Chérir Port-au-Prince
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Description

Ce livre foisonnant et passionnant associe scènes de vie, rencontres et parcours de créateurs. La quête de repères dans une ville meurtrie par le séisme : un passage saisissant au «Club des Jeunes du monde» via Gary Victor; l’atelier d’écriture de Lyonel Trouillot; un échange sur la condition homosexuelle dans la capitale avec le vidéaste Maksaens Denis; un portrait de la grande dame de la danse haïtienne, Viviane Gauthier, 97 ans; une visite chez l’homme-cri Frankétienne; des conversations avec les sculpteurs de la Grand-Rue; la poésie chantée, de Georges Castera à James Noël, par Wooly Saint Louis Jean; le théâtre courant les rues; la vie du livre avec Emmelie Prophète.
Dans Chérir Port-au-Prince, Valérie Marin La Meslée partage la vision d’un monde où la beauté a, comme partout, droit de cité, salue le courage, la dignité des Haïtiens, et leur art de s’élever au-dessus du bourbier quotidien par la création.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 février 2016
Nombre de lectures 23
EAN13 9782897123857
Langue Français
Poids de l'ouvrage 12 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0165€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Valérie Marin La Meslée
Chérir Port-au-Prince
Photographies de Barnabas Dieudonné, Fabienne Douce, Casimir Veillard
Couverture : Étienne Bienvenu Photo de couverture : Fabienne Douce Photographies du cahier central : Barnabas Dieudonné, Fabienne Douce, Casimir Veillard Dépôt légal :1 er trimestre 2016 © Éditions Mémoire d’encrier 2016

ISBN 978-2-89712-384-0 (Papier) ISBN 978-2-89712-386-4 (PDF) ISBN 978-2-89712-385-7 (ePub) F1929.P8M37 2016 972.94’52 C2015-942649-9

Mémoire d’encrier • 1260, rue Bélanger, bur. 201 Montréal • Québec • H2S 1H9 Tél. : 514 989 1491 • Téléc. : 514 928 9217
info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com

Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
À Mirentchu
À Michel et Anita
À Marina ¿Quien sabe?

À la jeunesse de Port-au-Prince et de Paris, ma ville, debout, elle aussi.
Du même auteur
Novembre à Bamako , avec les photos de Christine Fleurent, Le Bec en l’air / Cauris éditeur, Marseille / Bamako, 2010.
Stupeur dans la civilisation , Paris, Pauvert, 2002.
Confidences de gargouille , Paris, Grasset, 1998.
Seule l’inertie est menaçante .
Saint-John Perse


L’état poétique est le seul promontoire connu d’où par n’importe quel temps du jour ou de la nuit l’on découvre à l’œil nu la côte nord de la tendresse. C’est aussi le seul état de la vie qui permet de marcher pieds nus sur des kilomètres de braises et de tessons ou de traverser à dos de requin un bras de mer en furie.
René Depestre
1
Ton nom de Port-au-Prince
Ils disent que la ville était quelque chose de beau. C’était une ville comme les autres du monde. Où accostaient les navires les plus célèbres. Une ville que le monde entier n’ignorait pas. Que l’on ne faisait pas semblant d’ignorer! Mais ils n’ont rien noté de cette époque-là. Basta! C’est fini tout ça. Maintenant il faut tout noter. Vivement, notons, pour ne pas commettre la même erreur d’autrefois. D’oublier ce temps que nous vivons.
Guy Régis Jr, Le Trophée des capitaux

J’ai lu Haïti avant de la connaître. Ses écrivains m’avaient offert ce pays dans leurs romans, leurs poèmes et tout au long de fécondes rencontres. Les Possédés de la pleine lune de Jean-Claude Fignolé (1987) furent à la fois ma première lecture haïtienne et ma première critique littéraire. J’avais oublié cette entrée en matière quand mon désir et mon métier me ramenèrent en littérature haïtienne vingt ans plus tard, pour me conduire enfin en Haïti, en juin 2007. Je découvris l’île par le nord, la ville du Cap-Haïtien, non loin de Vertières, où l’armée dite « indigène » avait terrassé le 18 novembre 1803 celle de Bonaparte, ouvrant la voie de son indépendance à Saint-Domingue l’année suivante. Les rencontres culturelles Caraïbes en création se tenaient dans l’imposante citadelle La Ferrière bâtie par le roi Christophe (Henri I er , 1811-1820), aux salles habillées de blanc pour l’occasion. J’en redescendais comme j’y étais montée, à dos d’âne, et, après une halte romantique au palais Sans-Souci (autre folie d’Henri Christophe) dans la commune de Milot, repris le bus et la route bordée de maisonnettes colorées, la boulangerie La Belle Lurette , la boutique Les Deux Bons Amis , jusqu’au Cap. De là, un petit avion trouant les nuages me ramena à la capitale.
Port-au-Prince.
D’où te vient ce si beau nom? J’entends ton historien, Georges Corvington, un jour de pluie, m’en donner l’origine, certes plus majestueuse que ta dénomination antérieure de « baie du Cul-de-Sac de Léogâne », dominée par la montagne dite L’Hôpital (Morne L’Hôpital aujourd’hui). Il était une fois, me contait l’auteur du monumental Port-au-Prince au cours des ans , un bateau français qui, en 1706, alors qu’il était poursuivi par des attaquants anglais, trouva refuge en cette baie splendide. Le navire se nommait Prince . Le commandant français, M. de Saint-André, si heureux d’avoir échappé à l’ennemi, baptisa ce havre le port « du » Prince, devenu au fil du temps Port-au-Prince, et en créole Pòtoprens .
Ton nom par tant d’écrivains magnifié, réinventé, Omabarigore (Davertige), Vilasaq (Frankétienne), Port-Loto (Dominique Batraville), Port-aux-Crasses (Louis-Philippe Dalembert), Dieu-bonville (Verly Dabel)… Les noms de tes quartiers, Bizoton, Babiole, Bourdon ou Jalousie rivalisent de créativité… Si l’on estimait la valeur du mètre carré à ta poésie onomastique, qui l’emporterait? Bas Peu de Choses, Bois Patate ou Carrefour-Feuilles? Ton quartier de Canapé Vert a donné son nom à un roman de Philippe Thoby-Marcellin (1944). L’ Impasse Dignité , titre de celui d’Emmelie Prophète, est un petit bout de toi, déjà littérature. Et que dire de ton Bicentenaire , tout à la fois lieu célébrant la date charnière de ton histoire et titre du livre de Lyonel Trouillot?
J’étais imbibée de littérature haïtienne quand je suis arrivée sur cette île. À Port-au-Prince, j’ai comme tout re -connu. Fascinant et illusoire début. Au gré des séjours, j’ai observé, appris, senti, vécu des choses anpil et qui se sont empilées. J’écris avec l’envie de témoigner, personnellement, de ce qui n’est pas toujours visible à l’œil médiatique, et qui n’appartiendra pas, non plus, au cortège de rencontres considérables entre Haïti et des étrangers nommés Césaire, Breton, Carpentier, Malraux, Drot, Greene et, plus récemment, Sean Penn, Gisèle Pineau ou Laurent Gaudé! Journaliste de métier, j’écris ici à titre personnel, en passeuse impliquée, en promeneuse éclairée pour ceux qui n’imaginent pas les richesses de cette ville, non seulement ignorées, mais injustement insoupçonnées. Pour ses hauts et ses bas si souvent arpentés. La trépidation sonore de ses rues où chacun cherche sa survie, la patience qu’exige l’énorme difficulté de tout. Le sourire qui va avec. Le confort aveugle de ses nantis, ses zones de calme absolu à l’exception des chiens hurlant la nuit qui sont le lot commun, la puissance suractive de l’imaginaire contrant la dureté du réel. Le verbe triomphant, jusqu’à l’affabulation, la créativité à tout coin de rue au beau milieu du dénuement et de l’ordure, d’où sortent, oui, un roman intitulé Les Latrines (Makenzy Orcel), un récital au w-c (Dominique Batraville) et des vers pour les marchandes pissant dehors à l’abri de leur jupe. « Ici on se bouscule même pour chier », note Syto Cavé cité en exergue des Poèmes à double tranchant de James Noël.
J’écris, honneur et respect, pour son histoire littéraire et culturelle méconnue, pour ses jeunes buvant les paroles d’un conférencier, en m’accrochant pour rester moi-même au milieu des clans d’un petit milieu féroce et passionné! J’écris pour les cafés où l’on empoigne les idées, les bars et les galeries où « la parole se fait chanson », les murs où la poésie s’affiche en toutes lettres, l’extraordinaire au quotidien, de gré ou de force. (« Vivons l’extraordinaire », slogan d’une campagne de publicité de l’opérateur téléphonique Digicel!)
Pour les blessures béantes. Et cependant la beauté. La beauté jaune et bleue de Port-au-Prince. Peut-être encore pour ce que nous (Occidentaux, pour résumer) avons oublié en terme d’humanité. J’écris pour saluer le courage des gens, leur dignité et cet art de s’élever au-dessus du bourbier quotidien en ayant recours à une pléiade de petits et grands dieux dont celui de la création me touche le plus directement.
Chérir une ville
Au petit matin du 13 janvier 2010, je travaillais hors connexion à Paris lorsque les appels téléphoniques se sont succédé sur mon portable réouvert. Étais-je saine et sauve? Chacun me pensait en route pour le festival Étonnants voyageurs qui devait s’ouvrir à Port-au-Prince le 14 et qui, bien sûr, n’eut pas lieu. La terre haïtienne avait tremblé l’après-midi du 12 janvier. Séisme de magnitude 7,3. Plus de 220 000 morts. J’ai mesuré à quel point, comme le dit la chanson « Haïti chérie », je chérissais Port-au-Prince, « mon » Port-au-Prince. Je reparcourais mentalement la ville de nuit comme de jour, interrogeant mes vivants qui peut-être n’étaient déjà plus. Et demandais aux écrivains haïtiens de nous donner des mots pour pallier le silence ahurissant des pouvoirs publics. J’aurais presque arrêté mon livre sur Bamako – où j’étais en partance – pour commencer tout de suite celui que j’avais déjà en tête sur la capitale haïtienne.
Le voici. D’avant et d’après le séisme, puisque je suis revenue à Port-au-Prince à de nombreuses reprises pour la presse écrite ( Le Magazine littéraire , Le Point ), la radio (France Culture), à l’invitation du festival Étonnants voyageurs , de l’Institut français, de la Bibliothèque Georges-Castera du Limbé et de la Direction nationale du livre d’Haïti. Le voici, paraissant avant le nouveau visage que la ville prendra, quand la reconstruction ne sera plus un vain mot. Chronique pleine d’interruptions et de reprises, il associe des scènes données, des moments, retrace certains parcours dans la durée. Il ne s’agit ni d’une enquête, ni d’un reportage, ni d’un essai critique, ni d’un annuaire des talents du cru, plutôt d’une pérégrination où je vais à la rencontre de certains de ceux qui se battent pour faire exister la beauté. Je ne prétends pas connaître Haïti et sa capitale au-delà des quelques fenêtres qui se sont ouvertes à moi par et autour du métier. Il y a tout ce que j’en ignore, et puis ce que j’ai pu en apprendre qui constitue ma jeune mémoire port-au-princienne. Elle s’étend sur sept années (2007-2014), entretenue de retrouvailles avec les Haïtiens à Paris ou ailleurs et, dès avant, de la fréquentation des œuvres. Ce regard au tamis du temps et des lectures est donc à la fois partiel et subjectif.

« Être cultivé aujourd’hui, c’est porter en soi, à sa mort, des mondes plus nombreux que ceux de sa naissance, […] c’est être tissé, métissé par la culture des autres », écrit Jacques Lacarrière.
Bienvenue à Port-au-Prince la créative
Étranger qui marches dans ma ville
Souviens-toi que la terre que tu foules
Est terre du poète
Anthony Phelps, Mon pays que voici

Que je sois en ville ou que je donne la parole à ceux qui y vivent, ce livre est un concentré d’expériences humaines en matière de création. Les créateurs sont les mêmes partout. Mais de la première République noire indépendante, on montre surtout le dénuement et les douleurs, on dénonce utilement l’injustice et ceux qui en profitent impunément, dedans et dehors. Et puis on l’aide. On aide Haïti, institutionnellement, associativement, individuellement. Dans ce livre, j’assiste à, plutôt que je n’assiste. Et je témoigne.
Pourquoi Port-au-Prince ne pourrait-elle pas se découvrir, aussi, comme une ville culturelle?
Ce n’est pas s’illusionner sur le pouvoir de l’art, ni fermer les yeux sur la dureté du réel, il faudrait se coudre les paupières pour cela, même quand on vous invite au voyage en classe VCP ( very cultural people ), ce qui a souvent été mon cas. Et je ne suis missionnée par personne, mais armée d’une volonté déterminée à éclairer ces autres scènes, moins apparentes, moins nombreuses et pour autant fondamentales, de la réalité haïtienne.
Tout m’était arrivé d’Haïti, ses beautés, ses malheurs, passés au filtre de la littérature et des arts, jusqu’à mon premier round avec le réel que j’ai encore dans la peau. Sur le boulevard Harry Truman, dit Bicentenaire, en direction de la Cité de l’éternel qui va jusqu’au bord de la mer, un canal charrie tout ce qui déboule par temps de pluie – comme ce jour-là – du haut de la ville, venant l’obstruer. Eaux stagnantes truffées d’immondices, nénuphars de papier mâché coloré flottant dans un jus marronnasse et puant. Cherchez l’once de poésie dans ce spectacle. Il n’y en a pas. L’été 2007, espace de mon dessillement.
Un bon petit diable
Quelques jours avant mon départ, j’avais rencontré à Paris le dramaturge et comédien haïtien Guy Régis Jr, qui se cachait alors sous le pseudonyme de Baka Roklo (« petit diable » en créole). Il venait de Port-au-Prince, où j’allais me rendre, « grosse » de toutes ces pages avalées depuis des années, littérature née d’un chaos prodigieux. L’expression semblait coller à la peau d’Haïti. À m’y frotter, elle prendrait bientôt corps. Guy était seul en scène au petit théâtre du Tarmac. Son talent éclatait de lumière. Au sortir, nous bûmes un verre d’été parisien. Que me raconte Guy de sa ville, ce soir-là, dans la mienne? Les nuits passées à l’Institut français d’Haïti, là où les comédiens, comme lui, trouvent asile, quand le dehors est trop dangereux. Le Port-au-Prince de 2007 où j’allais atterrir était encore une ville menaçante. Depuis le départ du président Aristide, ses Chimères, bandes armées, étaient « en manque ». Toujours en colère ( chimè en créole signifie rage, fureur sans limites), elles tournaient à vide, cherchaient le trip autant que l’argent. Le prêtre avait nourri tant d’espoir quand le peuple haïtien l’a élu à sa tête en 1990, puis une seconde fois dix ans plus tard… Mais le pouvoir a transformé le prophète en tyran. En 2007, cela faisait trois ans qu’il avait quitté Haïti. Le pays dirigé par le président Préval n’en avait pas fini avec les armes et la délinquance.
Guy, au Tarmac, me racontait Port-au-Prince non pour nourrir la demande de violence, dont les médias sont comme on le sait « affamés », mais telle que lui-même l’a vécue, écrite et interprétée, du monologue d’ Ida au Trophée des capitaux . Cette époque dite « Opération Bagdad » où les Chimères prennent la rue (folie que raconte Gary Victor dans son roman À l’angle des rues parallèles ), j’en retrouve la trace dans le travail d’une artiste franco-gabonaise, Myriam Mihnidou. Venue exposer à Port-au-Prince lors du forum transculturel d’art contemporain AfricAmérica , elle et ses amis comédiens sont pris dans une embuscade : une bande armée dévalise un magasin, la terreur surgit tout autour et voilà que les acteurs de la compagnie de théâtre Nou (« Nous » en français, créée en 2001 par le même Guy avec Techelet Nicolas, Dieuvela Étienne, Duquel Lafalaise, Nesly Georges, voyez comme ces noms invitent déjà au voyage), face au danger, se mettent à déclamer de la poésie. « J’avais les jambes en coton, mais eux lançaient des vers aux voleurs jusqu’à ce qu’ils décampent », me raconte Myriam. Tremblante, la troupe se retrouve dans une pièce sombre de l’École nationale des arts (Énarts). Chacun y laisse parler son corps jusqu’à ce que la mémoire exprime tout ce qu’elle a à dire de cette violence qu’ils pouvaient toucher de la main. C’est ainsi que travaille Guy, sur cette base d’un théâtre de rues, l’« exhibitionnisme Nou » venu du vaudou, avec des interventions coups de poing dans les quartiers. Bien des années plus tard, Myriam Minhidou tire de cet événement sa série photographique Déchoucaj : corps agrippés dans la peur de mourir, contorsionnés, et qui vont laisser une « espèce de déposition blanche », explique l’artiste, dont le tirage, du noir au blanc, évoque aussi le renversement d’Aristide.
Déchoucaj
Déchoucaj (ou dechoukaj )? Déchouqué : abattu, arraché, détruit avec violence en créole haïtien. J’entends pour la première fois ce mot de la bouche de l’écrivain Louis-Philippe Dalembert à Port-au-Prince, où je viens d’arriver. Le bus a cheminé au milieu d’un paysage de bric et de broc, l’Afrique que je connais un peu n’est pas très loin, mais le gris du béton n’est pas le rouge de la latérite, le vert qu’on devine aussi luxuriant que chez sa voisine Fort-de-France semble ici « empêché », de petites collines apportent une rondeur douce (apparente), on monte, puis on descend au gré des rues, en direction du centre, et mes yeux cherchent la mer, à peine visible du bas de la ville. Comme oubliée du paysage. Port-au-Prince est un port. Qui s’en souvient?
En préambule à un exercice typiquement port-au-princien (voir ce qui n’est plus derrière ce qui est, reconstruire mentalement ce qui a été détruit d’une manière ou d’une autre par les calamités successives), Louis-Philippe me donne à rêver le quartier nommé Bicentenaire, créé à la fin des années 1940 pour célébrer les deux cents ans de la fondation de Port-au-Prince (1749-1949). Beaux messieurs et belles dames en goguette sur le bord de mer qui n’avait rien à envier, semble-t-il, au Malecón de La Havane, c’était sous la présidence d’Estimé : Port-au-Prince accueillait une exposition internationale. Incroyable un demi-siècle plus tard, mais vrai. Une balade dans la ville en ces années quarante circule sur la toile, images d’archives en noir et blanc, nonchalance et tralala.
On y voit le Bicentenaire et l’un des pavillons de l’exposition qui abritait autrefois l’Institut français, créé en septembre 1945 par Pierre Mabille – médecin chargé de mission culturelle, ami d’André Breton. Le président Élie Lescot (qui démissionna en janvier 1946 après les manifestations populaires émanant du mouvement de la revue La Ruche fondée, entre autres, par René Depestre, Jacques Stephen Alexis et Gérald Bloncourt) avait multiplié les invitations aux intellectuels et artistes français lors de leur exil américain pendant la guerre. Des liens se nouèrent ainsi entre l’élite haïtienne et le philosophe Jacques Maritain, l’écrivain André Maurois, ou encore l’anthropologue (suisse) Alfred Métraux. Haïti la francophone suscite (déjà) intérêt et admiration, congrès, colloques, expositions s’y multiplient selon un axe culturel qui ne se démentira pas, même si le faste de ces années n’est plus que souvenir. Dans les années soixante-dix de sa jeunesse, Louis-Philippe Dalembert est venu dévorer les livres au Bicentenaire, « on profitait de l’air conditionné. Et j’y ai vu tant de pièces de théâtre », me dit-il encore ému en citant Jacques le Fataliste … Ce bâtiment auquel font si souvent référence les intellectuels et créateurs de cette ville se trouve en 2007 dans un état d’absolu délabrement. André Haize, qui le dirigea de 1996 à 2000 (accueillant les débuts de la compagnie Nou, décidément!), me tend une photo de l’époque. Et raconte une navrante histoire : « La commission du Bicentenaire était en place en Haïti. En 1997, la France décide de la reconstruction de l’Institut français in situ . Tout est fin prêt, mais l’incurie administrative française a fini par condamner le projet. À l’époque, je redoutais qu’en abandonnant le Bicentenaire, et en remontant dans les hauteurs de la ville, l’Institut soit coupé de sa population majoritaire, la jeunesse venue à pied de Carrefour ou de Bas Delmas. » Quand je découvre Port-au-Prince, l’Institut que dirige alors Paul-Élie Lévy habite la jolie rue Lamartinière, un peu plus haut, dans le quartier de Canapé Vert. Le séisme de 2010 lui vaudra encore une nouvelle adresse et le vouera au quotidien durable des préfabriqués.
En 2007, les échos du bicentenaire de l’Indépendance d’Haïti et de ce qui s’est ensuivi au pays, résonnent encore. Le roman Bicentenaire de Lyonel Trouillot et le film Port-au-Prince, dimanche 4 janvier de François Marthouret, qui l’a adapté, laissent imaginer cette période anniversaire qui précède le départ d’Aristide. La jeunesse marche dans les rues contre la folle dérive de « Titid ». Mon confrère Philomé Robert, autrefois journaliste à la radio Visions 2000, a raconté dans Exil au crépuscule comment il a dû fuir Port-au-Prince du jour au lendemain. Fin 2003, le collectif Non, constitué par des artistes et intellectuels réunis, protestait contre la répression du pouvoir Lavalas (le parti d’Aristide). J’ai encore le CD de chansons et textes sorti à l’époque, Otan pou diktati - ochan pou 2004 . En créole s’y raconte la grande histoire haïtienne, ses valeurs d’indépendance et de liberté illustrées par Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessaline. Deux cents ans plus tôt.

C’est de là que vient Guy, de ce réel, tel qu’il me le décrivait en 2007, et dont témoignait son Ida, monologue déchet sur la scène du Tarmac.
À Paris, il a repris des forces pour rentrer chez lui.
« Je parle, je veux parler, parce que je vis un des plus beaux moments de ma vie. Celui de pouvoir finalement donner chair à mes mots. Je vis un moment extraordinaire, mais, comme dans tout moment extra, on tremble, on a peur de faillir. C’est la première fois que je joue vingt fois à la file. Je me sens comme quelqu’un qui emprunte en premier une route. Une route où il faudra que les plus jeunes que moi s’engagent aussi. La force de croire. Qu’ils s’expriment et comprennent que ce sera à eux de prendre en main le devenir de ce pays. Le théâtre ne suffira pas, me dira-t-on, l’art ne suffira peut-être pas, mais l’art est déjà sel et vie. »
2
Atis , à la vie à la mort
Voilà Haïti, voilà l’art haïtien : se tenir droit dans un espace neutre au cœur des choses les plus violentes.
Dany Laferrière (propos recueillis)

À Gary Victor, l’écrivain le plus lu dans son pays, je dois ma première entrée dans Port-au-Prince la bien réelle au mois de juin 2007. Gary est l’auteur populaire par excellence. Outre son imagination dépassant l’imagination, et sa puissance narrative, sa présence dans les médias lui a permis de toucher beaucoup plus d’Haïtiens que le cercle des lecteurs trop restreint dans un pays où l’analphabétisme demeure majoritaire. Sa biographie l’a éloigné de la figure de l’intellectuel incarnée par son père le sociologue René Victor. Il s’en est démarqué tout jeune en optant pour un genre romanesque que sa mère affectionnait : le feuilleton du xix e siècle français. Il en a poursuivi la tradition jusque dans le supplément magazine Ticket , du quotidien Le Nouvelliste , où ses histoires sont dévorées par le plus grand nombre. Il a renouvelé l’espace littéraire haïtien en portant sa plume talentueuse dans le roman policier et le genre fantastique, longtemps considérés comme mineurs. Ses héros récurrents, tels Sonson Pipirit (l’homme du peuple), Albert Buron, ou encore l’inspecteur Azemar Dieuswalwe, font partie de l’imagerie de la jeunesse qu’il va voir dans les classes et partout où la rencontre est possible. Gary est à l’origine de celle que je vais faire avec des jeunes de Port-au-Prince. Dans une ville que j’ignore (et dont chacun me rappelle à chaque instant le danger), je passe un après-midi hors des frontières du petit milieu culturel balisé, chacun ses exploits.
Son ami d’enfance, Yvon, devenu mon chauffeur et mon guide, m’emmène de Pétionville, où je demeure sur les hauteurs, jusqu’au bas de la ville, vers sa toute proche banlieue (en passant par le lieu de mon dessillement). « Là, m’avait dit Gary, le groupe Jeunes du monde se réunit chaque dimanche. Natacha t’attendra. » Avant la station-service, où les radios de chaque véhicule jouent la concurrence du konpa en explosant les décibels, commence Carrefour.
Au coin des amoureux ? Non, je ne m’étais pas trompée d’adresse, c’est bien à cette enseigne kitsch que le club JM se réunit, un dancing déserté généreusement mis à disposition par le propriétaire, un avocat, qui encourage l’initiative de cette jeunesse. « Le rituel de prise de parole dans ce quartier défavorisé est un moyen pour elle de s’en extraire par le partage des maux », m’explique la jeune comédienne Natacha Jeune Saintil. La culture y a toute sa place, langues, arts plastiques, littérature, « un simple mot peut t’aider à puiser ou à voir ce qui est caché en toi », affirme-t-elle, mais en ces temps difficiles, les moyens sont allégés. On parvient à se retrouver, c’est déjà ça. La séance s’ouvre sur la pensée du jour : « L’échec est une déception pour celui qui n’a pas d’idéal, mais il est une victoire pour celui qui a du courage. » Bon.
Un des étudiants donne lecture du texte qu’il a écrit sur le « problème » des immondices. Comment chacun peut-il contribuer à pallier l’absence de toute forme de service de nettoyage des rues? Je découvre l’état d’une population livrée à elle-même en l’absence d’État. (Surgit ici la couverture du livre d’Arnaud Robert et Paolo Woods sorti depuis, intitulé État pour en stigmatiser l’absence même.) Le texte du jeune homme pose la question de cadavres balayés à la pelle (ou pas, justement, et qu’en faire?) au bout des trottoirs. Mon baptême port-au-princien en cette période encore insécure : apprendre de la bouche de jeunes Haïtiens, étudiants responsables, aspirants citoyens, s’exprimant dans un français châtié, qu’au sortir de chez eux, ils butent contre des crânes.
Certes, on peut arguer que Port-au-Prince depuis toujours vit tout près de ses morts. « Une famille fera tout pour trouver la somme nécessaire à de bonnes funérailles », me disait Dominique Batraville, poète aux Semelles de braise (titre de l’un de ses recueils), une nuit de promenade aux abords du cimetière, alors que je lui racontais mon étonnement premier à voir défiler dans les rues les enseignes proprettes de « maisons funéraires » parfaitement tenues, avenantes, rien de sinistre. La mort est une fête où les rituels vaudou font sacrément danser les esprits paillards.
Au cimetière extérieur, une ville dans la ville
« Ici la mort n’est pas une fin, mais une traversée vers d’autres espaces. Ici, on ne pleure pas nos morts, on les chante et on les célèbre le 1 er novembre, jour de la fête des Morts, qu’incarnent les loa (esprits) qu’on nomme gede , fêtés le lendemain », poursuit Batraville, promeneur depuis l’enfance du cimetière dit « extérieur » de Port-au-Prince.
Un de mes compagnons photographes, Barnabas Dieudonné, me commente la série de clichés qu’il y a réalisée : « Le cimetière de Port-au-Prince a une importance considérable dans le patrimoine culturel haïtien. On y trouve les tombes des grandes personnalités du pays telles qu’Etzer Vilaire [le poète] ou François Duvalier [le dictateur]. » Mais il insiste plus encore sur sa fréquentation. « La source d’eau qui se situe dans la tombe est liée aux pratiques du vaudou. Des gens viennent y passer la journée, d’autres s’y rendent régulièrement pour participer aux activités de la chapelle Notre-Dame-des-Sept-Douleurs qui organise des jeûnes, ou sur un autre lieu de pèlerinage, par exemple, la tombe de Baron Samedi, le loa des morts, où les familles des défunts viennent chanter leur libera . C’est une ville (le cimetière) dans la ville (Port-au-Prince). »
Le cimetière est aussi tentaculaire que la ville. L’artiste Pascale Monnin m’y raconte une de ses promenades. « Un jour, je vois une mâchoire humaine posée au coin d’une tombe peinte en turquoise. Je me retourne. Personne à l’entour que moi, et la mâchoire. Je la ramasse et la mets dans mon sac en me promettant de lui rendre un hommage par l’art. » Ce sera « L’ange sacrifié », installation que je découvrirai dans l’exposition itinérante Haïti royaume de ce monde , initiative du commissaire Giscard Bouchotte, soutenue par la Fondation Agnès B. « Ici, la mort occupe une place centrale, mais en même temps on marche sur les os dans le cimetière de Port-au-Prince… Les pilleurs de tombes sont prêts à tout pour voler les poignées d’un cercueil ou plus encore. Moi, sourit Pascale, j’ai souhaité traiter cette mâchoire avec respect! J’ai une fascination pour les os. Mais de bêtes, surtout. »
Le décor qui accueille cette confidence, vaste atelier au sein d’un grand domaine familial situé sur les hauteurs de la ville, à Laboule, ancienne résidence d’été du président Magloire, la rend, par contraste, étonnante. Comme l’est cette jeune femme, née en Haïti dans une riche famille, grandie en Suisse, et qui a fait le choix de revenir vivre son art, ici à Port-au-Prince, en assumant son statut social favorisé et son réseau privilégié sans l’enfermement pincé d’une élite aveugle aux conditions de vie à l’entour. Tout en elle, qui parle créole et que l’on considère comme une grimèl (femme à la peau claire), montre comment elle a embrassé l’imaginaire de cette culture si proche de la mort, innervant tous les domaines de l’art. L’artiste, quel que soit son milieu d’origine, et sans avoir à le renier, détient ce pouvoir de briser les frontières. Pascale ne le garde pas dans sa poche.
Galeries
Je l’avais rencontrée galerie Monnin, celle de sa famille, où elle a longtemps travaillé. Pascale est une des filles de Michel Monnin et petite-fille de Roger Monnin, venu lui-même du Jura suisse en 1947 et dont la galerie s’ouvrait en 1956 au bas de la ville, boulevard Jean-Jacques-Dessalines (dit Grand-Rue) avant de déménager à Pétionville. Pour cette « nation de peintres », comme disait Malraux du peuple haïtien, une petite ambassade de passeurs s’est imposée pour les faire connaître et les vendre au monde entier. Au monde entier? Mais qui franchit donc aujourd’hui le seuil de ces galeries, à part les expatriés, les humanitaires? Parce que de touristes, on n’en voit plus guère, à Port-au-Prince…
Qui? Eh bien moi, par exemple, ce jour-là, happée par le titre d’une exposition hommage à l’écrivain Jacques Roumain, revenue de Cuba. Et moi seule, dans cette caverne d’Ali Baba qu’est la galerie Monnin où j’entre, rue Lamarre. J’aime ce portrait de Roumain à la cigarette, son genre Humphrey Bogart. Lui qui disait : « La couleur n’est rien, la classe est tout. » Cette lithographie est de Pascale, qui m’accueille et m’invite à faire un tour d’horizon. Parmi les artistes de Saint-Soleil, cette communauté radieuse née autour du peintre Tiga dans la montagne au-dessus de Port-au-Prince, je vois une, puis deux, puis trois toiles de Louisiane Saint-Fleurant.
Louisiane Saint-Fleurant a réuni à mes yeux (non experts!) l’Afrique et Haïti. L’évidence m’apparut dès le catalogue que m’avait remis Mireille Pérodin-Jérôme dans sa galerie de Pétionville, les Ateliers Jérôme, du nom de feu son mari le peintre Jean-René Jérôme, originaire de Petit-Goâve, et que Dany Laferrière enfant regardait peindre. Mireille, commissaire haïtienne de l’exposition événement du Grand Palais à Paris (novembre 2013-février 2014), expose aussi bien Killy (de son vrai nom Patrick Ganthier), un des artistes contemporains de la place, que les sculptures de pierre polie qui viennent de la Rivière Froide. Dans l’antichambre chaleureuse de sa galerie, elle me fit aussi découvrir celles, moins « polies », des artistes de la Grand-Rue.
À la Grand-Rue
« Dans une ville inventée j’accompagne les touristes en tram dans le quartier des artistes. Ils achètent des pièces à mes amis, les sculpteurs de la Grand-Rue qui font de la récupération et te découpent un couple d’oiseaux migrateurs dans une feuille de tôle […] »
Lyonel Trouillot, La Belle Amour humaine

Qui dit Port-au-Prince dit Atis rezistans, et je m’étonne, sûre que le monde entier la connaît, de devoir raconter ici l’histoire de ce mouvement né dans une artère qui porte bien son surnom de Grand-Rue, traversant tout le bas de la ville dans une parallèle à la mer. Rien ne laisse prévoir sur ce boulevard que l’on tombera quasi nez à nez avec un sexe de fer en érection, monté sur ressorts au milieu d’un corps de géant. Voici Legba, le loa qui, dans le vaudou, sépare les mondes visible et invisible. La pièce qui le représente a surgi ici en 2005, du génie d’André Eugène. Elle ouvre la barrière de ce territoire de création qui est à la fois atelier et galerie-boutique. Quand j’y pénètre à la fin de mon premier séjour, j’y ressens aussitôt l’aboutissement d’un parcours inaugural à Port-au-Prince : débuté avec les cadavres au bord des trottoirs décrits par les jeunes de Carrefour, achevé avec leurs ossements en majesté. Les têtes de mort revivent en habits de création chez les artistes de la Grand-Rue qui font œuvre de tout.
Zwazo
Sa main est posée sur un crâne. Il s’appelle Jean-Hérard Céleur. C’est en lui que tire son origine cette communauté d’artistes d’un même quartier envahi à la fin des années 1990 par les décharges automobiles condamnant habitants et artisans de cette rue (lui-même était ouvrier sableur devenu sculpteur) à vivre entre deux amas de ferraille. D’un mal naît un bien, du fer, la récupération, du ghetto, la résistance par la création. Céleur, comme on l’appelle, habite alors tout au fond, il faut traverser des pièces en étage jusqu’à pénétrer ce qui lui sert encore d’atelier. Un de ses bustes moustachus me fait songer à la tête de Flaubert, je lui raconte Madame Bovary et lui, en chemin, me présente sa grand-tante, tout petit bout de femme assise sur une marche, entourée d’une couronne de petites filles qui lui font des tresses argentées. Au Grand Palais, sept ans plus tard, le même Céleur expose trois membres d’une famille de Zwazo (série Oiseaux sans frontières ). En les découvrant dans l’exposition, Dany Laferrière y voit tout autre chose, une sorte de variation de L’Albatros de Baudelaire à Port-au-Prince. J’adhère à cette façon de passer les frontières décrite par le jeune académicien : « À partir d’un tout petit espace neutre – le pneu ou le pot où se tiennent les pattes – qu’il réussit à faire sien, on sent l’énergie même de l’envol, le regard tourné vers la terre parce qu’on est plus fort ainsi pour monter. »
Influencé par Nasson (de son vrai nom Camille Jean), sculpteur récupérateur de la Rivière Froide (l’un des célèbres villages artistiques autour de la capitale), Céleur, en 2000, monte un collectif et invite son voisin André Eugène, menuisier-sculpteur, à œuvrer à partir de la récupération sur leur artère commune. Eugène s’impose jusqu’à nouvel ordre en porte-parole du groupe. Je me souviens de l’avoir suivi, si intimidée, dans son petit espace-chambrette saturé d’œuvres. J’aime qu’il se soit départi de ses lunettes-miroirs pour donner son regard à l’objectif de Barnabas. Eugène a fondé le groupe des enfants Ti moun rezistans, artistes en herbe, qu’il forme à l’art et à l’informatique, après l’école. Sa compagne, l’artiste et commissaire anglaise Leah Gordon, a aidé à faire connaître le mouvement de la Grand-Rue en organisant à partir de 2009 la manifestation Ghetto Biennale où les sculpteurs défilent en ville avant d’ouvrir les portes de l’atelier au plus grand nombre (en l’occurrence surtout des « touristes », diaspora et autres visiteurs étrangers). C’est l’occasion du grand ménage, le bric-à-brac quotidien laisse place à des panneaux d’exposition et l’on peut rencontrer tous les artistes, Mirlande Constant notamment, dont j’admire les drapeaux où cohabitent des personnages issus des mythes et des imaginaires du monde entier. C’est lors d’une telle biennale que je découvris les travaux des ti moun (enfants) présentés dans une petite cahute, et fus aussitôt frappée par un tableau de la taille d’un beau livre, fait de pneu et de bois, avec du rouge, du vert sur un fond couleur encre nuit que je ne reprends jamais (il n’est pas au mur, mais librement posé au sommet d’une pile de livres dans mon bureau) sans ressentir de nouveau quelque chose de très profond. Il est signé Milord. Eugène me présente le petit bonhomme, Milord Jean Muller. Le hasard fait que je le recroise à chaque séjour ou presque, et reconnais entre mille son regard déterminé.
Milord
En 2014, il a 12 ans et s’en va au Danemark avec Eugène. Au Danemark? Mais oui. C’est ce que me raconte Milord devant la maison de ses parents, à quelques mètres de la Grand-Rue, là où le séisme a contraint la famille, qui habitait l’artère principale, à déménager. L’adolescent dessine sur des cahiers depuis… son plus jeune âge : « Quand on aime quelque chose, on pense à ce qu’on aime, à ce qu’on a envie de faire, alors on essaie de réussir des dessins pour pouvoir réaliser des pièces avec Eugène. » Milord n’a pas intérêt à négliger l’école. Il veut être diplomate. Pour aider son pays. Depuis le 12 janvier, les têtes de mort sont partout dans son travail. « Je mets le crâne comme un signe. Les gens sont obligés de se demander pourquoi j’ai choisi ça. »
Couleur argent
Un chat jaune, doux comme la peau du pneu dont il est fait, modeste sculpture flexible et si expressive. C’est mon petit Guyodo. Frantz Jacques, dit Guyodo, est le troisième pilier de la communauté Atis rezistans, même s’il s’en est, à titre personnel, un peu éloigné. Guyodo est le surnom que lui donnait sa grand-mère dans son enfance, et qui lui est resté. Comme sa maison, qu’il habite toujours à Port-au-Prince, sur la Grand-Rue. Non loin de là se trouve le Marché en fer où les artisans vendent leurs marchandises à la République dominicaine, à Porto Rico ou ailleurs. Lorsque Guyodo y est né, la zone était dangereuse, « très drôle aussi, ouverte à tous les vents, avec une bande de musiciens, “Le peuple s’amuse”, qui y passait. Les tontons macoutes de Duvalier aimaient tant ce groupe que son nom leur est resté associé. »
Madame sa mère disait à Guyodo qu’entre son travail de préparateur auprès des artisans de la Grand-Rue, et le foot qui l’attirait tant, il devait choisir la bonne voie. C’est-à-dire surtout pas le football! Où trouverait-elle l’argent s’il se faisait une fracture? Guyodo rejoint Atis rezistans au début des années 2000. Je dois avouer qu’en 2007, déjà, son allure détonnait sacrément dans ce triumvirat. Il était revêtu d’argent. Comme d’une combinaison de cosmonaute dans cet invraisemblable décor de ferraille accumulée. Pourquoi la couleur argentée? « J’ai choisi. Il n’y a pas d’explication. »
Deux sculptures de handicapés de sa série « En fauteuil » étincellent, tout argentées, dans une des pièces luxueuses de lumière de la galerie Issah El Saieh où elles ont fait halte, avant leur arrivée à Paris pour l’exposition Haïti. Deux siècles de création artistique . Manno, le propriétaire (fils du maestro Issa, grand musicien d’origine palestinienne et collectionneur), m’explique que son propre fils l’enjoint d’exposer les artistes contemporains. L’édifice est magnifique, les sols en damiers, la vue dégagée sur la mer, et je vois déjà les artistes en résidence occuper, sur le côté, ces petits immeubles modernes destinés à les accueillir. Nous sommes à Port-au-Prince, ici aussi. Là où l’« artiste pauvre » est ce handicapé que Guyodo imagine dans ses sculptures en fauteuil. C’est lui, sans manager, sans moyens, mais exposé ici et là à l’étranger. « L’artiste pauvre n’a pas droit à la parole », insiste Guyodo, en français, lui qui ne s’exprimait qu’en créole lorsque je le rencontrais au Cap-Haïtien. J’avais d’ailleurs constaté que c’était un handicap pour évoluer dans un tel contexte où tisser son « réseau ». Pauvre? L’artiste rêve sa ville aux couleurs de l’art citoyen et utile, ses grandes places habitées par des pièces monumentales, ses feux rouges sculptés par les créateurs. Mais on n’écoute pas Guyodo, qui redoute le démantèlement de son univers, personnel et créatif : le président Martelly rénove tout le bas de la ville. Que deviendra la Grand-Rue?
Dans l’appartement que lui a offert pendant deux mois la Ville de Paris pour une résidence, Guyodo reproduit le rite port-au-princien. Il visite les déchetteries de la capitale française, lui qui se plaint de ne plus avoir de matière à Port-au-Prince, puisque les États-Unis font commerce du métal, et des pèpè (habits de seconde main) dont il récupère des pans pour orner ses sculptures. « Ici, on jette tout! » s’exclame-t-il en montrant les fait-tout, poêles, radiocassettes, seau à champagne, qui composent sa première pièce aux allures de supermarché ambulant. La seconde porte un clavier d’ordinateur en son centre et une télé, réduisant l’existence à ce branchement permanent qui tend à faire de chacun un individu autonome, dès lors que connecté. Magnifique contradiction.
Internet est le monde de Guyodo. Autodidacte revendiqué, il se promène sur la toile avant de couvrir les siennes de dessins, mi-animaux, mi-humains, aux regards mi-effrayés, mi-étonnés, quelque huit cents œuvres avec lesquelles il dort. Pas d’acheteurs locaux : ce sont les étrangers qui passent et s’enthousiasment pour son travail, ou celui d’un des vingt enfants qu’il accueille dans Ti moun Klere, l’école qu’il a fondée après s’être dissocié d’Atis rezistans. À Port-au-Prince, quand le visiteur s’emballe, c’est aussi parfois pour l’artiste. Guyodo a vu plusieurs femmes, américaines, précise-t-il, emmener des créateurs aux États-Unis et « s’occuper d’eux » là-bas. Guyodo, lui, ne part pas. Il a une femme, artiste, Nathalie Fanfan, il a un fils, il a un pays. « C’est Haïti. Et même si ça ne va pas, on peut l’aimer aussi. »
À l’artiste pauvre, je ne demande pas ce que veut dire « pauvre ». Je l’écoute simplement me dire que sa prochaine école pour enfants va s’implanter dans le bidonville de Cité Soleil, dans le quartier le plus chaud, dit Brooklyn, et que déjà là-bas, on attend Guyodo pour que les petits prennent un crayon et du papier, chance d’échapper à la loi des gangs, manière de bâtir une autre ville.
Je m’approche de la sculpture. Le cartel dit : « Sans titre, 2012, technique mixte : plastique, acier, crâne, peinture minium ». Crâne. Retour aux trottoirs de Carrefour. Après la mâchoire « volée » de Pascale, retour au cimetière avec Guyodo, qui parfois me dit-il, lors de funérailles, ramasse un crâne dans la fosse, puis le cache sous sa veste. Il n’ornera pas un temple. Je sais que l’artiste n’a pas le vaudou pour religion. Et qu’il a même en horreur cette lecture univoque des artistes haïtiens. Tout de même, voler un crâne… À peine y ai-je songé qu’il ajoute : « Tu vois, ce crâne appartient peut-être à une personne qui n’a jamais connu autre chose qu’Haïti, et moi, je vais le faire voyager, voir du pays : aujourd’hui Paris, demain Londres… »

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