Le Museum
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Description

À la suite d’un cataclysme, une spécialiste de l’histoire ancienne se voit forcée d’étudier l’effacement de sa propre civilisation. S’amorce alors une grande enquête, une course contre le sablier. Armée d’un simple fourre-tout et d’un appareil photographique, notre Docteure ès disparition rassemble les clefs pour conjurer un péril pire que tout. Une seule certitude, tout converge vers un étrange sanctuaire: le Museum. Au cours de son périple truffé de lieux imprécis, de personnages bigarrés, de temps confus, elle tente de faire la lumière sur sa destination finale.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 03 septembre 2013
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764426449
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0650€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L i t t é r a t u r e d ’ A m é r i q u e Collection dirigée par Isabelle Longpré
Québec Amérique est fière d’offrir un espace de création aux auteurs émergents ; avec la mention « Première Impression », elle souligne la parution de leur premier livre.
Le Museum
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Legault, Marie-Anne
Le Museum
(Collection Littérature d’Amérique)
Texte en français seulement.
ISBN 978-2-7644-2518-3 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-2643-2 (PDF)
ISBN 978-2-7644-2644-9 (ePub)
I. Titre. II. Collection : Collection Littérature d’Amérique.
PS8623.E466M87 2013 C843’.6 C2013-941357-X
PS9623.E466M87 2013



Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
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Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Dépôt légal : 3 e trimestre 2013
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada

Conception graphique : acapelladesign.com
Mise en pages : Karine Raymond
Révision linguistique : Diane-Monique Daviau et Chantale Landry
Conversion au format ePub : Studio C1C4

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2013.
quebec-amerique.com
MARIE-ANNE LEGAULT
Le Museum
ROMAN
À ma grand-mère, Simonne Hamel, qui a toujours aimé les livres. Puisse-t-elle lire ces lignes avant la tombée du jour.
PROLOGUE Le Grand Brouillard
Tout avait pourtant commencé si gentiment, oui, une gentille brume.
Le Museum.
Retenez ce mot, retenez-le bien.
Ne l’oubliez pas, non.
Ah ! Faisons les présentations. Car il faut bien se présenter, surtout lorsqu’on n’y voit rien du tout, surtout lorsqu’on n’a rien à voir.
On me connaît comme une jeune femme d’esprit. Une universitaire respectée, oui, une diplômée qualifiée, comme il se doit dans une contrée civilisée. Plus précisément, l’universitaire est historienne, une mémorialiste convaincue. Le passé explique tout, par-dessus tout le présent, … et même l’avenir. Puisqu’en Histoire on aime à se confiner, me spécialise dans l’histoire ancienne. Une « antiquiste », qui s’intéresse surtout à l’effondrement des civilisations (des civilisations anciennes, il va sans dire). S’agit de les ausculter à leur agonie, de formuler quelques diagnostics. Dès mon entrée à la Faculté, on me surnommait l’Ancienne. Un sobriquet pour le moins cocasse, n’étant pas très âgée. Il faut m’appeler Docteure. Tout simplement.
En dehors de la Faculté, l’antiquiste est naturaliste à ses heures, oui, tient à jour un herbier, tient aussi à jour un bestiaire. Une naturaliste qui s’intéresse avant tout aux espèces en voie d’extinction. Il s’agit de les ausculter à leur agonie, de formuler quelques diagnostics. Des plantes et des bêtes anonymes dont vous ne soupçonnez pas l’existence ; un faible pour les êtres minuscules, les bestioles. Il s’agit de les tirer de l’oubli, officieusement, avant qu’elles ne s’effacent, officiellement. Une sorte de secourisme de dernière minute, secourisme le plus souvent stérile, vous en conviendrez. Il est arrivé qu’une espèce s’éteigne sous mes yeux, oui, m’obligeant à marquer sa page d’une croix (bien qu’étant athée, m’en confesse). Puis retourne à mes civilisations, à savoir mes civilisations disparues.
Donc.
Docteure ès disparitions, à la fois antiquiste et naturaliste. Il n’y a pas de contradiction, au contraire. Dans la nature comme dans le temps, il est souvent question d’invasion, d’ensablement, c’est toujours la loi du plus fort. Journaliste en quelque sorte. Journaliste d’hier ou d’aujourd’hui, du pareil au même, oui. Après tout, le présent n’est qu’à un instant du passé. Le devoir de mémoire m’obnubile, il faut publier, tenir registre, comme il se doit dans une contrée civilisée.
Voilà à peu près mon portrait.
Ou plutôt le portrait que l’on pouvait tirer, auparavant.
C’est-à-dire avant le cataclysme.
Ah ! Car précisons-le, un fléau a frappé. Il ne s’agit pas d’un violent séisme, ne s’agit pas d’une épidémie, non. Pas de tempête, ni de pluie diluvienne.
Plutôt un brouillard, le Grand Brouillard.
Une nappe épaisse recouvrant l’ensemble de la géosphère, une brume implantée définitivement et qui enveloppe tout, même les visages, même les regards. Au point d’être condamné à la cécité, oui, une cécité généralisée. Une mélasse indissoluble à troubler jusqu’aux plus brillants des météorologues.
Ainsi le Grand Brouillard gomme les traits, au point où il n’y a plus de portrait possible.
Tout avait pourtant commencé si gentiment, oui, une gentille brume. Une brume légère, sporadique, presque insignifiante. Elle venait et repartait avec la plus grande discrétion, ne laissait aucune trace. À peine pouvait-on la percevoir avant qu’elle ne s’évapore. Et alors qu’un brouillard ordinaire aurait épousé le sol ou la mer, cette brume-là restait aérienne, jouait les funambules, dessinant dans le ciel des volutes translucides. Quelques inspirés crurent à des esprits échappés d’on ne sait où, des mânes brodant des arabesques avant de s’effacer tranquillement. Ces touches volatiles, éparses, défiaient toute logique. Aucun universitaire ne pouvait expliquer leur présence, aucun. Oh, on n’en faisait pas grand cas au début, non, cette petite brume n’effrayait pas. À vrai dire, elle nous faisait même sourire, à vrai dire, elle était même jolie, ne laissant présager de rien. Au début, elle n’effrayait personne, sinon quelques éclairés, sinon quelques illuminés.
Puis lentement les volutes blanches prirent du poids, elles qui déjà revenaient plus souvent. On commença à s’inquiéter, mais sans plus.
Puis la toile du ciel évolua encore. Les touches translucides finirent par s’empâter, oui, les coups de pinceau se firent plus vigoureux. Si bien que la brume, toujours plus consistante, finit par couvrir l’infini d’un voile laiteux.
L’inquiétude se transforma en angoisse.
On mandata des comités, décupla les études, comme il se doit dans une contrée civilisée. En vain. Le plafond de brume se rapprocha de nos têtes, tel un compacteur.
Alors l’angoisse se transforma en effroi.
On s’affola, on tenta de fuir, mais où et à quoi bon ? L’épais voile, toujours plus opaque, toujours plus lourd, toucha bientôt le sol, s’enracina. Le Grand Brouillard s’insinua dans les campagnes comme dans les cités, dans les masures comme dans les académies, s’incrusta dans les corps et dans les âmes, oui, même l’âme des éclairés, même l’âme des illuminés.
Ainsi l’air se figea et avec lui l’humeur et les facultés des bonnes gens. Et lorsqu’il devint clair que l’obscurité serait définitive, le monde vacilla, sombra dans la grande dépression.
Voilà où nous en sommes aujourd’hui, pour en revenir au présent, oui, de l’indicatif. Ce fléau empêche de voir, de lire, de réfléchir, empêche d’avancer, d’explorer, de progresser. Un Grand Brouillard qui noie, avec une cruelle tranquillité. Impossible de lui échapper, vraiment, il touche toutes les latitudes, un pénitencier sans bornes.
On ne voit plus que dans les rêves. Étrangement, il suffit de fermer les yeux pour recouvrer un peu la vue. Mais au réveil on finit par oublier le rêve, ne reste plus que des ombres. Et des mélodies. Car reste toujours la musique ; pour les mélomanes la vie a encore un sens. Ainsi nous errons tels des fantômes à la recherche de quelques notes, d’un peu de clarté. Nous errons, oui, en dépit de nos diplômes. Dans cette nuit incassable les lumières de la science ont bien peu d’utilité. Pas plus que les lumières des églises et des temples, il va de soi.
Me voilà ainsi forcée, antiquiste des extinctions, d’étudier l’effacement de ma propre civilisation, d’ausculter l’agonie de ma propre espèce. Me voilà ainsi forcée, naturaliste et mémorialiste, de nous ajouter au bestiaire, celui des futurs disparus.
Pardonnez ma palilalie, oui, pardonnez cette répétition de mots, de bouts de phrases. Un vilain tic de professeur, un simple procédé mnémonique. N’y portez pas trop d’attention, non, au contraire, … au contraire. Ce sont des mots, des bouts de phrases, qui ne sont pas trop sans importance.
Mais, soyez rassurés, vous n’aurez pratiquement rien à mémoriser dans ce récit, oh vraiment, presque rien. C’est un récit dépouillé, oui, s’il en est. Le détachement complet. Aucun nom, aucune date, aucun pronom trop personnel. C’est qu’étant donné les circonstances, même les esprits les plus rationnels sont quelque peu brouillés. Les événements se déroulent dans des lieux imprécis, avec des humains incertains, dans des temps confus. Ce qui en fait un récit déroutant, sans direction claire. Et ainsi plein de sens, en quelque sorte. Comprenez que tout ceci n’est qu’un prologue, le préambule d’un périple atypique. Une odyssée.
N’en disons pas plus, non. Chaque chose en son temps. Pour en revenir au passé, oui, simple ou imparfait.
1 Le don du Mendiant
C’était un matin brumeux (nécessairement, oui, comme tous les matins depuis le cataclysme). M’étais réveillée en sursaut, ouvrant les yeux au mauvais moment, c’est-à-dire à l’instant critique où allait m’être dévoilé le visage de la Femme sans visage. Un rêve obsédant, un réveil des plus contrariants. Du déjà-rêvé , peut-être il y a longtemps, peut-être récemment : une femme de dos, vêtue d’une tunique antique, jonglant avec des bouteilles. Il me semble connaître la femme, oui, il me faut voir son visage. Mais l’approche est interminable, mes pas n’avancent pas. Lui lance un cri… Le cri est silencieux, l’appel muet. Et lorsque la femme est sur le point de se tourner, lorsque son visage me sera dévoilé… Le réveil me surprend. Ouvrant les yeux, redeviens aveugle, me voilà de nouveau dans le brouillard, le Grand Brouillard. Invariablement.
Donc.
C’était un matin brumeux, oui, comme tous les matins. Comme tous les matins sortis tôt, pressée d’aller à la Faculté, une canne blanche d’une main et un fourre-tout de l’autre. Fourre-tout usé jusqu’à la corde et renfermant un vieil appareil photo. Appareil à développement instantané et à la mécanique s’ouvrant en accordéon, une antiquaille (en bonne antiquiste).
Avant le cataclysme, l’appareil cueillait des souvenirs, saisissait des moments, clic, immortalisait les herbes et les bêtes . Avant le cataclysme, mes observations étaient griffonnées dans un calepin, sur le vif, question de tout enregistrer, oui, question de ne rien oublier. Le Grand Brouillard rendit l’annotation laborieuse, il n’y eut bientôt plus d’annotation. Abandonnai le calepin, troquai le stylo pour la canne blanche. L’appareil continua de me suivre mais ne servit plus qu’à mesurer, au jour le jour, clic, l’opacification de l’air ambiant. Il s’agissait après tout d’un devoir, étudier notre dissolution collective, rester méthodique, clic. Me devais de saisir l’intangible, de jauger l’ injaugeable , et ce, même s’il en ressortait des images inobservables.
Au premier coin de rue, croisai la Vieille sur son vélocipède. Nous nous connaissions depuis longtemps, nous nous croisions régulièrement, oui, avant comme après le cataclysme, certaines choses demeurant immuables. La Vieille avait toujours eu la vue basse, ce qui, dans le brouillard, lui donnait un certain avantage. Elle n’avait jamais cessé de rouler, empruntant à peu près les mêmes chemins. Et alors que le Grand Brouillard avait paralysé le reste du monde, elle continuait à conduire sa bécane, squick squick, d’instinct, comme si la brume n’avait jamais eu d’importance, aucune. Ainsi la Vieille vaguait et divaguait par les rues, portée par la démence, plus égarée que nous tous. Ou peut-être moins, question de point de vue.
La saluai comme d’habitude, elle s’arrêta comme d’habitude. Me demanda son chemin, lui donnai à peu près le chemin, celui de l’hospice. Comme toujours la Vieille me fit répéter, me fit répéter encore (ce qui ne m’avait jamais gênée après tout). Comme toujours elle me remercia à la troisième personne, oui, à la troisième personne :
— Merci ! Merci ! C’est qu’elle s’est égarée.
Ce n’était pas la première fois, non. La Vieille ajouta :
— Mais… votre voix lui est familière. Vous êtes de la famille, peut-être ?
Sénile, la pauvre, qui m’avait croisée la veille et l’avant-veille et qui avait la mémoire plus courte que la vue. Lui répondis par un invisible sourire et continuai mon parcours, elle pareillement.
Ah, elle n’en était pas moins adorable, la Vieille. Son véhicule faisait squick squick, ses vieux os aussi, elle devait avoir plus de cent ans, oui, plus de cent ans. Une antiquité humaine sur une bécane archaïque, une espèce rare bravant le trépas, ce qui lui donnait une grande valeur à mes yeux, même embrumés. Il m’arrivait de l’envier, une bécane était toujours mieux qu’une canne. Voilà un peu ce qui absorbait mes pensées, ce matin-là, m’en allant d’un bon pas vers la Faculté. Vraiment, un matin brumeux comme tous les autres, une marche des plus routinières.
Jusqu’à ce que l’inhabituel se produise.
Jusqu’à ce que l’inhabituel se produise, oui, une rencontre peu banale, le coup d’envoi de cette odyssée sens dessus dessous (vous aurez été avertis, au futur antérieur).
Car deux ou trois pâtés plus loin, ce matin-là, des notes me titillèrent l’oreille. Un instrument difficilement identifiable, même pour mon oreille musicale. Une flûte peut-être. Une flûte, oui, mais une flûte bricolée. Et qui, par conséquent, sonnait légèrement faux. Un son inédit sur ce trottoir pourtant foulé tous les jours.
M’approchai, suivis les notes…
Suivis les notes…
Dans l’obscurité brumeuse, une ombre apparut.
Un mendiant.
Un mendiant, oui, le sus à la silhouette voûtée. Le Grand Brouillard les avait fait proliférer sur le bitume, comme des pissenlits, il était fréquent d’en trouver sur le chemin (des mendiants, et non plus des pissenlits). Ainsi la cité foisonnait-elle en clochards, en ombres de clochards, en ombres voûtées.
Étrangement, la mélodie était à la fois dissonante et captivante. Plus étrange encore, le brouillard sembla défaillir, sembla maigrir quelque peu, juste autour du gueux. Une éclaircie, ou peu s’en faut, la première depuis le grand cataclysme. Une ombre chassait soudain la brume, ne fût-ce qu’une parcelle de brume. Ce qui me permit, bien que vaguement, d’entrevoir l’individu.
Le choc.
Conservant habituellement mon sang-froid, celui-ci faillit d’emblée se glacer, oui. C’est qu’à travers la brume effilochée on discernait le plus famélique des crève-la-faim, les habits lacérés du miséreux dissimulaient à peine les côtes. Un visage tel un cimetière, aux joues creuses comme des tombes. Y pendait une touffe de barbe, pouilleuse, du lichen sur un chicot évidé. Le Mendiant allait tomber d’inanition, n’avait visiblement rien avalé depuis la plus haute antiquité. Et ce regard, funeste, deux pistolets braqués sur vous et capables de transpercer toutes les brumes. On eût dit que cet être émacié avait subi le pire des châtiments, celui qui rend immortel et fait endurer la somme des fléaux. Un condamné à la perpétuité, oui, à la perpétuité. Son crâne était ceint de cheveux épars, longs derrière, comme les années passées à errer. Les phalanges du spectre s’accrochaient au roseau difforme lui servant d’instrument, comme à la seule chose inaltérable et un tant soit peu apaisante.
M’apprêtais à vider ma bourse dans son gobelet pourrissant lorsque le Mendiant interrompit mon geste. Puis lui-même me lança une pièce. Pas une pièce musicale, mais une pièce de monnaie, oui, contre toute attente. Ce fut déconcertant, pensez donc, ce n’est pas tous les jours qu’un mendiant vous fait l’aumône.
Dans le brouillard à demi dissipé, cherchai à mesurer mon gain. La pièce paraissait fort ancienne, ternie par les années, par les siècles. On l’avait frappée d’une bête, d’un fauve. L’emblème d’un souverain, par extrapolation. Le Mendiant m’arracha à ma contemplation, oui, sans crier gare il demanda ma main. Non pas qu’il voulait m’épouser, fort heureusement, l’homme voulait plutôt me dire la bonne aventure. Tout bonnement. Déjà intriguée par la pièce, déjà bouleversée par l’homme, lui tendis ma main, qu’il saisit avec une avidité dévorante. Il l’ausculta, la déshabilla entièrement, comme s’il l’avait autrefois connue intimement.
Après quoi il proféra, telle une pythie, oui, telle une pythie :
— Ne restez pas là ! Prenez la route de l’Orient !
Hein ! ?
— Trouvez le Museum ! Ou nous serons engloutis vivants !
Ce n’était pas, à proprement parler, la bonne aventure, non. Revendiquai des explications.
— Holà, de quel engloutissement parlez-vous ? Parlez-vous du Grand Brouillard ?
— Le Grand Brouillard n’est qu’un préambule. Le pire est à venir… Une traque. Filez vers l’Orient pendant qu’il est encore temps. Remontez la clepsydre, exhumez le Museum ! Conjurez le Brouillard, la bête, la grande prédation !
L’augure me laissa là sidérée, s’éloigna, clop, clop, clop, s’aidant de sa canne blanche. Puis le brouillard me retomba dessus, lentement, comme un rideau se refermant sur une scène.
Ce Mendiant ne pouvait être qu’un fou, oui, présumai un fou parmi tant d’autres, en ces temps troubles. M’empressai de poursuivre mon chemin, ébranlée par l’homme plus que par la prophétie. Pour ce qui est de la pièce, il pouvait s’agir d’un faux, la monnaie paraissant trop ancienne pour se balader entre n’importe quelles mains.
Néanmoins, les paroles du Mendiant me taquinèrent impudemment l’esprit. Un Museum à exhumer, une clepsydre à remonter. Précisons à cet égard que la clepsydre est une horloge à eau, oui, les Anciens l’utilisaient pour mesurer le temps, une sorte de sablier sophistiqué. Quant au Museum, il pouvait s’agir, au sens strict, d’un musée dédié aux sciences naturelles. Il pouvait s’agir, au sens antique, voire mythique, de l’éden des érudits. Un sanctuaire dédié aux muses, voué aux arts et aux sciences, doté d’une bibliothèque aux milliers de rouleaux. Bibliothèque d’une ampleur telle qu’elle aurait rassemblé toutes les connaissances et les œuvres de l’époque ; les premières archives du monde. Un lieu phare. Disparu. Il y a longtemps, oui.
L’idée de voyager vers l’Orient était irrationnelle, le lieu étant imprécis et le brouillard assez vaste pour que toutes les routes s’y perdent. Et conjurer le Brouillard n’était pas une mince affaire. Tâtai une dernière fois le don du Mendiant avant de le glisser dans mon fourre-tout.
Quelques pâtés plus loin, la Vieille repassa, squick squick . Nous nous connaissions depuis longtemps, nous nous croisions régulièrement, avant comme après le cataclysme. Comme toujours elle me demanda son chemin, comme toujours me fit répéter. Elle me remercia à la troisième personne, oui, c’était immanquable, à la troisième personne :
— Merci ! Merci ! C’est qu’elle s’est égarée.
La pauvre.
2 L’Homme-Sandwich koff koff
C’était un matin brumeux (nécessairement, comme tous les matins). M’étais réveillée en sursaut, ouvrant les yeux au mauvais moment, c’est-à-dire à l’instant critique où allait m’épouser l’Homme en habit de noce. Un rêve obsédant, au réveil contrariant. Du déjà-rêvé , peut-être il y a longtemps, peut-être récemment : au loin, ce jeune inconnu en habit de noce. Mon futur époux, oui, cet homme doit m’épouser, une intuition. Il m’attend là-bas, m’attend depuis un long moment. L’approche est interminable, mes pas n’avancent pas. Lui lance un cri… Le cri est silencieux, l’appel muet. Lorsque soudain l’homme est à ma portée, lorsque sa main va m’effleurer… Le réveil me surprend. Me voilà de nouveau dans le brouillard, le Grand Brouillard. Invariablement.
Donc.
C’était un matin brumeux, comme tous les matins. Comme tous les matins sortis tôt, pressée d’aller à la Faculté, une canne blanche d’une main et un fourre-tout de l’autre, oui, s’y cachait mon vieil appareil. S’y cachait aussi une pièce de monnaie surannée, un don.
Au premier coin de rue, croisai la Vieille sur son vélocipède, squick squick. Nous nous connaissions de longue date, oui, la croisais à tous coups. Elle me demanda son chemin, lui donnai son chemin, me remercia à la troisième personne, ajoutant :
— Votre voix lui est familière. Vous êtes de la famille, peut-être ?
Lui souris d’un invisible sourire, continuai mon chemin, elle pareillement, squick squick. Elle était adorable. Mon appareil l’avait jadis immortalisée, mille fois, il me vint à l’idée qu’il pouvait être responsable de la longévité de cette pauvre Vieille. Suffisait de fermer les yeux pour revoir les photos, se remémorer la silhouette grêle au tronc penché, à la cime clairsemée, au nez tordu, meurtri par d’écrasants hublots. La Vieille avait cet air d’arbre séculaire, oui, ou de batracien. Un batracien aux yeux grands comme des globes terrestres et qui barbotait désormais, flic floc , dans le brouillard. Voilà ce qui occupait mes pensées, ce matin-là, m’en allant d’un bon pas vers la Faculté. Vraiment, un matin brumeux comme tous les autres, une marche des plus routinières.
Jusqu’à ce que l’inhabituel se produise.
Jusqu’à ce que l’inhabituel se produise, encore, le rappel brusque de ma destinée. Car quelques pâtés plus loin, ce matin-là, des notes me chatouillèrent l’oreille. Une flûte peut-être, oui, une flûte. Le Mendiant ?
Cependant l’instrument n’était pas tout à fait le même, la mélodie non plus. Mélodie plus fragile, berceuse sortie de la nuit des temps. Suivis les notes, les pistai… Les pistai… Seulement, la mélodie resta lointaine ; le musicien se terrait dans la brume. Ma canne s’agita tel un chien renifleur, toc toc , battant les trottoirs. La mélodie m’évoquait quelque chose, oui, vestige d’une autre époque. Accélérai le pas, toc toc , l’oreille aux aguets. Les notes s’éloignèrent, … s’éloignèrent encore, se perdirent un moment dans le brouillard, … revinrent me tourner autour, puis disparurent. Ce musicien me jouait.
Une ombre apparut.
Une ombre qui n’était pas celle d’un Mendiant. Une silhouette plus délicate, plus gracile. Un gamin, oui, ou une gamine. M’approchai. L’ombre recula, resta dans l’ombre, continua de souffler sa musique. Avançai encore, l’ombre s’éloigna, finit par disparaître.
Restait les notes.
Me lançai à leur poursuite, toc toc , laissant derrière mon flegme. Ce fut bien imprudent, car, dans ma course, percutai de plein fouet quelque chose, quelque chose comme une pancarte. Perdis pied et canne, m’étalai sur le pavé, oui, ce qui me fit pester haut et fort : « Ça m’apprendra à perdre mon sang-froid ! »
Les notes s’esquivèrent dans la brume.
La pancarte, celle qui avait freiné ma course, remua. Une voix se confondit en excuses :
— P…Pardonnez-moi, mademoiselle. Vraiment, je suis confus.
Me relevai.
Au même moment, l’étrange phénomène se répéta, légère résorption du brouillard. Pour une seconde fois, oui, le rideau se levait, timidement, comme pour éclairer une nouvelle scène. Pour une seconde fois, le phénomène me permit d’entrevoir mon interlocuteur. Un individu-pancarte.
L’Homme-Sandwich.
D’évidence, il n’avait pas le profil d’un gamin. Un bougre de taille et d’un âge moyens affichant un air coincé, oui, entre deux panneaux. Lui demandai :
— Êtes-vous le joueur de flûte ?
La question l’ébranla, comme si la seule mention de l’instrument, ou de l’instrumentiste, lui donnait le cafard.
— D…De flûte ? Impossible, mademoiselle, je ne joue pas. Je co…colporte.
Me mis à dévisager cet homme, oui, à le dévorer du regard, comme si le rideau pouvait à tout moment retomber. Ce visage… Ce visage ne m’était pas inconnu. Sans doute avait-il été croisé en des temps moins obscurs. Sans doute avions-nous, à quelques reprises, foulé le même trottoir. L’examinai plus intensivement, insistai sur les yeux qu’une casquette à carreaux ombrageait. Casquette de crieur pour un homme qui ne criait pas, non, m’apparaissait plutôt discret, le contraire m’aurait évité la collision. Remarquai que son faciès buriné conservait les vestiges d’un maquillage. Grimage d’un comique de cirque, mal débarbouillé, à demi effacé. Ce qui donnait à ce comique un air triste, oui, moyennement triste. D’autant qu’il avait le regard gris. Comme le temps.
Gêné de se voir scruté, l’Homme-Sandwich extirpa de son corps-pancarte d’imposantes lunettes qu’il chaussa d’un geste maladroit. Lunettes de soleil, précisément. Un accessoire tombé en désuétude et que ne portaient plus que les fous, oui, un autre fou. Et cette odeur qui l’imprégnait… Une arrière-odeur associée à un lieu connu mais qui, pour le moment, ne me revenait pas. Une odeur légèrement incommodante, moyennement repoussante. Fis un pas en arrière. Dirigeai mon attention sur le slogan, celui annoncé par le corps-pancarte.
« LE DERNIER TRAM »
lisait-on, à travers une brume morcelée.
Hum. Les trams ne circulaient plus dans la cité depuis des lustres. Pas plus que tout autre véhicule, à l’exception du vélocipède de la Vieille, oui, à cette unique exception. Relevai les yeux. L’Homme-Sandwich toussa, koff koff , puis me fixa de ses lunettes noires, me fixa longuement. Finit par me demander, tout bégayant, si nous ne nous étions pas d…déjà rencontrés quelque part.
— Nous avons dû fouler le même trottoir, oui, avant le cataclysme. Mais, dites plutôt, pourquoi annoncez-vous ce tram ?
— Une p…publicité, répondit-il, de sa voix mal assurée.
— Bien sûr, mais cela dit incidemment, il n’y a plus de tram dans la cité. Depuis longtemps.
— Ah… Ah bon ? Koff koff.
Le crieur n’essaya pas de me convaincre, non, parut dépité. N’avait pas la bosse des affaires.
— De toute façon, à quoi bon arborer des slogans que personne ne peut lire ?
— M…Mais ne venez-vous pas de le lire ?
Il marquait un point, oui, un tout petit point.
— Hum. Et pourquoi ces lunettes de soleil ?
— Une p…publicité aussi, un accessoire dernier cri. Vous en voulez une p…paire ?
L’accessoire paraissait passé de mode, oui, et de plusieurs décennies. Ces lunettes avaient fait leur temps, dans tous les sens ; refusai poliment. Mon vis-à-vis insista :
— M…Mais, on p…prévoit des éclaircies !
— Vraiment ? Qui prévoit des éclaircies ?
— M…Mon employeur.
— Peut-on savoir qui vous emploie ?
L’Homme-Sandwich ne répondit pas, non, il toussa. Quelque chose lui restait en travers de la gorge. Il revint sur le sujet du tramway, fit un pas en avant, me tendit un ticket.
— P…Prenez, je vous l’offre.
Ne savais trop quoi faire de ce ticket. Au risque de me répéter, les trams ne circulaient plus.
Bah !
Puisqu’il était si gentiment offert, le pris.
Le ticket avait une texture argileuse. De l’argile, oui, nul doute. Plissai les yeux pour aiguiser mon regard, dans la pénombre. Le billet était couvert d’inscriptions, des pictogrammes. Ceux-ci s’apparentaient, par leur forme, à une écriture ancienne. Un cachet ! ? Plissai les yeux davantage, faillis bien me les tordre.
Oui, un cachet.
L’empreinte d’un sceau millénaire, l’antique signature d’un commerçant. Un commerçant, ou un souverain. Demandai à l’Homme-Sandwich où se trouvait le dernier tram, quelle était sa destination.
— Le t…tram va à la plage, koff koff. La plus vaste et la plus b…belle qui soit.
— Encore une publicité ?
Ce qui le désarçonna, jeta de l’huile sur le bégaiement.
— M…Marchez vers le Levant, vous t…trouverez le t…tram.
L’homme n’en dit pas plus, non. Trimbala à grand-peine son corps-pancarte et s’effaça dans le brouillard. Un brouillard qui avait repris consistance.
Eh bien ! Un deuxième misérable pris de délire. Et un deuxième objet de collection. La correspondance était troublante, oui. Relevai les similitudes entre cet Homme-Sandwich et le Mendiant, celui rencontré la veille ou l’avant-veille (le cours des jours s’empêtrant dans la brume). Certes, les deux individus avaient quelques points en commun. Tous deux m’avaient offert des présents d’un autre temps, sans mauvais jeu de mots. Tous deux voulaient me voir marcher vers l’Orient, le Levant. Un site imprécis.
Squick squick
Le gémissement d’un vélocipède me tira de mes réflexions, encore la Vieille. Me demanda son chemin, lui donnai son chemin.
— Merci ! Merci ! C’est qu’elle s’est égarée.
C’est qu’elle était adorable, oui, c’est qu’elle avait trouvé cette jolie façon de ne pas perdre complètement les pédales. Au carrefour suivant, décidai à l’improviste de rompre la routine, de m’écarter du trajet habituel. La Faculté pouvait attendre. Bifurquai vers l’est, en terrain mal connu.
Une décision pour le moins hasardeuse, en plein Brouillard.
3 Le fauve de barbarie
L’égarement m’avait fait perdre la notion du temps. Me promenais depuis combien d’heures ? Le terrain était mal connu, oui, et la situation pour le moins hasardeuse, en plein Brouillard. Pour toute fortune, un vieil appareil photo, une pièce de monnaie archaïque et un cachet-ticket pour un tramway qui n’était plus en service. Ainsi qu’une canne blanche. Vous conviendrez que l’adjectif est ici superflu, lorsque tout le monde patauge dans la brume. Dans les circonstances, chacun prend le bâton qui lui convient, qu’importe la couleur. Ma propre canne : une simple baguette télescopique, celle qui tapotait naguère les tableaux. Pour finir par tapoter bêtement les trottoirs.
Donc.
Marchais en terrain mal connu, en plein Brouillard, lorsque des émanations putrides me saisirent l’odorat. Sans doute une décharge publique, oui, on pouvait entendre le bourdonnement des mouches, on pouvait entendre le couinement des rats. Songeai, non sans ironie, qu’il me restait quelques sens. Tout comme les mendiants, les rats et les mouches pullulaient dans la cité, m’effleuraient tantôt l’oreille, bzz zzz z , tantôt la chaussure. Oh, on s’y faisait, comme pour le reste. Le Grand Brouillard avait entraîné la disparition d’un nombre incalculable d’êtres, tout en favorisant la propagation de certains, comme le rat, comme la mouche, comme le ténébrion. Soit dit entre parenthèses, le ténébrion est un coléoptère noir vivant dans les lieux sombres. Les espèces des milieux arides s’abreuvent uniquement de la brume nocturne, captant ses infimes gouttelettes. Le ténébrion arrive ainsi à survivre, goutte à goutte. Nous sommes tous devenus des ténébrions, oui, en quelque sorte.
Repris ma marche, pour l’interrompre aussitôt. Car l’odeur de dépotoir, cette odeur fétide, en évoqua soudain une autre. Du déjà-senti . Reniflai un coup ou deux, espérant raviver un souvenir. Rien ne me revenait, non. Rien. Les relents m’asphyxiaient les idées, décidai de m’éloigner un peu.
Marchai.
La puanteur s’estompa.
Lorsque l’odeur du dépotoir se fut étiolée, au point d’être à peine perceptible, mis le doigt (ou le nez) sur ce qu’elle évoquait. L’Homme-Sandwich. Oui, l’ arrière-odeur de l’Homme-Sandwich. Eh bien, ce type devait fréquenter les dépotoirs. Haussai les épaules, car ce n’était rien de surprenant, en ces temps troubles. Poursuivis mon escapade, repensant au bègue. Pauvre diable. Les temps étaient difficiles, on survivait comme on pouvait.
N’avais pas fait dix pas que me parvint la rumeur d’une flûte. Une mélodie infiniment douce, oui, berceuse sortie de la nuit des temps. Fouillai la brume à la recherche d’une ombre folâtre, la silhouette d’un gamin.
Rien.
Que ces notes égrenées dans l’air opaque.
Fis une battue méthodique, toc toc toc, évitant de m’emballer (leçon retenue, oui, ne voulais plus valser sur le trottoir). Les notes se noyèrent dans la brume, puis revinrent, timides. Se noyèrent encore, se confondirent avec d’autres bruits, … des bourdonnements. Pas ceux des mouches, non, un bourdonnement plus sourd, bizzz, les râles d’un luminaire. Cherchai encore, toc toc, ratissai la zone. Ma canne buta contre un obstacle barrant le trottoir. Une barrière cette fois inerte et dure comme le roc.
Tâtai.
Tâtai si bien, oui, que le truc s’éveilla, bizzz, émit quelques lueurs vacillantes, au néon. Par une énergie hors du commun, ces néons arrivèrent à dissiper, un tantinet, la masse compacte du brouillard. Troisième levée du rideau.
Devant se dressait une bête, un fauve. Ou l’incarnation d’un fauve, une figure à la gueule béante, bariolée de couleurs criardes. Une attraction foraine réchappée d’on ne sait où. Le temps avait défraîchi la peinture, un autre comique de cirque au maquillage à demi effacé. Les néons couronnant la bête avaient encore la force de clignoter, produisaient un piètre halo. Ce qui néanmoins me permit d’apercevoir, sur le flanc, une manivelle. Ne relevai rien d’autre, que cette manivelle corrodée et une gueule rugissante, rugissante mais silencieuse. Fis un lien avec la pièce, celle reçue du Mendiant. Seulement, l’appareil ne disposait d’aucune fente pour la monnaie, non, il s’agissait contre toute apparence d’un appareil « gracieux ».
Les fauves me poursuivaient, oui, vraisemblablement. Et en badinant davantage, il pouvait s’agir de la grande prédation, celle prophétisée hier ou avant-hier par ce fou. Restai quelques secondes plantée là, ne sachant trop quoi faire ou quoi ressentir, l’appréhension d’une prophétie insensée ou l’admiration de l’antiquité.
La curiosité prit le dessus, tournai la manivelle. Le fauve demeura figé, mais ses articulations grincèrent, couic couic grincèrent encore, couic couic, tel un vieux pédalier. Couinement un tantinet tracassant, lorsqu’on ignore ce qu’un dispositif nous réserve.
couic couic
couic couic
couic couic
Soudain la bête cracha ce qui lui remplissait la panse.
Des cafards.
Un flot de cafards affolés, oui, que le bruyant mécanisme avait tirés du sommeil. Eh bien ! La surprise passée, repris mes tours de manivelle, ce n’étaient que des blattes après tout. Du reste, elles venaient de s’évanouir dans le brouillard, au galop. Tournai encore, couic couic , s’échappa bientôt de la gueule du fauve… une musique. Un petit jeu flûté, mécanique. Mélodie vieillotte, mais douce, qui s’apparentait au thème interprété plus tôt par l’ombre d’un gamin. S’apparentait aussi à ces airs giratoires propres aux manèges de chevaux de bois, ou aux orgues de barbarie, ces orgues exhibés jadis par les saltimbanques du bout du monde. Ce fauve était une boîte à musique, un vieil automaphone. La manivelle devait actionner un soufflet et tout un jeu de tuyaux. La belle découverte, oui, pour l’antiquiste et la mélomane.
couic couic
couic couic
Puis, après les blattes, après la musique, le félin cracha une bouteille. Bouteille qui vint se loger entre les pattes de l’animal, qui tenaient lieu de réceptacle. La manivelle s’arrêta net, la musique aussi. L’automaphone devenait un distributeur automatique, gracieux de surcroît, le fauve avait plus d’un visage.
Pris la bouteille. Elle était faite d’un verre épais. Un vieux verre, de ceux qui n’ont jamais connu le soufflage (le beau paradoxe lorsqu’on sort d’une boîte à vent). En outre, le récipient ne contenait aucune boisson. Il n’était pourtant pas vide, non, renfermait ce qui ressemblait à un papier roulé. Comme ces bouteilles lancées à la mer et portant un message de détresse, l’appel d’un naufragé lointain. Scénario à priori farfelu, oui, la détresse pouvant difficilement provenir d’un distributeur.
Bah ! N’en étant pas à ma première drôlerie, ouvris la bouteille, pop, sortis doucement le papier. Papier fort ancien, oui, par son aspect, par sa texture. Un rouleau de papyrus… Quoi de plus improbable ? Le déroulai délicatement, le plus délicatement du monde, craignant de le voir s’effriter entre mes doigts. Sur le document déroulé, aucun texte manuscrit, aucune image. Qu’une suite de perforations. À l’instar des cartons perforés réglant les mélodies, celles des orgues barbaresques. Eh bien ! Nous allions de discordance en aberration.
Roulai délicatement le papyrus, oui, le plus délicatement du monde. Le remis, pop, dans sa bouteille archaïque, ajoutai l’objet à ma collection. Et poursuivis ma route. Ou ma déroute. Car m’éloignant du distributeur fauve, replongeai dans la mer de brume. Ce qui clôturait le troisième acte.
La Femme sans visage me traversa l’esprit, un flash, un rêve qui me hantait.
Une femme de dos jonglant avec des bouteilles.
4 Le Grand Frère
L’infinie brume m’avait fait perdre la notion des lieux, la notion des jours. Me baladais où ? Quand ? N’en savais rien. M’étais écartée du trajet habituel, en terrain mal connu. Une situation pour le moins hasardeuse, oui, en plein brouillard. Pourquoi m’être lancée dans cette direction ? Bouleversant ma routine, bouleversais du même coup mes repères, pour le peu qu’il en restait. Tentai de remonter le fil, à savoir le fil des événements. Jusqu’aux paroles de ce Mendiant :
« Filez vers l’Orient »
« Remontez la clepsydre »
« Trouvez le Museum »
« Conjurez le Brouillard »
Que pouvait représenter le Museum, en ces temps nébuleux ? Un musée au sens propre ? Une bibliothèque, une communauté savante ? Ou rien de tout cela, un cimetière d’illusions, oui, les insanes divagations d’un clochard. Le miséreux avait perdu la tête, la conjoncture y était propice.
Mais alors pourquoi l’Homme-Sandwich voulait-il, lui aussi, me voir marcher vers l’est, vers le Levant ? Lui n’avait pas fait mention d’un Museum, plutôt d’un tram. Cependant, il n’y avait plus de tramway dans cette cité, non, ce qui ne facilitait rien. N’avais qu’une canne et un fourre-tout pour bagage. Fourre-tout renfermant une pièce de monnaie n’ayant plus cours, un ticket de tram inutilisable, un papyrus de barbarie. N’étais guère avancée. Faute de faire avancer ma cause, fis avancer ma personne, oui, c’était toujours cela. Marchai. Marchai longtemps. Retentit au loin le cri plaintif d’un oiseau.
cou courou
Un pigeon.
N’en fis pas grand cas, poursuivis mon errance, oui, marchai. Le roucoulement redoubla, se fit de plus en plus clair, sembla se rapprocher. Marchai encore. L’oiseau insista.
coucourou
Puis un battement d’ailes agita l’air environnant ma nuque, crus pendant un instant que le biset allait me happer au vol. Au lieu de quoi il se percha sur mon épaule. Eh bien, eh bien ! La bête n’était pas farouche. Une bête domestiquée. L’une de celles, nombreuses, abandonnées aux lendemains du cataclysme.
Tendis un doigt, s’y agrippa. Constatai, au toucher, qu’on avait bagué l’oiseau. Ce n’était pas tout, non, on avait ficelé un colis à son abdomen. Un pigeon voyageur ! ? Ne manquait plus que cela. Le pigeon n’étant plus utilisé pour transmettre des messages, et de longue date. On y recourait autrefois, en temps de guerre. Le volatile permettait aux autorités militaires de se renseigner sur l’état des troupes. Transporté par les soldats, l’oiseau repartait vers son pigeonnier, avec les nouvelles du front. Palpai le colis, l’enveloppe était faite d’une toile fine, peut-être du lin. Délestai de son bagage le messager, il fut prompt à reprendre son envol, libéré d’un poids. Alla se percher plus loin, cou courou .
Une question me préoccupait, oui. Par instinct, le pigeon voyageur ne pouvait connaître qu’une destination, son pigeonnier. Comment pouvait-il me considérer comme son pigeonnier ? N’eus pas le loisir de me questionner longtemps, non, le colis vibra entre mes mains, émit un « trrriit » étouffé. Dénouai le paquet, dépliai la toile, mis la main sur un petit appareil. L’objet m’apparaissait comme un téléphone portatif. Celui-ci se lamentait, trrriit trrriiiiit, une sonnerie irrégulière, enrouée. Enfonçai les touches à l’aveugle pour établir une communication, mais le portable poursuivait ses vibrantes jérémiades, sans se taire, des sons tantôt longs, tantôt courts. Plus qu’une sonnerie, on eût dit des signaux.

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