Up and Down
366 pages
Français

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Description

Camille est une jeune journaliste fraîchement diplômée....ou presque.


Il ne lui reste plus qu'un stage de fin d'études pour pouvoir enfin voler de ses propres ailes.


Ambitieuse au possible, elle pense qu'il ne s'agit, là, que d'une simple formalité.
Elle s'imagine déjà un avenir formidable entre un emploi épanouissant et une vie de famille rêvée avec son fiancé, Marc.
Mais, c'était sans compter sa rencontre avec Jared, chanteur mondialement connu et adulé par des millions de fans.


Tout, sauf son type d'homme. Contrainte de promouvoir sa tournée européenne , elle va se retrouver plongée dans le monde de la célébrité avec ses excès et ses facilités.
Le caractère, tantôt charmeur, tantôt noir de Jared va très vite la pousser à perdre le contrôle de ses certitudes.
Désir, passion, amour, jalousie, trahison sont des maux dont elle n'aurait jamais voulu souffrir.


Mais, ça, c'était avant qu'il ne pose ses yeux sur elle....

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 263
EAN13 9782955416907
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0007€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Red Romance
Juliette Mey
Up and Down



ISBN : 978-2-95541-690-7
Titre de l'édition originale : Up and down
Copyright © Butterfly Editions 2016

Couverture © Mademoiselle-E + Butterfly Editions 2016
Tous droit réservés, y compris le droit de reproduction de ce livre ou de quelque citation que ce soit sous n'importe quelle forme.

Cet ouvrage est une fiction. Toute référence à des événements historiques, des personnes réelles ou des lieux réels cités n'ont d'autre existence que fictive. Tous les autres noms, personnages, lieux et événements sont le produit de l'imagination de l'auteur, et toute ressemblance avec des personnes, des événements ou des lieux existants ou ayant existé, ne peut être que fortuite.
ISBN : 978-2-95541-690-7
060718-1742
Internet : www.butterfly-editions.com

contact@butterfly-editions.com

À toi...
À mes enfants qui redoublent de patience certains jours...
À Aurélie, mon amie et binôme du tonnerre...
À Laure, ma bêta, ma licorne, mon amie, celle qui supporte Jared et Camille depuis deux ans maintenant...
Prologue


Camille
Nous y sommes enfin.
Le grand jour est arrivé. Cela fait cinq ans, huit mois et des heures incalculables que j'y pense. Bientôt, je serai diplômée d'une des plus importantes écoles de journalisme du pays. Celle qui forme les pointures de demain.
Même si, pour l’instant, je n'ai encore décroché aucun entretien d’embauche, j'espère que mes candidatures spontanées vont faire mouche. Je me rêve déjà, dans quelques années, rédactrice en chef d'un grand magazine politique.
Pas de panique. Je n'ai pas attrapé la grosse tête. J'ai juste travaillé d'arrache-pied pour en arriver là. J'ai sacrifié cinq ans de mon existence dans le but ultime d'élever mon CV le plus haut possible. Durant toute ma vie d'étudiante, je ne suis allée à aucune fête et j'ai passé tous mes congés de Noël enfermée dans ma chambre à réviser. Quant au dernier film que j'ai vu au cinéma, je serais incapable d’en donner le titre et, encore moins, le nom de l'acteur principal. Ma meilleure amie Justine me dit souvent que je suis folle, mais ça m’est égal. Je n'éprouve ni regrets, ni remords. Je me trouve là où j’avais rêvé d’être. Au sommet de mes capacités. À ma place.
Je ne vais pas tarder à devoir me lever. Je me tourne une dernière fois sous ma couette chaude. Mon corps, partiellement endolori, reste le symptôme de mon immense fatigue actuelle. Mes parents, que je vois peu, m’ont appris une chose essentielle. On n’a rien sans rien. Je me suis battue comme une lionne afin de sortir vainqueur de cette longue bataille. Aucun essoufflement, aucun coup de mou et aucun abandon n’ont été possibles.
J’enfouis ma tête sous mon oreiller, parfaitement rassurée par son odeur familière. Je me sens bien ici. Dans cette maison. Dans cette chambre. Dans ce lit. Pourtant, même si cela ne presse pas, il va bien falloir que je prenne mon envol et que je me trouve un petit appartement. Je suis arrivée à la croisée des chemins de mon existence. À vingt-trois ans, malgré ma farouche volonté de réussir, j’ai aussi mes faiblesses. Ma faiblesse. Marc. Celui qui est devenu mon fiancé reste mon ancrage dans la réalité. Il m’empêche de me tuer au travail. Il m’apprend à voir la vie différemment et à profiter de chaque instant qui s’offre à nous. Du moins, quand il se trouve être là. Ce qui, je l'avoue, m'a l'air plutôt rare ces derniers temps.
Il a fait la même école de journalisme que moi. C'est d'ailleurs là que nous nous sommes rencontrés. Légèrement plus âgé que moi, il a obtenu son diplôme l'an passé. Depuis, il couvre des grands reportages à travers le monde. D'étudiant plutôt studieux et réservé, il est passé au globe-trotter chevronné. Je ne l’en aime que davantage. Cela fait maintenant deux mois qu’il est parti. Autant dire, une éternité. Même si son absence m’a permis de me concentrer sur mes examens, son visage me manque. Ses cheveux bruns coupés courts, ses yeux marron expressifs, sa peau bronzée par ses trop nombreux déplacements sont autant de souvenirs qui font battre mon cœur plus fort. Je suis en manque de son odeur. De sa peau. De son corps contre le mien. De lui, tout entier.

Les informations du matin me tirent de ma rêverie. Après avoir écouté le dernier buzz politique du moment, la fin dans le monde et une publicité sur la sécurité routière, je me fais violence en vue de me convaincre qu'il est vraiment l'heure de me lever. Marc ou pas, il faudra bien que je réponde présente au moment fatidique de mes cinq années d’études. L’attribution de mon stage final. Celui qui, si je m’en donne les moyens, me permettra de décrocher la lune.
Après m'être rapidement habillée - un jeans serré et un chemisier blanc cintré - et avoir ramené mon épaisse chevelure châtain dans un chignon fait à la va-vite, je descends à la cuisine afin d’avaler mon premier café de la journée. Un long. Je vais en avoir besoin pour tenir la première partie de la matinée. Dans moins de trois heures, je saurai enfin pour quel magazine politique je vais travailler durant les huit semaines à venir. Si, par chance, on me donne la possibilité de suivre un grand homme politique, je me sens prête à l'accompagner à l’autre bout du monde. De travailler à ses côtés. D’apprendre. De me nourrir de son savoir, de sa culture, de son expérience. Marc, qui sera bientôt en vacances, pourra me rejoindre et vivre avec moi ce premier moment de ma vie professionnelle.
Peu importe que, pour le moment, je ne puisse partager cet espoir avec personne. Il est là, profondément ancré en moi et prêt à voir le jour. Même si mes parents ont déjà entamé leur journée de travail depuis deux heures au moins, nous pourrons fêter ça ce soir. Ou demain, selon leur planning. Peut-être après-demain. Je suis toujours à peu près consciente du moment où ils partent, mais jamais vraiment de celui où ils rentreront. Cela ne m'attriste pas. Notre vie est réglée ainsi depuis des années et nous convient plutôt bien. Enfant unique, fille d'enfants uniques, orphelins de bonne heure, je n'ai jamais été habituée à être entourée. Ma solitude m'a toujours accompagnée. Au fil des années, elle est même devenue une alliée non négligeable. Elle m’a permis de toujours rester connectée à moi-même sans que personne ne vienne perturber mes pensées, mes réflexions et mon besoin de tranquillité. J'en suis arrivée à aimer le calme qui m'entoure. Seule mon amie Justine, aînée d’une fratrie de quatre enfants, ne comprend pas que je puisse m’enivrer de ma propre solitude.
Au moment où je porte la tasse chaude à mes lèvres, mon portable se met à vibrer. Immédiatement, mes joues rosissent. Marc. Il devait m'appeler aujourd’hui pour m'annoncer sa date de retour. À l’idée d’entendre le timbre profond de sa voix, mon cœur se serre si fort que je le sens prêt à exploser. Malheureusement, mon empressement est de courte durée. J'aurais dû réfléchir avant de m’emballer. Mon fiancé reste la seule personne sur Terre capable de brouiller mon jugement et de me faire penser avec déraison. Avec le décalage horaire entre Paris et Mexico, il doit à peine s’être endormi. Par contre, cela ne semble visiblement pas être le cas de Justine. Sept heures quinze et elle est déjà sur le qui-vive.
- Coucou, toi !
Je l'entends chanter une chanson à l'autre bout du fil. Je reconnais immédiatement la mélodie. Même si je n’adhère pas franchement au style musical, j’en entends parler quotidiennement depuis plus d’un an. Jared, le chanteur, fait maintenant partie de la litanie familiale. Jared, l’erreur. Jared, le menteur. Jared, l’ennemi à abattre.
- Ju, tais-toi !
L'écho de sa voix stridente me donne l'effet d'un désagréable bourdonnement dans les oreilles.
- J'ai deux places ! Deux !
Comment lui expliquer que, même si je voulais y aller, je ne pourrais pas ? Question d’engagement familial.
- Une pour moi... et une... pour toi ! Ce soir, vingt heures ! Ta mère n'en saura rien !
Justine me connaît par cœur. La terrible ereur de l’an passé ne l’a pas laissée indifférente. Après cette maudite soirée, elle n’a pas manqué une seule occasion de croiser ma mère. Histoire de glaner la moindre information sur son chanteur préféré.
Si elle croit qu'elle peut me traîner dans cette foutue salle de concert, c'est qu'elle n’a pas compris combien la situation paraît pourrie. Je ne peux pas y aller.
- Laisse ta maternelle où elle crèche ! Tu viendras même si je dois te kidnapper !
Je ne réponds pas tout de suite.
Et si elle avait raison ?
Ma mère a commis une erreur. Une regrettable erreur. Elle la paie encore aujourd’hui. Ce qui s’est passé entre Jared et elle sur ce plateau de télévision ne me concerne pas. Ne me regarde pas.
Je suis moi . Elle est elle . Je ne lui ressemble en rien. Ni physiquement, ni professionnellement. Hormis Justine, personne ne pourra savoir qui je suis. Même pas lui.
Tout à coup, je me mets à penser différemment. Mon cerveau ne répond plus à mes stimulations. Il ne m’écoute pas. Il se met en pilotage automatique et contredit mes propres réflexions. Qui m’attendra ce soir ? Qui m’appellera mis à part Marc dont les cinq petites minutes de communication seront assorties de ce bourdonnement désagréable sur la ligne? Qui s’inquiétera de savoir que je vais manger un bon repas pour fêter mon prochain diplôme ? Qui va se réjouir pour moi ? Bien que la réponse me fasse peur, elle est malheureusement évidente. Personne ne sera là. Personne ne saura que j’y suis allée. Personne n’apprendra que j’ai transgressé l’unique règle familiale. Ne pas approcher Jared Tom.
Cette phrase résonne dans ma tête jusqu’à m’en donner le tournis.
Sauf, qu'en acceptant, je ne me doute pas un seul instant que cette soirée risque de changer le cours tranquille de mon existence.
Chapitre 1


Camille
Lorsqu’une heure plus tard, j'entre dans l'amphithéâtre, je semble avoir retrouvé un semblant de raison et me dis que j'ai vraiment été stupide d'accepter la proposition de Justine. Quelle idiote ! Je ne peux pas l’accompagner. C’est impossible. Totalement impossible.
Je vais lui dire que je suis désolée, que c'était une délicate attention pour fêter la fin de notre cursus et que son geste me touche, mais que je ne peux pas accepter. C'est mon amie. Elle comprendra.
Je ne tarde pas à la voir déjà assise au milieu de l’amphi. Toute souriante, elle me fait un signe de la main. Elle porte sa tenue préférée. Une robe en flanelle turquoise qui rappelle son côté bohème. Ses cheveux roux, coiffés à la garçonne, encadrent son visage à la peau claire, rehaussé par son immense regard vert.
La fin est là. Toute proche. Presque à portée de main. Elle plane au-dessus de nous, témoin des visages détendus de mes collègues d’étude. Une page se tourne pour permettre à une autre, plus belle, plus grande et enfin réelle, de s’ouvrir. Ce sentiment d’indépendance et de liberté se lit dans la majorité des regards. Pourquoi suis-je la seule à penser que ce qui nous attend semble véritablement sérieux ? L’erreur et le manquement à l’appel seront réellement punissables.
Travailler, c’est prendre des risques, se frotter à la difficulté, accepter d’être jugée et notée en permanence.
C’est agir avec raison. Chaque minute. Chaque seconde. Chaque jour.
C’est devenir adulte. Pour de vrai. On ne jouera plus. On entrera dans la cour des grands. Elle semble aussi excitée que je me sens stressée.
En m’asseyant à ses côtés, la même question me martèle le cerveau. Encore et encore. Je me demande quel stage je vais décrocher. Je sais qu'il y a un nombre incalculable de possibilités, mais cela reste forcément cantonné à notre domaine d’apprentissage : politique, géopolitique, voire quotidien régional. Si je pouvais choisir, je crois que j'aimerais beaucoup intégrer l'équipe d'un rédacteur en chef spécialisé en politique internationale. Mon domaine de prédilection.
À peine ai-je posé mon sac sur le côté qu’elle me tend une enveloppe. Son visage est illuminé par le bonheur de passer cette soirée en ma compagnie.
- Tiens, voilà ton billet ! Tu vas a-do-RER !!!
Un énorme sourire accompagne ses propos. D'avance, je m'en veux immédiatement de la peine que je vais lui causer. J'espère qu'elle me pardonnera. Il faut que je le lui dise. Maintenant. Plus j’attendrai, plus elle m’en voudra. Inutile de créer des tensions aujourd’hui. En cinq ans d’amitié, nous ne nous sommes quasiment jamais querellées. Je refuse de briser cette harmonie pour des non-dits.
Alors que je m'apprête à lui annoncer que je décline son invitation, notre chef de département entre dans l'immense salle, accompagné de trois autres de nos professeurs. Malgré l’imminence de nos attributions de stage, j’ai le cœur lourd. S'il y a bien quelque chose que je déteste, c'est de faire de la peine aux gens que j'aime. Et mon amie en fait indéniablement partie.
- Bonjour !
Monsieur Pedrotto s'exprime d'une voix forte. La cinquantaine bien passée, il arbore un air sévère derrière sa grosse barbe grisonnante. Malgré son visage bourru, je l'ai toujours apprécié. Cela est sans doute lié à la matière qu'il enseigne, la géopolitique. Ma préférée. Mais, pour être tout à fait honnête, la raison ne réside pas en cet unique fait. Il m'a toujours respectée en tant que moi et pas comme la « fille de ». Je n'ai jamais été du genre à profiter de ma filiation, connue de tous, pour me hisser en haut des tableaux. Depuis que je suis arrivée ici, j'ai mérité chacune de mes notes, chacune de mes appréciations. Deux années de suite, j'ai même décroché le titre tant convoité de major de promo. Je ne l'ai pas volé. Je l'ai gagné à la sueur de mes neurones. Bien que je n’aie jamais été félicitée par mes parents - pour eux, c'était tout juste normal-, je suis plutôt fière de moi. Et je sais que je peux l’être.
- Je reste conscient que vous êtes tous et toutes pressés que cette journée se termine. C'est pourquoi, pour une fois, nous allons essayer de faire vite.
J'entends quelques rires entendus parcourir l'assemblée. Intérieurement, j'acquiesce. J'ai vraiment hâte de connaître mon affectation et d'aller rencontrer mon directeur de stage. Je veux commencer au plus vite.
- Chacun de vous va recevoir une enveloppe cachetée avec un numéro. Comme vous le savez, cela a été réalisé par tirage au sort, avec présence du doyen de la faculté. Aucune personne n'a été favorisée ou défavorisée. Cela va à l’encontre de notre propre règlement.
J'opine légèrement du chef. Cette école est connue pour son impartialité, ce que j'apprécie énormément. Voilà la raison principale pour laquelle j'y avais passé le concours d'entrée trois ans auparavant. La semaine dernière, ma mère n'a pourtant pas hésité à me demander si je souhaitais qu'elle contacte le doyen pour m'affecter dans le service où elle règne depuis quinze ans. J'ai refusé. Catégoriquement. De un, je n'ai aucune envie de travailler avec elle. Dans la profession, on l'appelle le dragon. Et croyez-moi, ce surnom n'est pas né de nulle part. Il fait partie intégrante de sa personnalité. Et, de deux, la télévision ne m'attire pas. Je veux m’engager pour un journal papier. J'aime autant lire qu’écrire. Ces deux passions ne me quittent pas. Elles sont ancrées en moi comme une évidence. Et ce type de presse me paraît être pour moi le meilleur moyen d'en vivre.
- Moi, je me verrais bien chez Ruquier, me chuchote Ju à l'oreille. Il doit y avoir, là-bas, plein de beaux mâles prêts à l'emploi.
En guise de réponse, je lui assène un coup de coude amical. Décidément, elle ne changera pas. Il est temps qu'elle trouve enfin son Marc à elle. Même dans un amphi, avec monsieur Pedrotto en ligne de mire, ses hormones prennent le dessus sur son cerveau.
- Je crois que l'on ne va pas tarder à le savoir !
Elle dit ça sur le ton de la plaisanterie comme si ça lui était complètement égal. Il faut dire que, contrairement à moi, elle a déjà décroché un contrat à durée indéterminée dans un magazine de mode vintage. Même si cela reste à l'opposé des thèmes étudiés dans cette école, c’est ce qui lui plaît. Ce qu’elle aime. Cela fait maintenant plusieurs mois qu’elle m’avait annoncé qu’elle tenterait ce virage à quatre-vingt-dix degrés. La connaissant, je ne m'en étais même pas étonnée. En entrant dans cette école prestigieuse, elle avait uniquement répondu à une attente familiale. Un peu comme moi, en somme. Inconsciemment, ce point commun nous a probablement permis de nous rapprocher. Face à son indépendance à venir, elle s’était empressée de sauter sur cette opportunité craignant de passer à côté du job de ses rêves. En plus de l’avoir encouragée, je l’avais même accompagnée à son entretien d’embauche. Je craignais beaucoup trop qu’elle ne change d’avis au dernier moment.
Et nous voilà, quelques jours plus tard, à devoir attendre notre ultime convocation, telles des écolières dociles et serviables.
À l’instar des années précédentes, nous sommes appelés un à un par ordre alphabétique. À l’énonciation de notre patronyme, nous devons descendre sur l'estrade centrale et émarger une feuille nous permettant de retirer notre enveloppe.
Le hasard faisant bien les choses, Justine et moi, nous nous suivons dans l'alphabet.
- Justine Avrin !
La voix de Monsieur Pedrotto couvre tous les bavardages tant elle est forte et grave. En quittant son fauteuil à la hâte, Ju m'envoie un petit clin d'œil. Décidément, son sens de l'humour ne la quitte jamais.
- Camille Bartot !
Vivement que tout cela soit fini et que je puisse réellement me concentrer sur mon avenir. Dès que j'aurais trouvé un vrai travail, Marc et moi pourrons enfin penser à l’avenir. Notre avenir. Une histoire comme la nôtre mérite bien mieux que celle que nous sommes en train de vivre. Quoi que j’en aie pensé durant mes révisions, l’éloignement n’a jamais été le meilleur allié des couples. Les choses doivent bouger, évoluer, changer. Cette enveloppe, que je m’apprête à saisir, représente pour moi le signe que tout va s’améliorer. Que ma carrière professionnelle et ma vie sentimentale vont enfin pouvoir s’imbriquer l’une dans l’autre à merveille et déboucher sur quelque chose d’aussi fort que durable.
Forte de cette constatation, je fixe Monsieur Pedrotto qui me la tend.
- Bonne chance.
Je remarque immédiatement que son sourire est crispé. Son visage traduit une légère anxiété. Tout à coup, je crois comprendre. Ma mère. Elle-seule possède le don de mettre des gens à sa merci. Elle a dû intervenir. Elle ne peut pas s'empêcher de tenter de régenter la vie des personnes qui l'entourent. Mon père en fait les frais depuis trente ans. Maintenant, ça va être mon tour. Si je me retrouve en stage avec elle, je refuse. Impossible pour moi de travailler à ses côtés.
Je fais mon possible pour cacher mon agacement mais lorsque je signe la feuille que me tend une de mes professeurs en m'envoyant un sourire parfaitement hypocrite, ma colère redouble de plus belle.
À peine sortie de la salle, je me précipite dans l’immense hall pour ouvrir l'enveloppe. Mon cœur bat la chamade. Je n'ose imaginer les conséquences professionnelles qui seraient les miennes si je devais me retrouver à travailler dans l'équipe de ma mère. Plus personne ne me ferait confiance. À commencer par mes pairs. Je deviendrais la fille qui a réussi grâce au piston maternel. La risée de la profession. Tout ce que je déteste.
- Alors, tu as quoi ?
Justine m'a rejointe. Comme d'habitude, elle paraît de bonne humeur.
- Euh... Je n'en sais absolument rien. Je n'ai qu'un numéro de stage sur la feuille. D477.
- Moi, ce sera R1265 !
Mon amie me fixe avec ses deux grands yeux verts. Elle semble ravie de ce qu'elle vient d'obtenir.
- Ça ne veut rien dire R1265 ! je réponds, légèrement agacée par son éternel positivisme.
Ma répartie ne semble pas l'affecter. Au contraire, même. Elle me sourit de plus belle !
- Sûre que ça ne veut rien dire ! Mais pas Estelle Jourdan !
Qu'est-ce qu'Estelle Jourdan, la grande prêtresse de la mode, peut avoir à voir avec un stage de fin de cursus ? Soit, Justine a une chance digne des grands gagnants du lot ; soit, ils ont modifié les modalités d’attribution de cette fin de formation. Comme si elle lisait dans mes pensées, elle me jette fièrement son papier sous les yeux :
- Regarde ! Mon putain de stage, c'est elle ! Elle ! Le truc de dingue ! Même dans mes rêves les plus fous, jamais je n'aurais imaginé décrocher le Saint Graal !!!
Sous le choc, je relis ma feuille. Rien. Le cauchemar. Je n'ai aucune indication supplémentaire que ce fichu D477.
Justine me connaît assez bien pour savoir que quelque chose cloche.
- Attends, montre-moi ça !
Elle m'arrache la feuille des mains. Elle lit le recto et, après n'avoir trouvé aucune information supplémentaire, se plonge dans le verso.
- Je vais aller voir Pedrotto. Cela doit être encore un coup tordu de ma mère.
- Non, pour une fois, je ne crois pas.
C’est vrai. Le dragon semble peut-être dirigiste, mais elle ne sera jamais sournoise. Du moins, pas à ma connaissance. Elle aurait été bien trop fière de me montrer qu’elle venait de gagner une bataille de plus. Engager sa fille aurait représenté une telle victoire que mon nom, accompagné du logo de la chaîne, seraient déjà placardés sur tous les murs de l’amphi.
Ju insiste du regard pour que je relise ma convocation.
- Au verso, en bas à droite.
J'y jette un rapide coup d'œil. Ce que je découvre me laisse pantoise et… abasourdie. Un simple post-it jaune flou est collé en bas de page. Dessus, un numéro de portable a été griffonné à la hâte. Ce n'est ni celui de ma mère, ni celui de son assistante. Mais ça, je le pressentais déjà. Aussi hébétée que perdue, je lis le vulgaire petit mot écrit à la va-vite au crayon de papier : « Désolée, pas de temps pour vous ce soir. Un événement important m'attend. Appelez-moi demain mais pas avant 11 h.
Pas de bonjour, pas de cordialement, pas de merci.
Ju sait ce qui est en train de se passer dans ma petite tête. Je me sens prête à me ruer dans l'amphithéâtre et à demander des explications. La prof blonde a souri, non pas parce que je vais être pistonnée, mais plutôt parce que mon stage sera pourri de chez pourri. Forcément, elle s'en réjouit d'avance. De toute façon, depuis qu'elle me connaît, elle n'a jamais caché qu'elle ne m'appréciait pas. Ou plutôt, ma mère, qui a dû lui faire un coup bas dans une vie antérieure. Les années passent et on en revient toujours au même point. Me construire seule semble être la chose la plus difficile qui soit. Je vais devoir redoubler d'efforts pour prouver que je vaux réellement quelque chose. Que je suis quelqu’un. Que je suis moi.
- Ne t'énerve pas. On va trouver une solution.
La voix de Justine est étonnamment douce. Mieux que personne, elle sait combien tout ça reste important pour moi.
- Au pire, tu te retrouveras pigiste pour des chiens écrasés. Huit semaines, ça passe vite.
Sa remarque m’arrache un sourire. Elle a raison. Je ne dois pas me mettre dans un état pareil pour si peu. Ce n'est pas un boulot, mais un stage. Juste un stage. Je m'en sortirai. Comme toujours. Pourtant, ça me rend folle de ne pas en savoir plus.
- Tu verras, ce soir, tu oublieras tout !
Elle vient de retrouver son bagout habituel. Et moi, ma capacité à enfoncer les problèmes plus bas que terre. Je vais lui faire de la peine et je me déteste pour ça. Elle pourra toujours demander à Coralie, sa coloc, de l'y accompagner. La connaissant, elle bondira de joie mais, pour Justine, ça ne sera pas la même chose.
Je m'apprête à enfin décliner son invitation quand je sens mon téléphone vibrer dans ma poche. Marc. Il n’a jamais été aussi matinal. Une pointe de déception m'envahit lorsque je m'aperçois qu'il ne m'a envoyé qu'un SMS et n’a pas pris la peine de m’appeler. Et une tristesse, plus grande encore, m'écrase la poitrine au moment où j'en lis le contenu.

[Dsl. Pas possible de te parler ce soir. Je dois assister à une réception. Bises.]

Une réception ? Il ne m'en avait jamais parlé. J'essaie de le rappeler immédiatement, mais je tombe sur sa messagerie. Quatre fois de suite. Il a forcément entendu mon appel. Pourquoi choisit-il délibérément de ne pas me répondre ?
À ma mine déconfite, Justine réplique aussitôt.
- Laisse pisser. Il se fera entendre bien assez vite. Un mec à cinq kilomètres éprouve déjà des difficultés à communiquer, alors, à huit mille, n'en parlons même pas !
Peut-être, mais j'ai le cœur lourd. Il ne m'a même pas demandé des nouvelles de mon affectation. Il sait combien cela est important pour moi. Je ne m'attendais pas à une discussion d’une demi-heure mais quelques mots tendres et attentionnés auraient été les bienvenus.
- Je passe te chercher à quelle heure ?
Décidément, elle ne lâche jamais prise. Je la fixe, prête à tout annuler, cependant quelque chose dans son regard me dit que ce serait vraiment cruel de ma part. Elle paraît si excitée de cette soirée et si heureuse de m'y emmener que je ne gagnerai pas grand-chose à rester enfermée chez moi toute seule et à décompter les minutes qui me séparent du lendemain matin.
- Sept heures ? je propose en me demandant ce que je suis en train de faire.
Elle acquiesce d'un signe de tête entendu.
- J'ai trop trop trop hâte !
Son rire doit être légèrement contagieux car je ne peux m'empêcher de sourire.
- Tu verras, malgré tout ce que tu as entendu, ce Jared est vraiment top. De tous les points de vue ! me lance-t-elle, argumentant sa remarque d'un nouveau clin d'œil.
Si elle le dit...
Chapitre 2


Camille
À mon grand soulagement, mes parents ne sont pas à la maison lorsque je rentre un peu plus tard dans l’après-midi. Je n’aurais pas supporté de devoir annuler un repas familial et leur annoncer que je me rends à un concert de Jared Tom. En apprenant ça, ma mère aurait frôlé la crise cardiaque.
Pourquoi est-ce que je sens cette pointe de déception si familière monter à nouveau en moi ? Même si aujourd’hui marque la fin quasi-officielle de mes études, mes parents ne sont pas du genre à fêter cela. C’est tout juste… normal. Pour mon bac mention très bien, j’ai à peine eu droit à un signe de tête entendu. Pour l’obtention de mon concours dans cette école, ils ont invité Pedrotto à dîner à la maison. Une chance qu’il ait refusé. Malgré tout, je ressens de la peine. Je dois rester réaliste et arrêter d’espérer des marques d’affection et de fierté qui n’arriveront jamais.
Un coup d’œil furtif à l’horloge de l’entrée m’indique que ma mère va passer à l’antenne dans moins de trois heures. En quinze ans de bons et loyaux services du lundi au jeudi, elle n’a jamais manqué un seul journal télévisé. Quant à mon père, oncologue, il cumule les gardes. Même celles qui n’apparaissent pas sur son planning. En cherchant à éradiquer le cancer de la surface du globe, il a oublié qu’il avait une femme et une fille. J’ai passé toutes ces années à côtoyer plus de nounous que d’institutrices. Un bonheur familial à l’état pur. Une fois de plus, je vais devoir me contenter d’un SMS commun tapé des doigts de mon père entre deux rendez-vous. Que demander de mieux ? De plus ? Malheureusement rien. Je deviens doucement adulte et il est temps que j’accepte cette indifférence, aussi douloureuse soit-elle. Mes parents, je peux encore supporter. Mais Marc, non. Ce me semble être au-dessus de mes forces. Au-dessus de mes espoirs. Au-dessus de tout. À cet instant, j’ai besoin de lui comme jamais et sa messagerie s’enclenche toujours au moindre de mes appels.
Comment vais-je réussir à sourire ce soir ? À m’amuser ? Franchement, je ne sais pas. Tout ce dont je suis consciente, c’est que j’adore autant Justine que je déteste l’idée de franchir la ligne rouge. Jared Tom.

Il me reste une demi-heure pour me préparer. Comment m’habiller pour un tel événement ? Franchement, je n’en ai absolument aucune idée. Finalement, après quinze minutes de tergiversation, j’opte pour mon jeans slim bleu stone et un tee-shirt rose à bretelles. Il va probablement faire très chaud dans cette salle, alors autant être à l’aise. Après un rapide coup de brosse dans mes cheveux, je les remonte en une queue de cheval et décide de ne pas me maquiller. Inutile de me faire jolie pour aller dans un endroit plongé dans l’obscurité. Et, de toute façon, dès que les lumières se rallumeront, nous partirons. C’est le deal. Je refuse de prendre le moindre risque.
Justine ne se fait pas attendre. À peine ai-je descendu l’escalier pour enfiler ma veste en coton beige que j’entends sa voiture klaxonner. Je saisis en vitesse mon sac à main et claque la porte derrière moi. Une fois installée dans l’habitacle, une musique assourdissante agresse mes tympans.
-Tu aimes ?
Elle a l’air si heureuse que je ne veux surtout pas la blesser.
- Euh… ouais.
- Cache ton enthousiasme !
Avec Justine, je ne sais pas mentir. Elle me connaît par cœur. Ça peut avoir ses avantages comme ses inconvénients. Et là, tout de suite, je ne sais pas comment interpréter son petit rire joyeux.
- Ta mère a merdé. Tout le monde le sait. Par contre, cela ne doit pas t’empêcher de t’éclater. Et ce soir, ma belle, tu oublies cette sale histoire !
Génial. Pendant près de deux heures, je vais devoir fixer ce garçon à la voix torturée sans penser à ce que mes parents ressentiraient s’ils apprenaient où je me trouvais.
- Bon, tu vas arrêter de maugréer dans ton coin ?
Elle me connaît mieux que personne. Même ma mauvaise conscience n’arrive pas à gâcher son enthousiasme.
-Tu as bien pris ton enveloppe ?
L’espace d’une seconde, je sens une petite angoisse la parcourir. Si je voulais, je pourrais m’en amuser histoire de la faire marcher un peu. En guise de réponse, je fais la grimace.
- Je prends ça pour un oui. Tu l’as ouverte ?
À la surprise qui se lit sur mon visage, elle se met à pouffer de rire. Pourquoi aurais-je pris la peine de vérifier? Connaissant Justine, je sais qu’elle en a analysé le contenu une bonne dizaine de fois avant de me l’offrir.
- Sérieusement, tu n’as pas regardé ce qu’il y avait à l’intérieur ?
À cet instant précis, je comprends que son cadeau doit vraiment être salement empoisonné. Je m’apprête à sortir l’enveloppe de mon sac, mais elle me l’interdit vigoureusement.
- Ah, non ! C’est trop tard ! À partir de maintenant, tu es condamnée à garder la surprise ! Je veux voir ta tête quand tu découvriras ce qui t’attend !
Une once de curiosité m’envahit doucement. Je pensais avoir signé pour un concert cauchemardesque. Qu’y va-t-il y avoir de plus que deux heures de remords ? Je la vois qui se délecte de cette situation. Même si je la supplie, elle ne me dira rien. Le reste du voyage se passe dans un silence amusé. Enfin, surtout pour elle. De mon côté, je n’en mène pas large. Lorsque nous arrivons sur le parking, il est déjà bondé. Des hommes en gilet de sécurité nous indiquent une place d’appoint sur la pelouse verte. Tandis que nous marchons au milieu de hordes de filles tenant des pancartes avec plein de messages subliminaux assortis de cœurs et autres joyeusetés, je réprime l’envie de lui demander si elle ne craint pas que nous ne voyions rien. Vu son sourire béat, je ne pense pas que cet aspect-là entre dans ses considérations du moment.

Devant l’immense bâtiment dans lequel se trouve la salle de concert, il y a une foule gigantesque. Et, croyez-moi, ce n’est qu’un euphémisme. Des milliers de personnes attendent que quelqu’un daigne bien vouloir leur ouvrir les grilles. Je me vois déjà coincée au milieu de toutes ces filles survoltées dans une fosse surchauffée. Je ne sais pas où nous allons bien pouvoir patienter. Soit, nous essayons de doubler quelques personnes pour avoir de meilleures chances d’avoir des places nous évitant de nous faire un torticolis ; soit, nous nous mettons en queue de file où nous pouvons respirer correctement et nous nous assurons, par la même occasion, d’avoir un très mauvais emplacement. Personnellement, ça m’est complètement égal. Mais, je sais que Justine attend ce moment depuis des mois. Les places de concert n’étaient pas encore en vente qu’elle m’en parlait déjà. Pourquoi change-t-elle tout à coup de direction ?
- Où vas-tu ?
Elle lève les yeux au ciel.
- Allez viens, suis-moi. Mais, avant ça, file-moi ton enveloppe.
Une lueur d’amusement traverse à nouveau son visage. Elle m'a l'air vraiment heureuse d’être ici. Son bonheur ne va certainement pas être contagieux, mais je me réjouis sincèrement pour elle. Je la vois qui lisse la robe qu’elle portait déjà ce matin avant de tendre la main.
- On n’a pas toute la nuit. Donne-moi ça !
Son ton est brusque, néanmoins je sais que ce n’est pas contre moi. Elle ne veut rater aucune miette du spectacle qu’elle attend depuis si longtemps. Je m’exécute avec rapidité. Je la suis dans les dédales d’un chemin goudronné qui va tout droit vers l’entrée du bâtiment. Au loin, j’aperçois quelques regards féminins qui nous fixent avec mépris. Pour me donner une quelconque contenance – je ne sais vraiment pas ce qui m’attend–, je les ignore royalement. Quand je pense que, normalement, je devrais être en train d’échanger sur Skype avec Marc, j’ai le cœur lourd. Je déteste me sentir coupable et, là, ce sentiment est plus fort que jamais.
« Up and down »… Je n’y crois toujours pas. Et pourtant, lorsque nous nous arrêtons devant un vigile et que Justine lui tend nos deux billets, je me rends compte qu'il n'y a rien de plus réel. Après une légère fouille corporelle et un regard appuyé dans nos sacs, nous avons enfin le droit d’entrer.

Le hall de la salle de spectacle est immense. J’écoute avec attention Justine qui me présente les lieux. Sur ma droite, il y a un restaurant de Pasta Box. En face, un bar. Et, à gauche, le guichet souvenirs qui vend des posters, des tee-shirts et des sweats. Tous sont représentés par le même visage. Celui d’un homme, trente ans environ, qui chante, la bouche collée à un micro. La tignasse foncée, complètement en bataille, et ses yeux toujours fermés correspondent plutôt bien au souvenir télévisuel que j’ai de ce chanteur torturé. Même un an après, je me souviens de tout. Les questions de ma mère. Toujours plus précises. Toujours plus vicieuses. Le regard fuyant de son invité, son mal-être évident, puis, sa fuite.
- Tu veux passer ta soirée collée devant ce tee-shirt ? Si tu veux, je t’en paie un !
Je la suis sans un mot. Et s’il me reconnaissait ? Non. Impossible. D'une part, nous serons perdues dans la foule. Et, d'autre part, personne ne connaît mon visage. Si ma mère s’est bien inquiétée d’une chose à mon encontre, cela a été de faire en sorte que je ne sois jamais exposée. Nous passons progressivement devant toutes les entrées possibles. Mais étrangement, elle ne s’arrête devant aucune d’entre elles. Je la suis, perplexe. Où va-t-on ? Je n’en reviens pas moi-même d’avoir accepté de la suivre ici. Si seulement j’avais osé lui dire non, je ne sentirais pas cette sourde culpabilité me ronger de l’intérieur.
- Nous y voilà !
Je la regarde fixement. À part une petite porte devant nous, je ne vois rien. Un simple vigile se tient droit comme un piquet. Il n’est pas habillé comme les autres. Il a troqué le gilet de sécurité fluorescent contre un impeccable costume trois pièces, de couleur sombre.
- Tu ne remarques rien ?
Elle dit ça avec tant d’excitation que je commence vraiment à me demander ce qu’elle mijote.
- V-I-P !!!
Son visage s’illumine d’un immense sourire. Si elle pouvait sautiller sur place, elle le ferait sans se poser la moindre question. En effet, au-dessus de la porte, il est fait mention de cette inscription.
- Ce soir, nous sommes les reines de la fête ! Pas d’attente ! Pas de bousculade ! Le bonheur à l’état pur ! Je vais m’enivrer de Jared Tom jusqu’à me sentir mal !
Justine semble dans un état totalement second. Le vigile vérifie nos billets avant de nous ouvrir la porte. J’aimerais m’excuser auprès de lui du comportement euphorique de mon amie, mais elle ne m’en laisse pas l’occasion. Elle me prend la main et m’entraîne dans le devant de la salle face à la scène. Un autre garde semble nous attendre, un sourire discret sur les lèvres.
- Voilà nos deux invitées spéciales.
Je regarde Justine qui semble avoir trouvé le chemin de l’Eldorado, tandis que le sol menace de se dérober sous mes pieds. Franchement, à quoi joue-t-elle ?
- Bienvenue mesdemoiselles.
C’est quoi cette histoire ? Elle ne m’en avait jamais parlé ! Je l’observe une nouvelle fois, mais elle n’est plus vraiment là. L’homme nous fait passer devant les barrières et nous conduit au plus près de la scène, pile devant le micro. J’essaie de garder mon calme. Personne ne pourra me reconnaître. Mon visage est totalement inconnu. Je suis là incognito.
- Profitez bien du spectacle.
Justine paraît aux anges. J’aimerais la sortir de sa transe, pourtant je ne crois pas que ça soit possible. Elle paraît complètement ailleurs. Elle continue de fixer la scène avec admiration lorsque j’entends une cohue se précipiter derrière nous. Les spectatrices arrivent en courant, prêtes à se bousculer pour avoir les meilleures places. En quelques minutes, la salle est quasiment pleine. Du vide, nous sommes passés à au moins dix-mille personnes. C’est énorme. Une musique douce – intérieurement, je remercie la personne qui a fait ce choix–, envahit la salle. Le calme est de courte durée. Des hurlements à profusion tonnent tout autour de moi. Je sens Justine qui se penche près de moi.
- Profite, profite, profite. D’après ce que j’ai compris, la première partie s’est décommandée. Il va arriver directement !
Des étoiles brillent dans ses yeux. Et lorsque, tout à coup, l’obscurité envahit la salle, un silence étrange s’installe. Il y a encore quelques cris de-ci, de là, mais une tension énorme emplit les lieux.
Des éclairages rouges et incandescents cassent l’opacité. Je m’étonne moi-même de sentir mon cœur battre un peu plus fort. C’est la première fois que j’assiste à un concert et je dois avouer que ça me semble plutôt grisant.
Puis, le chaos le plus total s'empare des lieux. Des musiciens entrent sur scène et tout le monde se met à hurler. Justine, avec. À peine ont-ils approché et saisi leurs instruments qu’ils commencent à jouer. À ma droite, se trouve le bassiste. À ma gauche, un batteur. Au loin, face à moi, j’observe une fumée blanche qui monte doucement dans les airs.
Les cris redoublent. J’ai beau me trouver parfaitement devant la scène, je ne vois pas grand-chose de ce qui est en train de se passer. Une voix inonde alors la salle. Une voix d’homme. Grave. Profonde. Torturée. Celle d’ Up and Down . Je ne peux m’empêcher de chercher Jared Tom du regard. Cela me procure un drôle d'effet de l’entendre en vrai, là, devant moi. Il doit sûrement se trouver au beau milieu de la fumée, sur l’estrade qui surplombe la scène. Pendant quelques secondes, il continue de chanter sans se montrer. Lorsqu’il apparaît enfin, les cris deviennent carrément hystériques. Derrière moi, j’entends une fille lui hurler des mots d’amour. Une autre lui promet monts et merveilles. Une troisième crie ses fantasmes les plus intimes. Mais où suis-je tombée ? De la folie à l’état pur. Comment un homme lambda peut-il déchaîner les foules avec autant de passion jusqu’à en faire perdre la raison de ses propres spectatrices ? Même Justine hurle des choses incompréhensibles. J’essaie de le détailler pour essayer de comprendre l’engouement qu’il provoque. Grand et mince, il semble entièrement vêtu d’une cape noire, ce qui lui confère un air totalement mystérieux. On dirait un magicien tout droit sorti d’un film fantastique. Son visage ressemble à celui de l’affiche. D’épaisses boucles brunes encadrent ses traits parfaits. Tandis qu’il chante une chanson visiblement très connue puisque je l’ai déjà entendue maintes fois, son regard semble perdu dans le vague. L’espace de quelques secondes, je me demande même si c’est une sorte de trac de début de spectacle. Possible. Je remarque que sa voix semble bien plus masculine qu’à la radio. Ou qu’à la télé. Je pourrais même dire, que par moments, elle paraît rauque. Son premier chant a l'air doux et mélodieux mais, pour le connaître un peu, je sais que ça ne va pas durer. Et j’avais raison. Moins de dix secondes plus tard, le rythme s’accélère et l’accompagnement musical s’amplifie pour devenir plus rock. D’une position quasi-immobile, il se met à bouger dans tous les sens. Sa voix, maintenant très forte, apporte une lueur grandissante à son regard qui n’est plus fuyant. Il fixe avec connivence son public lorsque celui-ci se met à chanter avec lui. Au moment où les dernières notes accompagnent les ultimes paroles, il est complètement essoufflé. D’un geste quasi-théâtral, il ôte sa cape, laissant apparaître un pantalon de cuir moulant noir et un tee-shirt blanc, avec un col en V. Son haut épouse ses formes avec perfection et laisse entrevoir un torse mince et bien fait. Aux pieds, il porte de simples converses grises. Même si ce n’est absolument pas mon type d’homme , je peux comprendre qu’il plaise aux femmes. Le gars torturé, plutôt beau et rebelle. Les hurlements redoublent. C’en est trop pour moi. Je ferme les yeux espérant m’échapper quelques secondes de cette cohue généralisée.
J’entends une nouvelle musique qui vient de commencer. Sa voix, plus douce, chante un morceau que je ne connais pas. Lorsque je les rouvre, je ne peux m’empêcher de sursauter. Mon cœur se met à battre à tout rompre. La culpabilité ressurgit, plus forte que jamais.
Ses deux grands yeux gris sont braqués sur moi et me fixent avec une telle insistance que même mes jambes ont du mal à me porter.
Chapitre 3


Camille
Durant les deux heures qui suivent, je fais tout mon possible pour ne pas regarder dans sa direction.
Soit, je tente de m’attarder sur les musiciens ; soit, je fixe, à tour de rôle, les deux écrans géants. Mais, malgré mes efforts, mes yeux sont comme aimantés sur cet homme. J’ai oublié ma mère et ses problèmes dont le pire d’entre eux. Lui. Ce n’est plus l’ennemi que je regarde, mais l’homme. Cet homme. Lui. D'ici deux heures, je sais que tout sera oublié et rangé dans une partie de mon cerveau que je n’ouvrirai plus jamais. La ligne rouge m’apparaîtra à nouveau comme une nécessité absolue. Vitale. Irrévocable.
J’oublierai donc sa tignasse plutôt sexy, qui encadre son beau visage, son corps svelte dansant parfaitement au rythme de la musique, sa voix profonde qui me fait ressentir des choses inavouables et sa bouche s'approchant sensuellement du micro. Je n’y penserai plus. Plus jamais. Jared Tom tombera dans les oubliettes des choses vécues dont je ne suis pas fière.
J’éviterai également de me rappeler la façon déconcertante qu’il a de me fixer à la fin de chaque morceau. Il ne sait pas qui je suis. Je le sais. Je le sens. C’est inscrit au fond de mes tripes. Une sorte d’évidence. Quelque chose qui me paraît aussi naturel qu’inexplicable. Pourtant, toutes les filles doivent penser qu’il les fixe avec intérêt. Qu’elles sont uniques à ses yeux.
Un nouveau morceau se termine. Nouveau regard appuyé. Cette fois-ci, j’ai même l’impression qu’il fronce bizarrement les yeux quand il me toise. Il me reconnaît. Non. Impossible. Il faut que je me calme en toute urgence. Que je chasse cette peur qui se mêle à d’agréables sensations naissant dans mon bas-ventre. Que je pense à ma vie. Ma vraie vie. Dès que je serai de retour chez moi, je ne me focaliserai plus que sur Marc. Dès demain matin, je l’appellerai pour qu’il me raconte sa soirée et je reprendrai le cours normal de mon existence. Ressembler à toutes ces fans en pleine adoration, ce n’est pas moi. Et ça ne le sera jamais.
Mais après avoir passé deux heures à regarder cette scène de près, je peux comprendre que l'on puisse avoir ce sentiment. J’ai beau avoir essayé de penser à autre chose, de regarder dans toutes les directions qui se trouvent aux antipodes de la scène, d’être allée trois fois aux toilettes, de nous avoir cherché à Justine et moi quatre cocas, j’en reviens toujours au même point. Lui. C’est à la fois profondément déstabilisant et intensément grisant. J’ai l’impression d’entrer dans l’écran de cinéma et de participer au film que je suis en train de regarder.
Lorsqu’il quitte enfin la scène, je n’arrive pas à détacher mes yeux de ses cheveux en bataille, de sa nuque bronzée, de son tee-shirt humide de transpiration qui épouse à merveille les muscles de son dos et de ses fesses. Je n’arrive toujours pas à regarder ailleurs. Je suis comme subjuguée. Mon bas-ventre, qui se contracte encore davantage, me rappelle combien ça me manque de ne plus être touchée, désirée, aimée. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Marc ne m’a jamais autant manqué qu’à cet instant-là. Le public se met à crier « Jared » de plus en plus fort. La voix de Justine me transperce les tympans.
- Il va revenir ! hurle-t-elle à mon intention.
Sur l’instant et transportée par la folie qui anime la salle, je me mets aussi à espérer son retour. Qu’est-il en train de m’arriver ? Je perds tout contrôle. Je n’en suis pas à m’époumoner pour le supplier de réapparaître, mais je sens que je serais déçue s’il ne le faisait pas. J’essaie de reprendre mes esprits, néanmoins je n’y parviens pas. Il faut qu’il revienne. Une dernière fois. La soirée ne peut pas se finir comme ça.
- Jared, Jared, Jared, Jared, Jared...
Les cris ne faiblissent pas. Mais les minutes s’étirent et il n’a encore fait aucune apparition.
- Tant que la lumière ne se rallume pas, c’est bon signe !
Justine y croit vraiment. Elle a beau être exubérante la plupart du temps, je ne l’ai encore jamais vue dans un tel état d’euphorie. Quand je parviens à la conclusion que le spectacle est définitivement terminé et que je vais pouvoir passer à autre chose, une nuée d’acclamations transperce la foule. Je sens alors mon cœur battre à tout rompre. Il est là, juste devant moi, prêt à nous offrir une dernière chanson. Après deux heures d’un spectacle intense et physique, il paraît épuisé. La guitare à la main, seul sur scène, il entonne un dernier morceau. Je ne devrais pas le regarder comme je le fais, pourtant c’est plus fort que moi. Je me sens hypnotisée. Connectée à lui. À son timbre. À ses cheveux. À son visage. À ses lèvres. C’est comme si, mis à part Jared Tom, il n’existait plus rien autour de moi. La mélodie semble douce. Sa voix aussi. La foule se tait. Elle profite de chaque seconde avant la fin du show. Pour moi, il s'agit du meilleur morceau depuis le début. Une pure merveille.
- C’est la première fois que j’entends cette chanson en concert.
Justine paraît vraiment surprise. J’avais oublié qu’elle avait déjà assisté à cinq de ses spectacles. Bizarrement, je peux maintenant comprendre ce qu’elle ressent. Mon cœur, à cet instant précis, se consume douloureusement. Les paroles, sur un amour mort, sont touchantes et troublantes. Mélangées à sa voix, tantôt douce, tantôt rauque, elles me procurent un effet impressionnant. Je dois me faire violence pour réprimer une larme, prête à couler. Je suis totalement transportée. Suspendue à chaque mot, chaque accord, chaque regard.
À mon grand regret, une dernière note de musique accompagne un utlime mot qui se perd dans des applaudissements sans fin. Après une jolie révérence, il quitte définitivement la scène. La lumière s’allume dans la foulée. D’un moment hors du temps, hors de ma vie, la réalité me frappe à nouveau de plein fouet. Je suis Camille, une fille de vingt-trois ans qui a un rendez-vous important le lendemain matin. Un rendez-vous réel. Dans la vraie vie. Loin des projecteurs. Loin du monde du show-biz. Loin de cette soirée que je dois oublier au plus vite.
- Ça t'a plu ?
Sur le moment, je ne sais pas quoi lui répondre. J’éprouve un étrange besoin de tout lui raconter. Lui dévoiler mes pensées les plus intimes. Les plus folles. Elle peut me comprendre et me ramener dans le droit chemin. Elle, mieux que personne, sait ce que j’attends de la vie. Quels sont mes objectifs, mes priorités, mon plan pour la décennie à venir.
- Cam, tu pleures ?
Elle ne m’appelle comme ça que quand elle s’inquiète pour moi. La larme a fini par couler. Un flot entier menace d’arriver. Mais le barrage tient bon. Cette journée a vraiment été intense. Entre la fin des cours, ce stage qui n’en est pas encore un, mes parents qui continuent de penser que leur métier reste leur priorité et Marc qui me fait faux bond, je ne sais plus quoi penser. Je crois que je suis épuisée – tant physiquement que moralement –, et qu’il est temps que je rentre pour me coucher.
- C’était vraiment très bien, je réponds en essuyant ma joue du revers de ma main. Merci. Vraiment merci.
Elle me sourit bizarrement. Je la comprends. Elle devait plutôt s’attendre à me voir l’insulter de m’avoir traînée ici plutôt que mes remerciements larmoyants. Quoi que j’aie pu ressentir ce soir, je ne devrais pas me trouver ici. J’ai enfreint la règle numéro un. Ne pas l’approcher . Et Justine en est parfaitement consciente.
- Mesdemoiselles ?
Autour de nous, il y a au moins mille filles qui répondent à cette dénomination. Pourtant, j’ai l’étrange sentiment que le vigile est en train de s’adresser à Justine et à moi. Il va sûrement nous demander de quitter la salle. Tant mieux. Il faut vraiment que je parte d’ici au plus vite.
- Mesdemoiselles ?
Il nous gratifie d’un sourire aimable. Sans aucun doute possible, il nous parle.
- Si vous voulez bien me suivre.
Je jette un regard inquiet en direction de Justine. Mon amie semble aussi gênée que surprise. Elle sait que je veux rentrer. Question de respect familial. C’est alors que l’homme nous annonce les plus naturellement du monde :
- Vos places VIP vous donnent accès aux loges privées des membres du groupe.
Je n’écoute pas mon cœur qui se met, une nouvelle fois, à battre la chamade. Je me retourne et la fixe d’un regard interrogateur. Je me sens confuse. Ce n’était pas comme ça que ça devait se passer. Culpabiliser. Venir. Culpabiliser. Écouter. Culpabiliser. Partir. Culpabiliser. Oublier. Je vois d’ici la tête de ma mère si elle savait ce que je fais actuellement. Elle s’étoufferait avec sa troisième barre protéinée de la journée. Mais, elle n’est pas là. C’est Justine qui se trouve à mes côtés. Heureuse à l’idée de rencontrer son idole, mais terrifiée de se dire que je ne vais pas accepter. Personne n’a le droit de se mettre en travers de son rêve. Elle mérite d’y aller. Tandis que je fais un signe de tête entendu au vigile, elle m’adresse le plus beau des sourires. Nous le suivons tout en ignorant les regards assassins des groupies encore présentes. Après avoir longé la scène, nous nous retrouvons dans un long couloir qui donne directement accès à toutes les loges.
- Voilà, nous y sommes.
Le garde s’est arrêté devant la porte numéro sept. Il nous adresse un petit sourire de connivence. Pourquoi suis-je, tout à coup, si tendue ? Je me connais. Ce n’est pas cet homme qui me met dans un état pareil. C’est quelque chose d’autre. Non. Quelqu’un d’autre.
Lui.
Jared Tom.
Celui qui se trouve derrière cette porte.
Inutile de tergiverser. Je le sens. Pire. Je le sais.
J’en ai la certitude quand je le vois ouvrir, son regard pénétrant plongé dans le mien comme si c’était la chose la plus naturelle au monde.
Chapitre 4


Jared
Putain. Elle est encore plus belle que pendant le concert. Pour ma défense, il faut dire que les lumières aveuglantes ne m'aident pas, sur scène, à distinguer correctement les personnes qui se trouvent devant moi. Sauf qu'elle, je l'ai immédiatement vue. Repérée. Sentie. Désirée.
J'aimerais dire quelque chose, mais aucun son n’est en mesure de sortir de ma bouche. J'ai les lèvres sèches et j'éprouve une difficulté de chien à déglutir. Ces deux heures, qui viennent de passer, ne m'ont pas aidé à garder les idées claires. Au contraire.
La fille qui l'accompagne est commune à toutes celles que je rencontre pendant mes spectacles. Une fan absolue que je pourrais mettre dans mon lit en moins d'une minute. Bien qu'elle soit plutôt jolie avec ses cheveux roux coupés courts, elle pue l'admiration sans faille. Le genre de trucs que je ne supporte plus. Mais elle, c'est différent. Elle dégage quelque chose de particulier. Elle a passé la moitié du spectacle à se demander ce qu'elle faisait là. Je mettrais ma main à couper que c'est sa copine qui a dû la traîner de force.
Une chose me paraît sûre. Elle ne se trouve pas dans son environnement. Je ne suis pas son environnement. Ce sentiment réveille des choses que je pensais enfouies au plus profond de mon être. Il faut que j'agisse et rapidement. Que je trouve une excuse bidon à leur venue ici. Un truc qui tienne la route. Je n'ai pas toute la nuit devant moi. Mes musiciens ne vont pas tarder à rappliquer avec de quoi manger. Ou plutôt boire. Mais là, tout de suite, je m’en tape. Cette fille n'est pas du genre à avaler des sandwichs et des bières. Elle a l'air particulière. Mes lèvres s'entrouvrent, prêtes à lâcher mon baratin habituel. Sauf que là, je sais d’avance que ça ne marchera pas. Peut-être avec la rousse, mais pas avec elle. Je tourne brièvement la tête pour vérifier que mon sofa n'est pas annexé par mon bordel ambiant. Mais, il s'agit juste d'un subterfuge. J'ai tout rangé avant qu'elles n'arrivent. Bordel, c'est quoi ce pouvoir délirant qu’elle a sur moi ?
- Entrez.
Quel con. Entrez. J'aurais pu trouver quelque chose de plus approprié, de plus viril. De plus moi. J'ai envie de me cogner la tête contre le mur d'en face. Je n'ai jamais sorti de réplique plus naze. Autant la rousse sourit de toutes ses dents, autant l’autre fille me fixe avec des yeux méfiants. Ce qui est le signe le plus évident qu'elle me prend pour un gars qui ne tient pas la route. Il faut que je me calme. Vraiment.
Je m'attends à ce qu'elle fasse demi-tour et qu'elle se barre en ricanant, mais elle reste immobile à ne pas savoir que faire. Elle n'en est que plus attirante. Je ne peux m'empêcher de sourire. De lui sourire. Je repense à son visage étonné pendant le concert et ça me donne la force de prendre les choses en main. Je ne veux pas qu'elle parte. Pas maintenant. Pas tout de suite.
- Installez-vous.
La rousse ne se fait pas prier pour se poser sur le sofa. Le contraire m'aurait étonné. Bien sûr, j'aurais aimé qu'elle vienne seule sans son pot de colle de copine. Mais elle n'aurait jamais accepté. Elle est uniquement là car l'autre voulait me voir. Je m'efforce de continuer à sourire pour la mettre à l'aise.
- Ne saviez-vous pas que le pack VIP comprenait une rencontre post-concert ?
Quel con. Je me blâme de toutes mes forces. Si c'était vrai, elles l'auraient su bien avant le spectacle. Mais cela n'a pas l'air de lui mettre la puce à l'oreille. Quant à la rousse, elle paraît tellement contente d'être là qu'elle semble totalement incapable de garder les idées claires. Je tourne la tête vers ce qui m’intéresse. Je la regarde s'asseoir avec délicatesse. Mon dieu, comme elle a l'air attirante avec son jeans moulant et son débardeur sexy. Je n'arrive plus à réfléchir lorsque je m'installe, assis en tailleur, devant elles. Tout en moi n'est que désir. Je la veux. Je rêve de m'allonger sur elle sur ce divan, de lui ouvrir son pantalon, de...
- Un rêve éveillé !
La rousse minaude devant moi. Ça me donne envie de gerber.
- Merci, merci, merci... Mille fois merci !
Quelle conne. Si elle savait qu'elle ne doit sa venue qu'à sa copine timide, elle se la fermerait rapidement. Cette même copine qui vient de bousiller mes plans pour la soirée. Trouver une bouteille à avaler, puis m'endormir de dégoût. De moi-même, de ma vie, des filles qui me tournent autour sans jamais ce demander qui je suis vraiment . Au-delà de l'apparence, au-delà de moi. Jamais, je n'avais ressenti une pareille attirance. Même avec elle . C’est la première fois. Cette vision. Ce désir immédiat. Putain. Qu’est-ce qu’elle m’a fait ? Mes yeux sont braqués sur sa tête qui ondule de gauche à droite pendant qu'elle observe ma pièce. Lorsque son regard se pose sur le mien, il se passe quelque chose. Comme pendant le concert. Je ne l'ai donc pas rêvé. Mon imagination ne m'a joué aucun coup tordu. Elle a beau ne pas aimer ce que je fais, ses yeux sont aimantés vers les miens. Je ris doucement.
- Qu'est-ce que vous trouvez amusant ?
Ses paroles me font l’effet d’une bombe qui s’abat contre mes certitudes. Un truc de dingue. Sa voix est aussi douce qu'effrontée. Elle ne me plaît que davantage. Je vois brièvement sa copine lui donner un coup de coude dans les côtes. Elle doit la trouver politiquement incorrecte. Tant mieux. J'aime sa façon de me répondre. Elle me parle d'égal à égal. D’humain à humain.
- Toi.
Ça m'est sorti tout seul. Immédiatement, je regrette mes paroles. Qu'est-ce qui m'a pris de lui répondre une idiotie pareille ? Je suis censé être le mauvais garçon qui laisse pantelantes toutes les jeunes filles venues assister à son spectacle. Pas celui qui reste bouche-bée devant une nana dont l’effet lui semble complètement inattendu. Je me reprends.
- Pourquoi est-ce que tu n’aimes pas ce que je fais ?
N'importe qui serait intimidé par la façon dure dont je viens de m'adresser à elle. Il suffit de voir sa copine qui me fixe blanche comme un linge. Mais elle, non.
- Personne ne fait l'unanimité à 100 %. Même pas vous.
Alors pourquoi me dévore-t-elle avec ce putain de regard ?
- Qui es-tu ?
Je veux tout savoir d'elle. Son prénom. Ce qu'elle fait. Ce qu'elle aime. Avec qui elle couche. Non, pas ça. Surtout pas ça. Ce sentiment qu'elle puisse appartenir à quelqu'un me tord les boyaux. En guise de réponse, elle jette un coup d'œil amusé à sa copine. Putain. C’est quoi ce merdier ? Elle se fout de moi. Ouvertement. Il ne m’en faut pas plus pour avoir les nerfs en pelote. Dans ces cas-là, toute réflexion me quitte et, généralement, je réponds du tac-au-tac. Sans prendre la peine de réfléchir. Comme l’an passé.
- Tu as pris la place à quelqu'un qui rêvait de venir me voir.
Je suis en train de merder. Complètement. Ce n'est pas le genre de nana avec qui je peux jouer au petit con prétentieux. Elle ne tarde pas à répliquer.
- Je ne suis pas désolée. On m'a traînée de force, lance-t-elle à l'adresse de la rousse.
Son ton reste cinglant.
- Et j'avais bien mieux à faire.
Pas la peine de dire que j'ai l'impression de me prendre une gifle en pleine figure. Je l'ai bien cherchée. Pourtant, je ne peux m'empêcher d'ajouter :
- N'importe quoi. Jamais entendu une chose aussi débile.
Qu'est-ce qui me prend, bordel ? Je ne réussis pas à me rappeler la dernière fois où une fille m'avait fait un effet pareil et je suis en train de tout gâcher. Comme toujours.
- J’en ai assez entendu. On y va ?
Elle s'est levée et fixe sa copine, le regard suppliant. J'éprouve un sentiment de déchirement intérieur. Dès qu’un rayon de soleil frappe à la porte de ma vie de merde, je le déchiquette avec mépris. C’est plus fort que moi. Plus fort que ma raison. Plus fort que mes rêves de bonheur. La rousse la regarde comme si elle était mûre pour se faire interner. La pauvre groupie abrutie semble totalement incapable de comprendre que c'est moi qui passe à côté de quelqu'un d’exceptionnel. Et non le contraire. Si elle savait. S’ils savaient tous. Je suis un con. Le pire de tous.
- Fais ce que tu veux mais, moi, je m'en vais. Je t'attends sur le parking.
En la regardant sortir, puante de colère, je ne la désire que davantage. Je suis toujours assis. Je ne prends pas la peine de me lever. Je sais que je le devrais, pourtant je reste immobile, les fesses collées sur ce sol froid. Les mots, que j’ai envie de prononcer, restent coincés au fond de ma gorge. Lorsqu'ils arrivent enfin, ce ne sont pas les bons.
- C'est ça, casse-toi. Va retrouver ta petite vie sans intérêt.
Ma voix ne ressemble qu'à un putain de mépris. Je m'en veux, cependant je ne parviens pas à aller contre tous les sentiments qui me submergent. Je la déteste pour le détachement dont elle fait preuve. Personne ne s'était encore adressé à moi de la sorte. Pas depuis que... Je dois immédiatement chasser cette pensée de mon esprit. Pas ici, pas maintenant. Je suis totalement incapable de supporter cette douleur. Je la vois cligner brièvement des yeux comme si elle ne s'attendait pas à autant de cruauté. C'est qu'elle ne me connaît vraiment pas. Alors, autant lui en apporter un aperçu supplémentaire, histoire qu'elle ne rate rien.
- T'as pas entendu ? Dégage, putain !
Je prononce chaque mot le plus lentement possible et avec une dureté qui m'est familière. Je la regarde ouvrir la porte et la passer, suivie de sa copine qui me jette un regard incrédule. Dieu tout-puissant vient de se transformer en Lucifer. Une fan de moins. Tant mieux. Ça me fera des vacances et j'en ai bien besoin.
La porte qui claque me fait sursauter. Il faut que je l'évacue de mon esprit. Ce n'est qu'une fille sans nom. Une fille que je ne reverrai jamais. Comme tant d'autres. Sauf que celle-là aurait enfin pu me ramener vers la lumière. Ma lumière.
Chapitre 5


Camille
Mais quel imbécile prétentieux !
Ce sentiment ne m’a toujours pas quittée lorsque, le lendemain en début d’après-midi, je passe la porte à double battant de l’imposant immeuble parisien regroupant les plus grands journaux politiques du pays.
J’ai eu beau m’étonner de ce lieu de rendez-vous rêvé, cela ne m’a pas suffi à me faire oublier le comportement atroce de ce chanteur de pacotille. Ok, j’admets qu’il chante plutôt bien. Dire le contraire serait mentir. Mais malgré quelques bons morceaux, il reste une célébrité à midinettes qui se croit plus intéressant et important que le reste du monde qui l’entoure. Son succès lui a totalement fait oublier les quelques valeurs basiques de notre planète. À savoir une once d’humilité et d’humanité. Cet homme en est totalement dépourvu. L’espace de quelques instants, durant le spectacle, il a réussi à me faire me sentir différente et… belle. Je suis tombée dans le même panneau que toutes ces pauvres filles qui hurlaient son nom à en perdre la voix. Finalement, et heureusement d'ailleurs, j’ai eu l’opportunité de le rencontrer. Cela m’a permis de rapidement remettre toutes mes idées en place et de me rendre compte que ma mère n’avait peut-être pas tant exagéré que cela. Même si Justine ne parvient pas à être objective, elle s’en remettra et se rendra vite compte que les fantasmes et la réalité sont deux choses bien distinctes. Je regrette juste qu’elle en ait fait les frais de cette façon-là. Elle ne méritait pas ça. Durant tout le trajet-retour, elle n’a pas prononcé un seul mot – ce qui est plutôt inquiétant –, et il a fallu qu’elle gare la voiture devant chez moi pour me déclarer, d’une voix triste :
- Je ne l’imaginais pas comme ça.
Je n’ai pas su quoi lui dire. Lui annoncer que ma mère avait peut-être finalement raison n’aurait pas été la meilleure des tactiques. Alors, j’ai laissé tomber. Je l’ai embrassée sur la joue et suis partie. Elle s’en remettra. Je n’ai jamais compris que l’on puisse se mettre dans des états pareils pour un personnage public. Aussi beau soit-il . Je ne viens pas de penser ça. Non. Pas maintenant. Il est aussi désagréable que séduisant. Aussi attirant que nuisible. Il représente donc la personne à bannir et à oublier au plus vite.
Dans le hall, je tournoie sur place. Madame André m’a donné rendez-vous à treize heures trente. J’ai eu beau la seriner au téléphone, elle n’a pas voulu me fournir le nom du journal pour lequel je vais effectuer mon stage. Je sais – tout le monde le sait –, qu’elle est PDG d’un groupement de cinq hebdomadaires nationaux dont les genres sont plutôt éclectiques. Deux d’entre eux m’intéressent véritablement : « Politique d’aujourd’hui » qui, chaque semaine, apporte une étude approfondie de la vie politique mondiale et « Echo-politique » qui s’interroge sans cesse sur l’évolution de nos systèmes gouvernementaux. Je rêverais de travailler pour l’un des deux. Peu importe lequel. Quelle que soit la proposition, je signerai sans réfléchir. D’ailleurs, je leur ai envoyé mon CV pas plus tard que la semaine passée. Mon cœur palpite. Ce serait une aubaine considérable de pouvoir me former avant de signer un CDI ici. Tout à coup, mes considérations sur le spectacle de la veille commencent à s’éloigner. Je viens d’arriver dans mon vrai monde, celui pour lequel je me suis toujours battue et que je ne vais pas tarder à intégrer. Je pense même que rien n’arrive vraiment par hasard. Ma soirée pourrie de la veille était une nécessité pour me rendre compte de la femme que je veux être. Celle qui ne baissera jamais les bras et qui ne s’inclinera pas devant des personnes qui n’en valent pas la peine.
Le hall me paraît gigantesque. Un ascenseur en verre est positionné au milieu et dessert la vingtaine d’étages de cet immeuble grandiose. D’immenses baies vitrées apportent une lumière considérable. Des grandes plantes vertes sont la seule touche de couleur, contrastant avec élégance au blanc immaculé des murs. Pour ce rendez-vous, j’ai choisi ma tenue avec grand soin. Un tailleur pantalon noir et une chemise blanche. Je me suis maquillée légèrement et ai noué mes cheveux en un chignon strict. Je semble à la fois élégante et sérieuse. J’entre dans l’ascenseur qui me transporte jusqu’au dix-huitième étage.
Je regarde, tremblante, les étages défiler. Bientôt, je serai fixée. Lorsque les portes s’ouvrent, je manque de défaillir. Je me trouve directement plongée dans les locaux de Presse d’Aujourd’hui .
Immédiatement, une femme très bien habillée s’approche de moi. Mon cœur bat la chamade.
- Mademoiselle Bartot ?
Elle ne doit pas avoir plus de trente ans. Longue et mince, ses cheveux bruns tombent impeccablement sur ses épaules. Sa jupe noire et son chemisier cintré me confortent dans l’idée que j’ai bien fait de miser sur mon tailleur.
- Madame André vous attend.
Avec un sourire fier, je lui sers la main qu’elle me tend. Je la suis dans un immense couloir blanc qui mène à une porte gigantesque sur laquelle un écriteau, en verre brossé, m’indique que tout cela n’est pas un rêve « Brigitte André, PDG – Presse d’aujourd’hui ». Elle m’a appelée personnellement. Moi, Camille Bartot. Je ne suis pas stupide. Je me doute bien que ma filiation a dû jouer pour beaucoup dans sa volonté de m’attribuer ce stage. Mais si je mets de côté cet élément désagréable, ça m’a vraiment donné des ailes quand je l’ai entendue, deux heures auparavant, se présenter au téléphone. Comme stipulé sur le post-it, j’ai bien attendu onze heures pour l’appeler. Quand j’ai su de qui il s’agissait, toutes mes craintes se sont envolées. Une femme comme elle doit forcément être très occupée. Son emploi du temps est minuté et régi par des réunions hautement importantes. Si elle a choisi de garder l’anonymat jusqu’à ce matin, elle devait avoir ses raisons et il m’est maintenant impossible de lui en vouloir, d’autant plus qu’elle s’apprête à me donner le stage le plus intéressant de l’histoire de mon école de journalisme. C’est donc pleine de confiance que j’entre dans son bureau.
La pièce de couleur crème alterne avec délicatesse l’ancien et le moderne. Brigitte André, vêtue d’un simple jeans et d’un pull saumon, me fixe avec bienveillance. Immédiatement, je regrette de m’être habillée avec autant de rigueur. Je me sens surfaite devant cette femme au CV impressionnant – major de promo cinq années de suite, rédactrice en chef de plusieurs quotidiens à portée internationale, PDG d’un premier groupe de presse avant d’intégrer la direction de « Presse d’aujourd’hui » regroupant cinq hebdomadaires aux tirages vertigineux –, qui semble être un océan de simplicité. Elle s’approche de moi et me tend une main accompagnée d’un sourire éclatant.
- Je suis heureuse de vous recevoir ici. Vraiment heureuse.
Et moi, donc !
- Je vous en prie, installez-vous.
Son ton est d’une gentillesse extrême. Peu de personnes du milieu se sont adressées à moi avec autant de bonté. Une petite voix me souffle que la raison en est simple. Si je n’étais pas la fille du dragon, je serais logée à la même enseigne que les autres. Ignorée la plupart du temps et traitée comme une débutante de bas étage. Ce serait la secrétaire de son assistante qui m’aurait appelée. Et encore…
- Mathilde, occupez-vous du contrat. Je vous ferai signe quand nous en aurons terminé.
Au moment où l’assistante, qui était venue me chercher dans le hall, passe devant moi pour quitter la pièce, elle me lance un regard mêlé de curiosité et de dédain. Je ne comprends pas. Qu’est-il en train de se passer ? Serais-je passée à côté de l’essentiel ? Aurais-je dû comprendre quelque chose de particulier durant le coup de fil de ce matin ?
- Excusez-là. Habituellement, Mathilde est plus agréable.
Pour leur entente professionnelle, j’ose espérer qu'elle a raison.
- Mais, pour sa défense, ajoute-t-elle en m’envoyant un sourire plein de connivence, il faut dire que le projet que je m’apprête à vous soumettre attire beaucoup d’envieuses.
Il ne m’en faut pas plus pour sentir mon cœur bondir dans ma poitrine. Je me vois déjà à la tête d’un reportage international sur un homme politique américain ou anglais. Je sens des ailes me pousser.
- Comme vous le savez, « Presse d’aujourd’hui » regroupe « Politique d’aujourd’hui »…
Je serais capable de citer le nom des rédacteurs par ordre alphabétique. Et même des pigistes.
- « Echo-politique ».
Mon livre de chevet. Mon rêve ultime. Mes oreilles sont grandes ouvertes, prêtes à accueillir avec respect, joie et honneur mon sujet de stage.
- « Mondialogéo ».
Pourquoi continue-t-elle sa liste ? Je connais tous ces magazines. Pas besoin de m’en dresser une liste exhaustive. Elle aura tout le loisir de le faire par la suite, après m’avoir transmis mes objectifs de stage qui se trouvent probablement dans la pochette rouge qu’elle tient sous ses mains.
- « Mode et Compagnie ».
Elle avance légèrement ses mains en avant. Je me doute qu’il ne s’agit pas du magazine qui lui apporte le plus de fierté, mais ce n’est de loin pas le pire.
- Et notre incontournable « Patati patata » !
Je manque de rigoler avec nervosité. Pourquoi met-elle tant d’engouement à référencer cet hebdomadaire people ? Quatre ans plutôt, ma mère leur a intenté un procès pour avoir diffusé des photos d’elle en monokini sur une plage corse. Et elle n’est de loin pas la seule personnalité à s’être plainte de leurs méthodes peu scrupuleuses. Je la dévisage avec incrédulité lorsqu’elle croise et décroise ses mains pour poursuivre dans cette direction.
- En prenant la tête du groupe l’an passé, je me suis fait la promesse solennelle de redorer l’image décousue de « Patati Patata ». Les lectrices de ce magazine boivent tout ce qui y est écrit, mais nous subissons trop de procès. Ce qui a pour conséquence de ternir la réputation de «Presse d’aujourd’hui » et de nous mettre en danger. Malgré le peu de crédibilité que nous pouvons accorder à ces pages people, elles restent à ce jour notre meilleure rentabilité. Je ne veux, lâche-t-elle en marquant une pause et en ignorant la panique qui comme à se lire sur mon visage, je ne peux pas le perdre. Le groupe en pâtirait atrocement.
Ma gorge est affreusement sèche. Mes poumons inspirent avec difficulté. Mes mains sont moites. Je sens une goutte de sueur perler le long de mon cou. Mon cœur se serre.
- C’est là que vous intervenez.
Pourquoi continue-t-elle à s’adresser à moi avec ce sourire entendu ? Elle ne voit pas que je suis au bord du malaise ? Impossible de ne pas s’en apercevoir.
- Il s'agit d'un projet très particulier, mais je vous demande de m’écouter jusqu’au bout.
Un éclair de lucidité me dit que je suis la victime d’une de ces émissions débiles avec caméra cachée. Quelqu’un qui veut piéger le dragon ? Quelle serait alors la meilleure arme à utiliser ? Sa fille postulant pour un stage pour le magazine qu’elle déteste le plus au monde ! Je ne suis rassurée que pour une très courte durée. Comme si elle lisait dans mes pensées, elle déclare d’une voix calme et posée :
- Ce n’est pas une blague. Loin de là. Je m'apprête à vous faire une proposition plus qu’intéressante. Les huit semaines que vous passerez parmi nous vous propulseront sur un contrat d’envergure.
- Mais…, je tente de répliquer.
D’un revers de la main, elle balaie ma tentative argumentaire.
- Je sais que ce n’est pas votre domaine. Vous êtes incollable en politique. La meilleure de votre promo. Pierre Pedrotto m’a vanté vos mérites. Il ne jure que par vous.
Un énorme point d’interrogation se dessine sur mon visage.
- C’est un ami. Un très bon ami. Je lui ai demandé de me donner quelques noms susceptibles de répondre à mes critères d’embauche. J’ai bien réfléchi. Malgré les ennuis que ça risque de m’occasionner, je vous veux. Personne d’autre.
Son ton, tout à coup très sérieux, m’impressionne.
- Je ne vous ai pas fait venir dans l'unique but de vous proposer un stage.
Elle sort un papier de son épais dossier. Je le reconnais aussitôt. Il s’agit de mon CV.
- Vous acceptez cette dernière formation, la faites avec sérieux et, à votre retour, je vous engage en CDI.
L’ombre surprise, qui traverse mon visage, ne peut lui échapper. Avant que je ne parvienne à répliquer, elle m’annonce solennellement :
- Un CDI pour « Echo-politique ».
Je manque de défaillir. C’est-quoi-ce-bordel ?
- Notre rédacteur en chef va nous quitter dans trois mois. Après votre stage, vous aurez trente jours de battement pour qu’il vous forme.
Elle recroise ses mains. Serait-elle aussi nerveuse que moi ? Elle ne doit pas être habituée à agir de la sorte. À utiliser un tel chantage pour arriver à ses fins.
- Bien sûr, durant les huit semaines à venir, vous pourrez écrire sous un pseudonyme. Personne ne saura qui vous êtes. Vous comprendrez dans un instant que ce sera mieux pour tout le monde.
Heureusement que l’emprunt d’un patronyme fait partie du contrat ! Je ne veux pas être la risée de la profession ! Et ma mèren ma mère ! Que penserait-elle après ce qui lui est arrivé l'an passé ? Sa proposition n’est pas honnête. Elle veut m’acheter. Elle m’offre le job de mes rêves en échange du pire stage que l’histoire de mon école ait connu jusqu’à présent. A-t-elle un compte pourri à régler avec le dragon ? Comme les trois-quarts des journalistes du pays ? Suis-je le pion d’une vengeance ? Cela ne m’étonnerait même pas.
- Pourquoi, moi ?
Ma voix paraît pleine d’aplomb. Je veux savoir. Je dois savoir.
- Votre école vous impose ce cursus terminal. Vous êtes suffisamment jeune pour bien le vivre, vous avez la tête sur les épaules, tous vos professeurs vantent votre sérieux et vous êtes…
Elle hésite avant de poursuivre. C’est étrange et déstabilisant de voir une telle femme chercher ses mots.
- Fiancée.
Je manque de défaillir. Qu’a à voir Marc dans cet aspect de ma vie professionnelle ?
- Ne vous méprenez pas. J’ai juste besoin de quelqu’un de solide avec la tête sur les épaules pour mener ce projet à terme. Et ces personnes-là sont de plus en plus difficiles à trouver.
Elle marque une courte pause avant de poursuivre.
- Est-ce que ma proposition serait susceptible de vous intéresser ?
Je crois saisir la façon dont elle fonctionne. Elle m’attire avec un CDI. Mais quel CDI ! Cette opportunité ne se présentera pas deux fois dans ma vie. Si je refuse, elle trouvera rapidement quelqu’un d’autre à mettre sur ce poste et il/elle ne partira pas avant de longues années. Refuser serait trahir ce pour quoi je me suis battue depuis tant d’années. Au final, que représentent huit petites semaines dans l’histoire de ma vie professionnelle qui s’annonce passionnante ? Je serais prête à interviewer une diva capricieuse pour moins que ça. Après tout, je ne lui dis pas oui. J’abonde juste dans la direction que je voulais emprunter. Un poste de rédactrice en chef pour le journal de mes rêves !
- En effet, ça m’intéresse.
Tout à coup, je la vois adopter une posture tout à fait différente. Son sourire a disparu. Tout en elle n'a l'air plus que professionnalisme. Elle est là pour me proposer un contrat et entend que je l’accepte au plus vite. Elle sort un nouveau dossier de la pochette rouge et me le tend.
- Voici votre ordre de mission pour votre stage. Vous allez suivre un groupe musical durant sa tournée européenne. Dix articles à rédiger. Dix articles qui feront le tour de notre planète. Dix articles qui nous permettront de remonter au top de notre popularité. Qui vous propulseront vers le contrat de vos rêves. Celui que vous méritez.
Groupe de rock, tournée européenne, dix articles sont autant de mots qui me donnent le tournis. La soirée de la veille me revient en pleine figure. La culpabilité . La lumière, l’odeur, les cris, les mots d’amour hurlés à tout-va, sa voix, ses cheveux, sa peau, ses lèvres, son torse, son dos, ses cuisses, ses yeux. Surtout ses yeux. Ses-yeux-sur-moi. Juste-sur-moi.
Puis, l’invitation. Nos regards gênés. Mon aplomb. Ses paroles blessantes. Mon départ. Son regard qui me foudroie. La porte qui claque. Le retour. La déception de Justine. La culpabilité. Aujourd’hui. Le rendez-vous. Brigitte. La proposition. Le job de mes rêves. Mon accord de principe.
- Connaissez-vous bien « Up and down », le groupe dont tout le monde parle ? Le chanteur dont toutes les filles sont amoureuses ? L’homme qui a besoin, tout comme notre magazine, de redorer son image sous peine de tomber dans les profondeurs des classements musicaux ?
Je manque de m’effondrer. Ma gorge se serre. Mon rythme cardiaque ralentit. Tout, mais pas ça.

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