Après la fin
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Description

« Sans vouloir m’en vanter, il n’y avait pas de quoi, j’ai toujours cru qu’il n’y avait rien. « Rien après ». J’étais discret sur le sujet, ce n’était qu’une question de croyance ; croire en quelque chose ou pas. Je ne voulais pas offenser les croyants ; croire en rien, c’est encore une croyance.


Bref, rien après, j’étais sûr de moi, malgré le désespoir. Je me disais des choses comme ça, de mon vivant. »



Avec une tendresse et une sensibilité toute particulières, Isabelle Minière réussit un tour de force : elle nous parle de la mort, et on en ressort optimiste et souriant. Ce petit livre faussement détaché nous fait beaucoup de bien.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782845743670
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Isabelle Minière
Après la fin
Collection Sentinelles


 
Ce n’est pas la mort que je crains, c’est de mourir.
 
Montaigne
 
 
La mort en elle-même n’est pas un problème puisque c’est une certitude. En fait, le seul vrai problème, c’est la date.
 
Grégoire Lacroix – On ne meurt pas d’une overdose de rêve


1
E T DANS L’ÉTAT ACTUEL DE NOS CONNAISSANCES…
Sans vouloir m’en vanter, il n’y avait pas de quoi, j’ai toujours cru qu’il n’y avait rien. « Rien après ». J’étais discret sur le sujet, ce n’était qu’une question de croyance ; croire en quelque chose ou pas. Je ne voulais pas offenser les croyants ; ne croire en rien, c’est encore une croyance.
J’aurais pu me contenter d’être agnostique, mais non, j’en étais convaincu : il n’y aurait rien après. Si on me tarabustait un peu, j’ajoutais avec un petit sourire : « Jusqu’à preuve du contraire, et dans l’état actuel de nos connaissances… ».
Pourquoi il y aurait-il eu quelque chose ? Et quel genre de « quelque chose » ? « Rien » me semblait beaucoup plus logique, j’avais tout un tas d’arguments, assez lassants à force d’avoir été répétés, en plus d’être désespérants. Vivre pour mourir, bonjour la joie. Renouvellement des générations, tu nais, tu vis ce que tu peux, comme tu peux, et tu crèves. Tu crèves pour faire de la place, pour que d’autres puissent vivre, et crever à leur tour. Le même programme pour tous, la seule égalité entre les êtres humains – et tous les êtres vivants.
 
Bref, rien après, j’étais sûr de moi, malgré le désespoir. Tout ce qu’on vit, tout ce que l’on ressent, le pire, le meilleur, et l’entre-deux, toutes nos pensées, ce fichu « monde intérieur » qui nous donne l’impression d’être quelqu’un (plutôt que rien), tout ça allait s’éteindre d’une seconde à l’autre, comme une bougie consumée. Il y a des petites bougies, des grandes bougies, des bougies de taille moyenne, on met plus ou moins de temps à s’éteindre. Les plus jolies bougies sont les enfants, ils n’ont pas eu le temps d’être méchants. Je me disais des choses comme ça, de mon vivant.
 
Enfant, déjà, cette condamnation à mort de tout mon être, de tous les êtres me semblait effarante. Comment les adultes se débrouillaient-ils avec ça ? Est-ce qu’ils oubliaient ? Est-ce qu’ils faisaient semblant d’oublier ? Les deux à la fois, je crois. La condition humaine est intenable. Pour tenir, il y a la croyance ; le « quelque chose après ». Pour plaisanter, quand les conversations allaient sur ce terrain, et que je n’avais rien à dire, le « rien » étant souvent mal vu, je prétendais croire à un « après » qui ressemblait à des grandes vacances, une mer chaude et douce, ma plage privée, un hôtel de luxe, une nourriture exquise, à volonté, sans prise de poids, des livres, des films, et de l’amour. On souriait poliment, ce n’était pas très amusant, et assez bête. Je m’en sortais par des pirouettes, faisais de mon mieux pour changer de sujet, les vrais croyants m’insupportaient, me renvoyaient à cette lucidité tragique : il n’y aurait rien, à part un cadavre qui se décompose.
 
Il me restait une espèce de désespoir gai : croire en ce qu’on vit, instant après instant, en l’humanisme, la bienveillance, ce genre de choses qui donnent un peu de sens à la désespérance. Des pansements. En vrai, j’étais désemparé, en essayant de faire bonne figure. Pour ne pas diffuser mon désespoir, c’est facilement contagieux. Et pour tenir.
Tenir. Parfois, le but de ma journée ressemblait à ça : tenir. Rester vivant, malgré tout, apprécier les petites et les grandes choses, le souffle du vent sur ma peau, les gouttes de pluie, les rayons de soleil, un sourire, un geste, ma respiration. Tout ce qui est fragile.
 
Clara, ma compagne, disait qu’elle croyait, sans savoir à quoi. Son discours était flou, brumeux : « Il y a quelque chose après, je ne sais pas ce que c’est, mais je le sens, c’est mon intuition, j’en suis sûre. »
Etre sûr de son intuition, pour moi, c’était déjà une contradiction ; mais je la laissais croire à son intuition, puisque ça lui faisait du bien. Pourquoi se faire du mal, entre futurs morts ? Je faisais de mon mieux pour ne pas nuire, à défaut de faire du bien – je ne m’en sentais pas toujours capable.
Elle n’était pas toujours très douce avec moi, je l’agaçais souvent, elle ne me le cachait pas, mais je me disais qu’elle avait de l’affection pour moi, c’était déjà ça. J’avais tellement manqué d’affection dans mon enfance que je prenais la moindre miette d’affection comme un festin. Être un peu aimé avant de mourir, c’était déjà ça. J’essayais d’être plus discret, moins agaçant, j’évitais de la contredire.
Et puis il y avait Rémi, mon ami. Mon ami d’enfance, mon ami fidèle, avec qui je pouvais parler franchement sans me surveiller. Quand je pensais à lui, je me rappelais les mots de Montaigne, « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », avoir vécu une si belle amitié, c’était déjà ça. Je pouvais compter sur lui, et lui sur moi. J’avais des consolations, en attendant la fin. Rémi se disait agnostique, il espérait une bonne surprise. Qu’il y aurait un après sympathique, et que sinon tant pis. Il n’était pas désespéré et je ne voulais pas le contaminer. On rigolait ensemble, on disait des bêtises, j’oubliais tout.
Rémi trouvait Clara trop sèche avec moi, trop abrupte, ça l’ennuyait pour moi. Je lui répondais que c’était sa façon d’être, que je m’étais habitué. Je n’avais pas tellement envie de penser à ça. De son côté, Clara me disait qu’elle se méfiait de Rémi, qu’elle « ne le sentait pas ». Toujours sa fichue intuition. Je préférais donc le voir seul à seul : quand il venait dîner à la maison, j’étais tendu, je savais que Clara ferait la liste de ses défauts, à peine il serait parti, lui reprochant ses paroles, ses attitudes. Lui reprochant sa complicité avec moi, je crois, mais je n’en disais rien. Je voulais avoir la paix ; la paix avant de mourir. J’étais fatigué, je n’avais pas du tout envie de me battre.
 
Je me racontais que je prenais de l’âge, que c’était de la lassitude… Mon travail avait cessé de me passionner, je me sentais sous pression. Tenir, toujours tenir.
Jusqu’au jour où.
Ça ne tient plus, je ne tiens plus.
Je ne tiens plus debout. Je n’arrive pas à me lever. Je pense « burn-out », ça n’est pas très rigolo, mais c’est très rassurant, par rapport à d’autres mots.
Mon téléphone est sur la table de nuit ; d’un filet de voix je préviens que je ne viendrai pas travailler ce matin, et j’ai conscience que la faiblesse de ma voix peut passer pour de la comédie. Je sens bien, au téléphone, qu’on me prend pour un tire-au-flanc. Je m’en fous. Je suis épuisé.
Me lever, me laver, m’habiller… ça ressemble au parcours du combattant, je n’y arrive pas, je reste affalé sur le lit. Je demande à Clara d’appeler un toubib. Elle me dit qu’elle n’a pas le temps, qu’elle est pressée. Puis elle me regarde. Murmure « Ah… quand même… T’as mauvaise mine… bon, j’appelle SOS Médecins et je file ».
 
Je me suis traîné jusqu’au canapé, pour pouvoir ouvrir la porte au médecin. J’ai sommeillé en attendant. J’avais vaguement mal quelque part, ce n’était pas très franc.
Le médecin m’a réveillé, j’ai trébuché en allant ouvrir la porte. Mes pieds refusaient de me porter, saloperie de pieds. Le toubib m’a fait m’allonger sur le canapé, m’a examiné sans rien dire. Il m’a posé des questions, je n’avais pas les réponses, j’étais hagard.
 
Après, c’est allé très vite. Une ambulance, l’hôpital. Je n’ai pris que mon téléphone et mes papiers. Je me suis dit que j’allais mourir dans l’ambulance ; c’était assez moche comme mort, mais ce serait fait. Clara et Rémi auraient de la peine, puis ils oublieraient. Je me suis félicité de ne pas avoir d’enfant. Clara n’en voulait pas, moi je n’étais pas très motivé : savoir que mon enfant allait mourir, ça me déchirait le cœur. Ne pas participer au renouvellement des générations, ça me rassurait un peu.
Je ne suis pas mort dans l’ambulance. On s’est occupé de moi comme d’un objet ; examens, perfusions… Je me suis laissé faire, c’était plutôt confortable. Ça me déchargeait, d’autres s’en occupaient. J’étais à peine curieux de ce que j’avais, tant j’étais hagard, exténué. Je pensais un peu à la mort, mais sans tourment, ce qui m’a étonné.
Les gens étaient gentils, pressés et gentils. On m’appelait Monsieur, on m’expliquait ce qu’on me faisait, mais je n’y comprenais rien. J’ai quand même articulé, une fois posé dans un lit, avec une perfusion :
— C’est grave ?
— On ne sait pas encore, Monsieur, pour l’instant on regarde ce qui se passe…
Puis :
— Vous voulez prévenir quelqu’un ?
J’ai dit oui. J’ai appelé Rémi :
— Je suis à l’hosto, j’ai fait une espèce de malaise.
Il m’a demandé dans quel hosto j’étais, c’est l’infirmière qui m’a renseigné. J’ai transmis l’information, il m’a dit « Tiens bon, camarade ! » On aimait bien s’appeler camarade, lui et moi. Ça agaçait beaucoup Clara. J’ai dit « Au revoir, camarade », et j’ai raccroché.


2
U N DOCTEUR PATIENT
Quand je me suis réveillé, Rémi était là. Il m’a pris la main.
— Ça va, vieux ?
— Ça va… Et toi, jeune, ça va ?
Que je plaisante l’a rassuré. C’était une de nos blagues, il m’appelait « vieux », je lui répondais « jeune ». Il avait un an de moins que moi. Je préférais quand il m’appelait « camarade ».
Je lui ai vaguement raconté le malaise, ne plus pouvoir me lever, me sentir très faible, sans doute un burn-out. Je me sentais bizarre mais j’étais content de le voir. Il a cherché un médecin pour lui parler.
Il est revenu, désemparé :
— On ne veut rien me dire, je ne suis pas de la famille. Et Clara ? Elle est déjà repartie ?
J’avais perdu la notion du temps, depuis cet étrange réveil.
— Il est quelle heure, Rémi ? C’est le midi ? C’est l’après-midi ?
— C’est le soir, bientôt la nuit. Elle est venue te voir ?
J’ai secoué la tête. Non, je ne l’avais pas prévenue ; ses réactions, le matin, m’avaient refroidi, je n’avais pas eu envie, et puis je n’étais pas en état de penser.
— Je l’appelle, me dit Rémi, en sortant son portable.
J’ai regardé mon portable, posé sur la table de nuit. Il était en mode silencieux. J’avais dix appels en absence. Neuf du travail, et un de Clara, sans message vocal. Un texto : « T’es où ? SOS médecin est passé te voir ? J’ai un dîner ce soir, ne m’attends pas, je rentrerai tard, je suis crevée. »
« Je suis crevée », ça m’a fait sourire. J’ai pensé à ma fausse mort dans l’ambulance. Rémi s’est éloigné dans le couloir pour parler à Clara, puis il est revenu vers moi.
— Elle ne peut pas venir ce soir, elle a truc important. Appelle-la demain, il faut la tenir au courant.
— Au courant de quoi ? Je sais rien…
Un médecin et une infirmière sont entrés dans la pièce à ce moment-là. Ils ont demandé à Rémi de sortir. J’ai demandé :
— Qu’est-ce que j’ai ? ...

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