La Femme-homme
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La Femme-homme , livre ebook

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Description

«Et ils vont tous revenir autour du lit : Jean, ton fils, et Alfred, ton mari amérindien, et mon père, le pianiste de blues, avec sa veste de cuir brune d'aviateur, et ils seront silencieux. Ils seront les témoins de tes cris. Après avoir entendu tes cris, Alfred va me dire que je peux te garder, parce que tu n'as plus besoin de lui, je suis ton homme, celui qui te fait crier de joie. Et John, mon père, va me dire que je n'ai plus besoin de lui.»
Il vit un amour fou. Le premier. Aimer la femme-homme, c’est apprendre la vie et se tenir au bord du gouffre, c’est voyager au pays de la beauté fulgurante et du danger. Quarante ans plus tard, l’homme vieillissant se souvient de tout. Il raconte cette histoire qui l’a marqué au fer rouge.
Un roman surprenant, un tableau émouvant d’un amour tout entier nourri par le passé, par ce désir des protagonistes de croiser le visage disparu ou jamais incarné du mari, du fils, du père. Avec cette histoire brève et incisive, Simone Piuze nous confronte à la réalité toute nue des êtres, une fois dégonflé le rêve autour duquel on a pu auréoler l’être aimé.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 mars 2013
Nombre de lectures 12
EAN13 9782895973645
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0450€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La femme-homme
DE LA MÊME AUTEURE

Les cercles concentriques , roman, Montréal, Pierre Tisseyre, 1977. Paru aussi sous le titre L’empailleuse de chats , Paris, Belfond, 1978.
La vie intime des Québécois , essai, Montréal, Stanké, 1978.
Réussir sa jeunesse , essai, Montréal, Stanké, 1986.
Les noces de Sarah , roman, Montréal, L’Hexagone, 1988.
Simone Piuze
La femme-homme
Roman
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Piuze, Simone, 1946-
La femme-homme / Simone Piuze.
(Voix narratives et oniriques)
ISBN-13 : 978-2-89597-056-9
ISBN-10 : 2-89597-056-4
I. Titre. II. Collection.
PS8581.I88F45 2006 C843’.54 C2006-900765-9
ISBN ePub : 978-2-89597-364-5

Les Éditions David remercient le Conseil des Arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario, la Ville d’Ottawa et le gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada.

Les Éditions David
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Téléphone : 613-830-3336 / Télécopieur : 613-830-2819

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Tous droits réservés.
Dépôt légal (Québec et Ottawa), 1 er trimestre 2006
À Suzanne et à Marie-Ève
Nous transformons les choses, leur présence n’est pas réelle, sitôt reconnues, elles deviennent le reflet de notre être.
Rainer Maria Rilke
Qui cherche la vérité doit être prêt à l’inattendu, car elle est difficile à trouver et, quand on la rencontre, déconcertante.
Héraclite
PROLOGUE


Elle venait de nulle part. Arrivée en taxi un matin de janvier, elle s’était installée à Rawdon, dans une maison abandonnée aux abords d’un maigre bois d’épinettes. Personne ne la connaissait vraiment. Certains disaient qu’elle parlait plusieurs langues, d’autres qu’elle était forte comme Samson, d’autres encore qu’elle était un peu sorcière. Une chose était sûre cependant : elle conversait avec les oiseaux. Je dis bien « conversait », car ils lui répondaient toujours. Cela, je l’avais remarqué maintes fois, alors que je venais, à bicyclette, l’espionner dans son quotidien le plus intime. J’aimais la femme-homme. Parce qu’elle me rendait heureux lorsque je l’observais.
C’est moi qui lui avais donné ce nom, la femme-homme. Et personne, autre que moi, ne l’appelait ainsi. Elle tenait à la fois de l’homme et de la femme. Très grande, costaude mais pas grosse sous son éternel manteau de lainage bleu marine, la chevelure épaisse et noire comme jais, coupée très court, en balai, elle avait les yeux tout aussi noirs, brillants et profonds, une bouche aux lèvres minces mais bien dessinées, des dents d’un blanc de neige et quelques poils au menton. La première fois que je vis ces poils, j’en fus à la fois surpris et amusé. Ainsi, on pouvait être femme et avoir de la barbe !
La démarche de la femme-homme était régulière, assurée, athlétique. Elle ne bougeait pas le bassin, comme font souvent les femmes en marchant. Elle avançait tout d’un bloc, comme les hommes. Elle regardait droit devant elle, ne saluant personne. Était-elle malheureuse ? Je ne le croyais pas. On eut plutôt dit qu’elle était « au neutre », c’est-à-dire ni heureuse, ni malheureuse. Elle était. Oui, c’est ça : elle était. Comme les arbres. Comme tout ce qui vit. Elle marchait beaucoup. Tous les jours. Il m’arrivait de la suivre à bicyclette après l’école, juste pour savoir où elle allait. Elle n’allait nulle part, je crois, car elle ne s’arrêtait jamais. Elle longeait la rue Queen, mains dans les poches, puis retournait chez elle, à la lisière du bois d’épinettes. Si on était en été, elle arrachait quelques légumes de son potager, puis rentrait dans sa cabane. Elle devait bien avoir acheté des graines pour avoir ainsi un potager, direz-vous. Probablement, mais jamais je ne l’avais vue entrer dans un magasin du village.
La femme-homme me mystifiait. Je rêvais d’elle fréquemment et, lorsque je m’éveillais, je racontais mon rêve à mon jeune frère qui s’intéressait aussi à cette femme, mais d’une tout autre manière. Lui aimait dessiner la femme-homme afin, disait-il, de publier, un jour, une bande dessinée dont elle serait l’héroïne. Cependant je n’aimais pas la femme-homme dessinée par William. Je trouvais qu’elle ne ressemblait pas du tout à la vraie femme-homme, celle qui marchait tous les jours sans nous regarder, attentive à elle-même, comme j’aurais tellement aimé l’être à moi-même. Je l’avais dit à William. Mais il n’avait que faire de mon jugement. Il avait répondu que la femme-homme qu’il dessinait était celle qu’il parvenait à reproduire, non pas celle que lui et moi voyions. Et c’était comme cela qu’il l’aimait. Il ne tenait pas à ce que le dessin ressemblât à l’original. Plus jamais je n’avais osé critiquer la représentation dessinée de la femme-homme. Moi, je me contentais de la regarder. Et cela me comblait de joie.
Je me souviens de ma toute première rencontre avec elle. Je veux dire de son regard sur moi. Quarante ans ont passé, mais il y est encore, gravé à jamais.

Ce qui importe, c’est la vérité. Je vous la dirai. J’irai jusqu’au bout.
1


Tout a commencé ce jour-là, dans le soleil du mois de mai. J’ai quinze ans. Nous revenons de l’école, mon frère et moi. Sur la rue Morgan, nous croisons la femme-homme. Elle pleure et ses joues sont mouillées de larmes. Dans la lumière éclatante, ces larmes ressemblent à des diamants. Je le fais remarquer à William. Il dit qu’elle doit se sentir seule. Nous la suivons jusqu’au cimetière. C’est là qu’elle va aujourd’hui. Elle entrouvre la grande porte en fer forgé, la referme et marche d’un pas régulier vers une pierre tombale grise, comme toutes les autres, mais sur laquelle un cœur rouge a été peint. Aucun nom n’y est inscrit. Rien que ce cœur. Elle s’agenouille dans l’herbe fraîche, joint les mains et ferme les yeux. Elle est complètement immobile. Une statue. Je fais part de mon observation à William qui hoche gravement la tête. Soudain, je tousse. La statue ouvre les yeux et se tourne vers nous. Son regard transperce le mien pour la première fois.
Accoudé à ma bicyclette, je ne sais rien faire d’autre que lui sourire. À ma grande surprise, elle me rend mon sourire. Un sourire si enveloppant que j’en suis bouleversé. Ce sourire contient toutes les émotions humaines. Cela me fait monter les larmes aux yeux. William me dit tout bas : « On s’en va ! »
J’enfourche ma bicyclette. Je quitte le sourire de la femme-homme. Nous roulons un bon moment en silence. Puis je dis simplement : « Elle m’a souri.
— Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? » rétorque William d’une voix rauque.
Ce soir-là, William m’avoue avant de s’endormir qu’il aurait aimé recevoir, lui aussi, le sourire de la femme-homme. Je lui dis que ce cadeau lui sera sans doute accordé un jour. J’ajoute que nous n’aurions pas dû nous enfuir du cimetière. Cela a démontré que nous ne sommes que des peureux.


Une semaine plus tard, je célèbre mon seizième anniversaire de naissance. William m’offre un dessin au fusain. Il s’agit de deux garçons accoudés à leur bicyclette. L’un sourit et l’autre pas. Feignant l’ignorance, je demande à mon frère qui sont ces deux gars qu’il a dessinés. « Toi et moi, voyons ! Ça se voit pas ? répond-il, surpris.
— Pourquoi tu t’es dessiné avec une face de singe triste ?
— Parce que j’étais triste que la femme-homme ne m’ait pas regardé l’autre jour, au cimetière.
— Ouais, c’est vrai, mon frère. Elle t’a pas regardé.
— Toi, elle t’a regardé. Elle doit te trouver beau. »
Beau. Mon frère l’a dit. Tout simplement. Et je ne sais que me taire, dans une sorte d’hébétude heureuse. Ainsi, la femme-homme a marqué sa préférence et je suis l’élu. Ce soir-là, je m’endors un peu plus tard que d’habitude parce que mon cœur bat trop vite.
Au réveil, mon frère, qui dort dans le même lit, me demande à brûle-pourpoint si je le trouve beau. Je ne sais que répondre. Je n’ai, en fait, jamais réfléchi à la question. Beau… Est-ce que William est beau ? Il me ressemble comme deux gouttes d’eau, dit-on. Alors, si je suis beau, il l’est sûrement. Je le lui dis en m’étirant : « T’es beau, mon frère, t’es beau.
— Alors pourquoi la femme-homme ne m’a pas regardé ?
— Parce que ça suffisait pour les deux.
— Tu crois ?
— Fais-moi confiance.
— Tu as toujours peur de me faire de la peine. C’est pour ça que je ne te crois pas. »
Je tire William hors du lit et le place devant le miroir de la commode. Je lui fais remarquer à quel point nous nous ressemblons. Il touche son menton et dit, presque tout bas, ravalant sa salive : « Regarde, mon frère. Regarde bien nos mentons. Le tien est beaucoup plus petit.
— Oui, mais…
— Ça suffit à me rendre laid. C’est tout. J’ai un immense menton. Comme celui du professeur Maboule dans la bande dessinée que je viens de terminer.
— Tu exagères, William. Arrête de t’en faire avec ça ! Je suis sûr que la femme-homme va te regarder, la prochaine fois. »
Comme nous sommes maintenant en vacances, nous décidons d’aller épier la femme-homme chez elle. Nous sommes bien décidés à aller la surveiller de très près, dans sa propre maison. Nos vélos nous transportent comme sur un nuage. Nous nous taisons, émus tous les deux, soudés par notre secret, plus amis que jamais. William mâche son éternelle gomme baloune , bouche ouverte et salive abondante. Il fait soleil et, les yeux plissés, je reçois sur mon visage cette chaleur agréable du matin, chaleur parfaite, caressante. Je me dis que j’ai de la chance d’avoir un frère. Autrement, jamais je n’aurais eu le courage d’aller chez la femme-homme, seul. Lorsque nous apercevons la maisonnette, je sens très nettement les pulsations de mon cœur. J’en fais part à William. Il me dit que son cœur bat aussi très fort et qu’il a peur. J’éclate de rire pour détendre l’atmosphère. Mais mon rire sonne faux. Moi aussi, j’ai peur. Oui, c’est bien de la peur que je ressens, et la sécheresse de ma bouche me le confirme. William dit que si la femme-homme nous voit, ce sera terrible. Cela me stimule. La peur de William m’a toujours incité à l’action — l’année dernière, à 55 ans, j’ai sauté dans la mer, en bas d’une falaise de trente pieds de hauteur, en Jamaïque, juste pour lui prouver que j’avais du courage.
Je me mords la lèvre. Je descends du vélo. Il hésite et il me suit. Nous nous dirigeons vers la maison. Puis nous nous agenouillons dans l’herbe, près de l’épinette rabougrie qui trône devant la fenêtre. Je me sens comme un voleur. Je vole l’intimité de la femme-homme et la culpabilité commence à me ronger. En fait, toute ma vie, je me suis senti coupable de quelque chose ; la culpabilité s’est logée en moi très tôt, je crois. Soudain, la porte s’ouvre. Je suis pétrifié à la pensée qu’elle va nous apercevoir. « Bouge pas ! » me chuchote William. Je me revois marchant vers la femme-homme qui, ce matin-là, porte des lunettes fumées. Je revois son sourire lumineux, sa chevelure noir lustré, ses mains pendant le long de son corps.
Elle parle. Ses dents brillent au soleil et sa voix coule en mon cœur comme de l’eau de source. Ça me lave, dirait-on. J’entends : « Le soleil du matin est différent de celui de l’après-midi : il est plus joyeux. Comme l’enfance de la vie… Tu aimes le soleil ?
Je réponds :
— Oui, des fois.
Elle se met à rire.
— Pourquoi, des fois ? »
Je lui dis que lorsqu’il n’y a pas d’école, je peux jouir totalement du soleil. C’est différent, quand je dois aller à l’école : je le manque, le soleil, parce que je suis assis en classe à écouter le professeur. On n’a pas le droit de regarder par la fenêtre : le professeur dit qu’on est dans la lune. Alors je souhaiterais qu’il pleuve pour ne pas être attiré par la fenêtre. Mais maintenant je suis en vacances. C’est bien, parce que je peux aller dehors quand je veux. Je dis tout ça d’un trait, en buvant son sourire. Je voudrais qu’elle enlève ses lunettes. Je le voudrais de tout mon cœur. Mais mon frère, que je crois en train d’agoniser sous l’épinette, fait soudain entendre sa voix étonnamment autoritaire : « On s’en va, Jean ! »
Nous roulons maintenant côte à côte. Je suis fâché contre William. Je le boude. Il a coupé notre conversation et je l’ai suivi en automate. Il m’a réveillé d’un rêve que je faisais, en plein jour, avec la femme-homme. Je lui en veux. Lui, il sourit, comme un diable content. Alors j’éclate : « Tu es jaloux, William ! » Je l’ai dit. Et ça me soulage. J’attends sa réponse.
Il crie : « C’est une folle, elle parle bizarrement, elle me fait peur, elle pourrait nous tuer !
— Tu es jaloux, jaloux, jaloux, jaloux !
— Arrête !
— Jaloux, jaloux, jaloux, jaloux ! »
William m’agrippe par la manche et me fait tomber. Puis il descend du vélo. Nous nous battons, comme jamais nous ne l’avons fait auparavant. J’ai du sable dans les yeux, je saigne du nez. Lui aussi. Nous nous relevons.
« La prochaine fois, tu iras tout seul voir ta femme-homme ! crie William. Ta femme à barbe ! » Je lui dis qu’elle n’a que quelques poils, qu’il est jaloux. Les yeux de mon frère lancent des éclairs : « Arrête de me traiter de jaloux ! Ou je dis à toute l’école que tu es amoureux d’une femme à barbe ! » Je me tais. Parce que je tiens à ce que William m’accompagne encore chez la femme-homme.


Ce soir-là, nous faisons la paix et William avoue qu’il est jaloux. De mon courage surtout. Il me demande comment j’ai fait pour sortir de ma cachette et lui parler. Je lui dis que tout s’est accompli comme dans un rêve, que je ne me souviens même pas des mots que j’ai prononcés en premier. Il m’affirme que je lui ai dit : « Il fait beau. » Puis il sort sa tablette et dessine la femme-homme debout dans le soleil, ses lunettes à la main.
Je lui fais remarquer qu’elle n’a pas enlevé ses lunettes. William me regarde sans cligner des paupières. « Non, mais je sais que tu le voulais à mort. Je te fais plaisir, mon frère. Es-tu content ? » Je lui souris. Nous retournerons chez la femme-homme. Ensemble. J’en ai maintenant la certitude. Nous éteignons la lumière et, dans la quasi-obscurité, nous parlons longuement de la femme-homme et de son mystère. Je suggère à William de retourner la voir le lendemain.
2


Il pleut. C’est dimanche. Maman est partie à la messe de 9 heures. Elle sait qu’on préfère y aller à 11 heures, tout seuls, sans elle. Elle comprend tout, maman. Elle est très grosse, et elle sait que son poids nous gêne. Alors elle n’insiste pas. Nous avons la mère la plus merveilleuse du monde.
Nous décidons de nous rendre à pied chez la femme-homme. Nous avons une heure devant nous, une heure pour converser peut-être avec elle. Revêtus de nos imperméables, croquant dans une pomme, nous marchons rapidement, évitant les flaques d’eau. Mon cœur se met à battre très fort. Je ne veux pas le dire à William, de peur qu’il se moque de moi. Soudain, mon frère me saisit par la manche et dit, dans un souffle : « C’est elle ! »
J’arrête mon pas. Oui, c’est bien elle, là-bas, qui marche dans notre direction. Elle doit aller au village. J’ai les jambes qui flanchent. Je ne sais pas quoi lui dire. Je continue de marcher, comme si je ne la voyais pas.
Elle ne porte pas de parapluie, mais un long imperméable de caoutchouc jaune lui descendant jusqu’aux chevilles. Elle a rabattu le capuchon sur son front, de sorte qu’on ne lui voit pas les yeux. Je lance mon cœur de pomme au loin, puis je mets les mains dans mes poches. Ça me donne une contenance. Lorsqu’elle nous croise, je dis simplement : « Bonjour, madame ! »
À ma grande surprise, elle arrête son pas, relève la tête et répond : « Bonjour ! Belle journée, n’est-ce pas ? »
Croyant qu’elle veut faire un peu d’humour, je me mets à rire. Un rire artificiel. Elle me demande si j’aime la pluie. Je réponds très vite que j’aime la pluie. Beaucoup. J’ajoute que nous nous en allions chez elle. Surpris de ma hardiesse, mon frère me donne un coup de coude. La femme-homme nous dit de l’attendre, qu’elle revient dans quelques minutes. Je lui demande si elle s’en va au cimetière. La question m’est venue tout naturellement, comme si quelqu’un d’autre avait parlé à ma place. Je revois le visage de la femme-homme, à cet instant précis. Je revois ses yeux complètement logés dans les miens. « Comment le sais-tu ? demande-t-elle.
— J’ai deviné. Je devine beaucoup de choses. »
Elle dit que j’ai sans doute des dons de clairvoyance. Elle ajoute que sa porte n’est pas barrée, que l’on peut entrer et nous réchauffer près du feu. Je n’en crois pas mes oreilles : elle nous permet d’entrer chez elle en son absence, comme si nous nous connaissions depuis longtemps !
Lorsqu’elle est assez loin pour ne pas nous entendre, William parle enfin : « Tu as du culot, mon frère », dit-il nerveusement.
William a toujours cru que j’avais du culot. Je n’ai pas de culot. J’ai ce qu’on appelle un désespoir logé en moi depuis que je suis tout petit. Et le désespoir donne de la force à celui qui ne veut pas se noyer. Ce matin-là, mon désespoir ouvre ma bouche et me fait parler. Il me semble que la femme-homme va me sauver de quelque chose.
Nous courons jusqu’à la maison de la femme-homme. La pluie a cessé. Un arc-en-ciel surgit dans le ciel, juste au-dessus de sa maison. J’arrête ma course : « William ! Un arc-en-ciel !
— Wow ! Wow ! s’exclame-t-il.
— C’est un signe. C’est un signe, William.
— Un signe de quoi ?
— Un signe. Pourquoi veux-tu toujours tout savoir ? Je sais que c’est un signe. C’est tout. Je le sens.
— Tu sens toujours quelque chose… Pas moi. Pourquoi ?
— Parce que moi, je sens. C’est tout. Je suis comme ça. Je suis né comme ça, mon frère. »
Nous nous approchons de la maison. L’arc-en-ciel est toujours là. Je sais qu’il ne sera plus là quand nous sortirons de la maison, mais j’entre quand même. Tout de suite, sans attendre la fin de l’arc-en-ciel. Rencontrer quelqu’un, c’est comme assister à la naissance d’un arc-en-ciel. J’ai toujours aimé les rencontres, mais j’entre toujours trop vite dans la maison. Alors je manque la vie de l’arc-en-ciel. C’est dans la vie de l’arc-en-ciel qu’on cimente l’amour, dit-on. Je n’ai jamais cimenté aucun amour. Et c’est cela qui me fait pleurer aujourd’hui, quand je regarde mon visage vieilli.
Je tourne la poignée de la porte, sans hésiter, sans trembler. « Attends ! » dit William, qui m’agrippe le bras. Je me dégage. J’ouvre la porte d’un coup sec. Cela sent le bois de cheminée et le poisson. J’ouvre les yeux bien grands, comme si, en un instant, je voulais la voir, elle, à travers les objets de son quotidien le plus intime. Il ne semble n’y avoir que deux pièces. La table est recouverte de papiers, de livres, de légumes pleins de terre. Sur le comptoir, trône la moitié d’un poisson déjà cuit baignant dans ce qui me semble de l’huile. Du bois brûle dans le foyer. Le lit, sans draps, est défait. La courtepointe déchirée est sale. Rien sur les murs qui furent jadis blancs, sinon un tableau représentant un toréador… William a vu, lui aussi, presque en même temps que moi. Il dit très bas : « Regarde, mon frère, le…
— Le toréador. Un to-ré-a-dor, William. »
Nous nous approchons du tableau recouvert de poussière. Nous y distinguons une signature illisible. William dit, encore très bas : « On s’en va, mon frère. Ça pue trop ! Viens t’en !
— Non, moi je reste ici. Je l’attends.
— Viens t’en, Jean ! »
Je lui dis que la femme-homme ne va pas tarder à arriver et qu’on devrait enlever nos imperméables et aller nous asseoir près du foyer. William soupire et enlève son imperméable. Je fais de même. Puis nous nous dirigeons vers le feu qui crépite. Un divan de velours grenat tout taché de suie y fait face. Nous nous y installons côte à côte. William parle encore. « On l’a pas dit à maman, murmure-t-il, les lèvres pincées.
— Puis après, monsieur le peureux ?
— Je suis pas un peureux.
— Oui, t’es un peureux. T’as peur de tout.
— C’est normal : je suis plus jeune que toi. »
William a toujours voulu expliquer ses attitudes. Toute sa vie. Et j’ai toujours voulu lui faire la leçon. Non, pas lui faire la leçon, le diriger dans le bon chemin, le faire évoluer. Je le prenais en charge et je le prends toujours en charge. Je ne peux faire autrement : c’est ancré en moi, cette certitude que je me dois de l’aider à vivre. J’aime mon frère, il fait partie de moi. Mais William a peur de tout, des hauteurs, des chiens, de la femme. De la femme surtout. William a épousé Solange, une femme très forte, même s’il ne l’aimait pas, parce qu’il avait peur de lui faire de la peine : elle avait tellement investi dans cette relation… Il vit toujours avec elle. Et elle lui fait encore peur.
Il soupire. Je sais qu’il est fâché et qu’il a peur. Il chuchote : « T’es pas un frère comme les autres.
— Arrête de parler tout bas. On dirait que c’est la guerre et que l’ennemi va nous sauter dessus !… Pourquoi je suis pas un frère comme les autres, hein ?
— Parce que t’as jamais peur, toi.
— Et les autres frères ont peur ?
— Oui. Le frère de Justin a peur, des fois. Et il est plus vieux que toi. Il a dix-sept ans.
— Je le connais : c’est un peureux. »
Je me lève et mets du bois dans le feu. William s’énerve : « Touche pas à son bois, mon frère !
— Il faut alimenter le feu. C’est un service que je rends à la femme-homme.
— Dis pas « la femme-homme » : elle aimerait pas ça…
— Tu as raison, William.
— J’ai jamais raison d’habitude… »
On entend la porte s’ouvrir. Mon cœur se remet à battre très vite. Je me lève comme un ressort, suivi de William, et je dis vivement : « J’ai rajouté du bois dans le feu.
— C’est bien, dit la femme-homme. Vous voulez manger avec moi ? »
Sans attendre la réponse, elle enlève son imperméable qu’elle dépose sur une chaise, s’approche du robinet et emplit d’eau une casserole. Puis elle s’approche du poêle à bois, attise le feu et dépose la casserole sur un rond. Elle prend ensuite une poignée de haricots verts qu’elle rince sous le robinet et les jette dans la casserole. Elle nous demande si on aime la truite.
Je déteste le poisson. J’ai toujours détesté le poisson, sauf les fruits de mer. Mais je réponds d’une voix forte : « Oui, on aime la truite », tandis que William dit en écho, d’une voix tremblante : « On peut pas rester : maman nous attend. »
J’ajoute très vite, très fort, qu’on peut rester quelques minutes. Alors William saisit son imperméable et se hâte vers la porte qu’il ouvre précipitamment. Par la fenêtre, je le vois courir. Je dis, marchant vers la table : « Mon frère est très obéissant.
— Et toi ?
— Je n’aime pas obéir.
— Tu es un rebelle… Comment t’appelles-tu ?
— Jean Courtemanche. Et vous ? »
Elle sourit, ne répond pas. Je repose ma question. Alors elle dit : « Je n’aime pas mon nom. Comment aimerais-tu que je m’appelle ?
— Je vous ai déjà donné un nom. »
Elle me regarde. Ses yeux noirs brillent encore plus. Je ne sais plus où je me trouve. Je lui souris. Et je ris.
« Quel est ce nom ? insiste-t-elle.
— La femme-homme. »
Elle éclate de rire, touche aux poils de son menton. « À cause de ces poils ?
— Oui.
— Vous ne voulez pas les couper ?
— Ils poussent. Je les laisse pousser. Tu n’aimes pas ça ?
— Ils ne me dérangent pas… Mon frère, oui. »
La femme-homme dépose le poisson sur le poêle à bois. Elle dit qu’elle le réchauffe, qu’elle en a mangé la moitié pour le souper, hier. Elle dit aussi qu’elle l’a pêché elle-même. Je lui dis que j’aimerais, un jour, aller à la pêche avec elle. J’observe sa croupe. Elle porte une robe de soie mauve toute tachée de suie, mais ça ne fait rien, je la trouve belle. J’ai toujours aimé les robes de soie. Quand ma mère est morte, je lui ai acheté une robe de soie mauve pour ses jours d’exposition au salon funéraire. Tous les parents et amis m’ont dit qu’elle était magnifique. J’ai offert à ma dernière blonde une robe de soie mauve qu’elle portait pour faire l’amour. Je ne voulais pas qu’elle la lave ou la repasse. Elle était toute froissée et déchirée, mais c’était justement cela qui la rendait encore plus belle. Je n’aime pas les robes propres, propres, propres. Ça m’éteint.
Nous mangeons sur un coin de table que la femme-homme a dégagé. Le poisson est délicieux. Je le dirai à William. Ce n’est pas parce que c’est poussiéreux autour qu’un repas n’est pas bon. Et puis qu’est-ce que la poussière a à voir avec le bonheur ? Ma mère a toujours trop frotté. Elle n’a jamais eu le temps de jouer dehors avec nous ou de flâner. Elle était toujours occupée à frotter.
« Tu aimes regarder les étoiles, la nuit ? » demande la femme-homme.
J’aime ce que dit la femme-homme. Tout ce qui sort de sa bouche me plaît. Je lui souris. Je lui dis que les étoiles m’attirent et me rendent heureux.
On frappe à la porte. Les yeux de la femme-homme ont un éclair de nervosité. Je lui dis que c’est sûrement mon frère. Je me lève et ouvre la porte. C’est lui. Il est essoufflé. « Maman a dit de t’en venir tout de suite ! » lance-t-il.
Je regarde la femme-homme. Je lui dis que je reviendrai ce soir, pour observer les étoiles avec elle. Je prends mon imperméable et sors de la maison. Nous courons. Je suis fâché contre William. Soudain, il arrête sa course. Il me regarde. « C’est pas vrai, mon frère, que maman a dit de t’en venir, dit-il d’un air piteux. J’ai couru pour commencer, mais après je suis revenu à la cabane de la femme-homme.
— C’est bien, William. Tu es courageux. Mais tu aurais dû entrer. La truite était délicieuse. Ce soir, je reviens. On va regarder les étoiles ensemble.
— Tu sais bien qu’on n’a pas le droit de sortir le soir. »
Je dis à William que je viendrai quand même une fois que maman sera couchée et endormie. Il touche mon bras : « T’es fou, mon frère, il pourrait t’arriver malheur !
— Arrête d’avoir peur, William ! Je ne suis plus capable d’endurer tes peurs. Si ça continue, je ne ferai plus rien avec toi, je vais te considérer comme un étranger, et je ne te parlerai plus jamais de la femme-homme. Je vais devenir son ami et je ne te raconterai rien de ce qu’elle va me dire, ni de ce que nous ferons ensemble. »
William baisse la tête. Il a compris.


Ce soir-là, une fois maman endormie, je me suis levé très doucement et, sans un mot, j’ai commencé à m’habiller. William ne bougeait pas. Cependant, lorsque j’ai posé ma main sur la poignée de porte, il a dit, tout bas, en quittant le lit : « Attends, mon frère ! Moi aussi, j’y vais. »
William s’est habillé rapidement. Il est prêt. J’ouvre la porte de la chambre et, sur le bout des pieds, nous nous dirigeons vers la porte d’entrée de la maison. Maman tousse. Nous nous immobilisons, apeurés. Quelques secondes plus tard, je débarre la porte tout doucement et l’ouvre. L’air frais de la nuit me fait frissonner. Je referme la porte très délìcatement. William enfourche son vélo le premier. Je suis content que William m’accompagne. Tout seul, je ne crois pas que j’y serais allé.
Nous roulons très lentement, en silence, comme si un danger nous menaçait. Nous arrivons à la maison de la femme-homme. Il y a de la lumière. Elle m’attend sûrement. Mon cœur se met à battre très vite, comme à chaque fois que j’entre en contact avec elle.

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