Ceci n est pas un paradis
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Description

Ceci n’est pas un paradis se situe aux frontières du récit de voyage, de la nouvelle et de la chronique intimiste. Ces récits qui mêlent cultures et territoires s’enracinent dans ce qu’il y a de plus touchant en l’humain : la générosité, la force et le courage. Se dessine également en arrière-plan l’image d’une
Égypte en mouvement.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 août 2017
Nombre de lectures 13
EAN13 9782897122614
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0105€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

May Telmissany
ceci n’est pas un paradis
Chroniques nomades
Traduit de l’arabe (Égypte) par Mona Latif-Ghattas
mémoire d’encrier
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière du Gouvernement du Canada par l’entremise du Conseil des Arts du Canada, du Fonds du livre du Canada et du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.
Mise en page : Claude Bergeron Couverture : Étienne Bienvenu Dépôt légal : 2 e trimestre 2017 © 2017 Éditions Mémoire d’encrier pour l’édition française. Édition originale Lel Ganah Sour , le Caire, Dar Sharquiat, 2009.
ISBN 978-2-89712-260-7 (Papier) ISBN 978-2-89712-262-1 (PDF) ISBN 978-2-89712-261-4 (ePub) PJ7864.A3765Z46 2017 892.7’8603 C2016-942478-2
MÉMOIRE D’ENCRIER 1260, rue Bélanger, bur. 201 • Montréal • Québec • H2S 1H9 info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com
Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
de la même auteure
A cappella , traduit de l’arabe par Richard Jacquemond, Paris, Sindbad / Actes Sud, 2012.
Héliopolis , traduit de l’arabe par Mona Latif-Ghattas, Paris, Sindbad / Actes Sud, 2002.
Doniazade , traduit de l’arabe par Mona Latif-Ghattas, Paris, Sindbad / Actes Sud, 2000.
Le bonheur terne c’est de se trouver éternellement où les chemins divergent.
Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité
octobre
La nouvelle année débute en octobre, quand les arbres commencent à se dépouiller de leurs feuilles et que je sens l’année en cours tirer à sa fin. L’automne en soi en est un prélude. Au nord de la Terre, la mort des arbres ou leur hibernation s’esquisse en octobre. C’est aussi le mois où l’on réveille les dossiers endormis, où l’on règle les factures négligées. Si l’on est de nature optimiste, et je le suis, l’automne est la saison où l’on s’allèche de nouveaux projets que l’on veut prometteurs. Ainsi, octobre devient le Nouvel An de ceux qui ont l’aptitude aux bilans personnels et qui planifient l’avenir proche et lointain, considérant que le planning en soi permet de parcourir la moitié du chemin vers la réussite, et que les vents amènent parfois ce que ne souhaitent pas les navires. Se bousculent dans ma tête les travaux demeurés en suspens et je sens qu’il me faut fixer une date butoir afin de les achever avant la fin de l’année, habitée soudain par un sentiment d’urgence et ne pouvant imaginer les reporter jusqu’à janvier ou février.
En octobre, je fais un bilan personnel serré en ce qui a trait à mes relations sociales. J’imagine que les parents et amis m’en veulent pour mon silence. Et comme ma mère assume en mon nom le devoir de prendre des nouvelles de certains, je me souviens de ceux à qui je n’ai pas parlé depuis longtemps et je décroche le récepteur ou j’allume l’ordinateur pour donner signe de vie (le mot est magique au téléphone : Hey, quelles nouvelles?). En réalité, je suis allergique au bavardage téléphonique, contrairement à d’autres femmes qui s’y complaisent allègrement. Chaque fois que sonne le téléphone ou le portable, je me sens menacée. C’est comme si l’insistance de la sonnerie m’obligeait à répondre à un moment inopportun, de ces moments où je ne souhaite parler à personne. Aussi je préfère utiliser le courriel, concis, conçu spécialement pour la correspondance prolongée dans le temps, qui ne déclenche pas de reproches immédiats même si le message reste provisoirement sans réponse.
Ainsi, dès que décembre arrive et que débute le compte à rebours, j’ai le sentiment que nous avons fêté le Nouvel An depuis un moment déjà et que sa célébration en décembre n’est qu’une sorte de récolte. Au cours des mois d’octobre et de novembre, j’ai classé mes papiers et contacté mes amis pour prendre de leurs nouvelles en leur souhaitant une bonne année. Ils ne comprennent pas toujours le but de l’appel ni la raison du souhait. J’ai aussi fini de prendre vigoureusement les résolutions qui s’imposent pour changer ma vie et réparer les ratés au cours de l’année à venir. Je sais d’ores et déjà que j’en accomplirai à peine la moitié.
En octobre, on se prépare au jour de l’An comme on projette un voyage. La joie réelle réside dans la distance qui sépare la décision de partir et le départ lui-même. Comme si le plus excitant n’était pas d’atteindre le but, mais de cheminer pour y parvenir. Et bien que l’instant d’arrivée soit le symbole essentiel de la réussite au sens le plus large du terme, il a le goût du repos du guerrier. Une halte temporaire avant que ne reprenne le combat.
Au Canada, où je vis depuis dix ans, la nature automnale incite à l’organisation. On se prépare à la rudesse de l’hiver. Mais en même temps l’automne invite au relâchement, voire à la paresse. Vendredi dernier, je suis sortie (et c’est plutôt rare) dans le jardin à l’arrière de ma maison. Le jardin s’ouvre sur une forêt qui s’étend jusqu’au bas de la colline. Dans mon quartier, les maisons ont deux jardins, l’un à l’avant et l’autre à l’arrière, dépourvus de clôtures. Mes sens affûtés accueillent la délicatesse et la tristesse de l’automne qui recouvre la terre, et l’approche du jour de l’An m’inonde de questions existentielles sans queue ni tête. Pour les Canadiens, le vendredi est un jour de travail. Pour moi c’est congé, sauf que par sentiment de culpabilité je n’ai pas cessé de travailler, ou alors c’est à cause de la forte pulsion d’énergie qui est la mienne. Vers deux heures de l’après-midi, je me suis surprise à penser qu’aujourd’hui était un jour de congé, du moins pour une immigrante égyptienne qui ajuste sa montre à l’heure du Caire. J’ai préparé une tisane de camomille et je suis sortie dans le jardin. Mon esprit s’éclaircit comme une eau limpide lorsque le ciel est dégagé, que le soleil brille sans brûler et que le vent prend la texture de la brise. Sauf qu’un petit froid mordant m’a incitée à nouer une écharpe autour de mon cou. Dès que je me suis assise face à la colline, la tisane de camomille dans les mains, j’ai commencé à chercher. Aucune idée ne vient animer mon cerveau. Mon esprit est comme une page de ciel bleu, pur, vide, sauf quelques bribes de nuages légers stationnés là en permanence. Le dégradé du bleu et du blanc transparent m’enveloppe d’une paix que je sais temporaire et que je souhaite voir durer jusqu’à ce que me viennent les idées qui me sortiront de l’impasse.
Je suis restée dans cet état un moment. Jusqu’à ce que parvienne à mon oreille le bruissement des feuilles jaunes et brunes qui tombent des branches. Je me prends à imaginer que l’automne, que nous avons l’habitude de percevoir comme une nature muette, s’accompagne du crissement de pas sur les feuilles mortes, celui du vent qui traverse les feuilles pendant qu’elles sont encore sur les branches, en faisant tomber certaines alors que d’autres restent accrochées attendant la poussée.
Une gorgée de camomille, le regard tendu vers la cime penchée des arbres, et mon oreille aiguisée capte d’autres bruits venant de la forêt, entre autres un bruit qui ressemble au pas de l’ours dont m’a parlé ma voisine. Elle disait qu’il venait la nuit à la recherche des restes d’une tarte aux pommes jetés dans la poubelle (tout comme nous le lisions dans Mickey quand nous étions petits) et en quête d’enfants oubliés par leur mère dans les jardins. Je n’ai pas rencontré l’ours jusqu’à présent, mais j’ai appris à mon jeune fils à se retirer doucement vers la maison s’il venait à le voir. Ce que j’entends en ce moment n’est-il pas similaire au bruit du pas de l’ours? J’ai tapé des mains deux ou trois fois comme me l’a conseillé ma voisine. L’ours n’aime pas la confrontation, il préfère se retirer, sauf si on provoque sa colère.
Les bruits proches et lointains m’ont dégourdie et je me suis rendu compte que la tasse de camomille avait refroidi. Je suis rentrée d’un pas lent vers la maison, pendant qu’octobre s’accrochait à ma jupe comme un ours familier, me rappelant ce qui me restait à compléter dans l’agenda du jour.
love story
Soixante centimètres de neige accumulés dans ma rue. Ça fait deux jours que le ciel largue ses eaux sur les maisons, les collines et les chemins, et comme il fait moins quinze degrés Celsius, c’est de la neige que l’on reçoit en légers flocons têtus qui s’accumulent, recouvrant en quelques heures les toits des immeubles, les rebords des fenêtres, les voitures, les arbres et les routes. Quelquefois, quand le soleil se pointe après la tempête, les toits se glacent et brillent sous les rayons solaires, réverbérant la lumière dans des tons de blanc, de gris et de bleu ciel. La température descend encore et encore, parce que les nuages ne protègent plus la terre de la froidure des vents. Un soleil éclatant, un ciel sans nuage et un froid insupportable. D’autres fois, les nuages s’agglomèrent, le soleil disparaît pour la journée et la température monte au-dessus de zéro. La neige commence à fondre, les rues se transforment en mares d’eau froide où flottent des morceaux de glace, et les trottoirs se recouvrent de boue à cause de la pollution qui se mêle à la neige.
Les villes enneigées ne sont pas aussi romantiques que nous l’imaginons de loin. Notre vision correspond plutôt aux neiges qui recouvrent les sommets des montagnes et qui restent rutilantes de blancheur, immaculées. Avant d’immigrer au Canada, je m’imaginais que la neige était telle que je l’avais vue dans le film Love Story , c’est-à-dire une source de félicité. J’ai à l’esprit cette fameuse séquence où les amoureux s’amusent en sculptant avec leurs corps un « ange de neige ». L’un s’étend sur le dos, écarte les bras et les jambes et s’enfonce en bougeant dans la neige comme dans une pâte molle. Il laisse derrière lui un grand creux qui ressemble à un ange ailé dont la robe traîne par terre. Une séquence gravée dans la mémoire des gens de ma génération comme le plus bel exemple du romantisme des années soixante-dix. Aujourd’hui, je peux imaginer mentalement la joie de ces amoureux, mais je ne réussis pas à l’incarner, peut-être parce que la neige américaine est différente de la neige canadienne! En définitive, je ne sais comment ni pourquoi l’amour et la neige sont liés dans les films, car la blancheur de la neige et la pureté de l’amour ne correspondent qu’à un cliché idiot. Je sais cependant que la neige, considérée comme source de joie, est une question à débattre, surtout pour les immigrés du Sud tels que moi. Car dans la vie courante, derrière la porte de la maison, la situation est légèrement différente.
La tempête qui sévissait depuis deux jours s’est calmée et le soleil s’est soudain mis à briller. Je me suis retrouvée, par la force de ma pulsion et sans réfléchir, en train de revêtir mon manteau pour sortir. Les outils de travail sont placés près de la porte pour affronter les plus violentes tempêtes : des pelles de toutes les grandeurs, un balai trois fois plus épais que le balai domestique, une brosse spéciale pour balayer la neige qui recouvre la voiture, un seau rempli de sable et de sel pour faire fondre la glace transparente, glace que l’on ne voit pas et qui est l’agent sournois de chutes imprévisibles causant d’importantes fractures, une paire de bottes doublées de fourrure, plusieurs paires de gants et des vieux foulards pour les besoins de la « nouba ». Je me place devant la porte de la maison, vêtue d’un lourd manteau et munie de gants épais, comme un soldat solitaire au cœur d’un désert de neige blanche. Pas de temps aujourd’hui pour creuser un « ange de neige ». La configuration du paysage n’incite personne à la promenade. Mais mon vieux voisin a dû sortir, obligé de promener son chien. Le chemin est rétréci, ridé comme un serpent mort. Quelques voisins ici et là s’efforcent de pelleter la neige accumulée sur leurs voitures et la lancent dans leur cour avant. L’entrée de mes voisins immédiats est claire et nette comme si la tempête avait passé au-dessus de leur maison sans s’y arrêter. La comparaison entre leur allée et la nôtre m’agace : ils ont l’habitude de déblayer leur entrée deux à trois fois par jour et ils s’appliquent à faire de petits tas égaux bien rangés devant leur maison et autour de leur jardin. L’allée menant à notre maison souffre cruellement des coups anarchiques et désordonnés de ma pelle et des callosités que forment les tas inégaux de neige qui l’encombrent et, de ce fait, la rétrécissent; il y a juste assez de place pour rentrer et sortir.
J’ai cru que le soleil m’aiderait aujourd’hui à faire des miracles, que je passerais la prochaine heure à pelleter la neige et à former des petits tas organisés de façon architecturale, et que cette activité remplacerait le sport quotidien pour lequel ici tout le monde plaide, soi-disant parce qu’il est nécessaire à la bonne santé. Mais parce que je ne suis amatrice ni de neige ni de sport, mon enthousiasme s’affaiblit peu à peu et ma tentative décevante de concurrencer mes voisins prend fin au bout d’un quart d’heure de travail ardu. J’abandonne le projet de pelletage et laisse l’entrée de la maison telle quelle. Je retourne dépitée vers la maison (un soldat solitaire et défait) après avoir dégagé un petit passage vers la rue et l’avoir arrosé de sable et de sel pour faire fondre la neige restante.
Depuis dix ans, ma relation avec la neige est une relation marquée par un rejet ferme de ma part et par une parfaite indifférence de la part de la neige. Je n’aime pas la glissade bien que les gens m’aient souvent conseillé de profiter des réjouissances de l’hiver au lieu de m’en plaindre sans cesse. Mais je persiste dans mon refus rituel et le film Love Story ne réussit pas à me faire changer d’avis.
Quand les petits lacs, les canaux artificiels et les rivières issues du fleuve gèlent, et que les Travaux publics de la ville commencent à mesurer la densité de la glace avant de permettre le patinage sur les eaux gelées, les jours de congé deviennent des jours privilégiés pour ces sports d’hiver auxquels les gens prennent tant de plaisir, ce qu’ils ne manquent pas d’exprimer fièrement. Moi j’ai peur de tous les sports d’hiver, de la glissade en luge jusqu’au ski de montagne. Et quand j’accompagne les enfants dans ces espaces, je me contente d’être spectatrice. À la limite des sports d’hiver, il y a d’autres activités hivernales auxquelles il me plaît d’assister, comme le festival Bal de neige et les sculptures de glace ainsi que le patinage artistique.
Tout le monde espère la neige pour la période de Noël et du Nouvel An. Tout le monde affirme qu’un Noël sans neige n’a pas de sens. Comme si nous dirions en Égypte que le printemps n’a pas de sens sans les tempêtes de sable du Khamsin. Cette année les gens ont reçu une quantité de neige qui dépasse leurs espérances. La neige a débuté vers la mi-novembre. Elle est tombée à un rythme étonnamment régulier, de sorte que la terre a été recouverte d’un manteau transparent qui s’est épaissi et s’est alourdi au fil des jours jusqu’à devenir un manteau polaire, donnant aux enfants la certitude que le père Noël viendrait assurément du Pôle Nord chargé de cadeaux. Quant à moi, j’ai eu la certitude que le meilleur mois pour fêter le Nouvel An était le mois d’octobre. Celui qui précède la saison des grandes glaces.
vanille et mandarine
Vanille et mandarine : c’est le nom attrayant d’un café-restaurant dont le propriétaire était gardien de prison, avant de renoncer à cet emploi pour servir et surveiller les clients du café. L’homme a environ cinquante-cinq ans. Il est toujours souriant et fait calmement son métier, quoique les qualités principales d’un cafetier soient la rapidité et la débrouillardise. Il va bientôt quitter la ville de Gatineau. Il dit qu’il s’ennuie parce qu’à huit heures du soir, la ville est déjà endormie. Il voudrait s’installer dans les Laurentides où les villages restent éveillés jusqu’à onze heures. Son plus grand désir est de trouver quelqu’un à qui parler pendant la soirée, car le café n’offre pas d’alcool, n’attire donc pas les nocturnes, et doit fermer ses portes au coucher du soleil. Ici la vie est délimitée par les heures, les heures par le soleil et, dès que le soleil se couche, on dirait que les gens sont obligés de se retirer dans ce qui ressemblerait à des « maisons d’obéissance 1 » qu’ils ne quitteront pas avant sept heures le lendemain matin.
Un client dit tout à coup : « Avez-vous entendu parler des suicides récents au Québec? » « Oui, dis-je. Ça ne semble pas aussi grave qu’en Suède ou au Japon. » Il rétorque : « Peut-être à cause du nombre restreint d’habitants (il y a sept millions d’habitants au Québec) mais, proportionnellement, c’est un signe de danger non négligeable. » Le cafetier commente : « Les gens sont en proie à l’ennui et au désœuvrement. Il faut faire des enfants pour peupler notre monde. » Un des clients assis au bar, le coin des intimes et des habitués, ajoute : « Nous devons cesser de nous plaindre et ouvrir les portes à l’immigration. » Le discours ne plaît pas au cafetier, qui quitte son poste derrière le bar et se dirige vers une table éloignée qu’il se met à nettoyer. Je ne me joins pas à la conversation de crainte qu’on pense que je veux prendre parti pour les immigrants contre les Québécois de souche, qui se glorifient d’être là depuis des centaines d’années. Et puis je ne veux pas perdre mes amis du café parce qu’ils sont bons, ils sont simples et ils me donnent un sentiment de familiarité, comme si j’étais assise avec mes amis du Caire au Café Riche ou à l’Estoril.
Le nom du café réfère à l’odeur du thé aromatisé, à la chandelle décorative, au savon de bain parfumé et à l’encens, que l’on peut acheter ici tout comme le café bien sûr, colombien, brésilien et arabe, des thés aux saveurs de fruits, d’épices fortes, d’érable sucré. Les thés aromatisés sont considérés comme une nouveauté prisée parce que les gens d’ici, pour des raisons de santé, le préfèrent désormais au café et ne se contentent pas de le boire juste après le repas, mais quelquefois avec le repas, à la manière chinoise, surtout le thé vert qui favorise la digestion. Certains commerces vendent des thés de très haute qualité à des centaines de dollars la livre, de sorte qu’une seule tasse de thé vaut vingt dollars et plus. Personnellement, je ne vois pas la différence, je n’ai jamais été gourmet en cuisine ou en boisson. Le cafetier plaisante en me disant : « Tu dois être une piètre cuisinière. » C’est vrai. Mais je me défends du mot « piètre ». Je pense à la relation brisée entre la cuisine et moi. Je ne me suis jamais attardée à développer mes connaissances culinaires parce que l’idée seule de la nourriture m’exaspère. Et comme je préfère utiliser mon temps à faire d’autres choses qui me semblent plus passionnantes, comme la lecture ou l’écriture ou le repos en fixant le plafond, je laisse la cuisine à l’improvisation selon mon envie du moment et je ne cherche pas à être la « femme parfaite » au sens où on l’entend en Égypte. Ici les hommes cuisinent en alternance avec leur femme, ils font des repas simples ou recherchés selon leur talent. Mais plusieurs hommes considèrent que la cuisine est l’espace féminin par excellence sous prétexte que les femmes ont une meilleure connaissance de la chose, comme si cela allait de soi, que c’était héréditaire, naturel.
Le cafetier interrompt le fil de mes pensées et me montre fièrement un article de journal, placé dans un cadre doré : « C’est ma nièce ». Elle a écrit un livre qui a pour titre Un v isa pour l’Iran . La nouvelle est accompagnée d’une photo en couleur grand format, celle d’une jeune femme qui n’a pas plus de vingt-cinq ans. Elle est publiée dans Le Devoir , un quotidien dont le nom réfère au devoir du citoyen francophone de la province de Québec, dont une moitié de la population rêve de se séparer du Canada et l’autre s’y oppose en disant que le Québec restera dans le Canada jusqu’à la mort du dernier fédéraliste. La question de la séparation est sensible et épineuse. Je n’ose en débattre avec le cafetier et ses semblables avant que la convivialité ne s’installe entre nous. En revanche, l’un des clients assis me demande soudainement : « Est-ce que vous êtes musulmane? » La question surgit dans le cadre de la discussion sur le livre de la nièce du cafetier et de ce qu’a provoqué la photo dans l’assistance; ils semblent tous avoir décidé de me baptiser spécialiste des mondes musulman, arabe et moyen-oriental, sans me consulter et sans connaissance préalable. (Je me souviens d’un vieil homme qui m’a demandé un jour dans un bus montréalais si l’Égypte c’était l’Iran!) Je réponds : « Oui, je viens d’une famille musulmane. » Le client dit, étonné : « Mais tu ne portes pas de hijab! » Je rétorque : « Ah! Il y en a beaucoup comme moi qui ne croient pas que le hijab est une obligation. » Il n’a pas très bien compris ce que je voulais dire. Un autre, assis loin du bar, dit alors : « Tu es musulmane parce que ta culture est musulmane, n’est-ce pas? » Je lui réponds joyeusement en arabe pour le saluer : « Ya Salam Aleyk . » Et je me dis : « Mon Dieu! Il y en a un qui a compris. » L’homme répète après moi dans un arabe maladroit : « Ya Salam Ya Salam! » Et tout le monde rigole. Pendant que le cafetier raccroche la photo de sa nièce sur le mur, l’homme s’approche pour s’asseoir avec nous parce qu’il a soudain senti qu’il était devenu le point de mire des clients et surtout des étrangers comme moi. Le cafetier sert à tout le monde le café aux frais de la maison, en prélude à une longue conversation sur l’Égypte et les Égyptiens.

Au café Vanille et Mandarine, j’ai fait la connaissance d’un flâneur né qui s’appelle Clément. « Pourquoi tu ne travailles pas Clément? » Il ne répond pas… Il prend une gorgée de son café en riant très fort puis il change de sujet. Clément arrive dans une Buick modèle de l’année. Une auto élégante de couleur gris foncé, lavée minutieusement en pleine saison de neige. Ce qui atteint les voitures ici à cause de la neige est innommable. Sauf la voiture de Clément. En rentrant dans le café, il annonce à la ronde que sa mère va venir le rejoindre, accompagnée d’une de ses amies. Il dit qu’elles sont voisines depuis cinquante ans. Des amies de toujours. Quel courage! Cinquante ans d’amitié? Comment peut-on se supporter si longtemps!
Mon exclamation étonne Clément et semble avoir blessé ses sentiments. C’est vrai, comment cela peut-il être possible! Personnellement je crois que je suis incapable de supporter de longues relations et ce qu’elles comportent de rituels et d’habitudes. Je ne me souviens d’aucune amitié qui ait duré plus de sept ans, et nous ne nous voyions que deux ou trois fois par mois. Clément me dit : « Mais c’est ma mère, et c’est son amie de toujours! Tu as compris? » Je ne comprends pas. Sa mère est-elle d’une autre race que la nôtre, venant d’une autre planète? Et quel rapport avait sa mère avec le sujet de l’amitié que j’ai amorcé pour passer le temps? Laissons la mère de côté et attardons-nous à la question des amitiés prolongées. « Quel âge as-tu Clément? » Clément ne répond pas. Même les hommes préfèrent cacher leur âge. Ce n’est pas grave. « Disons que tu es dans la quarantaine. As-tu un seul ami que tu fréquentes depuis trente ans? » Il ne répond pas. « Depuis vingt ans? » « Bien sûr, j’ai des amis de l’école secondaire. Je les vois tous les six mois pour une partie de golf. Et les familles se visitent dans les grandes occasions, mariages, funérailles, naissances. Tu n’appelles pas cela des amis de toujours? » Cette fois c’est moi qui ne réponds pas. La définition de l’amitié est une question de culture, et la lier à l’âge et à la durée reste discutable.
Changeons de sujet. Clément est nerveux parce que sa mère est sur le point d’arriver. Il commande un bol de café au lait. L’un des clients proches du cafetier installé derrière le bar lui demande : « Est-ce que tu joues au golf? » « Oui, quelquefois. » Le cafetier dit : « Moi je préfère l’aviation en été et le ski en hiver. » Le cafetier qui, jadis, travaillait comme geôlier, semble jouir d’une touche de poésie, et sans doute que son envie de s’isoler remonte quelquefois à la surface. Je ne savais pas qu’il aimait l’aviation, mais cela me plaît énormément. Soudain je remarque une petite sculpture d’aviateur du début du siècle posée sur l’étagère derrière le bar. Je me souviens alors qu’Ottawa, la capitale, était renommée pour les sports aériens et qu’il y avait de petits aérodromes privés pour les amateurs à la frontière de la ville. Je ne demande à personne le secret de ce phénomène. Je n’aime pas jouer à la touriste égarée.
Clément n’accroche pas à la conversation sur le golf initiée par le client. Il est concentré sur ses mots croisés. Le cafetier reprend le fil de la conversation et dit : « Jadis le golf était un sport élitiste. Aujourd’hui les choses ont changé. Nous avons dans la région une dizaine de clubs ouverts au public à des prix raisonnables. » J’ajoute, pour confirmer son propos : « Effectivement. La secrétaire du département où je travaille joue au golf chaque semaine. » Clément demande soudain : « Qui sont les Magyars? » Je lui réponds : « Les gens venant de Hongrie. » Le mot « Hongrie » était le mot qui lui manquait pour terminer ses mots croisés. Il respire longuement et sourit en repliant le journal. Il dit : « Est-ce que tu joues au golf? » Offensée, je réponds négativement, avec la voix indignée d’une antiaristocrate : « Bien sûr que non! C’est un sport pour les riches. Et puis, de façon générale, je n’aime pas le sport. »
Pour la deuxième fois en vingt minutes, Clément est surpris et choqué à cause de moi : « Tu n’aimes pas le sport? Alors que fais-tu pendant le week-end? » « Ce que je fais? Je regarde le plafond. Je lis. Je réfléchis. Je regarde un film. » « Tu ne vas jamais au gym? » « Quel gym! Le gym est un endroit ennuyeux. Et pourquoi devrait-on ainsi faire du sport comme des fous! Comme si nous devions participer aux Olympiques! » Clément répond : « La santé, la forme, vivre le plus longtemps possible en bonne santé… C’est important, non? » « OK, c’est important, mais allons-y doucement, sans surexcitation. Comme si le gym était devenu un lieu sacré! » L’un des clients ajoute : « Elle veut dire qu’elle ne fait pas de sport en tant que tel, mais elle marche, elle bouge, elle travaille, elle vit dans cet esprit-là. »
Ces derniers temps, certains rituels de la vie mondaine sont devenus similaires à d’anciens rituels religieux. Comme parler politique, aller au gym ou expliquer la religion. Chacun se doit d’avoir une opinion politique, il est demandé à chacun d’émettre un avis concernant les élections. Et tout le monde se croit spécialiste en politique au même titre qu’un politicien professionnel et estime que son opinion et son intervention ont une incidence majeure. Ceci est le résultat d’une interprétation extrême d’une notion de démocratie qui a perdu sa crédibilité lors des deux premières guerres mondiales, où l’opinion des gens n’a eu d’influence que rarement, et quand le moment crucial était déjà passé.
Le sport aussi s’est transformé, par l’illusion de la démocratie, en un rituel quotidien presque sacré. Non seulement pour les besoins de la santé, mais aussi pour que les nouveaux athlètes se fassent la compétition en ce qui a trait à l’allure corporelle et à la capacité de performer. Pour le commun des mortels, le sport est un symbole qui s’est muté en obligation. Celui qui n’en fait pas est exclu de la société, considéré comme un étranger, un renégat. Chaque personne parvient, par l’illusion de la démocratie, à prendre la place du politicien de métier, du sportif professionnel et du religieux savant. Tout simplement. Comme s’il y avait une recette toute prête, une technique reconnue qu’il suffit d’appliquer pour obtenir le résultat désiré. Je ne dis pas cela à Clément. Je me contente de me moquer des « fanatiques » du sport, ici au Canada, et de défendre les « tolérants » de la paresse, là-bas, en Égypte. J’aime jouer à renverser les valeurs. Surtout quand les différences entre deux cultures ou deux formes de pensée sont si profondes. Le fanatisme n’est pas l’apanage des Arabes et la pensée rationnelle et tolérante n’est pas exclusive à l’Europe. Toutes ces idées qui semblent acquises méritent révision. Ou du moins la consécration d’un espace de dérision ou d’humour qui les tolère comme sujets à révision. C’est là que le sarcasme devient licite pour ceux qui observent et réfléchissent.


1 Maison en Orient où les maris musulmans peuvent envoyer leurs femmes si elles n’obéissent pas à leurs volontés (NdT).
les vieux
La maison des vieux est située à quelques mètres de notre maison, sur la rue adjacente à la nôtre. Deux immeubles de six étages, spécialement consacrés aux « aînés » (c’est le terme décent qui a remplacé « vieillards », tout comme les mots « patient » et « client » ont remplacé « malade » dans les hôpitaux modernes). Dans chacun des quartiers de la ville, il y a des blocs entiers habités par les aînés, en plus de quelques résidences éparpillées qui offrent de petits logements indépendants avec des espaces communs, une salle à manger, un salon de coiffure et une unité médicale. Dans ces résidences habitent des hommes et des femmes dont l’âge varie entre soixante-dix et quatre-vingt-dix ans. Quelques-uns y vivent en couple, d’autres seuls. Certains sont en bonne santé, d’autres souffrent d’un handicap ou d’un état de santé précaire qui nécessite un suivi médical permanent.
Tôt le matin, les vieux se promènent dans notre quartier. Ils se dirigent vers des endroits précis : un café paisible qui sert du café français et des croissants pas chers, un parc tranquille au milieu des maisons qui n’attire pas les enfants et devant lequel ne passent pas les voitures. Certains se promènent en fauteuil roulant électrique, d’autres utilisent une marchette ou une canne, mais la plupart avancent fermement, avec énergie et sans l’aide de personne. Les femmes sont élégantes, elles ont les cheveux bien coiffés, elles portent des bijoux, et les hommes se préoccupent du pli de leur pantalon et de leurs souliers bien cirés. Le parfum des vieux remplit le quartier, surtout le samedi et le dimanche matin, un parfum où se mêlent l’odeur des crèmes et des huiles anciennes à celles des vêtements remisés et du sirop pour la toux. Une odeur qui indique que les vieux craignent le froid, ce qui incite certains à ne pas aérer la maison et à dépendre des déodorants pour changer l’atmosphère. Les vieux sortent en été et à l’automne, quelquefois au printemps. En hiver, ils restent chez eux et le nombre de dépressions augmente ainsi que celui des décès.
La vérité est que nous n’appliquons plus le terme « vieux » à ceux qui ont soixante-dix ans et plus. Les humains vivent plus longtemps, les vieux sont plus robustes, plus attachés à la vie, de sorte qu’un octogénaire en bonne santé est de nos jours monnaie courante. Surtout que la moyenne d’âge va croissant. En revanche, les sociétés modernes souffrent du vieillissement de la population, que confirment les sondages et les études sociologiques. Cet état des choses fait planer une sorte de désespoir dans la société. Je ne sais s’il est dû au nombre croissant de vieux, à la décroissance de la natalité ou au décalage entre les deux. Et même si un vieux citoyen en bonne santé ne représente pas un fardeau pour l’État, il reste qu’il n’est pas spécifiquement productif (les plus actifs se consacrent au bénévolat ou à un organisme de charité). Il nous arrive souvent d’entendre quelqu’un dire : « J’ai consacré assez d’effort et de temps à la société. J’ai le droit à présent de me reposer, après avoir élevé les enfants et en avoir pris soin jusqu’à l’université ou encore jusqu’à l’obtention d’un emploi. » Lequel emploi permettra aux enfants à leur tour de faire des économies au plus vite, dans le but d’arriver à une retraite anticipée. Plusieurs d’entre eux planifient leur retraite à cinquante-cinq ans ou un peu plus, et le gouvernement les y encourage afin de diminuer les salaires et de donner aux jeunes l’opportunité de trouver un emploi. Ainsi, avant que les humains ne deviennent vieux et épuisés, ils passent par une période de vie intermédiaire qui semble gaspillée, entre soixante et quatre-vingts ans, sans travail et sans ambition.
Ici, les adeptes de la retraite anticipée disent que la vie commence à soixante ans. Cette mentalité a des prétentions exagérées parce qu’elle suggère que le travail n’est qu’effort et accablement et que le repos n’est que bonheur et félicité. La valeur principale pour laquelle se battent les humains dans les sociétés riches est le droit aux vacances, le droit de passer leur temps libre dans la paresse et le repos. Plus l’humain avance en âge et gravit l’échelle professionnelle, plus il cherche à obtenir du temps libre dès qu’une occasion se présente. Les gens se battent pour cette valeur avec férocité. Soit par le truchement des syndicats et des corps de métiers soit par la demande récurrente de retraites anticipées.
Dans les sociétés modernes, les ouvriers et les artisans ont mené une longue lutte pour obtenir les congés payés et n’ont obtenu gain de cause qu’au milieu des années cinquante du siècle dernier. Le problème est que la période de vacances imposée après la retraite peut s’étendre quelquefois à une trentaine d’années. Et malgré la capacité au travail de plusieurs, ils préfèrent jouir des avantages que leur accorde l’État en regard de ce qu’ils ont investi dans la pension. Mais la période de prise en charge augmente au même rythme que la longévité s’accroît et c’est un poids que l’État doit désormais assumer. Cette logique semble inhérente à une sorte d’individualisme non exempt d’égoïsme viscéral, que plusieurs justifient par la logique de vaincre l’exploitation qui existe en milieu du travail. Mais le cercle des droits se limite obstinément au droit de l’individu par rapport à celui de la collectivité, et la valeur du travail en soi n’est pas fortement prônée, surtout avec la désintégration du système de l’État moderne et l’avènement du capitalisme.

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