Ayiti
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Description

Par l'auteure de Bad Feminist
Dans Ayiti , Roxane Gay rompt avec les stéréotypes et les idées fausses
sur les Haïtiens et les Américains d’origine haïtienne.
Traduit de l’anglais par Stanley Péan

Résumé
Ayiti rassemble quinze récits de Roxane Gay explorant les expériences de la diaspora haïtienne en Amérique du Nord. Gay n’hésite pas à critiquer ni à montrer comment les malheurs d’Haïti attirent les médias. C’est une langue crue, pleine d’audace et de saveurs, qui raconte Haïti.
Un couple marié veut quitter le pays en bateau pour l’Amérique. Une jeune femme se procure un philtre d’amour vaudou pour piéger un camarade de classe. Une mère emmène un soldat étranger chez elle comme pensionnaire (de son lit !). Et une femme, qui déménage plus tard en Amérique pour une nouvelle vie, conçoit une fille au bord d’une rivière en fuyant un massacre terrifiant…
Échos de presse
« S’appuyant sur sa propre expérience de diaspora, Roxane Gay montre la complexité de l’identité haïtienne en Amérique. »
Financial Times, Best Books of 2018
« Gay offre l’image d’une Haïti honnête, vivante, respirante, et non statique ni condamnée. Ayiti donne aux lecteurs et aux lectrices une perspective plus nuancée du pays que la vision simpliste des nouvelles télévisées et d’Internet. Le livre attire notre attention de deux manières. Premièrement, il nous fait réaliser que nous sommes complices de l’idée qu’Haïti est une nation où dominent destruction et pauvreté. Deuxièmement, et peut-être avec plus d’impact, le livre suggère que la tragédie et la beauté ne s’excluent pas mutuellement, qu’en fait, ces deux réalités peuvent partager un espace compliqué. »
Necessary Fiction
L’auteure
Roxane Gay, née en 1974, est une auteure, professeure et éditrice américaine d’origine haïtienne. Ayiti a été publié en anglais en 2011.
Roxane Gay est l’auteure du best-seller Bad Feminist.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 février 2020
Nombre de lectures 5
EAN13 9782897126704
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0020€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

À mon père et ma mère
ENFOIRÉS !
Gérard passe ses journées à penser à ses nombreuses raisons de détester les États-Unis, qui incluent mais ne se limitent pas aux gens, à la météo, en particulier le froid, et au fait d’avoir à conduire partout et d’avoir à aller à l’école tous les jours. Il a quatorze ans. Il déteste beaucoup de choses.
Le premier jour d’école, alors que ses camarades de classe et lui doivent se présenter, Gérard se lève, dit son nom, se rassied aussitôt et baisse les yeux vers son pupitre, qu’il déteste.
— Tu as un accent si intéressant, roucoule l’enseignante. D’où viens-tu ?
Il lève les yeux, irrité.
— Haïti, dit-il.
La professeure esquisse un large sourire.
— Dis-nous quelque chose en français.
Gérard obéit :
— Je vous déteste, dit-il.
L’enseignante applaudit avec enthousiasme. Elle ne parle pas un mot de français.
La nouvelle se répand rapidement à l’école et vaut bientôt à Gérard un surnom. Ses camarades l’appellent HBO. Il mettra plusieurs semaines avant de découvrir ce que ça signifie.
Gérard vit avec ses parents dans un appartement de deux chambres. Il partage la sienne avec sa sœur et leur cousin Edy. Ils n’ont pas la télévision par câble, mais Edy, qui est arrivé aux États-Unis plusieurs mois avant Gérard, lui ment et lui dit que HBO désigne Home Box Office, une chaîne de télévision qui présente des films de Bruce Willis. Gérard déteste ne pas avoir le câble mais aime bien Bruce Willis. Il est fier de son surnom. Quand ses condisciples à l’école l’appellent HBO, il répond :
— Yippi-ka-yé !
Le père de Gérard ne se douche pas tous les jours car il doit encore s’habituer à la plomberie intérieure. Au lieu de cela, il effectue ses ablutions chaque matin au lavabo et réserve le luxe de la douche pour les fins de semaine. Gérard s’assoit parfois au bord de la baignoire et regarde son père parce que cela lui rappelle le pays natal. Il a mémorisé la routine – son père s’asperge les aisselles avec de l’eau, il fait mousser du savon dans ses poils, il se rince et se passe ensuite un gant de toilette humide sur la poitrine, la nuque, derrière les oreilles. Son père prie Gérard de sortir de la salle de bains, il se nettoie l’entrecuisse. Il termine sa routine en se lavant le visage et en se brossant les dents. Puis il quitte pour le boulot. Autrefois, dans son pays, il était journaliste. Depuis qu’il vit aux États-Unis, il tranche de la viande au comptoir du deli huit heures par jour et fait semblant de ne pas parler l’anglais couramment.
Au deuxième mois d’école, Gérard trouve un sac rempli de flacons d’eau de Cologne bon marché dans son casier. « Pour HBO », y a-t-il d’écrit sur le sac en grosses lettres. C’est un cadeau étrange, pense-t-il, et il déteste la mauvaise odeur du sac, mais le ramène chez lui. Edy roule des yeux quand Gérard montre son cadeau à sa cousine mais prend une des bouteilles de Cologne. Sa copine va en profiter. « Ces enfoirés », dit Edy, beaucoup plus habile que Gérard pour jurer en anglais. Ensuite, Edy explique que HBO veut en fait dire « Haïtien bien odorant ». Gérard serre les poings. C’est décidé : il déteste tous ces enfoirés qu’il côtoie à l’école. Le lendemain matin, il s’asperge d’eau de Cologne si généreusement que ça fait monter les larmes aux yeux de ses condisciples.
Et quand ils l’appellent HBO, Gérard ajoute un chouia d’enthousiasme à son « yippi-ka-yé ! ».
À PROPOS DE L’ACCENT DE MON PÈRE
Il le savait audible. Il le savait prononcé, plus prononcé même que celui de ma mère. Il vivait en terre américaine depuis près de trente ans, mais sa voix sonnait comme celle de Port-au-Prince, des rues animées, des cuivres éclatants, une odeur de viande grillée et de maïs rôti, une chaleur épaisse et tranquille. Dans sa voix, nous l’entendions grimper aux cocotiers, saisir le tronc pieds nus et jambes sablonneuses, couper les noix de coco avec une machette à lame émoussée. Nous l’entendions danser le konpa, la paume d’une main appuyée contre son ventre, l’autre main levée en l’air alors qu’il balançait ses hanches de gauche à droite. Nous l’entendions parler de Toussaint Louverture, de Henri Christophe et de la fierté d’être du premier pays noir libre. Nous entendions le goût de l’amertume quand il regardait les nouvelles de chez lui ou qu’il téléphonait à ceux qu’il avait laissés derrière lui.
Quand mes frères et moi l’imitions, il souriait avec indulgence. Avant chaque voyelle un « h », à la fin de chaque pluriel, aucun « s ». « Vous vous moquez, mais vous me comprenez parfaitement, n’est-ce pas ? » disait-il. Nous acquiescions. Nous lui demandions de dire American Airlines. Nous inspirions profondément quand il accédait à notre requête.
Pendant plusieurs années, nous n’avions pas conscience de l’accent de nos parents ; leurs voix étaient différentes à d’impitoyables oreilles américaines. Tout ce que nous entendions, nous, c’était le pays natal.
Puis le monde extérieur s’est introduit chez nous. Comme c’est toujours le cas.
VOODOO CHILD
Quand ma coloc au collège a appris que j’étais Haïtienne, elle en a déduit que je pratiquais le vaudou. Voilà ce qui arrive quand on laisse des esprits faibles surfer sur Internet. Je ne fais rien pour dissiper ses craintes, même si j’ai reçu une éducation strictement catholique et que j’ai appris le peu que je sais du vaudou dans le film avec Lisa Bonet qui avait rendu Bill Cosby furieux contre elle, comme s’il avait le droit de s’indigner sur quoi que ce soit, lui.
En pleine nuit, j’entonne des chants mystérieux, j’allume des bougies. Le jour, je porte du rouge et du blanc, je peins mon visage, je danse comme si j’étais possédée. Sur mon bureau, je laisse traîner une poupée à l’effigie de ma coloc. La poupée est couverte d’épingles placées stratégiquement. J’aime la faire angoisser. Elle me laisse la plus grande chambre, avec la meilleure commode. Elle s’occupe de ramener mon plateau au local où l’on lave la vaisselle dans la cafétéria.
Nous prenons le bus pour Manhattan pour aller errer dans les boutiques, danser, prendre un verre et folâtrer avec de petits vicieux new-yorkais. Je suis le diable qu’elle connaît.
Lorsque nous sortons de Grand Central, une grande femme âgée court vers moi, me saisit par le bras et commence à s’incliner furieusement.
Ma mère m’a toujours dit : « Éloigne-toi lentement des fous ; ils sont partout. » Quand elle est arrivée aux États-Unis pour la première fois, elle a dû vivre dans la partie la plus reculée du Bronx, la partie de cet arrondissement brûlée de mille feux. Elle ne s’en est jamais remise.
Là, devant Grand Central, ma coloc s’est accrochée à mon bras, ses doigts creusant profondément, faisant couler le sang comme si j’étais mieux armée pour faire face à la situation.
En nous éloignant, je me suis rendu compte que la femme parlait en créole. Je ne la connaissais pas mais je la connaissais.
— Ki sa ou vle ? lui ai-je demandé. Que veux-tu ?
Elle m’a dit que j’étais une manbo , une prêtresse du vaudou célèbre. Elle a dit que c’était un plaisir de me voir aux États-Unis. Elle m’a pris par les poignets. Elle a embrassé mes paumes, les a portées à ses joues. Elle voulait, je pense, que je la bénisse. Je n’avais en tête que ces petits vicieux new-yorkais que ma coloc et moi comptions retrouver plus tard.
ZONBI S’ÉCRIT SANS « E », CE QUI SIGNIFIE QU’IL NE PEUT AVOIR DE VOUS OU DE NOUS
[UN PRÉLUDE]
[Ce que les Américains ne savent pas à propos des zonbi :]
Ils ne sont pas morts. Ils sont aux portes de la mort. Il y a une différence.
Ils ne sont pas imaginaires.
Ils ne mangent pas de chair humaine.
Ils ne peuvent pas manger de sel.
Ils ne marchent pas les bras et les jambes raides.
Ils peuvent être sauvés.
[Comment prononcer le mot zonbi :]
Zoohhhhnnnnnn-Bi. Il faut le ressentir sur son palais, l’y laisser résonner. Dites-le vite.
On ne prononce pas le « n » 1 . En quelque sorte.
[Comment fabriquer un zonbi :]
Il vous faut une bonne raison, une très bonne raison.
Il vous faut un poisson-globe et un petit échantillon de sang et de poils du candidat que vous avez choisi.
Instructions : Tuez le poisson-globe. Ne soyez pas dégoûté. Extrayez le poison. Trouvez la manière. Laisser sécher. Broyez-le avec le sang et les cheveux pour créer votre coup de poudre. Un bon chimiste peut aider. Soufflez la poudre à la face du candidat. Attendez.
[Une histoire d’amour]
Micheline Bernard a toujours aimé Lionel Désormeaux. Leurs parents étaient amis, bien que cette bonhomie n’ait pas été transmise aux enfants. Micheline et Lionel sont allés au primaire et au secondaire ensemble, ils se connaissaient depuis toujours – et quand Lionel regardait Micheline, il avait toujours été submergé par le vague sentiment de l’avoir déjà vue quelque part auparavant, alors que pour sa part elle était submergée par la conviction qu’il était l’homme de ses rêves. En vérité, tout le monde aimait Lionel Désormeaux. Il était grand et brun avec les pommettes hautes et les lèvres charnues. Son corps était parfaitement musclé et après une longue journée de baignade dans la mer, il émergeait de l’eau salée, luisant. Micheline s’asseyait dans une cabane, invisible. Elle se léchait les lèvres et elle regardait. Elle pensait : « Regarde-moi, Lionel. » Mais jamais il ne le faisait.
Quand Lionel marchait, il avait une certaine allure. Il avançait lentement mais avec des pas délibérés et parfois, les gens juraient qu’ils entendaient les roulements bas d’un tambour grave. Sa mère, qui aimait son fils unique plus que tout autre, lui disait toujours : « Lionel, tu es le fils de Toussaint Louverture. » Il la croyait. Il croyait tout ce que sa mère lui disait. Lionel affirmait à ses amis : « Mon père a libéré notre peuple. Je suis son plus formidable fils. »
À Port-au-Prince, il y avait trop de femmes. Micheline savait que la concurrence pour attirer l’intérêt de Lionel était féroce. Elle se savait attirante, petite. Elle coiffait ses cheveux épais en un sage chignon. Le week-end, elle laissait tomber ses cheveux et quand elle passait dans la rue, les hommes criaient : « Ala bèl jamb ou genyen ! », quelle belle paire de jambes tu as ! et Micheline savourait le goût excitant de leur regard. Presque tous les vendredis soir, Micheline et ses amies se retrouvaient à l’Oasis, une discothèque très appréciée aux abords du bidonville de Bel Air. Elle buvait des cocktails de fruits, fumait des cigarettes françaises et portait des jupes révélant juste assez de jambe. Lionel était toujours entouré d’une quantité impressionnante de femmes en adoration. Il les laissait lui payer du rhum and coke et restait assis au centre de la pièce, vêtu d’un pantalon en lin pressé et d’un t-shirt noir qui révélait ses biceps parfaitement ciselés. À la fin de la nuit, il choisissait une femme qu’il ramenait chez lui, baisait à fond et chassait gentiment le lendemain matin. Le chemin de pierre menant à sa porte était bordé des larmes salées et des culottes souillées des femmes que Lionel avait prises puis abandonnées.
Le jour de son anniversaire, Micheline s’était mise en tête qu’elle serait la femme que Lionel ramènerait à la maison ce soir-là. Elle portait une robe d’été aux couleurs vives, sans bretelles. Elle s’était parfumée partout où elle voulait sentir les lèvres de Lionel. Elle portait des talons si hauts que son frère avait dû l’aider à entrer dans la boîte de nuit. Quand Lionel était arrivé pour tenir sa cour, Micheline s’était assurée d’être la plus proche possible. Elle arborait un large sourire et inclinait ses épaules juste assez et se penchait pour lui offrir une vue plongeante sur son ample décolleté. À la fin de la nuit, Lionel avait hoché la tête dans sa direction. Il lui avait dit :
— Ce soir, ma chère Micheline, tu connaîtras les affections du plus formidable fils de Louverture.
Dans le lit de Lionel, Micheline tomba encore plus amoureuse qu’elle l’avait cru possible. Lionel s’agenouilla entre ses cuisses, en lui massant doucement les genoux. Son sourire éclatant lui semblait nimber tout son corps de lumière. Micheline tendit les mains vers Lionel, ses paumes palpitaient au contact de sa peau. Lorsqu’il la pénétra, elle eut l’impression que son cœur allait s’arrêter définitivement, tellement il se figea douloureusement. Lionel lui murmura à l’oreille, son souffle était si chaud qu’il faisait cloquer sa peau. Il lui dit :
— Tout sur cette île est à moi. Tu es à moi.
Micheline gémit :
— Je suis ta victoire.
Il lui dit :
— Oui, ce soir, tu l’es.
Tandis qu’il la baisait, Micheline entendait les roulements bas d’un tambour grave.
Le lendemain matin, Lionel raccompagna Micheline chez elle. Il l’embrassa chastement sur la joue. Avant qu’il s’éloigne, Micheline lui saisit la main en lui pressant une jointure avec son pouce.
— Je te retrouverai ce soir, lui dit-elle.
Lionel posa un doigt sur ses lèvres et secoua la tête.
— Ma chère, nous avons déjà eu notre nuit.
Micheline resta alitée pendant longtemps. Elle ne pouvait s’empêcher de penser au toucher de Lionel, à ses paroles, à la manière dont son corps s’était moulé au sien. Ses parents firent venir un médecin, puis un prêtre, finalement une manbo , une prêtresse du culte. C’était un dernier recours, après une longue hésitation parce qu’ils formaient une bonne famille catholique, mais la vue de leur cadette alitée, parfaitement immobile, ne parlant pas, ne mangeant pas, était trop difficile à supporter. La manbo s’assit à son chevet et gloussa. Elle prit le poignet mou de Micheline. Elle dit : « Amour » et Micheline acquiesça. La manbo chassa de la chambre les parents de la fille, ravis d’avoir vu leur fille enfin bouger. La manbo se pencha si près que Micheline sentit les lèvres sèches de la vieille dame contre son oreille.
Après le départ de la manbo , Micheline se baigna et se parfuma partout où elle voulait sentir les lèvres de Lionel. Elle se rendit à l’Oasis et trouva Lionel au centre de la pièce, une jeune chose pâle sur ses genoux. Micheline poussa la fille des genoux de Lionel pour s’y installer.
— Nous avons passé la nuit mais nous en méritons une de plus, lui dit-elle.
Et Lionel se rappela ses gémissements exquis, la force de ses cuisses et sa manière de le regarder comme le héros conquérant qu’il se savait être.
Ils firent l’amour cette nuit-là et Micheline était possédée. Elle enfonça ses ongles dans le dos de son amant jusqu’à ce qu’il en saigne. Elle noua ses chevilles dans le bas du dos de Lionel et planta ses dents dans son épaule. Il n’y avait pas de mots doux entre eux. Micheline rentra chez elle avant qu’il s’éveille. Elle alla dans la cuisine et prit un mortier et y pilonna le sang séché sous ses ongles et entre ses dents. Elle ajouta quelques mèches de cheveux de Lionel et une poudre que la manbo lui avait donnée. Elle mélangea ces ingrédients et plaça le coup de poudre, puisque c’était ainsi qu’on appelait cette préparation, dans un sachet de soie. Elle retourna chez Lionel, où il dormait encore, ouvrit son sachet et s’arrêta. Elle suivit du bout du doigt le bord de son visage, embrassa son front, puis lui souffla sa précieuse poudre dans la face. Lionel toussa dans son sommeil puis s’immobilisa. Micheline se déshabilla et s’allongea le long de son corps, glissant son bras sous le sien. Alors que son corps se refroidissait, elle lui embrassa la nuque.
Ils dormirent entrelacés durant trois jours. La peau de Lionel devint moite et grise. Ses yeux se creusèrent. Bientôt il embaumait la terre et le vent salé. Quand Micheline s’éveilla, elle murmura :
— Tourne-toi et regarde-moi.
Lionel se tourna lentement et regarda Micheline, les yeux grands ouverts, sans ciller. Son apparence, la métamorphose que son corps avait subie coupaient le souffle à la jeune femme.
— Touche-moi, lui ordonna-t-elle et Lionel la saisit d’une main lourde en la regardant jusqu’à ce qu’elle précise :
— Touche-moi doucement.
Elle ajouta :
— Assieds-toi.
Lionel se redressa lentement, se dodelinant légèrement si bien que Micheline dût le stabiliser. Elle embrassa ses lèvres minces, le bout de ses doigts. Son corps froid la remplit d’une insupportable tristesse.
— Souris, lui dit-elle, et ses lèvres se crispèrent pour former quelque chose qui ressemblait à un sourire.
Micheline pensa au deuxième sachet de soie, caché sous son oreiller entre les pages de sa Bible, le sachet contenant la poudre pouvant transformer Lionel en l’homme qu’il avait été : grand, vibrant, le plus formidable fils de Louverture, un homme qui emplissait l’air des roulements graves d’un tambour bas lorsqu’il marchait. Elle s’obligea à tout oublier de cette poudre ; elle se jura plutôt de toujours se rappeler de cet homme. Elle appuya sa main contre la pommette haute de Lionel.
— Aime-moi, lui ordonna-t-elle.

1 NDT : En langue créole, au contraire de l’anglais, on dit « zonbi » plutôt que « zombie », et on ne prononce pas le son « m ».
DOUX SUR LA LANGUE
Ma grand-mère, âgée de quatre-vingt-sept ans, a changé le nom de l’aide-infirmière qui s’occupe d’elle. Elle n’aimait pas le vrai nom de la femme, elle a dit que son goût était étrange dans sa bouche. Elle appelle l’aide Maria. Nous appelons donc maintenant l’aide-infirmière Maria. Maria m’a raconté cette histoire lorsque je l’ai rencontrée en rendant visite à ma grand-mère, qui habite chez ma tante, à côté d’une autre tante et sur la même rue que plusieurs tantes et quelques oncles. Quand nous nous sommes rencontrées, je lui ai dit que je savais déjà tout d’elle. L’information voyage à une vitesse alarmante à travers le réseau complexe de commérages de notre famille.
— Je pourrais dire la même chose, m’a-t-elle dit.
Sa façon de me regarder m’a mise mal à l’aise. Elle me regardait comme un homme l’aurait fait.
Je suis en visite parce que ma grand-mère a dit à ma mère qu’elle ne voulait pas mourir sans avoir revu sa toute dernière petite-fille une dernière fois. Elle faisait de telles déclarations régulièrement. Ça fait près de vingt ans qu’elle est à l’article de la mort, mais personne ne vit éternellement après tout.
Maria a un gros cul. Ma grand-mère le lui dit souvent. Elle a atteint cet âge où l’on perd jusqu’au dernier soupçon de tact. Malgré les préoccupations de ma grand-mère quant à la taille du cul de Maria et son refus de l’appeler par son prénom, elles s’entendent très bien. Maria traite ma grand-mère comme la sienne. Elle brosse ses cheveux fins et argentés chaque soir avant le coucher. Elles aiment discuter des émissions de télé qu’elles regardent. Elles discutent des îles où elles ont vu le jour, de la chaleur des soleils qu’elles ont autrefois connus.
Le premier soir, ma grand-mère s’endort devant le journal télévisé. Les nouvelles de la guerre l’épuisent. Maria et moi fumons dans la petite cour arrière, appuyées contre le mur de briques. Ma grand-mère n’avait pas tort dans son évaluation du cul de Maria, mais Maria est attirante, pas beaucoup plus âgée que moi, le teint brun, les dents blanches et la peau douce et odorante.
Je lui demande son vrai nom et elle agite la main mollement.
— Appelle-moi Maria.
Son accent m’est familier. La soirée est glaciale ; ça fait mal de respirer trop profondément, notre peau des îles n’est pas habituée à un froid pareil. Quand Maria expire, j’inspire.
— Tu aimes ton travail ? demandé-je.
Maria hausse les épaules et éteint sa cigarette. Je ne peux plus voir les contours de son visage. Elle se rapproche, se penche jusqu’à ce que je sente ses seins pressés contre les miens.
— Et toi ? Tu aimes le tien ?
J’ai les joues chaudes.
Nous adoptons une routine au fil des jours suivants. Quand Maria est prête à fumer, elle me tape sur l’épaule, laisse reposer ses doigts trop longtemps et je la suis à l’extérieur. Elle pose des questions sur ma vie. Je détecte l’influence de ma famille dans ses questions. Mes réponses restent imprécises.
Vendredi, Maria ramasse ses affaires tandis que l’infirmière de nuit, une femme beaucoup moins sympathique, s’installe devant la télé à côté de ma tante à moitié endormie, la lèvre inférieure pendante. Maria hoche la tête en direction de la porte d’entrée et je la suis. Sur le perron, elle dit :
— Je cuisine.
Je réponds :
— Je mange.
Elle presse un morceau de papier plié serré dans la paume de ma main.
Son adresse y est écrite en lettres majuscules et en chiffres, même ses six et ses neuf. Quand j’arrive, mes doigts sont engourdis. Maria a troqué son uniforme d’infirmière pour une jupe en denim et une camisole de soie rouge. Je me tiens maladroitement dans le couloir, les mains calées sous les aisselles.
— Tu n’es pas tenue de me donner à manger. Ça ne fait pas partie de ton travail.
Maria baisse la tête. Elle s’éloigne et je la suis, bêtement. L’appartement est petit mais propre. Les murs sont couverts de photos, dont beaucoup en noir et blanc. Nous marchons dans le long couloir qui mène à la cuisine, où l’air est épais et chaud. Mes pores s’ouvrent avidement.
— Puis-je faire quelque chose pour t’aider ?
Maria arque un sourcil mais secoue la tête. Elle désigne une chaise et je m’y assieds, en retirant ma veste.
Je ne rends pas souvent visite à ma famille. Déjà, je suis épuisée – ils sont nombreux, si exigeants, si enclins à m’enserrer dans des étreintes soutenues et à me mêler à d’anciennes querelles. J’habite à Los Angeles un grand loft avec un homme, Campbell, qui travaille beaucoup. C’est un agent. Il s’occupe d’un groupe de clients sélects, tous stupidement célèbres. Il leur fait gagner un argent fou, ce qui lui rapporte un argent fou. Nous sommes mariés et notre mariage est compliqué mais bien, mieux que bien. Le jour où il m’a demandé ma main, il a dit qu’il me comprenait. Il a dit que la seule chose qu’il attendait de moi était que je l’aime. Je l’aime. Je n’ai pas d’emploi rémunéré, même si je détiens plusieurs diplômes qui rendent mon style de vie ridicule, au mieux.
Cinq jours par semaine, je fais du bénévolat dans une clinique où les gens ont une idée de moi bien supérieure à ce que je suis en réalité. Parfois, Campbell rentre tard et je lui tends un gin-tonic. Nous parlons de sa journée. Je lui demande s’il veut faire une pause, s’il veut que je l’aide à supporter le fardeau de notre vie à deux. Il me serre l’épaule et m’embrasse, prend une longue gorgée de son drink et m’embrasse de nouveau. Il affirme vouloir prendre soin de moi.
J’ai rencontré Campbell aux urgences. Il était hors de lui, tapait furieusement sur son téléphone, debout à côté de l’un de ses clients, un enfant terrible de comédien qui faisait souvent la une des tabloïds, couché sur le côté, sur une civière. Lorsque le comédien s’est roulé sur le dos, j’ai vu la grosse bosse sur son front et, tout près, une profonde lacération. Il empestait l’alcool. Le quart de travail avait été long, et les fous nombreux. La dernière chose dont j’avais envie, c’était de prendre soin d’un acteur ivre. Vous en avez traité un, vous les avez tous traités. J’ai enfilé une paire de gants et j’ai commencé à examiner le patient. Il a fait un commentaire obscène et j’ai tapé son poignet. Trois infirmières nous tournaient autour, nerveuses. J’ai levé les yeux vers elles, les ai fixées, mais c’était plus fort qu’elles. J’ai finalement dû leur dire que je n’avais pas besoin de leur aide et j’ai fermé le rideau. Campbell m’a regardée. Il avait les yeux gris. Je me suis dit : « Je n’ai jamais vu un Noir aux yeux gris », mais il a ouvert la bouche.
— Écoutez, doc, m’a-t-il dit. Si possible, j’aimerais que vous le remettiez sur pieds, que vous lui fassiez prendre un peu de liquide, puis nous partirons. Pas de paperasse, pas de traces.
J’ai froncé les paupières.
— Doc ? Ce n’est pas comme ça que les hôpitaux fonctionnent ?
Campbell a contourné le lit pour s’approcher de moi. Il était très grand. Il a baissé les yeux. Je soutenais son regard. Il m’a serré le bras.
— Joue juste le jeu, ma sœur. Tu sais comment ça marche dans cette ville.
J’ai dégagé mon bras.
— Je ne suis pas ta sœur. Je ne suis pas de cette ville. J’ai bien peur de ne pas savoir comment cela fonctionne.
Le comédien s’est mis à braire. Quelques heures plus tard, j’étais au poste d’infirmières, de la paperasse, toujours autant de paperasse. J’étais fatiguée et prête à rentrer à la maison, prête à enlever mon uniforme, prête pour une longue douche bien chaude. J’ai senti qu’on tapait sur mon épaule. J’ai levé les yeux et vu Campbell qui me regardait. Je me suis mise debout, prête à déverser des mots acerbes.
Il a levé les mains.
— Je viens en paix. Je propose une trêve.
J’ai posé les mains sur mes hanches.
— Votre client sera au moins ici toute la nuit, mais il n’est plus dans mon service. Les périodes de visite commencent à dix heures.
Je me suis détournée pour mieux me replonger dans la paperasse.
Campbell s’appuya contre le bureau, croisant ses chevilles.
— Alors, dit-il. Que faudra-t-il pour vous voir hors de cet uniforme ?
Je ne levai pas les yeux.
— Rien que vous puissiez offrir.
Il expira bruyamment et commença à s’éloigner mais il murmura quelque chose dans un souffle. Ce n’était pas bien.
— J’ai entendu, ai-je crié après lui.
Quelques semaines plus tard, je bossais de nuit, deux heures du matin, au calme, assise dans le salon des résidents. J’avais oublié le mauvais acteur et son agent. J’ai étudié le contenant de yaourt dans ma main, passé date depuis longtemps.

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