Les lairds du Loch - La tentatrice du chevalier
240 pages
Français

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Description

Une évasion audacieuse
Sir Ian Colquhoun n’a jamais craint le danger. Alors, lorsque Lady Lachina MacFarlan est capturée par un ennemi impitoyable, orga-niser une évasion audacieuse semble une chose toute naturelle pour le courageux chevalier. Mais lorsqu’il tient Lina dans ses bras, il constate que l’adolescente guindée de sa jeunesse est devenue une jeune femme séduisante aux dons extraordinaires. Et quand les circonstances le forcent à l’épouser, les enjeux — pour sa vie et leur amour naissant — deviennent encore plus importants.
Un désir dangereux
Éprouvant de la reconnaissance envers Ian pour sa bravoure, mais néanmoins inquiète de sa témérité, Lina accepte sa demande en mariage inattendue. Alors que tous deux apprennent à se connaître comme mari et femme, Lina comprend qu’elle désire davantage qu’un protecteur passionné. Mais quand un danger mortel menace sa famille et celle du chevalier qu’elle a appris à aimer, la jeune femme doit prendre le plus grand risque de tous…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 mai 2020
Nombre de lectures 54
EAN13 9782898084461
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Des éloges pour les romans d’Amanda Scott
LE CHOIX DU LAIRD
« Merveilleusement romantique… un roman historique écossais très détaillé, d’une auteure qui est généralement reconnue comme la créatrice d’un genre nouveau. »
— Library Journal
« Des panoramas splendides… une atmosphère très bien reconstituée dans ce roman sentimental haut en couleur. »
— HistoricalNovelSociety.org
« Un beau roman sentimental qui retrace une page de l’histoire. »
— TheBookBinge.com
« Un excellent coup d’envoi pour cette trilogie qui fait revivre l’Écosse médiévale. »
— NikkiBrandyBerry.wordpress.com
« Écrit avec un grand souci du détail… La fin est irrésistible. »
— MyBookAddictionReviews.com
L’AMANT DES HIGHLANDS
« 4 1/2 étoiles ! Le dernier roman de la trilogie des Chevaliers écossais est une récompense pour les admirateurs d’Amanda Scott. La description à la fois exquise et subtile de ses personnages, entraînés dans leurs amours naissantes, plonge immédiatement le lecteur au cœur du roman. Un judicieux mélange de faits et de personnages historiques dans une histoire d’amour sensuelle, voilà la recette d’une lecture palpitante. »
— RT Book Reviews
« Avec ses situations périlleuses, ses intrigues complexes, ses sauvetages audacieux et l’attirance croissante entre Jake et Alyson, L’amant des Highlands offre des heures de plaisir. »
— RomRevtoday.com
« Une histoire époustouflante… qui captera votre attention dès les premières lignes. Le talent de conteuse unique d’Amanda Scott donne vie à l’histoire sous vos yeux. Aventure en haute mer, passion, trahison, pirates, danger, prémonitions, suspense, histoire, humour et amours foisonnent dans ce récit captivant et truculent. Pour de la grande littérature sentimentale écossaise, nul n’égale Amanda Scott ! »
— RomanceJunkiesReviews.com
« Le dernier roman de la série des Chevaliers écossais est une merveilleuse histoire de cape et d’épée du début du XVe siècle. Comme toujours dans les romans historiques d’Amanda Scott, les faits réels forment le canevas d’une palpitante intrigue. Également parsemée de moments plus légers, cette saga épique plaira à tous les lecteurs. »
— GenreGoRoundReviews.blogspot.com
LE HÉROS DES HIGHLANDS
« 4 1/2 étoiles ! Ce roman d’Amanda Scott, écrit dans un style nerveux et dynamique, est un récit d’intrigues politiques et de trahisons, qui s’intègrent magnifiquement aux faits historiques. Des personnages forts et passionnés, et une sensualité à fleur de peau sont les ingrédients d’un récit au goût relevé. »
— RT Book Reviews
« Très bien écrit et vraiment agréable à lire. C’est l’un de mes genres favoris de récits historiques — il prend place à l’époque médiévale et met en scène des personnages historiques authentiques. À n’en pas douter, Amanda Scott connaît son histoire. Si vous aimez les romans sentimentaux historiques de qualité se déroulant dans les Highlands, voilà un livre à savourer. »
— NightOwlRomance.com
« Une auteure douée… un roman historique au rythme soutenu, rempli de passions, qui m’a tenue éveillée toute la nuit, jusqu’à ce que je l’aie terminé. Le décor est si réaliste que l’histoire se dessine devant vos yeux… »
— RomanceJunkiesReviews.com
LE MAÎTRE DES HIGHLANDS
« Amanda Scott, connue et respectée pour ses histoires écossaises, a encore une fois écrit un roman sentimental captivant où s’entremêlent naturellement les faits historiques et des personnages forts livrés à leurs passions, dans une trame à la fois complexe et sensuelle. »
— RT Reviews
« Madame Scott est un maître du roman sentimental écossais. Ses héros sont des hommes forts dotés d’un code d’honneur admirable. Ses héroïnes sont volontaires… Ce fut une lecture divertissante avec des personnages dont j’ai aimé la compagnie. Je vous le recommande. »
— FreshFiction.com
« Délicieusement sexy… un rare plaisir à lire… Le maître des Highlands est une aventure fascinante pour les amateurs de romans sentimentaux historiques. »
— RomanceJunkies.com
« Torride… L’action et l’aventure sont au rendez-vous… Amanda Scott connaît très bien l’histoire de l’Écosse médiévale — ses rivalités de clan et ses guerres frontalières —, et son souci du détail accroît le réalisme du récit. »
— All About Romance

Copyright © 2013 Lynne Scott-Drennan
Titre original anglais : Lairds of the Loch : The Knight’s Temptress
Copyright © 2014 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Cette publication est publiée en accord avec Hachette Book Group, New York, NY
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Directeur de collection : Matthieu Fortin
Traduction : Patrice Nadeau
Révision linguistique : Féminin pluriel
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Fannie Legault Poisson
Conception de la couverture : Matthieu Fortin
Photo de la couverture : © Larry Rostant
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier 978-2-89808-444-7
Première impression : 2019
Dépôt légal : 2019
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque Nationale du Canada
Éditions AdA Inc.
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com

Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
À Sally Spangler, avec gratitude pour ses très nombreuses observations pertinentes, son amour de l’histoire, et spécialement pour Fordun, les deux Robert, et tous les autres !

Notes de l’auteure
A u bénéfice des lecteurs, l’auteure offre le guide suivant :
Garron : petit cheval des Highlands, très fort, assez agile pour escalader une montagne.
Lachina : prononcer lok-i-na .
Lippin : (comme dans Lippin Geordie) : confiant, loyal.
Plaid (grand kilt) : vêtement tout usage fait d’une grande étoffe de laine et serré avec une ceinture, dont la longueur excédentaire est rejetée sur l’épaule.
Tùr Meiloach : prononcer tour-mil-ok .
Prologue
Stirling, Écosse, fin mai 1425
A près être entré dans la cour de pavés ronds de l’abbaye de Cambuskenneth, le chevalier fatigué mena sa monture au pas entre la longue chapelle de l’abbaye et sa haute tour de pierre. Il descendit d’un seul mouvement de son cheval écumant, dépoussiéra son manteau de cuir et sa culotte, et passa la main dans sa tignasse brun foncé pour dégager son visage. C’était le crépuscule. Il était affamé.
Un frère convers en soutane noire arriva en courant. Le chevalier lui remit les rênes de son cheval.
— Est-ce que Sa Majesté est ici ? Et Sir William Fletcher également ?
— Ils sont ici tous les deux, sire. Mais Sa Majesté ne reçoit personne.
— Il me recevra. Veuillez dire à Sir William que je dois absolument parler à Sa Majesté maintenant. J’attendrai.
— Votre nom, sire ?
— Ian Colquhoun… Sir Ian Colquhoun, ajouta-t-il, se souvenant de mentionner son titre.
Le frère convers appela un second moine pour s’occuper du cheval d’Ian et entra dans l’abbaye par la porte de la tour.
Sir William Fletcher, qui devait avoir six ou sept années de plus qu’Ian, qui était âgé de vingt-quatre ans, sortit peu après pour venir à sa rencontre.
— Sa Majesté vous recevra tout de suite, messire, dit Sir William. Suivez-moi.
— Ce que j’ai à lui dire est confidentiel, dit Ian. Y a-t-il quelqu’un d’autre avec Sa Majesté ?
— Non, il rencontre ses nobles au château de l’autre côté de la rivière, mais il revient dormir ici. Depuis sa captivité en Angleterre, il préfère éviter les forteresses, alors il est ici depuis plusieurs jours. Il a fait pendre quatre proches parents et cela l’a beaucoup affecté, peu importe si les coupables méritaient leur châtiment. Il sera donc seul, dit Sir Fletcher, mais je serai présent lors de votre entretien.
— Oui, bien sûr, dit Ian, sachant que Jamie Stewart, le roi des Écossais, allait rarement où que ce soit sans son ami d’enfance, Will Fletcher.
Jamie et Will s’étaient liés d’amitié peu avant la capture de Jamie par les Anglais et ses dix-neuf années de captivité. Will avait été l’un des premiers à accueillir Jamie l’année précédente et avait été fait chevalier peu après.
Ian avait eu l’occasion de démontrer sa valeur plus récemment.
— Par ici, dit Will en ouvrant la porte de l’abbaye qui donnait sur un escalier.
Il monta en premier, gravit quelques marches jusqu’à un premier palier, ouvrit une seconde porte et précéda Ian dans une petite pièce austère.
— Sir Ian est ici, Votre Majesté.
Le roi fit signe à Ian d’avancer. Même si Ian l’avait vu moins d’une quinzaine plus tôt, le roi paraissait plus que ses trente et un ans et semblait très fatigué.
— Assurez-vous de bien fermer le loquet, Sir Ian, dit Jamie. Souvent, la clenche ne tombe pas en place. L’une des bonnes choses que mon oncle fourbe a faites avant de mourir fut de restaurer l’église de l’abbaye ici, et une partie de la tour. Mais il reste encore tant à faire. Dites-moi ce qui vous amène. À votre air et à votre empressement, je sais bien que ce n’est pas une bonne nouvelle.
— James Mòr et les rebelles se sont emparés de Dumbarton, dit Ian sans préambule.
— Du château ?
— Oui, Votre Majesté, mais aussi du bourg royal et du port.
— Mon oncle, John Stewart de Burleigh, est gouverneur là-bas.
La gorge d’Ian se serra.
— Les rebelles ont assassiné Lord Burleigh, Votre Majesté. Ils ont également tué son capitaine de la garde, mon cousin, Gregor Colquhoun.
— Que les rebelles aillent en enfer ! s’exclama le roi. Nous devons reprendre le château.
— La forteresse de Dumbarton est inexpugnable, dit Will Fletcher.
— Qu’à cela ne tienne…, dit Jamie en regardant Ian d’un air pensif. Votre château fort de Dunglass est très proche de Dumbarton, si ma mémoire est fidèle.
— Moins de cinq kilomètres en amont de la Clyde, confirma Ian. Notre place forte se trouve à mi-chemin entre Dumbarton et Glasgow.
— Ainsi, vous êtes bien situés pour reprendre mon château, n’ai-je pas raison ?
— Nous sommes également bien placés pour souffrir des méfaits perpétrés par les rebelles de Dumbarton, répondit Ian avec un sourire ironique.
Il vit Will Fletcher hausser les sourcils, mais Jamie répondit aussitôt :
— Vous jouissez vous-même d’une réputation en ce sens, Sir Ian. Alors j’aimerais que vous mettiez cet esprit retors à notre service et que vous imaginiez un moyen de reprendre mon château. Vous êtes, après tout, chevalier du royaume, messire. Que répondez-vous à cela ?
Sans hésitation, Ian accepta le défi qui lui était lancé.
— Si je puis le faire, Votre Majesté, je le ferai.
— Je prépare une procuration royale pour vous à l’instant, dit Jamie. Je vous donnerai également les noms de nobles puissants qui vous aideront si vous faites appel à eux. Ils voudront assiéger le château, mais je préférerais que vous trouviez une façon d’éviter cela, afin de ne pas compromettre la sécurité de la ville et du port. Donnez-lui à manger et à boire maintenant, Will. Il doit avoir faim.
Alors qu’Ian suivait Will Fletcher au réfectoire de l’abbaye, il se sentait un peu hébété.
Était-il insensé d’avoir accepté ? C’est certainement ce que dirait sa famille.

Glen Fruin, près du loch Lomond, fin juillet
— Nous surveillons cette tour depuis une bonne demi-heure, dit le grand Highlander aux cheveux noirs, qui paraissait mécontent. Es-tu certain que c’est ici ?
— Oui, maître, répondit son compagnon de plus petite taille, le regardant avec inquiétude.
— Et tu es sûr d’avoir vu Lady Aubrey MacFarlan et ses filles ?
— J’peux pas être sûr de ça, dit le garçon. J’ai suivi l’laird de Galbraith et cinq femmes qui traversaient le loch avec lui, d’l’îlot Galbraith jusqu’au hameau sur la berge. Puis, elles sont toutes parties avec lui. Une ou deux étaient sans doute des servantes. Mais aucune ne m’était familière. J’n’ai reconnu qu’le laird.
Les deux hommes se tenaient sur le sommet boisé d’une colline et regardaient une grande tour carrée en pierres grises plus bas, qui jetait son ombre sur un large burn 1 au courant rapide, connu sous le nom de rivière Fruin.
— Si elles sont là, tu as fait du bon travail garçon. Sinon…
L’homme s’interrompit quand la porte de la tour s’ouvrit. Pendant qu’il observait, une jeune femme portant une simple robe grise et un voile blanc en sortit. Une seconde, plus jeune, à la chevelure blonde coiffée en deux longues nattes et vêtue d’une robe rose, apparut ensuite, suivie d’une autre plus jeune encore habillée de jaune. La troisième jeune fille arborait une masse épaisse et indisciplinée de longs cheveux bouclés blond-roux, retenus par un ruban blanc, qui courait sous sa toison et remontait derrière chaque oreille pour former un nœud au sommet de sa tête.
Une femme mince les suivait. Reconnaissant Lady Aubrey, le Highlander se détendit. Une dernière jeune fille émergea de la tour, également vêtue de gris et portant un simple voile blanc sur la tête. Elle tenait un panier à son bras et le balança légèrement en refermant la porte derrière elle.
— Où vont-elles ? se demanda-t-il à voix haute.
— Je… je n’sais pas, maître. P’t-être faire une promenade dans la vallée.
— Suivons-les et nous verrons bien, dit l’homme à la forte stature, qui marchait déjà vers la forêt pour ne pas perdre les femmes de vue.
Il constata rapidement que le sentier sinueux qu’elles prenaient dans la vallée suivait le cours de la rivière Fruin, qui allait se jeter dans le loch Lomond à un peu plus de deux kilomètres derrière lui. Il était persuadé que le rapide ruisseau empêcherait les femmes de quitter le chemin. Mais il comprit bientôt son erreur quand la jeune fille rousse releva sa jupe pour patauger dans le courant et ressortir de l’autre côté.
Quand son homme voulut changer de direction pour descendre la pente, le Highlander l’arrêta.
— Avançons doucement et ne te montre pas, dit-il. Elles ne doivent pas nous voir.
— Elles nous verront si nous traversons l’ruisseau. Vous v’lez dire qu’nous devrions rentrer ?
— Non, non, je veux voir où elles vont, répondit son maître. Nous attendrons qu’elles entrent dans les bois au-delà du pré qu’elles traversent en ce moment, puis nous les suivrons.
Par les Parques ! pensa-t-il au moment où lui et son compagnon atteignaient la forêt et pouvaient entendre les voix des femmes devant eux, c’était presque trop facile. S’il s’était agi de sa mère ou de ses sœurs, elles ne se seraient jamais aventurées hors de la tour sans une escorte d’hommes armés.
Elles s’arrêtèrent finalement dans une petite clairière, parlant toujours tranquillement. La servante vêtue de gris déposa le panier qu’elle portait et l’ouvrit. Une autre en sortit une couverture qu’elle secoua pour l’étendre par terre.
Un oiseau chantait non loin de là. Un autre lui répondit pendant qu’un écureuil semblait jacasser de son côté.
C’était un endroit merveilleux et idyllique où tout pouvait arriver, et personne n’en saurait rien.
— Bien joué, garçon, murmura Dougal MacPharlain.

1. N.d.T.: Petite rivière ou ruisseau.
Chapitre • 1
Glen Fruin, près du lac Lomond, 1 er août
— N on, Lizzie ! Reviens !
Lachina observa avec consternation sa jeune compagne éperonner le hongre bai qu’elle chevauchait. Un galop effréné l’emporta dans un tournant de la route, peu avant que le chemin descendant en pente raide de Glen Fruin ne rejoigne le sentier qui longeait la rive sud-ouest du loch Lomond. Lachina MacFarlan, âgée de dix-huit ans, grinça des dents, s’efforça de garder son calme et exhorta son cheval louvet à aller plus vite.
Une voix masculine cria du sommet du vallon sur le chemin derrière elle.
— Lady Lina, attendez !
Jetant un coup d’œil au serviteur qui la suivait, Lina ne répondit pas et ne modéra pas son allure. Elle n’accorda pas plus d’une seconde de réflexion à la réaction probable de son beau-frère, Sir Magnus Galbraith-MacFarlan, quand il apprendrait que sa sœur cadette avait encore une fois manqué à sa parole.
Bien que Magnus fût l’homme le plus imposant que Lina connaissait — ou qu’elle ait jamais vu, au demeurant —, elle ne craignait pas sa colère. D’abord, lui et son épouse — sa sœur aînée, Andrena — rendaient présentement visite à la sœur aînée de Mag et à son mari dans l’Ayrshire. De plus, Lina savait que Magnus déduirait aisément que la responsabilité de cette incartade incombait entièrement à l’exubérante Lizzie.
Atteignant le chemin de la rive, Lina remarqua à peine le loch aux eaux bleutées qui miroitait devant elle. D’un geste adroit, elle fit prendre au hongre louvet la direction du sud. Elle ressentit un mélange de soulagement et d’exaspération quand elle aperçut Lizzie de nouveau.
La gracile coquine de quatorze ans galopait comme si elle faisait corps avec sa monture.
Lina était bonne cavalière, mais Lizzie était spectaculaire, particulièrement quand elle chevauchait en amazone dans sa robe vert mousse, sa masse rousse de longs cheveux bouclés, retenus seulement par un étroit ruban blanc à la nuque, flottant derrière elle comme un grand nuage de lumière rouge, jetant des reflets ensoleillés.
Les cheveux blond doré de Lina étaient délicatement enroulés derrière sa tête sous un voile blanc, tenu en place par un étroit bandeau brodé de roses rouges. Sa cape grise surmontée d’un capuchon était faite de laine de qualité provenant de leurs propres moutons, que sa sœur Muriella avait filée et que Lina avait ensuite tissée.
C’était une belle matinée d’été. Des nuages dérivaient dans le ciel et l’air était frais, grâce à la brise provenant du Ben Lomond. La montagne s’élevait à peu de distance au nord-est et son sommet était toujours enneigé. Le vent vif ridait les eaux du loch.
Plus tôt, dans le vallon, si Lizzie n’était pas partie devant elle dans sa hâte d’atteindre le loch, Lachina se serait arrêtée un moment pour ôter sa cape. Maintenant, avec cette brise piquante, elle était heureuse de ne pas l’avoir fait.
Lizzie et elle avaient convenu de se rendre à la tour de Bannachra, une ancienne possession des Galbraith à un peu moins d’un kilomètre derrière elles, et s’arrêter à la rive du loch. Le fait qu’elle avait bifurqué vers le sud prouvait à Lina que cela avait été son intention depuis le début.
La voix critique toujours présente dans la tête de Lina lui soufflait qu’elle aurait dû deviner que Lizzie tramait quelque chose, et qu’elle l’avait assez côtoyée ces derniers jours pour savoir que la jeune fille était aussi capricieuse qu’entêtée. Lina était certaine que Lizzie l’avait entendue crier, pourtant elle avait fait la sourde oreille, sans même jeter un regard en arrière.
Espérant que personne d’autre ne l’entendrait, Lina cria de nouveau.
— Lizzie, arrête tout de suite !
Mais Lizzie continuait au même train d’enfer, et Lina souhaita un moment que Sir Magnus fût avec elles. Il aurait sans doute…
Il était inutile de se demander ce qu’aurait pu faire quelqu’un qui se trouvait à des kilomètres de distance. De plus, si Mag ou le laird de Galbraith avait été avec elles, Lizzie n’aurait jamais osé rompre son engagement.
Lina pinça les lèvres. Il était inutile de regretter cela aussi, car cela ne ferait pas s’arrêter Lizzie. S’il s’était agi de sa sœur cadette, Muriella, Lina serait restée sur place, attendant patiemment qu’elle eût retrouvé son bon sens.
Mais les seuls traits que Lizzie partageait avec Murie étaient leurs occasionnels écarts de jugement et un désir souvent exprimé, commun à bien des jeunes filles de leur âge, de prendre des libertés qu’elles n’avaient pas et de n’en faire qu’à leur tête.
Il arrivait parfois à Murie d’être déraisonnable, mais elle ne serait jamais partie au galop en territoire inconnu, comme Lizzie le faisait maintenant — un territoire inconnu de Lina, en tout cas. Lizzie demeurait également un mystère pour elle à d’autres égards. Même si Magnus et Andrena étaient mariés depuis presque six mois, Lina ne connaissait Lizzie que depuis six jours.
— Lady Lina, n’allez pas plus loin ! Vous d’vez rebrousser chemin !
C’était leur serviteur qui s’était approché pendant qu’elle était plongée dans ses pensées. Lina regarda par-dessus son épaule.
— Je crois que Lady Elizabeth est curieuse de voir si la duchesse Isabella était de retour à Inchmurrin, Peter, dit-elle. Galbraith nous a dit que le roi lui avait donné la permission de rentrer chez elle.
— On en aurait déjà entendu parler si la duchesse était d’retour, m’lady.
— Oui, c’est possible, répondit Lina pensivement, mais nous ne pouvons retourner sur nos pas et l’abandonner ici.
— Mais vous n’devriez pas chevaucher vers le sud ! s’exclama Peter. Il y a du danger là-bas. Les rebelles ! Le laird a donné des ordres stricts là-dessus. V’savez c’qu’il a dit.
Lina connaissait les ordres du laird de Galbraith. Elle les avait entendus de sa propre bouche, et Lizzie aussi. Mais il avait donné plusieurs ordres avant son départ, la veille, pour répondre à une convocation des Colquhoun de Dunglass.
La forteresse, Lina le savait, se trouvait à environ seize kilomètres au sud du loch Lomond, sur la Clyde près de Glasgow, pas très loin de Dumbarton, le château royal dont les rebelles s’étaient emparés.
Elle connaissait les Colquhoun, car leurs terres longeant le loch des Longs Bateaux étaient contiguës à la frontière sud de Tùr Meiloach, le domaine de son père.
Réprimant un soupir, Lina dit :
— Nous devons rattraper la jeune dame, Peter.
S’inclinant vers l’avant, elle incita son cheval à accélérer le pas. Des fourrés d’arbustes et des souches d’arbres parsemaient la rive du loch et le flanc de la colline au-dessus. La piste qu’ils suivaient disparaissait dans une forêt dense devant eux.
Lizzie n’allait sûrement pas…
— C’te jeune étourdie s’en va droit vers la forêt, m’lady !
— Je le vois bien, Peter, lui répondit Lina. Avance ! Et surveille ta langue quand tu parles de Lady Elizabeth !
— Mais c’est comme ça qu’l’appelle Sir Mag, dit Peter. J’sais bien que j’devrais pas, mais…
Conscient qu’il en avait assez dit, peut-être même trop, il se tut.
Lina vit que Lizzie avait ralenti son allure. Peut-être était-elle revenue à la raison après tout. Comme cette pensée lui traversait l’esprit, Lina se sentit soudain mal à l’aise.
La forêt devant elle lui parut tout à coup sombre et sinistre.
— N’était-ce pas là un grand galop, Lina ? lança joyeusement Lizzie alors que Lina et Peter s’approchaient et ralentissaient leurs chevaux.
— Ce que tu cherches, ma douce, c’est de goûter à la colère de Mag, dit Lachina en s’arrêtant à quelques pas de distance tout en surveillant les bois.
Son inconfort augmentait.
— Mais à quoi as-tu pensé en t’élançant à fond de train comme ça ? demanda Lina.
Lizzie regarda Peter un instant, puis revint à Lina, un sourcil levé.
— Même Mag ne me gronderait pas ainsi devant un serviteur, Lina, lança Lizzie d’un ton vexé.
— C’est toi qui l’as cherché, répondit Lina. Et tu aurais dû au moins considérer le fait que ton père me reprochera ce qui s’est passé s’il l’apprend, puisque je suis ton aînée de quatre ans.
— Non, car il ne le saura pas, ni Mag non plus, rétorqua Lizzie. S’ils étaient ici, ils me réprimanderaient certainement, mais ils ne sont pas là. Et quand ils reviendront à la maison, tous ceux qui pourraient être au courant l’auront oublié. Alors, tu n’as pas raison de t’en prendre à moi, Lina. Je voulais seulement voir si la duchesse d’Albany était déjà arrivée.
— Nous pouvons voir les tours d’Inchmurrin d’ici, Lizzie, répondit Lina. Aucune bannière, encore moins ducale, ne flotte là-bas. De plus, nous désobéissons aux ordres de ton père. Crois-tu vraiment qu’il n’en saura rien ?
Lizzie haussa les épaules.
— Peter est ton serviteur, Lina. Il ne colporterait jamais d’histoires sur moi à mon père. N’est-ce pas, Peter ? lui demanda-t-elle en lui décochant son plus charmant sourire.
— Peu importe qui le lui dira, dit Lina.
— Personne ne le fera, répondit Lizzie avec assurance. Nous sommes très près de Balloch maintenant. Puisque la duchesse a hérité de toutes les propriétés de son père, et que le château de Balloch est l’une d’entre elles…
— Le roi ne lui laissera sans doute pas conserver toutes les propriétés du comte de Lennox, dit Lina, essayant d’ignorer le sentiment d’un danger imminent qui la gagnait et de ne pas perdre patience. Rappelle-toi que Balloch était un domaine royal avant que le premier duc d’Albany n’en fasse don à Lennox, au moment où Isabella a épousé Murdoch, le fils d’Albany. Allons, rentrons à présent, ordonna-t-elle.
— Mais je n’ai jamais vu de duchesse, se lamenta Lizzie. Et je n’ai…
— Écoutez, m’lady ! l’interrompit Peter.
Lina entendit immédiatement ce qui avait attiré son attention. Elle aurait souhaité être née avec les dons de sa sœur aînée, qui pouvait sentir les présences humaines à proximité.
— Des hommes à cheval, dit-elle, regardant Peter, qui hocha la tête.
— Des guerriers, ajouta-t-il. On peut entendre l’cliquetis des armes.
— Ce sont sans doute les soldats du roi qui escortent la duchesse, dit Lizzie.
— Ou des rebelles en si grand nombre qu’ils ne craignent personne, répliqua Lina.
Au fond d’elle-même, elle sentait qu’il était plus plausible que ce fût des guerriers hostiles plutôt que la duchesse.
— Et ce pourrait aussi être mon père qui rentre de Dunglass, dit Lizzie.
— Je l’espère, déclara Lina. Tu seras bien avancée s’il nous découvre ici, n’est-ce pas ?
Lizzie fit la grimace.
— Nous devons rentrer, m’lady, intervint Peter. Si nous lançons nos chevaux au galop…
— Ils nous pourchasseront, dit Lina sans hésitation. Nous ne pourrons pas les distancer, Peter. Nos chevaux sont déjà fatigués et ceux de nos poursuivants sont peut-être reposés.
— Nous sommes de nobles dames, dit Lizzie avec un petit mouvement de la tête. Personne n’osera nous faire de mal.
Lina voulut lui répondre, mais elle se dit qu’il était sans doute plus sage de la laisser croire ce qu’elle voulait.
Ses yeux cherchèrent plutôt le regard préoccupé de Peter.
— Chevauche jusqu’à ce bosquet là-haut, Peter, et fais vite, lui dit alors Lina. Ils n’entendront pas un cavalier seul sur cette pente herbeuse, mais ils le feront à coup sûr si nous sommes trois. Non, ne perds pas de temps à discuter, ajouta-t-elle quand il ouvrit la bouche. Ils ne nous ont pas encore vus et le bosquet est assez dense pour te dissimuler avec ton cheval. De plus, ils nous laisseront sans doute en paix, quels qu’ils soient.
— Mais m’lady…
— Pars, dit Lina. Si ce sont nos ennemis, tu pourrais être notre seul espoir d’être secourues.
Sans rien ajouter, Peter dirigea la tête de son cheval vers le flanc de la colline et l’éperonna vigoureusement. Il disparut au milieu des arbres au moment même où Lina apercevait le premier cavalier sur le sentier à travers le feuillage devant elle.
— Ne regarde plus ce bosquet, Lizzie Galbraith, dit-elle sévèrement, essayant de réfléchir. C’est une bannière des Stewart qu’ils brandissent, mais pas la bannière royale.
— Oh, Lina, qu’est-ce que j’ai fait ? se lamenta Lizzie.
Elle se mordit la lèvre et regarda le sentier.
Quelques instants plus tard, elles étaient encerclées par les rebelles armés.

Au château de Dunglass, le même après-midi
— Toute attaque contre Dumbarton devra avoir lieu bien après minuit, quand ses défenseurs s’y attendront le moins, affirma avec force Adam Colquhoun, âgé de dix-huit ans, en regardant son frère Ian après avoir terminé leur repas du midi. Nous devrions être en mesure d’investir le bourg royal, Ian. Mais je ne pense pas que nous puissions gravir ce satané rocher pour reconquérir le château. Il mesure plus de soixante mètres de haut et on ne peut y accéder que du côté nord par un chemin abrupt.
Sir Ian Colquhoun sourit, mais il secoua la tête en regardant son jeune frère, dont les cheveux foncés et les yeux bleu clair étaient pareils aux siens. Leur plus jeune frère, Eric, qui séjournait chez des cousins à Leith, était blond comme leurs sœurs.
— Nous trouverons un moyen, dit Ian. En vérité, mes tactiques les plus fructueuses ont toujours été menées au grand jour, ajouta-t-il d’un ton léger.
Il laissa son regard passer d’Adam aux deux hommes plus âgés qui étaient assis avec eux à la table d’honneur. Le reste de la grande salle caverneuse du château de Dunglass était vide.
— En plein jour ! s’exclama Adam. Mais…
— Du calme, Adam, intervint le laird de Colquhoun. Tu as mis le doigt sur l’obstacle le plus important pour reprendre Dumbarton à ces félons. Mais c’est à Ian que Sa Majesté a confié la tâche de reconquérir le bourg royal et le château pour les rendre à la Couronne. Laisse-le s’expliquer.
Souriant à son père, Ian poursuivit :
— J’espère pouvoir compter sur vos précieux conseils, sire. Et aussi sur ceux de Sir Arthur, ajouta-t-il en regardant le laird de Galbraith.
Ce dernier reçut ces mots avec un hochement de tête empreint de dignité.
— L’ennemi, voyez-vous, est bien plus fort que nous, continua Ian. C’est pourquoi nous devons éviter une attaque directe. De plus, nous ne savons pas quels hommes, parmi les lairds du loch Lomond et leurs vassaux, sont vraiment avec nous ou contre nous, peu importe ce qu’ils nous disent.
Galbraith intervint dans la discussion.
— Je dois admettre, garçon, que mes sentiments concernant cette entreprise sont partagés, dit-il. Vous savez bien que mon fils Patrick a longtemps servi James Mòr et qu’il se ligue aujourd’hui avec lui contre le roi. Par ailleurs, Rory, mon héritier, est au service de la duchesse d’Albany. Et elle a encore plus de raison encore de détester le roi. Jamie a fait décapiter non seulement son mari et deux de ses trois fils, mais aussi son père de quatre-vingts ans.
— C’est vrai, sire, répondit Ian. Mais Lennox et James Mòr ont trahi Jamie. Et vous avez un fils qui est indiscutablement loyal à Jamie. C’est pour cela que j’ose espérer que, même si vous ne nous aiderez pas activement, vous ne ferez rien qui puisse compromettre notre succès.
— Je suis toujours d’avis que le roi d’Écosse est le chef de tous les chefs, dit Galbraith. Alors je peux vous faire cette promesse. De plus, je pense que votre père nourrit ses propres doutes au sujet de cette entreprise, Ian. La paix n’occupe-t-elle pas la toute première place à ses yeux ?
Regardant Colquhoun, il ajouta avec un sourire :
— Qu’en dis-tu, Humphrey ? Es-tu prêt à faire la guerre pour reprendre Dumbarton pour Jamie Stewart ?
Colquhoun haussa les épaules.
— Ce que je redoute encore plus que la guerre, dit-il, c’est de voir James Mòr Stewart avoir la haute main sur la rivière qui coule devant ce château, sinon sur l’estuaire de la Clyde en entier, dit-il. Il ne tarderait pas à commander la route maritime d’ici à Glasgow, et jusqu’à la mer.
— À ce jour, il n’a pas fait de tentative évidente en ce sens, fit remarquer Galbraith.
— Seulement parce qu’il manque d’hommes capables de manœuvrer les navires de Dumbarton contre ses ennemis, dit Colquhoun. De plus, leurs mariniers sont presque tous des garçons qui ont servi sous notre Gregor Colquhoun. S’ils ont juré fidélité à James Mòr, c’est uniquement pour sauver leur peau, après qu’il eut assassiné Gregor et se fut emparé du château.
— C’est vrai aussi, dit Ian, qui ne souriait plus à présent. Et la première chose que je ferai quand j’aurai repris Dumbarton, ce sera de pendre tout homme ayant servi mon cousin Gregor pendant qu’il était capitaine de la garde, mais qui refuse de m’aider maintenant.
— Et je leur passerai moi-même la corde au cou ! déclara une voix forte venant du fond de la salle.
Dès qu’il eût reconnu cette voix comme étant celle du fils cadet de Galbraith, Ian bondit sur ses pieds.
— Maggy, tu es de retour ! s’exclama-t-il.
— Comme tu peux le voir, dit l’homme imposant en marchant à grands pas vers l’estrade.

Ils semblaient errer sans but précis, et l’estomac de Lady Lachina grondait. Ni elle ni Lizzie n’avaient mangé depuis qu’elles avaient rompu leur jeûne ce matin-là.
Leurs ravisseurs, au milieu desquels elles chevauchaient, comptaient une vingtaine d’hommes et semblaient bien pourvus en vivres et en eau. Lina en avait vu plusieurs prendre une mie de pain, de la viande salée ou une gourde en cours de route.
Jetant un regard oblique sur Lizzie, Lina vit qu’elle s’efforçait de paraître calme. Elle avait été silencieuse pendant près d’une demi-heure après avoir babillé sans arrêt un bon moment, sans se soucier d’être écoutée ou non. Elle s’était plainte du caractère odieux de leur enlèvement, avait évoqué la possibilité d’une réaction violente de son père, et décrit — avec force détails — la manière dont Galbraith les châtierait s’il les attrapait.
L’expression du visage de Lizzie se figea alors, et elle semblait fixer un point devant elle.
Lina porta son regard au même endroit et vit le chef du peloton qui leur jetait un coup d’œil par-dessus son épaule.
À ce moment précis, il lui fit un clin d’œil.
Son audace coupa le souffle à Lina. Elle regarda Lizzie.
La cadette des jeunes filles, rougissant jusqu’aux oreilles, baissa les yeux vers la crinière de son cheval.
Ayant déjà assisté au numéro de séductrice de Lizzie, Lina lui dit d’un ton sec :
— N’encourage pas de tels comportements de la part d’aucun de ces hommes, Liz. Ils ne sont pas nos amis.
— Je sais, marmonna Lizzie, regardant toujours la crinière de son cheval.
Puis elle leva les yeux vers Lina.
— Il est beau garçon, tu ne trouves pas ?
L’honnêteté lui interdisait de le nier. Le meneur était un bel homme qui avait peut-être huit ou douze ans de plus qu’elles. Il ne portait pas de couvre-chef ni de casque, et ses cheveux étaient retenus à l’arrière par une cordelette, laissant facilement voir sa forte mâchoire, son menton ferme et ses lèvres régulières. Lina remarqua également son nez droit, ses yeux profonds et bien espacés, ainsi que ses cils fournis. Malgré tout, il lui donnait froid dans le dos.
— Lizzie, dit-elle sévèrement, on ne fait pas les yeux doux à l’homme qui nous a enlevées. Ces hommes doivent être les mêmes rebelles qui se sont emparés de Dumbarton.
Lizzie haussa les épaules.
— Et puis après ? demanda-t-elle. Mon frère Patrick n’est-il pas l’un de ces rebelles ? Il a servi Jamie Mòr pendant des années après tout. C’est pourquoi j’ai dit à ces hommes qui j’étais quand ils nous ont abordées.
— Et tu m’aurais aussi identifiée si je ne t’avais pas arrêtée, lui rappela Lina.
Elle jeta un coup d’œil alentour afin de s’assurer que personne n’était assez proche pour les entendre dans le vacarme des chevaux et de leurs cavaliers.
— Tu ne dois pas leur révéler qui je suis, Liz, ajouta-t-elle doucement. N’oublie pas que l’ennemi juré de mon père, Pharlain, a partie liée avec James Mòr. Ils ont tous les deux participé au coup raté d’il y a quelques mois, quand nos ennemis ont essayé de renverser Sa Majesté. Peut-être n’es-tu pas consciente que Pharlain est l’homme qui a assassiné mes trois frères juste avant la naissance d’Andrena. Il a ensuite usurpé à mon père le titre de chef de clan et fait main basse sur Arrochar, le cœur de son domaine.
— Eh bien, Pharlain n’est pas ici, et notre Patrick aura tôt fait de tout arranger, dit Lizzie avec confiance. Quand il apprendra ce que ses hommes ont fait, il nous accordera l’hospitalité. Entretemps, Lina, cela ne peut pas nuire de nous montrer aimables avec leur chef. Il aura plus d’égards pour nous si nous sommes agréables avec lui. Du moins, c’est mon opinion.
Lina ne semblait pas impressionnée.
— S’il avait eu d’aussi bonnes intentions, dit-elle sèchement, il nous aurait laissées en paix et ne nous aurait pas entraînées à travers la campagne comme il l’a fait.
— Et pourquoi penses-tu qu’il le fait ? demanda Lizzie.
— Pour s’acquitter de la mission que lui auront confiée ses chefs aujourd’hui, je suppose. En paradant ainsi, défiant quiconque de les arrêter, ces hommes font une démonstration de leur force pour effrayer la population locale.
— Peut-être bien, dit Lizzie, qui jeta un autre coup d’œil rapide devant elle avant de reporter son regard vers Lina. Ce bandit nous observe toujours, dit-elle les yeux pétillants. Et il a un sourire charmant.
— Oh oui, dit Lina, qui essayait de réfléchir rapidement. De tels hommes pensent qu’ils n’ont qu’à sourire à une femme pour la faire ramper à leurs pieds, Liz. Et ils s’imaginent qu’ils peuvent convaincre toute jeune fille de se plier facilement à leurs quatre volontés.
— Vraiment ? dit Lizzie en levant son menton délicat.
— C’est ce que ma mère m’a dit. En passant, ajouta Lina, qui venait de se rappeler quelque chose, Andrena m’a dit que ton frère Mag avait lancé un homme dans le loch des Longs Bateaux pour s’être comporté un peu trop librement avec elle.
Les yeux de Lizzie s’allumèrent.
— Seigneur, j’aurais aimé voir cela !
Le silence retomba de nouveau et, peu après, ils émergèrent des bois. Elle vit au loin le château de Dumbarton, sis au sommet d’un rocher imposant d’un bon kilomètre et demi de circonférence. Lina reconnut sa silhouette grâce à ses voyages précédents en galère à Dunglass et à Glasgow. Vu de l’estuaire, le spectacle lui avait coupé le souffle. Maintenant, il lui paraissait sinistre.
Elle ne croyait pas que Patrick Galbraith était en mesure de les aider. Il n’avait pas le pouvoir de le faire, puisqu’il n’était pas l’un des chefs de la rébellion. L’aide ne viendrait pas non plus de leur hôtesse d’autrefois, la tante de Lizzie du côté paternel, Lady Margaret Galbraith, de Bannachra, une vieille fille au caractère acariâtre et déjà plutôt âgée.
Lady Margaret avait des hommes d’armes pour assurer sa protection, mais ils n’étaient pas assez nombreux pour porter secours aux deux jeunes femmes, qui s’étaient elles-mêmes mises en danger par leur désobéissance.
Bien que Lina eût regardé plusieurs fois derrière, elle n’avait vu aucun signe de Peter. Elle craignait qu’il s’en fût allé à l’îlot Galbraith, ou même aussi loin que Tùr Meiloach, pour obtenir de l’aide. Personne ne saurait où elle et Lizzie étaient retenues prisonnières.
L’image de ses sœurs se dessina soudain dans son esprit.
Andrena était sur la côte d’Ayrshire, Murielle à Bannachra avec leur mère et Lady Margaret. Le simple fait de penser à ses sœurs suscita de nouvelles inquiétudes chez Lina. L’une d’elles, sinon les deux pourraient tenter de voler à son secours, s’exposant au même péril. Chacune des trois sœurs pouvait sentir quand une autre était malade ou en danger.
Et il était clair qu’elle était en grand péril…

Dunglass
Alors que Mag gravissait les marches de l’estrade, il fut accueilli par Ian.
— Je suis heureux de te voir, Maggy, dit-il. Je te croyais parti pour au moins une quinzaine. Pourtant, à peine cinq jours se sont écoulés depuis ton départ. Ramènes-tu Lady Dree ?
— Andrena passera quelques jours chez ma sœur Wilhelmina, dit Mag en serrant la main d’Ian. Tu as dit que tu convoquais tous les lairds et les chevaliers de la région pour nous rencontrer. Je croyais en trouver un grand nombre ici aujourd’hui.
— Pardieu ! J’ai envoyé les invitations il y a à peine quelques jours, répondit Ian. Mais Rob MacAulay se joindra à nous. Et un ou deux membres du clan Buchanan viendront aussi, ne serait-ce que pour apprendre ce que nous tramons. Jamie m’a dit que nous pouvions également compter sur quelques lords des Borders 2 pour nous aider.
Mag hocha la tête, puis se tourna pour serrer les mains de Colquhoun et d’Adam, gardant son père pour la fin.
Galbraith se leva quand Mag s’approcha pour le saluer.
— C’est bon de te revoir, mon garçon, dit-il en lui donnant une chaleureuse tape dans le dos. Nous avons un dilemme ici, comme tu peux t’en douter.
— Je sais que Jamie veut qu’Ian reprenne Dumbarton, père, dit Mag. Et je sais aussi que notre Patrick est là-bas avec James Mòr. Mais Patrick a choisi son camp. Toutefois, s’il savait que James Mòr avait décidé de trahir le roi, je sais bien qu’il ne vous en a pas soufflé mot. Rory nous place devant un autre problème.
— Rory est mon hériter et connaît son devoir, dit Galbraith. Mais tu as raison. Sa loyauté est divisée entre le clan Galbraith et ce qui reste de la maison d’Albany.
— C’est-à-dire la duchesse d’Albany, dit Mag, qui se tourna ensuite vers Ian. Que désires-tu accomplir avec cette réunion ? lui demanda-t-il. Selon ce que j’ai pu voir de Dumbarton, lors de mon voyage à la côte d’Ayrshire et au retour, James Mòr a la haute main sur le bourg royal, son port et le château. Sa position semble inexpugnable.
— Il doit y avoir une façon de le battre en brèche, dit Ian avec confiance. Nous devons simplement l’imaginer. De plus, avant d’agir, nous devons en apprendre davantage. Mais j’ai quelques idées à vous présenter et dont nous pourrions parler.
Les quatre autres hommes acceptèrent volontiers. Et même s’ils jurèrent plusieurs de ses idées trop téméraires — typiques d’Ian, dont le goût du risque était connu de tous —, trois ou quatre d’entre elles furent déclarées assez réalistes pour mériter un examen plus approfondi. Ils discutaient de la manière de les présenter à ceux qui viendraient se joindre à eux quand l’un des gardes de Colquhoun, suivi d’un jeune homme, pénétra dans la salle et se dirigea vers le laird.
— S’cusez-nous, milord, dit-il, mais c’te garçon-là veut v’parler. Y dit que c’t’urgent.
Ian ne reconnut pas le nouveau venu, mais Mag se leva tout de suite pour l’accueillir, le visage soucieux.
— Peter ! Qu’est-ce qui t’amène ici, garçon ? s’exclama-t-il.
Le désarroi qui se lisait sur le visage de Peter trahissait le fait qu’il ne s’attendait pas à ce que Magnus soit présent. Mais il retrouva rapidement ses moyens.
— J’suis heureux d’vous trouver ici, Sir Mag, dit-il. C’tait l’endroit l’plus près où j’savais que j’pouvais m’rendre. Mais…
Quand il hésita, Ian dit d’un ton impatient :
— Mais qu’y a-t-il ? Et qui est ce garçon, Mag ?
— J’suis Peter Wylie, Sir Ian, de Tùr Meiloach. Mais j’étais à Bannachra ce matin. Si vous l’permettez, sire, j’préférerais parler à Sir Magnus seul à seul.
Avant qu’Ian puisse intervenir, Mag dit vivement :
— Parle, garçon. Nous sommes entre amis ici.
— C’t’au sujet des dames, sire, dit Peter, risquant un regard anxieux vers Galbraith.
— Quelles dames ? demanda Ian, attirant de nouveau le regard de Peter .
Déglutissant avec effort, Peter regarda Galbraith une seconde fois, puis Mag, avant de recroiser le regard d’Ian.
— C’t’au sujet d’Lady Elizabeth Galbraith et d’Lady Lachina MacFarlan, sire, dit-il enfin. Les rebelles les ont capturées près des bois du côté sud-ouest du loch Lomond.
— Par le démon, ils les ont prises ! s’exclama Ian.
Une image de Lady Lachina se forma dans son esprit : une fillette mince avec des nattes dorées, dont il avait fait la connaissance une dizaine d’années auparavant. Il avait alors quatorze ans et Lina n’en avait que huit, mais elle affectait déjà des airs de dame.
— Où étais-tu, Peter ? l’interrogea sévèrement Mag.
Affichant un air abattu, mais parlant néanmoins d’une voix ferme, Peter s’expliqua.
— Nous devions chevaucher seulement jusqu’au loch, dit-il. Mais Lady Elizabeth voulait voir si la duchesse était déjà arrivée à Inchmurrin. Quand Lady Lina lui crié de revenir…
Remarquant l’expression soucieuse de Mag, Ian dit précipitamment :
— Nous connaissons tous Lady Elizabeth, Peter. Mais tu n’as pas répondu à la question de Sir Magnus. Si tu étais avec elles…
Plus piteux que jamais, Peter choisit de s’adresser à un point imaginaire entre les deux hommes.
— Quand on a entendu des hommes à ch’val d’vant nous dans les bois, Lady Lachina m’a ordonné d’aller m’cacher. Au cas où ce s’rait des ennemis.
— Pourquoi ne pas vous être tous mis à l’abri ? demanda Galbraith.
— Elle a dit qu’il fallait pas, sire, répondit Peter, et qu’ils entendraient sûrement trois chevaux, mais qu’un cavalier seul avait une chance de fuir sans être vu. Et j’vous assure qu’les bandits n’ont jamais jeté un regard vers moi. Ils z’avaient d’yeux que pour les dames. Ils les ont encerclées et ils sont repartis dans les bois par où ils étaient venus. Alors, j’les ai suivis.
— Qu’as-tu vu d’autre ? demanda Mag. Les ont-ils maltraitées ?
— Ils ont chevauché çà et là, faisant les paons et exhibant leurs armes de temps en temps. J’ai rien vu d’autre, sauf qu’y ont fini par arriver à Dumbarton. En atteignant la plaine entre le grand rocher et la forêt, j’suis resté dans les bois près d’la rivière Leven. Mais j’les ai vus escalader rapidement la pente jusqu’au château et franchir les portes.
— Voilà qui change les choses, dit Ian d’un air grave.
— Assurément, acquiesça Mag d’un air songeur.
— Nous avons besoin d’en savoir plus et sans délai, dit Ian. Toi et moi…
— Non, je retourne dans l’Ayrshire immédiatement, dit Mag.
— Dans l’Ayrshire ! s’exclamèrent Ian et Galbraith d’une seule voix.
— Lizzie est ta sœur, Mag, dit Ian sévèrement. De plus, toi et moi pourrions nous glisser cette nuit…
Mais Mag hocha négativement la tête et Ian détecta une lueur dans son regard.
— Comme s’il était possible pour moi de me faufiler quelque part, dit Mag ironiquement. Je suis trop visible pour cela. De plus, il y a un fait que tu ignores ou, si tu le sais, on ne me l’a jamais dit. Andrena partage avec ses sœurs un lien si puissant que chacune sait quand l’une d’entre elles est en danger. Si Andrena n’est pas déjà en route pour revenir ici, elle le sera bientôt.
— Mais ton beau-frère l’en empêchera sûrement.
— Elle viendra malgré lui, dit Mag. De plus, juste avant de partir, elle m’a informé que j’allais bientôt être père. Elle ne m’en avait pas parlé avant, car elle savait que je tenais à ce qu’elle fasse la connaissance de Wilhelmina. La seule chose qui la retient sans doute de partir à l’instant même, c’est qu’elle sait que j’irai la chercher. Alors, il n’y a pas une minute à perdre.
Il regarda son père et lui dit :
— Vous savez, père, que si Lady Aubrey n’a pas enfermé ou ligoté la jeune Muriella, elle cherchera aussi un moyen de contacter Lina.
— Je m’en occupe, dit Galbraith. Je les ai toutes emmenées à Bannachra quand j’ai reçu le message d’Ian. Pars et ramène Andrena. Nous nous occuperons de tout ici.
Mag dit d’un ton qui ressemblait à un rugissement :
— Si Patrick permet à qui que ce soit de faire du mal à Lizzie…
— Il ne le permettra pas, dit Galbraith.
Mais Ian voyait bien que Galbraith n’était pas aussi rassuré qu’il voulait le laisser paraître. Un bref regard jeté sur Mag lui apprit qu’il ne se portait pas plus garant de Patrick que son père.
Ian repensa à Lady Lachina. Il l’avait peu vue ces dernières années et l’avait souvent taquinée dans le passé quand elle, Andrena et leur mère séjournaient chez les Colquhoun, en chemin pour rendre visite à leurs parents. Lina avait souvent désapprouvé son comportement, et avec raison. Mais il l’aimait bien malgré tout.
D’une voix ferme, il déclara :
— Je découvrirai ce qui se passe à Dumbarton, Mag.
— Je compte sur toi, lui répondit Mag.
Sans regarder l’homme imposant traverser la salle, Ian se tourna vers les autres.
Il savait ce qu’il avait à faire.

2. N.d.T.: Les Scottish Borders, ou « Marches écossaises », forment une région située au sud de l’Écosse entre Édimbourg et l’Angleterre (source Wikipédia).
Chapitre • 2
Au château de Dumbarton, le même soir
— P enses-tu que nous pourrons dormir sur ces paillasses, Lina ? demanda Lizzie.
— Oui, quand le sommeil viendra, répondit Lachina.
— Eh bien, je dormirais mieux si j’avais plus chaud, dit Lizzie. J’aimerais qu’on fasse du feu dans ce petit foyer, qu’on nous apporte des couvertures propres et à manger aussi. Oh, comme j’aimerais que Tibby soit là pour me brosser les cheveux ! Ils sont tout emmêlés, mais j’imagine que Patrick me prêtera un peigne.
Tibby était la servante que Lina partageait avec sa sœur Muriella, et elle était aussi la sœur de Peter Wylie.
— Je suis étonnée que personne ne soit venu nous voir depuis que l’on nous a enfermées ici, répondit Lina, mais je suis contente pour Peter que Tibby ne soit pas avec nous. Heureusement, nos ravisseurs nous ont laissé ce pichet d’eau… et ce seau.
Elle était aussi heureuse que Lizzie ait gardé espoir que son frère Patrick les protégerait. Après avoir exprimé amèrement et sans résultat son indignation à la suite de leur capture, sa jeune compagne s’était ensuite comportée bravement. Elle se plaignait toujours, mais semblait presque traiter l’affaire comme une aventure.
La terreur initiale de Lina, quand le chef des hommes avait déclaré qu’elles étaient les « invitées » du château de Dumbarton, s’était muée en appréhension concernant leur sort. Elle était certaine que Peter avait pu s’échapper, mais craignait encore qu’il ait choisi d’aller jusqu’à Tùr Meiloach pour chercher de l’aide.
Un coup discret frappé à la porte interrompit le cours de ses pensées. Elle se raidit et les poils fins sur ses bras se dressèrent, une sensation qui sembla se répandre sur tout son corps.
Une clé fouilla dans la serrure et deux hommes entrèrent. L’un d’eux était petit et râblé, et vêtu de la livrée des serviteurs du château, présuma Lina. L’autre avait une allure crasseuse, des cheveux en bataille, qui lui cachaient partiellement le visage, et des vêtements en lambeaux.
Tandis que le premier restait silencieusement dans l’embrasure de la porte, l’homme hirsute porta un seau rempli de tourbe recouverte de paille jusqu’au foyer. Lina l’observait si attentivement que le reste de la pièce sembla s’évanouir. Elle ne voyait que le porteur de tourbe.
Il s’agenouilla, déposa sa charge, puis il sortit un briquet à amadou et de vieux chiffons de sa poche.
— On a pensé qu’z’aimeriez avoir du feu, jolies mam’zelles, marmonna-t-il.
— Merci, murmura Lina, qui entendit à peine sa propre voix.
— Pas d’quoi, dit l’homme.
Il arrangea adroitement la tourbe et la paille, alluma le feu aussi habilement, puis se leva et s’en retourna vers la porte, certain que le feu était bien allumé.
L’air autour de lui paraissait avoir une vie propre et crépiter alors qu’il se déplaçait dans la pièce.
— On vient, marmonna l’homme à la porte, et sa voix semblait provenir de très loin.
Son compagnon à la chevelure hirsute regarda alors directement Lina, ses yeux bleu pâle soutenant le regard étonné de la jeune femme.
— Ne criez pas, jeune fille, dit-il. Dites-moi seulement, vous ont-ils maltraitées ?
— Non, dit-elle, s’efforçant de réprimer son étonnement. Mais…
Un rapide hochement de tête de l’homme l’arrêta, puis il se dirigea vers la porte. Son comportement demeurait naturel, mais son pas s’allongea. Il se hâtait visiblement.
Alors qu’il approchait de la porte, une haute silhouette à la chevelure fauve apparut derrière le serviteur de forte carrure.
— Patrick ! s’écria Lizzie.
Un bref instant, Lina fut terrifiée à la pensée que Lizzie ait pu également reconnaître l’homme en haillons et qu’elle le dénonce à son frère. Elle fut soulagée de voir le serviteur sortir et le porteur de tourbe s’esquiver en passant à côté de Patrick Galbraith.
Dès qu’il fut derrière Patrick, Sir Ian Colquhoun leva la tête, regarda Lina en face et lui envoya un baiser avant de disparaître dans l’escalier.

Il dépassa son compagnon dès la première marche sombre de l’escalier à vis. Après avoir croisé un autre homme qui montait, Ian descendit rapidement, mais sans bruit. Ses sens étaient en alerte, à l’affût de tout mouvement ou de toute voix dans l’escalier, au-dessous ou au-dessus d’eux. Seuls ceux qui le connaissaient bien auraient pu déceler l’expression amusée de son visage.
Il avait trouvé divertissant de surprendre la jeune femme, en dépit des circonstances dramatiques. Les seuls signes trahissant son étonnement avaient été ses yeux écarquillés et ses lèvres légèrement entrouvertes. Elle n’avait rien perdu de son calme, ou si peu. Puis, le baiser lancé. Mais cela, il le savait, avait été imprudent. Elle le lui dirait aussi, il en était persuadé, à la première occasion.
Bien qu’il n’entendît que le pas plus lourd de Gorry MacCowan derrière lui, Ian gardait une main sur le poignard dissimulé sous ses hardes et se hâtait.
Les deux hommes gardèrent le silence jusqu’à ce qu’ils arrivent au palier qu’ils cherchaient. Puis, faisant un pas de côté pour laisser passer Gorry, Ian lui murmura :
— Doucement, maintenant.
— Oui, maître, répondit Gorry.
— Non, non, je ne suis qu’un porteur de tourbe scrofuleux, marmonna Ian. L’homme là-haut me connaît bien et pourrait nous suivre. Il ne doit pas voir mon visage.
Gorry hocha la tête. En arrivant à la porte donnant sur la cour, il fit un autre signe de tête au garde de faction.
— J’reconduis c’garçon hors des murs maintenant, lui dit-il.
Le garde ouvrit la lourde porte d’acier sans jeter un seul regard sur Ian, dont la confiance était telle que ses pensées retournèrent à la cellule de la tour et aux jeunes femmes qui s’y trouvaient. Il n’avait pas vu Lizzie Galbraith depuis des années, et elle n’avait pas aperçu son visage. Lady Lachina l’avait sûrement vu, mais elle ne le trahirait pas.
Se rappelant l’étonnement de la jeune fille et sa rapide maîtrise d’elle-même, la bonne humeur d’Ian revint. Il ne l’avait jamais bien connue, mais il l’avait rencontrée à quelques reprises depuis son enfance et son attitude sérieuse l’avait toujours impressionné. Et il avait presque toujours été tenté de la taquiner un peu, pour voir comment elle réagirait.
Alors qu’il suivait Gorry dans la cour éclairée par des torches, il entendit le bruit de lourdes bottes dans l’escalier.
— Dépêchons-nous maintenant, marmonna-t-il en remuant à peine les lèvres.
Gorry allongea le pas.
Mais Ian savait que leurs efforts seraient insuffisants.
La porte de l’enceinte était trop éloignée, les pas trop rapprochés.

— Patrick, tu dois nous faire sortir de cet horrible endroit ! s’écria Lizzie pendant que Lina tentait de se remettre du choc qu’elle avait éprouvé à la vue d’Ian Colquhoun. Ces hommes sinistres nous ont capturées et ils ont fait semblant de ne pas comprendre quand je leur ai dit qui j’étais.
En observant Lizzie s’élancer dans les bras de son frère, Lina tendit l’oreille pour entendre les pas des deux hommes qui s’en allaient, mais les cris de Lizzie l’en empêchaient. Elle pria pour qu’ils puissent s’enfuir sains et saufs.
Lina s’interrogea sur sa réaction étonnante en présence de Sir Ian, mais elle chassa ces pensées aussitôt. Ce n’était pas le temps de laisser son esprit vagabonder.
Patrick Galbraith ressemblait assez à son frère Mag pour qu’elle fût certaine de son identité, même sans l’aide de Lizzie. Quand il reposa sa sœur cadette sur ses pieds et se tourna vers la porte, Lina vit qu’un autre garde avait atteint le palier.
— As-tu vu qui étaient ces deux hommes ? demanda Patrick au nouveau venu.
— L’un d’eux était Gorry MacCowan, répliqua le garde. J’ai pas reconnu l’autre, sire, car ses cheveux lui cachaient l’visage. C’était probablement Jocko, l’homme qui nous fournit de la tourbe, ou un membre de sa famille.
— Va t’en assurer, dit Patrick, et un frisson parcourut l’échine de Lina.
— Bonté divine ! dit Lizzie en levant les yeux au ciel. Ces hommes n’étaient ici que pour nous faire du feu, Patrick. Tu devrais les remercier, car il fait froid ici. Personne d’autre n’avait pensé à nous procurer de la nourriture ni même une couverture, seulement ce seau malodorant dans le coin. J’aurais d’ailleurs dû leur demander de le rapporter. Mais puisque tu es là, tu t’occuperas de tout. Je veux rentrer à la maison !
Lina, qui avait bien apprécié la présence du seau à son arrivée, vit que Patrick était étonné par la demande naïve de sa sœur.
— Je sais que ce n’est pas le type de confort dont tu as l’habitude, Liz, dit-il. Ma foi, j’en croyais à peine mes oreilles quand j’ai su que tu étais ici. Je suis seulement venu voir si c’était vrai.
— Mais tu dois nous aider, insista-t-elle. Tu sers James Mòr et il ne peut savoir que nous sommes ici. Tu dois lui dire que père…
— Père n’a pas d’autorité ici, Lizzie. Même moi, je n’en ai presque aucune.
— Mais tu es au service de James Mòr depuis des années ! Je suis ta sœur !
— Tu n’avais aucune raison de te faire capturer, l’interrompit sèchement Patrick. Non, n’essaie pas de t’expliquer. Je parie que tu étais là où tu ne devais pas être. Est-ce vrai ?
Quand Lizzie lui lança un regard noir, il continua :
— Tu es l’artisane de ton malheur, jeune fille. Et si tu t’imagines que je peux faire quoi que ce soit pour t’aider, tu te trompes. Je ne suis qu’un homme parmi les autres aux ordres de James Mòr. De plus, je ne commande pas à l’homme qui t’a emmenée ici.
— Et pourquoi pas ? demanda Lizzie. Qui est-il pour se croire supérieur à toi ? Vois-tu, je pense que cet homme m’aime bien. Alors, si tu lui demandes poliment de me laisser… je veux dire, de nous laisser partir…
— Qu’est-ce qui te fait croire qu’il m’écoutera ?
— Il a essayé de me séduire, voilà pourquoi.
Lina, qui l’observait, s’attendait à une vive réaction de colère de Patrick devant la liberté qu’avait prise le chef des ravisseurs avec sa sœur. Quand il fut clair que c’était plutôt contre Lizzie qu’il était en colère, Lina ressentit un grand frisson de peur.
Patrick regarda Lina, et elle dut lutter pour cacher le dégoût qu’il lui inspirait.
— Qui est ton amie, Liz ? demanda-t-il doucement.
Une voix masculine plus forte, derrière lui, éclata au même instant.
— Qu’est-ce que tu fabriques ici, Galbraith ? Tu n’as rien à faire dans cette pièce.
Patrick sursauta comme si quelqu’un l’avait pincé. Il se tourna vers la voix.
— Je suis venu voir ma sœur, dit-il sèchement. Ce serait peut-être à toi de m’expliquer, Dougal MacPharlain, pourquoi tu l’as enlevée et emmenée ici.
Entendant le nom de l’ennemi juré de son père, Lina se raidit. Mais elle se demanda aussi si Patrick allait prendre le parti de sa sœur en fin de compte.
Lina n’avait jamais rencontré Dougal MacPharlain. Mais il était le fils et l’héritier du cousin de son père qui lui avait usurpé son titre, Parlan MacFarlan — qui se faisait appeler simplement Pharlain, nom de l’ancêtre fondateur de leur clan —, et c’était suffisant pour elle.
Une vingtaine d’années auparavant, non seulement Pharlain s’était approprié le titre de chef de clan, mais aussi tous les domaines de son père, à l’exception de Tùr Meiloach. C’était le sanctuaire où lui, son épouse et leur bébé naissant s’étaient enfuis et où la famille de Lina vivait depuis.
À son grand désarroi, l’homme qui était entré dans la pièce était le chef du groupe de rebelles qui les avaient capturées. Il n’avait pas de plaid, seulement les vêtements qu’il portait plus tôt : une culotte de cuir, des bottes, une brigandine passée par-dessus une simple chemise, et une veste.
Alors qu’il passait devant Patrick, Dougal MacPharlain lui dit :
— Tu n’as aucun droit de regard sur ce que je fais, Galbraith.
La tension que Lina avait sentie immédiatement entre les deux hommes décupla. Les poings de Patrick se serrèrent. Sa mâchoire se contracta.
Avant qu’il ait pu répondre, Dougal enchaîna :
— Alors que moi, j’ai le droit de te poser des questions, Galbraith. Si tu voulais voir mes prisonnières, tu aurais dû me demander la permission. La porte était verrouillée quand je suis parti. Comment es-tu entré ?
— Un de tes serviteurs l’a ouverte pour laisser entrer un homme avec un seau de tourbe, dit Patrick. Il a allumé le feu là-bas, ajouta-t-il en l’indiquant du geste.
Le regard de Dougal resta braqué sur Patrick, et sa colère était visible à sa mâchoire serrée et à son regard noir.
— Tu as trouvé deux hommes ici et tu n’as pas donné l’alarme ?
Patrick essayait de garder son sang-froid.
— Ils s’apprêtaient à partir quand je suis arrivé, dit-il d’une voix posée. La raison de leur visite me semblait assez évidente.
— Qui étaient-ils au juste ?
— Le plus vieux était Gorry, répondit Patrick. L’autre m’était inconnu.
— Alors, cours à leur poursuite et découvre qui c’est, lança-t-il d’une voix coléreuse en faisant un geste brusque en direction du palier.
Sans un regard à sa sœur ni à Lina, Patrick obéit.
Quand le bruit de ses pas s’évanouit dans l’escalier, Dougal ferma brusquement la porte et se retourna vers Lina.
Elle ressentit de nouveau une forte tension. Une voix intérieure lui criait soit d’affronter Dougal, soit de lui demander de les laisser tranquilles, ou de détourner son attention. Si elle avait pu, comme Andrena, lire dans les pensées des autres, elle aurait su quoi faire. Mais sachant qu’elle se méfiait de cet homme parce que son père avait fait du mal à sa famille, et qu’elle pourrait se méprendre sur ses intentions réelles, elle hésita avant de parler.
Il regarda intensément Lizzie.
Lina constata que son charme, bien que réel, était celui du chat sauvage qui hypnotisait le lapin du regard… avant de fondre sur lui.
— Vous êtes fort belle, Lady Elizabeth, dit-il d’une voix mielleuse. Vous devez avoir beaucoup de soupirants.
Lizzie, qui semblait avoir exceptionnellement perdu sa langue, rougit, puis sourit timidement.
Dougal fit un pas vers elle en élevant le bras, comme s’il s’apprêtait à la toucher.
Sans réfléchir, Lina s’interposa entre les deux.

Ian remarqua avec soulagement que le garde de la porte de la tour l’avait refermée derrière eux.
Gorry effleura sa manche.
— Par ici, maître, chuchota-t-il.
Ian le suivit, gardant la tête baissée. Il savait toutefois qu’ils se dirigeaient vers les écuries, et non vers la porte.
La plupart des visiteurs à Dumbarton laissaient leurs montures en bas, au bourg royal, ou à l’une de ses auberges. L’écurie, à l’intérieur de l’enceinte, n’était constituée que d’une rangée de stalles alignées contre le rempart du côté est et surmontées d’un long toit de chaume. Les torches jetaient un éclat doré sur la cour.
— À quoi penses-tu, Gorry ? demanda Ian en gardant la voix basse.
— Vite, dans la paille, maître ! lui indiqua Gorry. Cela n’éveillera pas les soupçons si on m’voit avec les poneys. C’t’un grand château, mais les chefs n’ont emmené que peu d’serviteurs. James Mòr a son valet d’chambre, tout comme Dougal MacPharlain et que’qu’ nobles. Les autres n’en ont pas et aucun n’a emporté beaucoup d’provisions.
L’attention d’Ian s’était arrêtée à un nom.
— Dougal MacPharlain ? Ce fils du diable est ici ?
— Oui, il est ici, mais faites vite ! l’exhorta Gorry en faisant un geste vers la paille.
Heureux de porter des haillons, Ian passa près du poney de la stalle du centre et s’aménagea un trou dans la paille fraîche près du mur. Il s’y blottit et dissimula l’ouverture avec quelques brindilles à travers lesquelles il pouvait surveiller la cour.
Un homme d’armes se tenait devant la porte menant aux marches qu’ils avaient empruntées dans la tour sud-est du château. Fouillant du regard la cour éclairée par les torches, l’homme descendit et marcha vers les portes de l’enceinte.
Gorry était en train de brosser l’un des poneys, comme s’il le faisait depuis déjà quelque temps. Le poney dans la stalle qu’Ian avait choisi mâchouillait bruyamment sa paille, et Ian souhaita que la bête ne confondît pas sa chevelure hirsute et emmêlée avec quelque chose de plus comestible.
Après avoir observé le garde s’approcher de la porte, s’adresser au gardien de faction, puis revenir sur ses pas, Ian promena son regard dans la cour. Ses pensées volèrent un moment vers les femmes là-haut, jusqu’à ce qu’il remarque que l’homme revenait vers l’entrée de la tour sud-est.
Quelqu’un d’autre se tenait maintenant dans les marches, ses traits à peine visibles à la lueur des torches. Il était peut-être aussi grand qu’Ian, mais pas autant que Mag. Quelque chose dans son maintien… Puis il se rendit compte que sa posture lui rappelait celle de Mag, avec une main posée sur son poignard et le pouce de l’autre main enfoui dans sa ceinture. Il se rappela alors le cri de Lizzie.
— C’est Patrick Galbraith, souffla-t-il, espérant que l’apparition de Patrick ne s’expliquait pas par le fait que celui-ci eut reconnu tardivement Ian sous les haillons du porteur de tourbe.
Gorry acheva de brosser un premier poney, puis se dirigea vers un second, deux stalles plus loin.
Le garde grimpa les marches, hocha négativement la tête en réponse à une question de Patrick, puis se retourna et examina de nouveau la cour. Son regard dépassa Gorry, s’arrêta un peu plus loin, puis revint à lui. Lorsque l’homme et Patrick descendirent l’escalier ensemble, Ian baissa les yeux de crainte que l’un d’eux sentît son regard braqué sur lui.
Il se détendit pour faire le vide dans son esprit, comme il le faisait quand il chassait, et il entendit Patrick dire d’une voix forte à quelques pas de lui :
— Toi, là-bas, nous voulons te parler.
— Ouais, répondit Gorry sèchement.
Puis, comme s’il venait de comprendre que Patrick n’était pas qu’un simple garde, il dit d’un ton plus courtois :
— Que puis-je faire pour vous, sire ?
— Tu étais dans la tour là-bas avec un homme qui portait un seau de tourbe, dit Patrick. Où est-il ?
— Oh, Jocko est rentré chez lui, sire, dit Gorry. Il a apporté c’qu’on lui avait d’mandé, alors y avait pas d’raison de l’retenir.
Espérant que Gorry avait su retenir l’attention des deux hommes et incapable de contenir sa curiosité, Ian jeta un coup d’œil à travers la paille sur les trois hommes, qui étaient bien visibles à présent.
— Le gardien de la porte a dit qu’il n’avait pas vu de porteur de tourbe quitter l’enceinte du château, dit Patrick en jetant un regard à la ronde.
Quand son regard balaya l’endroit où Ian était dissimulé, ce dernier eut toutes les peines du monde à ne pas broncher.
Gorry protesta.
— Le gardien a dû s’tromper, sire, dit-il. J’ai vu Jocko franchir la porte, et y avait plus rien à faire ici d’ailleurs. Vot’ gardien n’connaît p’t-être pas Jocko. Dois-je lui demander moi-même ?
— Nous irons ensemble, dit Patrick d’un ton sec.
Soulagé, Ian les regarda s’en aller. Il voulut remuer pour se dégourdir un peu.
À ce moment précis, Patrick jeta un regard derrière lui.

— Écarte-toi, jeune femme, dit Dougal d’un ton autoritaire à Lina.
Elle refusa de bouger, même si le regard furieux de l’homme l’intimidait. Puis, elle se rendit soudain compte que son regard hostile était le même que celui de son chat, Ansuz — le nom d’un dieu runique qui était maître de la destinée des hommes —, quand elle essayait de démêler les poils enchevêtrés de son long pelage.
— Je t’ai dit de t’écarter de mon chemin, dit Dougal d’un ton impatient.
— Vous vous en prenez aux femmes, messire ? demanda Lina.
— Ne sois pas sotte, dit-il. Je n’ai aucun intérêt pour une dame de compagnie assez sotte pour laisser capturer la jeune fille dont elle a la garde.
— Cet enlèvement est votre haut fait, pas le mien, dit-elle sans cesser de le regarder.
Sa chevelure était roussâtre comme de la cannelle, ses yeux d’un brun-gris comme de la muscade râpée. Puisqu’il ne répondait pas, elle ajouta :
— Que pensera James Mòr lorsqu’il apprendra que vous avez emprisonné sans motif deux jeunes femmes nobles ?
— Ma foi, il me récompensera d’avoir capturé un pion qui tiendra Galbraith en échec. Le laird pourrait même se laisser persuader de se joindre à nous. Ses frères l’ont déjà fait.
— Pas tous, dit Lina.
Il se pencha vers l’avant.
— Tu oses me contredire ?
— Je n’énonce qu’un fait, dit-elle.
— Par le Dieu tout-puissant, je ne tolère pas pareille insolence d’une moins que rien ! cracha-t-il en levant une main menaçante.
Lizzie s’exclama :
— Ne lui touchez pas, Dougal MacPharlain ! Je croyais que vous étiez un homme courtois. Mais vous êtes indigne d’effleurer un seul cheveu de la tête de Lina !
— Calme-toi, Lizzie, dit Lina calmement, sans cesser de regarder Dougal.
Il avait abaissé sa main quand Lizzie avait crié. Mais ses doigts frémissaient, et Lina ne se faisait aucune illusion. Il était capable de frapper l’une ou l’autre.
— Elle ne devrait même pas vous adresser la parole, protesta Lizzie. Dis-le-lui, Lina.
Le regard de Dougal revint vers Lina.
— C’est cela, dis-le-moi, Lina. Tu seras bien châtiée ensuite pour ton insolence à l’endroit de gens mieux nés que toi. Mais dis ce que tu v…
— Vous n’êtes pas d’un rang plus élevé que le sien, lança Lizzie avec dédain. Le père de Lady Lachina est le vrai chef du clan Farlan, comme vous devriez être le premier à le savoir.
Le regard de Dougal revint brusquement à Lina. Pour la première fois depuis son arrivée dans la pièce, elle ressentit une peur profonde. Lizzie venait tout juste de rendre leur situation infiniment plus dangereuse.

Ian esquissa un mouvement de la main droite vers son poignard. Puis, il s’en voulut de l’avoir fait uniquement parce que Patrick avait jeté un coup d’œil derrière lui. Il se détendit, sachant qu’il ne tuerait pas le frère de Mag, peu importe ce qu’il risquait en épargnant sa vie. Toujours conscient du regard de Patrick, il imagina la forêt au-delà du château et expira longuement. Il visualisa un tableau de paix et de calme, sous les arbres, tout en restant lui-même parfaitement immobile. Il vit un faon qui venait s’abreuver à un ruisselet.
La voix de Gorry semblait lui parvenir de très loin, comme un murmure du vent agitant la cime des arbres.
Puis, ce fut le silence, comme si le monde entier s’était évanoui, à l’exception de cette forêt. Le faon continuait de s’abreuver. De temps à autre, il entendait le bruit de sa petite langue qui lapait…
— Maître, réveillez-vous !
La voix urgente de Gorry arracha Ian à sa rêverie. En un clin d’œil, il était de nouveau sur le qui-vive.
— Sont-ils partis ?
— Oui, d’retour à l’intérieur. Mais vous d’vez v’z’en aller.
— Comment les as-tu convaincus d’arrêter de me chercher ?
— Oh ! j’savais bien que Jed Laing s’rait à la porte c’te nuit, chuchota Gerry. Alors, j’me suis rendu près d’lui et j’lui ai demandé : « As-tu vu Jocko partir y pas longtemps ? » Il m’a regardé, et je l’ai fixé dans les yeux. Il s’est alors frappé le front et a dit : « Jocko ! » Puis, il a regardé Patrick Galbraith. « C’est Jocko qu’vous cherchiez ? a-t-il demandé. Jocko est l’homme à tout faire, alors j’savais pas qu’vous parliez d’lui. Y est sorti y a une demi-heure. »
— Bien joué, dit Ian qui savait apprécier une bonne ruse. Mais tu as raison, je dois m’éloigner. Ne seront-ils pas tous à la recherche du porteur de tourbe, maintenant ? Est-ce que je devrais modifier mon déguisement ?
— Non, v’nez seulement avec moi, sire, répondit Gorry. Si nous sommes discrets, Jed nous laissera passer maintenant, pendant qu’la lune n’est pas encore levée.
— Très bien, alors, dit Ian. Mais tu dois ensuite rentrer, Gorry. J’ai besoin de toi à l’intérieur.
— Je sais cela, sire, dit Gorry. J’vais leur dire qu’ma sœur est souffrante dans l’bourg. Personne n’trouvera suspect qu’j’aille la voir. Mais nous n’pouvons pas descendre l’chemin ensemble. Nous pourrions croiser des rebelles qui montent au château.
— Comment descendrai-je alors ? demanda Ian. Je ne peux pas voler.
— C’est pourquoi j’ai parlé d’la lune, sire. J’ai une corde qui v’permettra d’descendre assez bas pour continuer à partir de là. J’l’ai cachée quand j’ai reçu l’message annonçant vot’ arrivée.
— Bien joué, dit Ian.
Malgré tout, il détestait les hauteurs, et la pensée de descendre plus de soixante mètres en étant suspendu à un filin ne le rassurait pas.
Mais il ne refusait jamais un défi, quel qu’il fût.
— Par ici, dit Gorry, lui remettant une cape pour couvrir ses haillons.
Il le précéda ensuite le long du mur du côté est, où les ombres étaient les plus denses, jusqu’au gardien de la porte.
— Jed, j’dois aller voir ma sœur c’te nuit. J’s’rai d’retour avant l’aube.
— J’serai encore ici, dit le robuste Jed, qui mesura Ian du regard en ouvrant la porte, juste assez pour qu’ils puissent se glisser à travers l’ouverture.
Il la referma doucement derrière eux.
— Restez près d’ce mur, sire. Et marchez silencieusement, ajouta Gorry en passant devant. Y z’ont deux hommes postés là-haut. Mais y n’attendent pas d’ennuis d’ce côté-ci.
Ian vit facilement pourquoi. Les seules torches en vue étaient placées de part et d’autre des portes. Le reste des murs du château et toute la région au-delà étaient plongés dans une profonde obscurité. Après avoir tourné le coin nord-est, il put enfin voir où il allait, mais seulement parce que l’estuaire s’étendait sous le coin suivant à plusieurs yards 3 devant lui. Ses eaux reflétaient la lueur des étoiles, qui perçaient à travers les nuages dérivant au-dessus de sa tête.
Les deux hommes s’éloignèrent prudemment du mur vers l’escarpement.
Ian sentit bientôt des picotements à la nuque et le sentiment peu rassurant d’un grand vide devant lui. Il s’arrêta avec plaisir quand Gorry étendit le bras.
— Pouvez-vous voir où v’z’allez, sire ?
— Oui, assez bien, répondit Ian. Mais es-tu sûr de pouvoir me faire descendre au bout d’une corde ? Je ne suis pas léger.
— J’ai déjà aidé un ou deux garçons à s’échapper après avoir appris qu’les ennuis arrivaient. J’avais juré d’servir James Mòr, et mon cousin l’avait fait aussi, mais sa femme attendait un premier enfant. Après qu’ces bandits eurent assassiné l’capitaine Gregor, nous savions qu’personne n’était en sûreté. Alors, j’l’ai aidé à s’évader la nuit même où les rebelles s’reposaient d’leur longue journée d’meurtres et d’trahison. Aucun doute, y z’ont l’intention d’tuer ceux d’entre nous qui restent, quand les dernières troupes de James Mòr arriveront, comme y l’annonce. Y feraient bien d’apporter des vivres aussi, car on meurt de faim ici.
— Tu as bien travaillé, Gorry, dit Ian, pour ton cousin et pour moi. Prends garde à toi, mais si tu apprends que les prisonnières courent un danger, fais-moi prévenir à Dunglass le plus vite possible.
— Oui, sire, j’n’y manquerai pas.
— Très bien, dit Ian.
En plongeant son regard dans l’abîme noir, Ian déglutit. C’était un monde d’ombres, avec quelques reflets provenant de la Clyde, car ils étaient alors rendus au-delà du large estuaire. Il respira profondément.
— Allons-y, dit-il.
Gorry trouva son câble dans une fissure et le déroula. Il marcha ensuite sans bruit, tel un félin, sur la surface recouverte de galets du grand rocher, suivi de près par Ian.
Il fixa l’une des extrémités du câble autour d’une solide protubérance de granit, avant de l’enrouler autour d’une autre saillie rocheuse située à un peu moins de deux mètres du bord. Gorry remit ensuite le bout libre de la corde à Ian, s’installa derrière la deuxième saillie et murmura ses instructions :
— J’ai plus d’quarante-cinq mètres d’filin, sire. Quand j’arriverai au bout, j’donnerai deux secousses. V’saurez alors qu’y en reste que que’qu’ mètres. J’voudrais partir d’ici avant qu’la lune se lève, alors faisons vite.
Ian acquiesça, s’efforçant de ne penser qu’à la tâche qui l’attendait. Il se fit un harnais de fortune, qu’il s’enroula autour des hanches et des cuisses, avant de le nouer solidement à la taille. Puis, en faisant une prière fervente à voix haute, il agrippa le filin et attendit qu’il se tende fermement, ce qui signifierait que Gorry était prêt.
Au signal, Ian, bandant ses muscles, fit un pas prudent en arrière au-dessus du vide. Il tâta la paroi de granit de l’un de ses pieds chaussés de cuir brut, pour trouver un point d’appui.
Lorsque ce fut fait, il respira plus librement, tendit de nouveau ses muscles et fit un essai avec l’autre pied.
Le câble glissa et s’arrêta. Son pied gauche avait trouvé un endroit où se poser.
Il refusa de penser à la façon dont cela pourrait finir et aussi qu’au moins un sinon deux autres hommes avaient déjà usé ce filin contre les mêmes bordures de granit, aussi affûtées par endroit que des lames de couteau…
Faisant le vide dans son esprit, il se concentra sur les sensations de la descente et, pendant un certain temps, il fit des progrès plus rapides que prévu. Un coup d’œil à sa gauche lui révéla la rivière et le sol au-dessous de lui. Il avait déjà accompli un tiers du trajet.
Son pied droit glissa soudainement. En essayant de rétablir son équilibre, il imprima une secousse au câble, qui glissa un peu plus. Il se mit alors à osciller dans le vide avant de venir percuter la paroi. À son contact, il trouva une petite indentation verticale dans la pierre. S’y accrochant du bout des doigts, il parvint à se stabiliser.
Aspirant profondément, il s’efforça de ne penser qu’aux deux jeunes femmes dans la cellule de la tour, espérant ainsi chasser toutes autres pensées. Il se demanda combien de temps Lady Lachina parviendrait à garder son sang-froid. Se souriant à lui-même, il décida qu’elle serait à la hauteur de la situation.
Lizzie, par contre, devrait s’estimer heureuse de ne pas être sa sœur. Aucune de ses trois sœurs n’aurait d’ailleurs eu l’impudence de défier les ordres de leur père et de galoper vers le danger. Sans doute, Mag ou Galbraith se chargerait de réprimander Lizzie si lui-même parvenait à imaginer un moyen de les secourir, elle et Lina.
Mais il ne serait utile à personne en restant entre ciel et terre.
Ayant trouvé un appui pour son pied droit, il pivota de nouveau face au mur de roc et chercha un endroit où loger son pied gauche. Après l’avoir trouvé, il fit passer son poids sur ce pied et se mit à tâtonner avec le pied droit.
Peu après, une petite saillie de pierre sous son pied gauche, plus friable que les précédentes, céda avec un craquement sec.

3. N.d.T.: Un yard équivaut à environ un mètre.
Chapitre • 3
L ina observa attentivement Dougal en repensant à la comparaison qu’elle avait faite plus tôt entre MacPharlain et son chat Ansuz. Mais elle fut incapable de retrouver le calme que le souvenir de l’animal familier lui avait procuré auparavant.
Maintenant, c’était Dougal qui fixait son regard sur elle. L’expression de son visage montrait qu’il était absorbé dans ses pensées, et elle aurait voulu pouvoir disparaître.
Lizzie, pour une fois, se taisait.
Lina aurait aimé être reconnaissante de ce silence, mais elle ne put faire naître ce sentiment en elle non plus.
Finalement, alors que le silence de Dougal semblait se prolonger depuis une éternité, elle retrouva assez de courage pour parler.
— Avez-vous perdu l’usage de la parole, sire ?
Il cligna des yeux. Puis, il dit d’un ton froid, étrangement distant :
— Mon père a suggéré un jour que j’épouse l’une des sœurs MacFarlan. Si vous êtes l’une des filles d’Andrew Dubh ; vous êtes l’une d’elles, n’est-ce pas ?
— C’est juste, dit-elle. Mais je doute que mon père consente à un tel mariage.
— Andrew Dubh a déjà rejeté la proposition de mon père d’une union entre votre sœur Andrena et moi, dit Dougal, dont l’attitude était toujours aussi distante, comme si un voile était tombé devant lui. Mais vous n’êtes pas en mesure de demander la permission de votre père. Et lui-même n’est pas en position de la refuser en ce moment.
Sentant un frisson la parcourir, Lina respira profondément avant de répondre.
— Je ne suis pas au courant d’un tel projet d’union, sire, dit-elle.
Et elle ajouta, choisissant ses mots avec soin pour éviter de le provoquer davantage :
— Je crains de ne pas être le genre d’épouse que vous souhaiteriez.
Malgré la prudence de Lina, la mâchoire de Dougal se contracta et ses lèvres se serrèrent. L’un de ses sourcils noirs frémit légèrement.
— Comment pourriez-vous savoir ce que je désire ? demanda-t-il.
Mobilisant les ressources de son esprit, elle essaya d’imaginer l’épouse qu’il recherchait et elle aurait souhaité, encore une fois, posséder la faculté de sa sœur aînée de sonder les âmes.
Une impulsion la saisit. Lina voulut se retenir, mais les mots franchirent ses lèvres.
— Je pense que vous voudriez une très belle femme qui pense comme vous, sire, dit-elle. Pour satisfaire vos désirs, elle devra se soumettre à votre volonté en tout.
— Toute femme doit obéir à son mari, répliqua-t-il, la regardant de plus près. Si elle ne le fait pas, il doit lui enseigner l’obéissance.
— Oui, naturellement. Mais voyez-vous, ajouta-t-elle doucement, je ne pourrais être heureuse avec un homme qui ne pense qu’à ses désirs et jamais aux miens. Je doute que vous soyez satisfait d’une femme triste, sire. Lui ordonneriez-vous alors d’être heureuse ?
— Vous êtes fort insolente.
— J’espère bien l’être, ou le paraître à vos yeux, acquiesça-t-elle, se rappelant avec un frisson qu’il avait déjà menacé de la frapper. Mais voyez-vous, on m’a toujours permis de dire ce que je pensais. Il serait difficile pour moi de m’arrêter.
— Vous feriez mieux de penser que votre captivité pourrait être infiniment plus désagréable, jeune femme. Vous ferez ce que je demande, ou je m’assurerai que ni l’une ni l’autre ne se marie jamais.
Lizzie parla enfin, les yeux exorbités.
— Ma foi, sire, avez-vous l’intention de nous ôter la vie ?
— Tu pourrais un jour souhaiter que je l’aie fait, dit-il brusquement à Lizzie, avant de regarder Lina. Je n’ai qu’à répandre la rumeur que j’ai pu jouir de toutes les faveurs intimes que j’ai souhaitées de votre part à toutes les deux. Pardieu, je pourrais les exiger et même les offrir à mes hommes, si je le voulais.
Le frisson qui secoua Lina lui retira presque la force de parler. Mais elle parvint à dire :
— J’espère que vous ne le ferez pas.
— Vous faites bien de l’espérer, dit-il d’un air mécontent.
Puis, au grand soulagement de Lina, il tourna les talons et partit. Ce ne fut que lorsqu’elle entendit la clé tourner dans la serrure qu’elle pût recommencer à respirer librement.
— Qu’a-t-il voulu dire en affirmant qu’il dirait à tous qu’il avait obtenu nos faveurs ? demanda Lizzie. Nous ne lui avons fait aucune faveur. Et je ne me souviens pas d’un tournoi auquel j’ai assisté où j’aurais accordé ma faveur à un chevalier 4 .
Reconnaissant son innocence à ses paroles, Lina crut bon de lui expliquer.
— Il a voulu parler de faveurs intimes, Liz, dit Lina. Celles dont le mari jouit auprès de son épouse dans le lit nuptial.
Lizzie fronça les sourcils.
— Puisque je n’ai pas de mère, dit-elle, je ne connais rien de ces choses. Mais ce serait mal de la part de Dougal MacPharlain de prétendre qu’il a agi avec l’une d’entre nous comme avec une épouse.
— Oui, ce serait mal, dit Lina, comme il l’était de ta part de lui faire les yeux doux. La vérité, vois-tu, c’est que tant que nous sommes ici, nous sommes entièrement en son pouvoir, Liz. À moins que James Mòr ne l’en empêche, Dougal peut nous faire tout le mal qu’il souhaite. Il peut médire à notre propos et faire bien pire encore. Et, comme nous l’avons constaté, ton frère ne peut pas nous aider.
— Je hais Patrick, dit Lizzie férocement.
— Je sais que cela a dû être une déception…
— Ce n’est pas de la déception, Lina, l’interrompit Lizzie. C’est de la fureur. En vérité, Patrick a toujours été le frère que j’aie le moins aimé. C’est le plus susceptible et le plus prompt à s’emporter quand un désaccord survient. Rory est autoritaire aussi, mais il sera un jour chef du clan. Mag est le plus gentil. Mais je préfère ne pas le voir lui non plus maintenant, dit-elle avec un soupir. Il sera probablement encore plus déplaisant que père quand il apprendra ce qui nous est arrivé.
— Eh bien, je ne ferai pas semblant d’être peinée pour toi si tu obtiens ce que tu mérites, Lizzie, dit Lina. Mais, en vérité, autant je souhaite que Magnus et ton père nous aident à nous évader de cet endroit sordide, autant je redoute de devoir les affronter.
Au moment où elle disait ces mots, ses pensées se tournèrent vers Ian Colquhoun, et elle espéra qu’il fût en sûreté. S’il s’était placé dans une situation fâcheuse en essayant de les secourir, elle ne voudrait pas devoir lui faire face non plus. Dieu seul savait ce qu’il dirait.

Ayant perdu l’appui de son pied droit et aussi celui du gauche, Ian oscillait librement entre ciel et terre. Il s’agrippait désespérément au câble, les deux mains à la hauteur des yeux. S’il l’avait échappé, il se serait probablement retrouvé la tête en bas dans le harnais simple que lui et Gorry avaient enroulé à la hâte autour de ses hanches et de ses cuisses.
Et peut-être même aurait-il plongé la tête la première vers la mort.
Malgré tout, sa position était très précaire. Alors qu’il était suspendu ainsi, le câble devait supporter tout son poids. De plus, bien qu’il eût percuté la paroi rocheuse, il n’avait pas encore trouvé de prise ou d’appui pour l’un de ses pieds.
Tout en essayant de dominer ses nerfs, il se rendit compte que le filin vibrait. Il le lâcha de sa main droite et palpa la surface du rocher, à la recherche d’une anfractuosité, d’une large fissure ou d’une excroissance assez solide pour le supporter si la corde devait se rompre.
S’agrippant au filin de la main gauche tout en se stabilisant contre le roc de la droite, il venait à peine de trouver un endroit où planter son pied droit quand il sentit une secousse vigoureuse sur la corde. Puis vint une seconde, plus violente encore.
Il faillit crier à Gorry pour lui demander ce qu’il fabriquait là-haut. Puis, il se rappela le signal dont l’homme lui avait parlé pour l’avertir du moment où il ne pourrait plus lui donner davantage de corde sans la détacher à son bout de l’un de ses points d’ancrage. Ian répondit en donnant deux secousses. Deux autres coups indiqueraient à Gorry qu’il pouvait remonter la corde.
Ian craignait que, s’il prenait trop de temps, Gorry puisse lancer le filin dans le vide pour éviter d’être capturé. Il ne pourrait le blâmer s’il le faisait.
Il trouva donc une fissure où enfouir sa main libre, tout en essayant de discerner un chemin vers le bas de l’endroit où il était.
Un calcul rapide lui indiqua qu’il avait dépassé le milieu de l’escarpement. Le reste, lui avait assuré Gorry, ne présenterait pas de difficultés particulières pour un homme aussi agile que lui.
— Cela me paraît diablement loin jusqu’en bas, marmonna Ian.
Toutefois, la fissure qu’il avait trouvée semblait faire partie d’une fracture verticale entre deux grands blocs de granit. Sous son pied, elle s’élargissait pour former une lézarde qui courait vers le bas, en obliquant vers le nord. Elle était assez profonde pour y insérer les doigts, et même ses pieds, s’il pouvait atteindre la partie qui s’inclinait. Il aurait aimé savoir si cette fissure se prolongeait jusqu’au sol. Mais il fallait agir par les moyens du bord, et Gorry attendait.
En changeant légèrement de position, il découvrit qu’il pouvait s’adosser dans l’angle formé par la protubérance rocheuse. Se sentant plus stable ainsi, il décida d’employer ses deux mains pour dénouer le harnais de corde.
Il concentra son attention sur les nœuds, pour ne pas penser à la distance qui le séparait du pied du rocher. Quand il eut fini de défaire son harnais, il put distinguer d’autres fractures et des fissures dans le roc au-dessous de lui.
La lune se levait au-dessus de l’horizon, à l’est. Même si les nuages occultaient sa lumière, à l’exception d’une faible lueur tout autour, des étoiles scintillaient çà et là dans le ciel, ce qui indiquait que la couverture nuageuse s’amincissait. La clarté prodiguée par l’astre de la nuit faciliterait le reste de la descente d’Ian.
S’agrippant fermement au bord de la fissure qu’il avait trouvée, il donna deux bonnes secousses sur le câble et le laissa aller.
Le filin oscilla légèrement sur place.
Il leva les yeux et vit la lueur de torches ainsi que des ombres mouvantes au sommet du rocher.
Craignant que Gorry ait pu être fait prisonnier, Ian se demanda si quelqu’un au sommet du rocher pouvait le voir où il était à ce moment précis. Il tendit l’oreille à l’affût de cris, mais n’entendit rien.
Puis, il vit les torches s’éloigner. Peu après, le filin s’éleva comme un long serpent et disparut dans les ténèbres.
Priant pour la sécurité de Gorry, Ian attendit, scrutant le panorama devant lui.
À l’est, le long de la Clyde, il vit des points lumineux sur la rive nord qu’il reconnut rapidement comme étant ceux de Dunglass. Cette vue lui fit souhaiter ardemment que ses parents fussent allés se coucher.
Ian devrait dire à Colquhoun ce qu’il avait fait, et il savait que la discussion ne serait pas agréable. Son père le désapprouverait d’avoir pris un tel risque.
Toutefois, si Patrick Galbraith ne pouvait protéger Lizzie et Lina, Galbraith et Colquhoun devraient être informés de cela, et vite. Peu après le départ de Mag pour l’Ayrshire, Galbraith avait quitté Dunglass pour aller à la tour de Bannachra, mais Colquhoun lui enverrait un messager à pied.
Ian pourrait au moins assurer aux deux hommes que Gorry le tiendrait informé si d’autres dangers menaçaient Lachina et Lizzie.

— Lina, es-tu encore éveillée ?
Lina était étendue sur une dure paillasse, réfléchissant à la témérité de Sir Ian et à la folie qu’il avait commise en osant lui lancer un baiser. Elle se demandait aussi jusqu’à quel point ses sœurs avaient senti son malheur, et ce que sa mère et Lady Margaret avaient pu penser, quand elle et Lizzie n’étaient pas rentrées de leur promenade.
Elle fut heureuse de pouvoir parler à quelqu’un.
— Je suis réveillée, Liz, répondit-elle.
— Je ne peux pas dormir non plus. Cette paillasse est trop mince et le plancher est trop dur.
— Alors, pense à autre chose, dit Lina, qui ajustait sa cape pour bloquer le courant d’air glacial qui se faufilait en dessous.
Lizzie réagit bruyamment.
— La seule chose à laquelle j’arrive à penser, c’est combien j’ai été idiote de me lancer au galop comme je l’ai fait. Ou encore, je pense à Dougal MacPharlain et combien il semble étrange. Il reste quand même le plus bel homme que j’aie jamais vu de ma vie.
— Enlève-toi cela de la tête, l’avisa Lina. Je peux te raconter l’une des histoires de Muriella, si tu veux, ajouta-t-elle en espérant changer de sujet.
— Peut-être plus tard, dit Lizzie. On dit qu’elle connaît beaucoup d’histoires.
— Elle a une excellente mémoire, dit Lina. J’en connais quelques-unes aussi. Je peux te parler du héros Tam Lin, si tu veux.
— D’abord, j’aimerais te demander quelque chose, répondit Lizzie. Ne crois-tu pas que si nous sommes agréables et que nous parlons poliment à Dougal, il nous aimera davantage et acceptera de nous aider ?
— Non, Lizzie, je ne le crois pas.
— Mais tu as vu ce qui est arrivé quand tu lui as parlé calmement, répliqua Lizzie. Il a écouté chaque mot. Et il était pourtant prêt à te frapper, Lina. Même moi je m’en suis aperçue. Mais après lui avoir expliqué pourquoi tu ne lui convenais pas comme épouse, il est sorti.
— Oui, c’est ce qu’il a fait, répondit Lina. Mais nous n’avons encore rien à manger, Liz. S’il nous aimait bien et se préoccupait vraiment de notre bien-être, ne nous aurait-il pas fait monter notre repas du soir ?
— Les hommes ne pensent pas à ces choses-là, dit Lizzie. La plupart d’entre eux croient que la nourriture apparaît sur la table à l’heure des repas. Je pense que Dougal est comme cela.
— Tu as peut-être raison, dit Lina en bâillant.
— Je sais que j’ai raison, répondit Lizzie. Je pense aussi qu’il nous procurera de la nourriture si seulement tu le lui demandes. Tu as déjà eu de l’influence sur lui, après tout.
— S’il a tenu compte de ce que j’ai dit, c’est parce que tu lui avais révélé qui j’étais, répondit Lina. Ou peut-être parce que son père avait déjà suggéré que Dougal devait épouser une MacFarlan.
— Je ne voulais pas faire cela, dit Lizzie. Il m’avait mise en colère. Mais je pense que tu devrais…
— Lizzie, excuse ma franchise, mais tu ferais mieux de penser à Dougal comme à un cheval sauvage. Le genre de bête indomptée qui peut répondre brièvement à un acte de gentillesse, mais qui n’attend que la bonne occasion pour te décocher une ruade ou te mordre.
— Nous n’avons pas de chevaux sauvages.
— Justement, murmura Lina.
— Très bien, alors, abdiqua Lizzie. Parle-moi de Tam Lin.
Bien qu’elle eût préféré dormir, Lina obtempéra. À son grand soulagement, la respiration paisible et régulière de Lizzie lui indiqua peu après qu’elle dormait. Laissant sa propre voix s’éteindre peu à peu, Lina ne tarda pas à sombrer dans le sommeil elle aussi. Elle n’en fut tirée que le jeudi matin par la lumière du soleil qui se glissait dans la pièce. Elle se leva lentement, se soulagea dans le seau et alla voir à la fenêtre.
Des nuages dérivaient encore au-dessus de sa tête, mais la rivière paraissait bleue plutôt que grise comme la veille. Au loin, elle pouvait voir le sommet d’une tour qu’elle soupçonna être le château de Dunglass. Lorsque sa mère les emmenait, elle et sa sœur, rendre visite à des parents, elles y restaient quelquefois pour la nuit. Le lendemain, elles repartaient sur des poneys de Colquhoun pour se rendre à Glasgow ou dans le comté de Stirling.
Avec un soupir, elle tourna son regard vers le terrain plat et densément boisé entre le grand rocher de Dumbarton et Dunglass. Elle se demanda si Ian était de retour chez lui et s’il dormait à présent.
Un cliquetis dans la serrure la fit se retourner rapidement. Lizzie s’était réveillée et regardait également la porte avec inquiétude.
À la surprise de Lina, le même homme qui était venu les voir la veille, accompagné de Sir Ian, entra. Aujourd’hui, il avait un seau à la main. Il fit signe à quelqu’un derrière lui et ouvrit la porte à un garçon d’allure peu soignée qui portait un plateau.
— C’n’est qu’du pain et d’la viande séchée avec un pichet d’bière, m’lady, dit l’homme. MacPharlain m’a dit d’apporter que’qu’ chose pour rompre vot’ jeûne. J’ai demandé au garçon d’cuisine d’préparer un plateau.
— Merci, dit Lizzie avec effusion. Nous n’y regarderons pas de près, tant que cela nous sustente. Je suis affamée !
L’homme sourit et le garçon déposa le plateau sur l’unique table.
— V’pouvez mettre le bœuf séché su’ vot’ pain, m’lady, dit ce dernier. C’est c’que j‘fais moi-même.
Lizzie se leva et alla près du garçon pour examiner le contenu du plateau.
Tirant avantage de la diversion, Lina dit à l’homme plus âgé :
— J’ignore votre nom, mais nous vous sommes reconnaissantes. Nous n’avons pas mangé depuis hier matin.
Il fit claquer sa langue pour exprimer sa désapprobation.
— Appelez-moi Gorry, m’lady, dit-il. Mais si v’parlez d’moi à MacFarlan, j’préfère qu’vous m’appeliez MacCowan. Voyez vous…, dit-il avant de faire une pause et d’ajouter à voix basse, MacCowan suffit pour lui, s’il vous plaît.
— Je ne l’oublierai pas, Gorry. Puis-je demander — elle lança un regard dérobé à Lizzie, toujours fascinée par la nourriture — si le… l’homme qui nous a apporté la tourbe est rentré chez lui sain et sauf hier ?
— Oh, sûrement, dit-il. Si y avait pas réussi, on l’aurait crié su’ tous les toits à l’heure qu’y est. Voyez-vous, le laird qui est à Dun…
Il s’interrompit et secoua la tête de dépit contre lui-même.
— J’ai la langue bien pendue et j’suis incorrigible, reprit-il. J’f’rais mieux d’partir aussi, ou quelqu’un nous surprendra, mais nous v’apporterons aussi vot’ repas c’midi. MacPharlain m’a ordonné d’m’occuper d’vous. J’m’assurerai qu’personne n’vienne v’importuner, comme ce Patrick Galbraith l’a fait hier.
Il ajouta à l’adresse du garçon :
— Va porter c’seau maintenant, garçon, et r’prend l’autre en même temps. Avez-vous besoin d’aut’ chose, m’lady ?
— Pourriez-vous nous trouver des occupations, qui nous aideraient à passer le temps ? Je sais coudre, dit Lina. Des couvertures seraient aussi appréciées.
— J’y verrai, dit-il en hochant la tête pour indiquer au garçon de sortir.
Lorsque les deux hommes furent partis, Lizzie demanda à Lina :
— Pourquoi t’es-tu informée du porteur de tourbe ? Tu aurais plutôt dû lui demander de nous apporter d’autre tourbe pour faire du feu ce soir.
— J’aurais plutôt dû lui demander pourquoi Dougal l’avait envoyé, répondit Lina, n’ayant aucun désir de répondre aux questions de Lizzie au sujet de Sir Ian.
Lizzie soupira.
— Écoute Lina, Dougal t’aime bien, dit-elle. Et nous serions sottes de ne pas en tirer avantage.

Étant rentré à Dunglass seulement une heure ou deux avant l’aube, Ian s’était effondré dans son lit tout habillé, sombrant dans un profond sommeil. C’est pourquoi il était fort mécontent d’être secoué violemment quelques heures à peine après s’être endormi.
— Arrête ! grommela-t-il.
Comme les secousses continuaient, il se redressa violemment, prêt à sauter à la gorge de qui osait le réveiller.
L’homme à qui cette tâche avait été dévolue avait toutefois une longue expérience de sa charge. Il avait fait un pas prudent en arrière au premier frétillement de paupières de son maître.
— Mais qu’est-ce qui te prend, Hak ? gronda Ian.
Nommé Hercule à la naissance, mais n’ayant jamais très bien porté son illustre prénom, Hak était de constitution délicate, mais doté d’un esprit vif. Ayant à peine trois ans de plus qu’Ian, il avait commencé à le servir comme page à l’âge de treize ans. Depuis quelques années, il était son écuyer.
— Il s’ra bientôt midi, sire, dit Hak. Le laird a dit qu’si vous v’nez pas déjeuner avec lui et sa dame, il viendra lui-même v’sortir du lit.
Réprimant l’envie d’envoyer le laird au diable et son domestique avec lui, Ian se contenta de grogner une autre fois.
— J’vous ai apporté d’la bière, sire.
— Je ne veux pas de bière, répondit sèchement Ian.

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