Madame Iris et autres dérives de la raison
96 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Madame Iris et autres dérives de la raison , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
96 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Ce recueil de nouvelles explore les replis de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus morbide. Pour contrer un destin funeste ou pour réussir un dessein pervers, les personnages se livrent à d’étranges passions qui les précipitent dans la déraison. Dans un style envoûtant, l’auteur présente un échantillon de dérives émotives menant à des fins tragiques : superstition, jalousie, désespoir, vengeance.
Servie par un humour subtil, la détresse humaine apparaît en filigrane tout au long de ces récits dont quelques-uns voisinent avec l’horreur. Cœurs sensibles, s’abstenir  !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 juin 2014
Nombre de lectures 5
EAN13 9782895974765
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0500€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Madame Iris et autres dérives de la raison
Pierre Crépeau
Madame Iris et autres dérives de la raison
NOUVELLES
Les Éditions David remercient le Conseil des Arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario, la Ville d’Ottawa et le gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada.

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Crépeau, Pierre, 1927- Madame Iris et autres dérives de la raison / Pierre Crépeau.
(Voix narratives et oniriques) ISBN 978-2-89597-076-7
I. Titre. II. Collection.
PS8555.R462M33 2007 C843’.54 C2007-904604-5

Les Éditions David 335-B, rue Cumberland, Ottawa (Ontario) K1N 7J3 Téléphone : 613-830-3336 / Télécopieur : 613-830-2819 info@editionsdavid.com / www.editionsdavid.com

Tous droits réservés. Imprimé au Canada. Dépôt légal (Québec et Ottawa), 3 e trimestre 2007
Nunquam adeo fœdis adeoque pudendis Utimur exemplis ut non peiora supersint. Nous ne pouvons jamais citer d’exemples si abjects et si honteux qu’il n’en existe pas de pire. Juvénal, VIII, v. 183-184
Le Credo de la Quasimodo 1
J amais de mémoire d’homme n’avait-on entendu chanter le Credo d’une manière aussi voluptueuse. La vieille église de bois était pleine à craquer. On était au dimanche de la Quasimodo qui clôt les festivités de Pâques.
C’était une de ces froides journées d’avril naissant où l’hiver opiniâtre résiste encore aux assauts du soleil. Il avait neigé d’abondance durant la semaine et les lourdes poudreries de fin d’hiver rendaient malaisé l’entretien des chemins.
L’hiver traîne en longueur, constataient les sages. Le printemps est lent à venir. Le mil sera long, mais l’avoine légère.
En ce dimanche de la Quasimodo, Jean Caya était arrivé en retard à la messe. Le rite de l’ Asperges me terminé, on avait déjà entonné le ravissant introït du jour dont les formes très anciennes charmaient le maître chantre. Jean Caya avait grimpé quatre à quatre l’escalier qui mène au chœur de chant et, hors d’haleine, était allé prendre sa place sans un mot et avait dû reprendre son souffle avant de joindre sa voix au chœur. Le maître chantre lui avait jeté un regard mauvais, car les retardataires lui donnaient des ulcères à l’estomac.
Jean Caya était un jeune homme de vingt-deux ans, bas sur pattes, trapu, bâti comme un taureau, sans une once de graisse, tout en nerfs et en babiche, comme on disait alors. Il avait les jambes croches de ceux qui, dès leur tendre enfance, ont tenu les mancherons de la charrue. Ce n’était pas l’homme le plus fort du canton, mais il plaçait sans effort une balle de foin de cent soixante livres au cinquième rang, à trois pieds au-dessus de sa tête. Il n’avait pas son pareil, disait-on, pour torcher le chargeur et pouvait tenir tête à n’importe qui sur le godendard. Il était de toutes les corvées, car il ne rechignait pas à l’ouvrage. Il faisait sa journée d’un pas égal, accomplissant consciencieusement toute besogne, sans forfanterie ni doléance.
Un cou puissant portait une grosse tête carrée couverte d’une tignasse fauve. Il avait la face rousselée comme un Irlandais et flanquée d’une paire d’oreilles comme les deux anses d’une amphore. Ce qui étonnait surtout dans ce visage, c’étaient les yeux. Ils étaient mats, sans profondeur, sans chaleur. Mais ils prenaient des teintes différentes selon les états d’âme du jeune homme : gris perle pour la sérénité, vert émeraude pour la joie, jaune paille pour l’angoisse, rouge sang pour la colère.
Ce matin-là, les yeux de Jean Caya étaient instables : ils s’agitaient dans un va-et-vient incessant entre le vert et le jaune avec de brefs éclairs de rouge. Mais le gris perle en restait résolument absent : l’âme de Jean Caya n’était pas sereine en ce matin de la Quasimodo.
Hors la couleur de ses yeux, Jean Caya n’exprimait guère ses sentiments. C’était un taciturne. Il parlait peu, riait rarement, ne liait amitié avec personne. Il était tout en dedans, blotti dans son âme comme l’escargot dans sa coquille. Personne n’avait jamais su ce qu’il aimait, ce qu’il désirait, ce qu’il haïssait, ce qu’il fuyait. Il n’avait de tendresse que pour sa petite sœur Julie, de sept ans sa cadette.
On le disait timide avec les filles. À l’âge de vingt-deux ans, il n’avait pas encore de blonde. Ce n’est pas que les filles le dédaignaient. Au contraire, plus d’une en aurait volontiers fait son mari. S’il n’était pas le plus beau des hommes, il n’était pourtant pas dépourvu de charme. Et puis, dans la paroisse, on le considérait comme l’un des excellents partis : sobre, vaillant, habile de ses mains, ménager et, ce qui ne gâtait rien, héritier présomptif de la terre familiale. Mais Jean Caya n’était pas pressé de se marier. Y songeait-il seulement ?
Pour le moment, il n’avait d’yeux que pour sa petite sœur Julie. Âgée de quinze ans, Julie avait un long visage ovale, comme celui d’une madone, encadré d’une chevelure blonde et lisse. Elle avait des yeux vastes et profonds où Jean reconnaissait la mer qu’il n’avait pourtant jamais vue. Un tout petit nez retroussé lui aurait donné un air mutin, n’eût été ce regard mélancolique qui ne la quittait jamais. Elle avait la peau laiteuse et sans grain, la taille fine et les membres graciles. Il émanait de tout son être une fragilité de verre. On ne pouvait l’approcher qu’avec une infinie douceur. Un seul regard hostile et cette gracieuse adolescente se serait fracassée comme une fine porcelaine sur un carrelage de pierres.
Jean Caya aimait sa sœur d’un amour jaloux. Il avait veillé sur son enfance, l’avait dorlotée et cajolée. Il l’avait regardée grandir avec une tendresse et une fierté de soupirant. Il s’était institué son unique protecteur et défenseur. Et depuis qu’elle était devenue femme, il avait redoublé de vigilance. Gare au prétendant qui se serait montré trop entreprenant !
Pour sa part, Julie appréciait les prévenances de son grand frère. Mais son zèle intempestif la fatiguait parfois. Elle avait besoin de plus d’espace, de plus d’indépendance. Aussi recourait-elle à toutes sortes de stratagèmes pour se libérer de l’empressement de son frère, tout en évitant de l’offenser. Pour tout l’or du monde, elle n’aurait voulu se brouiller avec celui dont la vigilante bravoure la gardait de sa propre fragilité.
Jean Caya était connu dans la paroisse comme Barabbas dans la Passion, car il possédait, disait-on, la plus belle voix, plusieurs lieues à la ronde. On l’avait surnommé Voix d’or. C’était tout dire, dans ce pays avare d’éloges autant que de blâmes.
— C’est la plus belle voix qui s’est jamais fait entendre dans cette église presque centenaire, soutenait sans nuance Albéric Paquin, le vieil organiste aveugle, qui s’y connaissait en musique et en voix ainsi qu’en histoire locale. Si ce jeune homme avait pu faire des études, ajoutait-il mélancolique, il serait devenu le chanteur d’opéra le plus éblouissant de notre époque.
Non, Jean Caya n’avait pas fait d’études. Il avait cessé d’aller à l’école après sa quatrième année pour aider son père sur la ferme.
Mais Jean Caya adorait chanter. Il ne chantait pas n’importe quoi, uniquement des chants d’église. À cœur de jour, durant les interminables travaux des champs, il fredonnait, dans un latin approximatif, des Kyrie et des Sanctus, des Gloria et des Credo. Doué d’une mémoire phénoménale, il avait même appris par cœur quelques séquences, ces hymnes pieux que l’on chantait après l’Alléluia aux jours de fête et dont certains lui paraissaient particulièrement émouvants, comme le flamboyant Victimae Pascali Laudes , qu’on allait chanter aujourd’hui en cette octave de Pâques, le tendre Stabat Mater Dolorosa , le martial Lauda Sion Salvatorem et son préféré, le lugubre Dies Irae .
Mis au courant de son talent et de son intérêt pour le chant d’église, le maître chantre, Adélard Durocher, qu’on appelait respectueusement, mais non sans une douce ironie, Maître Adélard, l’avait inscrit tout jeune à la chorale de la paroisse. Au début, Jean Caya restait pétrifié devant ce grand énergumène qui se débattait comme un diable dans l’eau bénite, incertain qu’il était du sens à accorder à la pantomime du maître chantre. Maître Adélard avait un grand corps sec et longiligne, coiffé d’une énorme tête en forme de pastèque. Lorsqu’il dirigeait le chœur, ses interminables bras planaient au-dessus des têtes comme les ailes d’un aigle et lui donnaient l’allure d’un gigantesque épouvantail. Jean Caya avait toujours éprouvé une sorte de terreur sacrée devant Maître Adélard, qui n’avait jamais pu l’apprivoiser.
Par contre, dès son entrée dans le chœur de la paroisse, le jeune Jean Caya s’était lié d’amitié avec M. Paquin, le vieil organiste aveugle. M. Paquin en avait aussitôt fait son disciple, non pas pour lui enseigner la musique ou le solfège, mais tout simplement pour cultiver sa voix, la discipliner, la maîtriser, la mener à maturité. Le vieil aveugle s’était tout de suite épris de cette voix douée de virtualités infinies, mais encore à l’état sauvage. Il voulait la domestiquer, apprendre à Jean Caya à la poser dans le masque, à la placer juste, à la bien conduire, à la ménager, à en mesurer la puissance et la netteté. M. Paquin faisait œuvre de luthier, non de précepteur : il polissait un instrument, il ne formait pas un artiste.
Il n’en demeure pas moins qu’à maintes reprises le vieux musicien aurait bien voulu montrer quelque aria à son jeune élève.
— Rien comme le bel canto, répétait M. Paquin, pour développer une voix, l’assouplir, l’enrichir de mille nuances et la faire s’épanouir dans toute sa splendeur.
Mais têtu le Jean Caya !
— Des chants d’église, s’obstinait-il, rien que des chants d’église, ou je ne viens plus vous voir.
Et c’est ainsi que Jean Caya, durant des années, sous la direction d’Albéric Paquin, le vieil organiste aveugle de la paroisse, avait bonifié sa voix, l’avait polie, nuancée, embellie, tout en apprenant par cœur une grande partie du Paroissien romain, des chants de Noël, des cantiques à la Vierge et même quelques Ave Maria et Agnus Dei classiques.
En ce dimanche donc de la Quasimodo, Jean Caya était arrivé en retard à la messe. C’était la première fois que cela se produisait : il était d’une ponctualité exemplaire. Il avait un gros train à faire et demeurait à près de cinq milles du village. Mais il se faisait un point d’honneur de n’être jamais en retard à l’église. Aussi, regrettant son instinctif regard mauvais, Maître Adélard lui sourit-il pour lui signifier son pardon.
Car c’était au tour de Jean Caya de chanter le Credo et, pour rien au monde, Maître Adélard ne se serait privé des agréables frissons que lui procurait le jeune prodige.
Après un prône qui n’en finissait plus et un sermon bref mais bien senti, le curé Ducharme entonna le Credo, qu’il savait, ce jour-là, dévolu à Voix d’or.
— Credo in unum De-e-e-um , beugla-t-il du fond de l’abside, de sa voix de stentor.
Les paroissiens n’ignoraient rien de la dévote jalousie qui minait l’âme de leur bon curé à l’égard de Voix d’or, quoiqu’il fît pour tenir ce sentiment bien peu charitable enfoui au plus profond de son cœur.
— Si, disait-il, non sans un brin d’hypocrisie, le Seigneur a doué ce jeune homme d’un organe aussi somptueux, n’est-ce pas pour chanter dignement ses louanges ?
Aussitôt le sermon fini, Jean Caya s’était avancé au bord du jubé, comme c’était la coutume, pour exécuter un solo. Oubliant toute timidité, il tendit son cou puissant, gonfla le torse, ouvrit la bouche grande comme le pavillon d’une trompette et, d’une légère pression du diaphragme, comme le lui avait enseigné l’aveugle, laissa le souffle s’échapper en souplesse.
— Pa-a-trem omnipotentem …
Toutes les têtes se tournèrent d’un même mouvement, y compris celle du curé Ducharme. L’orgue se tut et l’aveugle tendit l’oreille. Maître Adélard suspendit son geste, posa sur Jean Caya un regard incrédule, et béa de stupéfaction.
Jamais Voix d’or n’avait chanté comme ça ! Jamais il ne s’était exprimé avec autant de volupté ! Que lui était-il arrivé ? Sa voix débordait soudain de tendresse et de sensualité. Était-il en amour ? Avait-il trouvé sa Bérénice ? Quelle était cette ingénieuse dulcinée qui lui chavirait l’âme ? Ce Pa-a-trem , c’était un hymne à l’amour !
L’église entière frémissait d’étonnement d’entendre Voix d’or chanter son amour dans le Credo de la Quasimodo, lui dont le cœur semblait une forteresse inexpugnable.
Voix d’or était un baryton Martin naturel. Il avait la voix légère, transparente, cristalline. Sans effort, les notes s’égrenaient de sa bouche comme un ravissant collier de perles précieuses.
Or voici qu’en ce dimanche de la Quasimodo, la voix s’était gainée d’un chaud velours qui en voilait le lustre. Ce n’étaient plus les éclats du clairon que l’on entendait, c’étaient de languides soupirs de violoncelle. Cela avait jeté la paroisse tout entière dans une incroyable stupeur.
Par bonheur, la fin du premier verset ramena un peu de calme dans l’église. Maître Adélard reprit en main sa chorale, le vieil aveugle se remit à son orgue et le curé Ducharme continua à voix basse la récitation pieuse de son Credo personnel.
Maître Adélard avait choisi le Credo numéro un, le Credo de la contemplation, qui a conservé presque intacte son antique pureté du XI e siècle. Du quatrième mode, son ambitus restreint mi-la lui confère une sérénité grave, une infinie douceur, une intériorité savoureuse, qui conviennent parfaitement aux lendemains de résurrection. C’était le Credo préféré de Jean Caya.
Mais Voix d’or le chantait d’une façon bien singulière en ce dimanche de la Quasimodo. Sa voix n’avait plus sa limpidité cristalline : elle s’était voilée d’un léger tulle frémissant. À chaque nouveau verset, Voix d’or semblait puiser dans le tréfonds de son âme des émois et des troubles qu’on ne lui connaissait pas.
M. Paquin était le plus intrigué de tous. À chaque reprise de Voix d’or, l’orgue faisait silence et l’aveugle laissait son protégé chanter a cappella. Il cherchait à percer le mystère qui nimbait la voix d’or de la sombre aura de la passion. L’aveugle savait que c’était le Credo préféré de Voix d’or. Mais en cette Quasimodo, Jean Caya en déviait gravement le sens. Il ne chantait plus les joies pures de la contemplation, il dévoilait une âme en commotion.
Pourtant, l’aveugle ne lui avait pas appris à se révéler ainsi dans le chant. Il avait développé la voix, en avait fait un instrument docile, doté de tous les leviers nécessaires à une exécution sans faille, mais sans jamais aller au-delà de l’instrumental. Il avait épuré l’organe sans jamais toucher l’âme.
Or, voici que Voix d’or, à chaque verset, laissait jaillir de son âme des accents pathétiques si intenses que M. Paquin s’en inquiétait. Il sentait son pupille lui échapper. D’instinct, l’oiseau s’était envolé. Voix d’or n’était plus qu’un bel organe ; un artiste était né. Et cela émerveillait l’aveugle. Et l’inquiétait aussi.
Durant les cinq premiers versets, consacrés à la sereine éternité de la sainte Trinité, Voix d’or chantait l’amour d’une voix amène, chaude et veloutée. Son regard planait au-dessus de l’assemblée et s’échappait, par instants, au-delà des trois verrières qui fermaient l’abside, à la recherche d’un être aimé perdu dans un indéfini lointain.
Mais au verset de l’Incarnation, la voix se troubla, devint plus ronde, plus sombre. Le regard presque éteint, viré au jaune avec des veinules de sang, se replia sous la tignasse fauve. Jean Caya ne chantait plus, de sa voix limpide d’émerveillement et de gratitude, la naissance du Dieu fait homme. Non ! Jean Caya chantait une malédiction séculaire, une désespérance surgie de la nuit des temps. En ce dimanche de la Quasimodo, Jean Caya ne bénissait pas un Dieu d’amour, il maudissait une odieuse Fatalité. Comme Job sur son tas de fumier, il exécrait le jour de sa naissance.
Le vieil aveugle fut pris de panique à son orgue. Son protégé, jusque-là si docile, se laissait aujourd’hui dériver dans les eaux tumultueuses d’une passion dévorante. Était-il en train de sombrer dans l’abîme d’une démente affliction ? Ne fallait-il pas se hâter de le réchapper de l’onde noire ?
Soudain, le velours se déchira, la voix se fêla, s’érailla, devint rauque. Et homo factus est fut jeté dans la vaste voûte comme le cri hallucinant d’un fou. Quelque chose venait de se détraquer dans la parfaite mécanique mise au point avec tant de patience par M. Paquin. Jamais, non jamais, n’avait-on dénudé son âme avec autant d’impudeur dans le saint temple de Dieu ! L’assemblée entière se figea d’épouvante. Le curé Ducharme lança vers le jubé un regard sévère comme s’il s’apprêtait à exécuter un exorcisme. Jean Caya était-il possédé du démon ?
Là-haut, l’angoisse s’empara du vieil aveugle. À n’en pas douter, son pupille était la proie d’une ténébreuse vésanie. Ce cri jeté dans les voûtes sacrées, était-ce un cri de victoire sacrilège ? Un appel de détresse infinie ? Une injure obscène au funeste Destin ? Était-ce tout cela à la fois ?
Voix d’or venait d’accomplir une prouesse technique : deux si naturels au lieu des deux bémols indiqués au livre ! Il ne chantait plus la bonté du Dieu fait homme ; il prêtait sa voix à la clameur séculaire de la colère. Son cri de haine et de vengeance avait retenti au-dessus de toutes les têtes, semant l’épouvante dans tous les cœurs. Si le vieil aveugle avait pu voir, à ce moment, les yeux de son protégé, il aurait pu lire, dans le rouge de l’iris, un courroux meurtrier.
Mais si le vieil aveugle ne voyait pas, il avait tout entendu et, plus que quiconque dans cette église, désirait savoir ce qui se passait dans l’âme de son pupille. Aussi se perdait-il en des pensées confuses et inquiètes.
— Ce que Voix d’or vient de faire, se disait-il, personne n’a pu le lui enseigner. Non, il n’a appris cela de personne ; c’est par pure intuition qu’il a évité ce bémol, d’ailleurs tardif et qui dépare le quatrième mode. L’a-t-il fait consciemment ?
En reprenant le si naturel primitif, Voix d’or avait donné à son cri une puissance pathétique incommensurable. C’était le cri d’un damné, le cri de désespoir d’un maudit de la Fatalité.
Perdu dans ses réflexions, l’aveugle en oublia son orgue. Hébété, Maître Adélard ne pouvait détourner son regard de Voix d’or. Le chœur cafouilla : le verset de la mort et de la sépulture se perdit dans un murmure dissonant.
Pourtant, Jean Caya restait de marbre. Figure hiératique au sein d’une assemblée perturbée, son maintien ne laissait rien paraître de son émotion. Les bouleversements de son âme passaient uniquement par sa voix rauque et par ses yeux au rouge fixe.
Il poursuivit avec le verset de la résurrection, cherchant à reprendre la complète maîtrise de soi. La voix resta cependant grave, sourde, avec des relents de sépulcre. Les yeux revenus au jaune retrouvaient de fugaces reflets écarlates. Jean Caya luttait, de toutes ses forces, contre la malédiction. Allait-il sortir vainqueur de ce combat ? Quel était donc cet adversaire si redoutable qui l’avait basculé dans une démence éphémère ?
— Qu’est-il donc arrivé à Voix d’or ? se demandait le vieil aveugle abasourdi. Aujourd’hui, il a dépassé la simple mécanique. Il a laissé libre cours à une émotion débridée. Tant de passion me tourmente ! Lui d’habitude si docile ! Son trouble intérieur s’est étalé avec une telle impudeur que j’ai peine à reconnaître la voix qui enchantait mes oreilles. Voix d’or serait-il devenu fou ? Qu’est-ce qui lui a pris tout à coup d’exhiber sans retenue les replis les plus cachés de son âme ?
L’annonce du jugement dernier fut chantée par une voix restée nerveuse et frémissante. On sentait que la tempête s’éloignait, que la colère s’estompait. Seuls subsistaient quelques chevrotements, menus débris d’une agitation et d’une anxiété en retraite.
M. Paquin peinait pour retrouver ses claviers. Maître Adélard essayait de reprendre peu à peu la maîtrise de son chœur. En bas, dans l’assemblée, les derniers mouvements de nervosité cédaient progressivement la place à un calme apaisant. Le curé Ducharme était allé s’asseoir à la banquette et avait coiffé de la barrette sa tête lourde de confuses pensées.
D’une voix encore chaude et sourde, Voix d’or chanta son espérance en la vie future en compagnie des saints du Paradis. Mais, en ce dimanche de la Quasimodo, sa voix ne put retrouver sa pureté cristalline originelle. Elle resta voilée des nuances paradoxales de l’incertitude et de l’exaltation. Comme s’il chantait une victoire, une victoire où le triomphe se couvre de sang. Comme s’il chantait une vengeance assouvie et l’effroi du prix à payer.
Le Credo terminé, Jean Caya reprit sa place dans le chœur de chant, se faisant le plus discret possible. Mais une étrange allégresse se lisait dans les fugaces scintillements émeraude de ses yeux en même temps que les sombres reflets jaunes laissaient soupçonner l’angoisse d’une bête traquée.
Le curé Ducharme remonta à l’autel pour y poursuivre la messe. À l’orgue, M. Paquin continua de s’embrouiller dans ses claviers cherchant à pénétrer l’affligeant secret de son pupille. Maître Adélard demeura nerveux et perdit plus d’une fois le tempo. Pendant tout le reste de l’office, des chuchotements parcouraient l’assemblée des fidèles.
Aussitôt la messe terminée, les paroissiens s’assemblèrent sur le perron de l’église pour se passer les nouvelles de la semaine. Ils remarquèrent, sans trop y porter attention, la présence de deux étrangers qui attendaient près de la porte de l’église. Lorsque parut Jean Caya, les deux inconnus l’encadrèrent aussitôt et l’un d’eux lui demanda :
— Vous êtes bien M. Jean Caya ?
— Oui.
— Veuillez nous suivre.
La nouvelle claqua comme un coup de fouet : deux policiers étaient venus arrêter Voix d’or pour le meurtre de Benoît Brouillard, dont on venait de retrouver le cadavre encore tiède dans un fossé près du fourré du sixième rang.
Jean Caya avait tué pour venger l’honneur de sa petite sœur Julie.
L’art de l’éphémère
I l n’y a que les montagnes, dit l’adage, qui ne se croisent pas. Le hasard provoque tous les jours des rencontres inattendues et éphémères. Et pourtant, ces contacts fugitifs restés sans suite apparente, ces instants vécus dans l’inconscience, ces détails sans signification particulière, ne sombrent pas tous dans un oubli total. Cela n’a rien d’étonnant qu’une rencontre occasionnelle puisse s’enraciner dans la mémoire profonde et resurgir à la conscience comme pour répondre à un appel de l’univers physique ou mental. Le regard d’un inconnu croise-t-il le tien un bref instant dans une rue étrangère ? Tu ne retiens de ce regard que la couleur de l’œil et sa lumière pénétrante. Mais qui était cette personne qui t’a ainsi regardé ? Qu’est-elle devenue depuis tant d’années ? Que faisait-elle dans la vie au moment de votre rencontre ? Que fait-elle maintenant ? Pourquoi ce regard te revient-il à la mémoire aujourd’hui ? Pourquoi ce soir ?
Jacques Provencher vient d’entamer une soirée de détente. Bien carré dans son fauteuil, un petit verre de chartreuse à portée de main, il écoute les Douze Études pour piano , que Chopin a dédiées à son ami Liszt, lorsque soudain on frappe à sa porte. Agacé qu’on le dérange à un moment si précieux de sa journée, il se lève, ouvre et se fige. Il connaît ce regard, mais ne reconnaît pas le jeune homme qui lui sourit, timide et gauche, et qui bredouille :
— Vous écoutez Chopin ?
— Oui, répond Jacques, sans aménité.
— Vous aimez cette musique ? insiste le visiteur importun.
— Et vous ? réplique le mélomane, presque grossièrement.
— Beaucoup ! Surtout lorsque l’interprète est Vladimir Ashkenazy.
— Vous êtes musicien ? se radoucit Jacques.
— Non, mais j’ai un peu étudié la musique.
Où ai-je bien pu voir ce visage ? essaie de se rappeler Jacques Provencher.
— Oh ! pardonnez-moi, ajoute le jeune homme, d’un ton contrit. Je vous interpelle avant même de vous saluer. Ce n’est pas très poli de ma part. Ma seule excuse, c’est que je m’appelle Frédéric et que j’adore Chopin.
— Laissons cela et donnez-vous la peine d’entrer, dit soudain Jacques, oubliant sa contrariété.
— Je ne vous dérange pas ?
— Non ! J’ai tout mon temps. Tenez, posez votre portfolio ici sur la commode et prenez place sur le divan. Je vous sers quelque chose à boire, un café ou un verre de vin ?
— J’aimerais bien un verre de vin, s’il vous plaît.
Les premières civilités accomplies, Jacques reprend place dans son fauteuil et regarde intensément le jeune homme. Un cou raide, une tête haute et bâtie en arêtes, une lourde tignasse noire, des yeux sombres enfoncés dans des orbites bosselées, un nez droit et effilé, des lèvres minces et exsangues, un fin menton en galoche donnent à ce visage anguleux un air castillan souligné par un français rocailleux où se laisse deviner l’accent espagnol. Un peu gêné d’être ainsi dévisagé, le jeune homme bouge d’inconfort sur le divan.
— Nous nous sommes déjà vus quelque part ? demande Jacques.
— Non, je ne crois pas.
— Vous vous appelez Frédéric?…
— Covadenga, Frédéric Covadenga.
— Covadenga ? C’est un nom espagnol ?
— Oui. Mon père est originaire de Larache, petite ville portuaire du Maroc espagnol. Mon grand-père paternel était alors médecin dans l’armée coloniale. Dans les années cinquante, au moment de l’indépendance du Maroc, les parents de mon père sont venus s’établir au Canada. Mon père avait alors cinq ans. Les parents de ma mère, originaires de Ceuta, une autre ville du Maroc espagnol, ont immigré à la même époque. Ma mère est née ici.
Tout en l’écoutant parler, Jacques perçoit chez Frédéric une nature énigmatique. Le jeune homme a, de l’hidalgo, le port digne, le regard fier, le geste à la fois sobre et farouche. Mais sur cette raideur apparente, se greffent une modestie et une réserve de jouvenceau qui inspirent la sympathie de son interlocuteur.
— Vous me semblez un mélomane averti, note Jacques. Qu’aimez-vous en particulier dans le jeu d’Ashkenazy ?
— L’exceptionnelle dextérité, jointe à la délicatesse immatérielle de son doigté, en fait un brillant artiste de la demi-teinte. Libre et imprévoyant, son jeu accuse une audace de desperado. J’admire en particulier son rubato, ce temps volé à la rigueur de la mesure sans pour autant altérer le rythme naturel de la mélodie. Souple dans son accélération et soyeuse dans son ralenti, cette technique du pianiste souligne une intériorité longuement mûrie. Une interprétation transparente et fluide épouse admirablement l’inspiration limpide et étincelante de Chopin.
— Vous touchez le piano ? demande Jacques, étonné de l’érudition musicale du jeune homme.
— Non. J’ai étudié la musique durant deux ans et je joue un peu de la guitare.
Où ai-je donc vu ce regard ténébreux ? ne cesse de ruminer Jacques. Ces yeux curieux, défiants et résolus, avec une teinte de nostalgie, donnent à ce visage, pourtant jeune encore, un air secret et tendu par la vigilance.
— Je m’excuse, dit Jacques, j’ai peut-être l’air de vous faire subir un interrogatoire, mais vous m’intriguez. Comment se fait-il que vous veniez frapper à ma porte ce soir ?
— Je fais du porte-à-porte pour vendre ma production artistique, répond Frédéric en montrant son portfolio.
— Vous êtes peintre ?
— Oui. J’essaie de vivre de mes tableaux.
— Votre portfolio me semble bien lourd.
— Je peins sous verre, au dos du verre. J’opère face à un miroir. C’est une technique particulière qui donne parfois des résultats surprenants.
— On peut voir ?
— Bien sûr ! Je suis là pour ça.
Frédéric choisit en premier lieu une scène d’hiver dont la perspective se télescope en un raccourci étonnant. Le tronc d’un saule, énorme, court et séparé en cinq branches dont on ne voit que le bas, occupe la moitié du tableau. La maison et les bâtiments d’une ferme se blottissent frileusement au pied d’une colline fermant l’horizon. Les tons mauves et gris donnent à ce paysage hivernal une apparence d’inertie glaciale. Jacques prend en main le tableau et cherche à l’adosser sur une pile de livres pour mieux le contempler, mais Frédéric le reprend vivement et le pose à plat sur la table en disant :
— Ces œuvres sont extrêmement fragiles. Il faut les manipuler avec le plus grand soin. Si vous échappez un tableau, le verre se fracasse et l’œuvre retourne au néant.
— Vous pratiquez l’art de l’éphémère, plaisante Jacques.
Sans sourire, Frédéric étale deux petits tableaux représentant des têtes de chefs aztèques. Certaines réminiscences du cubisme et des tons rouille à prédominance métallique confèrent à ces profils une aura mythique inquiétante. À les contempler, Jacques ne peut s’empêcher de songer aux milliers de têtes tombées sur l’autel de dieux dont l’avide férocité se gorgeait du sang d’innombrables victimes inutiles.
Jacques s’attarde longuement sur un tableau plein d’ombre et de mystère. Sur une tache d’un vert sombre, cernée d’une couronne d’or vieilli se dissipant dans un fondu cramoisi, apparaissent une fiasque de chianti, une vieille théière, trois pommes, une grappe de raisin et un demi-citron. Ces choses banales sont campées dans une composition concise et arythmique. Par ses teintes chaudes, cette nature morte présente le paradoxe d’un appel à la vie plein d’intensité et de passion, mais dosé d’inquiétude.
Frédéric montre une douzaine de tableaux tous peints sous verre. Il se dégage de ses œuvres une tristesse ambiguë. Les paysages sont déroutants de froideur : perspective aplatie, ni couchers de soleil, ni fontaines, ni roses. Les natures mortes sont troublantes : rare symétrie, peu de lumière, jeux d’ombre.
En montrant ses œuvres, Frédéric devient loquace. Il s’étend longuement sur sa technique, en explique les difficultés inhérentes, insiste sur la fragilité du support et affirme poursuivre son art avec fierté et entêtement. Jacques perçoit dans les paroles du peintre quelque chose de bizarre, de dévié, une sorte d’intransigeance exacerbée, un goût morbide du risque.
— On peut voir le reste ?
— Je n’ai plus qu’un autoportrait.
— Vous voulez me le montrer ?
Sans répondre, Frédéric extrait de son portfolio un cadre bien enveloppé, le déballe avec mille précautions, comme s’il s’agissait d’un objet sacré, et le pose délicatement à plat sur la table.
Stupéfaction ! Jacques n’en croit pas ses yeux. Ce tableau lui rappelle tout à coup sa visite, il y a deux ans, au Boston Museum of Fine Arts, lors d’un séjour chez sa tante Géraldine émigrée aux États-Unis depuis plusieurs années. Le regard rivé sur l’autoportrait de Frédéric, il se sent soudain transporté à Tolède des siècles en arrière. Levant les yeux vers le jeune artiste, il scrute son visage et murmure :
— La ressemblance est frappante.
— Cela vous surprend d’un autoportrait ? ironise Frédéric.
— Je ne parle pas de la ressemblance de l’œuvre avec l’artiste. Je pense à une autre ressemblance.
— Vous piquez ma curiosité, sourit Frédéric.
Reportant son regard sur l’autoportrait, Jacques demande, l’air absent :
— Connaissez-vous le portrait qu’El Greco a fait du trinitaire Fray Hortensio Félix Paravicino conservé au Boston Museum of Fine Arts, la seule œuvre d’El Greco que possède ce musée ?
— Non, avoue Frédéric. J’ignore tout de ce portrait.
— Votre autoportrait ressemble étrangement à l’œuvre d’El Greco.
— Vous pensez à une copie ?
— Non, ne vous froissez pas, je n’y vois pas une copie. Lorsque je vous ai aperçu tout à l’heure, j’ai cru un moment vous reconnaître. Je vous ai même demandé si nous nous étions déjà rencontrés quelque part. La vue de votre autoportrait a servi de déclic et le souvenir est remonté à la surface.
Jacques avait ressenti une vive émotion à la vue du portrait du trinitaire Paravicino, prédicateur à la cour d’Espagne, l’un des orateurs sacrés les plus célèbres de son temps. La rigidité dogmatique émane de la forme triangulaire du visage. L’implacable dialectique de la bouche suit la ligne mince des lèvres et retombe aux commissures en un jugement irréfutable. Un cas de conscience aigu et nébuleux surgit du menton en saillie, frangé d’une barbe inculte. À l’abri d’épais sourcils et enfoncés dans de profondes orbites, les yeux louchent vers la gauche à la recherche de l’hérésie virtuelle. Le regard autoritaire n’en évoque pas moins l’impuissance d’une sévérité impitoyable couplée d’une spiritualité désespérée. Ce visage reflète un esprit farouche, sans compassion dans ses fonctions, sans états d’âme dans ses condamnations, un cœur en quelque sorte blindé. Fier et superbe, le prédicateur n’en demeure pas moins bouleversant d’inquiétude. Dans un rigide acharnement, il juge, censure et menace. Mais il supplie aussi, exhale, sans révolte comme sans espérance, la longue plainte d’un supplicié, d’un martyre. Ce portrait audacieux et envoûtant du peintre crétois suscite chez le spectateur une douloureuse perplexité. On a l’impression que la tête de Fray Paravicino est bourrée d’explosifs.
— Ce que je vois dans votre autoportrait, continue Jacques, ce n’est pas tant l’image de votre personne que l’expression d’une méditation repliée sur elle-même. Le visage pâle dénote une sensibilité dévorante et les mains longues et fines évoquent l’élégance et la fermeté du caractère. Mais c’est surtout le regard qui m’impressionne. Vos yeux, comme ceux de Fray Paravicino, expriment un reproche à la fois ironique et douloureux. À la spiritualité exaltée mais inutile du Trinitaire, répond, comme en écho, le rêve grandiose et chimérique d’un adolescent rebelle et ombrageux, pressé de s’affranchir du joug familial et de se tailler lui-même sa propre existence, sans devoir rien à personne. En regardant votre tableau et me rappelant celui d’El Greco, j’ai l’impression que le personnage que l’on porte au-dedans de soi peut se montrer parfois plus étranger que tout ce qui vient du dehors et résiste à tout ce que l’on veut entreprendre en pleine conscience. D’où la déchirure interne et l’aveu d’impuissance dans vos regards, le vôtre et celui du moine, qui se voudraient pourtant souverains.
Frédéric se taisait, médusé. Il avait l’impression que son hôte le connaissait depuis toujours et qu’il lisait dans son âme comme dans un livre grand ouvert.
— Votre autoportrait me fascine, dit Jacques. J’aimerais vous l’acheter. Votre prix sera le mien.
— Je ne peux malheureusement pas vous le céder, dit Frédéric dans un souffle.
— Puis-je savoir pourquoi ?
— Tout à l’heure, lorsque je vous ai fait remarquer la fragilité du support, vous vous êtes gentiment moqué de moi en disant que je pratique l’art de l’éphémère. Ce n’est pas tant l’art de l’éphémère que je pratique que l’art du risque. Chez les artistes de mon espèce, il est rare qu’on se hasarde à faire son autoportrait. On croit que la destruction accidentelle de l’œuvre serait le présage d’un malheur pour l’artiste lui-même.
Jacques, qui professait un rationalisme de bon aloi, ne put contenir un léger sourire où l’on pouvait lire cependant plus de sympathie que de moquerie.
— Vous souriez, remarqua Frédéric. Cette croyance vous paraît peut-être une dérive de la raison, mais elle sévit dans notre milieu. Je crois être le seul peintre à avoir fait son autoportrait sous verre. Mais j’ai aussi la ferme conviction que si mon œuvre se fracassait et que mon image retournait au néant, ce serait le signe que je trouverais une mort mystérieuse à brève échéance.
— Je comprends votre hésitation à remettre, pour ainsi dire, votre sort entre les mains d’autrui. Au risque inhérent à la fragilité du support, vous ajouteriez celui d’accorder votre confiance à un étranger.
— Tant que le risque reste entre mes mains, j’ai le sentiment que rien ne peut arriver à mon tableau. Mais le confier à un autre serait, à mon avis, une grande imprudence. On peut narguer le sort, mais passé un certain seuil, cela devient de la provocation.
— Si vous consentez à me laisser votre autoportrait, je vous promets d’en prendre soin comme de la prunelle de mes yeux. Faites-moi un prix.
— Je ne peux pas. Comme je vous ai dit, si ce tableau se brisait, il m’arriverait malheur.
— Mais vous le trimballez avec vous, objecta Jacques. Le risque est beaucoup plus grand que si le tableau était suspendu à un mur en toute sécurité.
Puis, après un long moment de réflexion, Jacques ajouta :
— Je vous en offre cinq cents dollars.
— Non, je regrette, je ne peux vraiment pas vous le laisser.
La voix de l’artiste s’assourdissait insensiblement. Jacques se rendit compte que Frédéric faiblissait.
— Et si je doublais mon offre ? murmura Jacques.
— C’est très généreux de votre part, admit Frédéric, mais je ne peux pas, le risque serait trop grand.
Jacques fit soudain diversion en offrant un second verre de vin que Frédéric accepta avec gratitude. Un silence plein d’émotion vint planer entre les deux hommes. L’artiste cachait mal son débat intérieur où se mêlaient la tentation d’accepter l’offre de son hôte et la crainte superstitieuse d’un malheur résultant de la perte du tableau. Ses idées s’embrouillaient. Il ne pouvait plus dire ce qu’il voulait, marmonnait des réflexions incohérentes. Jacques lui paraissait sincère et fiable. Il pouvait sans doute lui faire confiance. Car s’il payait ce prix pour le tableau, il en prendrait sûrement le plus grand soin.
— Pouvez-vous me promettre, demanda-t-il d’une voix éteinte, que vous ne céderez jamais ce tableau à personne d’autre ni à aucune institution ?
— Promis ! fit Jacques, la main sur le cœur. Aussi longtemps que je vivrai, ce tableau restera chez moi. Seul un cataclysme pourrait le détruire. Et je vous le retourne par mon testament si je décède avant vous.
— J’ai quand même un peu peur.
— Ne craignez rien. J’en prendrai soin comme de ma propre vie.
— Bon, c’est d’accord, finit par dire Frédéric.
Une chaude poignée de main scella l’entente. Frédéric plia soigneusement le chèque de Jacques et le mit dans son portefeuille. Il remit ses tableaux dans son portfolio et jeta un dernier regard inquiet sur son autoportrait qu’il abandonnait, à ses risques et périls, à une personne qu’il ne connaissait pas deux heures auparavant. Puis il ressortit la nature morte et l’offrit à Jacques en disant :
— J’ai remarqué tout à l’heure que ce tableau ne vous laissait pas indifférent. Je vous l’offre pour vous remercier de votre accueil.
— C’est un cadeau que j’apprécie beaucoup. Je vous remercie et vous promets de le garder, lui aussi, précieusement. Si jamais vous repassez par ici, n’hésitez pas à frapper à ma porte.
— Merci encore. J’ai passé une soirée comme je n’en passe pas souvent.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents