Depuis toujours, j’entendais la mer
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Description

Un énigmatique carnet. Un cousin ignoré d’une petite île de la mer du Nord. D’entrée de jeu, intrigué, le lecteur se laisse entraîner par la narratrice dans le monde sombre et mystérieux de Thorvald Sørensen, archéologue danois.
Une naissance tragique, une enfance insolite auprès de parents adoptifs, Ingelise et Erland. Elle, aveugle de naissance, dans le secret de la nuit, initie l’enfant à la beauté envoûtante de la musique. Lui, embaumeur et artiste, consacre sa vie à perpétuer la mémoire des morts. Après une surprenante initiation à l’amour, survient dans la vie de Thorvald une femme sans nom. Leur lien profond le façonnera à jamais, jusqu’à sa mort. Une mort belle, longuement mûrie et librement consentie.
Puis, il y a la mer, omniprésente, témoin et actrice, mère, maîtresse et traîtresse, berceau et tombeau.
Aussi serein que déstabilisant, ce roman livre un véritable art poétique de la Mort, où chaque perte est renaissance, initiation à la vie. Depuis toujours, j’entendais la mer est un apprivoisement du deuil, lumineux, envoûtant et libérateur.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 avril 2012
Nombre de lectures 1
EAN13 9782895972228
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0600€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Aussi serein que déstabilisant, ce roman livre un véritable art poétique de la Mort, où chaque perte est renaissance, initiation à la vie. Depuis toujours, j’entendais la mer est un apprivoisement du deuil, lumineux, envoûtant et libérateur.



Prix Christine-Dumitriu-Van-Saanen 2007

Prix littéraire LeDroit 2007
Catégorie fiction

Prix Émile-Ollivier 2008
Conseil supérieur de la langue française du Québec

Prix du livre d’Ottawa 2008

L’oeuvre de madame Christensen se distingue par sa grande inventivité. Le roman se démarque par une impressionnante complexité de composition et par une densité émotive saisissante qui puise sa source à travers les images fortes et belles inspirées des paysages brumeux des mers du Nord.
Le jury du prix Émile-Ollivier
Depuis toujours, j’entendais la mer
Andrée Christensen
Depuis toujours, j’entendais la mer
ROMAN-TOMBEAU
Les Éditions David remercient le Conseil des Arts du Canada et le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario. En outre, nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme d’aide au développement de l’industrie de l’édition (PADIÉ) pour nos activités d’édition.
Les Éditions David remercient également le Cabinet juridique Emond Harnden.

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Christensen, Andrée
Depuis toujours, j’entendais la mer / Andrée Christensen.
(Voix narratives et oniriques)
ISBN 978-2-89597-069-9
I. Titre. II. Collection.
PS8555.H677D46 2007 C843’.54 C2007-900878-X

Réimpression : mars 2008

Les Éditions David
1678, rue Sansonnet
Ottawa (Ontario) K1C 5Y7
Téléphone : (613) 830-3336
Télécopieur : (613) 830-2819
info@editionsdavid.com
www.editionsdavid.com

Tous droits réservés. Imprimé au Canada. Dépôt légal (Québec et Ottawa), 1 er trimestre 2007
Si la vie est un récit, la mort en serait, aussi, un.
Mais la mort est avant la vie.
Il y aurait donc un récit avant le récit;
un récit sous le récit qui s’écrit — qui le récrit,
peut-être en s’écrivant.
À moins que nous ne vivions simultanément les
deux récits, comme un seul : le récit de la vie de
notre mort; et le récit de la mort de notre vie.
Edmond Jabès

Qui apprendrait les hommes à mourir, leur
apprendrait à vivre.
Montaigne

C’est l’ombre de la mort qui donne un prix infini
à toutes les choses de la vie.
Gustave Thibon
PREMIÈRE PARTIE
Genèse

Lasciare l’impronta… è un modo di andeserne.
(Laisser une trace est une façon de s’en aller.)
Claudio Parmiggiani
Jour de mon anniversaire. On frappe. Je n’ai pas l’habitude d’ouvrir, préférant ignorer la venue non sollicitée de visiteurs. Pourtant, sans réfléchir, je bondis vers la porte, l’ouvre avant même de connaître l’identité de l’importun. Le facteur. Il me remet une épaisse enveloppe brune et me demande de signer son registre. Paraphant distraitement sa feuille, j’aperçois, du coin de l’œil, quelques timbres de 75 couronnes oblitérés du cachet de la poste de Horsens, au Danemark. Tiens, des nouvelles des vieux pays, me dis-je. Au même moment, juste au-dessus de la maison, un vol de grues du Canada, cousines des outardes, découpe un V dans le ciel printanier.
— On dirait des grues! Ne sont-elles pas en avance cette année? me demande le facteur. Quand j’étais enfant, ma grand-mère algonquine m’a raconté que les grues sauvages sont des messagères du ciel. Leur vol vers le Nord en avril présage, pour ceux qui les observent, une rare aventure dans l’année qui vient. Elle est morte depuis longtemps, ma grand-mère, mais je me suis toujours souvenu de ses paroles. Peut-être que cette enveloppe sera le début d’une aventure. Je vous le souhaite, et bonne journée, me dit-il avec un clin d’œil complice.
Envahie par un curieux malaise, j’examine l’enveloppe plus attentivement. Contiendrait-elle un cadeau et une carte de souhaits? Impossible. Les quelques membres de ma famille et mes amis qui habitent toujours le Danemark ignorent la date de mon anniversaire. Peut-être un mot de sympathie d’un vieux copain de mon père qui vient d’apprendre la nouvelle de son décès. Peu probable. L’enveloppe est trop volumineuse pour un simple message de condoléances et, de toute façon, il me semble que tous les amis de mon père sont morts, celui-ci ayant vécu jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix-sept ans. De qui cette mystérieuse enveloppe peut-elle bien provenir? Une adresse de retour intrigante attire mon attention :

Ramløv, Mortensen und Grölsted,
Advokat Firme,
Syndvej 12,
DK 7000, Horsens,
Danemark
Je remarque qu’on a inscrit dans l’adresse d’expédition Andrea , mon prénom, comme il est coutume de l’orthographier dans ce pays. A n d r e a. Je le prononce à haute voix, à la danoise, l’accent tonique légèrement chantant sur la deuxième syllabe. J’ai toujours chéri cette version au féminin d’Anders, prénom de mon père, mais j’ai toujours reproché à ma mère de l’avoir francisé, l’asséchant, me semblait-il, de sa féminine fluidité.
Je ne puis m’empêcher de sourire lorsque je me rappelle ma première journée d’école. J’ai sept ans. Andrea est le nom que j’ai adopté par fierté pour le pays d’origine de mon père, auquel je m’identifiais sans même le connaître. Mais aussi par refus de l’ordinaire, par besoin de différence. À l’enseignante qui m’avait demandé mon lieu de naissance, étant donné mon nom de famille étranger, j’avais affirmé avec conviction avoir vu le jour à bord du Mauritania , lors d’une croisière de mes parents en mer du Nord. En réalité, c’est le nom du paquebot qui avait transporté mon père en Amérique, accostant à Ellis Island, aux États-Unis, le 10 septembre 1928, jour de ses vingt-cinq ans, et qui avait coulé dix-sept ans plus tard, au cours de la Seconde Guerre mondiale. Ma mère, qui n’avait jamais même vu l’océan, s’était rendue à l’école pour rétablir les faits et expliquer que sa fille se prénommait non Andrea, mais Andrée, qu’elle était bel et bien de nationalité canadienne, née à Eastview, en Ontario, et qu’il fallait se méfier de son trop-plein d’imagination.
Nostalgique, je me tire de ces douces rêveries, et déchire l’enveloppe.
Elle contient deux pièces numérotées. J’ouvre la première, une mince enveloppe blanche, en déplie la feuille unique, et essaie, tant bien que mal, de me replonger dans l’esprit de cette langue que j’ai presque oubliée depuis la mort de mon père. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, je me faisais un plaisir de lui lire les lettres qu’il recevait de son pays natal et d’y répondre. J’étais devenue d’abord sa main, la sienne trop tremblante pour lui permettre de tenir assez fermement un stylo, puis sa mémoire, celle-ci vacillant plus encore que son poignet.
Je poursuis difficilement la traduction de la lettre, butant presque à chaque mot.

Madame,
Nous avons le vif regret de vous informer du décès de votre cousin, Thorvald Sørensen, à Endelave, au Danemark, le 24 juin dernier.
Je m’arrête un instant. Je connais par cœur l’arbre généalogique de ma famille paternelle, et je n’ai aucun souvenir de ce nom. Perplexe, je poursuis.

Quelques mois avant son décès, Thorvald Sørensen a fait appel à mes services, à titre d’exécuteur testamentaire. Aucune famille immédiate ne lui survit. En conséquence, il m’a demandé de vous informer, le moment venu, de sa mort et de vous faire parvenir votre héritage, que vous trouverez dans l’enveloppe ci-jointe.
Si vous avez des questions, n’hésitez pas à communiquer avec nous, à frais virés, au 75 611 401, ou par courriel à ramlovmortensengrolsted@yahoo.dk .
Veuillez agréer, Madame, l’expression de nos plus vives sympathies.
Carsten Ramløv
Avocat principal

L’enveloppe numéro deux entre les mains, un tremblement me saisit. J’ai la curieuse impression que mon destin repose dans son contenu. Je l’ouvre. Une feuille, puis un petit paquet scellé d’un sceau rouge en forme de scarabée égyptien. Je déplie d’abord la lettre et me plonge dans sa lecture.

Chère Andrea,
Je m’imagine ta surprise lorsque tu liras cette lettre. Je suis presque certain qu’avant aujourd’hui, tu n’avais aucune idée de mon existence. De fait, il n’y a aucune raison que tu aies entendu parler de moi.
Permets-moi de me présenter, Thorvald Sørensen. Lorsque tu prendras connaissance de cette missive, je ne serai déjà plus de ce monde depuis le 24 juin dernier. Oui, c’est bien un mort qui t’écrit. J’espère surtout ne pas t’effrayer dès ces premières lignes et mériter suffisamment ta confiance pour que tu acceptes de poursuivre ta lecture et de m’accompagner dans l’aventure à laquelle je te convie.
Anders, ton père, t’a sûrement parlé de sa sœur aînée Kirstine, qui a quitté Endelave, son île natale, pour travailler sur le continent, à Horsens, afin d’aider son père, dont les faibles revenus de pêche ne lui permettaient pas de faire vivre la famille. En effet, une maladie ayant décimé toute la population de hareng de la région, leur père devait s’aventurer très loin de la côte; or, son timide voilier était mal équipé pour affronter la haute mer. Il revenait épuisé après de longues semaines loin de ses proches, cale à demi vide et moral à plat, souvent le mât de son bateau fêlé et la voile déchirée que sa femme devait une fois de plus raccommoder.
En effet, mon père avait souvent évoqué, avec émotion, la beauté extravagante du Kærlighed (Amour), fin vaisseau à la coque de chêne, peinte en blanc, et à la voile rouge vif, qu’immanquablement on voyait venir de loin, même par temps gris, et que très jeune il avait appris à manœuvrer.

Anders a dû aussi te raconter que Kirstine est morte à l’âge de seize ans, lors de l’épidémie de grippe espagnole qui a fait, en Europe, plus de victimes que la Première Guerre mondiale, et que l’on a renvoyé à Endelave sa dépouille dans un cercueil de plomb scellé, selon la pratique en temps d’épidémies.
Comme tu le sais, Endelave est une toute petite île de treize kilomètres carrés située juste à l’extérieur du fjord de Horsens, dans le Kattegat, détroit entre le Danemark et la Suède, et qui s’étire sur plus de deux cents kilomètres sur un axe nord-sud. Le nom Kattegat signifie littéralement trou de chat, en raison de son étroitesse et de ses hauts-fonds qui rendent la navigation difficile. Le détroit, en proie à de fréquentes tempêtes, les pêcheurs l’avaient surnommé le Couloir du diable.
Le S/S Agda , traversier qui transportait le cercueil de ta tante s’est échoué sur un écueil, à quelques kilomètres du rivage. Son capitaine, Carl Edvard Mortensen, les membres de son équipage et douze des vingt passagers périrent. On repêcha une dizaine de corps, sans jamais retrouver le cercueil qui avait dû couler à pic, lorsque la coque du bateau s’est fendue en deux.
Ta tante Kirstine fut ma mère. Non, je ne te raconte pas d’histoires. Ses parents ignoraient qu’elle était enceinte; en réalité, elle était morte en couches. Elle avait fait jurer à ses employeurs de ne jamais révéler le secret à sa famille. Si on avait repêché son cercueil, on aurait retrouvé, dans les bras de la mère, un autre nouveau-né. Une petite fille que, de son dernier souffle, Kirstine avait baptisée Freya. Ma jumelle.
Je m’arrête brusquement, osant à peine laisser libre cours à mon imagination et à mes superstitions. Plusieurs années auparavant, une nuit de juillet, je fus réveillée en sursaut par un orage ou peut-être avais-je rêvé à une tempête, je ne m’en souviens plus. Au milieu du silence entre deux éclairs, une voix se fit entendre, porteuse d’un message épiphanique : Du er Freya (Tu es Freya). Cette phrase m’avait été donnée, sans que sur-le-champ je n’en saisisse le sens. Pressentant néanmoins l’importance de la déclaration de cette voix sans corps, pourtant si claire, cent fois j’ai prononcé les mots énigmatiques, Du er Freya . Cent fois s’est retourné dans ma bouche le nom de cette déesse de l’amour du panthéon scandinave, dont je ne connaissais presque rien, mais qui pourtant m’interpellait. J’avais oublié la phrase révélée en cette nuit d’été, et voilà qu’elle revient me hanter. J’ai la vive impression qu’à partir de ce jour, ma vie ne sera plus la même.
Serait-il vrai que nous avons tous un nom secret et que si nous ne le réclamons pas, toute la vie durant, nous sommes la proie de ce nom? Quel est le lien entre cette Freya disparue et moi? Mille questions se bousculent dans mon cerveau. Qui est réellement cet homme qui se dit mon cousin et dont la lettre me bouleverse tant? Trop émue pour continuer, je la replie et la dépose sur ma table de chevet.
Le lendemain, dès le lever du jour, j’en reprends la lecture, dictionnaire danois-français en main.

Tu trouveras dans le paquet ci-joint un manuscrit ou plutôt un carnet de notes que j’ai intitulé Spor (­Traces), fragments de réflexions parfois décousues, modestes jalons de ma propre vie qui te permettront de mieux saisir mon itinéraire.
La mort me talonne, me replace sur le chemin duquel je m’étais trop longtemps éloigné. Comme la vie a passé, et que de choses j’ai à te dire! Je ne puis me permettre de succomber à la tentation du bavardage. Trop longtemps j’ai eu, comme la plupart d’entre nous, l’impression d’avoir l’éternité devant moi. Quelle plate erreur! Fénelon n’a-t-il pas dit :
« Un jour viendra, qu’un quart d’heure nous paraîtra plus estimable et plus désirable que toutes les fortunes de l’univers. Plus de tâtonnements. S’il m’est accordé un infinitésimal moratoire, que je puisse faire tenir le maximum d’intensité dans un minimum de temps. »
Pourquoi ai-je attendu si tard, me diras-tu? Souvent, ce n’est qu’à la fin de sa vie que l’on saisit le sens véritable de son cheminement. On ne peut interpréter une existence avant que le sablier ne soit presque vide, pas plus qu’il n’est possible d’apprécier avec justesse une pièce de musique avant d’en avoir entendu la dernière note. C’est à l’instant ultime que la vie prend tout son sens.
Je souhaite troquer la pioche de mon long passé d’archéologue contre la plume. Délaisser les tranchées de terre et de plein vent, pour des fouilles d’un autre ordre. Rebrousser chemin, emprunter les racines de notre sang commun pour explorer la mémoire souterraine qui nous lie, sans que tu le saches, mais dont tu as probablement eu l’intuition à certains moments de ton existence. Je t’invite à faire un pèlerinage au pays de tes origines, à marcher dans mes pas et dans ceux de tes ancêtres.
Je te confie le rapport provisoire de ma quête, ouvrage inachevé de par sa nature, manuscrit fœtal, sinon embryonnaire. Je t’invite à le porter en toi, à le couver, à le mener à terme. Je n’ai plus les années qu’il faudrait consacrer à une telle tâche, et je me résigne à te soumettre ce chantier ouvert, site repéré que tu pourras explorer plus avant. Je trace quelques esquisses de mon existence, sème à larges gestes des pistes de recherche. À toi d’improviser la chronologie de ma vie et de ceux qui l’ont touchée. De nous mettre en scène. À toi de dévoiler mon histoire en la créant, de signer mes joies, mes peines, mes désirs. Ma voix dans la tienne. Mon image en toi. À toi de me rêver en mots et en images, de transcrire ton rêve pour qu’il devienne réalité. Sous ta plume, ma mort deviendra création. Je t’ai choisie pour me raconter, car je sais que les poètes voient le mieux le fond des choses, ne se perdent pas dans des détails superflus. Ils sont courageux aussi et ne craignent pas les failles et les abîmes. Ils descendent volontiers jusqu’au fond de la noirceur et reviennent au jour, le cœur dictant le chemin du retour. Ils écrivent alors avec la lumière qu’ils ont rapportée au prix de leur vie.
En lisant mon carnet, des voies s’ouvriront, tracées comme en pointillé. À toi de les déchiffrer, de les délier et de les relier. À toi aussi de les multiplier à ton rythme. De dessiner tes propres itinéraires. Ne t’attends pas à une éblouissante révélation. Je ne t’indique que des pistes. Je suis désolé si le manuscrit se présente comme un brouillon, un enchevêtrement de biffures, d’ajouts, de rajouts, un entremêlement labyrinthique de flèches, de signes, de phrases suspendues. Guidé moins par un fétichisme d’archéologue que par le désir de tracer l’ébauche d’une existence longue et complexe, le sens de mon propos semblera peut‑être jouer à cache‑cache, parfois ici et là, partout et nulle part à la fois. Ne sois pas frustrée, car il n’est point de perspective privilégiée et tous les sentiers que tu emprunteras seront également fructueux. À chaque tournant, une découverte, parfois des questions, certaines assorties de solutions partielles ou d’ébauches de réponses t’inviteront à réfléchir. Le but ne sera pas de tout comprendre qui j’ai réellement été et ce que j’ai véritablement vécu. Même qu’il serait préférable que tu m’oublies. Si tu veux me donner un second souffle, tu devras m’être infidèle. Pour être vraie à toi-même, tu devras trahir ce que je t’offre, écriture commande. Pour dire la vérité, il te faudra mentir. Toute forme d’art comporte un élément de trahison. Je voudrais que tu me racontes afin qu’ultimement c’est toi que tu saisisses. À la fin de ta lecture, mon âme sera enfouie dans la tienne et il ne restera rien de tangible de ma personne.
À l’image des autochtones des îles Salomon, qui réduisent en cendres tous les biens d’un défunt sitôt son dernier souffle, j’ai voulu détruire tous mes effets personnels. Je n’ai pas attendu une intervention extérieure,préférant le faire moi-même, pour être en quelque sorte témoin de ma propre mort. Avant l’ultime adieu, j’ai voulu me détacher des choses matérielles, surtout les plus précieuses, celles que je verrais disparaître non sans un pincement au cœur.
Il y a quelques mois, dans un geste symbolique, j’ai volontairement brûlé toutes mes possessions. Montèrent en flammes livres, lettres, tableaux, vêtements, et j’observai le travail violent du feu, fasciné par son appétit dévorant. Combien peu il reste une fois disparus la couleur, la forme, la texture et le parfum des choses! À peine une douce grisaille informe.
Le carnet que je te destine, je l’ai écrit avec ces cendres précieuses, traces d’une vie, son expression la plus intime. Purifiée par la flamme, ma vie réduite à sa plus simple expression. Retour au chaos, au néant, au silence. C’est dans sa matière d’adieu et de disparition que j’ai tenté de l’interroger, de la faire parler. À ton tour, tu remueras les cendres de mes mots, en libéreras l’étincelle du sens, la ranimeras à l’aide de tes propres mots pour ainsi créer une œuvre nouvelle. Attention! Un seul souffle, même le plus léger, suffira à les disperser. Mes mots s’effaceront au fur et à mesure de ta lecture, et il te sera impossible de revenir en arrière. Lorsque tu auras terminé, le texte aura probablement disparu. Comme moi, il ne sera plus.
Au moment où je t’adresse cette lettre, je viens à peine de commencer le carnet de notes que je te destine. Même moi, à la fin de ma vie, j’ignore où cette aventure me mènera. Ma quête achevée, tu la poursuivras à ta manière. Le pourras-tu? Le voudras-tu? Je comprends tes doutes possibles, ton refus de relever le gant. Si tu acceptes, n’agis surtout pas par devoir, ce qui ne serait que vanité. De toute façon, tu ne me dois rien. Fais-le par pur plaisir, consciente de l’inutilité de ton engagement. Un art sans mission, ni illusion.
Tu ne seras jamais seule. Je t’accompagnerai dans toutes les étapes de ton cheminement. Tu sais, un livre s’écrit toujours à plusieurs mains. Toutes sortes d’êtres disparus le portent sur leur cœur.
Il faut avoir beaucoup vécu pour pouvoir parler de la mort, de sa mort. En parler avec autant de sérénité. Avant de te quitter, permets à un vieillard qui a derrière lui une vie bien remplie, de te donner un conseil, un seul. Le jour où tu poseras ta plume, la mort t’envahira. La nuit où tes mots ne chercheront pas la lumière, la ténèbre obscurcira ton regard. Quoi que tu fasses dans la vie, cherche l’aube, l’aube partout. Invente la couleur de la onzième heure dans tout ce qui s’éteint. Cherche aussi la beauté, aussi ténue soit-elle et dans les lieux et les périodes les plus sombres. C’est la beauté, même la plus trouble, la plus douloureuse, qui sera ta raison de vivre. Ne fuis jamais le noir. C’est dans ses expériences limites que l’horreur dévoile ses affinités avec la beauté, bouquet d’épines et de clarté jaillissant d’une blessure toujours béante. Il suffit d’apprendre à voir, et cela peut prendre toute une vie. La lucidité qui va au bout d’elle-même donne toujours accès à la lumière.
N’oublie pas, chère Andrea, que tu es née lumière et que ton ultime repos sera lumière.
Affectueusement,
Thorvald S.

Happée par le magnétisme des propos que je viens de lire, je déballe sans tarder le petit paquet. À première vue, on dirait un simple cahier à couverture noire, d’apparence sobre, et sans écriture. Le cercueil du livre, me dis-je. En revanche, quelle surprise de voir le somptueux papier japonais blanc cassé, fait de végétaux, d’écorces, d’algues marines à moitié transformées, mais aux nervures encore visibles! Réceptacle privilégié, la mémoire de la terre et de la mer appelle l’autre mémoire, celle de l’homme. Dans une émouvante dialectique, le papier est tiré de son sommeil par un texte frémissant de signes ébouriffés, de messages erratiques et incomplets griffonnés dans la marge, troués de blancs, explicites témoignages de leur inachèvement.
Savourant le plaisir du préliminaire, délicatement, je tourne quelques pages du manuscrit qui semble contenir une cinquantaine de pages, tout au plus, lisant certaines phrases au hasard. Un style heurté, aux phrases incomplètes, des microcosmes de pensées, aux multiples résonances. J’examine attentivement le curieux ensemble de caractères, irréguliers dans l’inclinaison des lettres. Visiblement retenue, l’écriture est de petite taille, filiforme et parfois étriquée, les lettres souvent étirées en hauteur, en quelques mouvements de la main, elliptique et allusive. Sans véritables connaissances graphologiques, je sens néanmoins dans son graphisme un ralentissement voulu, malgré l’urgence. J’ai l’impression de lire un mélancolique, solitaire, heureux dans la réflexion, l’intimité et le secret. Peut-être commencé-je déjà à saisir le mystérieux personnage de Thorvald Sørensen?
Je reviens en arrière et voilà que les mots s’effacent. Comme m’a prévenue Thorvald, une fois la lecture commencée, pas moyen de reculer. Sans plus tarder, je m’enfonce dans le déchiffrement, essayant tant bien que mal de suivre à la trace le parcours labyrinthique de la pensée de Thorvald. Quelques heures plus tard, à la fois émue, ébranlée et déconcertée, je referme le carnet.
Thorvald m’a écrit : « À toi de me rêver, de transcrire le rêve en mots et en images pour qu’il devienne réalité. » Les nuits passent, agitées, mais sans rêves. À trop appeler les songes, ils s’éloignent, méfiants de nos intentions, de nos ambitions.
Plusieurs mois plus tard, aux premières lueurs de l’aube, peu avant mon réveil, un homme m’apparaît en rêve. Son visage allongé est détendu, lisse et frais, ses paupières doucement fermées. On dirait qu’il dort du sommeil du juste. Puis, il ouvre les yeux, prononce trois mots : Du er Freya . Je sais d’instinct qu’il s’agit de Thorvald et je me sens réconfortée et heureuse de sa présence tant attendue.
Mon regard balaye ses cheveux roux, coupés courts, ses traits fins, les rides profondes de son front, son collier de barbe, puis se pose sur son cou. J’aperçois, avec horreur, une longue corde faite de deux lanières de cuir tressées, puis attachées en un nœud coulant autour de sa gorge. Soudain, son teint prend une apparence de cuir brun, ses traits se crispent. Un visage de momie! Je me réveille en sueur.
Des couches profondes de l’inconscient, le signal m’est enfin donné. Le moment est venu de commencer à écrire l’histoire de Thorvald.
Jusqu’où va la mémoire du rêve? Premiers mots du carnet que j’ai réussi à déchiffrer. Dans les jours qui suivent, rêveries et rêves éveillés, images, mots et musiques défilent en moi. En feuilletant des revues, certaines images rayonnant d’une mystérieuse énergie sollicitent mon attention. Spontanément, je me mets à découper des dizaines de photos disparates : mains momifiées, robes de mariée, larves de scarabées, puis les place sur des feuilles de papier noir. Presque au-delà de ma volonté, les formes, au sens premier maintenant éclaté, surgissent en des compositions inédites, imposant au regard une signification dilatée, compositions qui, à mon grand étonnement, font écho aux évocations de Thorvald. Ainsi naissent mes premiers collages, outils de découvertes inattendues, véritables tremplins qui, par intuition, me permettent de pénétrer davantage l’intériorité de mon mystérieux cousin.
Je me sens investie d’une tâche à accomplir. De plain-pied avec la pensée profonde de Thorvald, forte de la communion avec son être même, je suis prête à m’engager, à mettre mes pas dans ses pas, ma main dans la sienne, et à raconter son histoire.
C’est dans l’émotion pure, mélange de sérénité et de légère angoisse, que je confie la feuille vierge au souffle de la création.
DEUXIÈME PARTIE
Traces
D’après le carnet de cendres de Thorvald Sørensen
I
Naissance de la mort
Au deux cent quatre-vingtième jour d’une gestation heureuse et sans histoire, une marée de contractions envahit le corps délicat de Kirstine. Ses doigts graciles empoignaient son ventre énorme, tordu par la douleur, essayaient d’en arracher le mal. Sur le poêle à bois, on avait mis l’eau à bouillir dans un chaudron de fonte. Ingrid, la sage-femme, se lava scrupuleusement les mains, puis estima le degré de dilatation du col utérin de la future mère. Dix centimètres. L’heure était venue.
Des geignements se creusaient, se gonflaient dans la gorge de Kirstine, prêts à bondir en un cri animal. Une vague puissante s’enfla, souleva son corps qui s’arc-bouta, puis retomba avec fracas sur le lit. La douleur se retira peu à peu par vaguelettes, lui permettant ainsi de reprendre son souffle avant le prochain séisme.
Soudain, au milieu des anhélations de Kirstine, l’inattendu. Un mince filet d’air pénétra dans l’utérus, atteignit ma bouche, me permettant d’exprimer ma souffrance. J’émis un faible gémissement.
Kirstine en perdit le souffle et cessa de pousser. Consternée, la sage-femme s’arrêta. À peine audible, ce « cri intra-utérin », comme on le nomme, ressemble à un sinistre écho de détresse, une plainte déchirante qui provient des profondeurs sépulcrales d’une caverne. Son expression, tellement triste, que l’on dirait une lamentation d’un au-delà de désespoir. Pour la sage-femme, qui avait vu naître des centaines d’enfants, ce phénomène rarissime était toujours de mauvais augure. Elle évita le regard de Kirstine, brûlant d’inquiétude.
Les mains de la sage-femme recommencèrent à s’activer, s’enfoncèrent dans la béance de la jeune mère, fouillant le creux du creux, déterminées, avant qu’il ne soit trop tard, à arracher la vie du labyrinthe de la mort. Ses doigts agrippèrent la première forme rencontrée. Elle ne pouvait pas glisser sa main derrière et s’appuyer sur le cou, comme elle l’avait fait des centaines de fois. Une sueur d’effroi se mit à perler sur son front. Le bébé se présentait par le siège, pire, tout son corps était placé en position perpendiculaire, cordon ombilical serré autour du cou. Plus la sage-femme tirait, plus elle étranglait le bébé. En silence, il poussait son cri de mort. L’inévitable était en train de se produire. De rupture en déchirure, noyée dans son sang, Kirstine mourait, tuée par son enfant.
C’était un vendredi, tard la nuit. Dans un dernier effort, l’accouchée avait hurlé le nom de Freya, puis sa voix se tut pour toujours. En un même souffle, naquit et mourut ma sœur jumelle Freya, ainsi baptisée en l’honneur de la déesse germanique de l’amour et de la fécondité, à laquelle est consacré le vendredi.
L’apparence du bébé mort-né avait suscité des questions que personne n’avait osé formuler à haute voix. Sur le corps presque bleu de l’enfant, on avait remarqué des ecchymoses noires, à la hauteur de la taille. On aurait dit des marques de doigts. Pis encore, un détail provoqua l’horreur : il manquait une main au bébé. La main gauche.
Dès le dernier souffle de Kirstine, comme la tradition l’exigeait, on arrêta toutes les horloges de la maison et on recouvrit les miroirs d’un drap, de peur que l’âme n’y soit retenue. Toutes les photographies de la défunte furent retournées contre le mur, et les récipients contenant de l’eau, vidés pour éviter que la morte s’y noie ou la pollue.
À peine une demi-heure plus tard, on repliait respectueusement les mains de la défunte sur son ventre difforme, avant la mise en bière. Or, Ingrid crut apercevoir une légère ondulation, juste sous le nombril. « Son ventre est hanté, je vous avais prévenu », s’exclama la sage-femme interloquée, joues en feu. La croyant en proie à une immense fatigue après le tragique événement, ou, pire encore, craignant qu’elle n’eût souffert des premiers symptômes de la grippe espagnole, les employeurs de Kirstine la firent taire et la renvoyèrent sur-le-champ. Des bras forts, aux mains tachées de sang et encore tremblantes d’émotion, déposèrent alors le cadavre de Kirstine dans son cercueil. Avant de fermer le couvercle, sa patronne posa tristement sur elle un dernier regard, voilé de larmes, et laissa distraitement glisser sa main sur le ventre de la défunte. Elle crut sentir un faible mouvement.
Sans plus tarder, on fit venir le médecin du village. Kirstine ne respirait pas. Il plaça son doigt sur l’artère radiale. Aucun pouls n’était perceptible. Il ouvrit les paupières qu’on avait pris soin de fermer pour éviter d’y voir le regard, figé dans la douleur pour l’éternité. Il y braqua la lumière d’une bougie. Aucune contraction des pupilles. À son avis, la morte était bien morte. Pourtant, à travers le stéthoscope de bois placé sur le ventre de Kirstine, le médecin détecta des vibrations soutenues qui ressemblaient aux faibles battements d’un cœur.
Plus de doute possible, un autre enfant était emprisonné dans le ventre de la morte et cherchait à sortir.
Au même moment, un orage s’éleva dans un tumulte de tonnerre et d’éclairs. Au loin, on entendait gronder et mugir la mer, furieuse parturition. Le médecin saisit son scalpel, et sans plus de précautions, fit une longue incision horizontale sur le ventre de ma mère. J’étais sur le point de voir le jour.

Neuf mois plus tôt, embryons d’univers, Freya et moi n’étions que deux cellules presque invisibles qui se mirent à croître, par deux, par quatre, par huit, dans une infinie multiplication, au cœur de la danse rythmique des chromosomes. En moins de quelques jours, nous étions des êtres multicellulaires, semblables à certaines hydres de mer. Dans le microcosme glauque et muet des eaux amniotiques, nous nous laissions flotter, petits amphibiens, tout à notre âme d’algue.
Nous n’étions pas seuls dans la nuit close du sein maternel, pendant tous ces mois de sommeil transparent, de léthargie hivernale. Nos ancêtres, même les plus éloignés, voltigeaient autour de nous. Comme les rois mages, chacun nous offrait un cadeau précieux provenant de la caverne où Adam aurait conservé des souvenirs du Paradis. Les Gaspard n’apportaient pas de l’or, mais une part d’eux-mêmes, leur teint clair et leurs yeux bleus scintillant comme des étoiles. Plus audacieux, les Melchior se prosternaient devant nous, nous proposant leurs boucles noires, leur entêtement et leur penchant pour les sciences. Les Balthazar, plus jeunes et plus timides, ne nous offrirent pas la traditionnelle myrrhe, mais leur voix douce, leur oreille musicale et leurs mains de peintre. La sagesse lumineuse qui palpite au cœur de chaque être écoutait la clameur de nos ancêtres et accepta une petite part de chacun.
Des seigneurs et des rois, d’humbles paysans, de glorieux conquérants, des artistes, des esclaves, tous ont laissé en nous leur trace personnelle, et le sang de chacun d’entre eux coule dans les veines de tous leurs descendants.
Dans le clapotis originel, nous n’entendions pas que la voix de nos ancêtres, mais aussi des chuchotements qui provenaient d’autres règnes. Ceux des mammifères qui partagent avec nous la même mémoire de l’allaitement; l’instinct de peur, la fatigue, la douleur que nous avons en commun même avec les insectes; la vie placide des plantes régie par des structures cellulaires semblables aux nôtres; l’hérédité des minéraux et des sels déposés dans nos os, frères de la pierre.
Au temps du ventre, encore aveugles, nous faisions tout d’abord l’expérience du toucher. La tendresse passait déjà de la menotte de ma jumelle à la mienne, me cousait à elle. Ma peau effleurait son corps, éprouvait le contact d’un autre être humain. Ma paume, posée sur son cœur, entendait ses premiers battements, rapides et irréguliers, semblables à ceux d’un oiseau, sa respiration plus légère encore que celle de l’agonie.
Le frottis répété contre la chair ronde de la paroi maternelle sculptait les facettes de nos nez et de nos mentons, polissait ventres, jambes et pieds, notre identité lentement façonnée par l’art inextricable du contact et de l’échange. Dans un lent et incessant déversement, grâce au cordon ombilical, l’instinct créateur de notre mère nous infusait de sa matière, nourrissait de beauté nos petits êtres de chaos, poussait la forme vers son achèvement.
Au cinquième mois, nous avions déjà fait mille tours et détours dans l’utérus. Plus active que moi, Freya appuyait sur le cordon avec ses pieds, ou le prenait dans une main et faisait de multiples sauts périlleux et autant de cabrioles. Elle se retrouvait souvent avec son cordon disposé comme un collier, une écharpe, une ceinture ou même un bracelet. Quant à moi, je me contentais de le tenir sagement serré dans ma main.
Après avoir partagé le même sang, le même espace clos, senti chaque souffle, entendu chaque battement du cœur de ma jumelle, même si mon cerveau n’avait encore conçu aucune pensée, j’avais appris à la connaître intimement dans son expression la plus primitive, à interpréter l’émotion rattachée à chaque mouvement, même imperceptible, à prendre part à sa lente et heureuse transformation dans notre éden liquide.
Au deux cent quatre-vingtième jour de la grossesse de Kirstine, le ventre devenu étouffant nous obligea à tourner notre attention vers un côté nouveau de la vie dont l’appel se faisait de plus en plus pressant. Plus de retour en arrière possible. Notre mère l’avait compris. Une douleur soudaine la poignarda, des reins jusqu’au nombril. Des premières contractions venaient troubler notre amour-fusion, nous propulsaient vers l’heure fatidique de la première séparation. Après neuf mois de douce intimité, de félicité vécues dans la cavité utérine — ce que nous croyions être l’éternité —, nos vies soudées l’une à l’autre, le cruel châtiment des dieux devait suivre son cours. Mon premier amour, ma sœur, était sur le point de m’être cruellement arrachée.
Elle ne voulait pas me quitter. Résistait. Dans la négation de la séparation et un rejet viscéral de la création, elle s’accrochait par toutes les ventouses de son corps. Refusait de se retourner et de s’engager dans le canal. Elle avait peur. Je la retins de toutes mes forces, mais en vain. Des mains énormes tirèrent sur son corps. J’entendis les hurlements de ma mère. Dans un puissant corps à corps, je sentais intimement tous ses états d’âme.
À chaque contraction, mon cœur redoublait de furieux battements. Je suffoquais, mon cordon ombilical, seule source d’oxygène, écrasé sous la succession des vagues de plus en plus puissantes. J’avais le choix de lutter avec les contractions expulsives ou contre elles, et découvris rapidement que lorsque je n’avançais pas, la douleur s’intensifiait. Ma bouche s’ouvrit, mon thorax dilaté, un liquide amer envahit ma bouche, mes poumons, mon estomac. J’étais en train de me noyer. Trente secondes, et la vague se retira, le sang oxygéné me permit à nouveau de respirer.
Puis, plus rien.
Le silence total après la tempête.
J’étais seul pour la première fois.
J’eus peur. Très peur.
Je n’entendais plus le cœur rassurant de ma mère, ni la plus faible rumeur du sang sororal. Du fond de ma sombre caverne, devenue chambre de torture, j’entendais mes seules contractions rythmiques, terreur de ma première solitude. J’avais mal, mal au ventre, un vide immense dévorait mon corps.
Le cataclysme de ma naissance venait à peine de commencer. Mon heure de souffrance était arrivée.
Ce qui me parut une éternité plus tard, deux mains saisirent mon corps presque bleu, une par la tête, l’autre par les jambes, me pliant par en arrière comme le font avec grâce certains danseurs, ma tête touchant mes talons. Une douleur intolérable accompagnait les violentes contractions de mes nerfs, de mes vertèbres, de ma moelle.
Je ne poussai pas le cri qu’on attendait. Or, je suis né dans mon silence propre et dans celui de mon entourage. Ni gémissements de la mère, ni cris de joie de la sage-femme, mais seul un silence, glacial et funèbre. On me tapa violemment dans le dos pour dégager le mucus accumulé dans mes poumons. Une fois, deux fois, trois fois, on répéta le même manège. Pas un cri.
Dehors, en proie à de terribles convulsions, la tempête continuait de gronder. Le vent de hurler, respiration courroucée d’un léviathan. La mer se gonflait de vagues furieuses, hurlant comme des chiens en détresse. Soudain, un éclair frappa le frêne centenaire devant la maison. Tous sursautèrent, échangeant des regards inquiets, taisant ce que leur esprit superstitieux attisait.
Le cordon ombilical déjà coupé, je n’avais que quelques secondes pour faire un choix : la vie ou la mort. Mon sang, qui depuis neuf mois circulait à travers le placenta, coulait en moi de manière indépendante. Si, à ma première respiration, j’étais incapable d’une adaptation immédiate, je serais ajouté à la longue liste des enfants mort-nés. À chaque instant, la vie me demandait d’être fort, toujours plus fort, d’inventer une nouvelle solution de survie. Elle me fit signe, me donna une dernière chance : inventer ma respiration ou mourir.
L’ivresse d’une soudaine liberté fut vite remplacée par la rencontre brutale des conditions terrestres. J’avais froid, si froid. Puis, derrière mes yeux encore clos, j’aperçus le contraire de la noirceur qui déchira la masse des ténèbres, mon monde de neuf mois. Rien ne m’avait préparé à ce mystérieux éblouissement. Plus fort que moi, l’appel de la clarté. Je choisis la respiration, et de mon premier souffle, fis le saut dans la lumière.
Des mains absentes et vides, ignorantes de la douleur que je venais de vivre, me déposèrent sur le ventre de ma mère morte. Espéraient-elles que la chaleur de mon corps la tirerait de sa torpeur, que mon odeur la ramènerait du royaume des morts? Fragile épave échouée sur une grève froide, je me retrouvais pour la première fois hors de l’eau, mi-plante, mi-poisson, mon corps cherchant le doux bercement de la vague amniotique. Mes petits bras, comme ceux d’une étoile de mer, s’agitaient de bas en haut sur la robe de nuit de la morte, encore détrempée des sueurs de l’agonie. Mes doigts cherchaient une prise. Ils s’enfoncèrent dans la déchirure de son ventre qu’on n’avait pas pris le temps de recoudre. Aucun signe de vie. Plus encore qu’un encéphalogramme plat, le ventre d’une femme qui a cessé de palpiter, véritable signe de la mort. L’esprit du ventre de ma mère s’était éteint, pour l’éternité.
Rapidement, les mêmes mains me retirèrent du corps de ma mère, froid comme une pierre. Sur le tissu blanc de son vêtement, l’empreinte de mon corps, ange de sang, ange de vie.

Quand on évoque les traumatismes de l’accouchement, on pense d’abord aux douleurs de la mère. Pourtant, la souffrance du bébé est tellement plus complexe, plus intense. Rien de tous les tourments physiques que j’éprouvai ne pouvaient dépasser en violence l’anxiété, l’angoisse, première participation de mon âme d’enfant au mal de vivre. Malgré le passage des années, le corps n’oublie jamais les traumatismes de la naissance. Combien de fois, à différents moments de notre vie, de l’enfance à l’article de la mort, la mémoire inconsciente de la naissance nous jette dans les filets de l’anxiété, provoque d’inexplicables douleurs, des sentiments d’oppression, de doute et de désarroi? Oui, je le crois, les tourments de la naissance nous poursuivent jusqu’à la mort.
Au dire des scientifiques, il est impossible de se souvenir de la vie avant la naissance. Pourtant, combien d’enfants racontent avec précision la béatitude de l’enclos amniotique qui les protégea pendant neuf mois, et décrivent les sons qui leur parvenaient. Ils se souviennent, jusqu’à ce qu’ils commencent à oublier, parce que le monde des sensations s’amplifie. On n’oublie pas à cause du passage du temps, mais parce que la matrice de l’existence est devant soi. Quant au vieillard, dont la vie rétrécit, et pour qui la mémoire de l’instant présent est de moins en moins sûre, lui se souvient. Lorsqu’il est seul, face à lui-même, parfois la mémoire d’un passé immémorial éclôt, par fragments, décousue.
Ma naissance et la mort simultanée de ma mère et de ma sœur jumelle, tragiquement juxtaposées dans leur impitoyable cruauté et dans le contraste des deux mystères les plus impénétrables de l’existence, venaient de s’accomplir. Ma mère, éventrée pour que je vive. Sa déchirure que l’on n’a pas recousue, à jamais dans la mémoire de ma main.
Naître, c’est se séparer. Le dernier cri de Kirstine avait provoqué chez moi un double deuil, une double brèche que rien ne pourrait combler. Si la séparation d’avec le corps de ma mère m’avait projeté dans la peur de l’inconnu, l’arrachement de ma sœur me plongea dans un tourment vague et confus qui me poursuivit tout au long de mon existence. En effet, ma sœur morte serait pour moi le double, l’autre moi de moi-même en tant qu’autre. Dans une indissoluble fusion, nous étions deux faces de la même médaille. Un, par miracle, a survécu, l’autre est mort, mais le contraire aurait bien pu se produire. Intensément liés, non par des souvenirs communs, mais par un destin que nous ne partagerions pas. Impossible de se départir du double, identique à soi sans l’autre.
Freya longtemps fut ma hantise, cette part de moi, insaisissable, inexplicable, mais dont la présence était infiniment vivante. Même si ma raison savait qu’elle était morte, mon instinct me poussait à sa recherche, croissant de lune en quête de la plénitude de l’astre. Je cherchais ma sœur, comme Isis s’efforça de trouver, par monts et par vaux, son frère jumeau Osiris, dont elle était déjà amoureuse dans le sein de leur mère. Toute ma vie, j’aurai l’impression de sentir autour de moi une présence indéfinie, étrange et pourtant familière, une ombre visible dans l’obscurité, une clarté aux formes changeantes dans la lumière.
Freya, ma sœur, montre-toi! Où es-tu? Où, où, où?
J’étais une mémoire sans véritables souvenirs. Seule mon épiderme se souvenait. Se souvenait de l’intimité des petites mains de Freya, déjà capables d’exprimer des sentiments inavouables. Peau-parchemin, fin tissu de connaissance et d’émotion où s’était écrite notre trop brève histoire d’amour et de tendresse.
Au fil des ans, l’absence deviendrait la plus fidèle des présences. De déchirante séparation en perte, de deuil en deuil, ma vie à venir.
Si ma vie avait commencé par une mort, peut-être serait-elle un long cheminement vers la naissance?
II
Enfance de la mort
Couple sans enfants, Erland et Ingelise Mortensen avaient engagé Kirstine, à peine âgée de seize ans, comme domestique pour aider aux travaux ménagers de leur grande maison. Affligés par sa mort tragique et prématurée, et souhaitant demeurer fidèles à sa mémoire, ils m’adoptèrent. Respectueux de la promesse faite à Kirstine de ne pas révéler le secret de l’accouchement à sa famille, ils me faisaient passer pour l’enfant recueilli de la sœur d’Erland, fille-mère soi-disant morte en couches.
On ignorait, me dit-on plusieurs années plus tard, l’identité de mon père. « Une simple rencontre qui a mal tourné après une soirée où la bière coulait à flot », avait confié Kirstine à Ingelise. Elle ne se souvenait même pas du nom de son partenaire de passage, présumé mort de la grippe espagnole, ignorant qu’il serait père.
Erland était le fils aîné des Mortensen, famille bourgeoise qui habitait le fjord de Horsens depuis plusieurs générations. À ma naissance, en 1919, il décida d’emménager avec sa femme et moi dans l’île d’Endelave, où il exerça le métier d’entrepreneur de pompes funèbres, occupation lucrative étant donné la population très âgée de l’île. Ayant fait serment de marcher dans les pas de son père, qui ne souhaitait pas voir l’entreprise familiale passer, à sa mort, aux mains d’étrangers, Erland avait, à contre-cœur, abandonné ses études de médecine. Il regrettait l’exploration des labyrinthes anatomiques du corps, toujours curieux de l’invisible, des secrets de la vie foisonnant sous la surface des choses. À ses yeux, tout recelait un sens ignoré attendant d’être décrypté.
Même si, au cours des ans, Erland avait élevé la thanatopraxie au rang d’un art, et que son travail lui apporta un sentiment de satisfaction, c’est dans le dessin qu’il versait le meilleur de lui. À la morgue, méthodiquement, après la toilette du corps et avant sa mise en bière, il posait son chevalet aux côtés de la dépouille, esquissait des croquis qu’il rapportait ensuite à la maison pour les rehausser de craie, de sanguine ou de gouache. Derrière chaque trait de crayon précis, le coup de scalpel du pathologiste ou du chirurgien qu’il aurait aimé devenir.
Les portraits d’Erland étaient conçus avec une étonnante sobriété de moyens : support de papier, pierre noire, sanguine, crayon et craie blanche. Il exploitait toutes les techniques que lui offraient ses faibles moyens : hachures et frottis, surimpression ou juxtaposition de sanguine et de pierre noire. Sur le papier, habituellement de couleur blanche, fond lumineux et neutre, prenaient forme les visages esquissés en noir, à l’aspect velouté.
Soir après soir, suspendu au-dessus de son épaule, dans une connivence silencieuse, j’étais le témoin du miracle de l’art. Captivé, j’observais la main d’Erland en action. Dans des gestes démiurgiques, de son bâton de sanguine, il remplissait par sa luminosité légère les joues creuses, suggérait l’affleurement du sang sur les bras décharnés, à la blancheur de marbre, donnait du relief, à fleur de peau, à un impressionnant réseau de nerfs et de veines, frémissant d’une vitalité unique. Une légère touche de crayon bleu pour l’iris parachevait le portrait, en préservant une étincelle qui faisait briller la prunelle de l’essence même de la vie.
Lorsque posée sur la table, sa main, bien qu’immobile, n’était jamais un outil sans âme. Toujours, elle pensait, méditait, habitée de forces mystérieuses. J’aimais voir sa main au repos, ressourcée par le silence, soudain reprendre vie, puis d’une impulsion nouvelle, troubler l’air, et se poser sur le papier, le faisant frémir de sa vivacité inspirée.
Il arrivait à Erland d’oublier ses dessins sur la table de cuisine, ce qui lui valait les hauts cris et les véhémentes protestations de sa femme, superstitieuse et de nature impressionnable. En effet, Ingelise éprouvait une peur morbide de la mort et un dédain viscéral du métier qu’exerçait son mari.
Les yeux d’Ingelise ne voyaient pas le monde extérieur. Aveugle de naissance, sa cécité n’était pourtant pas ce que les bien-voyants appellent un handicap. Par l’ouïe, le toucher, l’odorat, Ingelise sentait un monde que nous, voyants, ne saurions voir, car nos yeux éloignent les choses que nous croyons saisir. Ses mains avaient appris à voir en exerçant leur sensibilité tactile, et avaient acquis une telle finesse qu’elles pouvaient distinguer, sur la surface presque plane d’un dessin sur papier, l’épaisseur infinitésimale des traits humains ou le relief d’un paysage.
Ses mains, habituellement si douces, si souples, ne manquaient pas de se raidir lorsque son mari envahissait le territoire de sa cuisine. Muscles et nerfs en colère, elle jetait ses dessins sur le plancher en vociférant.
— Laisse ces horreurs à la morgue, la mort respire dans le papier. Je la sens et son haleine fétide me donne la nausée!
— Voyons Ingelise, calme-toi, les morts ne sont pas si terribles. Ils sont même beaux, doux et sereins, répliquait aussitôt Erland.
— Aurais-tu perdu la tête?
— Ils ne font de mal à personne, ajoutait-il, sans hausser le ton ni lever les yeux de son travail. On ne peut en dire autant de bien des vivants. Ils ont tant à raconter, les disparus. Si tu prenais seulement le temps d’observer leur visage, tu changerais d’avis. Donne-moi ta main, laisse tes doigts caresser leurs traits, les écouter.
— Comment peux-tu trouver belle cette chair pourrissante? Sors ces cadavres d’ici avant qu’ils ne nous portent malheur, une fois de plus!
Elle se réfugiait alors dans sa chambre, claquant la porte derrière elle. Erland poursuivait son œuvre en silence.
À la maison, nous devions éviter tout sujet ayant trait à la maladie, et encore plus à la mort. Pas question de prononcer devant Ingelise ce scabreux monosyllabe, død , mot tabou qui risquait d’attirer la foudre sur notre foyer. À ses oreilles phobiques, le simple discours sur la mort pouvait porter malheur, et celui qui osait penser l’impensable ou se hasardait à prononcer l’indicible serait lui-même puni d’un arrêt du cœur. Comme si la mort avait le pouvoir de se retourner contre qui bravait l’interdit, pour le terrasser. Ingelise croyait fermement que parler de la mort pouvait faire mourir.
Tiraillé par ces points de vue opposés de mes deux parents adoptifs, je faisais mon apprentissage de la mort dans une inconfortable confusion qui, peu à peu, façonnait ma conception même de la vie.
Solitaire sans être misanthrope, Erland vivait dans un repli insulaire qui répondait à ses besoins. Il faisait rarement la conversation et parlait uniquement lorsqu’il avait quelque chose d’important à dire. Il s’exprimait en phrases courtes, parfois sibyllines, probablement longuement mûries. Erland était tout à fait à l’aise dans un monde épuré, le vide et le silence pour seuls complices.
« La vie n’est pas matière à bavardage, me disait-il souvent. Il faut écouter plus que l’on ne parle. Ce sont les ignorants qui papotent, ou ceux qui éprouvent le besoin de remplir le vide, trop inconfortable à supporter. Rappelle-toi le précepte soufi : Si le mot que tu vas prononcer n’est pas plus beau que le silence, ne le dis pas . »
Pudique et très peu porté aux grandes effusions, Erland exprimait rarement ses sentiments. Une seule fois, lorsque j’étais enfant, se confia-t-il à moi, déversant ouvertement son désarroi et sa peine. Un dimanche matin, moment réservé à la lecture de journaux, il lut un long article, dans lequel le journaliste dénonçait les fournisseurs de momies qui profanaient les cimetières égyptiens pour ensuite revendre les cadavres aux marchands de peinture et aux apothicaires. Ceux-ci broyaient les momies pour répondre à la demande de leur clientèle, artistes désireux d’enduire leurs toiles de cette précieuse substance, ou malades à la recherche de la poudre miracle qui les guérirait de leurs maux. L’article était accompagné de la photographie d’un spécialiste de la couleur, manches retroussées devant un amoncellement bitumineux qui ressemblait à de la réglisse et qu’il broyait sur un bloc de granit afin de le réduire en fine poudre. Un second, courbé au-dessus d’une machine cylindrique reluisante, injectait la poudre de momie, ou Momia , dans des tubes de peinture.
L’article présentait également la récente découverte, à Cambridge, de textes datant du seizième siècle et qui faisaient état de ce même pigment utilisé par des peintres italiens dès le douzième siècle. Ces artistes de la Renaissance, avides d’expérimentation, n’éprouvaient ni honte ni repentir à se servir des momies exhumées de fosses communes d’Égypte pour peindre des portraits de la Vierge. Les momies, embaumées avec tant de soin des siècles auparavant, contenaient du bitume naturel, un résidu de pétrole et de résine. La pulvérisation des cadavres carbonifères se faisait selon une méthode bien précise. Ce sont les muscles humains, paraît-il, qui donnaient la meilleure qualité de Momia , et sa texture soyeuse était prisée de quiconque appréciait les subtils raffinements de la couleur. Durant la Révolution française, les artistes ne se préoccupaient guère de la provenance de leur précieux pigment. Au nom de l’art, on n’hésita pas à envoyer des bandits, armés de marteaux et de pinces-monseigneur, à l’Abbaye royale de Saint-Denis, à Paris, lieu de sépulture de nombreux rois et reines de France. Bousculant sur leur passage moines et religieuses, aussi atterrés qu’impuissants, les hommes fracassèrent les sépulcres, ouvrirent les urnes et s’enfuirent en emportant les cœurs momifiés de la royauté. Rusés profiteurs, les apothicaires réduisirent ces organes en poudre pour ensuite la revendre à bon prix. Combien aujourd’hui savent que certains portraits, encore accrochés au musée du Louvre, sont enduits de cette poudre royale?
Poursuivant sa lecture, Erland fut doublement horrifié d’apprendre que le commerce des momies ne se limitait pas à la production, à ses yeux scandaleuse et blasphématoire, d’une poudre destinée à remplir des tubes de peinture ou à soigner les malades. Un frisson de dégoût le parcourut lorsqu’il apprit que les trains égyptiens, qui circulaient dans les pittoresques paysages longeant le Nil, étaient alimentés, non pas au bois, ni au charbon, mais de momies de trois mille ans achetées à la tonne, ou par cimetière entier.
La découverte de ces pratiques indécentes donna un coup au cœur d’Erland, pour qui le respect des morts allait jusqu’à la vénération. Incrédule, il hocha la tête. Se pouvait-il que la couleur brun momie que lui aussi faisait venir, à coûts très élevés, fût composée d’authentiques momies broyées? Cette poudre, dont il se servait pour capter la lumière du dernier regard des morts, serait-elle vraiment un produit de la mort elle-même? La profonde ironie heurta son sens moral.
Le jour même, il m’emmena dans le jardin et, d’un geste solennel, enterra tous ses tubes de Momia. Il piqua dans la terre une petite croix en bois et récita quelques prières. Je venais d’assister à mes premières funérailles.

Ingelise, ma mère nourricière, était aussi douce que la sonorité de son prénom, inquiète de nature, regard lointain, mais derrière lequel on soupçonnait une intensité violente, presque palpable. Elle ressemblait étrangement à ma mère, que j’avais vue en photo, même peau laiteuse, au teint de porcelaine, même chevelure aux longs frémissements dorés.
Peu de gens savaient qu’Ingelise était musicienne. Elle ne jouait jamais de son instrument, le violoncelle, en public, ni même devant son mari, qui supportait difficilement qu’on interrompe le long silence qui rythmait sa vie. Le seul auditoire devant lequel elle s’abandonnait entièrement, et en faisait son complice, c’était la nature.
En effet, tous les matins, après le départ d’Erland pour la morgue, Ingelise quittait la maison, presque légère, violoncelle sous le bras. Elle longeait la rue Søndemøller, qui signifie Fils du meunier, sous la lourde voûte des arbres qui se mettaient à bruire et semblaient s’incliner sur son passage. Rapidement, la route s’enfonçait en pleine nature pour se confondre avec un océan de blé, aux chatoyantes vagues sonores. Plus elle s’approchait de la grève, plus la végétation devenait rabougrie et clairsemée, pour enfin se tapir au sol, et ainsi atténuer les effets desséchants du vent ingrat. Elle se laissait guider par la rumeur d’abord lointaine de la mer. À chacun de ses pas, le chant des oiseaux et le bruissement du feuillage des peupliers, de moins en moins audibles. Puis, son oreille s’emplissait de sa musique basse et obsessionnelle, à la puissance des grandes orgues.
J’entendais Ingelise compter ses pas à haute voix. Au quatre mille huit cent quarantième, Ingelise s’arrêtait. Elle savait qu’elle avait alors atteint l’extrémité de l’île, plage rocailleuse et sauvage balayée en permanence par une brise aux effluves salins.
Dans un émouvant rituel que j’observais, dissimulé derrière un rocher, elle se dévêtait. Lentement, comme chez un insecte en pleine mue, blouses, jupes et jupons tombaient à ses pieds. Des vêtements pêle-mêle émergeait une frêle Vénus qui ressemblait plus à une enfant qu’à une femme, tant ses hanches et ses épaules étaient étroites. Je ne la vis jamais que de dos. Savait-elle que tous les matins, sans faire de bruit, je la suivais de loin, innocent voyeur? Peut-être par respect, n’osait-elle pas me reprocher une si limpide audace. Sans se retourner, elle prenait violoncelle et archet d’une main, puis se hissait sur le rocher, comme la petite sirène du port de Copenhague. Là, elle se recueillait en baissant la tête. Attendait, à l’écoute.
Pour ajouter à l’envoûtement de la scène, infailliblement surgissaient les chiens, la meute de chiens sauvages d’Endelave qui, depuis des décennies, effrayait les insulaires superstitieux. Selon la rumeur, ils étaient de féroces carnassiers, et s’emparaient même de poupons endormis dans leur panier, pendant un moment de distraction des parents. On avait en vain tenté de les exterminer. Se méfiant des humains, ils avaient réussi à survivre aux nombreux tirs de carabines et tentatives d’empoisonnement. Où dormaient-ils, où se cachaient-ils lorsqu’ils n’erraient pas sur la plage? Où se reproduisaient-ils et où élevaient-ils leurs chiots? Personne n’avait réussi à découvrir leur tanière, même après avoir fouillé l’île de fond en comble.
D’où surgissaient-ils, cavalcadant en troupe ordonnée, au silence fantomatique, avalanche de poils et de crocs, leurs yeux comme des charbons ardents illuminant tout sur leur passage? On ne les entendait jamais venir, tant leurs pas étaient légers et feutrés. Comment ces dizaines d’animaux pouvaient-ils apparaître sur une grève caillouteuse sans le moindre son? C’étaient des bêtes de lumière, et je ne sais par quelle oreille intérieure Ingelise, elle, les entendait venir.
À la fois terrifié et fasciné, je suivais des yeux cette traînée lumineuse qui balayait la grève. Mon cœur battait très fort lorsque les chiens se mettaient alors à renifler tout autour, cherchant à dépister les intrus. Souvent, ils s’approchaient, continuant de renifler devant moi, derrière moi, comme si j’étais invisible ou bien un des leurs. Peut-être me reconnaissaient-ils à mon odeur familière, jugeant que je n’étais pas du clan de l’ennemi.
Par quel don ou quel charme Ingelise avait-elle réussi à les attirer? Elle les tenait sous une douce emprise, sans violence, ni force. Loin d’elle l’idée de les asservir, ni même de les apprivoiser. Non, elle les respectait et les tenait en révérence. Règne subtil. Pur.
L’archet faisait grincer une première note vertigineuse sur les cordes du violoncelle, signe pour les chiens de se rassembler aux pieds d’Ingelise. Ils se levaient tous ensemble puis, choristes enflammés, se mettaient à hurler, et à courir après les vagues. Dans leur démesure, les forces de la vie ne faisaient qu’un.

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