Maudite éducation
112 pages
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Maudite éducation , livre ebook

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Description

Carl Vausier est un adolescent en pleine agitation sexuelle. Ses étreintes imaginaires dans la bibliothèque paternelle et ses folles virées dans les bas-fonds de Port-au-Prince au début des années 1970 vont lui faire découvrir à la fois sa propre nature et le monde qui l'entoure. Carl entre en contact, grâce à un jeu de correspondance avec la mystérieuse Cœur qui Saigne. C'est le début de son éducation sentimentale. Tout bascule alors dans la folie et la cruauté.
Un roman d'une rare conviction qui rappelle la vérité sur l'ambiguïté des postures politiques et les contradictions d'une société où le réel et le fictif se recoupent parfaitement.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 04 juin 2013
Nombre de lectures 6
EAN13 9782897120382
Langue Français

Exrait

MAUDITE ÉDUCATION
Mise en page : Virginie Turcotte Maquette de couverture : Étienne Bienvenu Dépôt légal : 3 e trimestre 2012

La présente édition est réservée au Canada © Éditions Philippe Rey, 2012

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada Victor, Gary, 1958-
Maudite éducation
(Roman)
ISBN 978-2-89712-038-2
I. Titre.
PS8593.I325M38 2012 C843’.54 C2012-941703-3
PS9593.I325M38 2012

Nous reconnaissons, pour nos activités d'édition, l'aide financière du gouvernement du Canada par l'entremise du Conseil des Arts du Canada et du Fonds du livre du Canada.

Nous reconnaissons également l’aide financière du Gouvernement du Québec par le Programme de créditd’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.

Mémoire d'encrier
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H2S 1H9
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Version ePub réalisée par :
www.Amomis.com
Gary Victor
MAUDITE ÉDUCATION
Roman
Du même auteur

Quand le jour cède à la nuit , Vents d’ailleurs, 2012.
Soro , Mémoire d’encrier, 2011.
Le Sang et la Mer , Vents d’ailleurs, 2010.
Saison de porcs , Mémoire d’encrier, 2009.
Banal oubli , Vents d’ailleurs, 2008.
Clair de manbo , Vents d’ailleurs, 2007.
Treize nouvelles vaudou , Mémoire d’encrier, 2007.
Les Cloches de La Brésilienne , Vents d’ailleurs, 2006.
Chroniques d’un leader haïtien comme il faut , Mémoire d’encrier, 2006.
Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin , Vents d’ailleurs, 2004.
À l’angle des rues parallèles , Vents d’ailleurs, 2003.
Le Diable dans un thé à la citronnelle , Vents d’ailleurs, 2005.
La Piste des sortilèges , Vents d’ailleurs, 2002.
À M… en souvenir de cette nuit d’août 1988
À mon frère, Jacques, mon premier lecteur assidu
mon aube est encore trempée d’encre
mes blessures tapissent la vase raclée par l’ancre de mes souvenirs
l’or de mes rêves gît dans les abysses
cousue la ville des rictus pervers des déments
la nuit tresse des brumes de lune à l’aurore de mes randonnées
la chute des âmes dans le rôle des sexes travestis
le silence du tombeau a la sensualité infâme de ton absence .
je m’accroche aux fumées noires de la folie qui virevolte dans les rues
ma déraison pendue à l’incandescence de mes souvenirs
I

Un soir de janvier, j’avais treize ans, ravagé par les soubresauts de mon membre, je suivis un char carnavalesque animé par un groupe dont on n’entendait que le grincement monotone d’une guitare électrique mal accordée. Un flot d’hommes et de femmes chaloupait au son du merengue, se déhanchant souvent avec allégresse dans l’obscurité des rues où les odeurs d’alcool de canne et de pissat s’entremêlaient. Je subis l’attraction à la fois magique et malsaine de cette foule mue beaucoup plus par une énergie sexuelle que par la musique qui n’était qu’un prétexte aux débordements. Je parcourus ainsi une partie de la ville basse jusqu’à atteindre une avenue longeant le bord de mer. Le char s’arrêta devant un night-club fermé dont l’enseigne, à moitié brisée, se balançait dans la nuit sous le souffle irrégulier de la brise marine. Les accords monotones de la guitare, cessant de picoter la nuit, moururent sous la fatigue des doigts du musicien. Dans un silence agrémenté d’un chant discret d’insectes, la foule se dispersa, les couples formés tout au long du parcours en quête frénétique d’une intimité pour conclure la soirée.
Revenu de l’ivresse de cette bamboche de rue, je me retrouvai seul dans le noir. Quand les nuages ouvraient une brèche, un quartier de lune éclairait un terrain vague où seule une bâtisse, portant à son fronton les insignes du mouvement scout, laissait deviner une présence humaine. Je pensai à revenir sur mes pas, inquiet de m’être aussi éloigné de mes bases habituelles, en même temps ivre d’une liberté que je découvrais et pressentant, ici, une solution au désir sexuel qui me harcelait. Chaque cellule de mon corps réagissait aux stimuli de la ville qui palpitait dans le noir tel un organisme vivant. Les lueurs vacillantes des lampes à huile, après les passages des phares des véhicules, maintenaient en mouvement des ombres qui survolaient les murs, embrassaient le feuillage des arbres et voletaient dans le lointain comme ces esprits que l’imagination populaire disait hanter les nuits. La respiration de la mer apportait dans ma direction des odeurs d’algues, de poissons, de conques, de vase corrompue par les détritus de la cité.
Une femme vint vers moi. La nuit était une pieuvre, l’inconnue l’un de ses tentacules. Je vis aussi les autres : un essaim de femmes sur des carcasses de véhicules à l’entrée d’un terrain vague donnant, vers la mer, sur un sous-bois. Je ne compris pas immédiatement ce qu’elles faisaient là. Celle qui s’était approchée de moi me dit que, pour une seule piastre, elle était prête à m’offrir ce que je désirais. J’avais quelques billets en poche. Je la suivis, halluciné, mon désir atténuait ma timidité maladive, faisait taire toute crainte qui m’aurait dissuadé de continuer vers l’inconnu. Ici, soudain, je me sentis en sécurité, avec le voile de la nuit jeté sur moi et les vibrations animales de l’endroit. La femme avança calmement vers le sous-bois, repéra avec adresse un sentier qui évitait les fondrières et les mares de boue, écarta d’une main sûre les branches d’une végétation naine et sauvage.
Elle s’arrêta sous un arbre où une couche faite de cartons et de haillons était déjà prête. Je vis qu’elle tenait un épi de maïs. Elle y mordit à pleines dents pour en détacher une bouchée de grains qu’elle mâcha furieusement. Elle me demanda si j’en voulais. Je refusai. Elle releva ensuite sa jupe, me don na le dos, s’agenouilla, puis posa ses deux mains sur le sol dans une position animale. Elle tourna la tête vers moi et me dit de venir. Tremblant de désir, je descendis à moitié mon pantalon pour m’agenouiller à mon tour contre elle. Mon sexe, maintenant, déployait la dureté de ces érections gênantes en salle de classe, bienvenues dans la bibliothèque de mon père, fulminantes dans mon lit au cours de la nuit ou au petit matin. J’éjaculai vite sans savoir si j’avais opéré une quelconque entrée. Immédiatement après, la femme me repoussa, se releva, me réclama l’argent que je me dépêchai de lui donner. Elle me dit de m’en aller, puis elle recommença à mordre dans son épi. Un homme arrivait avec une autre femme.
Je partis en courant et m’arrêtai, exténué et en sueur, sur le trottoir au bord de l’avenue où des meutes de chiens s’affrontaient à mort pour la possession d’une femelle famélique. En traversant la rue, en proie au vertige, je manquai me faire renverser par un véhicule dont le conducteur m’envoya une bordée d’injures. Quand je revins à la maison, mon père n’était pas encore rentré. Je craignais que, présent, il ne devine chez moi une odeur, un détail, un geste, qui l’amène à soupçonner ma dérive vers ce lieu perdu où l’on venait s’acheter quelques minutes de plaisir rapide en profitant des laissés-pour-compte de la ville. La nuit, je dormis mal, avec aux narines les odeurs du terrain vague et du sous-bois, et aussi la senteur d’un sexe avarié, corrompu pour s’être donné à tant de misérables fantômes.
II

Aujourd’hui, je ne puis penser à mon père sans me souvenir de sa bibliothèque, lieu où mon imaginaire a pris son envol, lieu creuset de ce que je suis devenu. La bibliothèque de mon père avait pour lui une valeur surtout sentimentale. Je l’ai rarement vu consulter les ouvrages rangés dans la grande armoire murale à porte vitrée ; des livres d’histoire, de droit, des traités sur la politique, toute une collection de Temps modernes – la revue de Jean-Paul Sartre –, quelques rares essais de sociologie parus au pays à ce jour. Pas d’œuvres de fiction. Mon père semblait n’avoir aucun intérêt pour le roman. Quelques livres sur la sexologie. On trouvait aussi, dans la bibliothèque, son carré de travail occupé principalement par un grand bureau en acajou que j’ai récupéré après sa mort. Six mois avant son décès dû à une insuffisance cardiaque, il avait fait installer un lit de camp dans la pièce, voulant probablement éviter des tête-à-tête désagréables avec ma mère qui ne supportait plus d’être délaissée pour des femmes de loin au-dessous de sa condition.
Mon père ne donnait à personne le droit d’entrer dans la bibliothèque, à part ma mère qui venait y faire le ménage. Notre chambre d’enfants – nous étions trois à y dormir, mon frère, ma sœur et moi – était contiguë à cet espace pour lui sacré. La porte avait un vitrail qui ne permettait pas de voir l’intérieur, mais diffusait, en augmentant son intensité, la lumière de la salle de travail. Ainsi savais-je quand mon père écrivait la nuit. Les lampes qu’il allumait m’empêchaient de fermer l’œil, moi qui ne trouvais le sommeil que dans le noir. J’étais donc témoin de ses longues nuits de réflexion et d’écriture, souvent après la visite de deux amis que je sus bien vite être l’un président de la Chambre des députés et l’autre, pendant quelques mois, ministre de la Santé publique. Il rédigeait pour eux des discours ou, certaines fois, pour le président de la République lui-même qui ne se déplaçait pas pour confier une telle tâche à un citoyen, fût-il aussi brillant que mon père.
Ce lieu où je n’avais pas droit de présence me fascinait. Je ne faisais qu’entrevoir l’intérieur lorsque ma mère y entrait et apportait à boire et à manger. Un jour, je demandai à ma mère pourquoi on m’en interdisait l’accès, moi qui aimais pourtant les livres. J’empruntais chaque fin de semaine une demi-douzaine d’ouvrages à la bibliothèque de l’école. Elle me fit comprendre que les livres de mon père n’étaient pas de mon âge.
L’explication de ma mère galvanisa mon désir de m’introduire dans ce lieu secret. La nuit, j’imaginais le plaisir qui serait mien d’y accéder. Quand mon père, souvent insomniaque, avant le chant du coq et le carillon de l’église appelant les fidèles, me réveillait au petit matin, sans faire exprès bien sûr, parce qu’il travaillait, je n’arrivais plus à retrouver le sommeil et cela me mettait en rage.
Un cerveau d’enfant branché sur la résolution d’un problème peut faire des merveilles. Je me mis à étudier avec minutie les faits et gestes de mon père. Je découvris qu’il rangeait la clé dans le premier tiroir de la coiffeuse à côté du lit conjugal. J’attendis donc qu’il sorte, que le ronronnement de sa petite voiture anglaise s’estompe au coin de la rue, puis j’allai rôder près de la chambre parentale, surveillant le premier moment où ma mère s’absenterait. Je dérobai alors la clé et j’entrai pour la première fois dans le lieu interdit, le cœur battant, étourdi, en proie au vertige devant tous ces livres qui s’offraient à moi. J’eus une intense excitation de nature sexuelle par le seul fait de violer cet espace. Je caressai les ouvrages sur les rayons, mes yeux fiévreux fixés sur les titres. Je fus intéressé par les livres d’histoire de la Révolution française, surtout parce qu’il y avait des portraits de femmes, souvent dans des postures qu’à mon âge je trouvais excitantes. Des gravures me fascinèrent, certaines horribles, sanglantes, montrant des champs de bataille jonchés de morts, des exécutions à la guillotine du temps de la Terreur sous Robespierre. Mon imagination s’enfiévra en voyant les dessins de Moscou en flammes, de Napoléon traversant avec ses troupes un fleuve lors de la grande retraite de Russie, les représentations de la bataille de Waterloo. Je fus attiré lors de mes incursions suivantes par les ouvrages traitant de sexualité. Je mis la main sur un exemplaire du Kâma-Sûtra dissimulé derrière un lot de revues de la Société d’Histoire et de Géographie. Je compris que mon père, d’un naturel pudique, ne voulait pas que ma mère apprenne qu’il lisait de tels ouvrages, lui si pointilleux, si intolérant en matière de lectures. Je me délectai pendant des jours de ce livre et, un midi, je m’allongeai sur la céramique froide de la pièce et me masturbai frénétiquement en imaginant que je faisais l’amour à une petite mulâtresse de ma classe de secondaire, dont la vue depuis quelques semaines me mettait dans tous mes états.
*
Ma mère se doutait-elle que j’avais investi l’espace sacré de mon père ? Certainement pas, car elle aurait réagi en dissimulant la clé et en me punissant. Dès que l’heure du retour de mon père approchait, je remettais tout en place, et la clé exactement où je l’avais prise. J’avais mémorisé sa position dans le tiroir de sorte que l’esprit le plus observateur n’aurait pu soupçonner qu’elle avait été déplacée. La seule trace susceptible de me trahir dans la bibliothèque de mon père était les gouttes de mon sperme qui glissaient de mes cuisses sur le carrelage, mais que je faisais attention à nettoyer avec ce que j’avais à portée de main. Les balbutiements de ma vie sexuelle se résumaient à ces sporadiques transes dans la bibliothèque de mon père où je m’imaginais faire l’amour aux filles que ma timidité maladive me faisait fuir.
Un jour, mon père revint plus tôt que d’habitude. Il devait rédiger en urgence un discours pour le ministre de la Santé publique, son ami d’enfance, qui lui soignait son arthrose cervicale. Il n’avait pas trouvé la clé à l’endroit où il la rangeait. Il ouvrit la porte que je n’avais pas fermée de l’intérieur et il me découvrit à moitié nu, allongé sur le sol à me donner du plaisir. Il ne m’interpella pas. Je compris, bien après, le choc que cela avait été pour lui. Il sortit sans rien dire et rejoignit ma mère au salon. En proie à une véritable terreur, je me rhabillai à la hâte, quittai la bibliothèque pour aller remettre la clé là où je l’avais prise.
Nous nous retrouvâmes à table en fin de soirée, mon frère, ma sœur, mon père, ma mère et moi. Me sachant coupable, j’avais fait mon possible pour éviter mes parents. Il n’y avait pas moyen d’échapper à cette rencontre familiale. Je sentis l’atmosphère lourde de menaces, mais c’était peut-être ma culpabilité qui me faisait supposer dans chaque regard, dans chaque geste de mes parents, un reproche, une interrogation, l’éclair précédent le coup de tonnerre. Mon père s’enquit de mes progrès en anglais. Il tenait, je ne sais pourquoi, à ce que je maîtrise la langue de Shakespeare en arguant que mon défaut de langage – je zézayais – était profitable à son apprentissage. Ensuite, il se lança dans une critique des livres que je lisais, opinant que les romans dits populaires, les bandes dessinées qui me plaisaient tant, n’étaient pas de la littérature et que je ne tirerais rien de ces lectures. Il lança une flèche vers ma mère en déclarant que des romanciers comme Alexandre Dumas, Michel Zevaco, Paul Féval, Edgar Allan Poe, étaient des écrivaillons. Ma mère ne dit mot, se contentant de dodeliner de la tête pendant qu’elle suçait un os qu’elle venait d’écraser, ainsi que savent le faire les femmes de chez nous. Mon père conclut qu’il m’emmènerait bientôt à une bibliothèque bien connue, tenue par un ordre religieux, pour que je lise de vrais romans comme ceux de Jacques Roumain ou de Jacques Stephen Alexis. Il me prévint qu’il me demanderait ensuite les résumés pour s’assurer que j’avais lu effectivement les ouvrages recommandés. Ma mère réagissait toujours par une indifférence muette au terrorisme littéraire de mon père. Elle se taisait. Elle continuait, comme si de rien n’était, à apporter à la maison, achetés dans des librairies de la ville ou dans les rues, des livres de ces auteurs que fustigeait mon père.
Pendant deux jours, la tempête annoncée tarda. Je ne me permis plus mes escapades habituelles, ce qui d’ailleurs était impossible, la clé de la bibliothèque n’étant plus rangée dans le tiroir de la commode. Peut-être mon père, maintenant, la gardait-il sur lui de peur qu’en son absence, à force de fureter, je ne découvre sa nouvelle cachette. Ce qui m’inquiétait, c’était moins le fait d’avoir violé son espace secret – cela était explicable – que d’avoir été découvert dans une posture indélicate. Je sus bien plus tard que j’avais causé à mon père un véritable problème de conscience. Il avait vu son fils occupé à une activité qu’il réprouvait, mais qui l’informait en même temps que j’étais devenu un adolescent, en proie au désir sexuel. Il voulait sévir tout en craignant de me causer un dommage psychologique. Je ne crois pas qu’il s’entretint de ce sujet avec ma mère. C’était le type d’homme qui pensait que certaines choses devaient rester entre mâles. Il en discuta certainement dans le cercle de ses amis proches avec qui il partageait une vie de bohème dans les quartiers interlopes de la capitale, à l’insu des épouses légitimes. Mais son horreur presque métaphysique de la masturbation, séquelle de son éducation religieuse, eut bien vite raison de sa prudence paternelle. Un matin, il vint s’asseoir sur le rebord de mon lit et me regarda en affichant une sévérité qui me glaça le sang.
– Ce que tu fais te causera de graves dommages. Tu risques de devenir impuissant. Ne recommence plus.
Je me tassai dans mon lit, le corps soudain en sueur. Je crus entendre les battements de mon cœur repris en écho par les murs.
– Te souviens-tu du malfini ? me demanda-t-il.
Je fis oui de la tête.
– Ce que tu fais peut l’attirer. Aimerais-tu qu’il vienne se repaître de ton sexe ?
Il se releva, l’air encore plus terrible.
– Cesse pendant qu’il est encore temps. Tu as de la chance que je n’aie rien dit à ta mère. Que cela reste entre hommes.
Il regagna la bibliothèque, fermant la porte rageusement derrière lui au risque de réveiller mon frère et ma sœur.
Je ne savais pas que mon frère avait entendu tout ce qui venait de se passer.
*
J’avais six ou sept ans. Ma mère m’avait offert en cadeau un poussin. Il était jaune avec des touffes de duvet mauves. Je le nourrissais. Je le surveillais. Je le suivais partout. La nuit, je lui faisais une place dans mon lit. Je faisais attention à ne pas l’écraser, moi qui m’agitais tant dans mon sommeil. Un matin, je jouais avec le poussin dans la cour. Le chien du voisin se mit soudain à aboyer. Mon poussin commença à courir dans tous les sens, battant ses ailes atrophiées. Je vis surgir du ciel une masse noire. Je crus que c’était un monstre. Je hurlai quand je vis la chose capturer mon poussin avec des serres que j’assimilai aux doigts crochus des sorcières des contes fantastiques dont je raffolais. Ma mère criait : « Un malfini ! Rentre ! » J’étais pétrifié de stupeur. Je hurlais, en larmes, désespéré : « Mon poussin ! Mon poussin ! » Le malfini, emportant sa proie, était déjà haut dans le ciel. Ma mère me fit rentrer. J’étais inconsolable. Je fus rongé par la fièvre pendant plusieurs jours. Il fallut toute la tendresse, toute l’attention maternelles pour que j’oublie un peu ce terrible incident. Depuis, j’avais une peur panique du malfini. À la maison ou à l’école, je scrutais toujours le ciel dans la crainte de voir apparaître le rapace. Quand j’en apercevais un ou qu’un camarade espiègle le prétendait proche, mon épouvante faisait peine à voir. Je me réfugiais sous une table chez moi ou sous un banc dans la salle de classe. Il fallait alors toute la persuasion de mes parents ou du maître pour que je reprenne normalement mes activités. La capture du poussin fut pour moi une profonde blessure. Je crus au début de mon adolescence qu’elle était cicatrisée. Les malfini ne me causaient plus de frayeurs.
Mon père croyait-il que sa menace était de nature à faire renaître cette ancienne terreur ? L’avait-il brandie pour que je ne me laisse plus aller à ce vice qu’il pensait honteux ? Pendant des semaines – des mois ? –, je ne m’adonnai plus au plaisir que mon père jugeait dangereux pour ma masculinité. Ce n’était pas, j’en suis encore convaincu, à cause du péril encouru par mon jeune membre mais pour une raison bien plus pratique. La bibliothèque de mon père était le seul lieu où me réfugier à l’abri des regards de mon frère et de ma sœur. Il n’y avait aucune intimité dans notre demeure, puisque nous partagions la même chambre. L’impossibilité de m’isoler m’imposait l’abstinence. Les fulminations de mon père agissaient peut-être en moi, dans les profondeurs de mon subconscient, mais n’étaient pas suffisantes pour éteindre le feu qui me dévorait.
Mon drame, c’est que ce feu n’arrivait pas à consumer une timidité maladive qui me tenait à l’écart des filles que je côtoyais chaque jour, car mes parents avaient voulu que je fréquente une école mixte. Je me croyais peu attirant avec mon corps maigre, mes oreilles en feuilles de chou, bégayant et zozotant : cela m’avait pendant longtemps attiré les quolibets de mes camarades, et douloureusement marqué. Dans chaque regard d’une fille, je pensais lire un désintérêt pour ma personne. J’étais en outre peu doué pour les jeux violents, les sports physiques comme le football, le volley-ball ou le ballon captif, jeux et sports qui permettaient à mes camarades de se vanter de l’intérêt des demoiselles. Je me réfugiais dans mes livres d’aventures, passant mes moments de liberté au collège dans la petite bibliothèque où je profitais pour lire les ouvrages qu’on n’était pas autorisé à emporter à la maison.
Ce fut ma pulsion sexuelle qui me porta, de nuit, à la découverte de ma ville, de ma ville obscure, oubliée, méprisée. Mon père n’avait pas fixé de règles à mes sorties une fois atteint l’âge de l’adolescence. Il se méfiait du voisinage, surtout pour des raisons politiques, car on était au temps de la dictature. Le moindre geste, un mot mal compris, mal entendu, une simple observation risquaient d’être mésinterprétés. On se trouvait alors dans la ligne de mire des sbires du régime. Il y avait des résidences dans notre quartier dont on évitait la proximité. C’étaient des demeures de tontons macoutes. Comme celle de Pierre Octobre, coiffeur attitré du Président à vie, homme redouté dans la capitale qui, à chaque période carnavalesque, recevait l’hommage public de l’un des groupes musicaux les plus populaires du pays. Une nuit, dans la semaine précédant les trois jours gras, les rues du quartier étaient submergées par une foule d’hommes et de femmes portant l’uniforme rouge et blanc de l’orchestre, chantant, dansant, et reprenant des refrains qui souvent étaient des hommages au Président Éternel. L’année où le dictateur inaugura le seul barrage hydroélectrique du pays, le groupe composa sa chanson carnavalesque sur le thème de la lumière qui, désormais, ferait fuir les ténèbres. Je n’ai jamais oublié ce fleuve humain devenu un serpent de lumière, déroulant ses anneaux devant la maison de Pierre Octobre. Chaque main dans la foule tenait une bougie allumée. À une minute de marche, se trouvait la maison de Juste Tranbert, homme ombrageux, qui emprisonnait quiconque osant hausser la voix en passant devant chez lui, que ce soit une marchande de légumes, un vendeur de canne à sucre, ou à plus forte raison, car il avait gardé un très mauvais souvenir de sa pitoyable période scolaire, un élève apprenant par cœur formules chimiques ou citations littéraires. Juste Tranbert se faisait passer pour un ingénieur en bâtiment. À ce titre, mon père, alors nouveau venu dans le quartier, lui avait confié la construction de la demeure familiale. Tranbert en avait profité pour détourner ciment, sable, fer, et remit à mon père une maison ne correspondant nullement aux spécifications techniques de départ. Comme il était un homme fort du régime, mon père, craignant pour sa sécurité, joua l’imbécile. Quatre décennies plus tard, un tremblement de terre mit à nu des murs qui tenaient, on ne sait comment, pour ainsi dire sans ciment ni armature.
Il fallait donc savoir la configuration du quartier pour y circuler sans risques. Il y avait d’autres tontons macoutes peu connus, tous aussi désireux d’exhiber leur pouvoir. J’avais appris très vite à me mouvoir dans ce dédale de rues souvent hostiles, mais uniquement pour me rendre à pied à l’école – mon père ayant renoncé bien vite à nous emmener dans sa voiture –, à une séance de cinéma ou aux rencontres sportives scolaires qui suscitaient autant d’intérêt que les affrontements entre les clubs de football les plus populaires de la ville. Je ne sortais que pour ces raisons. Je préférais rester chez moi à lire ou à étudier. Des jeunes filles du quartier venaient parfois à la maison, accompagnées de leur mère. Quelques-unes étaient aussi passionnées de lecture que moi. Ma timidité me gardait loin d’elles, même si j’enregistrais en mémoire leurs odeurs, leurs parfums les plus subtils, les plus intimes, les moindres modulations de leur voix. Je me tourmentais alors, la nuit, dans mon lit, ne pouvant me livrer à quelque comportement susceptible d’attirer l’attention de ma sœur et surtout de mon jeune frère qui me soumettait à une constante surveillance depuis qu’il avait surpris les menaces de mon père. Mon frère et moi on en était même venus aux mains parce qu’il persista pendant toute une semaine à se moquer de moi. Il m’appelait : « Dieu seul me voit », expression imagée qu’on donnait chez nous à l’acte de se procurer, seul, la jouissance sexuelle.
III

Je revins au terrain vague avec régularité, recherchant avec ivresse l’amertume de cette marge. Ma timidité, mon manque de confiance en moi, mon introversion, passés au tamis de l’anonymat et de l’obscurité des rues en bas de la ville, n’avaient plus d’incidence sur moi. J’avais déjà conscience que ce monde était l’envers de celui où je vivais le jour, dans la sécurité d’une famille où je ne manquais de rien, entre les murs d’une école religieuse bien tenue où je fréquentais des fils et des filles de familles respectables et parfois riches. Le coït rapide, fugace, presque à même le sol, avec des femmes dont je ne voyais même pas le visage, était pour moi moins excitant que ma longue randonnée dans ces rues où je découvrais la vie nocturne des marchés publics toujours grouillants de monde, les odeurs brutes de corps campagnards mêlées à celles des fruits, des légumes, de la chair et du sang des carcasses dans des abattoirs mal tenus. Parfois, je m’arrêtais quelques minutes devant les tables de croupiers publics où on jouait à la roulette, au black jack ou au bonneteau, qui avait la faveur du public. L’adresse du bonneteur fascinait les gens. Il montrait une carte du roi et deux autres cartes blanches, puis en une passe rapide il les faisait voleter devant lui avant de les déposer, alignées à l’horizontale sur sa tablette. Quand on était simple spectateur du jeu, on trouvait toujours l’emplacement du roi. Il en allait différemment dès qu’on s’engageait dans le jeu : le bonneteur gagnait toujours.
Au terrain vague, je ne choisissais pas. Une femme avançait vers moi. J’étais un jeune animal en proie à son désir. C’était toujours rapide. Une fois, cela se passa sous une pluie battante qui eut raison du feuillage de l’arbre sous lequel nous étions abrités. J’attrapai un rhume qui persista pendant au moins deux semaines. La femme s’appelait Madeleine. Ce fut l’une des rares femmes fantômes dont je sus le nom. Repartir sous l’averse était impossible, il était hors de question de reprendre nos ébats sur la couche pleine de boue, près d’un torrent dont les eaux montaient jusqu’à nous. Elle me raconta, pour passer le temps, une curieuse histoire sur sa grand-mère à l’époque de la construction du quartier du Bicentenaire qui fit, pendant des années, la fierté des Port-au-Princiens.

Histoire de Madeleine, pute du bord de mer, telle que racontée une nuit de pluie de juillet
Je m’appelle Madeleine. Je porte le même prénom que ma grand-mère disparue dans la baie de Port-au-Prince un matin de mai 1947, réapparue dix années plus tard on ne sait comment. Parfois, aujourd’hui encore, par temps clair ou brumeux, des pêcheurs entendent les supplications des prolétaires qu’on noyait dans la baie, jetés de deux navires, le Savannah et le Sans-Souci , dont les équipages avaient pour mission, tout d’abord, de débarquer leur cargaison humaine sur les plages de l’île de la Gonâve, plus tard de les faire disparaître en eau profonde. Nous sommes les damnés de la terre, petit. Une nouvelle espèce de cafards. Je te raconte cette histoire, parce que je lis quelque chose de bon dans tes yeux de grand timide. Tu la partageras un jour avec d’autres pour que la mémoire jamais ne s’éteigne, pour qu’on sache aussi comment cette terre est devenue maudite par la faute de ses fils.
Il y a quelques années, là où se trouve ce quartier du Bicentenaire, construit pour la grande exposition qui fit venir tant de gens célèbres du continent, il n’y avait rien que des sous-bois marécageux, des terrains vagues vomissant des nuées de moustiques et aussi la lie de la ville dans un bidonville hideux, oublié, Nan Palmis. Une humanité moitié humains, moitié cafards végétait dans ces taudis, se nourrissant, s’habillant avec les détritus de la ville. On comptait aussi quelques rares pêcheurs qui allaient vendre leurs poissons au marché de la ville, car à Nan Palmis, il n’y avait pas d’argent. Ce n’est pas par hasard que j’offre mon sexe ici, petit. Je le fais comme ma grand-mère, ma mère l’ont fait bien avant moi. Les misérables que nous sommes n’ont jamais pu s’extirper de l’enfer de la mendicité et de la prostitution, et c’est pour vouloir y échapper que beaucoup d’entre nous sont morts dans la baie.
Quand il avait fallu construire ces nouveaux quartiers pour l’exposition qui devaient donner un nouveau visage à la capitale, le gouvernement décida de faire décamper cette population de prolétaires. C’est ainsi qu’on nous appelait. Prolétaires ! C’était synonyme de cafards. Personne ne se souciait de nous, à part quelques politiciens qui tenaient à ce que parfois nous nous montrions, gesticulant, piaffant, hurlant notre désespoir, notre colère dans les rues, uniquement dans le but de faire peur à la bonne société afin que les braves gens s’en remettent à eux pour les protéger contre nous. Dans d’autres temps, on aurait envoyé l’armée pour nous déloger et comme nous aurions refusé de nous déplacer – où pouvions-nous aller ? –, les militaires nous auraient massacrés. Qui étions-nous ? Des prolétaires, te dis-je. Ma grand-mère, à l’époque, était la seule dans Nan Palmis qui fréquentait occasionnellement un parti politique – je te le dis dans le creux de l’oreille, car jusqu’à présent, petit, et surtout maintenant on te fusille si tu en parles : les communistes. Elle nous expliquait, avec ses mots, que nous n’avions pas d’âme parce que nous n’avions pas d’argent pour faire marcher le système, et que même de la force de travail des vrais prolétaires nous étions dépourvus, car le paludisme, la syphilis, l’ignorance aussi, nous décimaient. Le gouvernement d’alors qui tenait à passer pour un pouvoir de Noirs, un pouvoir du peuple, craignant d’être débordé sur sa gauche, préféra se débarrasser de nous en douce. Il fit venir à Nan Palmis des émissaires qui firent croire qu’on donnait du travail dans l’île de la Gonâve, de l’autre côté de la baie. Deux bateaux étaient mis à la disposition de ceux qui désiraient partir travailler là-bas. On promettait des salaires, pour nous mirobolants, et des logements gratuits. Il y aurait même des cantines où, pour presque rien, les travailleurs pourraient manger à leur faim. Inutile de te dire, petit, que les gens se battaient pour trouver une place sur ces bateaux. En l’espace d’une semaine, de nombreuses cases furent vidées de leurs occupants, livrées aux chiens errants et aux rats.
Ma grand-mère Madeleine apprit l’imposture par hasard. Bien sûr, elle ne croyait pas trop à cette histoire de paradis des travailleurs. Elle disait à ceux qui aimaient l’écouter que c’étaient des capitalistes américains qui venaient sucer le sang des pauvres Noirs. Ces capitalistes s’intéressaient à nous parce que, du fin fond de notre misère, nous étions ceux qui accepteraient les plus maigres salaires. Un de ses nombreux clients, un sous-officier, dans la félicité de l’alcool, lui dévoila la vérité. On n’offrait rien à ces gens qu’on débarquait sur l’île. On les abandonnait sur les plages comme des colis encombrants et ceux qui, au dernier moment, comprenant la forfaiture, tentaient de remonter sur les navires, étaient abattus séance tenante. Les habitants de la Gonâve qui commençaient à voir d’un très mauvais œil cette invasion de gens pauvres, crasseux, nouvelles bouches à nourrir, qui pouvaient se révéler dangereux, firent comprendre aux autorités que de vastes mouvements de protestation seraient organisés si on persistait à déverser sur les plages de l’île ces malheureux porteurs de misère et de maladie. Le Savannah et le Sans - Souci continuèrent à accoster et prendre livraison de leur cargaison humaine. L’espoir, l’enthousiasme étaient toujours aussi grands. Des gens, payés par le pouvoir, avaient envoyé des lettres, soi-disant de l’île de la Gonâve, pour vanter les conditions de vie idylliques des nouveaux arrivants. On décrivait des emplois bien payés, des logements offerts gratuitement par les compagnies, des cantines où, pour presque rien, on mangeait à sa faim. La réalité était tout autre. En pleine mer, les militaires du Savannah et du Sans-Souci jetaient les gens par-dessus bord et mitraillaient ceux qui, sachant nager, risquaient de parvenir à un rivage et de dénoncer mensonges et crimes.
Madeleine offrait alors son corps dans une case que lui avait construite Alexandre, un portefaix dans la force de l’âge, sans femme ni enfant, qui marchandait ses muscles chaque jour au marché du centre-ville. Alexandre était tombé amoureux de Madeleine le soir même où il l’avait aperçue dans la clairière où les putes attendaient leurs clients. Ce soir-là, Alexandre et Madeleine ne firent pas l’amour. Ils passèrent la nuit à se parler, assis sur un rocher au bord de la mer, échangeant les rêves qu’ils gardaient en eux. Alexandre promit que, bientôt, elle ne serait plus obligée de s’offrir ainsi dans la nuit, aux quatre vents, dans le serein. Madeleine dit à Alexandre que, même si son corps était à vendre – elle n’avait que cela à offrir –, elle lui gardait son cœur. Un mois plus tard, Alexandre construisait une case pour la femme qu’il aimait. Quand il fit part à Madeleine de son désir de monter à bord du Sans - Souci ou du Savannah pour partir travailler dans l’île, elle se jeta à ses pieds pour l’en dissuader, le mettant en garde contre ce qui l’attendait là-bas, préférant sa présence à une longue attente où l’espoir déboucherait certainement sur la désillusion.
Alexandre l’écouta, prit au sérieux les conseils de la femme qu’il aimait, espérant qu’au marché public ses bras, sa force physique lui permettraient, dans un avenir pas trop lointain, d’avoir les moyens d’exiger que Madeleine n’aille plus à la clairière où des hommes de la haute société venaient souvent faire ce qu’ils appelaient une chute dans le monde animal. Mais deux semaines plus tard Alexandre, après une rixe avec d’autres portefaix jaloux de sa force et l’accusant de sorcellerie pour fidéliser sa clientèle, décida de partir pour la Gonâve. Madeleine ne put le retenir. Il jura qu’il reviendrait, qu’il l’épouserait et qu’ils partiraient loin de ces lieux où la misère humaine s’étalait sans honte à la face de Dieu.
Ce soir-là, petit, tu ne le croiras pas, Madeleine se donna pour la première fois à Alexandre. Tu le comprendras un jour. Une femme peut offrir son sexe à un homme. L’homme pense la posséder, mais il n’a que le sexe, un mirage, un fantôme qu’il croit étreindre. Quand une femme offre son cœur, son sexe est plus que son sexe. Il est son corps, son esprit, son âme. Son sexe est une porte qui autorise l’entrée dans son être entier. C’est seulement à ce moment qu’une femme est à toi, petit. Maintenant que tu es brûlé par le feu de ton pénis, tu ne comprends pas. Un jour, il sera peut-être trop tard pour toi, tu comprendras l’essence de mes paroles.
Alexandre ne saisit sans doute pas l’importance de cet instant. Le lendemain, en larmes, Madeleine l’accompagna jusqu’au Savannah . Elle le regarda s’éloigner après l’avoir étreint une dernière fois, suivit sa silhouette longiligne qui glissait sur la passerelle, puis ne vit que son buste derrière la balustrade. Il agita la main et continua ainsi jusqu’à ce que, du navire qui s’éloignait, ses yeux de myope ne puissent plus distinguer la femme qu’il aimait. Madeleine attendit que le point noir qu’était devenu le navire disparaisse totalement dans la brume de la baie avant de rentrer tristement à sa case. Elle avait la tragique prémonition qu’elle ne le reverrait plus.
Le sergent qui, ivre d’alcool de canne, narra à Madeleine les tristes épopées du Savannah et du Sans-Souci , ne connaissait pas son histoire. Pour lui, elle n’était que chair à plaisir, l’occasion d’une fulgurante randonnée dans la folie des sens. Il prit plaisir à décrire la manière dont les gens étaient jetés par-dessus bord, la mitraillade des corps en pleine mer, les femmes qui, découvrant ce qui les attendait, s’offraient, désespérées, croyant qu’ainsi, elles attendriraient leurs bourreaux et échapperaient à une mort horrible. Le sergent confirma à Madeleine que plus personne n’était débarqué sur les plages de l’île. Les requins de la baie s’empiffraient depuis plusieurs semaines de la chair de nègres prolétaires.
Madeleine se leva en prétextant une envie de pisser. Le sergent lui ordonna de revenir au plus vite. Son sexe le démangeait et il voulait encore une fois le lui mettre. Quand Madeleine le rejoignit, il n’eut pas le temps de se rendre compte de ce qui lui arrivait. Ma grand-mère lui trancha la gorge avec une machette qu’Alexandre avait pris soin de faire effiler. Il avait offert cette lame à Madeleine pour qu’elle puisse se défendre au cas où un client hargneux voudrait plus qu’elle ne pouvait offrir. L’acier avait été béni par un oungan de Nan Palmis, afin que le métal puisse être efficace contre un esprit, travesti en vivant, venu goûter à ce que la vie avait de meilleur.
Le lendemain matin, les gens, surpris, virent Madeleine quitter sa case, toute de noir vêtue, et se diriger vers le quai que les militaires avaient rapidement construit pour permettre au Savannah et au Sans-Souci d’accoster et de nettoyer la côte de son trop-plein de prolétaires. Il y avait foule comme d’habitude. On se battait pour avoir accès au navire à quai, ce jour-là le Savannah . Madeleine était belle. Deux militaires la firent monter à bord en espérant certainement avoir du plaisir avant de la jeter à la mer. Elle se chercha une place sur l’un des ponts avant, tournant dos à la terre de manière à ne voir que la baie. L’île de la Gonâve était perdue dans une brume matinale compacte.
Le Savannah s’arracha du quai presque silencieusement. Dès que le navire fut à une certaine distance de la côte, le capitaine poussa les moteurs à plein régime. Les hommes et les femmes lançaient des remerciements à Dieu, chantant joyeusement, certains que leur vie allait changer dès qu’ils mettraient pied sur l’île. Madeleine restait muette. Ceux qui voyaient les larmes creuser son beau visage mettaient ses pleurs sur le compte de l’émotion qu’elle devait ressentir en coupant les amarres avec son ancienne vie de pute. Les deux militaires qui lui avaient permis de passer dans la cohue des misérables vinrent se placer à côté d’elle dans l’attente du moment qui leur permettrait de profiter de sa détresse. Ce fut l’un d’eux, ravagé par les remords, les genoux transformés en plaies à force de faire pénitence dans les églises pour ses crimes, qui me raconta la suite, bien des années plus tard.
Le Savannah , au plus profond de la baie, arrêta ses moteurs. Les militaires sommèrent les passagers de sauter par-dessus bord s’ils ne voulaient pas recevoir le plomb des balles ou le fer des baïonnettes dans le corps. Avec la crosse de leurs fusils, ils frappaient, cassaient, blessaient, forçant ceux qui s’étaient embarqués à se rapprocher des parapets. Comme les misérables ne comprenaient pas tout de suite, les militaires tirèrent une première salve dans le tas, abattant une dizaine d’hommes et de femmes. Ce fut la panique. Les gens oubliant le danger que représentaient les grands fonds sautaient à l’eau pour échapper aux bêtes humaines.
Madeleine, à la grande surprise des deux militaires, enjamba le parapet et se laissa tomber à la mer, le visage empreint d’une lumineuse sérénité. Une vague l’engloutit immédiatement pendant que les mitrailleuses sur le navire achevaient ceux qui restaient à la surface, évitant ainsi que personne ne réussisse l’exploit de gagner la côte à la nage. Ma grand-mère voulait mourir. Elle tenait à rejoindre l’homme qu’elle aimait sur les lieux où il avait péri. Ce qui se passa ensuite, personne ne le sut et même Madeleine n’en parla pas. Il y eut quelques rumeurs à Nan Palmis. Ce qui restait de la population du bidonville, le gouvernement recommença à l’ignorer, un espace suffisant ayant été dégagé pour le projet qu’à l’échelon national on qualifiait de pharaonique. Ceux qui n’étaient pas montés à bord du Savannah et du Sans-Souci et se croyaient malchanceux oublièrent ceux qui étaient partis, convaincus que, trop bien installés à la Gonâve, leurs anciens voisins, camarades, parents, compagnes ou compagnons de cœur, avaient fait une croix sur leur vie passée, sur Nan Palmis.
Un pêcheur, une aube, entendit une plainte sur la plage près de son voilier qu’il avait tiré derrière les rochers, dans une crique fréquentée seulement par les marins qui y venaient durant les nuits de pleine lune prier, chanter et déposer des offrandes à Agwe le dieu de la mer. Il s’arma de sa machette. C’était l’un des plus braves de Nan Palmis. Il s’avança, pensant découvrir un voleur, craignant toutefois un esprit venu se balader sur terre. Il vit une femme allongée sur le sable, les pieds dans l’eau, sa robe de satin noir en lambeaux, laissant entrevoir le galbe de sa peau noire. Elle respirait à peine. Il se pencha sur elle, s’assura qu’elle était bien vivante, puis la souleva, la cala sur son épaule et l’emmena dans sa case où les femmes qui s’y trouvaient, sa mère et ses trois sœurs, soignèrent l’inconnue, qui revint à elle deux jours plus tard.
Quand on lui demanda son nom, elle dut fouiller longtemps dans sa mémoire. Elle dit s’appeler Madeleine. Ses souvenirs lui revenaient difficilement, elle parlait très peu. La vie qui recommençait à couler dans ses veines remodela son visage. Tout le monde alors la reconnut. C’était bien la Madeleine qu’on avait côtoyée dix ans auparavant. On la questionna sur sa longue absence, sur l’île où tant de résidents de Nan Palmis s’étaient rendus. Elle leur apprit qu’il n’y avait pas de paradis de travailleurs, que grâce au Savannah et au Sans-Souci , les requins de la baie avaient festoyé comme jamais, même du temps où les navires se faisaient la guerre. Comment s’était-elle échappée ? Où était-elle passée durant toutes ces années ? Comment avait-elle échoué sur la plage ? Ma grand-mère n’avait pas réponse à ces questions. La mémoire garde difficilement les choses et les dits qui ne sont pas modelés dans la matière de notre monde. On prétendit qu’Agwe, le dieu de la mer, avait eu pitié des larmes de Madeleine, qu’il avait été ému par la pureté de l’amour qu’elle vouait à Alexandre. Le dieu l’aurait sauvée des balles des militaires pour lui donner ensuite l’hospitalité dans son royaume. Agwe étant réputé pour son amour des belles femmes, Madeleine avait certainement connu la jalousie d’Ayida, la maîtresse du dieu, dont les crises se manifestaient par des sécheresses impitoyables sur les côtes.
Voici l’histoire de ma grand-mère, Madeleine, petit. N’est-ce pas une triste, mais aussi une belle histoire ? Elle est terrible, car elle nous montre que, de mère en fille, nous sommes toujours les oubliées de la ville même si, la nuit, nous recueillons, dans le gîte de nos corps, la solitude des uns, la dérive des autres. L’espace d’une course de météore dans le ciel, nous raturons les souffrances, les colères, les doutes, les mépris, les indifférences pour tenter de donner corps à un fabuleux mirage pourtant bien palpable. Nous sommes les étincelles de Nan Palmis. Même des poètes, au plus profond de leur délire éthylique, savent venir ici pour en cueillir quelques-unes. Je pourrais continuer l’histoire. Les responsables du festin offert aux requins de la baie ont allumé au-dessus de leur tête le feu d’une terrible malédiction. L’enfer n’existe que sur terre, petit. On n’échappe pas à nos petitesses, à nos folies, à nos traîtrises et à nos crimes.
IV

De mes turpitudes d’adolescent, ni mon père ni ma mère n’avaient connaissance. Je n’étais pas encore revenu à la bibliothèque pour reprendre mes lectures interdites ou pour me livrer au vice honni par mon père. Pour l’instant, je me satisfaisais de mes randonnées nocturnes dans les terrains vagues du bord de mer.
À la même époque, je m’étais inscrit par curiosité à un jeu de correspondance scolaire organisé par la Radio nationale. Les garçons écrivaient aux filles, les filles aux garçons. C’était l’occasion rêvée pour entamer une relation. Je choisis un pseudonyme : Furet, inspiré par un personnage d’une série de romans d’aventures pour enfants écrits par Georges Chaulet – Fantômette, que ma petite sœur adorait et que je continuais à lire en cachette, car déjà ado, j’étais gêné de cette lecture de fillettes. L’anonymat des pseudonymes m’excita beaucoup plus que mes dérives vers les terrains vagues. J’avais pour correspondante Cœur Qui Saigne. Elle se décrivit dès sa première lettre, où je crus humer sur le papier un parfum d’ylang-ylang, comme une jeune fille d’une grande beauté, déjà mordue sauvagement par la vie. Elle ne voulut pas, au début, révéler les raisons de cette blessure impossible à cicatriser. Je compris que pour elle, ainsi que pour moi, ce jeu était l’occasion de dévoiler ce que ressentaient nos jeunes cœurs et nos jeunes corps en pleine exploration de la vie. Je me fis passer pour le garçon que j’aurais voulu être. Je n’allai pas jusqu’à me prétendre d’une beauté à faire renier leurs vœux à un régiment de nonnes, mais je m’inventai des situations, des aventures, où des filles attirées par ma personne me tombaient dans les bras tandis que moi, souvent amoureux, je m’en tirais mal, car jamais je ne trouvais de partenaire à la hauteur de mes sentiments. Je me disais déjà, à mon âge, désillusionné et, dans une lettre où je déployai tout mon talent, je remerciai le destin qui m’avait conduit vers une fille d’une telle sensibilité ; ce qui certainement me réconcilierait avec ce sentiment fondateur qu’était l’amour.
Cœur Qui Saigne me fit parvenir une lettre où elle se disait touchée par ma prose tout en me faisant comprendre qu’elle n’était pas prête pour une relation avec un garçon fût-il aussi raffiné et charmant que moi. Loin d’être déçu, je fus enchanté. Je lisais entre les lignes un intérêt certain que Cœur Qui Saigne cherchait à dissimuler dans des phrases prudentes et bien tournées. Effectivement, avant même que je lui réponde, je reçus encore deux lettres où elle semblait craindre une possible défection de ma part et me priait d’excuser le ton de sa précédente lettre. Elle ne voulait tout simplement pas s’engager aussi vite avec un garçon, même si son cœur blessé, disait-elle, battait à nouveau de bonheur grâce à moi. Je revins à la charge pour connaître l’explication de son pseudonyme, tandis que je n’avais pas encore réussi à forger une raison au mien, à la hauteur du personnage que je m’étais co nstruit au fil de cette correspondance épistolaire.
Je parvins à la mettre en confiance. Elle m’expliqua, dans une lettre qui m’enleva le sommeil toute une nuit, le choix de son pseudonyme. Son cœur saignait depuis le suicide de sa sœur, Adèle, qu’elle avait découverte allongée, encore vivante, dans la baignoire de la salle de bains. Adèle avait avalé le contenu d’une boîte de barbituriques et, pour être sûre de ne pas se rater, s’était ouvert les veines. Cœur Qui Saigne écrivit que les lèvres de sa sœur avaient bougé pour lui dire quelque chose et qu’elle lui avait répondu. Mais ce que les deux sœurs s’étaient dit pendant ces dernières secondes demeurait une énigme pour Cœur Qui Saigne car elle s’était évanouie. Quand elle s’était réveillée, quelques minutes plus tard, étendue sur le carrelage, elle s’était dépêchée d’aller chercher du secours, mais il était déjà trop tard.
Dans la suite de notre correspondance, elle me parla aussi de ce jeune lieutenant responsable du suicide de sa sœur. Elle ne cacha pas sa haine et son dégoût pour ce militaire qui avait détruit la vie d’Adèle, qui l’avait trahie. Adèle avait vécu un rêve éveillé avec ce jeune lieutenant auquel elle était fiancée, son existence rythmée par les battements du cœur de son homme. Un jour, soudain, elle ne le vit plus. Elle crut tout d’abord qu’il était parti en mission. On était en pleine dictature. Un militaire ne se confiait à personne, pas même à ses proches, de peur qu’un mot échappé, un détail révélé, même insignifiant, ne soit le clou de son cercueil. Mais il ne lui fallut pas plus de quinze jours pour apprendre la vérité. Son fiancé avait mis enceinte la fille d’un commandant de la milice, un intime du Président Éternel. Le mariage était le seul moyen d’échapper à la cour martiale, au renvoi de l’armée et, certainement, à une exécution sommaire confiée à une escouade de miliciens tueurs.
Cœur Qui Saigne m’avait décrit en détail la dernière visite du jeune lieutenant, qui avait finalement accepté la rencontre exigée par Adèle. Cœur Qui Saigne tint à souligner la force de caractère de sa sœur : elle voulait entendre de la bouche de l’officier la raison pour laquelle il avait rompu aussi abruptement leur relation. « Ce n’est pas aux autres, à la rumeur publique de m’informer. Regarde-moi dans les yeux et dis-moi la vérité si tu n’es pas un lâche. » Le mot lâche avait claqué telle une gifle au visage du jeune homme. Un tremblement agita sa lèvre inférieure. Il serra les poings. Cœur Qui Saigne avait craint une réaction brutale du militaire. Il avait parlé vite, d’une voix saccadée, comme pour se débarrasser d’une corvée. Il avait confirmé ce qui partout se disait. Il était dans l’obligation d’épouser quelqu’un d’autre. Ce n’était pas en son pouvoir de changer les choses. Il reconnaissait être le seul responsable de ce gâchis et devait payer le prix de ses erreurs. Il s’en excusait. Adèle fit presque une crise de nerfs : « Tu t’excuses ! C’est tout ce que tu trouves à me dire ? » Il fit le salut militaire, ce qui était ridicule, mal à propos, puis il s’en alla. Je me souviens encore de ce que ma correspondante avait écrit, bien que je n’aie conservé aucune de ses lettres : « J’ai vu alors la vie quitter ma sœur. C’était indescriptible. Je l’ai vue se transformer en fantôme, en coquille vide. Elle s’était mise en parallèle avec la vie. Elle la côtoyait, mais elle ne la touchait pas. Je suis venue à elle, timidement, avec l’espoir de lui apporter un réconfort. Son regard m’a traversée sans me voir. Sa main m’a effleurée sans qu’elle s’en aperçoive. La mort flottait déjà autour d’elle. Un frisson a séché un sanglot dans ma gorge. »
*
J’ai vécu avec douleur un conflit entre le fond et la forme pendant la durée de ma relation épistolaire avec Cœur Qui Saigne. Et un conflit, souvent, ne peut se résoudre que dans le choc, le tumulte de l’esprit et de la chair. J’étais fier des longues lettres que je lui envoyais, mais tout ce que j’écrivais était faux, le personnage que je construisais n’ayant rien à voir avec moi, sinon que la créature vit de la substance de son créateur. Cœur Qui Saigne, elle, se dévoilait, se dénudait, m’offrait ses pensées les plus intimes, alors que je paradais tel un mauvais comédien qui, tout en possédant bien son texte, est incapable d’interpréter le personnage.
Toute imposture conduit inexorablement dans un cul-de-sac. Mon anxiété grandissait au fur et à mesure qu’approchait la fête de clôture du jeu de correspondance. Selon la tradition, à cette occasion on devait faire la connaissance de celui ou de celle avec qui on avait correspondu dans l’anonymat. Cœur Qui Saigne ne cachait pas son impatience de me rencontrer, moi qui, disait-elle, avais mis un baume sur son cœur avec mes mots si pleins de tendresse et d’amour. Elle disait aussi qu’elle avait trouvé un ami et qu’elle espérait que cette rencontre à la cérémonie de clôture serait l’occasion pour nous de commencer une vraie relation. Elle me confia, chose qui me sidéra, qu’elle était vierge et qu’elle tenait à offrir sa virginité à un homme en gage d’amour et de fidélité.
L’imminence de la confrontation avec ma correspondante décuplait ma timidité. La superbe dont j’avais fait preuve dans mes lettres s’effilochait. Je ne me serais sans doute jamais présenté dans la cour du collège où se tenait la cérémonie si je n’y avais pas été presque forcé, assailli par l’insistance de deux camarades de quartier qui, comme moi, avaient participé à ces échanges épistolaires. L’autre raison qui me dissuadait d’y prendre part, c’était que, depuis une semaine, je subissais, sans le savoir, les conséquences de mes errements dans les terrains vagues du bord de mer. J’urinais difficilement. Une brûlure féroce me faisait venir chaque fois les larmes aux yeux. Mes sous-vêtements étaient tachés d’une substance verdâtre. Je ne savais pas à qui m’adresser. J’avais une peur panique d’approcher mon père ; j’avais honte d’en parler à ma mère. J’étais donc triplement handicapé en allant à la fête : par ma timidité, par mon imposture, et par le mal qui me souillait. Le naufrage prévu eut lieu.
Je fis la connaissance de Cœur Qui Saigne avec l’impression de me trouver sur un navire qui tanguait dans des eaux agitées. La musique était diffusée à volume maximum par des haut-parleurs mal synchronisés. Les projecteurs déversaient des lumières agressives jaunes et blanches sur le podium et la foule des jeunes dansant et piaffant. Rien n’était fait pour me mettre à mon aise. Les correspondants défilaient sur l’estrade décorée de fleurs. Il y avait des sifflements admiratifs, des applaudissements, des quolibets même, venant tant du côté des jeunes hommes que de celui des jeunes filles. Le cœur battant, je cherchai ma correspondante du regard parmi les jeunes filles présentes. Je ne la reconnus pas. Peut-être que les photos qu’elle m’avait fait parvenir ne me permettaient pas de l’identifier. Quand on appela Cœur Qui Saigne, mon muscle cardiaque fit un bond. Je ne sentais pas mes genoux. Je vis arriver une jeune fille au corps élancé moulé dans un deux-pièces noir qui lui allait à ravir. Les projecteurs mettaient en valeur le cuivré de sa peau. Les hurlements de l’assistance et les applaudissements couvraient la voix de l’animateur qui se confondait en compliments pour Cœur Qui Saigne. C’était, indubitablement, la plus belle créature de la soirée. Je sentais le souffle soudain court et rauque des jeunes mâles qui m’entouraient, la montée vertigineuse de la testostérone. On appela Furet. Mes jambes se dérobèrent sous moi. Mes deux amis me flanquèrent des coups de coude en me disant d’avancer. Je gravis avec peine l’escalier qui menait au podium. L’envie avait fait taire les garçons dans la salle. Tous ces yeux fixés sur moi luisaient d’envie, de ressentiment et de haine. J’évitais le regard de Cœur Qui Saigne. Son parfum d’ylang-ylang me narguait aux narines. Le présentateur prit le certificat que je lui tendis, me saisit la main pour la mettre dans celle de Cœur Qui Saigne sous des bravos maintenant moins chaleureux.
Je discernais le dépit de ceux qui découvraient des filles moches, sans rien de la beauté carnassière de Cœur Qui Saigne. D’autorité, elle m’entraîna à sa suite. Nous descendîmes le podium par un autre escalier pour prendre le chemin de la cour intérieure du collège. Sur des bancs en bois, plusieurs couples étaient déjà installés. Nous en trouvâmes un de libre. Cœur Qui Saigne me rappela que je ne lui avais pas encore expliqué le choix de mon pseudonyme. Elle me regarda intensément avant de me lancer, l’air un peu taquin : « Furet, dans le vrai, ne semble pas aussi convaincant que dans ses lettres. »
Je cherchai, paniqué, une réplique. Je prétextai une migraine. En fait, j’avais une terrifiante envie de pisser et la brûlure qui s’annonçait me retenait. Cœur Qui Saigne fit un sourire qui me parut forcé. Je devinais bien sa déception de me découvrir différent de ce qu’elle avait imaginé. Je maudis intérieurement les amis qui m’avaient persuadé de venir à cette cérémonie de clôture. Ils devaient bien regretter leurs efforts. J’avais décroché le gros lot avec Cœur Qui Saigne, une récompense dont je ne savais quoi faire. Je bafouillai que j’avais choisi ce pseudo sans y penser vraiment, par hasard, et que je l’avais sans doute piqué dans l’un des nombreux livres que je lisais chaque semaine, la lecture étant mon passe-temps favori.
Elle ne cacha pas, de nouveau, sa surprise de voir un Furet timide, bégayant, terrifié par une présence féminine, tout différent de ce que mes lettres montraient. Incapable de gérer l’impétuosité de Cœur Qui Saigne, son effronterie à peine esquissée, je profitai qu’elle se prétendit obligée, peut-être dépitée par mon insignifiance, d’aller rejoindre ses amies de collège. Je m’enfuis, veillant que Cœur Qui Saigne ne remarque pas ma honteuse retraite. Je refrénais mon envie d’uriner pour retarder le plus possible le supplice de la brûlure. Je rentrai chez moi, seul, désespéré. J’allai pisser sous un vieil amandier, certain qu’ici personne n’entendrait ma plainte au passage de la lave ardente. Ce soir-là, malgré mon père travaillant dans la bibliothèque, je m’endormis presque immédiatement.
V

Aujourd’hui encore, je constate le fossé qui se creuse entre nous, parents, et nos enfants. Sans qu’on s’en rende compte, ces derniers se créent, à notre insu, leur univers, vivent leurs propres expériences et n’en partagent avec nous qu’une infime partie.

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