordome, apparut dans l’embrasure de la porte avec un massif bouquet de roses de toutes les teintes imaginables — rose pâle, ivoire élégant, rouge vibrant — aux pétales épais et veloutés qui infusaient l’air de leur riche parfum.
— Wilhelmina, elles sont pour toi, dit la mère en lisant la carte, la voix teintée d’enthousiasme. Il semble que tu aies un admirateur.
Son cœur trébucha. Elle n’avait parlé à personne de sa rencontre de la veille avec Augustus. À présent, les fleurs semblaient le faire à sa place. Elle se dressa sur ses pieds et s’efforça de saisir la carte que lui tendait sa mère.
— Oh, dit-elle en relâchant le souffle qu’elle avait retenu. Elles viennent de Hartwell.
Avec ce duc effronté, au moins, il n’y avait rien à expliquer, aucun passé malaisé à exhumer.
Cam souleva un sourcil.
— Hartwell t’a envoyé des fleurs ?
— Peut-être cherche-t-il à la courtiser, dit sa mère en remuant sur le sofa. Wilhelmina est une lady de bonne famille, en plus d’être une grande beauté. Pourquoi un duc ne voudrait-il pas mieux faire sa connaissance ?
— Willa, duchesse de Hartwell, dit Addie avec un regard malicieux. Ça sonne bien à l’oreille.
— Ne soyez pas ridicules, dit-elle. Je ne suis pas une grande beauté, et un duc ne me montrerait jamais d’intérêt véritable.
Même si sa mère préférait ignorer la vérité, tout le monde savait que les ducs désiraient des épouses à la réputation impeccable.
La mère se tourna vers Cam.
— Parle-nous de Sa Grâce. Tu sembles bien le connaître.
— C’est le meilleur des hommes. Juste, honorable et honnête. Il déteste toute espèce d’injustice.
— Tu sembles en faire un modèle, dit Willa en songeant au comportement calomniateur de ce goujat sur la terrasse. Il n’est sûrement pas parfait.
— Tous les hommes ont des défauts. Hartwell, il est vrai, est soupe au lait, dit-il en sirotant sa limonade. Du moins, c’était vrai à Cambridge. Je ne l’ai pas vu depuis des années. Il était en Inde.
La mère sourcilla.
— Pourquoi donc ?
— Pour affaires, dit Cam en regardant par-dessus le bord de son verre. Hart est le deuxième fils. Il ne s’est jamais attendu à hériter du titre, mais son frère le duc est mort subitement sans descendance l’an dernier.
— Oh, c’est affreux.
Les paroles de compassion de la mère contrastaient avec le courant sous-jacent d’excitation dans sa voix.
Smythe réapparut.
— Milord, vous avez un visiteur
Cam sourit et fit un clin d’œil à Willa.
— Quand on parle du loup… c’est le duc, alors ?
Le visage du majordome manifesta un léger soupçon de confusion avant de reprendre son habituel masque inexpressif.
— Pardon, milord, mais c’est le comte de Bellingham qui est venu vous rendre visite.
— Le comte de Bellingham ?
Saisi, Cam lança un regard rapide dans le salon.
Augustus. Willa eut soudain la bouche sèche,
— Le vieux comte ? dit la mère, dont le regard passa rapidement de Willa à Cam. Que pourrait-il bien chercher en venant ici ?
— Le vieux comte est mort, lui dit Cam. J’ai reçu la nouvelle hier soir. C’est son fils aîné, Augustus Manning, le nouveau comte, qui est à mon entière disposition.
La mère écarquilla les yeux.
— Maintenant que son père est décédé, il a peut-être l’intention de mettre de l’ordre dans ses affaires.
Addie se redressa sur la méridienne, les yeux éveillés, les joues colorées.
— Très bien, Smythe, dit Cam en se levant et en redressant sa cravate tout en marchant à grands pas vers la porte. S’il te plaît, fais entrer le comte dans mon bureau. Je le recevrai là.
Le soulagement envahit Willa. Cam avait l’intention de lui épargner tout malaise en menant la rencontre en privé.
— Willa ? dit sa mère après le départ de Cam. D’après toi, pourquoi est-il venu nous rendre visite si tôt après la mort du vieux comte ?
Le cœur de Willa battit au galop.
— Je n’en ai aucune idée.
Addie toussota, et ses yeux passèrent rapidement de sa mère à Willa.
— Très bien, alors, dit la mère en s’obligeant à adopter un ton joyeux. En temps voulu, Camryn nous informera de la raison de la visite du comte. Jusque-là, nous ne nous en inquiéterons pas.
Elle reprit sa tapisserie à l’aiguille et parut se concentrer sur sa couture. Suivant l’exemple de sa mère, Willa retourna à son journal, tentant d’ignorer les battements douloureux de son cœur et la distraction des cent pas d’Addie dans le salon.
Son esprit se remplit de souvenirs de l’auberge, alors que l’impensable avait transformé leur innocent attachement en quelque chose de déplaisant et de honteux. Elle devrait parler à sa mère de sa rencontre de la veille avec Augustus. Sa part rationnelle comprenait que le mariage à un comte allait rétablir sa réputation. Sa mère allait sans doute l’obliger à accepter l’offre afin d’enfouir les rumeurs pour de bon, mais son ventre se tordait de dégoût à cette pensée.
— Il semblerait, dit Cam lorsqu’il revint une trentaine de minutes plus tard, qu’un mariage est prévu.
L’anxiété bondit le long de sa colonne vertébrale. Elle s’arc-bouta, respirant à fond avant de se résigner à affronter le regard de Cam. À sa grande surprise, elle vit que son regard insistant était fixé sur Addie.
— Bellingham est venu nous rencontrer au nom de son frère cadet, Horace. Le jeune Horace semble épris d’Addie, et il est certain que la lady en question lui rend la pareille.
Willa se retourna subitement pour regarder sa sœur.
— Toi et Race ?
Cam sourcilla.
— Qui est Race ?
La mère se leva du sofa, les yeux fixés sur Addie.
— Horace, le deuxième fils, dit-elle. Certains l’appellent Race.
De sa position devant la fenêtre, Addie se tourna vers lui. Elle était devenue pâle. Mâchonnant sa lèvre inférieure, elle avait une expression affligée.
— Eh bien… c’est… Enfin, je supposais…, bafouilla Addie, baissant les yeux vers ses mains.
— Que veux-tu dire ? demanda Cam d’un ton doux et rassurant. S’il te plaît, parle franchement.
Addie inspira profondément.
— Je suis amoureuse de Race Manning depuis mes 12 ans.
Ses paroles se bousculèrent comme si elle voulait faire sa déclaration avant de perdre son sang-froid.
— Nous avons renouvelé notre relation au bal d’hier soir. Je désire l’épouser.
Elle se dirigea vers l’endroit où Willa était assise sur le sofa et se laissa choir sur le plancher devant elle, posant les mains sur celles de sa sœur aînée.
— Mais je ne l’accepterai pas si ça te blesse ou t’embarrasse après ce que… son frère t’a fait.
Addie rougit en faisant maladroitement référence au tort qu’avait subi la réputation de Willa.
— Je mourrais avant de t’exposer de nouveau à cela. Un mot de toi, et je vais le renvoyer.
Addie et Race ? Amoureux ? En se concentrant sur le visage de sa sœur, Willa sentit un pincement au cœur devant sa détresse. Elle leva les yeux et trouva sa mère et Cam, qui la regardaient avec une expression inquiète. Elle se secoua de sa stupeur et de sa confusion.
— Addie, ma chérie…, dit-elle en caressant les cheveux de sa sœur. L’aimes-tu vraiment ?
— Oui.
Willa vit des larmes aux yeux d’Addie et sentit qu’elles piquaient les siens aussi. Tout cela commençait à avoir un sens pour elle. En repensant à leurs étés, elle s’aperçut en sursautant qu’Addie et Race avaient toujours été ensemble. Assis l’un avec l’autre, partageant une pomme ou un rire intime. Willa se rappelait que Race était un jeune homme effronté, mais aimable et sérieux, et qu’elle pouvait bien le considérer comme un mari bon et affectueux pour sa sœur.
Elle inspira profondément.
— Addie, si tu aimes Race Manning et désires l’épouser, alors bien sûr, tu devrais le faire. Tout ce que je désire, c’est que tu sois heureuse.
Elle tira doucement Addie de sur le plancher pour qu’elle s’assoie sur le sofa.
— Si Race peut t’offrir cela, je serai vraiment heureuse pour toi.
— Je ne sais pas, dit la mère en regardant Cam. C’est décidément gênant, étant donné le passé.
— Une alliance entre les familles pourrait servir à faire taire les affreuses rumeurs, dit alors Cam, qui croisa les bras tout en réfléchissant. Cela permettrait sûrement aux gens de s’apercevoir que les rumeurs autour de Willa et de Bellingham étaient absurdes. Nous n’approuverions jamais cette union de nos familles si elles comportaient la moindre vérité.
Willa pinça les lèvres.
— C’est vrai, Cam.
Le caractère direct de son affirmation fit naître la surprise sur son visage. Une expression brutale la remplaça.
— Il n’est pas trop tard pour l’écarter. Si je l’avais su alors, je l’aurais certainement fait.
Mais Cam n’était même pas là. Il était dans sa propre maison familiale, à plusieurs heures, et n’avait entendu les rumeurs que beaucoup plus tard, bien après la mort du père et son accession au titre. Alors, il était beaucoup trop tard pour sauver la réputation de Willa.
— Balivernes. Cela aurait provoqué un scandale dont aucun de nous ne serait rétabli, dit la mère d’une voix raffermie. Cam a raison. Des fiançailles entre nos familles vont faire taire les rumeurs. Nous allons oublier pour de bon cette malheureuse affaire.
Lorsque la mère avait une idée en tête, il était impossible de l’en déloger. Willa passa un bras autour des épaules de sa sœur.
— Toutes nos félicitations.
Cam tourna son attention vers Addie.
— Dis-moi, quand tout cela s’est-il passé ?
— Il était là hier soir, dit Adela, les yeux brillants. Pendant si longtemps, nous avons tenu pour acquis que notre union était sans espoir, puisque…
Ses paroles chancelèrent et elle regarda sa sœur.
— Continue, insista Willa, ignorant la tension dans sa poitrine qui accompagnait toujours toute référence à son déshonneur. Le passé est le passé. Ce qui est arrivé entre Augustus et moi n’a aucun rapport avec Race et toi.
Addie respira profondément.
— Nous nous sommes toujours promis d’être ensemble. Je ne m’étais pas permis d’espérer qu’il ressente la même chose après toutes ces années, mais c’est bien le cas.
Smythe réapparut.
— Un autre visiteur, milord. C’est Sa Grâce, le duc de Hartwell.
— Ah, cette fois, c’est Hart.
La contraction quitta le visage de Cam, et il lança à Willa un regard amusé.
— S’il te plaît, fais-le entrer, Smythe.
Elle soupira, se résignant au fait que c’était une journée décevante.
Avec un sourire élargi, la mère tapota ses cheveux pour les mettre en place.
— Un duc, rien de moins, dit-elle d’une voix triomphante. Un excellent parti.
Un regard espiègle éclaira le visage d’Addie.
— Ce sera peut-être un double mariage : Race et moi, Willa et son duc.
Elle se dressa sur ses pieds et fit une profonde révérence devant Willa.
— Votre Grâce.
Willa lança un regard cinglant à Addie.
— Arrêtez toutes les deux, dit-elle à sa mère et à sa sœur. Il n’y a aucun espoir de parti. Il est probablement venu rencontrer Cam.
Cam lui fit un sourire malicieux.
— Je suppose que c’est possible. Par contre, les fleurs n’étaient pas pour moi. Ah, Hartwell, dit-il en se levant de son siège pour accueillir Grey Preston. Comme c’est gentil de nous rendre visite.
Hartwell s’avança à grands pas, sa stature haute et sombre s’affirmant immédiatement dans la pièce. Willa se demanda s’il paraissait toujours aussi impeccable. À part sa cravate blanche ingénieusement nouée, le duc avait de nouveau enveloppé sa carrure masculine dans un noir implacable. Ses cheveux couleur de nuit étaient attachés en un parfait catogan, et l’éclat de ses bottes était si vif qu’elle y voyait son propre reflet.
Il présenta à la mère un bouquet de fleurs du printemps, qu’elle accepta avec un grand geste du bras.
— Eh bien merci, Votre Grâce ! Elles sont adorables. Puis, se tournant vers Smythe, elle lui dit :
— S’il te plaît, va trouver un vase pour et occupe-toi des rafraîchissements pour le duc.
Se tournant à nouveau vers Hartwell, elle fit un geste de la main.
— S’il vous plaît, Votre Grâce, prenez place. Vous nous honorez de votre visite.
Après avoir salué tout le monde, le duc s’installa dans un fauteuil. Regardant derrière Willa, il épia le généreux bouquet de fleurs.
— Excellent. Je vois que vous avez reçu mes fleurs.
— Oui, en effet ! Elles sont magnifiques, Votre Grâce, s’exclama la mère.
Elle lança un regard lourd de sous-entendus à sa fille.
— N’est-ce pas, Wilhelmina ?

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