Aimititau! Parlons-nous!
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Aimititau! Parlons-nous!

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Description

Aimititau ! Parlons nous ! réunit pour la première fois des auteurs du Québec et des Premières Nations, à travers des correspondances inédites qui prennent la forme de lettres, de récits, de courriels, de poèmes et de contes. Vingt-neuf auteurs, confirmés et jeunes, sont rassemblés ici par le désir de mieux se connaître. Ils initient le dialogue et rompent les solitudes.
Les écrivains jumelés s’écrivent des mois durant jusqu’à faire surgir une œuvre faite de tendresse et d’inquiétude, de révolte et d’espoir. Les grandes et incontournables questions humaines reviennent d’une correspondance une autre.
Aimititau! Parlons-nous! donne à lire une multitude de voix et de points de vue, qui expriment la manière d’être ensemble, d’habiter la même terre et de vivre dans le respect de l’autre. Véritable action de solidarité. Résonances d’une lettre à une autre, d’un tourment à un autre, d’une joie à une autre, pour se rejoindre dans la fraternité des mots.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 septembre 2017
Nombre de lectures 5
EAN13 9782897124878
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0017€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Aimititau! Parlons-nous!
Textes rassemblés et présentés par Laure Morali
Violaine Forest, Robert Seven-Crows, Denise Brassard, Rita Mestokosho, Domingo Cisneros, Louis Hamelin, Jean Duval, Louis-Karl Picard-Sioui, Anne-Marie Saint-Onge André, Jean Pierre Girard, Alain Connolly, Yves Sioui Durand, Isabelle Miron, Jean Sioui, Nahka Bertrand, Jean Désy, N. Scott Momaday, Laure Morali, Andrée A. Michaud, Joan Pawnee Parent, Yves Boisvert, Guy Sioui Durand, Lison Mestokosho, Annie Perrault, Jean-Charles Piétacho, Laure Morali, Jean Morisset, Roméo Saganash, José Acquelin, Joséphine Bacon
MÉMOIRE D’ENCRIER
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière du Gouvernement du Canada, du Conseil des Arts du Canada et du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.
Dépôt légal : 3 e trimestre 2017 © 2017 Éditions Mémoire d’encrier inc. Tous droits réservés
ISBN : 978-2-89712-486-1 (Legba édition de poche 2017) ISBN : 978-2-89712-488-5 (PDF) ISBN : 978-2-89712-487-8 (ePub) ISBN: 978-2-923153-78-0 (édition grand format 2008) PS8255.Q8A45 2017 C840.8’09714 C2017-941697-9 PS9255.Q8A45 2017
Mise en page : Pauline Gilbert Couverture : Laure Schaufelberger
MÉMOIRE D’ENCRIER
1260, rue Bélanger, bur. 201, • Montréal • Québec • H2S 1H9 Tél. : 514 989 1491 info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com
Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
Collection Legba
Dans la mythologie vaudou, Legba symbolise le passage du visible à l’invisible, de l’humain aux mystères. Legba est le dieu des écrivains.
MISE EN ROUTE
Il y a une manière du « nous » qui, à l’échelle du monde, prend désormais forme – et de manière privilégiée – dans l’acte par lequel l’on parvient à partager les différences […]
Le Monde à venir sera fondé non seulement sur une éthique de la rencontre, mais également sur le partage des singularités […]
C’est à la faveur de ce partage et de cette communicabilité que nous produisons l’humanité. Cette dernière n’existe pas déjà toute faite.
Achille Mbembe
Il est des routes où l’on trempe pour changer de vêtements au bout.
Un hiver où j’avais fui les bibliothèques pour partir à la recherche de poèmes dans les yeux des gens, là où la route 138 se termine, là où commence la terre, j’ai rencontré les Innus. J’ai trouvé la poésie en chair et en os dans les gestes des aînés, des nomades. Je suis partie avec l’un deux dans le Nutshimit , leur maison à l’intérieur des terres, pendant presque trois mois. Ce séjour m’a marquée à jamais. D’an­née en année, je suis revenue dans les communautés innues. J’y ai rencontré des écrivains héritiers de la tradition orale : Jean-Charles Piétacho, Rita Mestokosho, Anne-Marie Saint-Onge André, Lison Mestokosho, Joséphine Bacon (dans un autobus sur la 138, nous allions toutes les deux rendre visite à Rita). C’est aussi à Ekuanitshit que j’ai fait la connaissance d’une famille kaliña, et je me suis retrouvée chez eux, en Guyane, à m’interroger sur les droits autochtones dans ce Far West de la France.
Plus tard, j’ai étendu mes désirs de lectures au sud-ouest de l’Amérique du Nord. J’ai trempé comme bien d’autres dans la route 66 au Nouveau-Mexique. J’y ai fait la connaissance d’écrivains navajos, pueblos et de l’auteur de La maison de l’aube , N. Scott Momaday. Nous avons entretenu une correspondance qui a débouché sur une route d’Alaska, où je l’ai accompagné alors qu’il remontait à la source de la migration de ses ancêtres. Je réalisais le film L’ours et moi pour mesurer le pouvoir des mots (ceux de la tradition orale comme ceux des livres) sur la vie d’un homme.
Lorsque je me suis posée à Montréal en 2003, le contraste a été brutal. Je n’entendais plus la parole des femmes et des hommes des Premières Nations. Où étaient-ils? Qui parlait d’eux? Je n’entendais presque rien à leur sujet, à part les phrases désincarnées des bulletins de nouvelles. Ce silence me pesait.
Je me suis réveillée un matin avec l’image de textes qui se croisent sur une page, les uns écrits par des auteurs autochtones, les autres par des auteurs québécois. J’ai aussitôt cru en ce rêve. Nous pourrions déposer quelques mots choisis à la porte l’un de l’autre pour nous signifier mutuellement notre respect, et faire taire ce silence qui sollicite les côtés sombres de l’imagination. Nous pourrions alors nous rendre compte de nos ressemblances et de la richesse de nos différences. L’urgence de la parole a imposé au rêve son nom : Aimititau! Parlons-nous! Puis je l’ai laissé faire son chemin. Il a mûri avec tous ceux qui ont accepté d’y croire.
Vingt-neuf auteurs ont été invités à entrer en correspondance avec un écrivain de l’autre culture, sur une période de neuf mois environ, pendant l’année 2007 1 . À part un duo composé de deux auteurs amérindiens de nation différente, les jumelages ont mis en relation des écrivains québécois avec des écrivains de nation innue, wendate, crie, mi’kmaq, métisse, nippissing, dénée, tépéhuane ou kiowa. Leurs réponses ont été unanimement enthousiastes. En voici quelques extraits :
Partager les mots de façon authentique nous donne une force, celle de continuer à faire évoluer notre relation avec l’autre culture.
Rita Mestokosho
Deux solitudes partagent la même terre. Il est temps de créer des liens, et cet outil qu’est l’écriture est un pont idéal.
Annie Perrault
Cette occasion de dialogue avec les premiers occupants du territoire m’apparaît importante pour plusieurs raisons, qui tiennent à la politique et à la littérature, mais aussi aux exigences de l’amitié. Comme l’a écrit Carlos Fuentes, nous sommes nés de rencontres de civilisations, et les cultures me semblent être par essence des lieux d’échange et d’aventure.
Louis Hamelin
Je trouve cette initiative très pertinente compte tenu du grand malaise historique qui existe entre Québécois et Amérindiens…
Joan Pawnee Parent
Nous avons besoin d’un dialogue franc et les artistes, guerriers et gardiens de l’imaginaire, sont sûrement des acteurs-clés pour y arriver.
Louis-Karl Picard-Sioui
Ce projet est essentiel dans un monde qui nous débranche de nos racines et nous rend inconséquents par rapport à notre avenir.
José Acquelin
Kashikat ishinakuan tshetshi mamu aimiak u tshetshi nishtuapetamak u tan mamu e ishinikashiak u .
Aujourd’hui, il est important de se parler pour que nous sachions comment, tous ensemble, nous nous appelons.
Joséphine Bacon
Les auteurs ont en commun l’usage de la langue française, à part N. Scott Momaday. Cependant, une partie ou la totalité de certains textes ont été rédigés dans une autre langue. Les textes de Domingo Cisneros ont été traduits de l’espagnol (Mexique) et ceux de N. Scott Momaday de l’anglais (États-Unis). Les écrivains innus ont écrit plusieurs passages de leurs lettres en innu-aimun et les ont accompagnés de leur version française. L’innu-aimun étant la langue autochtone la plus représentée, nous l’avons choisie pour former le titre du livre.
Les écrivains ne se connaissaient pas, à part quelques-uns d’entre eux. Ils ont accepté de se laisser transformer par une rencontre. Ils savaient que le travail amoureux des mots exercerait une force d’attraction capable de soutenir tous les échanges.
Aucun thème n’était imposé dans ces correspondances. Je faisais plutôt le pari du croisement de deux univers, tout en gardant à l’esprit que de deux terres paisibles peuvent naître des volcans. En jumelant Domingo Cisneros et Louis Hamelin, je savais que la forêt et les bêtes qui la peuplent, avec le Mexique en toile de fond, auraient de quoi alimenter leurs discussions. Mais ce que je ne savais pas, c’est que le premier roman de Domingo Cisneros s’appelle La rabia (La rage), comme celui de Louis Hamelin. Je ne savais pas non plus que leur dialogue tournerait autour de la question de l’identité.
La plupart du temps, les écrivains ont été associés par genre littéraire, mais pas toujours. Violaine Forest est poète, Robert Seven-Crows est conteur. Les histoires de leurs ancêtres se croisent autour de la baie des Chaleurs. Déjà par leur nom, la forêt et sept corneilles , leur rencontre était chargée de promesses. Le Nord, en aimantant l’écriture de Jean Désy et de Nahka Bertrand, a permis un véritable débat entre un écrivain au long cours et une jeune auteure, qui voit ses textes publiés ici pour la première fois, tout comme d’ailleurs Lison Mestokosho et Alain Connolly. Celui-ci est entré avec Yves Soui Durand dans le vif de sujets sensibles, portés par leur identité autochtone partagée.
Dans d’autres cas, le dialogue proposé n’était inspiré ni d’un territoire ni d’un thème, mais davantage d’une affinité de souffle, comme celle que je reconnaissais entre les poèmes d’Isabelle Miron et ceux de Jean Sioui. D’une lettre à l’autre, les images s’écoulent, les couleurs se mélangent, les ancêtres se réveillent.
La rencontre de deux mondes fait surgir une nouvelle langue appartenant aux territoires de l’amitié et de la création. Les mots de Louis-Karl Picard-Sioui et ceux de Jean Duval se cherchent, se heurtent et s’éloignent, comme s’ils émanaient de deux pôles identiques, avant de s’abandonner au « champ » de l’autre. Une troisième voix, celle de la rencontre, se met alors à vibrer. Les contes de Joan Pawnee Parent entraînent les Histoires d’arbres d’Andrée A. Michaud. Le monde végétal, qui les relie, fait l’effet d’un baume venant calmer toutes les déchirures – celles du corps, du cœur, comme celles qui séparent les peuples.
Cette langue commune trouve son rythme propre à mesure que les mois passent, avec ses retenues, ses lâcher prise, ses assonances, ses confluences. Dans les lettres de Denise Brassard et de Rita Mestokosho, les esprits ne sont jamais loin de l’eau qui rappelle l’enfance, matrice des émotions. La lettre E s’est répétée comme un écho descendant de la rivière jusqu’à Ekuanitshit, le village de Rita.
L’ordre des correspondances a été trouvé à l’écoute de ces résonances. Elles ont été classées dans un abécédaire ludique où chaque lettre ouvre un tiroir de mots-clés. Ainsi à la lettre R, où se rencontrent Guy Sioui Durand et Yves Boisvert, on trouve : « Rêves, rituels, rapides, réserve, révolte, réveil, réjouissance ». À la lettre U du verbe « unir », Jean Morisset relie les terres et les combats des nations premières de la Panamérique à travers un échange affectueux avec Roméo Saganash.
La pluralité des origines et des territoires de mémoire comme de création a permis que de nombreux sujets soient touchés. Il a souvent été question d’identité, de généalogie, d’appellation des peuples, de métissage. Des questions de fond ont été soulevées. Des moments d’humanité ont été partagés. Anne-Marie Saint-Onge André et Jean Pierre Girard se parlent aussi bien de l’expérience des pensionnats et de celle du deuil que de recettes de confiture et de rires d’enfants. Lison Mestokosho et Annie Perrault partagent leurs sentiments amoureux, au-delà de toute frontière. José Acquelin et Joséphine Bacon se dévoilent l’un à l’autre sans crainte d’évoquer des forces qui les dépassent. Le livre, porté par le rythme d’une parole longtemps contenue, avance vers « l’identité qui est devant nous », pour reprendre une expression de Jean-Marie Tjibau.
Le silence a fondu comme neige au soleil. Les rencontres ont eu lieu. Elles donnent de l’espoir, elles font naître un souhait que formule Jean-Charles Piétacho dans ce livre :
Tshi ma shaputuepan etiak u ,
tshetshi eka nita patshitinitiak u tshinanu,
tshetshi eka nita patshitinikan aimun…
Puisse ce rassemblement se poursuivre,
afin qu’on ne s’abandonne pas les uns les autres,
et que la parole perdure…
Laure Morali
Janvier 2008


1 . Mis à part la correspondance que j’ai entretenue avec N. Scott Momaday en 2001 et qui figure dans ce livre en tant qu’une de ses sources.
ABÉCÉDAIRE
A imititau! Parlons-nous de/pour…
C onnaître, créole, chiak, Chaleurs (baie des), confitures, colonisation, canot, calumet
Violaine Forest et Robert Seven-Crows
E au, enfance, écriture, esprits, émotions, Ekuanitshit
Denise Brassard et Rita Mestokosho
F rères, fourrure, forêt, faune, ferveur, fibres, filiation
Domingo Cisneros et Louis Hamelin
G uerre, guetteurs, gravité, gestes, graines, genèse
Jean Duval et Louis-Karl Picard-Sioui
H istoires, hasards, homme (qu’elle aime), habitudes, humilité
Jean Pierre Girard et Anne-Marie Saint-Onge André
L ignée, lieu, langage, lâcheté, lutte, liberté
Alain Connolly et Yves Sioui Durand
M ère Terre, montagne, mémoire, miroir, métissage, martre, mélopée
Isabelle Miron et Jean Sioui
N ous, nommer, naître, nations, Nord, nomade, neige, nahka (aurore boréale en déné)
Nahka Bertrand et Jean Désy
O nirisme, os, ours, ondulations, offrande
N. Scott Momaday et Laure Morali
P ères, parole, plantes, planète, pins, pieds nus
Joan Pawnee Parent et Andrée A. Michaud
R êves, rituels, rapides, réserve, révolte, réveil, réjouissance
Yves Boisvert et Guy Sioui Durand
S olitude, soif, sentiments, stupéfiants, savoir, secrets, sœurs
Lison Mestokosho et Annie Perrault
T ransmettre, territoire, tente, traces, temps, thé
Jean-Charles PiAétacho et Laure Morali
U nis, ultime, utopie, université (de la Terre boisée)
Jean Morisset et Roméo Saganash
V ous, voir, voler, vers, vraie, vie
José Acquelin et Joséphine Bacon
C
Violaine FOREST & Robert SEVEN-CROWS Connaître, créole, chiak, Chaleurs (baie des), confitures, colonisation, canot, calumet
À Robert Seven-Crows
C’est petit un poème
ça prend bien peu de place
une page blanche
résonne à l’infini
c’est si petit
la peur
pourquoi en parler?
Je ne connais pas le nom des nuages
pourtant
j’ai vu mon premier vol d’oiseaux
partant du nord au sud
Je ne connais pas grand-chose
aux migrations des oiseaux
Je suis dans cet autobus
qui roule vers la rivière aux faucons
qui me voient passer
se disent qu’ils ne connaissent
pas non plus grand-chose
aux femmes qui voyagent
sans connaître le sens du vent
je tiendrai l’or à bout de bras
jusqu’au lac
jusqu’au repli des jours
de réserve
tu porteras la rage
dans de petits paniers
tressés de gestes lents
nous resterons
dehors
au calme couchant
la paix cristallisée
s’abattra
sur nous
libres d’automne
les premiers vols d’oiseaux
la lumière dans les vinaigriers
des trois côtés
les champs
les marais,
l’angélique
et le foin fou
Je ne connais pas le nom de l’étoile
qui hurle à la lune
qui assombrit mon ciel
et m’attire au profond
d’une marche sans joie
de par son règne unique
je sais celle qui éclate
et attire les sages
pour en faire des fous
et s’éteint sans crier gare
et tombe des nues
quand on creuse le trou
Je ne connais pas le sens des étoiles
mais je sais celle qui calme
et chavire les sens
Je ne connais pas l’étoile qui chante mélopée
et qui perce l’hymen des filles au printemps
Je ne connais pas les berceuses qu’on chante aux étoiles
Je connais l’enfant do, la clé de fa, le sol
qui dégèle et libère les fleurs
la poulette grise qu’on a pendue dans l’église
et la poulette blanche empalée dans la grange
Je ne connais pas les rimes enfantines
mais depuis toujours je rêve
que cesse la guerre du ciel et du vent
Je ne connais pas le nom des nuages
qui passent et s’allument de rouge
appellent l’ouragan
et transvident les heures
dans le néant du jour
J’ai besoin pour entrer
d’une vague de plomb
d’un pavillon de soie
et d’une charge énorme
pour la déflagration
Je ne connais pas le nom des oiseaux
mauves qui plongent
à bout portant dans la crête du froid
se posent, argile, sur les murailles enfouies
Je sais le grain fuyant dans ma main
à l’aurore aux joies ensevelies
J’arpente l’ouvrage
des ressacs et des vents
Je ne connais pas le nom des oiseaux
qui portent des épines et s’abreuvent aux ruisseaux
Je sais qu’une barge d’argent glisse à côté des terres
qu’elle emporte, avec elle, le fruit de cent labeurs
que les corbeaux auront à manger et des pleurs
qu’avant l’heure, rien, ici-bas ne connaîtra
Douceur
Je ne connais pas le nom des fleurs
qui percent la neige aux jours de printemps
pour la marche des roses
j’ai des amis vaillants
si doux et qui savent
et qui m’ouvrent leur cœur
et me tendent les mains
pour épeler leurs noms
J’ai apporté de l’eau
et dix acres de terre
pour faire un jardin
il y a le soleil
Je ne connais pas
sa caresse profonde
ni qui de lui de moi
brûlera le premier
mais je sais qu’il est là
qu’il me faut patienter
Je ne connais pas le décompte des jours
mais je sais la beauté et la douceur des hommes
Je ne connais ni l’amour ni la joie
mais je sais qu’ils existent
aux étoiles craintives
dans le vol des oiseaux
libres d’automne
s’annonce l’été
Je ne connais pas le sens des rivières qui chantent à l’est du fleuve
mais je sais que mon grand-père y pêchait le saumon
qu’il rapportait de la coulée d’argent
petites truites multicolores qu’il préparait pour moi
en papillotes métalliques – ses yeux vifs de vent
les paroles aux oiseaux nommés
chaque jour, les gestes de prendre et de poser
de ranger chaque chose dans l’ordre du vent
le bois blanc sec poli au soleil
le feu, les clous, la rhubarbe épluchée patiemment
les agates polies sur la meule tranchante
la douceur de ses mains aux bois d’orignaux
la sieste chaque jour avec la 303 chargée
en direction du ciel
le nord-est, l’oiseau noir, l’oiseau blanc
et les hirondelles qui caressent la terre
où il plante ses arbres
Je ne connais pas le nom des guides
qu’il suivit là-bas rapportant le gibier
Je sais les confitures de groseilles et de fraises des bois
mangées à la pelle, les gadelles et l’amer de l’oseille
la perdrix, le lièvre et la pâte brisée
les lessives tordues à la main et claquant au soleil
les draps rêches, restés secs par la douceur des mots
les caresses, thé des bois, reçues dans la cuisine
l’oranger au salon, juste devant la mer, la croisée de chemins
le missel et les peignes d’argent
dans son chignon de soie
Je ne connais pas de jours
plus doux que ceux où ils posaient l’ivoire sur ma tête
pour que je prenne envol
au bout de la falaise
quand la terre s’effondrait dans la mer
sans le soutien des arbres
Je ne sais toujours pas si l’on monte ou l’on descend le fleuve
mais je sais son rire à chaque fois
quand on posait bagages
l’envie de coques, de sucre à la crème, de galettes à l’anis
l’odeur du moulin à scie, de la cour à bois, les grands entrepôts
le bruit des clés qu’on taille et le chien de courage
qu’on jette dans des vagues deux fois grandes comme lui
les longues promenades à l’aube espiègle
aussi loin que l’œil voit
où ma grand-mère, bâton à la main
perçait les premiers filets
du soleil, récoltait
avec moi roches d’eau
cœurs de pierre et verroteries
et les agates blanches et les petites rouges
comme des petits fruits
pour surprendre les envieux
au petit déjeuner
Je ne connais pas le nom des vents qui couchent les blés
et chatouillent la vie
celui qui dore la peau
quand on le prend de face
et qui souffle des mots si doux
qu’ils font trembler
mais je sais le nord-est qui apporte la pluie
et les trois jours de froid
je sais les oiseaux abattus
ne pouvant plus quitter
sans tomber à leur tour
Je sais quand il me parle
et m’appelle sa fouine
et qu’il dit qu’un siffleux
n’est pas une marmotte
qu’il déplace pour moi
les lignes d’horizon
que le ciel est plus large
le fleuve – la mer et que jusqu’au bout du cap
où il plante ses arbres
tout cela
et le violet, le jaune
et la longueur des heures
et le retour des vagues
et des tristesses d’automne
Je sais que tout cela
est la beauté humaine
et que cent ans de pluie
ne détruiront jamais
le tremblement des vents
le calme qui s’installe
dès que j’entends leur voix
au-dessus des nuages
Je ne connais pas les jours perdus en chemin
le sifflement des oiseaux
sur la terre de repos
Je les sais tous les deux
allongés en plein vent
à l’ombre centenaire
d’une église de mer
Je ne connais pas le nom des gens qui passent
sans se retourner
mais je suis où je vais
et j’accueille leurs corps
pour les porter en moi
Je ne connais ni les mots
ni le mal qui sourd
ni sa provenance
Mais je sais qu’il gagne
du terrain jour en jour
Je ne connais pas le nom de ce péril
noir qui s’empare du ciel
mais je sais les matins frais
les caresses du soleil
et le corps des étoiles
qui s’allument à tout vent
pour chuchoter la vie
d’un corps parfait
Je ne connais pas le silence
de mon frère
ni sa peur ni sa peine
Mais je sais la douceur de ses yeux
quand tourne son regard
fuyant la beauté
Je ne connais pas le nom des nuages qui fuient
mais je marche sur cette terre
ensoleillée
l’embrassant à mon tour
Je cours dans la réconciliation
libre de vent
bras tendus
au matin vivifiant
mes premiers vols d’oiseaux
Sauvage
Violaine Forest Le 24 mai 2007
LETTRE À VIOLAINE
Saint-Malo, juillet 2007
Je ne connais pas cette place. La seule chose que je connaisse d’elle, c’est qu’ils sont partis d’ici.
L’eau est chaude et salée. La baie est grande, la marée basse et les algues viennent se coucher à mes pieds. Je ferme les yeux et je sens, la baie des Chaleurs n’est pas loin. Chez nous, c’est juste de l’autre côté des îles, pourtant… ce n’est pas pareil. Les nuages s’en vont vers chez nous comme des voiles. Le vent les amène lentement mais sûrement vers Gespeg. Ce vent me fait penser à leur voyage. Un voyage de peur, d’incertitude, d’exploration, d’espoir, de conquête, de folie, de prestige, de guerre, d’enrichissement, de rencontres, de découvertes, d’ego – l’ego de Jack Carter et de Sam Chaplin. Je regarde les grandes villas qui appartenaient aux grands armateurs et je comprends leur besoin de remplir leurs grands coffres de trésors venus d’ailleurs. Les villas sont perchées sur les caps de roches comme des vautours dans les branches des peupliers le long de la rivière en face de la maison où nous sommes.
La rivière me manque. Les dunes de sable me manquent. L’odeur des épinettes me manque. L’air me manque. Mon canot me manque. Pourtant…
J’aime la Bretagne, j’aime les gens, j’aime leur musique, j’aime leur attitude, j’aime leur accent, j’aime leur amour pour nous, j’aime leur petit rictus quand je leur parle, j’aime la guerre qu’ils mènent pour leur langue.
Ce matin, j’ai pris un bateau pour me rendre à Saint-Malo. C’est impressionnant de franchir les îles fortifiées, puis les portes de la ville également fortifiée. En franchissant la Porte de Dinan, je me suis demandé si les portes servaient à les protéger des envahisseurs ou à les empêcher de sortir!
J’ai compris la peur que les visiteurs ont éprouvée en nous voyant, « heureux païens » dans nos canots de mer, riches, libres, beaux, en santé et en harmonie avec le territoire.
C’est dur à imaginer, tous ces gens empilés les uns sur les autres, découvrant soudain le paradis ou l’enfer, selon la direction de l’observateur.
Il me semble que même les goélands ont un accent! Tout est différent. Tout est en pierre. Murs, maisons, rues, sourires, touristes, la dame à l’épicerie…
Je quitte la baie de Saint-Malo cet après-midi. Je prends le TGV pour l’aéroport. Je traverserai le Grand Lac Salé et demain soir, je marcherai sur la terre de chez nous, je sentirai les épinettes, j’offrirai mon calumet à la Rivière et je penserai à Saint-Malo.
J’aime les voyages, ils forment ma vieillesse!
Mulgtess.
Robert Seven-Crows
À Robert Seven-Crows
Ce sera la lande
le bleu profond des eaux
portant tes cendres en moi
ton poids dans mes bagages
cicatrice en forme de croix
un volcan pour ancêtres
des glaces taillées dans le feu
un roc un monument
pour la guerre
un cimetière de chiens
et des cachots profonds
Les gestes sont les mêmes
le corps déchiré
une autre rivière
se met au monde
un lagon – au creux des plis de suie
des lacs innombrables
le chevauchement circulaire
des cimes aux nuages
l’impression d’un désert
çà et là, un bourg
les hautes terres – pachydermes endormis
montrant leur échine
côte à côte, allongées
l’aigue-marine – le cobalt – discret
mêlé à la terre
un archipel avant
les premières traces de blanc
Elle saigne dès l’atteinte
ça pousse fort
n’eût été ta bonté
le reste aurait suivi
parmi les cent gestes
du voyage
celui de donner
demeure au centre du lieu
Peut-on survivre au Nord
sans toucher les glaciers
peut-on perdre la vue
à regarder trop loin
la tête force à plonger
dans le sommeil
m’apparaît souvent
cervidé affamé et confiant
beau – bois – sauvage
en robe fauve
surgit au plus tendre du jour
quand baisse la garde
se mêle à la nuit
l’envie de chair chaude
et l’impression familière
d’une bête aimée
au-delà des limites
La toundra – occupe l’univers
terre en vue
les premiers glaciers
gorges de glace
rivières gelées
à l’ouest de l’Islande
j’apprends ligne par ligne
la mise au monde séculaire
l’avenir laiteux
s’offre vision unique
Je ne connais pas le nom des autoroutes de givre
pour le caribou
un seul et même mot
pour le ciel et la terre
le bout du monde ressemble
à la fin du voyage
on aurait voulu grandir
on retourne aux lieux familiers
avec la hâte de savoir que rien n’a changé
les couleurs
surgiront dans la transparence des peaux
les six bleus est-ce que ça compte pour de l’eau?
la pluie à l’envers du ciel
reste la mer
même tribu, même gel
une nation de lumière effrayée
par fonte de grands glaciers blancs
des femmes sans dents
d’un bout du lagon à l’autre
renversent les rivières
pour arrêter le temps
elles mâchent l’amer du monde
et crachent trois fois
pour conjurer le sort
elles creusent des puits
et cachent les bêtes
Je ne connais pas le nom des bêtes
qui couchent à nos pieds
pour réchauffer la terre
je laisserai entrer le soleil
j’en ferai des bannières
pour le prochain voyage
j’apprivoise l’automne
ses fruits rouges et ses vents
je ne connais pas le nom des aigles
qui nous portent et nous ramènent en nous
Je connais maintenant son sang dans mon sang
les cendres dispersées
Violaine Forest Le 22 août 2007, 53° Nord
DEUXIÈME LETTRE À VIOLAINE
L’île de la Réunion, octobre 2007
Je ne connais pas ce pays, mais c’est étonnant, différent, émouvant. Je suis loin de ma forêt, loin de mon canot, loin de ma rivière, loin de mes repères. Imagine, je suis assis sur un volcan à l’île de la Réunion. La seule chose qui m’est familière, c’est le mot Indien de l’océan Indien!
Je suis au pays des Métis comme moi : Hindou, Chinois, Noir, Blanc, Tamul, Malgash, vraiment une réunion de peuples.
Ce volcan me fait penser à la lune, un désert de lave vibrant à un rythme autre que le pin blanc. Un désert qui grogne et vit au-dessus des nuages. Ce désert m’étourdit! Je ne connais pas les volcans. Je ne connais pas cette force qui bat sous mes pieds. Cela me fait penser à Jipiskam, le serpent géant à cornes jaune qui est très présent dans les légendes de mon monde mi’kmaq. Je le sens sous mes pieds, je me surprends à attendre de le voir sortir sa tête du trou fumant de ce volcan!
Les Autochtones d’ici ont le sourire aux lèvres de voir mes yeux qui dévorent tout ce que je vois. Je comprends leur regard. J’ai le même sourire aux lèvres quand je les amène sur la ligne de « trappage » à –25 °C!
L’histoire de cette île est semblable à la nôtre : ­colo­nisation, métissage, maladie, exploitation, religion, déformation, désinformation, dévastation, désertification et grande déception. Il faut être fait fort pour nommer ça « La Réunion ».
Hier au festival, j’ai chanté au tawegan et ils se sont mis à danser sans hésitation. C’est comme s’ils connaissaient le même battement de cœur, le même rythme de la terre, et pourtant, c’est très différent.
Le créole me fait penser au chiak, la merveilleuse langue acadienne/mi’kmaq. La mélodie est la même, la respiration entre les mots vient de la mer. L’humour est salé! Je ne connais pas ce pays mais…
Les Créoles habitent dans des cases, empilées les unes sur les autres avec leurs montagnes d’histoires empilées dans la petite cour. Les enfants, les anciens, la poussière et les chiens bougent au rythme ancestral et ils ont le sourire aux lèvres. C’est beau, c’est bon!
Je ne connais pas ce pays mais… je m’y sens bien.
Mulgtess.
Robert Seven-Crows
À Robert Seven-Crows
Je ne connais pas celui à qui j’offre ces chants
de gorge percée par la beauté des lieux
je devine son pas, ses mains larges au tambour
le chant des rivières dans le corps de la femme
qu’il aime
Je ne connais pas son cri
Je connais pacifiques
ses mots qui calment les sens
et font naître de joie
les larmes à l’enfant retrouvé – le chant d’une perdrix
Je ne connais ni son père, ni son frère, ni de fils
vaillant qui pleure ses misères
et l’homme au loin voyage
demeure pierre lisse
nulle anfractuosité où glisser la douceur
et la peine et le roc, reste roc
à l’étranger vagabond
il passe son chemin
sans fermer les yeux
Il rêve déjà au crépitement
argenté des branches qui flambent
d’un hiver ardent
entre ses jointures
qui caressent la terre
la danse fluide des petits osselets
le lièvre, le cerf et la perdrix
le bruit de l’eau qui brûle
la fièvre des jours à venir
embrasés
les arbres répondent
pour lui de la beauté du monde
L’appel unique
du craquement du bois
ma longue plainte solitaire
pulsion qui tombe à ses pieds
La route blanche à gagner
dans le mot à mot des appels
une veine à trouver
dans son cœur et sa tête
grand vent et bois secs
à engranger l’hiver
l’appel silencieux
de la beauté du ciel
qu’inondent nos champs
Je ne connais pas le bleu
de cette Amérique engloutie
Je commence par les lacs
qui parlent les premiers
Des oiseaux sur la tête
ils parlent des vieux
Au-delà du monde végétal
règne la cour des animaux
Ils sont vif-argent et mercure
Ils parlent lentement
Depuis que la terre m’a quittée
le ciel se révulse
Au bec d’un canard millénaire
un fleuve se repose de mille ans de joie
Violaine (comme un pic-bois patient qui cherche à rejoindre la sève) Forest
TROISIÈME LETTRE À VIOLAINE
Des Ruisseaux, novembre 2007
« Le réchauffement n’existe pas. » Du moins certains le croient. Pas de neige l’hiver dernier, ici, dans nos territoires des Hautes-Laurentides à Des Ruisseaux. Pas une fois je n’ai eu à mettre mes raquettes à neige pour aller en forêt sur la ligne de trappe… Pas la chance non plus de faire une promenade en forêt par une nuit de pleine lune…
C’est triste un hiver sans neige, c’est froid un hiver sans neige.
La forêt a mis son manteau d’automne. Cette année, elle porte un patchwork délicat et elle est accompagnée musicalement par les outardes qui montent. Que ça fait du bien! Le calme est revenu pour moi, dans l’air, la danse des oiseaux annonce qu’ils se préparent pour la prochaine saison. Quelle chorégraphie aérienne! Hier soir, à la porte de la maison, un chevreuil m’a sifflé une bonne dizaine de fois. Il n’était pas habitué à voir quelqu’un ici. La tournée était longue. Les animaux ne me reconnaissent plus! Les étoiles se sont placées pour que je puisse les reconnaître. C’est bon de reconnaître le ciel quand on a un ou deux rituels la nuit. Le matin, il y a toujours une belle brume sur la rivière. Ah oui, la rivière est très basse. Quelqu’un a volé l’eau! « Jamais vu ça! » disent les anciens, les locaux. Est-ce qu’il y a des barrages en haut pour ceux qui craignent de manquer d’eau cet hiver? Le conte du monstre de l’eau aura sa place dans les festivals, et ce, de plus en plus.
Mon canot est perché sur une butte de sable, attaché à son bouleau, pendu à une cinquantaine de pieds du niveau de l’eau… Pour la première fois, nous avons une très belle dune de sable devant la maison. C’est plus beau qu’Hollywood.
J’ai fait un petit feu hier soir et juste l’odeur de l’écorce de bouleau m’a enlevé les kilomètres de béton et de pierres gravés dans mes jambes. La chaleur douce du feu était comme le shawl de la K’koum qui me berçait lorsque j’étais petit.
Je ne peux pas me sentir comme ça de l’autre côté du Grand Lac Salé. Pas beaucoup d’endroits pour faire un petit feu sans alerter les « autorités ». C’est beau, mais le cadre est trop serré pour moi. C’est beau, mais pas trop longtemps.
Aujourd’hui, le soleil est chaud et bon pour mes os et le vent s’amuse à nous préparer pour la prochaine saison. Quel beau pays en mouvement perpétuel! Francine Ouellette (écrivaine que j’aime beaucoup) dit qu’il y avait une époque où des centaines de canots utilisaient la rivière La Lièvre (la Wabozsippi), qui sillonne entre l’Outaouais et les Atikamekws. Il faudrait que je demande aux pierres et à l’eau de me conter l’histoire, la vraie…
Marcher le long des nouvelles dunes de sable, c’est vraiment un plaisir pour mes pieds. Je dirais que le béton et les souliers sont une contrainte pour moi. La dune de sable tamise les milliers de graines de fatigue que mes jambes portent.
Le grand plaisir de découvrir de nouveaux territoires, c’est de revenir dans le sien et de le redécouvrir.
Mulgtess .
Robert Seven-Crows
E
Denise BRASSARD & Rita MESTOKOSHO
Eau, enfance, écriture, esprits, émotions, Ekuanitshit
Le 23 avril 2007 Pour la rivière…
Kuei à toi, mystérieuse inconnue,
ma sœur blanche,
Je t’écris cette lettre pour te parler de la rivière Romaine, celle que j’aime comme ma grande sœur aînée millénaire. Cette rivière est la route qu’empruntaient mes grands-parents pour retourner chez eux. Et chez eux, c’est le territoire traditionnel, celui qu’on veut inonder. J’en pleure intérieurement. Car la rivière, c’est le bonheur des Innus. Le saumon y vit encore aujourd’hui. Il nage en toute liberté, et c’est à nous de le défendre, de le protéger…
Nous ne sommes pas des destructeurs de terre, des personnes qui détournent des courants de rivières. Nous sommes des gardiens de la terre. C’est la raison de notre existence, notre mission, humaniste à travers le monde.
Que nous soyons rouge, jaune, blanc ou noir, nous sommes responsables de notre mère la terre. Il y a un état d’urgence et, pour nos enfants, il faut agir maintenant.
Toi, ma sœur blanche que je ne connais pas, ta vie est sans doute proche de la mienne. Car tu as pris la plume pour exprimer ton cœur, et les couleurs de ton âme.
Dans la paix de l’esprit et longue vie à la terre! Je vous souhaite une journée de lumière et que le Grand Esprit vous protège!
Rita Mestokosho

Le 23 avril 2007 Re : Pour la rivière…
Chère Rita,
Je reçois ton texte (tu permets que nous nous tutoyions? entre sœurs…) avec émotion. Touchée que tu me parles de rivière, toi qui portes le même prénom que ma mère, car l’eau est sans doute l’élément qui me retient le plus sûrement à la terre. Si tu le permets, je vais attendre la semaine prochaine pour t’envoyer un premier texte. C’est que je vais aller passer la semaine au lac Saint-Jean (pour écrire), un territoire innu et que tu connais bien, je crois (Laure m’a dit que tu avais étudié au Saguenay), donc un lieu que d’une certaine façon nous partageons. C’est là la terre de mes ancêtres et celle qui a nourri ma sensibilité et ma spiritualité. Il y sera sans doute question d’eau, de lac, de fjord.
Je te remercie chaleureusement pour ce coup d’envoi et je te dis à très bientôt.
Denise Brassard
LOINTAIN INTIME
Labrecque, le 3 mai 2007
Tu me parles de la rivière Romaine; elle court sur un territoire que je connais très peu, où je ne suis allée qu’une fois, mais dont la farouche beauté m’a profondément marquée. Je te parlerai moi aussi du territoire où habitaient mes grands-parents, qui n’étaient pas nomades comme tu l’imagines bien, mais cultivateurs. Leur âme vibre encore dans cette terre qu’ils ont priée et retournée de leurs mains, et c’est cette sagesse faite d’écoute, de patience et d’efforts, peut-être, que j’y cherche aujourd’hui.
C’est un tout petit lac en bordure du très grand. Moins de trois kilomètres de circonférence. Je n’ai jamais su son nom… s’il en a jamais eu un. Ce n’est pas le lac Labrecque, qui le jouxte, beaucoup plus grand. Peu de gens en connaissent l’existence. Enfant, j’y venais chaque été, avec ma famille, pendant la saison des bleuets, dont les crans environnants regorgent. Je m’installais sur l’un d’eux, en surplomb, et je le contemplais, des heures durant, en me gavant de fruits. Seule enfin, loin de la ville, à l’abri du nombre et de la rumeur. À ce rythme, je n’avais apporté, en fin de journée, qu’une bien piètre contribution à la cueillette familiale; mais j’avais l’âme pleine et l’esprit libre.
Je le retrouve aujourd’hui, à la mi-temps de ma vie, avec le même plaisir. J’y viens pour la première fois à cette période de l’année. La neige tient tête au paysage, et l’eau s’avance presque jusqu’au chalet. J’y suis seule avec quelques couples de canards ignorants des hommes, une buse dont c’est le territoire depuis quelques années, et un castor venu me saluer tout à l’heure. J’éprouve la grâce de cette froide plénitude, et remercie le ciel de s’être ouvert en fin de journée pour faire briller le lac de tous ses feux. Ciel rose de fin d’hiver, de printemps frileux, en attente d’une lune encore grosse, presque pleine – elle l’était hier : féerique entre les immenses brassées de nuages berceurs, agitée de rêves.
Alors que je pourrais faire porter mon regard sur ­l’immensité du lac Saint-Jean (à quelques kilomètres), je demeure ici, comme une enfant têtue, fascinée par ce qu’elle aime et découvre à chaque fois différent. Ce lac, que mon regard embrasse, et dont je peux faire le tour en moins d’une heure, m’est un ami précieux, une source d’apaisement. Il fut témoin et confident de mes moments les plus heureux, les plus insouciants. Il n’a pas de nom; il a tous les noms. Inutile de le nommer. Je viens vers lui qui remet en question les mots, l’écriture, sa portée, sa raison d’être, appelle à une poésie autre, dépouillée, moins bavarde, et mesure mes silences avec une acuité de juge. Ce n’est peut-être pas par hasard qu’à la veille de m’y rendre, précisément pour écrire, une laryngite s’est déclarée. J’ai perdu la voix. Ma voix de prof, d’universitaire fatiguée devait s’exténuer, muer, afin que je retrouve ma voix d’enfant, la seule qui tienne ici, la seule que les canards puissent entendre.
La lune irrigue le lac d’un flot d’argent tandis que le vent tambourine sur les murs du chalet. Cette danse nocturne me grise. Je suis sortie chercher de l’eau. Le ciel est criblé d’étoiles. Je ne reconnais jamais les constellations. À peine la Grande Ourse. J’en suis honteuse. Mais le plaisir de me perdre en contemplation l’emporte invariablement sur les exigences de la mémoire… Et puis même dans la plus parfaite ignorance, quelle splendeur que ce ciel nordique en pleine solitude! Je plongeais mon seau dans l’eau glaciale, un peu craintive face à cette immensité traversée de sifflements. Craintive comme une citadine, me suis-je dit en rentrant. Mais si c’était plutôt un sentiment de déférence, un sens particulier du sacré qu’éveillait en moi cette profonde obscurité dans laquelle je me suis coulée? La nuit n’est-elle pas habitée par des forces singulières, absentes le jour, et qui s’adressent aux seuls êtres capables de les entendre, comme le canard la voix de l’enfant? L’odeur du feu de bois, signe d’humanité, trompe la peur. Et sa chaleur me rend mes semblables un peu moins odieux.
Au soir j’apprends à perdre
toute empreinte une voix
le paysage l’heure crépitent
le lac devient la mer
entre les crans la fenêtre
tente l’effacement
la prise blanche la glace
en morceaux traîne
sur les sentiers boueux
mon pas d’oiselle
salue la buse agile
seule à défier le souffle
à pêcher l’or au fond de l’eau
miettes de jour semées çà et là
la terre boit les paroles du vent
parle la langue des rivières
l’onde bégaie sur les blocs erratiques
que les vagues charrient vers la tête du lac
les bouleaux percent le cadre
leur blanche colonnade tient le ciel en respect
état de la lumière où les ombres
révèlent la nature des êtres

Puisse la sagesse de nos ancêtres, dont le sol où nous vivons conserve le souffle, se rencontrer dans nos paroles, inspirer nos gestes, et que longue vie à la terre soit assurée!
Denise Brassard
Le 25 juillet 2007 Nouvelles
Chère Rita,
J’espère que vous allez bien. Je vous écris pour savoir si vous avez reçu mon dernier texte et si vous avez toujours l’intention de participer au projet de correspondance littéraire. Je ne veux surtout pas vous brusquer (nous avons du temps devant nous), mais comme je vous ai envoyé mon texte depuis bientôt deux mois et qu’il est demeuré sans réponse, je viens aux nouvelles.
Bien cordialement,
Denise Brassard
Le 20 août 2007 Re : Nouvelles
Kuei à vous,
Je suis partie un bon bout de temps. Maintenant je suis dans le coin. J’ai bien reçu le texte. Mais je n’ai pas réagi. N’allez pas croire que l’intérêt n’y est pas. Je suis préoccupée tout simplement par plein de choses. Vous pouvez toujours m’écrire…
Je rêve du jour où je vais respirer les mots que nous partagerons ensemble.
Le temps nous donne le courage, la clarté et la force d’exprimer la profondeur de nos pensées.
Et que le Grand Esprit vous protège!
Rita
P.S. : j’ai eu un virus dans l’ordi du bureau…
Le 5 septembre 2007 Re : Lointain intime
Kuei à vous,
Il est du temps où je m’évade vers le passé, un passé que je touche avec ma pensée innue. L’esprit de la rivière et des eaux guette le pas des enfants du présent.
Merci de me partager votre pensée d’enfant…
Et que le Grand Esprit vous protège!
Rita
L’ESPRIT DE L’EAU NAGE VERS LA RIVIÈRE NOMADE
Une rivière si proche de mon enfance. Elle touche la terre en profondeur, je partage avec vous mes inquiétudes comme si c’était une façon de respirer. Je crains que cette rivière ne soit la dernière à protéger. Elle est gracieuse comme la pensée du lointain intime qui vous habite.
J’ai écouté les anciens cette semaine, car c’était le ­rassemblement des aînés du 24 au 31 août, sur le site traditionnel Mamuitutau (rassemblons-nous). Ils ont ­raison de croire que la terre notre mère boit à même la rivière. Ils sont unis par la même destinée, et n’oublions pas que nous sommes liés, tous ensemble.
Je vis mes souvenirs tous les jours, et mon enfance est un pas quotidien. Je marche comme je respire. L’eau est un filtre si essentiel que nous devrions être inondés par la magie de sa force. Nous baignons dans un univers liquide avant notre naissance, et nous nageons dans un monde incertain. Mais nos pensées doivent rester intactes pour notre mère la terre.
Les anciens m’ont dit que la rivière a changé de couleur, elle est brunâtre. Les arbres aussi perdent de la vigueur, ils croient que c’est quelque chose dans l’air. Et tous ces gens qui courent pour trouver leur propre vérité.
Dis-moi où elle est la rivière de ton enfance
Celle où tu nages encore dans tes rêves
Mélange de souvenirs et d’émotions
Présence de tout ce qui est réel en nous.
Rita Mestokosho
Le 6 septembre 2007 Re : Lointain intime
Kuei, chère Rita,
Merci pour votre texte touchant. Je le médite et vous répondrai bientôt.
Amicalement,
Denise
Le 6 septembre 2007 Re : Lointain intime
Kuei à vous,
Il me fait du bien de partager des choses de ma vie… Car c’est une façon d’exister. Que le Grand Esprit vous protège!
Rita
Le 5 octobre 2007 Rejoindre le fjord
Chère Rita,
Voici, comme promis, un texte en réponse à votre dernier envoi, « L’esprit de l’eau nage vers la rivière ». Vous constaterez que je vous y tutoie encore, suivant la logique de votre premier texte. Étant donné que nous ne nous connaissons pas autrement que par cette correspondance, et puisque nous avons (re)pris l’habitude de nous vouvoyer dans nos courriels, j’aimerais savoir si cela vous gêne. Personnellement, ça ne me gêne pas. Ce que nous échangeons est très intime, alors je crois que le tutoiement convient. Je prends de plus en plus de plaisir à cette correspondance. Vos propos me touchent et me sont très éclairants, comme je vous le dis dans la missive jointe.
Que ce doux automne vous soit favorable, chère Rita, et au plaisir de vous lire à nouveau!
Denise
REJOINDRE LE FJORD
Montréal, le 5 octobre 2007
Tu me confies tes inquiétudes au sujet de la rivière; son esprit vogue entre les lignes, me touche et m’interpelle. Je ne t’ai pas écrit depuis longtemps. Je suis de ces gens qui courent, parfois à côté de leur vérité. Ton enfance, me dis-tu, est un pas quotidien. C’est si simple et lumineux à la fois. Le temps telle une eau qui court tout en demeurant fidèle à l’enfance. Voilà, tu le dis bien, le sens de notre appartenance à la terre.
La rivière de mon enfance est un fjord; entre le lac et le fleuve, ses flots creusent le sol en profondeur et font les rives escarpées. Si j’allais au lac Saint-Jean à la saison des bleuets, le plus souvent, le reste de l’année, c’est au bord du Saguenay que je me réfugiais, là que j’allais marcher, me recueillir, méditer. J’habitais un quartier de Chicoutimi à proximité de la rive sud, à l’époque assez facile d’accès. J’aimais l’odeur du sous-bois mêlée à celles de l’eau et du limon. Surtout l’automne. J’y faisais le plein de parfum d’humus et de chants d’oiseaux.
J’ai quitté la région, il y a près de vingt-cinq ans, et ce n’est que récemment que j’ai réalisé l’importance du fjord dans ma vie. C’est lui que le plus souvent je rejoins en rêve.
Ton attachement pour la rivière nomade et ta façon d’en parler me font réaliser quelque chose qui m’apparaît soudain essentiel : l’eau vive est gardienne du temps; elle en assure le continuum, comble les défaillances de la mémoire et nous garde en lien avec ce qui est réel en nous, dont l’enfance. Il ne s’agit pas de se faire historien de sa propre vie, mais de faire de l’enfance un pas quotidien. Le fjord, que les gens du lieu appelaient aussi la « rivière Saguenay », relie le lac Saint-Jean et le Saint-Laurent, correspondant à deux étapes importantes de ma vie, unissant ainsi le passé et le présent, l’enfance et l’âge mûr.
En novembre dernier, lors d’un séjour d’écriture dans la région, en quête de l’esprit de l’Ours qui habite mes lieux de mémoire, je me suis rendue au bord du Saguenay. Ça n’a pas été une sinécure. L’endroit par où j’y accédais jadis est maintenant habité. Les résidences luxueuses, avec cours clôturées et avis multipliés aux passants, en interdisent l’accès. J’ai donc dû pousser plus loin et traverser un champ de chardons redoutable, comme si le Saguenay se protégeait, et un sous-bois assez difficilement praticable, jonché de détritus. Il y avait tellement de cochonneries qu’on ne se serait pas étonné d’y découvrir un cadavre. J’ai d’ailleurs entendu une détonation de fusil, me faisant croire pour un instant qu’on me prenait pour un canard… Des générations de désœuvrés, me suis-je dit, ont laissé ici leurs sinistres signatures.
J’ai finalement atteint une pointe rocheuse d’où la vue était superbe. Ce jour-là, ensoleillé et exceptionnellement chaud pour la saison, la neige sur le mont Valin était presque invisible. L’eau, parfaitement calme, tendait son ardoise aux sapins. M’y assoyant pour pique-niquer, j’ai dérangé une loutre et quelques colverts. Ce qui m’a paru le plus proche, c’était l’odeur. L’odeur du fjord, qui n’est pas celle de la mer, qui n’est pas celle du fleuve, que j’avais oubliée. Je ne me rappelais pas non plus que l’autre rive était aussi rapprochée. Effet de perspective, sans doute. Mais je me souvenais de cette attirance, toujours, pour le côté du paysage qui suit le courant et la lumière en direction du fleuve.
À mes pieds, une plaque de glace flottait sur l’eau. Du temps capturé. La glace garde l’empreinte de l’eau. C’est de l’eau qui sommeille. De l’eau fantomatique. L’ombre de l’eau. Il y avait aussi trois rangées de bulles, très droites, qui se renouvelaient sans cesse, dont je ne parvenais pas à identifier la provenance. Je ne voyais rien dans l’eau. Aucun mammifère en vue. C’était étrange. On aurait dit que l’eau respirait. Peu à peu, les lignes se sont rejointes, puis croisées. Les bulles, étonnamment persistantes, ne semblaient pas vouloir crever. Comme s’il ne se fut pas agi d’eau, mais d’une substance collante, résistante au temps. Peut-être ces hiéroglyphes liquides décrivaient-ils le chemin que j’emprunte : une suite de vides qui gonflent l’espace et dont on n’arrive pas à identifier la source. Des bulles d’air, de l’air qui porte un souffle – l’esprit du fjord?
J’aime que la cause de cette respiration me soit demeurée inconnue. Elle avait d’autant plus l’allure d’un chemin d’errance. Mon errance entre les trois dimensions du temps.
Un canard égaré une loutre
effrayée au soleil l’onde
fait des bulles le temps
une détonation pousse mes pas
dans la cour de l’école les parfums
les pins et le fjord se répondent
dans le jour agonique
orange mauve dressent leur feu
réchauffent le corps triste
l’enfant perdue
Je rejoindrai bientôt le fjord, une fois de plus, comme on marche, confiant, vers un être aimé, depuis longtemps connu, dont la présence nous unifie. Et je te dirai encore, de ma voix d’enfant retrouvée, les flots qui relient nos aires de marche et nos vies.
Denise
Le 15 octobre 2007 Re : Rejoindre le fjord
Kuei à vous,
Rejoindre ce qui nous appartient, ce qui nous relie à l’univers, toujours présent de manière intuitive… Il est important de donner une partie de nous à cet univers si large, si fort. L’eau fait partie de notre vie, elle est essentielle. Nous devrions tous naviguer pour protéger l’eau.
Je pense souvent à la rivière, qu’elle soit petite, large ou grande, sinueuse, je pense à elle comme si elle était ma sœur de sang.
Que penses-tu de tout cela? Qu’il faudrait un autre pont que l’écriture? J’aime beaucoup écrire, car cela me permet de travailler mes pensées, de les partager. Mais pour passer à l’action, il s’agirait pour toi et moi de construire un pont d’amitié et de l’agrandir autour de l’univers.
J’apprends à te connaître en lisant tes pensées à travers la rivière fluide. J’ai soif de lire chaque pensée qui traverse ton esprit. Ce que j’écris, c’est ce que je pense, et parfois ce que je vis. Je suis seulement une voix qui traverse le temps. Ton écriture est différente de la mienne, elle est proche de tes attentes.
Chère Denise, la rivière, le fleuve, la mer sont les signes vivants de la force du Grand Esprit. Je te remercie de me partager tes pensées.
Et pour se tutoyer, cela me convient.
Longue vie à la terre et que le Grand Esprit vous protège!
Rita
Le 10 décembre 2007 Rencontre
Chère Rita,
Tu m’excuseras d’avoir mis du temps à te répondre.
À la suite de nos derniers échanges et de mon dernier séjour au lac Saint-Jean, j’ai eu envie d’ajouter ce texte. Le récit que j’y fais est une façon parmi d’autres de jeter les bases du pont d’amitié dont tu me parles, et que je souhaite construire. Nous aurons ce printemps, lorsque nous nous rencontrerons à Mashteuiatsh, le plaisir d’ajouter la parole à l’écriture pour imaginer les formes qu’il peut prendre, en nous laissant imprégner par la sagesse de la plaine devant le lac immense.
Cette correspondance m’est précieuse. Je te remercie pour ta générosité et ton ouverture.
Au plaisir, chère Rita, de te rencontrer en avril et de prolonger cet échange.
Amitiés,
Denise
RENCONTRE
Labrecque, 23 octobre 2007
J’ai marché longtemps dans le jour déclinant pour chasser les puces urbaines. J’ai prié le Grand Esprit, puis l’esprit de l’Ours, de me donner du souffle, de permettre que ma voix se déchire et laisse passer les mots justes, à même de rendre compte de l’expérience à l’origine de mon retour dans ces lieux de mémoire.
Cette histoire, je l’ai racontée à plusieurs reprises, au point de la trouver presque banale. Elle m’a valu d’être invitée à collaborer à ce projet de correspondance littéraire. Je crois que Laure espérait que je te la raconte. Lorsque je lui ai dit, plus tard, que nous n’avions pas abordé le sujet, elle m’a parlé d’une section pour les textes orphelins où mon récit, si je le souhaitais, trouverait sa place. Du coup surgirent deux questions. Puisque cette expérience initiatique m’avait fait désirer si ardemment entrer en relation avec la communauté innue, pourquoi n’avais-je pas saisi l’occasion de t’en faire part, et pire, pourquoi m’étais-je dit que l’occasion ne s’était pas présentée? Mais avant tout, car enfin Laure, par cette seconde perche qu’elle me tendait, m’y poussait, pourquoi donc hésitais-je tant à écrire cette histoire?
La forêt, en apaisant ma respiration, m’a fait ressentir la valeur du don. Je crois qu’au fond cette histoire résistait à l’écriture. Elle ne pouvait être mise en mots qu’à l’intention d’un destinataire, car il ne s’agit pas de matière à texte , mais de quelque chose qui échappe à toute fixation dans une forme, qui ne peut être que parole donnée , avec ce que cela implique de sacré. Et alors j’ai su qu’il m’avait fallu cette rencontre, que c’était à toi et à nul autre que ce récit devait être dit. Alors le voici.
Que la lune pleine perçant le lac de sa splendeur me serve de guide.
C’était en 1980. J’étais inscrite à une activité animée par un de mes professeurs de cégep : des sessions de croissance personnelle par la danse. Le principe était simple : nous nous réunissions un soir par semaine dans un gymnase et nous dansions. Sans drogue ni alcool, sans chercher à plaire ou à se conformer à un modèle, simplement attentifs à la naissance du mouvement en nous, nous dansions des heures, des soirées entières. Pour moi qui faisais de la danse depuis longtemps, dont le corps était rompu à la discipline, habitué de se contraindre à des mouvements imposés, c’était en soi une expérience, une sorte de déprogrammation.
Un soir, nous travaillions uniquement à partir de percussions. Je dansais depuis une vingtaine de minutes quand quelque chose d’étrange s’est produit. J’ai d’abord perdu le contrôle de mon corps, que j’ai senti grandir et se densifier. Mes gestes devenaient de plus en plus amples, se découpaient dans l’air comme si j’avais voulu embrasser tout l’espace qui m’entourait. C’était comme si j’observais mon corps de l’extérieur, mû par une force qui me dépassait. Une force d’une grande puissance. J’ai peu à peu réalisé que cette force avait une identité, et qu’elle prenait le dessus sur la mienne : j’étais l’ours . Et alors j’ai ressenti une grande joie, une allégresse, celle de me mouvoir en ce lieu, dans ce corps qui décrivait d’immenses arabesques. À cette impression de légèreté se mêlait une lourdeur, comme si en moi s’opposaient deux forces, l’une faisant retomber lourdement mes pas sur le sol, l’autre donnant à mes bras une envergure, une ampleur que je ne leur connaissais pas; l’une allant dans le sens de la gravité, l’autre me poussant à l’élévation. Et c’est en prenant conscience de ce magnifique affrontement que j’ai reçu la leçon que me donnait l’esprit de l’Ours, si simple mais me faisant l’effet d’une révélation, moi qui avais si passionnément haï mon corps : « Incarne-toi, me soufflait-il, de toute ton énergie habite ton corps et ancre-le dans le sol; ainsi seulement ton esprit se libérera. »
Lorsque au bout d’un certain temps je suis revenue à moi, j’étais allongée sur le sol, une amie à mes côtés. Les gens du groupe formaient un cercle autour de nous en se tenant la main. J’avais l’impression de sortir d’un rêve.
J’avais dix-sept ans. À cet âge, je me serais volontiers identifiée à l’aigle, mais à l’ours… Je n’avais aucune connaissance de la culture ni de la spiritualité amérindiennes, et surtout aucun intérêt pour cet animal. Je n’ai donc parlé de cette expérience à personne, la jugeant de peu d’intérêt.
J’ai poursuivi mon chemin vers la ville en me souciant peu de ma spiritualité, si bien que la leçon de l’Ours m’est peu à peu devenue étrangère. Ce n’est que vingt ans après, alors que je travaillais à ma thèse en même temps qu’à un recueil de poèmes, que je me suis trouvée devant la nécessité de renouer avec elle. J’ai réalisé que je ne pourrais aller plus loin dans ma démarche (intellectuelle et poétique) que si je faisais de nouveau place à la méditation, ce tremplin de la pensée, et que si j’accueillais, en toute ouverture, les voix étrangères qui m’habitent et me traversent. J’étais plongée, il faut le dire, dans l’œuvre de Fernand Ouellette, d’une rare exigence spirituelle, mais également riche de l’expérience d’une vie. C’est ainsi que méditation et incarnation sont devenues deux alliées indispensables et irréductibles à ma pensée.
Moi qui, par réaction à l’idéologie religieuse abhorrée, avais pris le chemin de l’intellect, plus sûr et m’évitant en outre d’en découdre avec la femme que j’étais, heureuse de me retrouver esprit parmi les esprits, voilà que j’étais ramenée par l’intellect même à la spiritualité. Ironie de l’existence ou insistance de l’Ours? Quoi qu’il en soit, c’est inspirée par le cheminement poétique de Fernand Ouellette, qui va de l’abstraction à l’incarnation pleinement assumée au fil des ans, que j’ai retrouvé cette histoire de transe, dont j’ai dès lors voulu faire mon histoire . Puisque je n’avais, me disais-je, aucune connaissance de la culture spirituelle relative à l’Ours, lequel s’était néanmoins manifesté à moi, et puisque je n’ai aucune filiation amérindienne connue, il fallait bien qu’en tant que fille d’Amérique, je fusse susceptible d’entrer en résonance avec la mémoire des lieux, de recevoir cette grâce de la terre même qui m’avait nourrie, enrichie par la spiritualité des peuples qui l’ont habitée depuis des millénaires. Qu’en cela je pouvais me réclamer de cette sagesse. Oui. Mais alors comment la perpétuer sans qu’elle n’apparaisse comme une présomption, une usurpation, voire une supercherie? Qui me reconnaîtrait le droit de me réclamer de l’enseignement de l’Ours, moi qui ne l’avais pas reçu en humain héritage?
C’est aujourd’hui seulement que je réalise que j’avais tout faux. Il n’était pas question de réclamer ni de s’approprier quoi que ce soit de cette histoire. La grâce est un don et ne peut être perpétuée et légitimée que si elle est payée de retour. Cette leçon ne m’appartient pas. Elle appartient au souffle, mieux, elle est le souffle, celui de l’esprit qui m’a gratifiée de sa présence, et je ne suis digne de la confiance qu’il m’a témoignée que si à mon tour je fais don de cette parole. Il fallait donc que cette rencontre eût lieu, que deux filles du Nord entrent en correspondance pour que les racines que l’Ours m’a données trouvent leur point de résonance, leur ancrage dans la chair des mots. Sans que je m’en rende compte, c’est vers ce cycle que m’ont guidée, de fois en fois, mes séjours ici. J’ai beau travailler à me donner une histoire, me composer un récit de vie, ce que ma mémoire recèle de plus précieux ne m’appartient pas, mais habite en ces lieux : seule ma présence en toute écoute au cœur du paysage peut me le rendre audible. La mémoire, comme la grâce, nous est prêtée; on ne la ranime pas comme un feu, on va, errant, à sa rencontre, dans des lieux où ce que l’on croise nous révèle parfois au Tout Autre…
Merci, ma sœur du Nord, pour cette rencontre.
Denise
Le 11 décembre 2007 Re : Rencontre
Kuei à vous,
J’ai beaucoup aimé votre rencontre avec l’esprit de l’Ours, c’est tout simplement magnifique. Je vous réponds bientôt.
Mais dans ce petit message, je vous envoie un poème en innu-aimun qui parle de l’état de mon amie (âme).
Faites une prière à votre manière pour mon fils.
Que le Grand Esprit vous protège!
Nui uiten
eshpish kushikuak nitei
apishish nui nenen
tshetshi innuian
Tshekuan ma nin
tshekuan ma tshin
uitamui eshpanin
tshetshi nishtuapamitan 2 …
Rita
Le 12 décembre 2007 Re : Rencontre
Chère Rita,
Quelle belle idée de terminer ce cycle de correspondance par un poème innu! C’est lumineux, comme cette neige tout autour qui me fait tant de bien. J’en suis ravie, et profondément touchée. Même si je n’en comprends pas le sens, je lis les mots du poème et cela chante comme l’esprit. Je fais une prière pour ton fils.
Que le Grand Esprit vous protège lui et toi.
Amitiés,
Denise
Le 12 décembre 2007 Joyeuses fêtes
Kuei à vous,
Hier soir, j’ai vu une étoile courir vers la mer. Est-ce que c’est par cette magie que les étoiles de mer naissent?

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