Les lairds du Loch - La fiancée du guerrier
227 pages
Français

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Description

Un homme en mission
Robert MacAulay, héritier de l’influent baron d’Ardincaple, est prêt à tout risquer pour aider son père et son clan. Mais quand Rob se trouve entraîné dans un imbroglio juridique déclenché par une jeune dame au ensorcelant, sa mission est compromise avant même de commencer…
Une jeune femme impétueuse
Lady Muriella MacFarlan est impulsive, fantasque et parfois illogique. Elle sait filer la laine, mais également tisser des histoires. Elle n’hésite pas à dorer la pilule ni à dire des demi-vérités à son entourage. Quand son imagination trop fertile l’entraîne dans une situation périlleuse, elle doit se tourner vers le loyal Rob MacAulay, à la franchise parfois brutale, pour lui venir en aide. Leurs destinées maintenant entrelacées, Rob et Muriella pourraient découvrir que l’amour est
l’une de ces vérités que l’on ne peut nier…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 mai 2020
Nombre de lectures 54
EAN13 9782898084492
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Des éloges pour les romans d’Amanda Scott
LA TENTATRICE DU CHEVALIER
« 4 1/2 étoiles ! Amanda Scott est connue pour ses talents de conteuse et sa connaissance approfondie de l’histoire de l’Écosse, de ses coutumes et de ses légendes. Son dernier roman pourrait même surpasser les attentes de ses lecteurs. La tentatrice du chevalier est écrit d’une manière exquise. Sa trame complexe et soutenue met en valeur une histoire d’amour merveilleusement tissée et la maturité émotionnelle de ses personnages. »
— RT Book Reviews
« Du danger, de l’action, et un héros ardent• que demander de plus ? Je me croyais là-bas, en Écosse, dans la mêlée avec le chevalier. Les mots coulaient simplement de source, m’attirant avec eux au cœur du récit. »
— LongandShortReviews.com
« Charmant• J’attends avec impatience le tome suivant de la série. »
— SingleTitles.com
« Un rythme endiablé, un récit plein d’actions• Débordant de passion, de danger, de charme écossais, de trahison et d’amour. Les idylles et la sensualité brûlent les pages• Madame Scott a de nouveau créé une histoire éblouissante avec un héros plus grand que nature et une héroïne fougueuse. Un livre à lire absolument. »
— MyBookAddictionReviews.com
LE CHOIX DU LAIRD
« Merveilleusement romantique• un roman historique écossais très détaillé, d’une auteure qui est généralement reconnue comme la créatrice d’un genre nouveau. »
— Library Journal
« Des panoramas splendides… une atmosphère très bien reconstituée dans ce roman sentimental haut en couleur. »
— HistoricalNovelSociety.org
« Un beau roman sentimental qui retrace une page de l’histoire. »
— TheBookBinge.com
« Un excellent coup d’envoi pour cette trilogie qui fait revivre l’Écosse médiévale. »
— NikkiBrandyBerry.wordpress.com
« Écrit avec un grand souci du détail… La fin est irrésistible. »
— MyBookAddictionReviews.com
L’AMANT DES HIGHLANDS
« 4 1/2 étoiles ! Le dernier roman de la trilogie des Chevaliers écossais est une récompense pour les admirateurs d’Amanda Scott. La description à la fois exquise et subtile de ses personnages, entraînés dans leurs amours naissantes, plonge immédiatement le lecteur au cœur du roman. Un judicieux mélange de faits et de personnages historiques dans une histoire d’amour sensuelle, voilà la recette d’une lecture palpitante. »
— RT Book Reviews
« Avec ses situations périlleuses, ses intrigues complexes, ses sauvetages audacieux et l’attirance croissante entre Jake et Alyson, L’amant des Highlands offre des heures de plaisir. »
— RomRevtoday.com .
« Une histoire époustouflante… qui captera votre attention dès les premières lignes. Le talent de conteuse unique d’Amanda Scott donne vie à l’histoire sous vos yeux. Aventure en haute mer, passion, trahison, pirates, danger, prémonitions, suspense, histoire, humour et amours foisonnent dans ce récit captivant et truculent. Pour de la grande littérature sentimentale écossaise, nul n’égale Amanda Scott ! »
— RomanceJunkiesReviews.com
« Le dernier roman de la série des Chevaliers écossais est une merveilleuse histoire de cape et d’épée du début du XVe siècle. Comme toujours dans les romans historiques d’Amanda Scott, les faits réels procurent le canevas d’une palpitante intrigue. Également parsemée de moments plus légers, cette saga épique plaira à tous les lecteurs. »
— GenreGoRoundReviews.blogspot.com
LE HÉROS DES HIGHLANDS
« 4 1/2 étoiles ! Ce roman d’Amanda Scott, écrit dans un style nerveux et dynamique, est un récit d’intrigues politiques et de trahisons, qui s’intègrent magnifiquement aux faits historiques. Des personnages forts et passionnés, et une sensualité à fleur de peau sont les ingrédients d’un récit au goût relevé. »
— RT Book Reviews
« Très bien écrit et vraiment agréable à lire. C’est l’un de mes genres favoris de récits historiques — il prend place à l’époque médiévale et met en scène des personnages historiques authentiques. À n’en pas douter, Amanda Scott connaît son histoire. Si vous aimez les romans sentimentaux historiques de qualité se déroulant dans les Highlands, voilà un livre à savourer. »
— NightOwlRomance.com
« Une auteure douée… un roman historique au rythme soutenu, rempli de passions, qui m’a tenue éveillée toute la nuit, jusqu’à ce que je l’aie terminé. Le décor est si réaliste que l’histoire se dessine devant vos yeux… »
— RomanceJunkiesReviews.com
LE MAÎTRE DES HIGHLANDS
« Amanda Scott, connue et respectée pour ses histoires écossaises, a encore une fois écrit un roman sentimental captivant où s’entremêlent naturellement les faits historiques et des personnages forts livrés à leurs passions, dans une trame à la fois complexe et sensuelle. »
— RT Reviews
« Madame Scott est un maître du roman sentimental écossais. Ses héros sont des hommes forts dotés d’un code d’honneur admirable. Ses héroïnes sont volontaires… Ce fut une lecture divertissante avec des personnages dont j’ai aimé la compagnie. Je vous le recommande. »
— FreshFiction.com
« Délicieusement sexy… un rare plaisir à lire… Le maître des Highlands est une aventure fascinante pour les amateurs de romans sentimentaux historiques. »
— RomanceJunkies.com
« Torride… L’action et l’aventure sont au rendez-vous… Amanda Scott connaît très bien l’histoire de l’Écosse médiévale — ses rivalités de clan et ses guerres frontalières —, et son souci du détail accroît le réalisme du récit. »
— All About Romance
TENTÉE PAR UN GUERRIER
« 4 1/2 étoiles ! Récit de premier choix ! Amanda Scott démontre son remarquable talent en composant de palpitantes histoires remplies d’aventures, habitées par des personnages passionnés et saisissants de réalité qui nous touchent profondément… Le roman sentimental historique à son meilleur ! »
— RT Book Reviews
« Captivant dès la première page… Une autre histoire brillante pleine de romantisme et d’intrigues qui tiendront les lecteurs en haleine jusqu’à la toute fin. »
— SingleTitles.com
SÉDUITE PAR UN ENNEMI
« 4 1/2 étoiles ! Récit de premier choix ! Un souffle ardent, un roman passionné… Ce livre admirable d’Amanda Scott est imprégné de l’histoire de la région frontalière écossaise et peuplé de personnages qui semblent surgir de la page pour s’emparer de notre imagination… Captivant ! »
— RT Book Reviews
« Les lecteurs fascinés par l’histoire aimeront la nouvelle aventure de madame Scott et seront impatients de lire la suite, le récit de la sœur de Mairi dans Tentée par un guerrier . »
— FreshFiction.com
APPRIVOISÉE PAR UN LAIRD
« 4 1/2 étoiles ! Récit de premier choix ! Amanda Scott a créé une autre histoire phénoménale. Les personnages surgissent du livre, et les intrigues politiques et les trahisons du récit vous transportent dans la vie de la région écossaise des Borders dès la première page. »
— RT Book Reviews
« Amanda Scott sait créer des distributions de personnages à la fois attachants et complexes. »
— Publishers Weekly

Copyright © 2014 Lynne Scott-Drennan
Titre original anglais : Lairds of the Loch : The Warrior’s Bride
Copyright © 2015 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Cette publication est publiée en accord avec Hachette Book Group, New York, NY
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Directeur de collection : Matthieu Fortin
Traduction : Patrice Nadeau
Révision linguistique : Féminin pluriel
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Audrey Faulkner
Conception de la couverture : Matthieu Fortin
Photo de la couverture : © Larry Rostant
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier 978-2-89808-447-8
Première impression : 2019
Dépôt légal : 2019
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque Nationale du Canada
Éditions AdA Inc.
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com

Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
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Donald R. MacRae 13 décembre 1932 - 19 juillet 2013 Tu me manques, Donal Sean

Notes de l’auteure
Clachan : petit village, hameau.
Garron : petit cheval des Highlands, très fort, assez agile pour escalader la montagne.
Plaid (grand kilt) : vêtement tout usage fait d’une étoffe de laine retenue et serré avec une ceinture, dont la longueur excédentaire est rejetée sur l’épaule du porteur.
Tarbet : isthme, bras de terre qui relie deux lacs, deux mers, etc.
Prologue
Arrochar, Highlands écossaises, mi-août 1425
— M audite soit ton impudence ! As-tu perdu la tête ? Mais que pensais-tu accomplir avec de telles sottises ? T’arrive-t-il parfois de réfléchir avant d’agir ?
Affrontant son père furieux, Dougal MacPharlain, aux cheveux et aux yeux noirs, cherchait en vain une réponse raisonnable à offrir. Si son stratagème avait fonctionné, Pharlain le louerait maintenant. Mais puisqu’il avait échoué… encore…
— Eh bien ? insista Pharlain, solidement charpenté, en faisant un pas menaçant vers l’avant. Dougal grimaça bien qu’il se soit juré de défendre ses actions. Lui-même était grand, agile et fort, mais il n’avait jamais osé défier son père. De plus, son corps était meurtri des pieds à la tête, après avoir été sauvagement roué de coups par les hommes d’Andrew Dubh MacFarlan la nuit précédente.
— Réponds-moi, faux jeton ! glapit Pharlain.
— Les chartes, répondit Dougal précipitamment. Je croyais pouvoir m’emparer des chartes d’Andrew. Dieu m’en est témoin, cette femme avait promis de les apporter quand elle a accepté de me rencontrer.
— Bien sûr qu’elle l’a fait, dit Pharlain, et sa voix était plus cynique et plus cinglante que jamais. C’est de Lady Aubrey MacFarlan que tu parles, n’est-ce pas ? L’épouse d’Andrew Dubh ?
— Je vous assure, sire, elle l’a promis ! De plus, elle est venue à notre rendez-vous.
— Oui, mais les hommes d’Andrew t’ont capturé, alors ce n’était qu’un piège, répliqua Pharlain. Je sais aussi, bien que tu ne t’en sois pas vanté, que l’on t’a renvoyé ici vêtu seulement de ta tunique, comme si tu avais été dévalisé par des brigands. Qu’est-il arrivé au reste de tes vêtements et de tes armes ?
Dougal garda le silence. Si Pharlain était informé de cela, il savait également qu’Andrew avait ordonné qu’on l’escorte jusqu’à Arrochar de cette manière, avec les compliments du laird .
— Tu te tiendras loin d’Andrew et de Tùr Meiloach, sinon tu devras m’en répondre, lança Pharlain d’un ton cassant. Je sais bien que tu espérais épouser l’une de ses filles et je t’accorde que cette idée avait du mérite. Un tel mariage pourrait réunir les deux factions de notre clan. Mais maintenant, Andrew n’a plus qu’une seule fille à marier. Et grâce à tes inepties précédentes, il préférait sans doute la voir morte plutôt que de te la donner.
— C’est possible, mais tant qu’il est en mesure de montrer ses chartes royales à Jamie, à Inverness, nous risquons de perdre Arrochar. Et si cela arrive…
— Laisse-moi m’occuper d’Inverness, l’interrompit sèchement Pharlain. Et d’Arrochar aussi. Je ne t’ai pas tout dit et ce domaine est mon affaire, pas la tienne.
— Il me semble que l’avenir d’Arrochar me concerne aussi, dit Dougal. Après tout, je suis votre seul héritier.
— Et puisses-tu vivre assez longtemps, répliqua Pharlain. Maintenant, disparais de me vue, car je ne souffre plus ta présence. Si je revois ton visage une autre fois aujourd’hui, je te ferai fouetter.
Dougal s’enfuit sans demander son reste, mais le ressentiment gonflait chaque cellule de son corps. Il était dirigé non seulement contre son père pour ses rebuffades, mais aussi contre Andrew Dubh et les Parques, à parts égales.
Néanmoins, quand il eut atteint la cour et après avoir respiré un peu d’air frais, il avait retrouvé la maîtrise de lui-même. Il se souvint que les Parques, et Andrew, l’avaient laissé survivre à l’assaut de la veille.
En outre, Pharlain avait reconnu deux faits évidents : l’idée de Dougal d’épouser l’une des sœurs MacFarlan pour unir leurs clans longtemps divisés était bonne, et Andrew avait encore une fille à marier.
Bien sûr, la jeune fille en question affirmait à qui voulait l’entendre qu’elle ne se marierait jamais. Cette déclaration ne prouvait qu’une chose et c’était qu’elle était disponible. Il comptait mieux s’y prendre cette fois-ci.
L’hiver approchait, mais le printemps suivrait. Et quand il aurait mûri son plan…
Chapitre • 1
Tùr Meiloach, printemps 1426
L e garçon se tenait debout parfaitement immobile alors qu’il scrutait du regard les hautes falaises granitiques à l’est et les arides pentes rocheuses en contrebas, à l’affût d’un signe du cerf qu’il traquait depuis l’aube. De l’endroit où il était à la lisière des bois, il savait que sa tunique et son chapeau brun cendré se fondaient dans le feuillage de la forêt, le rendant invisible aux hommes et aux bêtes au-dessus de lui, s’il y avait eu là-haut quelque créature pour le voir.
Il ne décela pas de mouvements sur la pente, seulement cinq ou six oiseaux de proie qui décrivaient des cercles dans le ciel.
Sa proie avait disparu sans faire de bruit.
L’arc à la main, son carquois rempli de flèches suspendu à l’une de ses épaules encore frêles, le garçon se rappela d’être patient. Le cerf était passé par ici.
Derrière lui, s’étendant vers l’ouest jusqu’au loch des Longs Bateaux, se trouvaient les terres de son maître, le domaine de Tùr Meiloach, où s’élevait la tour du même nom dans laquelle la famille du laird habitait. Le nom signifiait « petite tour gardée par des géants », mais le garçon ne trouvait pas la tour petite du tout. Elle était haute de cinq étages et assez vaste pour nécessiter deux escaliers. Malgré tout, si d’authentiques géants la protégeaient, peut-être la trouvaient-ils minuscule.
Il n’avait jamais vu de géants. Mais Lady Muriella MacFarlan racontait des histoires à leur sujet, et si elle affirmait qu’ils étaient réels, alors ce devait être vrai. De plus, d’autres propageaient des légendes similaires au sujet de Tùr Meiloach — beaucoup, beaucoup de légendes. Même le laird affirmait que la terre était sacrée et protégeait les siens.
Un bruit distant de cailloux dévalant la pente, à peine perceptible, attira de nouveau l’attention du garçon vers sa gauche, en direction du nord-est, où il avait perçu du mouvement dans une déclivité jonchée de pierres d’éboulis. Ce n’était certainement pas son cerf qui était là. Les cerfs ne portaient pas de robes roses.
— Mais que diable fabrique cette jeune coquine ? marmonna-t-il, reprenant sans le savoir une question fréquente que posait la personne qu’il admirait le plus à Tùr Meiloach.
Sir Magnus Galbraith-MacFarlan, le mari de la sœur aînée de Lady Muriella, Lady Andrena, avait du dieu la taille imposante — il était presque assez grand pour être l’un des géants de Tùr Meiloach —, une réputation de héros pour ses exploits extraordinaires, et l’habitude non moins divine d’infliger de prompts et justes châtiments aux malfaiteurs, grands et petits. Sir Mag était le modèle de guerrier que le garçon aspirait à devenir, si ses épaules voulaient élargir et s’étoffer, et s’il avait la chance de grandir un peu… enfin, beaucoup plus.
Elle n’a aucune bonne raison d’être là, se dit-il. De plus, le laird lui a dit de ne jamais s’aventurer près de ce col. Je l’ai entendu de mes propres oreilles .
Juste au moment où il était sur le point de quitter le couvert de la forêt pour la suivre, sa vision périphérique capta d’autres mouvements dans les hauteurs, cette fois au sud et à sa droite. Un homme, un étranger, surgit soudain de derrière un rocher pour disparaître presque aussitôt derrière un autre roc de la taille d’une maisonnette. En dépit du sol jonché de cailloux, que le garçon apercevait de l’endroit où il était, l’homme évoluait sans bruit. Comme le chien gris aux allures de loup qui le suivait.
Il était maintenant inquiet, car les étrangers étaient rares sur la terre de Tùr Meiloach. En effet, les gens qui n’étaient pas de la région avaient une crainte respectueuse de ses légendes, comme celle des gouffres qui s’ouvraient pour engloutir des armées entières, entre autres. Le garçon resta sur place, hésitant. Il avait lui-même vu d’étranges choses arriver, mais cette terre ne lui inspirait aucune terreur. Il appartenait à Tùr Meiloach.
Regardant de nouveau vers le nord, en direction de Lady Muriella — car cette silhouette rose était certainement la sienne — le garçon se raidit, et son inquiétude se mua en peur. Un autre intrus était apparu au-dessus de l’endroit où se trouvait la jeune fille et se déplaçait agilement de rocher en rocher dans sa direction.
Bien qu’elle semblât inconsciente de la présence des deux hommes, il vint à l’esprit du garçon qu’elle aurait pu s’être glissée hors de la tour pour rencontrer l’un d’eux. Il savait que certaines jeunes filles agissaient ainsi à l’occasion.
Cependant, il rejeta peu après cette pensée, parce qu’il savait que Lady Muriella faisait peu de cas des hommes. Elle ne s’intéressait qu’aux histoires qu’elle racontait et disait à qui voulait l’entendre qu’elle serait un jour une sénachie, un membre du clan dont le rôle était de transmettre les récits de l’histoire de l’Écosse et de son folklore aux générations futures. La plupart des sénachies étaient des hommes, mais la jeune dame disait qu’elle en serait une un jour, et il la croyait.
L’homme au-dessus d’elle était bien plus près de la jeune fille que l’inconnu au sud. En outre, le premier agissait furtivement, comme si sa présence était encore moins justifiée sur cette section de la corniche que celle de Lady Muriella.
Le visage soucieux, examinant avec méfiance l’homme tout en marchant vers eux, le garçon se rendit compte que son large plaid lui était familier. Tout comme ses cheveux noirs et la pose arrogante qu’il prenait maintenant, les jambes bien écartées et les mains posées sur les hanches pour observer la jeune femme, comme s’il la défiait de lever les yeux vers lui.
Le garçon connaissait bien tous ces traits.
— C’est ce brigand de Dougal, murmura-t-il, marchant plus vite.
Il ne lui fallut toutefois que quelques pas pour comprendre la futilité de sa hâte. Lady Muriella était trop loin pour qu’il puisse faire quoi que ce soit si les intentions de Dougal étaient malveillantes. Et c’était probablement le cas, puisqu’il avait déjà menacé et souvent fait du tort à la famille du laird dans le passé.
Réfléchissant rapidement, il plaça deux doigts entre ses lèvres et émit un sifflement perçant. Quand elle tourna la tête et qu’il fut certain qu’elle l’avait aperçu, il suspendit la corde de l’arc à son avant-bras, plaça ses mains en porte-voix autour de sa bouche et, détachant bien les mots, il cria :
— Lady Murie… le laird veut… vous voir ! Il dit de rentrer…. immédiatement !
Elle hésita, tandis que l’homme au-dessus d’elle dans la montagne se mettait de nouveau à couvert.
Tournant son regard vers le sud, le garçon vit l’étranger, qui était bien en vue maintenant, et qui le regardait directement. C’était un homme robuste, pas aussi imposant que Sir Mag assurément, mais assez pour que le garçon jugeât prudent de se demander s’il était ami ou ennemi. Il ne portait pas de plaid, seulement une culotte de cuir, des bottes et une veste de cuir sur une chemise brun clair. Il était armé d’un arc et d’une épée sanglée dans son dos, alors ce devait être un guerrier, ou quelqu’un se faisant passer pour tel. Le garçon avait appris à ne pas se fier aux apparences, car il avait déjà vu bien de choses durant ses treize années d’existence.
Revenant à Lady Muriella, il vit qu’elle semblait mécontente, mais elle descendait tout de même la pente dans sa direction.
L’homme au-dessus d’elle était toujours là. Mais Dougal — si c’était bien lui — remontait maintenant vers le col, et les oiseaux de proie tournoyaient au-dessus de sa tête comme pour lui signifier de s’en aller. Alors, tout était pour le mieux.
En allant à la rencontre de la jeune femme, le garçon vit, alors qu’ils se rapprochaient l’un de l’autre, qu’il avait sous-estimé l’ampleur de son mécontentement.
Il retira son bonnet en tricot, libérant une masse indisciplinée de cheveux roux.
— Que fais-tu ici, Pluff ? demanda Lady Muriella, dès qu’elle fut à portée de voix. Tu devrais être à la tour, en train de t’occuper des chiens et d’aider MacNur avec les animaux.
— J’ai fini mes corvées plus tôt, m’lady, répondit Pluff. J’ai revu la piste du cerf et j’ai pensé que j’pourrais rapporter du gibier à la tour. N’avez-vous pas vu un homme là-haut sur ces rochers ?
— J’ai pensé qu’il y avait quelqu’un là-haut, quand j’ai vu les oiseaux de proie tourner, dit-elle. Qui était-ce ?
— En fait, y en avait deux, dit Pluff. L’un d’eux était juste là-bas, ajouta-t-il en pointant du doigt l’endroit où il avait vu l’étranger pour la dernière fois. Mais celui qui était au-dessus de vous, à moins que j’me trompe, était ce voyou d’Dougal MacPharlain.
— Comment sais-tu que c’était Dougal MacPharlain ? demanda-t-elle.
— J’l’ai vu l’an dernier, quand il est venu demander la main d’Lady Lina avec toute son insolence, le jour même où elle a épousé Sir Ian, dit Pluff. Mais j’avais déjà vu Dougal de temps à autre avant, ajouta-t-il nonchalamment.
Il s’arrêta là et espéra qu’elle ne lui demanderait pas plus d’explications.
— Eh bien, Dougal MacPharlain n’avait aucune raison de se trouver de notre côté du col, dit-elle, et je le lui aurais dit s’il avait osé s’approcher de moi.
Pluff ouvrit la bouche pour lui faire observer que Dougal n’aurait sans doute accordé aucune importance à sa mise en garde, mais il se souvint à temps que ce n’était pas son rôle de faire cela.
— Que me veut le laird, Pluff ? Le sais-tu ? demanda-t-elle.
Autant il aurait aimé inventer une histoire, autant il savait que cela le mettrait dans l’embarras tôt ou tard. Il s’arma de courage et dit la vérité.
— J’ai dit cela seulement pour v’z’attirer loin d’Dougal, dit-il. C’t’un homme sans scrupules, ce Dougal.
— Peut-être bien, mais je suis assez grande pour me défendre toute seule, dit-elle d’un ton contrarié. Et si mon père n’a pas besoin de moi, alors j’ai autre chose à faire.
— V’pensez pas retourner vers ce col, n’est-ce pas ? osa demander le garçon.
Il fut évident pour Pluff que ses paroles l’avaient contrariée. Mais avant qu’elle puisse exprimer son irritation, une voix grave et masculine derrière eux les surprit tous les deux.
— Elle n’y retournera pas, dit la voix d’un ton ferme.

Muriella se retourna pour faire face à l’homme qui venait de parler ainsi, et elle demeura bouche bée quand elle le vit dans l’ombre de la forêt. Il était grand, large d’épaules et avait le teint si foncé qu’il semblait avoir passé sa vie au grand air.
Elle pouvait voir que sa chevelure épaisse et ondulée, qui lui arrivait aux épaules, était brun noisette. Ses traits étaient à peine visibles dans la pénombre créée par les arbres, mais ils lui étaient néanmoins vaguement familiers.
— Je vous connais, n’est-ce pas ? demanda-t-elle brusquement.
— Nous nous sommes déjà rencontrés, lui répondit-il calmement.
Sa mémoire était remarquable. La plupart des gens croyaient qu’elle était infaillible, parce qu’elle n’oubliait jamais ce qu’on lui disait. Mais sa mémoire des visages la trahissait parfois. Bien que Murie pût dessiner avec précision ceux qui l’intéressaient et ceux des gens de sa connaissance, elle ne se rappelait pas toujours toutes les personnes qu’elle avait vues ou rencontrées.
La voix de l’inconnu — onctueuse, grave et vibrante, musicale à l’oreille — lui rappelait quelque chose.
Comme s’il savait qu’elle l’étudiait, il s’avança à la lumière du jour, où ses cheveux passèrent de brun noisette à brun doré avec des reflets de soleil.
Toutefois, au moment où il s’approcha d’elle, ce sont ses yeux qui attirèrent l’attention de la jeune fille. Sous une lumière plus intense, elle vit qu’ils étaient du même vert doux que les fougères de la forêt, quand le soleil les effleure de ses rayons. Ils étaient bien enfoncés dans leurs orbites sous des sourcils brun foncé légèrement arqués, et ses paupières arboraient de longs cils épais et sombres. Ils étaient assez remarquables, en l’occurrence, pour lui rafraîchir tout à fait la mémoire.
Sa première impulsion, à laquelle elle résista, fut de lui dire qu’elle se souvenait de lui. Mais comprenant par son silence qu’il ne tenait pas à s’identifier, en dépit de ce qu’exigeait la courtoisie, une seconde inspiration plus espiègle lui suggéra de le taquiner un peu.
Elle s’adressa à lui d’un ton léger.
— J’ignore pourquoi vous croyez avoir le droit de prendre des décisions pour moi, dit-elle, alors que vous êtes un intrus sur la terre de mon père. Bien des hommes sont morts pour l’avoir foulée sans permission.
— Mes affaires ici ne vous concernent pas, jeune fille, répondit-il. J’ai parlé seulement pour vous éviter la grave erreur d’affronter Dougal MacPharlain. Mais il ne s’est pas attardé longtemps après m’avoir vu.
— Il vous a vu ?
— Oui, car je m’en suis assuré pendant que vous descendiez pour parler à ce garçon, expliqua-t-il. Ce n’est qu’après qu’il eut filé que je suis venu ici à mon tour.
— Je doute fort que Dougal soit effrayé à la seule vue d’un autre homme sur le flanc de la montagne, dit-elle, levant la tête pour étudier la réaction que cette affirmation allait provoquer.
Il ne laissa rien paraître, mais fixa son regard dans celui de la jeune femme un court moment avant de répondre.
— Peut-être que non, dit l’inconnu, mais je parie qu’il a simplement voulu satisfaire sa curiosité à propos de Tùr Meiloach. Il ne se serait pas aventuré plus loin sur cette pente si votre présence ne l’avait pas incité à le faire. Vous arrive-t-il souvent de parler à des étrangers, jeune fille ? demanda-t-il ensuite d’un ton bienveillant.
— Je vous rappelle que c’est vous qui nous imposez votre présence, dit-elle. Ma foi, vous avez parlé le premier, alors ce n’est pas moi qui ai entamé cette conversation.
Ses yeux verts se plissèrent, et Muriella se félicitait d’avoir eu le dessus sur lui quand Pluff s’invita dans l’échange.
— Qu’avez-vous fait d’vot’ chien, sire ? demanda-t-il.
Les fascinants yeux verts de l’étranger restèrent fixés sur Murie encore un moment, puis l’homme se tourna vers Pluff pour lui répondre.
— Elle est là-bas, garçon. Aimerais-tu faire sa connaissance ?
— Oui, dit-il, si elle est amicale.
— Elle est tout ce que je veux qu’elle soit, dit l’homme en claquant des doigts.
Au grand étonnement de Muriella, un animal qui ressemblait davantage à un loup qu’à un chien émergea des buissons et fut près de son maître en quelques bonds gracieux.
— Diantre ! dit Pluff. V’z’êtes sûr qu’elle n’est qu’un chien, sire ?
— Absolument, répondit l’homme. Quoique je ne puisse être aussi certain concernant ses ancêtres.
— Comment s’appelle-t-elle ?
— Scáthach.
Impressionnée mais sceptique, Muriella haussa un sourcil.
— Vous avez donné à un chien-loup le nom de la plus célèbre des reines guerrières celtiques ? demanda-t-elle.
Les lèvres de l’homme remuèrent comme s’il réprimait un sourire.
— J’oubliais que vous étiez celle qui s’intéresse aux légendes et aux contes de fées.
— Celle ? lança Muriella, réprimant son irritation.
Il avait parlé d’elle comme si elle était une curiosité de la nature.

Robert MacAulay maîtrisa facilement son envie de sourire. Lady Muriella avait mûri durant l’année qui s’était écoulée depuis leur dernière rencontre. Elle était plus jolie que jamais, même avec ses nattes fauves lâchement nouées et ses jupes légèrement relevées, qui révélaient des mollets bien formés et ses pieds couverts de boue.
Lorsqu’il l’avait vue plus tôt ce jour-là, il ne l’avait pas reconnue. Il ne l’avait suivie que parce qu’il trouvait fort imprudent qu’une jeune fille se promenât toute seule sur un terrain connu pour être imprévisible. En raison de sa petite taille et de sa minceur, il avait d’abord cru, de loin, qu’il s’agissait peut-être d’une enfant. En la regardant maintenant, il aurait voulu lui demander pourquoi elle ne portait pas de cape ni de bottes par une matinée si froide.
En vérité, elle ferait une épouse enviable un jour pour un chevalier. S’il avait la moindre inclination à s’encombrer d’un tel fardeau, il pourrait lui-même être intéressé. Mais il supposa que tout homme aurait fort à faire pour tenter de la domestiquer, et il ne tenait pas à s’en charger.
Pour l’instant, sa seule préoccupation était le fait qu’elle était soit inconsciente du danger, soit dangereusement indifférente à celui-ci.
Il s’adressa à elle sur le même ton posé qu’il employait depuis le début.
— J’ai peur de vous avoir offensée, dit-il. Ce n’était pas mon intention. Les sœurs MacFarlan sont bien connues, toutefois, et quand l’on parle de vous, milady, c’est pour louer votre mémoire exceptionnelle, votre amour du folklore et vos récits épiques qui vantent les exploits des héros écossais. De plus, étant dotée d’une mémoire si fidèle, vous vous souvenez sûrement de moi, n’est-ce pas ?
— Si vous savez qui je suis, alors vous auriez dû être plus courtois, répliqua-t-elle en levant le menton.
Baissant les yeux vers le garçon qui ne ratait pas un mot de la conversation, Rob lui dit doucement :
— Si tu veux lancer un bâton au loin pour Scáthach, garçon, elle sera enchantée d’accepter ton amitié. Elle n’a pas fait beaucoup d’exercice aujourd’hui, alors tu me ferais une faveur par la même occasion.
— Très bien, sire, répondit le garçon en souriant.
Il défit la corde de son arc, qu’il déposa contre un arbre. Il trouva ensuite un bout de bois convenable et le lança au loin dans la direction opposée aux arbres.
Scáthach s’élança avec enthousiasme à sa poursuite sur la pente, lança bien haut sa prise, la rattrapa au vol et revint en courant. Quand le garçon courut à sa rencontre pour reprendre le bâton et le relancer, Rob en profita pour dire à la jeune dame :
— Vous savez que vous étiez en danger ici, n’est-ce pas ?
— Si vous savez qui je suis, pourquoi ne m’adressez-vous pas la parole comme il convient ?
— Parce qu’en ce moment, vous n’agissez pas comme une dame, rétorqua-t-il.
Devenant écarlate, elle lui décocha un regard qui, pensa-t-elle, devrait le foudroyer sur place. Ses expressifs yeux azur, bordés de cils épais, lançaient des éclairs et sa bouche, qui invitait aux baisers, s’entrouvrit comme si elle s’apprêtait à lui livrer le fond de sa pensée. Mais, sagement, elle la referma sans dire un mot.
Puis, quand elle vit qu’il restait silencieux, n’ayant apparemment rien d’autre à ajouter, elle respira profondément et dit :
— Vous n’avez pas changé d’un brin depuis l’année dernière.
— Alors, vous vous souvenez de moi.
— Naturellement, répondit-elle. Vous êtes maître Robert MacAulay d’Ardincaple. Vous êtes venu ici l’an dernier avec mon beau-frère Ian. Je ne pensais pas que vous étiez grossier alors, je vous trouvais seulement un peu ennuyeux.
— Et maintenant, vous dites que je suis grossier, dit-il. Puis-je vous demander pourquoi ?
Elle leva les yeux au ciel comme si ses mauvaises manières se passaient d’explication.
Il regarda en direction du garçon, vit que son attention était entièrement absorbée par le chien, puis revint à cette jeune Lady Muriella, indéniablement tentante, mais en même temps dangereusement impertinente et naïve.
— Allez-vous enfin répondre à ma question, jeune fille ? demanda-t-il. Si vous croyez que je peux lire dans vos pensées quand vous roulez des yeux ainsi, vous apprendrez vite que je n’apprécie guère les devinettes. Si vous voulez que je sache ce que vous pensez, dites-le-moi clairement.
— En ce moment, je pense que je ne désire pas vous parler davantage, répondit-elle. En vérité, puisqu’on ne vous a pas invité ici, je crois aussi que vous devriez rentrer chez vous.
— Et qu’est-ce qui vous fait croire que je n’ai pas été invité ?

Malgré tous ses efforts, Muriella ne put rien tirer de plus de son interlocuteur. Mais lorsqu’elle lui demanda si son père l’avait invité, ou s’il savait qu’il était à Tùr Meiloach, Robert MacAulay répondit simplement :
— Vous devrez le demander à Andrew Dubh.
Contrariée, sa curiosité maintenant exacerbée, elle lui dit sèchement :
— Si vous ne voulez rien me dire, je ne vois pas de raison de vous parler. Allez où bon vous semble, sire, mais sachez que mon père saura que vous errez sur notre terre.
— Vous pourrez l’en informer, dit MacAulay. Mais assurez-vous aussi de lui dire où vous étiez quand vous m’avez vu et que Dougal MacPharlain était également sur ses terres aujourd’hui.
Elle rejeta la tête vers l’arrière.
— Je n’ai aucune raison de lui dire que Dougal était ici, dit-elle. Je ne l’ai pas vu.
— Le garçon si, et moi de même, dit MacAulay. Vous seriez bien avisée, je pense, d’en parler à votre père avant que l’un de nous deux ne le fasse. Pour l’instant, je vais vous raccompagner à Tùr Meiloach, pour assurer votre sécurité, puisque vous ne voulez pas me promettre d’y retourner de votre propre chef.
— Me croiriez-vous si je le promettais ? demanda-t-elle en haussant les sourcils.
— Le devrais-je ?
Muriella hésita. Quelque chose au sujet de maître Robert MacAulay lui laissait entendre que lui mentir ouvertement serait une erreur.
Rencontrant son regard, elle vit qu’une lueur mutine brillait dans les profondeurs de ses yeux verts.
Son sang ne fit qu’un tour.
— Je suppose que même si je vous le promettais, lança-t-elle, vous me suivriez pour vous assurer que je tiens parole.
— C’est possible, admit-il, car je ne vous connais pas assez pour savoir si vous respectez vos promesses.
Sur ce, il siffla une note basse, et Scáthach laissa tomber la branche qu’elle tenait dans sa gueule pour s’élancer à ses côtés.
Pluff suivit, quoiqu’un peu plus lentement.
— Nous rentrons, alors ? demanda-t-il.
— Nous rentrons, confirma MacAulay.
Il attendit que Pluff ramasse son arc et ses flèches, avant d’inviter du geste Muriella à prendre la tête de leur petit groupe.
Bien qu’elle fût tentée de le presser afin d’obtenir plus d’informations, elle était persuadée que ses efforts seraient inutiles, alors elle marcha docilement devant.
Quand ils atteignirent la porte de la tour, un garde l’ouvrit immédiatement, mais MacAulay ne montra aucun empressement à la franchir. Il hocha la tête en direction de Muriella pour qu’elle entre.
— Ne venez-vous pas avec nous ?
— Je n’ai pas de motifs d’imposer ma présence à Andrew Dubh maintenant. Mais ne me décevez pas, jeune fille. Dites-lui que Dougal était sur ses terres.
Lui répondant par un petit sourire, et soulagée qu’il ne lui ait pas rappelé de dire à son père où elle-même se trouvait, Muriella franchit le portail d’entrée avec dignité. Quand Pluff voulut la suivre, cependant, elle lui dit d’un ton ferme :
— Va voir MacNur, et demande-lui s’il n’a pas quelque tâche pour toi. Je voudrais voir mon père seule.
— Oui, m’lady, dit Pluff, qui se tourna pour envoyer la main à MacAulay et à Scáthach.
Puisque Robert MacAulay ne lui avait guère laissé le choix, elle décida qu’elle verrait son père sans attendre. Muriella partit à sa recherche et le trouva à la table d’honneur dans la grande salle, discutant avec son majordome, Malcolm Wylie.
Maintenant dans sa cinquantième année, Andrew Dubh MacFarlan était toujours un guerrier en pleine possession de ses moyens, avec à peine quelques traces argentées dans ses cheveux noirs. Il y avait plus de gris dans ses sourcils broussailleux, mais les yeux d’un bleu profond au-dessous s’animèrent à l’approche de sa fille cadette.
— Puis-je m’entretenir avec vous, père ? lui demanda-t-elle en faisant une révérence.
Andrew sourit et dit :
— Oui, bien sûr, jeune fille, quand tu voudras.
Muriella regarda Malcolm, qui avait à peu près le même âge que son père, mais qui était plus grisonnant et de plus forte taille aussi.
Hochant la tête pour montrer qu’il avait compris son message muet, il se leva en disant :
— J’dois parler à ce jeune serviteur, m’lord, mais vous n’avez qu’à élever la voix si vous avez besoin d’moi.
Hochant la tête, Andrew fit un geste en direction de la chaise que Malcolm venait de libérer.
— Assieds-toi, et dis-moi ce qu’il y a, ma fille.
Elle obéit et alla droit au but.
— J’ai rencontré maître Robert MacAulay près du versant nord-est, père, dit-elle. Saviez-vous qu’il se promenait dans les alentours ?
— Crois-tu que j’ignore qui se trouve à Tùr Meiloach, ma petite Murie ?
— Habituellement vous le savez, dit-elle en hochant la tête. Mais il arrive que des gens réussissent à y pénétrer en dépit de vos précautions. Je dois vous dire que MacAulay et Pluff ont tous les deux affirmé avoir vu Dougal MacPharlain sur notre côté du col au nord.
Satisfaite de la manière dont elle avait présenté les choses, elle fut néanmoins soulagée qu’Andrew se borne à la réponse suivante :
— L’un de nos garçons a dit qu’il avait vu Dougal à cet endroit il y a quelques jours. Ce voyou veut sans doute savoir si nous veillons au grain. Mais si Rob MacAulay l’a vu, il m’en dira sûrement plus à son sujet bientôt.
Déroutée par cette nouvelle, elle dit :
— Allez-vous le rencontrer, alors ? Pourquoi est-il ici ?
— Mag m’a dit que Rob recherchait la solitude pour réfléchir, expliqua Andrew. Nous avons alors pensé qu’il pourrait loger dans le petit cottage que Mag et Andrena ont construit pour eux-mêmes sur le versant est de la montagne, pendant leur absence.
Muriella savait que le cottage, situé à environ un mille du passage nord, était inoccupé temporairement, puisqu’Andrena et Mag étaient partis à Dumbarton présenter leur petite Molly à Lina et Sir Ian. Ensuite, ils iraient rendre visite aux sœurs aînées de Mag et à leurs maris dans l’Ayrshire. Sa jeune sœur, Lizzie Galbraith, la grande amie de Murie, viendrait bientôt à Tùr Meiloach pour lui rendre visite.
L’image de ses deux sœurs et de leurs maris suscita une nouvelle réflexion dans son esprit vif.
— Vous ne pensez tout de même pas à un mariage entre moi et maître Robert MacAulay, comme ceux que vous avez arrangés pour Dree et Lina, père ? demanda-t-elle.
— Tu n’as pas à t’inquiéter, jeune fille, car je lui ai fait la proposition l’été dernier, quand il était ici avec Ian, répondit Andrew. Et il l’a rejetée du revers de la main.
Indignée, Muriella s’exclama :
— Il a fait quoi ? Mais pourquoi ? Qu’est-ce qui ne va pas chez moi, à son avis ?

Scáthach appuya sa tête aux poils rugueux sur la paume de la main de Rob tandis qu’ils marchaient ensemble, et il la caressa affectueusement. Après avoir gravi le col du sud tard la veille, comme il l’avait fait l’année précédente avec Ian, il avait facilement trouvé la maisonnette de Mag en suivant un sentier étroit et sinueux le long de la lisière des bois.
Plus tôt ce matin-là, il avait suivi cette piste pour se rendre au nord en partant du cottage. Maintenant, il voulait voir la rivière qui marquait la frontière nord du territoire d’Andrew, séparant Tùr Meiloach d’Arrochar. Son intention était de suivre cette rivière jusqu’à la falaise qui plongeait d’une hauteur d’une centaine de pieds dans le loch des Longs Bateaux. Puis, il rencontrerait Andrew peu avant midi, comme ils en avaient convenu.
Pendant que Rob marchait, ses pensées allaient et venaient entre la merveilleuse mais dangereusement entêtée Lady Muriella, et sa prochaine rencontre avec Andrew.
Il avait besoin de l’avis de son aîné. Toutefois, avant d’avoir cette conversation avec lui, Rob désirait obtenir un portrait plus clair de la situation d’Andrew, et c’était la première fois qu’il avait à la fois le loisir et l’occasion d’explorer Tùr Meiloach.
Il savait que le clan Farlan s’était divisé en deux factions vers l’époque où le roi d’Écosse, qui n’était alors qu’un enfant, avait vogué vers la sécurité de la France, pour finir plutôt prisonnier en Angleterre. Plusieurs domaines écossais avaient changé de main au cours des deux décennies qu’avait duré sa captivité, soit par l’effet des machinations de son oncle, le premier duc d’Albany, ou parce que des lords puissants les avaient simplement usurpés à des chefs plus faibles.
Albany, à titre de gardien du royaume, avait continué de régner sur l’Écosse à la place de son frère aîné, puis au nom de son neveu, jusqu’à sa propre mort six ans auparavant. Il avait remercié ses amis en leur accordant des terres et puni ses ennemis en les dépouillant des leurs.
On disait que le père de Sa Majesté, Robert III, était mort de chagrin quand la capture de son fils cadet, aujourd’hui James I er , avait suivi de trois mois la mort de son héritier. Plusieurs croyaient qu’Albany avait orchestré les deux événements, afin de diriger le pays et de ne pas avoir à se contenter d’assumer la régence pour le roi mineur.
Depuis le retour de James en Écosse deux ans plus tôt, la plupart des représentants de la maison d’Albany étaient décédés. Seuls la belle-fille d’Albany — la duchesse Isabella —, son plus jeune fils — James Mòr Stewart — et quelques filles vivaient encore. La duchesse résidait sur une île du lac Lomond tout près.
James Mòr, après s’être emparé du château et du bourg de Dumbarton l’année précédente, pour les perdre peu de temps après, s’était soit enfui du pays, soit terré quelque part.
Le roi, dans sa trentième année, était rentré dans un pays sans loi. Non pas, se rappela Rob avec un sourire, que les Écossais aient déjà formé un peuple très respectueux de l’autorité. Mais James voulait instituer la primauté de la loi inspirée de celle de l’Angleterre, où le Parlement décidait des lois qui étaient appliquées dans tout le pays. La plupart des hommes, qu’ils soient d’accord ou non avec cette initiative, étaient persuadés qu’il échouerait.
Ses nobles étaient trop puissants pour se soumettre si facilement.
En outre, que James réussisse ou non dans son entreprise, les nobles devraient continuer à défendre leurs domaines contre ceux qui les convoitaient. Cela avait été la règle depuis la nuit des temps et, malgré sa détermination à leur faire embrasser la légalité, le jeune roi ne changerait pas cette réalité de la vie écossaise, estimait Rob.
À cause de la situation stratégique d’Ardincaple sur le loch Gare et la péninsule qui le séparait du loch des Longs Bateaux, ce domaine excitait la convoitise de plusieurs hommes puissants. Lord MacAulay avait la mainmise sur le passage entre ces deux lochs et l’estuaire de la Clyde, comme ses ancêtres avant lui.
Pendant un siècle, les lairds d’Ardincaple avaient permis aux vaisseaux d’entrer et de sortir librement des lochs. D’autres voulaient maintenant imposer d’importants droits de passage.
Campbell de Lorne, un puissant lord dans les Îles qui avait de l’influence à Argyll, souhaitait l’étendre jusqu’à l’estuaire. Un parent par alliance, Pharlain d’Arrochar, avait présenté un tel projet à Lord MacAulay près d’un mois auparavant.
Quand MacAulay avait refusé de participer à un plan qui exemptait les Campbell et Pharlain d’Arrochar de tous droits de passage, ce dernier l’avait menacé de s’emparer d’Ardincaple avec son allié Campbell. Si le laird acceptait leur plan, par contre, ils partageraient généreusement une part des bénéfices avec lui.
Chapitre • 2
A ndrew sourit à l’éclat de voix de Muriella.
— Il n’y a rien qui ne va pas chez toi, jeune fille, dit-il. C’est l’homme lui-même que cela concerne, mais si tu veux savoir pourquoi il a refusé mon offre, tu devras le lui demander. Il a seulement dit que je lui faisais un grand honneur, mais qu’il ne voulait pas infliger sa personne à aucune femme.
— Infliger ! s’exclama-t-elle. Mais qu’a-t-il bien pu vouloir dire par cela ?
— Tu devras aussi le demander à MacAulay, dit Andrew dont les yeux brillaient d’un éclat mutin. Mais qu’est-ce que cela peut te faire ? Tu n’as aucune intention de te marier, du moins c’est ce que tu passes ton temps à me répéter.
— Je ne veux pas me marier, dit-elle. Certes, je ne voudrais pas d’un époux qui me dirait constamment ce que je dois faire ou penser, comme le font la plupart des hommes.
La lueur s’éteignit dans le regard d’Andrew.
— Est-ce là ce que je fais, à ton avis ?
— Parfois, dit-elle, s’empressant d’enchaîner en voyant une ride se creuser sur le front de son père. Vous savez être plus raisonnable que Mag ou Ian, ou encore que le laird de Galbraith. Galbraith nous traite, Lizzie et moi, exactement de la même façon, bien que je sois plus vieille qu’elle.
— Pas tellement, dit Andrew d’un ton neutre. Ta façon d’agir ne reflète pas toujours ton âge, jeune fille.
Comprenant qu’elle avait dépassé la mesure, Muriella s’empressa de s’excuser.
— Je n’aurais pas dû parler ainsi au sujet de Galbraith, père, ajouta-t-elle. Mais Robert MacAulay m’a irritée, et je crains que ma colère contre lui n’ait embrouillé mon jugement.
Elle sourit timidement, avant d’ajouter :
— Me pardonnerez-vous, père ?
— Oui, bien sûr, dit-il avec un sourire rassurant.
Au bout de quelques secondes, le vestige de la ride qui barrait son front se creusa de nouveau.
— Est-ce que MacAulay a été grossier envers toi ?
Comprenant qu’elle se trouvait sur un terrain glissant, elle répondit d’un ton léger.
— Je doute que vous pensiez cela, dit-elle. Il a insisté pour m’escorter jusqu’à notre porte, comme si j’étais incapable de trouver mon chemin toute seule dans notre propre forêt.
— Tu as raison, dit Andrew. Je ne retiendrai pas cela contre lui. Tu crois peut-être que tu connais nos bois aussi bien que tes sœurs, jeune fille, mais tu ne possèdes pas cet instinct qui leur permet de sentir l’approche du danger. Andrena possède en outre une conscience très aiguë de son environnement.
— Mais j’ai les mêmes aptitudes qu’elles, protesta Muriella.
— Tu partages sans doute avec tes sœurs le don de sentir mieux que la plupart des gens ce que les autres pensent ou éprouvent, acquiesça Andrew. Et tu jouis peut-être en partie des talents qui servent si bien Andrena dans la forêt. Mais tu ne cultives pas tes dons, jeune fille. Qui plus est, tu n’as jamais démontré que tu pouvais, comme Lina, sans parler d’Andrena ou encore de ta mère, sentir venir un péril.
— Mais…
— Non, ma fille, ne proteste pas, continua-t-il d’un ton sévère. Peu importe tes qualités, tu préfères t’égarer dans tes pensées plutôt que de porter à ce qui t’entoure l’attention nécessaire pour assurer ta sécurité.
Autant elle aurait aimé contester ce jugement, autant elle savait qu’il était inutile de discuter avec lui. Andrew était un père tendre et aimant, mais son caractère était imprévisible, et le contredire comportait des risques. De plus, Lina et Dree lui avaient aussi fait des observations sur la nécessité de travailler et d’aiguiser ses dons. Et elle était la première à admettre qu’elle se réfugiait volontiers dans ses pensées en marchant.
Avec une expression contrite, elle soutint son regard et dit :
— Vous avez raison, père. Voyez-vous, c’est souvent en me promenant que me viennent des idées de nouveaux récits. Mais j’essaierai de faire plus attention.
— C’est une très bonne idée, répondit-il. À présent, va, car j’ai des choses à faire avant l’arrivée de MacAulay. Il veut discuter de quelque chose avec moi et j’ai l’intention de l’inviter à déjeuner avec nous.
L’étincelle était de retour dans les yeux du laird.
— Tu pourras lui demander ce qui ne va pas chez toi, lui dit-il.
Elle se leva et lui fit une révérence, résistant à l’envie de lui dire qu’elle préférerait mourir plutôt que de poser pareille question à Robert MacAulay.
Elle était certaine qu’elle n’aimerait pas entendre la réponse.

Rob suivit le cours tumultueux et bouillonnant de la rivière jusqu’à l’endroit où elle se jetait dans le loch du haut de la falaise. Là, il observa les terres d’Arrochar qui confinaient à la rive opposée. Il avait vu la rivière qui marquait la frontière sud du territoire d’Andrew depuis le haut du col par lequel il était entré à Tùr Meiloach. Les gardes bien armés du laird l’avaient alors arrêté à trois reprises pour lui demander d’expliquer sa présence.
Il se demanda comment MacPharlain avait pu éviter les gardes au passage du nord.
Rob avait chevauché depuis Ardincaple en longeant la rive ouest du lac Lomond, confiant son cheval aux habitants d’un petit hameau en face de l’îlot Galbraith, sur lequel le laird de Galbraith vivait avec sa fille cadette. Ayant fait l’expérience du sentier périlleux et parsemé de rochers de la corniche l’année précédente avec un groupe d’hommes de Sir Ian Colquhoun, Rob avait décidé cette fois-ci de ménager sa monture et de venir à pied.
Le courant des deux rivières, au nord et au sud, était trop rapide et dangereux pour être traversé à la nage. Quant à la vertigineuse crête granitique entre le loch Lomond et Tùr Meiloach, elle était infranchissable sauf aux deux extrémités d’un col périlleux.
La façon dont Andrew Dubh MacFarlan s’y était pris pour protéger si longtemps sa famille et ce qui restait de son domaine avait rendu Rob songeur au début. Mais l’endroit où il était maintenant lui fit penser que les falaises abruptes s’élevant du loch des Longs Bateaux limitaient l’accès par ses eaux. Non loin de là, il pouvait voir le quai d’Andrew, qui ressemblait davantage à un pont-levis qu’à un débarcadère proprement dit, parce qu’il était en position verticale à ce moment-là, appuyé contre le mur de la falaise. Quand un visiteur se présentait, si Andrew l’autorisait, ses hommes abaissaient le quai, qui flottait alors sur le loch. Toutefois, en vérité, il tenait davantage du radeau que du pont, c’est du moins ce que Rob avait entendu dire. Il n’avait jamais lui-même accosté à cet endroit.
Remarquant la position élevée du soleil dans le ciel nuageux, il comprit que s’il voulait parler à Andrew avant le déjeuner, il ne devait plus tarder. Il se mit donc en route et bifurqua bientôt sur le sentier qui le ramènerait à la tour. Quelques minutes plus tard, il la vit devant, se dressant dans son enceinte de protection. Des hommes sur le chemin de ronde intérieur le regardaient du haut des murs.
Lorsqu’il fut devant la porte, les hommes le laissèrent entrer avec Scáthach sans poser de questions. Tandis que Rob traversait la cour, il entendit des cris venant d’en haut et vit un Pluff tout souriant qui lui envoyait la main de la passerelle. Il dévala l’échelle la plus proche à toute vitesse.
— J’vous accompagne à l’intérieur, sire, dit-il au visiteur. J’sais où vous trouverez le laird.
Rob regarda le garde sur les murs qui opina de la tête.
— Montre-moi le chemin, garçon, dit-il.
— Vous renverrez l’garçon pendant qu’vous parl’rez au maître, sire, lui lança le garde. Sinon, il écoutera tout c’que vous direz.
— Je doute qu’il épie les conversations privées d’Andrew Dubh, répliqua Rob.
Il tourna son attention vers Pluff.
— Je sais bien que tu n’oserais jamais écouter les miennes, ajouta-t-il avec bonne humeur.
Les yeux de Pluff s’agrandirent et il secoua la tête énergiquement.
— J’ferais jamais ça, dit-il à Rob. J’suis pas fou !
— Je n’ai jamais pensé que tu l’étais, garçon. Et si on entrait ?

Murie se tenait près du mur dans la petite pièce où son père gardait ses documents importants et administrait son domaine. À sa gauche se trouvaient les étagères où étaient rangés ses livres de comptes et d’autres parchemins. Derrière elle, il y avait la grande table et le fauteuil à deux accoudoirs où il travaillait, sermonnait les têtes fortes ou accueillait les hommes venus jusqu’à Tùr Meiloach pour lui jurer fidélité.
Il avait aussi de temps à autre admonesté l’une ou l’autre de ses filles. Murie savait qu’elle aurait droit à sa colère s’il la surprenait maintenant. Si elle avait pénétré dans son sanctuaire, c’était en raison du mur commun qu’il partageait avec la grande salle en bas. Devant elle, à la hauteur des yeux en se dressant sur la pointe des pieds, se trouvait une petite ouverture percée dans le mur qui offrait une vue plongeante sur la grande salle. À cet instant précis, elle voyait Andrew assis à la table d’honneur sur l’estrade.
Sa sœur Lina l’avait surprise une fois dans la pièce privée du laird et elle l’avait tancée vertement pour son comportement. Mais si Lina avait ébruité l’incident, Murie n’en savait rien, et elle était sûre que Dree, si elle en avait été informée, l’aurait réprimandée à son tour. Quoi qu’il en soit, ses deux sœurs étaient à Dumbarton, alors c’était son secret à présent, et tant que Murie pouvait voir Andrew en bas, elle n’avait rien à craindre.
À ce moment-là, Pluff apparut dans l’entrée principale, et son attitude triomphante lui apprit qu’elle n’avait pas attendu en vain. Le garçon pénétra dans la grande salle, suivi de MacAulay.
— J’vous amène maître Robert MacAulay, laird, dit Pluff d’une voix assez forte pour que tous, en haut et en bas de l’escalier et dans la grande salle tout entière, puissent l’entendre.
— Je te remercie, Pluff, dit Andrew. Tu peux aider les garçons à installer les tréteaux, si tu veux. Et ce qui te concerne, garçon, ajouta-t-il en regardant MacAulay, je t’emmène dans ma pièce privée. Nous pourrons parler à l’abri du vacarme qu’ils feront ici en installant les tables pour le repas de midi. Tu déjeuneras avec nous, n’est-ce pas ?
MacAulay acquiesça d’un hochement de tête, et Muriella, prévenue qu’il ne lui restait que peu de temps, se détourna rapidement de l’ouverture pour se lancer vers la porte.
Celle-ci s’ouvrit au moment où elle s’apprêtait à l’atteindre, lui révélant la présence de sa mère.
— Que fais-tu ici ? demanda Lady Aubrey MacFarlan en fronçant les sourcils.
— Je… je voulais voir…
Murie fit une pause, puis déglutit fortement. Il lui faudrait dire la vérité à sa mère, une partie du moins.
— Tu voulais voir quoi ? demanda Lady Aubrey, dont le ton de voix s’était durci de façon inquiétante.
Murie répondit rapidement.
— Père a dit que Robert MacAulay d’Ardincaple viendrait le voir pour lui parler et qu’il déjeunerait peut-être avec nous. Je me suis souvenue de cette ouverture dans le mur ici, et… mère, il m’a révélé que Robert MacAulay… qu’il, je veux dire que père m’avait offerte en mariage à MacAulay l’été dernier quand il était ici avec Ian. Je voulais seulement voir… c’est-à-dire entendre…
— Tu n’as aucune raison de venir dans cette pièce sans la permission de ton père, Muriella, l’interrompit sévèrement Lady Aubrey. Que tu te sois introduite ici pour l’espionner est un manquement à la bienséance qui dépasse…
Lady Aubrey s’arrêta pour reprendre son souffle et lui demanda :
— Mais qu’est-ce qui a bien pu te passer par la tête ?
— J’étais simplement curieuse et…
Un peu tardivement, elle comprit qu’offrir comme excuse à ses parents cette curiosité qu’ils lui reprochaient si souvent ne l’aiderait guère. Elle se tut donc. Bien qu’elle arrivât parfois à charmer son père pour se sortir d’une impasse, de telles tactiques demeuraient sans effet auprès de sa mère.
Un frisson la traversa quand l’image de son père escaladant l’escalier avec Robert MacAulay lui vint à l’esprit. S’ils entraient et la trouvaient là, en train d’être réprimandée par sa mère…

Laissant Scáthach jouir de la chaleur du foyer, Rob suivit Andrew Dubh le long de l’escalier à vis. Il se demanda de nouveau si Lady Muriella avait rapporté au laird l’intrusion de Dougal. Andrew n’en avait pas parlé en bas et gardait le silence maintenant. La plupart des gens n’abordaient que des sujets superficiels ici, car le puits de l’escalier qu’ils gravissaient en tournant propageait les voix un peu trop facilement.
Au même moment, Rob entendit des pas plus légers et plus rapides que les leurs au-dessus d’eux. Cependant, il ne vit personne ni n’entendit aucune voix.
Après avoir atteint le palier suivant, Andrew ouvrit la porte à sa droite, qui donnait sur la pièce où lui et Rob avaient discuté brièvement l’année précédente. Cette pièce était semblable à celle que Lord MacAulay utilisait pour s’occuper des affaires d’Ardincaple.
Toutefois, celle d’Andrew était plus petite. Elle comportait une grande table derrière laquelle se trouvaient un fauteuil rembourré de coussins rouges et pourvu de deux accoudoirs, des tablettes encombrées de parchemins enroulés et de livres de compte, et quelques chaises. Dans le coin gauche au fond, sous une étroite fenêtre si profondément enfoncée dans le mur épais que le volet rejeté sur le côté devait rarement servir, se trouvait un grand panier contenant des documents enroulés — des chartes ou des cartes, supposa Rob.
En faisant un geste ample, Andrew dit :
— Tire-toi une chaise et assieds-toi, garçon. Mag m’a dit que tu venais chercher conseil ici, et je t’aiderai volontiers si je le peux. Pour être franc, toutefois, j’ai rarement posé un pied à l’extérieur de Tùr Meiloach depuis que j’y suis arrivé il y a vingt ans, et je vois difficilement en quoi je pourrais t’être utile.
Rob attendit poliment qu’Andrew se soit assis dans son fauteuil avant de l’imiter.
— Vous en savez plus que quiconque à propos d’un certain homme, milord, dit enfin Rob.
— C’est donc au sujet de Pharlain que tu désires m’interroger.
— Oui, et si vous connaissez Campbell de Lorne, j’apprécierais aussi toute information dont vous disposez le concernant. Je crois que votre dame est parente avec lui.
— Elle est la cousine de Campbell d’Argyll, en effet, confirma Andrew. Il vit juste de l’autre côté du loch. Mais Campbell de Lorne habite bien plus loin, sur l’estuaire de Lorne. J’en sais peu à son sujet, ajouta-t-il en frottant son menton rugueux.
Remarquant le geste, Rob soupçonna que son hôte pesait ce qu’il devait lui dire et jusqu’où il pouvait aller. Il décida de laisser l’homme réfléchir.
Andrew se cala dans son fauteuil et fit une sorte de grimace avant de poursuivre.
— Je ne fais confiance à aucun Campbell, à l’exception d’Argyll, dit-il, et seulement pour les affaires de famille. D’après ce que j’ai pu apprendre d’Argyll au cours des ans, il n’aime pas beaucoup Lorne. Vois-tu, Lorne a souvent mal agi. D’aucuns racontent qu’il a commis plus d’un assassinat, mais Argyll ne fait rien pour le mettre au pas. Mais que fais-tu là, toi ? s’exclama-t-il quand un petit chat au long pelage orange et blanc sauta sur la table entre les deux hommes.
— Il est sorti de derrière ce panier de cartes là-bas, dit Rob, qui sentit une rare pointe de gaieté l’animer. C’est là qu’il devait dormir.
Le chat regardait Rob tandis qu’Andrew tendait la main pour le saisir. S’esquivant sans peine, il sauta sur les genoux de Rob et le regarda d’un air interrogateur avec ses yeux dorés. À l’exception de sa moustache, de sa poitrine et de l’extrémité de ses pattes qui étaient blanches comme neige, le chat était tout orange.
— Dépose-le sur le sol, dit Andrew. Il ne devrait pas être ici. Mon épouse a dû entrer pour faire le ménage et n’a pas remarqué qu’il l’avait suivie.
— Il ne me dérangera pas, dit Rob en caressant le pelage soyeux. Quel est son nom ?
— Ansuz, répondit Andrew en faisant la grimace. Un nom idiot pour un chat.
— Il porte le nom d’un dieu runique qui tient dans sa main la destinée des hommes, dit Rob.
— Ne me dis pas que tu crois aux runes, demanda Andrew.
— Non, admit Rob. Mais je connais les légendes. Je soupçonne d’après son nom que sa propriétaire est Lady Muriella.
— Tu te trompes, alors, dit Andrew avec un sourire. Il appartient à sa sœur Lachina, qui, comme tu le sais, a épousé Sir Ian et vit à Dumbarton. En raison des dimensions du château et du bruit qui y règne, ils ont décidé qu’Ansuz serait plus heureux ici, et il semble plutôt satisfait de son sort. Mais je ne l’ai jamais vu s’attacher si vite à un étranger.
— Les animaux m’aiment en général, dit Rob. Mais vous disiez… au sujet de Campbell de Lorne…
— Oh, seulement que je ne le connais pas personnellement. Je peux simplement te dire qu’aucun Campbell ne soutient le désir de Jamie Stewart d’imposer ses lois au pays. À l’instar du Seigneur des Îles, les Campbell et bien d’autres Highlanders qui sont ses vassaux, pensent qu’ils n’ont pas de comptes à rendre au roi d’Écosse. À leurs yeux, le Seigneur des Îles est égal sinon supérieur à Sa Majesté. Et leur maître vit trop près d’eux pour qu’ils osent le défier.
— Et qu’en est-il de Pharlain, sire ? Je sais bien qu’il s’oppose à Jamie et qu’il a soutenu la maison d’Albany. Peut-on le compter comme un partisan du Seigneur des Îles ?
— En ce qui concerne la ferveur de son appui, présent ou passé, je ne peux me prononcer, dit Andrew. Pharlain ne s’intéresse qu’à ceux qui le soutiennent, lui.
— Il a conduit une armée aussi loin que Doune pour soutenir Albany, l’an dernier, quand lui et ses acolytes ont tenté de ravir le trône de Jamie, lui rappela Rob.
— C’était lors de son deuxième Parlement, en effet, dit Andrew. Mais Pharlain est rentré à Arrochar quand les hostilités ont commencé et il a ramené la plupart de ses gens avec lui.
— Son fils, Dougal, était aux côtés de James Mòr Stewart quand il s’est emparé du château royal et du bourg de Dumbarton, fit remarquer Rob.
— Cela me rappelle que tu en sais beaucoup à propos de Dougal et de Dumbarton, dit Andrew en se remémorant l’épisode. À mon avis, Dougal est le digne rejeton de son père criminel, et plus vite les deux seront sous terre, mieux cela vaudra pour moi. Oui, mais écoute-moi maintenant, ajouta-t-il avec un sourire chagrin. J’avais Dougal sous ma botte l’an dernier et je l’ai laissé partir, espérant que Pharlain prendrait acte de ce geste de clémence et s’en inspirerait. S’il l’a fait, toutefois, je n’en ai pas entendu parler.
Andrew fit une courte pause pour regarder Rob de dessous ses sourcils broussailleux.
— J’ai entendu dire que tu avais aperçu Dougal sur mes terres, dit-il.
Ainsi, la jeune fille avait bien rapporté l’incident à son père.
— Je suis heureux que Lady Muriella vous l’ait dit, sire.
— Pourquoi ne l’aurait-elle pas fait ?
Rob s’en voulut de sa maladresse.
— Je ne voulais pas jeter le doute sur la jeune dame, dit-il d’un ton sincère, seulement exprimer mon soulagement que vous l’ayez appris si vite.
— Mes hommes veillent au grain près des cols, dit Andrew, d’un air plus rusé que Rob ne l’estimait nécessaire. À moins qu’ils ne se présentent avec une armée, je préfère voir ce que les intrus ont en tête, plutôt que de les arrêter avant qu’ils n’aient révélé leurs intentions. En particulier quand ils s’aventurent seuls sur mes terres, car ce sont souvent des hommes qui fuient Arrochar pour se joindre à moi.
— Je doute que vous pensiez que c’est là l’intention de Dougal, sire.
— Bien sûr que non, acquiesça Andrew. Ce que je crois, c’est qu’il met à l’épreuve l’une ou l’autre des légendes qu’il a entendues au sujet de Tùr Meiloach. Il est parvenu à s’infiltrer sans être aperçu deux fois l’an dernier, alors j’ai accru la garde afin de m’assurer que cela ne se reproduise pas.
— Comment pourrait-il vérifier que des armées entières ont été englouties ici ? demanda Rob avec précaution. Ou que des éboulis ensevelissent les intrus, ou que des oiseaux et des animaux anormalement féroces les taillent en pièces ?
Andrew sourit.
— Je vois que tu as aussi entendu quelques-uns de ces récits, dit-il. Je devine au ton de ta voix que tu y crois aussi peu que le prétend lui-même Dougal.
— Dougal fait partie du clan MacFarlan, lui rappela Rob. Sans doute se croit-il en sécurité autant que tout autre membre sur sa terre.
— Tùr Meiloach ne protège que les vrais MacFarlan, répondit Andrew, plus brusquement qu’il ne l’avait fait jusqu’à présent. Cela n’inclut que les MacFarlan qui suivent leur chef légitime, pas ceux qui se rangent derrière l’usurpateur assassin. Et c’est ce que notre Lina a dit à Dougal l’an dernier. Elle l’a averti sans détour que Tùr Meiloach le trahirait. Mais tu ne m’as pas répondu, garçon. Crois-tu en de tels sanctuaires où un clan serait à l’abri de ses ennemis ?
— Si vous me dites que ces histoires sont vraies, sire, je ne vous offenserai pas en refusant de vous croire, dit Rob avec diplomatie. J’admettrai cependant que j’accorde plus de foi aux choses que j’ai constatées moi-même. Et jusqu’à maintenant, je me suis promené ici en toute sécurité.
— Naturellement, puisque tu es mon invité ici, dit Andrew. Mais ma fille m’a dit qu’elle t’avait rencontré ce matin près du versant nord-est. Est-ce là que tu as vu Dougal, ou l’as-tu surpris hier, quand tu es entré par le col au sud ?
Ne sachant pas si Andrew avait déduit la route qu’il avait prise ou s’il voulait lui faire la démonstration que son territoire était bien gardé, Rob répondit prudemment.
— Je l’ai vu ce matin sur le versant nord-est, sire.
— Alors, c’est par là que tu as rencontré notre Muriella ?
— J’ai rencontré la jeune dame avec le garçon Pluff près de la lisière des bois, dit Rob en faisant mine de ne pas attacher trop d’importance au lieu précis de la rencontre.
Il aurait pu s’épargner cet effort. Le vrillant du regard, Andrew lui demanda :
— Dans ce cas, à quel endroit l’as-tu d’abord aperçue ?

Muriella était heureuse que la porte restée ouverte ait permis à Lady Aubrey d’entendre le pas des hommes qui gravissaient l’escalier. Elle doutait toutefois que le bref répit entre ce moment et leur fuite précipitée du repaire d’Andrew pour se rendre à l’étage au-dessus lui soit d’un grand secours.
Les deux femmes entrèrent dans la chambre que Murie avait autrefois partagée avec ses deux sœurs, et Lady Aubrey ferma la porte derrière elle.
— Nous continuerons notre conversation ici, dit-elle. Je pense que ton père a l’intention de parler à Robert MacAulay dans sa pièce privée.
— Oui, mère, c’est ce que je l’ai entendu dire, répondit tranquillement Muriella.
— Tu n’aurais pas dû entendre un seul mot de leur conversation, ajouta Lady Aubrey austèrement. En vérité, Muriella, ton comportement me chagrine. Je croyais t’avoir enseigné de meilleures manières.
Ces deux dernières affirmations suscitèrent un fort sentiment de culpabilité chez Murie, plus que tout ce que sa mère avait pu dire dans la pièce d’Andrew.
— Mère, c’est moi qui suis coupable, pas vous, dit-elle. Parfois, ma curiosité est si grande que je me sens incapable de la maîtriser. Et quand c’est le cas, je n’arrive plus à penser.
— Alors, tu dois apprendre à réfléchir d’abord, dit Lady Aubrey sèchement.
— Et qu’allez-vous faire ?
— Je devrais t’interdire de déjeuner avec nous, mais notre hôte pourrait se demander la raison de ton absence, répondit Lady Aubrey. Ma foi, je ne sais même pas pourquoi il voulait parler à ton père. Après tout, il est possible que…
Quand elle s’interrompit, l’expression de son visage informa Murie qu’elle pensait à la même chose qu’elle. Celle-ci dit rapidement :
— Robert MacAulay n’est pas venu ici demander ma main, mère. J’en suis absolument certaine.
— Comment peux-tu en être sûre ? Peut-être a-t-il changé d’avis depuis l’année dernière ?
La lueur qui s’était allumée dans les yeux de son père quand il lui avait suggéré de demander à MacAulay au déjeuner ce qui n’allait pas chez elle lui revint à l’esprit. Murie eut alors le pressentiment affolant que sa mère pouvait avoir raison. Le bon sens lui suggérait autre chose, parce que MacAulay n’avait montré plus tôt que de l’irritation à son égard. Malgré tout, elle demeurait perplexe.
En vérité, cet homme s’était vraiment comporté comme s’il avait le droit de lui dire quoi faire.

Le silence dans la pièce d’Andrew s’étirait au point de rendre Rob mal à l’aise. Il n’avait aucun désir de répondre à la question directe de son aîné concernant l’endroit exact où il avait vu Muriella ce matin-là. Sur ses genoux, Ansuz ronronnait avec satisfaction, et Rob se demanda un moment ce que penserait ce chaton de Scáthach.
— Réponds-moi, garçon. Où était-elle ?
Rob soutint le regard d’Andrew un moment avant de parler.
— Sauf votre respect, sire, je préférerais discuter de Pharlain ou de Dougal, dit-il enfin. Je sais bien toutefois qu’avant de le faire, vous voudrez connaître la raison de mon intérêt pour eux.
Percevant la curiosité dans le regard du laird, il enchaîna :
— Mon père pense qu’Ardincaple pourrait être en danger. Il craint que Pharlain et Campbell de Lorne — peut-être même tous les Campbell — ne veuillent dominer la région.
— Dominer ? Dans quel sens ?
— Il croit qu’ils veulent s’emparer du château et exiger des droits de passage pour entrer et sortir du loch Gare et du loch des Longs Bateaux, expliqua Rob sans détour.
— Par les Parques, l’un d’entre eux l’a-t-il déclaré ouvertement ?
— Pharlain lui a dit qu’avec tous ces bateaux qui allaient et venaient, nous devrions percevoir un droit de passage de tous, à l’exception des nôtres, expliqua Rob. Il a ajouté que si père refusait de le faire et de partager les bénéfices avec eux, ils se chargeraient de percevoir eux-mêmes ces droits.
— Laisse-moi voir si je te suis bien, dit Andrew. Je sais que le clan MacAulay domine les deux rives du loch Gare. Quant aux Campbell, ils contrôlent la rive ouest du loch des Longs Bateaux, depuis l’estuaire jusqu’à la tête du loch, où leurs terres rejoignent Arrochar. Ou bien ils feront payer tous les autres qui entreront dans ces deux lochs, ou les seuls qui paieront, si MacAulay est d’accord, seront les navires entrant dans le loch des Longs Bateaux. Ce sont ceux qui viennent ici ou qui font la navette jusqu’à Craggan, qui appartient aux Colquhoun. Veulent-ils vraiment mettre Colquhoun en colère ? N’oublie pas qu’Ian Colquhoun est gouverneur de Dumbarton, une forteresse royale. Bon sang, Sa Majesté le roi est leur ami !
— Les Colquhoun sont mes amis et les vôtres également, dit Rob. Mon père, vous le savez bien, est un homme qui désire la paix par-dessus tout, à l’instar des Colquhoun. Pharlain et, de toute évidence, Campbell de Lorne croient qu’ils peuvent forcer de tels hommes à se soumettre à leur volonté. Pharlain a dit à mon père que Colquhoun passe le plus clair de son temps à Dunglass depuis qu’Ian habite à Dumbarton, tout près. Il affirme que puisqu’il ne maintient plus qu’un petit personnel et quelques gardes à la tour de Craggan, il ne serait pas inquiété par de tels droits.

Muriella considérait toujours la terrifiante possibilité que MacAulay ait pu changer d’avis, et qu’il fût venu ici pour vérifier si l’offre d’Andrew tenait toujours. Lady Aubrey l’arracha à ses pensées.
— J’ignore quelle punition tu mérites, Muriella, dit-elle, mais je sais que tu dois changer cette jupe crasseuse et te laver le visage et les mains avant de descendre déjeuner. Tibby sera bientôt là, alors je te laisse l’attendre. Assure-toi qu’elle te peigne et te coiffe d’une manière un peu plus convenable.
— Oui, mère, dit-elle. Je suis désolée de vous avoir déçue.
— Alors, sois plus prudente à l’avenir, ma chérie, dit gentiment Lady Aubrey. Je t’attends en bas.
Murie la regarda sortir. Puis, elle se tourna vers la table de toilette et versa l’eau froide de l’aiguière dans la cuvette. Il lui semblait qu’elle se retrouvait dans les ennuis plus souvent depuis que Lina et Dree étaient parties. Son comportement avait-il à ce point empiré, ou ses parents étaient-ils simplement plus attentifs à ce qu’elle faisait que lorsqu’il y avait trois filles à la maison ?
Elle n’avait pas encore résolu cette question quand Tibby entra pour l’aider à faire sa toilette.
La servante, ronde et d’humeur joviale, leva les mains au ciel.
— Qu’avez-vous fait de c’te malheureuse robe rose, m’lady ? On dirait qu’vous v’nez de dévaler une montagne de boue.
— Je vais mettre ma robe jaune avec les rubans blancs, Tib, dit Murie. Mère voudrait que tu coiffes mes cheveux aussi, si tu veux bien.
— C’t’une bonne idée, dit Tibby. Y avait-il un ouragan dehors que nous n’avons pas entendu dans la tour ?
Murie savait qu’il était inutile de s’impatienter des taquineries de Tibby. La servante la connaissait depuis sa petite enfance et ne se laissait reprendre que par le laird, Lady Aubrey ou sa propre mère, Annie Wylie.
— Dénoue mes tresses, Tib, dit Murie, et place mes cheveux dans un filet. Nous aurons des visiteurs à la table d’honneur.
— Oui, bien sûr, maître Robert MacAulay d’Ardincaple, répondit Tibby. J’ai jeté un p’tit coup d’œil sur l’homme avant qu’lui et le laird quittent la grande salle. Y était ici l’année dernière, non ?
— Je ne veux pas parler de lui, répondit Murie. Je désire seulement changer de vêtements.
— Oh, oui, bien sûr, dit Tibby avec un sourire entendu.
Muriella serra les dents et commença à se frotter le visage. Même Tibby ne croyait pas à sa décision de ne jamais se marier.

— Il est possible que l’imposition de droits de passage n’irrite pas les Colquhoun, dit Andrew, mais je parie qu’ils seraient indignés de voir Pharlain ou les Campbell s’emparer de la péninsule. En vérité, si Campbell de Lorne est impliqué, je commence à soupçonner la griffe du Seigneur des Îles dans cette machination, parce que c’est à Alexander des Îles, et non à Jamie, que tous les Campbell prêtent allégeance.
Le chat, Ansuz, qui ronronnait toujours, plaça sa tête dans la main de Rob, qui la caressa machinalement tout en pesant les doutes d’Andrew. Il dit enfin :
— J’incline à penser comme vous, sire. Toutefois, mon père jouissait d’une relation paisible avec Argyll et rejette toute possibilité qu’il soit complice d’une telle conspiration.
— Oui, je comprends, dit Andrew, pensif. C’est dommage, mais…
Il s’interrompit quand deux coups discrets furent frappés à la porte avant de reprendre.
— Cela veut dire que notre déjeuner est prêt à être servi, garçon, dit-il. Tu voudras sans doute faire un brin de toilette avant de te joindre aux dames. Je t’accompagnerai donc de l’autre côté du palier jusqu’à ma chambre à coucher, où tu peux utiliser la cuvette et tout ce qui te sera utile. Mais avant tout, dit-il en se levant, je pense que ma fille s’est aventurée là où elle n’aurait pas dû ce matin. Si j’ai tort…
Rob soupira.
— Vous n’avez pas tort, sire. J’aurais dû vous le dire tout de suite.
— Très bien, très bien, je voulais juste m’en assurer, dit Andrew.
Chapitre • 3
M uriella prenait sa place habituelle auprès de sa mère à la table d’honneur quand Andrew apparut à l’entrée du passage voûté. Il arrivait de l’escalier privé débouchant dans la grande salle au nord-est, juste au-delà du bout de l’estrade où étaient assises les dames.
Robert MacAulay suivait Andrew, et, à la grande surprise de Murie, Ansuz marchait sur les talons de leur invité. Jetant un coup d’œil sur Scáthach, qui était étendue près du feu crépitant du grand foyer, Murie vit le gros chien se lever pour s’approcher.
Ansuz s’arrêta et le toisa d’un air menaçant, mais le chien continua sans s’en laisser imposer. Le petit chat fit alors le gros dos, ses poils se hérissèrent, et il émit un sifflement.
Scáthach leva la tête et regarda Robert MacAulay, comme si elle lui demandait son avis. Regardant les deux animaux à tour de rôle, MacAulay fit un petit geste, et Scáthach passa nonchalamment à côté du chat pour aller s’étendre près du passage voûté.
— Ansuz s’aventure rarement dans la grande salle, fit observer discrètement Lady Aubrey. Il passe la majeure partie du temps dans le solier.
— Ce chat idiot reste en haut parce qu’il n’aime pas les chiens et il y en a presque toujours ici, dit Andrew. Il doit t’avoir pris en affection, Rob.
— Mais pas Scáthach, dit Murie, remarquant que, bien que le petit chat parût plus calme, il restait sur place et continuait de regarder le chien d’un air désapprobateur.
Lady Aubrey dit à MacAulay :
— Est-ce là le nom de votre chien, sire ?
— Oui, milady, répondit Rob alors qu’Andrew lui faisait signe de venir à sa droite.
Les yeux de Lady Aubrey pétillèrent.
— Alors, je soupçonne que vous vous intéressez au folklore des Highlands, dit-elle en jetant un regard sur Murie.
— Peut-être est-ce quelqu’un d’autre qui a nommé ce chien, dit Murie d’un ton léger.
Si MacAulay avait trouvé une répartie appropriée, elle ne l’aurait jamais su, car à ce moment-là, Andrew leva une main, réclamant le silence dans la salle, pour dire la prière et bénir le repas.
Puis, après avoir invité du geste les convives à s’asseoir, il prit place à son tour et dit à Lady Aubrey :
— Comme vous pouvez le constater, milady, j’ai invité ce jeune homme à déjeuner avec nous. Je vous ai informée qu’il logeait dans le cottage de Mag et vous vous rappellerez sûrement l’avoir vu au mariage de Lina et d’Ian.
— En effet, dit Lady Aubrey en lui souriant. J’espère que vos parents se portent bien, sire. Il y a un certain temps que je les ai vus.
— Ils sont tous les deux en très bonne santé et d’excellente humeur, milady, répondit-il. Ma mère m’a demandé de vous transmettre ses hommages et son affection.
Murie regardait fixement son assiette, essayant d’ignorer l’effet que la présence de MacAulay produisait sur elle.
Quand il n’était pas irrité, il avait certainement une voix agréable, calme et mélodieuse. Elle aurait aimé l’entendre réciter de la poésie ou raconter une histoire. Puisqu’il était au courant de l’existence de ces femmes guerrières, il devait connaître d’autres grandes légendes et épopées du folklore écossais. Mais il y avait plus que sa voix qui excitait ses sens. Il serait plus sage pour elle de l’ignorer.
L’écuyer tranchant avait rempli son office et le serviteur Peter Wylie tenait le plateau de viandes découpées pour qu’Andrew puisse faire son choix. Le laird déposa deux tranches juteuses sur le plateau de Lady Aubrey et s’en servit plusieurs lui-même. Puis, Peter se déplaça pour servir leur invité et, enfin, ce fut au tour de Muriella.
Elle sélectionna ses deux tranches habituelles et entendit Andrew dire abruptement à Lady Aubrey :
— Votre fille s’est éloignée de la tour plus loin que je ne l’aurais souhaité, madame. Cela me déplaît.
Murie s’immobilisa, une tranche de viande suspendue au bout de son couteau. Au-dessus du plateau, son regard croisa celui de Peter, mais le visage du serviteur resta de marbre, comme toujours.
Qu’il fût au courant ou non que MacAulay l’avait trahie auprès d’Andrew, elle savait que Peter ne serait pas sympathique à sa cause.
Puis, elle se souvint que Pluff savait également où elle s’était rendue. Elle regarda le garçon, assis près de MacNur, un homme de forte carrure, qu’il aidait dans sa tâche qui consistait à veiller sur les animaux dans l’enceinte.
Mais Pluff ne s’intéressait qu’à son repas, et l’expérience rappela à Murie qu’il ne rapportait pas plus ce qu’elle faisait à Andrew qu’à MacNur.
Le traître ne pouvait être que MacAulay. Elle aurait bien aimé voir comment il réagissait aux paroles d’Andrew. Mais pour bien le voir, elle aurait dû se pencher vers l’avant et regarder au-delà de ses deux parents. Elle décida qu’il était préférable de ne pas paraître ébranlée par le commentaire de son père et qu’elle se justifierait facilement.
— J’ai appris que ce matin, elle s’était rendue près du col au nord-est, continua Andrew.
Il mastiquait en parlant, mais Murie le comprenait très bien et pouvait aussi sentir la contrariété croissante de sa mère à côté de lui.
La première question était de savoir lequel des deux la réprimanderait. Et la seconde, quand étranglerait-elle Robert MacAulay ?

Rob avait aussi entendu les commentaires qu’Andrew avait faits à sa dame. Il aurait été plus heureux si le laird s’était abstenu d’en parler au moins jusqu’à ce que le repas soit terminé. Mais ce qu’Andrew Dubh décidait de faire sous son toit dans sa propre famille et le moment qu’il choisissait pour le faire ne le regardait pas.
Il porta donc toute son attention sur sa nourriture. C’était un repas simple, mais bien cuit et rôti à point. Bien qu’il manquât un peu de la variété des repas courus d’Ardincaple ou de la forteresse royale auxquels il était habitué, Rod était doté d’un esprit pratique et faisait toujours honneur à la table du moment. La nourriture procurait au guerrier l’énergie dont il avait besoin pour bien faire son travail. Par conséquent, il mangeait ce que son hôte ou son serviteur lui présentait sans jamais se plaindre.
Rob prenait également soin d’étudier son environnement. Il leva donc les yeux de temps à autre afin de passer discrètement en revue les gens d’Andrew assis aux tables à tréteaux dans la salle basse. Il aperçut au passage le magnifique profil de Lady Muriella et sut sans hésiter qu’elle était en colère. Il ne doutait pas qu’il en était l’objet et il se demanda si elle le lui dirait. D’après ce qu’il avait déjà vu d’elle, il estima qu’elle n’hésiterait pas à lui livrer le fond de sa pensée, bien que cela ne lui servirait pas à grand-chose.
Il retourna à sa nourriture et remarqua peu après que des serviteurs installaient un paravent pour isoler l’estrade de la salle basse.
— Je voudrais toucher un mot ou deux à ma fille avant que nous parlions, mon garçon, lui dit alors discrètement Andrew.
— Alors, vous m’excuserez sans doute, sire, dit Rob en prenant le linge offert à chaque convive pour essuyer son couteau.
— Non, non, garçon, dit Andrew. Achève ton repas et ne t’occupe pas de moi. Après tout, il me reste peu de choses à ajouter. Nous sortirons de table ensemble quand tu auras fini.
Autant Rob aurait aimé insister, autant il répugnait à offenser le laird, dont il voulait encore obtenir l’avis. Alors il retourna à son repas.
Il n’avait pas sitôt obéi au laird qu’Andrew congédia les serviteurs et s’adressa sévèrement à sa fille.
— Tu m’as désobéi, Muriella, et je pense que tu le sais bien. Tu aurais dû me dire où tu étais allée et que tu avais vu Dougal MacPharlain de tes propres yeux.
— Mais je ne l’ai pas vu !
— Assez, répliqua Andrew. Je ne tolérerai pas d’impertinences. De plus, tu sais bien que ces faux-fuyants ne te vaudront que des désagréments. Tu as dépassé la limite cette fois-ci, jeune fille, en t’aventurant dangereusement près de ce col, et je tiens à mettre un terme à un tel comportement. Tu resteras à l’intérieur de l’enceinte pour les deux prochaines semaines.
Rob entendit le hoquet de surprise de Muriella et fut persuadé qu’une telle punition ne lui avait jamais été infligée auparavant. Elle l’avait toutefois amplement méritée, et il ne ressentait pas la moindre pitié pour elle.
En jetant un coup d’œil à la dérobée, il vit des paroles de protestations commencer à se former sur ses lèvres.
Elle regarda sa mère et vit qu’elle n’obtiendrait aucune aide de sa part. Elle se mordit alors la lèvre inférieure comme si elle voulait y enfermer les périlleuses paroles.
Cela n’avait pas échappé à Andrew.
— Tu fais bien de tenir ta langue, jeune fille, dit-il d’un ton sévère. Je sais combien tu te plais à faire tes promenades, alors il ne te faudra sans doute que quelques jours d’un tel confinement pour te ramener à la raison.
Rob maugréa dans sa barbe, estimant que le laird avait cédé devant la détresse de sa fille. Mais cela ne le regardait pas non plus.
— Merci, père, dit Muriella, avec une note de profond soulagement dans la voix.
— Ne me remercie pas tout de suite, dit le laird. Peter Wylie t’accompagnera partout où tu iras. Et j’ai bien l’intention de lui donner des instructions strictes concernant les limites de tes promenades. Tu n’iras pas plus loin que Peter ne t’y autorisera. Et je t’interdis de le harceler pour qu’il t’accorde plus de liberté, ajouta-t-il d’un ton autoritaire. Si tu essaies, cela ne fera qu’empirer ta situation. Me suis-je bien fait comprendre, jeune fille ?
— Oui, mais d’être sous la surveillance d’un serviteur, même s’il s’agit de Peter ! Quelle honte…
Des larmes baignèrent ses yeux et l’une d’elles coula lentement le long de l’une de ses joues soyeuses, qui étaient devenues pâles.
— C’est une punition sévère, je te l’accorde, dit Andrew. Je pourrais peut-être l’adoucir un peu… Si tu acceptes… et…, ajouta-t-il quand ses larmes eurent cessé comme si elle avait fermé un robinet, et que l’ombre d’un sourire se dessinait sur ses lèvres, … et si lui aussi est d’accord, compléta le laird.
Elle écarquilla les yeux.
— Peter ?
— Non, non, dit Andrew. Je pensais à Rob MacAulay, ici, et il se tourna vers Rob avec un sourire ingénu. Puisque tu resteras sans doute ici à Tùr Meiloach quelques jours de plus, jusqu’à ce que nous démêlions ce que tu dois faire, je n’ai aucun doute que tu accepteras d’escorter cette jeune fille de temps à autre, n’est-ce pas ? Vois-tu, tu as démontré qu’elle peut t’écouter, alors elle ne te causera aucun ennui.
Rob demeura bouche bée et regarda le laird avec stupeur.

La colère de Muriella s’atténua quand elle lut le désarroi sur le visage de MacAulay. Mais elle revint en force quand il fut assez remis de sa surprise pour répondre d’un ton neutre.
— Je suis entièrement à votre service tant que je demeure ici, milord.
— Alors, tout est pour le mieux ! s’exclama Andrew. Ma fille restera dans le solier cet après-midi et réfléchira à ses fautes pendant que nous continuerons notre discussion. J’ose espérer que tu dîneras avec nous, et peut-être, si elle se comporte bien, tu pourrais l’emmener faire une petite promenade après. Tu as montré de l’intérêt pour le paysage d’ici et je voudrais que tu puisses voir tout ce que tu désires. Si tu l’emmènes, elle pourra répondre à toutes tes questions.
Murie était bouillante de colère, mais aussi consciente de la présence de sa mère assise avec raideur à ses côtés. Ignorant si Lady Aubrey partageait ses sentiments ou ceux d’Andrew, Murie garda le silence. Puisque son père l’avait pour ainsi dire châtiée publiquement, des protestations seraient inutiles de toute façon. Il était possible qu’aucune des personnes assises aux tables à tréteaux dans la salle basse n’ait entendu ce qu’il avait dit. Pourtant, en renvoyant les serviteurs comme il l’avait fait, il avait à peu de choses près annoncé son intention de la sermonner.
Mais le principal outrage était que Robert MacAulay avait tout rapporté à son père. Sa première intention, quand Andrew avait dit que MacAulay pouvait l’escorter, fut qu’elle ignorerait ce prétendu allégement à sa punition et resterait à l’intérieur. Mais d’être vue accompagnée de Peter serait trop humiliant pour elle et elle savait que c’était là l’intention première d’Andrew. Il était vraiment en colère contre elle.
Mais comme toujours, ce père rusé avait fait passer ses objectifs d’abord. Et le principal demeurait le même que l’année précédente, c’est-à-dire de la marier à MacAulay. Il y gagnerait un troisième guerrier bien établi comme beau-fils, qui l’aiderait à regagner le territoire que son cousin Pharlain lui avait usurpé quand Andrena venait à peine de naître.
Elle irait faire cette promenade avec MacAulay, décida enfin Murie. Si elle ne pouvait lui faire regretter d’avoir rejeté l’offre de son père l’année précédente, elle pouvait au moins lui dire ce qu’elle pensait de lui, pour l’avoir trahie auprès d’Andrew.

Rob avait le sentiment qu’Andrew l’avait attiré dans un maelström, et il ne voyait aucune manière diplomatique de s’en sortir. Que son hôte l’ait mêlé à une histoire privée de discipline parentale était déjà fort discutable. Mais Rob avait déjà assez entendu parler d’Andrew Dubh MacFarlan et l’avait vu assez souvent à l’œuvre pour savoir que la conscience du laird l’arrêtait rarement quand il voulait quelque chose.
La situation de Rob était telle qu’il aurait aimé prendre congé, non seulement de la table d’honneur, mais aussi de Tùr Meiloach. Néanmoins, ayant demandé l’avis d’Andrew, il pouvait difficilement partir avant d’avoir pris connaissance de ce que l’homme avait à lui dire, au moins au sujet de Pharlain. En vérité, Rob reconnaissait — au moins en son for intérieur — qu’il adopterait volontiers presque n’importe quel plan que l’astucieux Andrew l’aiderait à mettre au point.
Rob avait l’habitude de jouer franc jeu. Toutefois, ses deux meilleurs amis l’avaient mis en garde chacun de son côté : essayer de parler raisonnablement à Pharlain, dans le cas d’une affaire aussi lucrative que l’imposition de droits de passage à Ardincaple, pour son profit et celui de Campbell de Lorne, serait futile dans le meilleur des cas.
— Rends-toi dans le solier des dames maintenant, Muriella, dit alors Andrew, tirant Rob de sa réflexion. Et ne reviens pas ici avant que je t’aie envoyé chercher, si tu ne tiens pas à subir ma colère.
Il se leva en même temps qu’Andrew, mais ne regarda pas la jeune femme s’en aller. Alors qu’il gravissait les marches derrière elle, en compagnie d’Andrew, Rob fut tenté de faire remarquer à son hôte que le fait de l’avoir inclus dans la punition de sa fille ne lui avait pas plu.
Il parvint cependant à tenir sa langue et se rendit vite compte que ce n’était pas la politesse qui le motivait. Ce n’était pas non plus la crainte que quelqu’un puisse l’entendre, y compris la jeune dame, s’il abordait le sujet dans l’escalier. Son irritation s’était simplement envolée pour faire place à des hypothèses variées sur la réaction de la jeune femme lors de leur prochaine rencontre.
Le cours de ses pensées lui parut tout de suite illogique. Sa première réaction avait été la plus réaliste, ou aurait dû l’être, parce qu’elle était raisonnable. Il ne devait s’attendre à rien, sinon au genre d’ennuis qu’Andrew lui avait assuré qu’elle ne lui créerait pas. Par les Parques, Ian et Magnus l’avaient mis en garde de ne parler à Pharlain que lorsqu’il serait sûr de pouvoir se protéger contre lui. Faire autrement aurait été une pure folie. Que diraient-ils alors de ceci ?
— Assieds-toi, garçon, dit Andrew alors qu’ils entraient dans sa pièce privée et qu’il contournait la table pour se rendre à son fauteuil. Il m’est venu quelques idées depuis notre dernière conversation. Rien que je recommanderais d’emblée, vois-tu, mais certaines méritent qu’on en discute.
Rob hocha la tête, se rassit sur la même chaise que précédemment et prêta attention au fait qu’il ne devait pas laisser son esprit dévier vers un autre sujet. Il avait l’impression que si cela se produisait, son hôte s’en apercevrait. Et loin d’en être offensé, Andrew s’en réjouirait.

Muriella se rendit docilement au solier des dames et ne fut pas surprise que sa mère ne vînt pas la rejoindre. Non seulement Lady Aubrey croyait certainement que Murie avait besoin d’un peu de solitude, mais elle passait rarement l’après-midi à cet endroit.
Elle rendait sans doute visite à quelque voisin ou faisait sentir sa présence dans la tour, supervisant l’avancement du ménage dans une chambre ou d’une autre tâche domestique.
Murie s’assit sur sa chaise habituelle, le dos à la fenêtre orientée au sud-est, dont les volets étaient maintenant ouverts pour laisser passer la lumière et l’air frais printanier. Préparant l’extrémité d’un fil, elle le fixa à son fuseau pour servir d’amorce. Puis, de sa main gauche, elle prit une poignée de laine de mouton dans un grand panier à côté d’elle, le lia au fil d’amorce et anima doucement son rouet de la main droite.
Bientôt, elle travaillait à son rythme habituel et laissait ses pensées s’envoler bien loin du solier dans le monde de son imagination. Robert MacAulay en devenait le personnage central, dans un rôle peu glorieux où il subissait des épreuves et des tribulations bien méritées.
La porte s’ouvrit au bout de ce qui ne lui avait paru que quelques minutes, et la surprise faillit lui faire rompre son fil.
Voyant Tibby dans l’embrasure de la porte, Muriella immobilisa son rouet.
— Qu’y a-t-il, Tib ? Tu m’as presque fait mourir de peur.
— Le laird dit qu’vous devriez mettre vot’ cape et faire vot’ promenade tout d’suite, dit Tibby, d’un ton prudemment neutre.
Malgré tout, Murie sentit facilement la curiosité mal dissimulée de la servante.
Refusant de révéler plus d’informations que Tibby en avait sûrement glanées depuis le déjeuner, Murie répondit d’un ton léger :
— Aurais-je raté le dîner, par hasard ?
— Non, non, mais le maître dit qu’vous v’z’inquiétiez peut-être, admit Tibby. Le ciel est si nuageux qu’y craint qu’y commence à pleuvoir, et y sait qu’vous tenez à vot’ promenade. De plus, y a dit qu’lui et son invité n’avaient plus rien à discuter pour aujourd’hui.
— Merci, dit Muriella distraitement, ses pensées se bousculant dans sa tête.
Elle réfléchissait déjà à tout ce qu’elle dirait à MacAulay. Les punitions imaginaires qu’elle lui avait infligées avaient calmé sa colère, mais elle ne pouvait pas le laisser s’imaginer qu’Andrew l’autorisait à lui dicter ses moindres mouvements.
— Vous n’sortirez pas dans c’te robe jaune sans une cape, m’lady, dit Tibby. V’devriez mettre un chapeau aussi. J’cours vous chercher ça dans vot’ chambre.
Muriella se montra docile, préférant garder ses réparties pour MacAulay.
Dix minutes plus tard, elle le trouva qui attendait patiemment près du foyer de la grande salle avec Scáthach.
Elle salua MacAulay d’un hochement de tête et tapota amicalement la tête de son chien. Puis, elle prit silencieusement les devants dans l’escalier et traversa la cour jusqu’à la poterne.
Pluff s’empressa de l’ouvrir pour eux, recevant ainsi des remerciements de MacAulay.
Après avoir franchi la porte, Murie traversa rapidement la clairière entourant les murs et s’enfonça dans les bois. Quand ils furent au milieu des arbres, hors de portée des gardes sur les murs, elle continua de marcher devant lui.
— Tout cela est votre faute, lui lança-t-elle brutalement sans se retourner.
— Vraiment ?
La note amusée dans la voix de Rob ranima sa furie. Elle se retourna brusquement pour lui faire face, déterminée à lui dire exactement ce qu’elle pensait de lui.

Voyant les joues de la jeune femme s’empourprer, Rob attendit ce qui allait suivre, même s’il s’en doutait bien. Elle ne le déçut pas.
— C’est votre faute, insista-t-elle. N’est-ce pas vous qui avez raconté à mon père que je m’étais aventurée trop près de ce col ? Si vous ne l’aviez pas fait…
— Et même si je l’avais fait, en quoi la réaction de votre père serait-elle ma faute ?
Elle leva les yeux au ciel.
— Dieu du ciel, vous essayez de transformer un simple fait en énigme. Si vous ne le lui aviez pas dit, il n’aurait pas eu à réagir.
— Ce qui est arrivé est la conséquence naturelle de vos propres actes, répliqua-t-il calmement.

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